Planck ! 1

Plusieurs choses deviennent réelles qui n’existaient auparavant que dans l’imagination et par conséquent plusieurs effets qu’on attribue à la foi peuvent n’être pas toujours miraculeux. Ils le sont pour ceux qui donnent à la foi une puissance sans borne
Casanova.

Thank you for the fish and goodbye…
Douglas Adams

Je voyage pour vérifier mes rêves
Gustave Flaubert

Pour Hakim, Amin et bien entendu Athem.

 

 

1er Partie

Si j’avais su où tout cela nous mènerait, jamais je ne m’en serais mêlé
Max Planck.

– Mais chère Mademoiselle la France marche la tête à l’envers, croyez-moi ! Nous n’avons plus les moyens de nous contenter d’entretenir le chômage sans contrepartie ! Il est temps que les Français comprennent que les enjeux industriels actuels exigent des sacrifices ! Et sur ce sujet, nous n’avons beaucoup à apprendre du modèle chinois !
La journaliste remercia son invité avec un grand sourire et se tourna vers les spectateurs.
– Et maintenant une page de foot…
L’invité, un homme lustré de la tête au pied, le regard luisant d’ambition, sortit du studio, tandis qu’une maquilleuse se précipitait vers lui.
– Non ça ira, je suis pressé, vous comprenez, dit-il avec un sourire complaisant, la chassant d’une main molle et distinguée.
Mais en vérité ce petit hâle poudré et ses dents vernies au blanc, cette retouche qui en plein jour donnait à ses traits une belle teinte orangée et à son sourire l’éclat d’une lame, n’était pas sans lui déplaire, surtout aujourd’hui. Aujourd’hui qu’il déjeunait avec une sublime métisse rencontrée lors d’une soirée chez des amis. Hélas…
– Allô ! ? Oui… oui… bonjour Thomas…. Oui… ah ! …. Aujourd’hui ? Vraiment … ?
– Ça vous pose un problème mon vieux ?
– Euh… mais non Thomas… Mais vous ne m’avez pas donné l’heure du rendez-vous…
– Inutile, il vous attend en bas.
– Ah ! … euh… parce qu’ils sont à Paris ?
– Bien sûr voyons ! Depuis deux jours et il veut vous rencontrer !
– Moi ? … euh… bien, bien…
Comme l’aura noté n’importe qui tendant l’oreille au coin du zinc, les ils sont de partout, de n’importe quelle conversation. Ils sont de ceux qui font les fusées, détraquent le temps, inventent de nouvelles taxes, de nouvelles règles plus biscornues, créent des emplois ou en détruisent, inventent les modes ou manipulent les petites gens, ceux qui ne savent pas, comme au coin du zinc, que les ils dominent le monde. Mais dans certaines conversations les ils, guère moins omniprésents, sont pour autant plus concrets. Car dans ces conversations là on sait que les ils sont bien les rois du monde, ce pourquoi ils sont les ils et non pas des noms propres. On ne nomme pas ceux qui vous dominent, c’est mal élevé, et surtout c’est inutile, on les reconnaît au premier coup d’œil.
Ce il là ne faisait pas exception.
La Limousine trois portes noires s’étalait devant le siège de France Télévision comme un sous-marin thermonucléaire prêt à quitter son port pour les profondeurs. Écrasant de sa présence le bas de l’immeuble, elle imposait sa puissance aux passants intrigués, jetant une ombre négligente sur le trottoir comme un mauvais autographe qui bientôt disparaîtrait. Si la minute avant il s’était senti un homme important, éclatant, brillant, l’omniprésence de l’engin le ramena immédiatement à cette constatation un brin amère : il n’était pas un il, il ne le serait jamais, mais les ils pouvaient l’avaler tel le cétacé gobe son Pinocchio, ainsi que le fit la Limousine quand il franchit le seuil d’acier blindé de la portière arrière.
Il régnait sur l’habitacle une étrange odeur de sapin artificiel et d’after-shave bon marché qu’on imaginait, volontiers, enveloppant les sièges en skaï du voyageur de commerce au lieu de baigner l’atmosphère de ce pandémonium sur six roues, tout tapissé de cuir de veau, structuré de boiseries en ronce de noyer et nimbé d’une lumière en demi-teinte comme dans les meilleurs pianos-bars. Le il était assis face à lui, immobile, et bien qu’un peu surpris, il reconnut instantanément chez celui-ci la majuscule des maîtres du monde. Un Il comme l’on n’en rencontre que dans les Bibles et autres récits fantastiques. Le Il des éternels absents omnipotents, des Dieux, des Messies et des chimères. Le Il des théoriciens du complot, des populistes, des clergés. The Il. Dans un roman il se serait appelé Dr No, Goldfinger, Fantomas, mais ici dans la moderne réalité il se contentait de l’écusson Microsoft.
Un ordinateur portable extra-plat, écran 17 pouces posé sur la banquette arrière, et le monstre qui démarre silencieusement tandis qu’une silhouette se dessine sur l’écran.
Nul ne sut jamais ce qui fut dit dans la Limousine ce jour-là, pas même lui. Quand il se retrouva un peu plus tard devant l’immeuble de sa compagnie, tout ce dont il se souvenait se résumait à un genre de rébus : éternuer, trouver deux pigeons et Zorzor ! Ça ne voulait pas dire grand chose, mais bizarrement son cerveau sut exactement quoi faire à l’instant même où il pénétra dans son bureau. Ce qu’il ne s’expliquait pas, en revanche, c’est ce sentiment soudain, vaguement inquiétant et parfaitement incongru pour qui envisage le monde comme un objet de consommation, que la fin de celui-ci était proche, imminente. Pour très bientôt…
– La comptabilité ?
– Oui monsieur.
– J’ai besoin d’un comptable, qui est l’appareil ?
– Honoré Moncorget, Monsieur.
– Qui ?

Toute sa vie, Honoré Montcorget s’était appliqué avec un zèle de notaire à n’en faire aucun.
Que ce soit dans la nullité ou l’excellence, Honoré Montcorget gardait un profil rigoureusement médiocre, bien déterminé à ne jamais se faire remarquer, déplacer la moindre molécule d’air, apparaître autrement dans l’œil de l’autre que comme une silhouette myope, avec une voix suffisamment désagréable pour qu’on oublie de le retenir ou que ce soit, même par accident.
Toute sa vie Honoré Moncorget avait tenu le monde entier à bonne distance en s’en soustrayant avec une application pointilleuse. Si bien que s’il n’avait pas été comptable, l’entreprise qui l’employait aurait oublié de le payer. Et que s’il n’avait pas passé sa vie à raser les murs, il l’aurait passée
à se faire bousculer, piétiner, par les passants, les usagers du métro, ses collègues de bureau.
Pas même l’homme invisible, l’homme qui n’est pas là.
Tellement peu là qu’après avoir passé une heure avec lui en tête-à-tête, on avait oublié son visage à l’instant même où il passait la porte. Si extraordinairement absent que c’était à se demander comment il avait réussi à se faire engager où que ce soit, ou même comment il faisait pour acheter une baguette. Être auprès d’Honoré Moncorget ramenait n’importe quel bipède à l’état de poisson rouge, une mémoire de 5 secondes. Une expérience sans doute extraordinaire en soit, mais qu’on oubliait vite.
Ainsi des commerçants s’étaient blessés parce qu’ils avaient oublié à l’instant même où il les quittait qu’ils avaient encore la main au tranchoir. Et il n’était pas rare que l’on rencontre dans les couloirs de l’entreprise des employés qui après lui avoir parlé erraient sans but, incapables de se souvenir pourquoi ils s’étaient aventurés par ici.
Un trou noir.
Très tôt Honoré Montcorget avait compris qu’il ne voulait rien avoir à faire avec le monde. Le monde était plein d’étrangers et d’imprévus, il détestait l’un comme l’autre avec une conviction religieuse. Et très tôt Honoré Montcorget avait acquis la certitude que le meilleur moyen de ne pas le subir serait de ne pas faire de vague, pas le plus petit clapotis. Ce qu’il appelait pour lui-même le Principe Méditerranéen.
Aujourd’hui à 57 ans, il pouvait affirmer en toute sérénité que sa stratégie était la bonne, la meilleure, la seule qui prévalait. Une règle en fer. Et à ceux qui auraient eu l’outrecuidance de lui répondre qu’il y a toujours une exception à la règle, qu’on ne peut prétendre se défier du monde éternellement, il aurait répondu qu’à cette règle-là il y a donc forcément une exception aussi, qu’il était cette exception.
Mais, bien entendu, jamais personne ne lui aurait dit quoique ce soit de la sorte, car donc, en toute chose, il se gardait d’apparaître comme exceptionnel.
Ainsi pendant 23 ans, il avait servi la même compagnie en dépit des multiples bouleversements et remaniements qu’une entreprise moderne était appelée tôt ou tard à subir. Il n’avait jamais dévié de la moindre de ses habitudes, s’était montré égal en tout et vivait seul dans un appartement rangé au cordeau, d’où il pouvait observer, à travers la lucarne de son téléviseur, le chaos du monde avec un détachement presque oriental, cartésiennement assuré qu’il ne passerait pas par lui.
Malheureusement, la curiosité indisposée, il ne s’était jamais égaré à lire au-delà des six côtés de l’hexagone dans la stricte orthodoxie des auteurs morts, les Classiques comme on aimait à dire en France où l’on prend les bibliothèques pour des musées. Il n’avait donc jamais entendu parler de Yasunari Kawabata, auteur de cette jolie maxime : « L’imagination la plus vive n’aura jamais autant de ressource que la destinée » Et quand bien même l’aurait-il lu ailleurs, autrement, parmi les aphorismes de Voltaire, par exemple, qu’il aurait tourné la page en ronchonnant : l’imagination, ça sert à rien, la destinée c’est des conneries. Et puisque l’imagination c’est inutile, il n’aurait jamais pu concevoir qu’avec le même cartésianisme dont il faisait preuve pour se prévaloir du désordre, la science avait déjà illustré la vérité immuable de cette sentence. Que le désordre était l’agent indiscret et nécessaire du thermodynamisme de l’existence, et qu’en terme d’exception il était à la fois sa propre règle et son exception en ceci qu’aucune autre règle ni exception ne lui échappait. Qu’il fallait bien admettre que si un papillon nippon pouvait déclencher une apocalypse à Point à Pitre nul ne pouvait prétendre se prévaloir du chaos. D’où après tout était née la vie.
D’ailleurs se serait-il égaré à imaginer, par un soir de déprime par exemple, qu’il n’aurait pas réussi à visualiser les ailes d’un papillon à Sapporo, et pas moins comprendre que des individus hautement diplômés et honorés d’un Q.I démesuré, puissent dépenser du temps et de l’argent pour répondre à cette question enfantine : d’où vient le vent ?
À cette même question, Honoré Montcorget aurait répondu : mais on s’en fout d’où il vient, il vient c’est tout ! Bien incapable d’envisager que les enfants n’étaient pas les seuls à se préoccuper de ces questions. Enfants dont il évitait en priorité la compagnie, spécialistes selon lui des questions débiles, et pour tout dire exceptionnellement cons.
Aussi quand son téléphone sonna, il n’envisagea pas une seconde la probabilité du moindre bouleversement dans son existence. Il s’agissait pourtant d’un événement forcément inhabituel dans une vie débarrassée du moindre potentiel d’événement, mais donc si éloigné de sa conscience du monde, si effectivement inhabituel, que son esprit se contenta de commander à ses doigts de décrocher le combiné, sans une fraction de seconde se demander si c’était bien raisonnable.
– La comptabilité ?
– Oui monsieur.
– J’ai besoin d’un comptable, qui est l’appareil ?
– Honoré Moncorget, Monsieur.
– Qui ?
– Le chef comptable monsieur,
– Ah ! Y’a un chef chez vous aussi ? Interrogea la voix avec une certaine aigreur. Bon, montez tout de suite alors…
Une des méthodes pour ne pas s’attirer la moindre foudre dans une entreprise consiste à toujours savoir distinguer un ordre d’une suggestion, un chef d’un subordonné, même si l’on ignore le chef de quoi et le subordonné de qui. Ainsi l’employé responsable de sa place et soucieux de la conserver sait instinctivement qu’un chef n’a pas besoin de vous expliquer qui il est ni que sa requête ait la moindre logique ou obéisse à une forme quelconque d’intelligence. C’est même ce qui pour la majorité constitue la différence entre un con avec un titre et un con qui aspire à en avoir un. Montcorget n’avait donc pas le moins du monde reconnu son interlocuteur mais saisit instantanément où, sur l’échelle alimentaire de l’entreprise, il se situait, à savoir au-dessus de sa tête, à l’étage de la direction. Et c’est dans un élan parfaitement naturel qu’il quitta son modeste fauteuil pour s’élever… vers l’inconnu. Un autre événement en soit, ce dont, bien entendu, il n’avait aucune conscience.

C’était grâce à cette même méthode, faire la différence entre ordre et suggestion, que François Berthier avait lui-même réussi à prospérer, en dépit d’une incompétence qui frisait le grand art. Cet instinct d’entreprise qui lui avait permis de vivre grassement, insoucieux de toute forme d’enjeu, ayant lui-même compris bien vite que l’ambition était une vertu qu’il préférait ignorer, une source d’ennuis et de responsabilités dont il n’avait que faire. Sans honte, il se sentait fondamentalement feignant, tellement feignant que de tenter de lutter contre cette fainéantise était un effort supérieur à tous ceux qu’il développait pour donner l’impression de son utilité. Et à vrai dire, même là il n’en faisait pas beaucoup. Il lui suffisait de suivre le flot ronronnant de la vie d’entreprise, d’obéir à ses rites et à ses usages pour s’épargner autre chose qu’un semblant de travail et quelques heures de figuration en milieu climatisé. Après quoi il pouvait retourner à ses activités favorites : Internet, Playstation, draguer des copines virtuelles sur Meetic, et se rendre deux fois par semaine dans un karaoké, chanter des airs de variété avec ses copains, saoul comme un cochon.
Et, bien entendu, pas plus qu’Honoré Montcorget, François Berthier n’aurait pu une seconde imaginer que tout cela puisse changer un jour. Non pas qu’il fût dispensé d’imagination, elle était faible mais bien réelle, mais bercé par son incroyable capacité d’inertie, il ne s’interrogeait plus sur une telle probabilité, platement certain que la vie commençait à la machine à café et se terminait sur un air de Yannick Noah.
« Sa-ga A-frica ! » Aimait-il brailler quand il rentrait ivre dans son petit appartement de célibataire. Mais il appréciait également Michael Jackson et lors des soirées d’entreprise, il lui arrivait d’imiter ses pas de danse pour draguer ses collègues féminins. Autre activité immuable à laquelle il se livrait depuis la première fois qu’il avait intégré une compagnie privée et qu’il répétait dans les supermarchés, les galeries marchandes, chez le coiffeur, au café, avec un succès mitigé mais convenable pour un individu dont l’ambition en toute chose ne répondait qu’à des besoins immédiats.
Aussi en toute logique, lorsqu’il se retrouva convoqué dans le bureau du directeur du département commercial, il n’envisageait pas une seconde le moindre changement de programme, puisque pas plus que le chef comptable il ne se doutait que la vie se fiche de nos certitudes, pire, qu’elle s’en nourrit pour construire de nouvelles routes plus vicieuses, plus tordues, plus têtues que l’eau à travers les rochers. Sans quoi au lieu d’emprunter les chemins des étages il aurait gagné la sortie et se serait porté malade jusqu’à la fin des temps.
Au contraire, il pénétra dans le bureau de son chef le pas conquérant et le sourire déjà conquis, admirant derrière celui-ci l’admirable vue sur Paris à travers les vitres chromées qui recouvraient la tour d’une armure high-tech. Comme de juste il ne remarqua pas le petit bonhomme à demi chauve, d’autant moins qu’il se confondait avec le terne de son siège avec un art consommé du camouflage. En fait le directeur lui-même l’avait effacé de sa mémoire. Il invita Berthier à s’asseoir et l’entretenu aussi tôt comme si Montcorget n’existait pas, plus, n’avait jamais existé.
– Berthier, vous avez travaillé sur le projet Z3000, je crois…
– Eh bien Michel… attendez…
Depuis que l’entreprise française avait américanisé ses méthodes, il était devenu commun que les chefs continuent d’appeler leurs subordonnés par leur nom de famille, tandis que les subordonnés apprenaient le prénom de leur chef. Ça faisait plus proche, moins chef justement. Entre eux d’ailleurs les chefs s’appelaient tous par leur prénom, c’était même comme cela que l’on distinguait une discussion de chef, et s’ils se donnaient parfois du «mon vieux », c’était pour mieux souligner que même au pays des chefs il y avait des chefs. Toutefois aucun subordonné n’oubliait jamais que cette proximité de convenance induisait une prudence de gibier, puisque cesser de prénommer un chef dans une entreprise était la marque des occupants du placard, le signe de l’infamie. Instinctivement Berthier avait senti que la pente venait de se faire glissante, il n’avait aucune idée de quoi il s’agissait. Il donna à la fin de sa phrase un genre de silence réfléchi, espérant que le chef avait des choses à dire. Car les chefs qui ont des choses à dire dispensent toujours leurs collaborateurs – un autre euphémisme franco-américain pour subordonné – de répondre aux questions qu’ils ne posent pas. Heureusement c’était bien le cas.
– Nous avons confié le boulot à Morin mais il y a eu un pépin.
– Un pépin Michel … ?
Quelque chose se contracta légèrement dans l’estomac de Berthier. Morin était son chef après le directeur commercial, et il est une autre tradition dans l’entreprise française, issue du système pyramidale, qui voulait que seuls les subordonnés fussent considérés comme les responsables en cas de pépin. Naturellement il chercha rapidement dans sa mémoire à quel moment il avait pêché pour mériter ça, mais comme rien ne venait, il s’en remit à la parole du chef, espérant que ce ne serait pas trop douloureux.
– Oui mon vieux, figurez-vous que ce pauvre Morin a éternué !
– Eternué Michel ? …
Berthier avait du mal à suivre.
– Oui ! Vous vous rendez compte ?
– Euh…
Il jeta un coup d’œil embarrassé sur le côté, cherchant une issue à cette discussion absurde et tomba totalement par hasard sur les yeux réprobateurs du petit bonhomme déguisé en siège. Suivant son regard, le directeur s’agita soudain. Lèvres et menton rentrés, la peau incolore, le front dégarni, les mèches soigneusement rabattues sur le côté, un nez de rapace et des yeux étroits aux paupières lourdes, le chef comptable était vêtu d’une blouse gris rat comme plus personne n’en portait de nos jours dans le sémillant univers de l’entreprise à l’américaine, sur une chemise Nylon nouée par une cravate en laine tricotée bleu terne – cadeau de sa mère pour ses vingt ans.
– Ah pardonnez-moi, je ne vous avais pas vu !
Montcorget s’abstint de répondre que cela faisait déjà dix minutes qu’il était là, dix minutes qui l’avaient fait passer de l’apathie à la franche panique et maintenant se transformait peu à peu en sainte colère, découvrant celui qu’il savait déjà être son futur compagnon de voyage : la vingtaine, quelques kilos en trop, chemise saumon, costume bleu canard, cravate fantaisiste et sourire niais.
– Berthier je vous présente… euh… le chef comptable !
– Ah oui, bien, enchanté…
Pendant quelques secondes Berthier se demanda s’il venait de parler tout seul, puis Montcorget tourna ses yeux maussades et réprobateurs vers le directeur et Berthier l’oublia instantanément. D’autant plus instantanément qu’il avait pour unique ambition d’avoir une mémoire de poisson rouge, se souvenir de rien, glisser sur tout. Ça tombait bien.
– Le projet Z3000 donc ! Lança t-il avec un entrain un peu forcé.
Après un instant d’hébétude passé à se demander où était passé le chef comptable, le directeur se ranima.
– Oui ! Vous allez prendre sa suite mon vieux !
Une brise de panique frôla à son tour Berthier.
– Sa suite Michel… ?
– Oui, vous avez 24 heures pour vous préparer. Relisez le dossier s’il le faut, vous partez pour le Zorzor demain matin avec le chef comptable. Hors de question que nous rations une affaire pareille pour un éternuement ! Vous n’êtes pas enrhumé j’espère !?
– Pas à ma connaissance, hasarda t-il même si pour la première fois de sa vie il le regrettait.
– Je vous le souhaite, et si ça arrive, bon Dieu mon vieux retenez-vous ! Nous avons à faire à un hypocondriaque paranoïaque, un genre redoutable, croyez-moi !
– Ah oui… ?
Berthier nageait et Montcorget ramait à toute vitesse pour éloigner son cerveau de cette conversation. Il n’avait pas entendu, ce n’était pas vrai, impossible….
Impossible…
Et pourtant… avec insensibilité, les mots lui parvenaient bien aux oreilles, et ils étaient sans appel. On l’envoyait quelque part chez les nègres, et il avait 24 heures pour suer atrocement à cette perspective.
– Bien mais euh…Pardonnez-moi… fit Berthier, assemblant tout son courage. C’est où le Zorzor déjà ?
– Quelque part en Afrique si je me souviens bien.
– Ah oui… oui…
L’Afrique se dit-il, voilà qui était déjà plus séduisant. « Sa-ga A-frica… » Surtout quand on n’était jamais allé plus loin que St Raphaël. Instinctivement ses réflexes d’employé reprirent le dessus.
– J’aurais une prime de déplacement ?
– Ne vous inquiétez pas, la D-Mart, notre partenaire dans cette affaire s’occupera de tous vos frais.
Une satisfaction timide nappa l’esprit engourdi de François Berthier tandis que le directeur prenait son expression concentrée de chef, signifiant la fin de l’entretien. Les deux hommes, rompus aux mœurs d’entreprise, se levèrent sans un mot, se retrouvant bientôt en vis-à-vis dans un long couloir au bout duquel veillait une fontaine à eau en plastique bleu.

– Bon eh bien… enchanté, grommela Berthier en tendant la main vers le chef comptable. Je n’ai pas bien saisi votre nom…
La nature humaine est ainsi faite que deux mêmes individus partageant un point de vue symétrique sur la place qu’ils comptaient occuper dans la vie en général et dans leur entreprise en particulier, se tenant de plus à quelques centimètres l’un de l’autre, étaient non seulement incapables de se reconnaître, mais qui plus est fondamentalement convaincus qu’ils n’avaient strictement rien à faire l’un avec l’autre.
Pour François Berthier, le bonhomme devant lui avait basiquement l’air d’un vieux grigou à moitié chauve avec un visage de vautour affamé, le tout dans une tenue grisâtre qui sentait le papier et les soucis. Il l’imaginait donc volontiers vieux garçon, ennuyeux comme un lundi et, bien entendu, zélé. L’espèce des cireurs de chaussures prêts à dénoncer tous ceux qui ne respectaient pas les règles écrites et non écrites de l’entreprise. D’ailleurs il était comptable, c’était un signe. Pire, chef comptable ! Avec une tête pareille il devait avoir dépensé beaucoup de cirage pour en arriver là. Il s’en méfia aussitôt, l’air rogue que lui rendit Montcorget ne fit rien pour contredire ses convictions.
Pour Honoré Montcorget, le jeune coq en face de lui était trop souriant pour être honnête, trop jeune pour être plus intéressant qu’une savonnette, trop voyant pour son amour de l’ombre. D’un mauvais goût qu’on ne rencontrait que chez les oiseaux exotiques et les amuseurs de cirque, parfumé à l’after-shave et au savon Axe, il agressait son sens de l’odorat et de la symétrie. Il ne doutait pas une seconde que pour que cette anomalie puisse subsister dans la compagnie, il avait sans conteste un cousin à la direction ou bien un art si consommé des courbettes qu’il en faisait perdre à celle-ci tous sens communs. L’un dans l’autre il s’en méfia aussi vite qui le détesta, comme il détestait tout ce qui dépassait, que ce fût par le talent, le physique, ou grimpé sur un tabouret d’amitiés.
La nature humaine est donc ainsi faite que pour des raisons qu’ils croyaient différentes et même incompatibles, deux hommes partageant les mêmes aspirations, se détestaient déjà pour exactement les mêmes raisons.
Montcorget dévisagea quelques secondes son interlocuteur avec un dégoût non dissimulé avant de s’éloigner sans répondre. Berthier le regarda partir incrédule, haussa les épaules et disparut à son tour. La fontaine à eau glouglouta sans raison, mais les fontaines à eau sont parfois d’étranges personnes.
Mais quand bien même la nature humaine est une chose bizarre et contradictoire, truffée de paradoxes et qui n’arrive pourtant jamais à comprendre que l’existence tout entière est un paradoxe, ce qui n’est pas moins paradoxal ; quand bien même ses asymétries symétriques, elle ne réagit jamais à l’imprévu que par l’expérience qu’elle en a. Et forcément de ce point de vue-là, nous sommes tous différents.
Berthier, qui comme tout feignant n’avait d’expérience de l’imprévu que la certitude qu’il pouvait transformer sa fainéantise en contrainte, ne s’affola pas ou presque…. Il se jeta sur le fameux dossier, n’y comprit rien, posa quelques questions à la secrétaire de Morin, en oubliant de la draguer, n’en obtint pas beaucoup plus et, rentré chez lui, consulta Internet comme on va chez la voyante. Mais tout ce qu’il découvrit sur le Zorzor fut un site hébergé par un serveur russe, en cyrillique donc, où il ne rencontra rien de plus que quelques images de porno soft sur fond de carte postale exotique. Avec l’imagination bien limitée qui était la sienne il en conçut l’idée que les photos avaient sans doute été prises là-bas, l’espace d’un instant, se prêta à rêver tombant sur une de ces séances.
Moncorget avait passé son après-midi et son métro à ruminer contre le service commercial, ses imbéciles bariolés, l’entreprise tout entière. Il avait craché sa haine en gueulant après le téléviseur grand ouvert. Gueuler jusqu’à comprendre qu’il était en proie à une terreur absolue et qu’il se mette à zapper comme un fou, trouver un indice du Zorzor dans la vérité de sa télévision. Mais la lucarne pour une fois le trahit et il dut se rabattre sur son Larousse. Hélas, le Larousse étant à la culture ce que la télévision est à la vérité, une approximation, il ne trouva aucune trace non plus du mystérieux pays. Alors il fouilla dans le vieil atlas que lui avait offert sa mère pour ses 16 ans et finit par le trouver par hasard, sous son pouce, quelque part dans le bleu.
« ZORZOR » écrit en majuscule minuscule sous une virgule, un trait courbe dans le bleu de la carte, une chiure de mouche. Paumée. Il n’en dormit pas de la nuit et débarqua à Roissy aussi gracieux qu’un ours dérangé en pleine hibernation. Manqua de mordre l’hôtesse qui bien heureusement ne s’en aperçut pas, et tomba brièvement dans les pommes à l’instant où les turbines se mirent en route, intiment persuadé qu’en plus de se rendre au bout du monde chez les cannibales, il allait d’abord être victime de terroristes cherchant à détourner l’avion sur New York.
Tout au contraire Berthier s’installa confortablement dans son siège, fit du plat à la même hôtesse, qui ne s’en aperçut pas plus, et s’offrit un champagne au frais de la compagnie en rêvant mollement de bimbos sous les palmiers.
Ainsi fait, si deux mêmes individus confrontés à la même inconnue, mais ayant une expérience différente de l’inconnu, sont capables d’en arriver à des équations trop connues et diamétralement opposées. Puisque d’un même point de vue, observant l’identique paysage, nous le voyons toujours différemment. Il n’y avait aucune raison qu’en l’état, Honoré Montcorget et François Berthier perçoivent leurs premiers pas sur la terra incognita de façon moins opposées qui le firent, quand bien même ils découvrirent la même chose, et somme toute, des deux bouts d’une même bêtise.

 

Planck ! 54

Les cailloux volaient au petit bonheur, rebondissant autour d’eux, Celui-Qui-Sent-Du Derrière-Et-Couine-Du-Nez grimpait le flanc de la paroi avec toute l’agilité que lui permettait son corps de rongeur, derrière lui Lubna et Honoré faisaient ce qu’ils pouvaient pour suivre, la panique au ventre, et la panique n’est pas la meilleure amie qu’on puisse avoir quand on grimpait 20 mètres de roche étrange, arrondie, et essentiellement lisse comme un cul de bébé. Les pieds du comptable dérapèrent en s’appuyant sur un renflement un peu trop mou, de la roche molle ! Comment pouvait-on avoir créé une connerie pareille ? Il moulina quelques secondes dans le vide, les phalanges blanchies, fanatiquement agrippé à une veine qui courait au-dessus de tête quand un nouveau caillou rebondit à côté de lui avec un claquement sinistre de jouet qui casse. Lubna cria et   le repoussa par les fesses lui faisant instinctivement retrouver une position plus assurée, tandis que le caillou retombait sur un lemmings en bas.

–         WEEEE PRESQUE ! tonna la voix divine.

Le lemmings frappé sentit ses poils virer acrylique et ses organes se rebeller. Ça l’énerva. Le cri qu’il poussa avant que sa gorge et son crâne ne se remplissent de bourre donna l’alerte. Soudain ils furent des centaines. Leurs yeux luisant dans la pénombre d’une sauvagerie primitive que même, en leur temps, les tigres à dent de sabre avaient appris à craindre. On ne traversait pas les siècles sous la forme d’un rongeur sans posséder en soit, plus ou moins, l’âme d’un prédateur. L’attaque qui suivit, sans la moindre alerte, fut sauvage et sans pitié. Les enfants se retrouvèrent à courir dans tous les sens, des dizaines de rongeurs accrochés à eux comme des boules de Noël féroces, les incisives plantées dans la chair. Des incisives capables de trancher une noisette en deux avec la sécheresse d’un sécateur. Là-haut, Lubna et Honoré accédaient enfin à l’entrée étroite d’un boyau dans la roche.

« Eeek ! Eeek ! Eeek ! » Celui-Qui-Sent-Du Derrière-Et-Couine-Du-Nez courait devant eux, mais sautiller serait un verbe plus approprié, on l’aurait désormais dit monté sur ressort, se déplaçant par bonds autour d’eux, tirant le comptable par son pantalon désolé, pinçant les mollets de la jeune femme. « Oui bon ça  va ! » grognait Montcorget poursuivant son chemin à travers le boyau qui grimpait, lui semblait-il, en diagonale. Au bout on apercevait la lumière d’un happy end, le trou avait la forme d’une amande. La lumière éclairait faiblement les parois incrustées de pierres multicolores, celles qui avaient attiré les enfants dans le piège, comme leur expliqua un peu plus loin le chef des lemmings. Mais avant ça ils débouchèrent, minuscules et à l’air libre et immense de la Crèche, sur le bord d’un petit trou taillé dans un ballon idiot. Un ballon gigantesque. Honoré se pencha, en bas un canope de moquette rose et mystérieuse aux boucles étranges s’étalait à l’infini tel un océan.

–          C’était pas comme ça la dernière fois, grinça t-il.

–          La dernière fois vous n’étiez pas dans un jouet, fit remarquer Celui-Qui-Sent-Du Derrière-Et-Couine-Du-Nez.

Ils se retournèrent vers le rongeur à leur pied le museau pointé vers l’horizon.

–          Tu fais plus « eeek » toi ? grogna le comptable.

Le lemmings fit un signe d’impuissance.

–          Dans le monde des enfants les animaux parlent.

–          Pas seulement dans leur monde à ce que j’ai pu en voir, grommela Montcorget.

–          Ah ça c’est surtout parce que c’est à eux qu’on a confié la gestion de l’univers, parfois ils imaginent… et hop ça apparaît quelque part comme si ça avait toujours été là.

–          Et les guerres, les massacres, ils les imaginent aussi ? demanda Lubna pas convaincue.

–          Pas toujours, on a besoin de pousser personne pour ça, mais vous avez déjà vu des enfants dans une crèche ?

Ils ne firent aucun commentaire.

–          Si tu sais tant de chose, ronchonna Honoré, pourquoi tu nous dis pas plutôt ce qu’on fait maintenant ? On va pas rester sur ce putain de ballon éternellement si ?

Le rongeur haussa les épaules.

–          A vous de voir, Spot a réussi à les attirer à l’intérieur alors j’imagine que ça fait de vous les nouveaux propriétaires de la Crèche.

–          Spot ?

–          Oui, c’est nous qui lui avons suggéré, vous comprenez à force de creuser des tunnels ça crée des liens…

–          Mais pourquoi ? s’exclama t-elle.

–          Parce que tout ce sacré bordel a assez duré, mademoiselle, si vous voulez bien me passer l’expression. Parce que nous vous attendions et Spot aussi, oh pas parce que l’imagination de monsieur l’a créé mais parce que la nature est plus maligne que nous tous et que nous étions tous programmés pour en arriver là.

–          Debout sur un putain d’ballon gros comme une planète ? bougonna Montcorget.

–          Vous n’aimez pas les tartes à la crème monsieur Montcorget ? Vous avez tort, la Vie adore les tartes à la crème, elle. Vous ne l’aviez pas encore remarqué ?

Honoré Moncorget tourna son visage vers le lecteur –et l’auteur à fortiori- mais ne dit rien, c’était inutile.

–          Mais quand même, on peut pas rester là non plus, fit Lubna.

Le lemmings les considéra l’un après l’autre puis retourna son regard vers la moquette rose.

–          Oui, remarquez je comprends… écoutez, c’est votre univers maintenant, alors essayez d’imaginer quelque chose de plaisant, quelque chose ou quelque part où vous aimeriez être tout de suite, c’est comme ça que les gosses font marcher les trucs ici, en imaginant que ça marche.

–          Ouais sauf qu’on n’est pas des gosses, cracha Honoré.

–          Bah faites comme si.

Lubna attrapa la main de son comptable.

–          Viens doudou, glissa t-elle en l’entraînant à l’écart.

Le comptable la suivit d’un pas incertain, essayant de ne pas regarder en bas ni de réfléchir au fait qu’ils étaient debout sur un ballon. Elle l’obligea à s’asseoir, lui ordonna de fermer les yeux, et puis avant qu’il ne demande pourquoi, l’embrassa. C’était un long baiser où leurs langues firent des arabesques comme si elles écrivaient un passage sur l’amour, des entrelacs et des boucles, sans virgule, point, la plus petite respiration, ils n’en avaient pas besoin. Comme deux poissons collés l’un à l’autre ils respiraient par les pores de l’autre. Un baiser qui le happa si bien qu’il garda ses yeux fermés, inconscient de tout ce qui l’entourait, de la chaleur qui se déposait tendrement sur eux, de l’odeur lente du varech qui montait au rythmes des vagues bruissantes comme des pages qu’on tourne. Verbes abstraits d’eau et de sel qui se déroulent et se strip-teasent dans une écume de dentelle blanche, goût de la salive de l’autre, sel, caresses perdues dans des replis secrets, soupirs, enfin et une voix qui fait :

–          Alors c’est ça le sud.

Ils ouvrirent les yeux simultanément et la jeune femme sourit.

–          On a réussi.

Honoré regarda autour de lui, plus surpris que méfiant. Autour d’eux s’étalait une langue de sable noire scintillant comme perle sur laquelle venait s’échouer un océan émeraude paisible de matin tranquille. Le lemmings regardait l’horizon irrégulier qui ployait sous un ciel immense et sans nuage.

–          C’est moi qui ai fait ça ? s’étonna t-il conscient soudain du pouvoir de l’imagination.

–          Non c’est mademoiselle je pense.

Les yeux de Lubna se plissèrent de plaisir.

–          Ça ressemble à un coin de chez moi.

–          L’imagination puise sa source partout même dans la mémoire, répondit doctement le lemmings. En tout cas merci, je croyais que c’était une légende, au moins je l’aurais vu de mon vivant.

–          De quoi ?

–          Le Sud ultime. Vous n’imaginez pas les générations de mes semblables qui se sont suicidés faute de l’atteindre. Bon, maintenant si vous permettez, faut que je retrouve mes potes, ajouta t-il en se mettant à creuser frénétiquement dans le sable.

–          Ils n’ont pas disparu avec le reste ? s’étonna Lubna tandis que le sable giclait sur eux.

–          Oh je crois pas, ils sont sûrement quelque part, ici ou ailleurs, ce qui a existé, existe et existera etc, etc… lui répondit la voix du lemmings jusqu’à ne devenir plus qu’un murmure lointain.

Elle replia les jambes sous ses fesses et contempla l’océan. Il l’imita, l’enlaçant timidement par les épaules.

–          Il ne fait pas trop chaud, constata t-il comme si ça le surprenait.

–          Non. Ça doit être la mer.

–          Oui, ça doit être ça.

–          C’est beau non ? dit-elle au bout d’un moment.

–          Oui. C’est la mer quoi.

–          Oui.

Re-silence.

–          C’est fou quand même l’imagination, hein ?

–          Oui c’est fou, admit-il.

Re-re-silence.

–          Tu crois qu’on va être tranquille maintenant ? demanda t-il un peu plus rauque qu’il ne l’aurait voulu.

Elle haussa les épaules et blottit sa tête dans le creux de son cou.

–          Ferme les yeux.

–          Qu’est-ce que tu veux faire ?

–          Va nous falloir une serviette, j’ai horreur de baiser dans le sable, ça s’incruste.

Pendant un instant Honoré Montcorget aurait pu éclairer l’entrée d’un port industriel en quatre couleurs.  Puis il ferma les yeux.

 

 

Planck ! 53

Ce qui se passa ensuite dans la caverne, et partout où l’astéroïde avait une cavité fut assez étrange du point de vue de tout le monde, surtout des plus aguerris des voyageurs de l’espace, et d’une certaine façon, à l’exception peut-être du malheureux Berthier toujours en état d’extase contrôlée, tout le monde ici était un voyageur de l’espace aguerri.

Tout d’abord, à l’instar du dormeur de base il y eut un ronflement. Un ronflement discontinu, qui s’égarait parfois dans le crescendo, puis trouvait son rythme, s’enfonçait dans les profondeurs du sommeil pour mieux revenir comme s’il avait peur de s’y noyer avec toute la force de mystérieuses parois nasales dont la puissance égalait facilement celui qu’on imaginerait d’une baleine si elle avait un tarin en proportion. Puis, petit à petit, des lucioles et des micros gemmes se mirent à briller dans l’obscurité, une à une, comme si quelqu’un avait décidé d’ouvrir une discothèque d’un genre particulier.

– C’est beau, ne put s’empêcher de murmurer Lubna.

– C’est extraordinaire, admit le professeur.

– Ah ouais et c’est quoi ? Qu’est-ce qui se passe ? conclut Moncorget méfiant qui voyait une nouvelle fois venir la tarte à la crème.

– Je crois que c’est ses neurones… enfin l’équivalent qu’on trouve ici, devina le professeur.

– Vous croyez que c’est euh… ce truc qui lui fait ça ? fit une bulle télépathique en forme de point d’interrogation.

–          Non, à mon avis c’est les enfants, ils lui ont donné une personnalité, s’il est là, ils sont là aussi. Il ajouta d’une voix songeuse : je me demande s’ils ne seraient pas en train de jouer au docteur.

–          Eh, eh, ricana le bandit, on sait où ça mène ces trucs là.

Le professeur hocha des doigts, faute de mieux.

–          Pas avec ces enfants je le crains…. enfin…

Il se tourna vers Lubna et Montcorget.

–          Mais peut-être qu’avec votre concours nous arriverons à stopper cette horrible machine…

–          Notre concours hein… Et comment exactement ? grogna le comptable.

–          Vous savez très bien comment.

–          Vous croyez que…

Il faillit terminer sa phrase par « j’ai à la tête à ça ? » Quand il fut coupé par lui-même en train de passer devant eux, la tête sous le bras. Bon, ce n’était pas tout à fait lui-même, d’une part parce qu’il avait encore la tête sur les épaules – même si métaphoriquement parlant, il commençait tout de suite à en douter- mais surtout parce que ce lui-même là était semi-transparent et que cette fois, métaphoriquement parlant toujours, il refusait de croire que sa propre personne l’était ou, surtout, voulait l’être. D’ailleurs, la preuve, ce lui-même là fini par disparaître alors que sa main touchait, celle soyeuse et longue, de Lubna.

–          Qu’est-ce que ? commença t-il quand une comète de 16 cm de diamètre passa au-dessus d’eux avant de s’évanouir à son tour.

–          Commandant, vous percevez quelque chose ?

–          Oui mais ne demandez pas ce que c’est, répondit sèchement la girafe.

Mais cette sécheresse là ne venait pas d’un genre de mépris ou même d’horreur. C’était celle d’une peur prudente.

–          Pourquoi ? demanda Wiz.

–          Vous voulez que j’explore l’esprit d’un astéroïde ? Un astéroïde intelligent qui plus

est ?

– Euh je ne vois pas le problème, répondit le professeur.

Un troupeau de gnous semi-invisibles passa en trombe semant le chaos parmi une tribu de girafes pas moins diffuses.

–          Le voilà le problème, répondit amèrement la girafe, la terre est plus ancienne que nous, elle se souvient de tout.

–           Je ne comprends pas.

La girafe tourna son long cou gracieux vers Dieu et le désigna. La chose continuait de se débattre dans sa faille et pour le commandant c’était bien plus qu’un fait, ça ressemblait à une image. Il expliqua avec la tranquillité de ceux qui ont appris à respecter la vie.

–          Rentrer dans son esprit a été assez facile, il est vaste mais bien ordonné. Et à sa manière il est jeune aussi. C’est comme un circuit fermé qui tournerait autour de l’idée de lui-même, mais cette chose autour de nous… vous comprenez en soit c’est très vaste. Trop vaste pour mon petit cerveau d’organique, du silicium à l’état sauvage vous imaginez ?!

Le professeur voulu bien reconnaître que non.

–          La terre se souvient de tout, repris le commandant, et là en plus, en quelque sorte, j’ai bien l’impression, si vous avez raison, que nous lui marchons sur les neurones, tout ce qui nous traverse l’esprit, nos souvenirs par exemple s’intègrent à sa propre mémoire. Tenter de sonder une mémoire pareille serait pour moi comme de s’aventurer dans un trou noir.

Un astronef rugit soudain dans les hauteurs du plafond, crachant des salves sur un autre appareil celui-là à peine plus gros qu’une mouche. La reine claqua des mâchoires.

–          Vous avez raison, ça c’était juste avant que j’atterrisse ici. Fichu nabot !

–          Il rêve alors, suggéra Lubna.

–          Je crois oui, il rêve de ce que nous avons dans la tête, et dans la sienne aussi j’imagine…

–          Moi je me souviens pas m’être baladé avec la tête sous le bras, ronchonna Montcorget.

–          Non mais peut-être pensiez-vous à quelque chose comme ça, une phrase métaphorique par exemple. Je ne pense pas qu’il comprenne quoique ce soit aux métaphores.

Ça se tenait.

–          Suis-je un homme qui rêve d’un papillon ou suis-je un papillon qui rêve d’un homme ? cita le professeur.

–          De quoi ? grogna le bandit qui apercevait là-bas une créature qu’il avait très bien connue au sens biblique du terme et qui se dandinait toute nue. Naturellement elle était encore plus belle dans ses souvenirs.

–          Lao Tseu. La vie est vraiment merveilleuse n’est-ce pas.

La créature disparut.

–          Faut voir, grommela Krome en allant pêcher sa flasque.

–          Euh… je serais vous j’éviterais de faire ça, l’informa la girafe.

–          Pourquoi ?

–          Parce que je ne pense que cet être autour de nous n’a jamais pris d’alcool et Dieu sait quel effet cela pourrait…

–          Dieu, pour l’instant, il fume, grogna Krome en montrant l’intéressé qui s’agitait toujours la tête dans sa faille.

Il avala une gorgée, fit la grimace, puis leur accorda un large sourire comme un piège à loup de démonstration.

–          Ah ça fait du bien….

Une décharge couleur arc-en-ciel traversa la caverne de lucioles en gemmes en poussant un genre de cris de souris. Krome rigola.

–          Oh joli !

–          Je vous avais prévenu.

La décharge continua de courir comme une petite boule de billard psychédélique, immédiatement poursuivie par les lemmings avant de disparaître dans les mystères d’une cavité. Krome rigola.

–          Ça vous dirait un petit feu d’artifesse pour voir ?

–          Je ne crois pas que ce soit raisonnable, pas sous sédatif, objecta le professeur.

Les autres le regardèrent comme si c’était lui qui avait trop bu.

–          De quoi vous parlez ?

–          S’il dort c’est que les enfants l’ont endormi, et s’ils jouent au docteur comme je le pense, c’est qu’ils l’ont endormi avec un produit de leur imagination. Ne me demandez pas quoi par contre, un somnifère pour astéroïde ça échappe un peu à mon domaine de compétence voyez-vous, il faut être un enfant pour être capable de ça. Et un Régulateur pour le réaliser en ne se servant que de simples jouets.

Krome haussa des épaules en prenant une mine boudeuse.

–          Oh, la, la….

 

Mais si le commandant n’avait aucune envie de sonder un si vaste esprit, pour la créature Dieu, la question ne se posait même pas. D’une part parce qu’elle avait physiquement la tête plantée dans sa « chair » et d’autre part, parce que réagissant à un réflexe conditionné depuis qu’elle avait infesté le Réseau, elle avait espéré trouver une voie de sortie en s’infiltrant dans l’esprit immémorial de Spot. Au début, étant donné le gigantisme d’un esprit où Corps et Esprit ne faisaient vraiment qu’un, l’aventure ne parut pas plus complexe que de s’introduire dans les multiples ramifications de la vie, comme Dieu l’avait déjà fait par ailleurs, tout au plus les chemins lui parurent d’abord plus vastes. Et puis, tandis qu’il continuait à se débattre et fumer par pur réflexe animo-chewing-gum, il se sentit peu à peu comme une toute petite souris de laboratoire dans un gigantesque labyrinthe sur huit étages, construit par un Echer sous peyotl.

Ce n’était pas exactement un trou noir cet esprit là, où tout disparaissait même la lumière, c’était exactement le contraire. C’était un trou blanc en quelque sorte, avec des nuances, des nuances d’ombres qui mettaient en valeur comme un bas relief le passé, l’avenir, et même le présent. Tous les présents, passés et futurs, sur des confins dimensionnels au nombre incalculable. Comme d’observer une boule disco de l’intérieur, mais une boule disco pleine de zilliards d’autres boules disco et éclairer par les feux de tous les esprits présents physiquement. Compte tenu de celui de Dieu, cela faisait un nombre faramineux.

N’importe quel croyant vous le dira, Dieu a un goût disproportionné pour l’infini. N’est-il pas infiniment grand, bon, juste et mystérieux ? Certains disent même qu’il l’incarne. Allez savoir, peut-être que Dieu en inventant l’Infini s’est inventé lui-même, ou bien que le concept l’a tellement fasciné qu’il a voulu l’épouser, peut-être que Dieu n’était au début qu’un tout petit grain de poussière très excité, ou alors une tête de gnou ou alors le petit délire d’un auteur quelque part. Allez savoir.

La chose qui était en train de disparaître, corps et âme pour ainsi dire, par la fente dans le rocher, n’était peut-être pas Dieu au sens où vous et moi l’entendons, ou alors une version approximativement babylonienne pour la tête, mais l’Infini l’hypnotisait effectivement. Dieu ne se sentait pas seulement comme une petite souris dans un labyrinthe de l’impossible, il sentait le fromage tout au bout. Bientôt de lui il ne resta plus rien qu’une toute petite trace de gomme rose pâle collée sur le bord de la faille, tout entier dispersé parmi atomes et quarks.

  La petite fille incisa métaphoriquement Spot en commentant d’une voix grave comme les héros des feuilletons médicaux : « hum, trace de liaison sur le lobe occipital gauche, je crois qu’il va nous falloir de la paratéthamine. » « combien de milligrammes docteur ? » demanda un petit brun qui connaissait son texte.  « vingt ça suffira à mon avis. » La fente sous son couteau en plastique s’était élargie. « Regardez, ça brille ! » s’extasia quelqu’un dans le cercle. « Oui on dirait de l’or et des pierres précieuses ! » rêva à haute voix un autre. La petite fille fronça les sourcils, elle n’aimait pas beaucoup qu’on la sorte comme ça de son rôle. Néanmoins elle se pencha et regarda à son tour. En effet, ça brillait.

–          Vous croyez que c’est un trésor ? s’exclama t-elle changeant soudain de ton.

–          Tout petit alors, commenta un garçon derrière elle.

–          Pour les gnomes, reconnu le premier qui avait parlé – une première en fait, avec une petite tête, un corps obèse et des couettes blondes qui lui faisait ressembler à une poupée tyrolienne atteinte d’aérophagie.-

–          Ouais mais quand même, peut-être que c’est des pirates gnomes, persista celui qui rêvait à haute voix, naviguant sur son rêve avec la détermination d’un somnambule.

Tout le monde se regarda, tout le monde souriait, plus ou moins. Des pirates-gnomes ? Whâ ça c’était marrant !

–          On va voir ? proposa une petite voix.

Ce n’était pas une question. Ni un ordre ou une suggestion. C’était une évidence.

Les ronflements s’étaient arrêtés aussi soudainement qu’ils étaient apparus, la caverne commença à s’éteindre. Pour autant, parfois, sur une paroi ou entre deux bouquets d’arbres étranges, sinuait un éclair de lumière bleu, comme un serpent habillé Elvis Presley période Las Vegas, puis disparaissait. C’était Dieu qui cherchait son chemin, Dieu qui embrassait l’Infini et comprenait combien il y était petit et Dieu qui bientôt cria. Enfin plutôt meugla. Tout le monde se tourna vers la créature, vit qu’elle avait disparu et compris.

–          Oh mon Dieu… murmura une bulle télépathique dans leurs têtes, enfin si j’ose dire.

–          Le pauvre, compatit le professeur. Vous croyez qu’il peut s’en sortir ?

–          Les voies de Dieu sont impénétrables parait-il, répondit philosophiquement la girafe.

Soudain ils entendirent des voix au loin. Des voix d’enfants. Tout le monde se regarda, tendu.

–          Les Régulateurs, grogna Krome.

–          Les quoi ? Demanda la reine qui n’avait jamais entendu parler de cette machinerie de l’imaginaire.

–          Des gnomes, grommela Honoré. Bordel de gnomes !

–          J’ai jamais dévoré de gnome, répondit la reine rêveusement, c’est bon ?

–          La voix de Krome roula comme l’orage.

–          Pas mal.

Là-bas une gamine criait :

–          C’était Toto ! C’était Toto ! J’ai reconnu sa voix !

–          C’est qui Toto ? demanda une autre voix.

Ils virent un petit garçon surgir d’entre les rochers et sauter sur le parterre d’algues, il ne les avait pas remarqués.

–          Mais si tu sais le gros grand qui jouait avec nous à la marelle l’aut’ jour !

–          Il est où ?

–          Sais pas. Dedans le machin j’crois.

Suivit une petite fille qui ressemblait à une grosse lampe avec des couettes collées sur une ampoule. Du moins c’est ce que se dit le professeur en l’apercevant. Et d’un garçon noir à la coiffure compliquée.

–          Eh z’êtes qui vous ? s’écria le petit noir. Avant de hurler un peu plus fort : Oh c’est

Wiz !

« Bite au cul ? » qu’est-ce qu’il fiche là !? S’écria un autre en laissant apparaître sa seule tête de l’obscurité, plissant des yeux pour mieux distinguer le professeur.

–          Bite au cul ? grommela Moncorget en lui coulissant un regard inquiet.

–          Une longue histoire, se hâta de répondre le génie en rougissant.

Les yeux de Lubna n’étaient pas emplis d’inquiétude mais d’horreur.

–          Et on vous a laissés faire ça ?

Montcorget la regarda intrigué, elle avait mis des mots là où lui n’avait même pas osé y mettre une pensée. Il la savait avisée sexuellement mais ça quand même c’était pas un truc pour les jeunes femmes !

–          Euh… c’est à dire que ceux pour qui je travaillais alors étaient très permissifs compte tenu du résultat… euh… je ne les jamais… euh… vio…

–          Oui ça va ! aboya Lubna.

–          Je veux dire c’était entre êtres consentants… ça fait partie du processus de l’enfance vous savez, de se toucher… j’étais obligé de m’adapter pour les étudier… malheureusement j’y aie pris goût.

–          Voyez où ça vous a mené ! lança une voix avec mépris. C’était Berthier qui émergeait, et visiblement son cerveau avait plus ou moins enregistré tout ce qui s’était passé.

–          Tiens, il est réveillé le crétin, grommela Montcorget… Ça ressemblait presque à une question et en même temps quelque chose semblait laisser croire qu’il en doutait.

Le visage du professeur s’emplit d’une expression diffuse de tristesse.

–          Oui je crains que vous n’ayez que par trop raison.

–          C’est écœurant, cracha la jeune femme en fusillant le professeur du regard. Dans mon pays il y avait des gens comme vous qui venaient exprès pour… et quand on les attrapait, ah ! On leur coupait les…

–          Ça va, ça va Lubna, calme toi, pourquoi tu crois qu’il est dans cette chaise, tu ne te rappelles pas, il nous l’a déjà dit ! la coupa le comptable en lui attrapant doucement la main.

Sa tête pivota comme une tourelle à canon dans un film de science fiction, ses yeux étaient deux missiles en approche, le genre de regard qui rendait l’expression « si ses yeux avaient pu tuer » parfaitement inutile, ces yeux là pouvaient tuer. Mais un cœur amoureux peut affronter le feu ou la glace et même les deux en même temps s’il le faut, un cœur amoureux ira au-delà de la mort s’il a la chance de n’être qu’une légende, ou même jusqu’aux confins de l’univers pour peu qu’il naisse comptable, et Honoré tint  bon. Tenu bon avec toute fois l’impression qu’on lui arrachait le cœur et découpait le cerveau à la scie sauteuse. Et les missiles, intimidés, rebroussèrent chemin dans un battement de cil.

–          Et c’est qui les autres Bite au Cul ? s’exclama soudain un gosse.

–          Euh…

–          Dis donc merdeux, primo tu parles poli au prof, secundo à ton âge on se présente avant de demander c’est qui, gronda Krome depuis son coin d’ombre.

Le gosse le regarda interloqué puis la petite rousse qui avait tenu le rôle d’infirmière fit :

–          Oh il est rigolo lui, on dirait un bandit !

Les yeux de l’intéressé étincelèrent.

–          Putain de petit génie dis donc, fit-il d’une voix assez coupante pour trancher l’air du temps.

–          Krome calmez-vous s’il vous plaît… glissa une balle télépathique en plein dans son front.

Tous les enfants se tournèrent vers la girafe, ahuris, comme s’ils venaient de la remarquer. Puis l’un d’eux s’exclama :

–          Elle est éééénorme !

–          On dirait Kiriki, commenta un autre en faisant référence à une girafe en caoutchouc mâchonné qui traînait depuis quelque temps dans la Crèche.

–          Ouais mais alors vachement plus grosse…

–          Bonjour les enfants, répondit télépathiquement la girafe en les saluant d’un long et lent mouvement gracieux.

–          Normal c’est une vraie ! finit par déterminer un petit garçon aux yeux si bridés qu’on aurait dit le signe « – » multiplié par deux. Mais c’est pas normal si vous voulez mon avis.

–          Pourquoi ? demanda la fille en forme de poupée obèse.

–          Passque les girafes elles viennent de la Terre et que la Terre elle existe plus !

–          Même pas vrai ! protesta quelqu’un, d’abord personne elle sait d’où ça vient les

girafes ! Tout le monde sait ça !

–          Ouais ! approuva la rousse. Même qu’on l’a appris à l’école ! T’as

oublié ?

–          Moi j’y crois pas, s’entêta yeux bridés.

–          Moi non plus, le soutint un petit bonhomme à lunettes.

Pendant un moment les adultes s’étaient tus, légèrement surpris qu’on parle d’eux comme s’ils n’étaient que des éléments du décor, réalisant non sans une certaine incrédulité – moins le professeur Wiz dont l’instinct le dirigeait vers une autre forme d’incrédulité qui tendait vers une panique pas moins concrète- le gouffre qui les séparait des enfants et de leur façon de voir le monde. Puis Lubna, qui ne perdait jamais très longtemps le nord, s’exclama à son tour :

–          C’est vrai, je me rappelle, la première fois qu’on est venu dans cette Crèche on nous a dit que personne savait d’où vous veniez vraiment. Tu te souviens doudou ?

La girafe resta muette, à peine devinait-on un mince sourire sur ses lèvres noires, mais était-ce un sourire ?

–          Pardonnez le commandant mes amis, intervint le professeur. Il ne vous dira pas d’où viennent les girafes, c’est un mystère insondable.

–          Même pour lui ?

–          Techniquement les girafes savent d’où elles viennent mais ce  est techniquement un mystère insondable. En d’autres termes personne ne serait capable de comprendre, disons qu’elles viennent de quelque part en tout cas.

–          Personne ? Même pas vous ? demanda la jeune femme.

–          A vrai dire… elles me l’ont révélé… euh… en fait elles m’y ont conduit… mais….

–          Mais quoi ? coupa soudain le Directeur Général avec la hauteur de celui qui croit déjà tout comprendre après avoir entendu tout ce qu’il croit savoir. Vous n’allez pas me dire que…

Le professeur réussit à lever un sourcil malhabile.

–          Que quoi… ?

–          Après les enfants, les ani…

La fin de sa phrase alla s’écraser sur le mur d’acier froid des yeux du professeur.

–          Monsieur Moncorget je vous plains, soupira Wiz.

–          Merci, moi aussi je me plains, soupira à son tour le comptable.

–          Non mais dites donc ! commença « Michel » en oubliant pendant quelques secondes qu’il n’était plus vraiment à Paris dans son grand bureau chic et cher en présence de subalternes mais, tout de suite, dominé par une reine qui, pour une raison qu’on ignore pour le moment, commençait à le trouver désagréable.

–          Taisez-vous s’il vous plaît, intima le commandant. Ce que le professeur essaye de vous expliquer c’est qu’il ne peut pas vous expliquer d’où nous venons, pas même nous autres, vous ne comprendriez pas.

–          Ah tiens donc ! Et pourquoi ? Encore une histoire de mœurs étranges peut-être, ironisa le Directeur Général. Ou alors « la vie est un rêêêve… » Ah ! Ah ! Ou bien alors c’est qu’on n’est pas assez intelligent ! Qu’on n’a pas le cerveau assez grand ! Vous nous prenez pour qui !? Ces enfants sont des génies ! Expliquez leur à eux !

–          A propos de cerveau… glissa une voix au-dessus de sa tête. Mais, caressée avec une langue bien froide et gluante de serpent venimeux, serait plus juste pour décrire exactement l’impression que fit cette voix sur Michel. Plus long, mais plus juste.

Le Directeur Général leva lentement la tête, la reine lui affranchit un de ses sourires spécial film d’horreur – elle n’en avait pas d’autre à son registre, certes, mais disons que celui là avait été réalisé par Ridley Scott, un homme de goût-

–          C’est ma partie préférée, insista la reine comme si sa voix ne faisait pas comprendre le reste.

–          Ah oui ? déglutit le Directeur Général.

–          Oui, confirma la reine par un lent mouvement des dents.

–          Oui, je me souviens dans le premier Alien …!

Une voix unanime s’éleva autour de l’intervenant.

–          La ferme Berthier !

Même la reine, qui avait momentanément quitté la contemplation du crâne de l’un pour le crâne de l’autre, à cette distance… oh un centième de seconde disons… Berthier rougit jusqu’aux oreilles mais resta coi.

Les enfants avaient regardé les adultes sans comprendre, ou peut-être n’avaient-ils simplement pas envie de comprendre, à leur manière ils étaient déjà assez grands comme ça. Mais leur instinct naturellement prédateur était maintenant centré  sur la reine qui penchait la tête de côté en toisant Berthier.

–          Oh dis donc ! lança une voix, c’est une vraie Az’hetôt’ !

–          Une quoi ? glissa Lubna à l’alien.

–          C’est le nom exact de ma race, grommela en retour la reine. Quelque part dans son cerveau de prédateur une lumière s’alluma. La même lumière qui s’était allumée quelques lignes plus haut dans le cerveau du professeur Wiz.

–          Moi j’en avais une quand j’étais petit ! affirma un garçon de cinq ans assis quelque part entre deux lemmings venus en visite.

–          Ouais mais c’est pas pareil ! Pas une grande ! protesta la première voix.

Berthier tenta un sourire vers la reine, instinctivement, sans qu’il ne sache trop pourquoi, il levait les bras.

–          Ça veut dire quelque chose ? demanda t-il avec une espèce de sourire en forme de délégation diplomatique.

–          De quoi ? grinça la créature.

Berthier, touriste patenté qu’il serait jusqu’à la fin de sa vie, il faut le craindre, était le genre d’homme qui demande toujours à l’autochtone comment on appelle cette chose dans sa langue et qui s’en repart ravi de savoir que ce cendrier en rotin se dit, en langue du cru : « saloperie pour touriste à la con. ». Le genre de type qu’adore en général tous les marchands de verroterie de l’univers.

–          Bah le nom de votre tribu là…

–          Tribu ?

–          Euh…

–          Vous m’imaginez avec un anneau dans le nez peut-être ?

–          Ah non, pas du tout, pas du tout alors !

Il était si terrorisé qu’on aurait pu lui clouer le mot « sincère » sur le front, il se serait laissé faire. La reine abandonna la partie.

–          Ma race ! Az’hetôt’

–          Ah… et ça veut dire quoi ? insista t-il dans un accès de suicide typique de certains types d’inconscient en pays torride.

–          Pourquoi il lève les bras lui ? demanda un gosse.

Les enfants étaient au spectacle maintenant.

–          Y croit que l’Az’hetôt y va dégainer ! s’exclama quelqu’un.

Berthier laissa aussi tôt tomber ses mains, confus. Tous les enfants se mirent à rire.

–          Mais de quoi vous parlez ? siffla la reine.

–          Euh… bin du de votre tri… race là… le nom ça un sens ?

Le Directeur Général hocha la tête.

–          Oui, c’est une intéressante question ça, après tout nous, nous vous connaissons que sous le nom d’alien, ce qui n’est qu’un mot d’anglais signifi…

Quelque chose semblait être passée par la tête du Directeur Général à l’instant même où la reine avait détourné son intention de lui et avait effacé de sa tête toute trace de terreur. En quelque sorte il personnifiait à lui tout seul cet axiome propre à l’humanité tout entière qui consistait à jouer avec le feu même après s’être brûlé.

–          Fermez-la ! siffla l’alien. Je sais pourquoi je déteste les gens comme vous, ajouta t-elle en retournant son énorme tête menaçante vers lui. Vous me faites penser à mon chef de service, tous les chefs de service sont comme vous ! Toujours à vous chercher des petites bêtes dans la tête comme si j’avais des cheveux !

Elle étira ses longues lèvres brunes découvrant un râtelier translucide, dégoulinant de bave acide, un petit garçon s’exclama en gloussant :

–          Oh, oh, je crois qu’elle va attaquer….

–          Beuh, il est où le bouton ? fit un autre en courant derrière la reine chercher le bouton-poussoir qui, jusqu’ici, dans son imaginaire perverti par l’industrie du jouet, avait toujours actionné la seconde mâchoire du monstre.

La reine se retourna, ahurie, pour autant qu’une sorte d’insecte de trois mètres de haut avec un crâne en corolle, beaucoup de dents et pas le moindre œil visible puisse avoir l’air de quoique ce soit d’autre qu’un cauchemar sur patte.

–          Euh ! Y’a pas d’bouton ! lança une petite fille plus âgée, c’est une vraie !

–          Ah bon ? s’exclama t-il en tendant le doigt vers la carapace du monstre.

Il se passa alors plusieurs choses en même temps. Tout d’abord un cri, échappé de deux bouches différentes qui n’auraient jamais cru un jour être d’accord pour dire exactement la même chose, même si ce n’était pas pour les mêmes raisons. L’une était celle du professeur, l’autre celle de Berthier, l’une et l’autre hurlèrent : « NOOOON ! » puis Berthier dans un accès d’héroïsme aussi inutile qu’insensé se jeta sur l’enfant alors que son doigt venait d’à peine effleurer la surface noire et froide d’une des pattes de la reine. Il roula sur le côté, le gamin dans les bras, et posant une main paternelle sur sa tête fit à l’adresse du monstre :

–          Laisse-le espèce de saloperie !

Sous l’effet de la surprise, Krome avait dégainé, il regardait maintenant la scène comme tout le monde, la bouche bée. Même la reine avait la bouche ouverte, mais pour une autre raison. On entendit un sifflement qui se mua en crachat comme les chats adorent se les lancer au museau avant la bagarre, puis… puis une espèce de gargouillis étranglé qui se termina par un autre sifflement mais celui-ci du genre à appartenir à un poumon de cancéreux. La reine porta d’abord les mains à sa gorge en titubant, avant de s’en fourrer carrément une dans la gueule… et de tirer.

–          Bah qu’est-ce t’arrive mon pote ? rigola le bandit.

–          M… ma… mâchoire… elle… euh… blo… bloquée, couina la reine en tirant dessus comme si elle voulait se l’arracher.

–          Oh non… gargouilla le professeur, il vous a touché…

La reine se tourna vers lui, affolée, elle sentait déjà la paralysie dans ses muscles. Quelque chose au fond d’elle venait de comprendre. Un sentiment de vide. Elle haïssait le vide, et il était en train de l’aspirer de l’intérieur.

–          Ah ! Ch’avais bien qu’fallait un bouton ! cria le petit garçon, triomphal, et se défaisant de l’étreinte de son sauveur, il fila dans le dos de la reine, en ajoutant : attends j’vais t’aider !

Il lui donna une grande claque dans le dos, du moins pour autant qu’un garçon d’un mètre vingt puisse taper avec efficacité le dos d’un monstre de trois. A vrai dire, malgré un petit bon sur des jambes comme des ressorts il ne réussit qu’à atteindre la base de la queue. Ce qui n’eut pas exactement l’effet escompté. La reine tenta de se retourner en faisant fouetter son énorme et létal appendice, et pendant une fraction de secondes, c’est bien ce qui se passa, mais soudain, alors qu’elle aurait dû revenir souplement et furieusement pour éparpiller le petit garçon aux quatre coins de la caverne, elle s’immobilisa dans une pose savante, ainsi que tout le reste du corps qui s’effondra raide et sans bruit, comme s’il ne pesait presque rien.

–          Bah qu’est-ce lui arrive ? fit le garçon déçu.

–          J’crois qu’elle est morte, indiqua la petite fille.

Les enfants s’approchèrent un à un, les adultes les regardaient sans un mot, seul la girafe et Lubna avaient leur attention fixée sur le professeur Wiz.

–          Qu’est-ce qui s’est passé ? souffla cette dernière.

Le professeur sentit que l’on sondait son esprit et il n’eut pas le temps de répondre.

–          Oh non… souffla à son tour la girafe à travers leurs esprits.

Et tout en disant ça elle mit dans son « oh non » tout ce qu’elle avait capté dans l’esprit du professeur. Essentiellement des images, des images comme des chiffres, des chiffres comme autant de couleurs, les couleurs d’un pouvoir total, complet, que rien ne pouvait canaliser, le pouvoir de l’imagination, une imagination au service d’une gigantesque machinerie qui allait du microcosme au macrocosme pour mieux le façonner. Et en un éclair, ils comprirent ce qui venait de se dérouler. L’imaginaire de l’enfant avait plié l’organisme de la reine à sa volonté, faisant d’un être vivant… un jouet. Krome fut le plus prompt à réagir. Réagir comme il avait toujours appris à le faire, tirer d’abord et discuter, éventuellement, après. Le coup de blast volatilisa un des gosses dans une purée d’os et de viande grillée. Les enfants s’égayèrent dans tous les coins, Berthier hurla, son chef également, Lubna tomba à plat ventre en entraînant son comptable avec elle et le professeur poussa un nouveau cri, éliminer les enfants ne servait à rien, au contraire, il renforçait le principe de certitude.

–          NOOON !

Mais c’était trop tard, Krome n’avait aucune envie qu’on le transforme en jouet, la culasse rebondit en arrière, un enfant virevolta dans les airs, les lemmings se mirent à crier en cavalant dans tous les sens.

–          Mais vous êtes devenu fou ! Qu’est-ce que vous faites ! C’est des enfants ! cria Berthier qui, comme à son habitude, n’avait pas bien saisi les enjeux.

Les yeux du professeur roulaient dans leurs orbites, complètement paniqué. Son regard croisa celui de Lubna et du comptable.

–          ALLEZ-VOUS EN ! ALLEZ-VOUS EN AVANT QU’IL SOIT TROP TARD !

L’instinct de la jeune femme répondit au quart de tour, tirant sur la main de son amant et l’entraînant à sa suite en courant ventre à terre. Les enfants avaient compris eux aussi, et leurs rires féroces parlaient pour eux. Soudain ce fut comme une grande partie de chat, si je te touche, tu deviens un jouet. Heureusement leur première cible était le bandit, Lubna et son compagnon – qui comprenait confusément que la tarte à la crème cette fois s’était additionnée de clou de tapissier- zigzaguèrent vers les parois de la caverne et trouvèrent une sorte de chemin d’escalade qui les mena trois ou quatre mètres en hauteur jusqu’à se retrouver bloqués par un savant amalgame de roches étranges et de racines pas moins bizarres. Derrière eux retentit un cri, puis il y eut une salve tirée vers le plafond. Un des enfants avait atteint Krome au visage avec un caillou, le gamin hurla :

–          T’ES MON JOUET ! T’ES MON JOUET !

Et les autres reprirent à sa suite :

–          WEEEEE UN VRAI PIRATE !

Il tomba à la renverse, l’arme lui échappant des mains. Il tenta de pousser une bordée d’insultes, mais elles restèrent plantées dans sa gorge, plastifiées. Son organisme lutta de toutes ses forces, si fort qu’il se mit à fumer, se débattant autant que ses 11 articulations sommaires le lui permirent, mais plus il luttait, plus ses neurones éclataient comme autant de bulles de caoutchouc sous la flamme. Ses souvenirs, sa panique, toute sa vie allaient épinglée comme des millions de petites aiguilles les cornes télépathes de la girafe qui poussa un long gémissement. Lubna détourna les yeux, horrifiée.

–          Faut qu’on s’en aille, vite !

–          Lubna on est coincé !

–          Viens ! On va trouver un autre chemin ! Dit-elle en l’entraînant d’autorité.

–          T’es sûr… doudou ?

Elle marqua une pose, le regarda gravement. Et rose.

–          T’m’as ‘pelé doudou ?

–          ‘ui

Ils se regardèrent longuement dans les yeux. Enfin peut-être pas si longuement que ça, mais les amoureux ont un certain don pour arrêter le temps, ou s’en absenter, allez savoir. Puis soudain, ils fondèrent l’un dans l’autre, bras, jambes et bouches emmêlées, satellisés dans une stratosphère qui n’appartiendrait plus jamais qu’à eux, statue mouvante dédié aux Amants.

–          Eeek !

Le corps de la jeune femme se dénoua comme un cobra et ses yeux cisaillèrent le lemmings en deux.

–          Quoi encore !?

Mais il en fallait bien plus pour impressionner Celui-Qui-Sent-Du Derrière-Et-Couine-Du-Nez, qui devait ses majuscules au raid victorieux contre les Serpatis.

–          Eeek ! Eeek ! insista t-il en agitant sa petite patte vers le bas de la caverne.

En bas un groupe d’enfants s’était approché de Krome et s’ingéniait à lui démantibuler un bras tandis que d’autres couraient après un Directeur Général terrorisé. Montcorget ne put s’empêcher de sourire.

–          Bah oui… et alors ? cracha Lubna.

–          Eeek ! Eeek ! répondit le lemmings en dressant son autre bras vers le plafond de la caverne.

Elle suivit du regard la direction indiquée, une paroi abrupte qui disparaissait dans l’obscurité.

–          Tu plaisantes j’espère ? demanda t-elle sévèrement.

Le lemmings n’eut pas l’occasion de répondre, une voix comme une tempête envahit toute la caverne. Une voix théâtrale, pleine d’emphase, la voix de quelqu’un qu’elle connaissait, assourdissante, comme la voix devait s’imaginer celle du dieu des Bible et autre récit mythologique.

–          LES ENFANTS !

–          C’est Toto ! C’est Toto ! s’exclama un gamin.

–          Il est où ? demanda un autre en regardant autour de lui.

–          JE SUIS PARTOUT MES ENFANTS ! TOUT AUTOUR DE VOUS. JE SUIS LA VOIX, VOTRE VOIE.

Lubna avait perçu les italiques et l’orthographe, ça ne l’étonna guère qu’il aime jouer sur les mots. Elle fut même surprise qu’il ne dise pas qu’il était le Verbe. Mais ce qu’il dit ensuite fut pour elle encore plus banal.

–          ATTRAPEZ-LES ! ATTRAPEZ-LES AVANT QU’ILS NOUS DETRUISENT

TOUS !

Les enfants n’eurent pas besoin qu’il leur explique de qui il parlait, tous les yeux se braquèrent vers eux.

–          Eeek ! Eeek ! Eeek ! les pressa Celui-Qui-Sent-Du Derrière-Et-Couine-Du-Nez.

–          Oh putain d’merde ! grommela Honoré quand le premier caillou vola au-dessus de sa tête.