La marchandise humaine

A vingt ans le monde est une ligne droite qu’on se propose de franchir avec l’appétit d’un immortel et si tout se fracasse sur l’autel de nos illusions d’en accuser ses géniteurs, la société tout entière ou tout autre hydre que nos jeunes années nous ont appris à vomir, les vieux, les autres jeunes, les femmes, les hommes… Puis passé trente ans l’on comprend que non la ligne n’est pas toute droite et même pire qu’il n’y a pas de ligne du tout, ni manuel et que ce que nous ont enseigné nos parents ne vaut pas tripette moins face à ce qu’on appelle les réalités de la vie que la réalité de notre vie. En général cela provoque un choc qu’on appelle communément la crise de la quarantaine. On veut rouler en Porsche, on veut sauter ou se faire sauter par des bipèdes moitiés moins âgés que soi-même, on rêve en grand et en couleurs tout en sachant qu’il faudra un jour rêver en petit, tout petit, de la taille d’un cercueil. Les femmes sont moins attachées à cette crise. Elles ont appris très tôt qu’elles avaient un temps de péremption qui les dispensait par avance de toute forme de puérilité face à la mort. Passé le cap de la quarantaine une autre angoisse les prend, rester baisable aussi longtemps que possible. Mais finalement cela revient au même. Le chirurgien esthétique remplace la Porsche, le gigolo remplace la midinette émoustillée par le grand homme. Nous vivons dans une société patriarcale après tout, l’homme y fait sa loi, imposant ses règles jusqu’au féminisme bourgeois de nos sociétés fatiguées. Les femmes n’y écartent pas les cuisses à leur grès sans être jugées et celle qui le font malgré tout veilleront à avoir une solide colonne vertébrale et le verbe féroce. Elles veilleront surtout à être jolies sans quoi ce sera double peine. Une belle qui mange les hommes c’est pardonnable, voir même flatteur, une moche c’est une faute de goût. D’ailleurs la ou le moche, le quelconque, l’adipeuse, n’a aucune espèce de valeur dans notre société de la représentation et de la performance. Ils ne s’exhibent pas sur Instagram ceux-ci, ou alors par bout, ils n’existent pas dans les médias et certainement pas dans la publicité où les femmes comme les hommes ne sont là que pour mettre en valeur le produit. On ne prend pas un boudin pour vendre des saucisses, c’est redondant.

 

La marchandise humaine que nous sommes dans l’œil du capitalisme n’a de représentation générale que si elle ajoute une valeur au corpus du capital lui-même. Si elle l’honore de son existence et lui permet ainsi de se justifier, de s’auto-sanctifier et donc de se proroger. C’est bien pourquoi on utilise cette expression de « laissé pour compte » pour désigner des femmes et des hommes qui au quotidien vivent et meurent comme il en est de l’élite. Chient, pleurent, aiment au même titre que les possédants. Pour autant ils sont laissés pour le compte parce que dans l’œil de ces possédants ils n’existent simplement pas. Les classes moyennes sont les serfs des classes dirigeantes, les autres ne sont rien comme s’est si magnifiquement trahi Emmanuel Macron ; et ce au-delà même de son mépris de classe.

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Lourd et léger, futile et conséquent à vingt ans l’on quitte le monde concret de l’enfance pour rentrer dans celui imaginaire des adultes. Celui où il faut être quelque chose ou quelqu’un sans que pour autant on sache ni quoi, ni réellement comment ni surtout pourquoi puisqu’on est déjà soi. Le moment où on doit trouver une place dans la société selon l’expression consacrée alors que jusqu’ici on avait toujours eu le sentiment d’en avoir une. On était le fils ou la fille de quelqu’un, la chère tête blonde qu’il fallait protéger contre toute sorte de prédateurs réels ou imaginés par le substrat médiatique. Bref un enfant dans toute son acceptation sacré de nos sociétés du confort et de la déresponsabilisation. Pour se faire le capitalisme a façonné l’école à ses besoins. Hier, quand il s’agissait d’éduquer les masses, les hussards noirs enrégimentaient les écoliers jusqu’à leurs humanités, aujourd’hui des fonctionnaires harassés fabriquent du consommateur docile. C’est que la classe dirigeante n’a plus les mêmes préoccupations. Hier la bourgeoisie avait la prétention de connaitre l’homme et de vouloir l’éduquer pour son bien, civiliser la masse en somme, afin qu’elle la serve mieux. Aujourd’hui la masse ne l’intéresse plus, la classe dirigeante se replis dans sa tour d’ivoire, persuadée d’avoir gagné tous ses combats. Et la voilà qui regarde le bateau couler sans lever le petit doigt, psychopathes jouisseurs, attendus dans leurs datchas blindées, armées privées s’il vous plait. Passé la trentaine il est largement trop tard pour remettre en question ce conditionnement ne serait-ce parce que le capital nous absorbe par le travail et le besoin incessant d’argent. L’acte de consommer devient une finalité et non plus un moyen, une religion du moi comme unique expression et non plus un acte répondant à une quelconque utilité objective. Jusqu’à ce que l’expression de l’âge nous fasse revoir nos objectifs sans que pour autant nous quittions le formatage voulu par la classe dirigeante puisqu’à nouveau l’alpha et l’oméga de notre société doit se circonscrire à la mécanique de l’achat. Nous achetons nos vies en somme, au lieu de la vivre. Nous prions l’Objet de nous remplir de ce vide qui nous travaille dès lors qu’on nous a programmés à l’entreprise consumériste et à l’entreprise tout court. Phénomène qui va en s’accélérant puisque au-delà du consommateur c’est un outil que réclame le capitalisme pour ses entreprises et industries, jetable au reste comme un gobelet en plastique.

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Bref, au fond, à vingt, trente ans et plus tout est retenu à l’interaction que nous entretenons avec la mort. C’est le propre de l’humanité dans son ensemble, nous sommes à la fois conscient que nous allons tous mourir tout en développant des stratégies de contournement. Des stratégies que le capital en tant que système, et les classes dirigeantes en tant que bénéficiaires uniques de ce système, instrumentalisent en acte de consommation. C’est ici que le transhumanisme intervient comme acteur et producteur ultime de cette stratégie de contournement et donc d’exploitation extrême de l’homme comme marchandise, cette fois non plus au sens semi métaphorique du terme mais plein et entier. Que les mouvements transhumains viennent pour commencer de l’élite de la Silicone Valley appuyé par les efforts de l’armée américaine ne doit rien au hasard puisque dans l’esprit de cette élite-là, la mort et le vieillissement sont déjà considérés comme des anomalies, des contreperformances et non pas comme des faits nécessaires à notre équilibre. Car si l’humain mortel et intellectuellement limité a déjà tendance à adopter un comportement suicidaire en se prenant pour un immortel vivant sur une planète aux ressources infinies, il est raisonnable de se questionner sur la folie furieuse qui s’emparera de lui dès lors qu’il se saura techniquement immortel. Dès lors qu’il se sentira définitivement détaché de la nature elle-même. Notamment vis-à-vis de ses semblables non augmentés. On ne parlera plus alors d’inégalité sociale mais de murs technologiquement infranchissables. Quel genre d’avenir radieux cela nous promet-il sachant que la rapidité des progrès dans ce domaine rentre aujourd’hui en concurrence avec la dégradation non moins rapide de notre environnement et la raréfaction de ce qu’on appelle les terres rares. Dans ce cadre le transhumanisme n’est pas comme il le prétend une forme d’humanisme reposant sur la raison et sur la science mais bien une version utilitaire et libérale du dit humanisme. C’est au fond la forme la plus aboutie et technologique de l’eugénisme du XIXème siècle, celle qui aboutira au nazisme par l’intermédiaire de l’aryanisme. S’il ne s’agit plus de considérer certains individus comme impur dans un sens néo romantique et une vision frelatée et fantasmée de l’homme mais bien de tous nous considérer comme impur dès lors que nous sommes perfectibles et mortels. C’est le fantasme de l’homme-objet à remodeler selon les besoins de la société.

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Utile, nécessaire, besoin. L’individu dans le corpus libéral n’est et ne doit être rien de plus qu’utile, répondre à un besoin comme on répond à une offre dans une société marchande. Ce pourquoi on réclame au sortir de l’enfance que l’individu trouve sa place dans la société, entendre en réalité qu’il trouve par lui-même le segment de marché où il pourra inscrire sa propre valeur ajoutée. Il n’y a pas de place ici pour l’épanouissement intérieur ni plus pour un développement durable de ses propres valeurs face aux contingences du marché. Baste de toute philosophie qui n’examine pas l’homme et la femme sous une autre forme qu’utilitaire –et ici on en revient au transhumanisme. Baste de toute forme d’économie qui ne permette pas au marché de se prolonger. Baste de la société telle que nous la connaissons puisqu’elle entrave par ses aspirations humanistes la mise en système du processus marchand. Baste de la nature même si elle ne répond pas aux aspirations de croissance du marché, et tel groupe indien de proposer comme slogan de campagne de ne pas laisser aux seules abeilles le monopole de la pollinisation. Ce n’est même plus la vision cynique du capitalisme du XIXème qui intoxiquait les chinois dans toute l’Asie à force d’opium au fait qu’il ne fallait pas aller contre l’offre et la demande. C’est une vision purement puérile et symptomatique de l’homme dans son ensemble. Symptomatique des sociopathes qui nous dirigent.

Le pouvoir rend fou. Fort de ce constat il n’est pas surprenant que la classe dirigeante nous précipite dans le mur des catastrophes au prix d’une croissance toujours exponentielle. Les serfs doivent remplir leur rôle jusqu’à extinction, les terres rares doivent être exploitées au fil du rasoir du progrès technologique de la Silicone Valley. Et le reste, tout le reste, la biosphère dans son ensemble d’être soumis à égalité au productivisme capitaliste, qui n’a rien à offrir mais nous le fera payer cher.

Il n’y a et n’aura aucun moyen de lutter contre cette idéologie de mort qu’est le libéralisme que le plastiquage. Plastiquage pour commencer de ses prétentions à un humanisme frelaté. Plastiquage de son formatage scolaire et universitaire. Plastiquage de son ivresse mégalomane d’être au-dessus de la nature et de l’homme dans son ensemble. Sabotage de tous les moyens mis en œuvre par la machine capitaliste pour soumettre l’individu à cette vision marchande des êtres. Mais non pas à travers des actes de violence, du terrorisme qui ne fera que le jeu de l’ennemi mais à travers la culture. Reprendre notre destin en main doit passer par la littérature, la philosophie, la pensée dans son ensemble en lieu et place des lieux communs mis en place par la société marchande. Un effort constant et qui ne peut venir que de nous-même. C’est à ce prix et à ce prix seulement que nous échapperons peut-être à la marchandisation de nos corps et de nos êtres. L’on pourra bien entendu opposer que ce n’est qu’une utopie, qu’il est trop tard pour saboter les racines libérales et abattre son arbre mais comme disait Michel Eléftériadès ce sont des utopies que sont nés les plus grandes choses. Et dans ce monde de médiocrité libérale nous avons plus que jamais besoin de grande chose, de grande pensée, de grandes utopies qui envisagent autrement l’individu que comme une marchandise. Alors à vos écrits, vos livres, vos humanités, il y a urgence.

 

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La mondialisation, la grande escroquerie du libéralisme global

Le terme même de mondialisation dont on nous assomme tous les jours pour à peu près tout, expliquer l’économie aux petits enfants ou les « flux migratoire » comme on parlerait du vol des mésanges. Ce terme est en réalité une adaptation, et une escroquerie sémantique de la terminologie dont elle est inspirée, à savoir du mot anglais « globalization ». Et globaliser ce n’est pas mondialiser. Un mot qui a commencé à apparaitre dans les années 80, alors que le catéchisme du capitalisme américain clamait à travers ses locuteurs du marketing : think global, act local. Pensez globalement, agissez localement.

 

Globaliser c’est réunir plusieurs éléments en un tout. Par exemple une holding possédant laboratoires, usines, médias et assurances. En philosophie c’est faire percevoir, ou concevoir quelque chose comme un tout. Par exemple l’Islam, la tactique militaire du terrorisme ou la situation politique et sociale dans le monde musulman. Si l’on reprend la définition qu’en donne le philosophe Emmanuel Mounier dans son Traité du Caractère, le processus de globalisation lutte contre la tendance de chaque poussée d’activité à se constituer en faisceau séparé de l’activité totale. En terme idéologique cela s’appelle le totalitarisme. Et contrairement à ce que veulent bien nous faire avaler les réactionnaires, de Zemmour à Finkielkraut cela n’a rien à voir avec le multiculturalisme vécu comme forme  d’universalisme.

 

L’universalisme politique veut que tous les peuples de la terre doivent être représentés dans la conduite des affaires du monde. En philosophie l’universalisme défend l’idée qu’il existerait une vérité universelle qui régirait les relations humaines, façonnée par la raison humaine. Pour les chrétiens, l’universalisme signifie que nous serons tous sauvés. L’universalisme n’est pas le multiculturalisme dans une indifférenciation des peuples. Ce n’est pas le totalitarisme du « nous sommes tous frères » ça c’est le rôle de la globalisation, et la globalisation encore une fois n’a rien à voir avec la mondialisation.

 

Mais les réactionnaires aiment bien mélanger les idées pour en faire une chemise brune. Faire d’un mot des maux, et la liberté devient un esclavage. Les réactionnaires sont le bras armé de la bourgeoisie et du capital et les chiens de garde de l’oligarchie.

 

Glissement progressif du champ sémantique.

Selon les grands prêtres de l’église capitaliste la mondialisation est un phénomène relativement récent et qui va en s’accélérant. Or la définition de la mondialisation dans le glossaire international désigne un processus par lequel les échanges de biens et services, capitaux, hommes et cultures se développent à l’échelle de la planète et créent des interactions de plus en plus fortes entre différentes parties du monde. Par extension, il désigne implicitement une interdépendance au niveau mondial. Ce qui signifie historiquement que cela n’a strictement rien d’un phénomène moderne, même si le mot l’est. Quand le monde s’appelait Rome l’interdépendance et les échanges a perduré avec la Chine jusqu’à ce que quelqu’un ramène des vers à soie. Quand le monde s’étendait de l’occident à l’orient d’une même terre, la Route de la Soie ou la Route du Sel étaient déjà des effets de la mondialisation des échanges. Et quand dès le XVème siècle l’occident a étendu son réseau commercial au monde entier, que les explorateurs ont tracé les premières lignes maritimes, donné des contours aux continents et accessoirement envahi des régions entière, nous étions déjà au temps de la mondialisation. Et elle ne s’est jamais accéléré, elle a connu des hauts et des bas, en fonction des nations et des empires qui avaient les moyens de la mener. Quand Enrico Dandolo a mis à sac Constantinople pour se payer sur la bête, Venise était une ville prospère et puissante mais ce n’était qu’une ville. Une ville qui a tout de même permis à l’occident de commercer avec l’orient pendant près de deux siècles, faisant la fortune des marchands. Et ce jusqu’à ce que Mehmed 1er mette fin à la petite sauterie et que l’occident soit obligé de se chercher une nouvelle route et découvre l’Amérique par erreur.

 

Ce qui en revanche s’est accéléré c’est le totalitarisme libéral, la fameuse globalisation, l’économie-monde. La globalisation c’est François Pinaud et la famille Bettencourt. C’est des Starbuck dans le monde entier, strictement identique, proposant des produits strictement identiques. C’est le processus industriel et mécanique du service chez Mc Donald généralisé à l’industrie de la restauration rapide. C’est l’Organisation Scientifique du Travail. C’est la transformation du même Mc Donald de la restauration rapide à l’acte immobilier, faisant actuellement de la firme le plus grand  propriétaire immobilier au monde, devant l’église catholique. C’est Microsoft et Apple, imposant leur formats et leur mode de fonctionnement à la planète alors que tout le monde sait depuis sa création que Microsoft vend des plateformes informatiques bugées, mal sécurisées, pesant des tonnes en terme de mémoire et pour rien. La globalisation c’est la De Beers qui invente une rareté au diamant et l’attache à un rituel pour mieux distribuer sa production. La globalisation c’est Hong Kong et le Shanghai des années 20, imposés aux chinois à coup de canon et de came. Mais c’est également le totalitarisme soviétique, c’est le lissage du discours de la gauche, de la lutte sociale et de la lutte des classes par le « monde libre ». C’est cette malencontreuse théorie des dominos qu’a invoqué l’Amérique pour s’attaquer au Vietnam, et que les américains vont finir par provoquer eux même. A la fin de la guerre du Vietnam, tous les pays voisins, Cambodge et Laos sont tombés aux mains des communistes. La globalisation c’est, par effet contraire, les pays non-alignés. La globalisation c’est le collectivisme. Collectivisme auquel nous invite du reste le libéralisme économique à coup d’agriculture intensive, de regroupement de marque, de laboratoire comme le rapprochement Bayer Monsanto qui ne s’est finalement pas fait (pour le moment) et de code du travail uniformisé pour plaire aux entreprises du CAC40. C’est le IVème Reich. C’est ça et rien d’autre la globalisation : faire des individualités, des savoir faire, des intérêts politiques et sociaux, des nécessités un tout uniforme. Bref la globalisation, la mondialisation moderne, c’est le nom qu’aurait pu donner George Orwell à son ouvrage historique.

 

L’abolition des nations

Pour à peu près toutes les idéologies, et particulièrement les idéologies totalitaristes, le problème de la société c’est les autres. L’église vécu comme idéologie d’état veut imposer sa morale sur les peuples, la place des femmes et des hommes au sein de la société, le mode alimentaire, la sexualité, la façon de se vêtir etc. L’idéologie du communisme est celle non de l’égalité mais de l’égalitarisme. Non pas du respect univoque des individualités mais la fusion des individualités au nom de tous. Le fascisme veut réformer le peuple pour le conformer à ses idées de grandeur et ses fantasmes de supériorité, proposant de confondre l’individu avec la nation. Et la démocratie moderne par l’usage du suffrage universel de soumettre tout à chacun à la volonté du plus grand nombre. A ce propos c’est face à ce danger des démocraties modernes que se développèrent les théories du libéralisme philosophique. Qui est une philosophie de l’individualisme et de la responsabilité individuelle sur lequel se reposera le libéralisme économique à travers Adam Smith notamment. Pas une philosophie de la captation et du vol en bande organisée. Les idéologies dessinant les termes d’un absolu et par définition d’un absolu idéal, la nature humaine avec ses contradictions et ses paradoxes s’opposent fondamentalement à la soumission à une idéologie ou une autre. Ce pourquoi jusqu’à présent aucune des idéologies citées n’a jamais réussi à s’imposer au monde dans sa globalité. Tôt ou tard elles sont remise en question soit en raison de l’évolution structurelles des sociétés, soit renversé par une autre idéologie. La science comme idéologie a renversé la religion. La monarchie de droit divin a été renversée par le capitalisme. Et le capitalisme tel que nous l’avons connu à ce jour, le capitalisme productiviste est lui-même en train d’être renversé par le capitalisme financier et son corolaire globalisant. Et  pour les tenants du capital, pour les propriétaires de ce monde, les Buffet et les Bill Gates c’est une aubaine fabuleuse qui va permettre de réussir là où communisme, fascisme, église d’état, capitalisme bourgeois ont échoué.

 

Adam Smith nous avait pourtant prévenu : Un marchand n’est nécessairement citoyen d’aucun pays en particulier. Il lui est, en grande partie, indifférent en quel lieu il tienne son commerce, et il ne faut que le plus léger dégoût pour qu’il se décide à emporter son capital d’un pays dans un autre, et avec lui toute l’industrie que ce capital mettait en activité. Cela a été écrit au XVIIIème siècle mais cela n’a jamais été aussi vrai qu’au XXIème à travers la financiarisation du marché mondial. En revanche il y a très peu de chance pour que Smith ait apprécié ce qui se déroule actuellement sous nos yeux en termes de paupérisation, captation et destruction. Trois maitres mots qui caractérisent cette transition de la mondialisation à l’économie-monde, à la globalisation. Ce que le Medef appelle la Rupture. Et elle va être sévère.

 

L’interdépendance des échanges qui définit la mondialisation depuis la Route du Sel a prit aujourd’hui une tout autre forme qui s’assimile à une interdépendance entre toxicomanes. Et ce n’est pas non plus un hasard puisque c’est très exactement comme ça que les 1% ont conçu leur vision de notre futur. Et la première pierre exigée par cette oligarchie fut purement et simplement l’abolition des nations. L’abolition de l’état par la privatisation progressive de toutes ses fonctions, et la cooptation de son discours politique par le terme de l’économie à titre d’église, de vérité absolue. Et par l’usage de la dette comme arme de destruction massive. L’abolition des frontières, physiques ou commerciales à travers les accords transcontinentaux. Comme on vient de nous le vendre avec le CETA grâce au directeur marketing, Justin Trudeau. Justin, comme dans Justin Biber. L’abolition du discours national en le confiant à la seule réaction de sorte que l’état-nation apparaisse comme le reflet d’un passé totalitaire. L’abolition de l’histoire des nations, en divisant son discours, toujours en s’appuyant sur les chiens de garde utile du discours réactionnaire, de BHL à Finkielkraut en passant par tous les penseurs autoproclamés que vous voyez défiler dans votre poste. Qui de débattre de l’Islam, de Mai 68 dont il ne faut rien retenir, de la société du spectacle. Ou quand la société du spectacle se contemple une main sur le chibre. Il ne restait plus que le peuple.

 

Le libéralisme global ou le totalitarisme heureux.

Hitler, qui n’était pas un fin, Staline qui aimait la violence, Mao qui se prenait pour un génie, ne trouvèrent jamais comme autre moyen pour abolir le peuple que de le purger. Tous ces messieurs rêvaient d’un « nouveau peuple » d’une « élite » bref d’être un dieu au milieu de leurs semblables. Une sorte de complexe du père à l’échelle d’une planète. La folie des grandeurs d’égos passionnés d’eux-mêmes. Mais l’inconvenant avec les cadavres c’est qu’ils n’achètent rien. Or avec l’économie-monde il ne s’agit pas seulement de piller, coopter, démanteler les territoires, il faut capturer les populations et les asservir. Et c’est là le coup de génie des oligarques, un asservissement volontaire. Désiré, espéré, comme une promesse d’éternelle félicité. A travers la célébrité obligatoire, à travers la marchandise, à travers le spectacle et le spectaculaire, à travers l’indifférenciation des opinions, noyées dans le flux des réseaux sociaux et des débats contradictoires. Où on ne veillera à opposer aux chiens de garde que des interlocuteurs inoffensifs, ou que l’on s’ingéniera préalablement à décrédibiliser. Notamment en rattachant toute idée humaniste soit à une utopie soit à une marchandise. La lutte des classes devenant le communisme étatique, l’écologie un produit bio dans les raccourci emprunté par la seule véritable pensée unique. Et l’éthologie un long silence. Une pensée unique qui s’affine avec le maillage des réseaux sociaux, du gigantesque filet à donnée qu’est Internet et qui impose dans le langage moins des interdits, comme le clame les réactionnaires qu’une consensualité et d’une déviance d’absolument tous les discours et concept sociaux et politique. De sorte que tous deviennent uniformes et donc superficiels. En 2002  la république était en péril face au fascisme, en 2017 tout le monde s’en fout. En 95 Chirac vendait des pommes avec la fracture sociale. En 2017 Emmanuel Macron se présente sans programme mais avec une « vision ». Curieusement, la même que l’oligarchie.

 

Mais ce lissage n’est pas encore suffisant. Il faut également s’assurer d’un lissage culturel, et la machine Hollywoodienne, machine à propagande des valeurs et du capitalisme américain depuis ses débuts, tourne d’autant à vide que les Etats-Unis eux-mêmes sont peu à peu vidés de leur substance. Quand à l’art en général il est devenu contemporain c’est-à-dire vidé de tout sens. Un lissage culturel qui rejoint également l’uniformisation des produits et des services. Vingt fois le même téléphone, dix fois un changement de plateforme, les applications pour figurer la variété des propositions, un nouveau nom, un nouvel emballage, une nouvelle communication à chaque « innovation ». Des chaines de restauration et d’hôtellerie globale, répétant inlassablement les mêmes formules. Une uniformisation des médias d’information, tant sur le fond que la forme. En soumettant toute opinion contraire soit au discrédit, soit au rachat par un groupe. Une uniformisation alimentaire à travers l’élevage intensif, le collectivisme des moyens de production agricole et l’agro-alimentaire. Alimentant au passage une interdépendance à la défaveur des pays du sud et de ce qu’il reste des agriculteurs du nord. Le tout bien emballé dans un joli paquet cadeau clamant le droit à la différence et donc à la différenciation. Mieux en s’appuyant sur tout un pan du discours libertaire, toujours en avance sur tout, pour son plus grand malheur. Du citoyen du monde à l’abolition des frontières et des nations. Et tant pis si par définition il ne peut y avoir de citoyen du monde sans nation ni peuple. L’important c’est que les chiens de garde pourront mobiliser le discours sur cette seule question en la simplifiant à son plus petit dénominateur commun.

 

Marché commun contre marché globale

La maxime de tout chef de famille prudent est de ne jamais essayer de faire chez soi la chose qui lui coûtera moins à acheter qu’à faire, disait Adam Smith dans la Richesse des nations. Mettant en évidence l’importance de la division du travail dans l’accroissement de la production et du niveau de vie à l’intérieur d’un pays. Il étend son raisonnement en préconisant que les nations elles-mêmes se spécialisent et achètent aux autres certaines productions. C’est le marché commun reprit et développé dans la théorie des « avantages comparatifs » de David Ricardo. Un marché commun fabriqué donc d’interdépendances rattachées au besoin et à l’offre des nations et des peuples. Mais comme disait l’économiste Maurice Allais : La disparition de certaines activités dans un pays développé en raison des avantages comparatifs d’aujourd’hui ne pourra que se révéler demain fondamentalement erronée et désavantageuse dès lors que ces avantages comparatifs disparaîtront.

 

La théorie des avantages comparatifs veut qu’il est de l’intérêt des pays de s’ouvrir au marché internationale indépendamment de la compétitivité nationale. Une théorie qui ne réfute cependant pas que l’on puisse faire commerce au détriment de certain pays en dehors des modalités du libre échange, mais dans le cadre du colonialisme, de la dictature et autre moyen de domination. Ni que l’accroissement des gains d’un pays ne correspond pas forcément à un accroissement du bien-être de ses habitants. Le Nigeria a une des plus haute rente pétrolière d’Afrique, est le pays le plus peuplé du continent et également un des plus pauvres. Pendant que Jean-Robert peut encore s’acheter une voiture à crédit parce qu’il faut bien conserver un peu de paix sociale avant de tout pressuriser jusqu’à la dernière goutte, les réfugiés s’entassent au pied des gares, rejoignant la marrée des exclus.

 

La théorie des avantages comparatifs ne tient pas compte du paradigme entamé sous l’influence de Reagan et Thatcher et qui a permit à la finance de prendre le pouvoir sur le capitalisme productiviste. Ni plus de l’intensification du lobbying de ses acteurs sur les appareils supra nationaux comme le Parlement Européen, le G7 ou le G20, l’OMC ou le FMI.

 

Et plus généralement l’on ne tient pas compte que cette forme nouvelle de mondialisation, cette économie-monde, globale et cannibale, entraine dans son sillage, archaïsme religieux, extrémisme divers, et grande criminalité. Autant de phénomène et de groupes qui se nourrissent de cette mondialisation en s’appuyant sur ses fractures et les inégalités grandissantes. L’Asie livrée à la frénésie des échanges se shoot aux métamphétamines. La jeunesse populaire livrée à la paupérisation et à l’exploitation, à la négation de leur identité par la réaction se précipite sur les tapis de prière et les AK47. L’Europe livrée à la multiplication des règles et des contraintes au grès des seuls intérêts de la finance se soumet à la casse sociale et conduit ses forces de production à se criminaliser pour survivre. Par exemple demander à la Camorra de vider ses poubelles.

 

L’important ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage

 Mais ce projet mégalomane d’uniformisation et de financiarisation globale ne tient pas compte d’un autre paradigme dans le cadre de l’interdépendance : l’état immédiat et déplorable de nôtre planète. L’entrée de la Chine au sein de l’OMC marque un tournant dans sa capitalisation. Concomitant de grandissant besoins tant en matière première qu’en captation des ressources naturelles. Captation qui la conduit à la construction sauvage de barrages dans la région himalayenne avec des conséquences catastrophiques pour ses voisins. Et naturellement avec pour conséquence objective une pollution de plus en plus dévorante. Au reste il n’est pas bien difficile de dater cette accélération dans la dégradation de notre environnement, il suffit de s’en référer à la croissance des incendies de forêt qui ont commencé à prendre une tournure incontrôlable à partir des années 80. A partir de la prise de pouvoir de la finance sur l’économie mondiale de l’ère Thatcher et Reagan, les deux hérauts et héros de la doxa désormais dominante.

 

Peut-on limiter, ralentir ou stopper cette course effrénée à l’argent ? Cette folie autodestructrice qu’on appelle mondialisation. Désormais tout dépendra de ce qui reste des peuples. Pour la France, en revanche, je crains que cela trop soit tard. Le renard est désormais dans le poulailler et le peuple a disparu.

 

La liberté c’est l’esclavage

En 1998 le Conseil National du Patronat Français a disparu. Il a fait place au Mouvement des Entreprises de France. Fonctionnellement rien à changé. C’est très exactement la même chose. A quelques détails prêts, la désignation. On ne se méfie jamais assez des mots qu’on nous met dans la tête. George Orwell nous avait pourtant prévenus au sujet de la novlangue mais personne ne lit plus George Orwell sauf si Netflix en fait une série en s’inspirant d’une iconographie stalinienne, j’y reviendrais.

« Conseil National du Patronat » avait le mérite de désigner une hiérarchie. Un groupe représentatif de patrons français, constitué à la demande du gouvernement. En 46, un an après sa création, le CNPF a élargi cette représentativité en signant une convention avec le conseil interfédéral du commerce. Cette convention donnera naissance au Conseil National du Commerce qui regroupe une trentaine de fédérations professionnelles. Les grands patrons français parleraient désormais au nom de tous les patrons, petits ou moyens. Reste que la terminologie désignait spécifiquement qui décidait. Une terminologie définie, compréhensible par tous et qui alimentait à loisir les mouvements de gauche. Et ça c’était quand même emmerdant. Le gauchiste pouvait désigner son ennemi, l’identifier et donc le combattre. Heureusement Ernest Antoine Seillière est arrivé et a trouvé la solution… Le Medef, le Mouvement des Entreprise de France… Il n’y avait plus de patron, il y avait des entreprises, plus de conseil national mais un mouvement. Un grand élan commun et confraternel. Et la gauche française s’est retrouvée privée de hiérarchie désignée, d’ennemi identifiable. A bas les patrons ! C’est simple, c’est facile à hurler et ça situe tout de suite. Mais à bas les entreprises de France ça fait de vous l’ennemi désigné de tout le monde ! C’est un non sens.

Dans les années 60 le mot qui revenait le plus souvent dans les bouquins de management c’était le mot hiérarchie. Ce mot avait défini le taylorisme, le fordisme, il indiquait une structure pyramidale et un mode de fonctionnement. Et puis est arrivé le toyotisme. Il s’agissait dès lors de faire adhérer l’employé aux « valeurs » de l’entreprise, il a cessé d’être un ouvrier pour devenir « acteur » de son outil de production. Pour être plus clair on l’a fait participer à sa mise en servage. La hiérarchie n’a aucunement disparu, en fait elle s’est même renforcée, mais on n’en parle plus. On ne parle plus des ordres de la direction. Le mot qui revient le plus souvent dans les livres de management moderne c’est celui de projet. On peut désobéir à un ordre, on ne désobéit pas à un projet, on en discute…

Glissement sémantique du capitalisme

D’ailleurs ce mot de projet a envahi notre propre champ lexical. C’est normal, c’était le but. On parle de projet de vie, comme si vivre n’était pas un projet en soi. On parle de mise en place d’un projet de réinsertion et plus mise en place de mesure de réinsertion. Parce que non seulement un projet ça peut échouer mais que « mesure » ça contraint le patronat et l’état à mettre en place une mécanique et un cadre juridique. Et ce n’est plus le seul mot qu’on essaye de faire disparaitre ou qui a disparu pour lisser le discours du capital et retirer à ses adversaires les mots pour le désigner. Vous n’avez pas remarqué par exemple que le mot « chômeur » est associé de plus en plus au langage trivial tandis que les médias préféreront celui de « demandeur d’emploi ». Pourquoi demandeur ? Si ça se trouve le monsieur ou la dame qui a payé des cotisations pour ce droit légitime n’a pas envie de réclamer un emploi. Il ne demande rien. D’ailleurs pourquoi « demander » ? Je ne demande jamais un emploi, je réponds à une offre. Et cette offre ne correspond pas à mes besoins mais à celui d’une entreprise. C’est elle qui est demandeuse en réalité, pas moi, On ne m’offre rien, c’est moi qui offre. J’offre mon intelligence, mes bras contre un salaire qui ne correspond à rien sinon une convention collective. Une hiérarchisation des salaires décidée non pas par un mouvement d’entreprise mes doigts mais par une négociation entre les patrons et ceux qui me représentent en théorie, les syndicats.

Prenons deux cuisiniers, des chefs de parti, l’un et l’autre touche un salaire sensiblement identique qui correspond à une convention. Le premier n’a aucun diplôme, il pratique son métier d’une manière approximative mais il a été désigné chef de cuisine. Le second est diplômé, il pratique son métier comme il l’a appris à l’école mais la hiérarchie a décidé qu’il serait en dessous du premier. Pourquoi ? Comment est-ce possible ? Parce que la hiérarchie est injuste ? Non, parce que l’on ne parle plus de métier mais de compétences. Une compétence désigne une aptitude. Par exemple je suis compétent pour me gratter l’oreille. Un métier désigne un apprentissage, un savoir-faire, et je n’ai besoin d’aucun savoir-faire pour me gratter l’oreille. Vous saisissez la nuance ? « à compétence égale, on engagera le moins cher »…. Vous comprenez le sens de cette phrase maintenant ? La seule compétence égale que j’ai avec mon voisin payé moins cher c’est qu’on peut tous les deux se gratter les couilles. En revanche saura-t-il aussi bien travailler que moi ? Pas sûr.

Mais je ne devrais pas utiliser le mot travail. Le travail a disparu, aujourd’hui je remplis un emploi, je suis un employé ou un « demandeur » d’emploi…. Le tout sur un « marché » de l’emploi.  Un emploi c’est un contrat entre un employeur et un employé dans le but de la réalisation d’un travail. Rien de plus : un contrat. Votre CDD, votre CDI, c’est ça l’emploi la nature de votre contrat qui défini le cadre d’une tâche a effectuer pour un montant x. Un travail engage en revanche une production, un outil de production et un savoir-faire. Engage surtout un travailleur. Autre mot qui a disparu du champ lexical. Maintenant on préfère parler de salarié. Non pas désigner une personne dans un contexte, le travail, mais par le moyen de paiement. Bah oui il faut bien rappeler ce que vous risquez si vous voulez rompre les termes de votre emploi. Si vous voulez revoir même votre emploi, votre contrat. Bref si vous ordonnez un mouvement social. D’ailleurs on a fait mieux, on a répété à l’envie que le mot travail désignait un objet de torture. Etymologie du superficiel, alors qu’une étude linguistique plus poussée montre que le mot serait plus proche de la notion de voyage, de traverser, d’aller vers un but  nécessitant de surmonter des résistances. Et on a d’autant propagé ce concept que l’idée est de faire totalement disparaitre le travail. Au bénéfice d’un contrat, et un contrat ça peut se rompre.

Guerre culturelle

Quand George Orwell écrivit 1984 il avait en tête de dénoncer le totalitarisme dans son ensemble. Le totalitarisme et comment notamment il travesti les mots, l’histoire et défini les termes de ce qui est vrai ou non. Pourtant toutes les adaptations du roman reposent leur iconographie, leur univers sur le seul totalitarisme soviétique. Ce n’est pas le moins du monde un hasard. La première adaptation cinématographique a bénéficié des fonds secret du programme culturel de la CIA. En 1984, il y eu une nouvelle adaptation avec John Hurt, je ne sais pas pour la CIA mais je peux d’autant en parler que je suis allé voir le film à mon retour d’URSS. Et à nouveau le film s’inspirait du totalitarisme soviétique. Et si vous voulez vous en convaincre, comparez maintenant l’iconographie d’un autre film, Brazil. Brazil dénonce également le totalitarisme, mais le totalitarisme dans son ensemble, le totalitarisme désidéologisé. Le nôtre, celui que nous vivons aujourd’hui, et son iconographie emprunte cette fois non pas à l’ère soviétique…. Mais à l’Angleterre de Thatcher. Reste qu’aujourd’hui, dans l’imaginaire collectif, 1984 est associé à l’ère stalinienne, c’était le but. Et ailleurs c’était le monde « libre » comme le savent bien les opposants à Pinochet…

Depuis les années 50 le capitalisme est engagé dans une guerre culturelle et sémantique. Aujourd’hui il joue sur les termes de la perception. Par exemple on parle à l’envie de « créateur de richesse » Or d’une part le mot « créateur » est emprunté au champ du sacré puisqu’il désigne quelqu’un qui tire quelque chose du néant, par exemple Dieu. Et richesse implique une notion d’abondance. On est donc même plus dans le registre de l’entreprise mais celui de Midas. Un créateur d’abondance. Mais quelle abondance exactement ? Une abondance d’outils de production, de produits, de bienfaits quelconques ? Ou de Porsche dans le garage ? Les patrons ne créer pas de la richesse il fabrique de la valeur. Ah oui mais vous me direz mais si ils créent de la richesse parce que ça fait plein de sous ! Mais où est-ce que vous avez vu que d’avoir plein de sous impliquait de la richesse ? Vous n’avez jamais entendu parler des mots dévaluation ou inflation ? En 1933 en Allemagne il fallait plein de sous pour s’acheter un pain, une brouette complète. De plus, un patron ne tire pas quelque chose du néant, ce n’est pas lui qui créer, ce sont ses employés, ce sont les travailleurs, fort d’un savoir faire qui, dans le cadre d’un contrat, réalisent quelque chose. Le patron lui dirige. Ce n’est pas sortir quelque chose du néant que de diriger. Diriger étymologiquement ça veut juste dire mettre en ordre, ranger, hiérarchiser. Le fouet dirige, l’esclave produit de la richesse. Et celui qui tient le fouet décide de sa valeur.

De la valeur du produit, mais également du travail et à forcerie du travailleur. C’est pour ça qu’il n’y pas non plus de « marché » de l’emploi. Un marché se défini par une offre par rapport à une demande. dont les prix sont indexés sur les coûts et les outils de production.  Les entreprises ont des besoins. Les contrats de travail sont une demande indexés sur ces seuls besoin auquel on répond par l’offre d’un savoir faire lui-même indexé sur la notion subjective et fausse de « compétence ». Ainsi on pourra dire à tel jeune diplômé qu’il est trop jeune et à un autre qu’il n’a pas les diplôme requis. Son savoir faire réel ou supposé n’intervient nulle part et un contrat de travail n’implique nullement le coût de production mais la valeur que l’on souhaite en tirer.

Dans cette guerre culturelle le terme d’ouvrier a disparu du lexique médiatique. Il a tellement disparu des bouches qu’il a fini par disparaitre des esprits, et la plus part des français pensent que la population ouvrière est en train de rejoindre celle des agriculteurs. Or les ouvriers représentent quand même 20,4% des travailleurs, Troisième force en termes de catégorie sociaux-professionnelle. Mais ils disparaissent des esprits de sortes que la question ouvrière qui avait animé tout le XXème siècle soit remplacé par « la question de l’emploi ». la question autour non plus d’un métier, d’un savoir faire, d’une condition sociale, mais autour d’un contrat, d’une compétence, d’un projet de vie. Mieux encore, on a délibérément entretenue la confusion entre petit et grand patron avec le terme entrepreneur. Un entrepreneur créer et dirige une entreprise, il peut s’agir de fabrication de barbe à papa ou d’ordinateur portable. Ce n’est pas le même domaine, ni les mêmes contraintes, ni le même niveau de financement mais cette confusion lexicale permet de faire croire que si. Ainsi on va entendre machin ronchonner qu’on n’aime pas les patrons en France, et que si on veut savoir comment c’est trop dur on a qu’à créer une entreprise. Et Macron de pouvoir entretenir la confusion en faisant marcher la fibre de l’épicier, déclarant en 2012, que la vie d’un entrepreneur était plus dur qu’un salarié parce que lui il pouvait tout perdre. Le petit patron qui galère pour se payer son premier salaire ne peut qu’adhérer à cette notion totalement fausse.

D’une part, un salarié peut également tout perdre du jour au lendemain comme le savent les ouvriers de Mital, Carrefour, Bernard Arnaud, du Pas-de-Calais, de la plaine Saint Denis et tous les endroits où le chômage a fait des ravages. D’autres part quand machin ne vend pas son prototypes d’épluche patate, il en est de sa poche, Serge Dassault lui peut compter sur l’état c’est-à-dire nos impôts pour réparer ses erreurs industrielles. Le CICE n’était pas destiné à aider les petites entreprises mais le CAC40 qui s’en est servit pour reverser des primes et des dividendes. Une confusion qui tend à vouloir faire croire que les petits patrons sont des dirigeants comme les autres alors qu’en réalité ce sont des ouvriers, le bas de l’échelle et qu’il n’y a pas le moindre rapport entre le patron d’une usine de papier et Bolloré.

Croyez-moi, mon père était un petit patron. Il n’a jamais dépassé le stade de deux employés, il a travaillé toute sa vie plus de dix heures par jour avec quelques unes des plus grosses entreprises au monde, et il a fini ruiné. Il n’a pas fini ruiné en raison de son incompétence mais en raison d’un marché qui l’a éjecté du circuit. Cargill, un de ses plus gros clients a pu absorber le choc pétrolier en raison de sa taille, mon père lui se l’est prit en pleine figure et ne s’en est jamais complètement remis. Et ainsi on parlera de Mouvement des Entreprise Françaises, entretenant une confusion qui ne profitera qu’aux milliardaires de ce pays.

Le fascisme libéral.

« La baisse des charges sociales nous fera gagner en compétitivité ». Cette phrase type nous l’avons tous entendu 2000 fois, sous cette forme ou une autre. Et même parfois, pour ajouter de l’angoisse à la peur, on précise, « nous n’avons plus le droit à l’erreur en ces temps de mondialisation. » Déjà, ne plus avoir droit à l’erreur ça s’appelle le fascisme. Ensuite il ne s’agit pas de charge, mais de cotisation, et des cotisations qui profite à tout le monde, même à l’entreprise. Un ouvrier se blesse, ses frais d’hospitalisation sont à la fois payés par l’état, l’ouvrier et l’entreprise. Chacun met un peu la main à la poche. L’ouvrier peut se soigner, l’entreprise est couverte et l’état n’a plus à sa seule charge le personnel soignant. Et le tout forme un contrat social. De plus cela repose sur un postulat qui n’a aucun lieu d’être. Monsieur Durant, fabriquant de montre à Roubaix n’est pas en concurrence avec monsieur Wong, fabriquant de montre à Hong Kong, ils sont tous les deux en concurrence avec Sony qui fabrique notamment des montres. Là effectivement il y a une compétition. Et une compétition parfaitement déloyale puisque ont l’expose à un marché globale. Et quand je parle de marché globale, je ne parle pas de marché international, je parle d’entreprise globale qui non seulement n’ont aucun mal à concurrencer une PME mais mieux peut absorber la dites PME, la démanteler, faire une plus-value sur ce démantèlement et ainsi éliminer physiquement la concurrence. Alors de quoi on parle ? Prenons deux marques, X et Y. Toutes les deux appartiennent à une holding différente, rentrent-elles en concurrence ? Pas le moins du monde, même si elles vendent des produits similaires. La concurrence, la seule, elle est exercé au sein même des entreprises, entre les employés afin d’augmenter la valeur de l’entreprise. On licencie par exemple deux milles personnes et on obtient avec moins de monde exactement la même production, voir plus. La valeur de l’entreprise a augmenté, les employés sont pressurisés, mais on préfère le mot « optimisation du temps de travail ». Et ainsi 2,3 millions de personnes dans le monde peuvent mourir par an en raison de leur seul travail.

Mais ça ne suffisait pas. Les grands patrons ont parfaitement compris que le révisionnisme lexical ne pouvait pas se limiter au seul monde du travail. Tous les mots qui fâchent ont été repassés à la moulinette de la novlangue libérale. On ne dit pas les pauvres, on parle des « défavorisés ». D’un côté on définie un individu par un statut économique sur lequel on peut rattacher un certain nombre de raisons structurelles. De l’autre le mec a pas eu de bol. On ne parle plus de réfugiés, mais de migrants. On ne parle plus d’individus cherchant un abri pour des raisons objectives, on parle des cigognes. Comme si les gus sur le bateau avaient vocation à ne faire que migrer, passer d’une région à l’autre sans s’arrêter, jamais. Le riche migre au Touquet pour la fin de ses vacances. Le pauvre lui essaye de s’installer quelque part. Et le plus beaux, c’est qu’à l’intérieur même de cette population, puisqu’ils ne font que « migrer », le réactionnaire pourra faire un distingo entre le « migrant » économique et celui qui tente d’échapper à la guerre. Le migrant qui ne trouve pas de boulot chez lui, sûrement parce qu’il est trop feignasse, alors il vient piquer celui des français. Et le migrant opprimé qui ferait mieux de rester chez lui et de résister sur place… comme De Gaulle par exemple. On ne parle plus d’indigent mais de Sans Domicile Fixe ou de Mal Logé quand on loge chez les autres. La question n’est plus sociale ni économique, elle est rattaché à la valeur locative. Et c’est tellement vrai que lorsque moi-même je racontais que SDF je logeais à l’hôtel au mois, quelqu’un m’expliqua que je n’étais pas SDF puisque je ne dormais pas dans la rue. D’ailleurs ça veut dire quoi « mal logé ? ». Actuellement je ne loge pas chez les autres mais je suis affreusement mal logé. Le loyer coûte un œil, mon bac de douche est trop bas, il fait plus chaud dedans que dehors en été, et plus froid en hiver. Je tourne à l’électricité, ce qui du coup me coûte une blinde pour me chauffer, et en plus c’est minuscule ! Alors que quand j’étais officiellement « mal logé », je vivais chez ma mère dans une maison de 150m² avec jardin, je ne payais pas de loyer, et je bénéficiais du confort d’installations luxueuses dans lesquels je n’avais pas investi un centime !

Pourquoi pensez-vous qu’on ne parle plus de femmes de ménage mais de technicien de surface ? L’un désignait une tâche, le ménage, donc un  travail, un savoir faire, l’autre définie un périmètre et suggère une technique sans la définir. Et qui plus un périmètre sans limite. Une surface pouvant aussi bien désigner une fenêtre qu’un terrain de foot. Et mieux encore, aujourd’hui, la même femme de ménage, qui fait exactement le même travail, sera un agent technique. Là on est allé encore plus loin puisqu’on ne fixe plus du tout de périmètre et donc de limite à la fonction. Une fonction parfaitement abstraite. Un agent n’est pas une personne c’est une entité, une entité qui a une action déterminante, et apparemment employant une technique. Laquelle ? A quel usage ? On sait pas. Si mon poing partait, par exemple, dans la face de Macron, mon poing serait une entité avec une action déterminante, employant une technique, par exemple la boxe anglaise. Et voilà la dame du ménage et mon poing rendu à égalité.

Il en ira de même avec les syndicats, qui cessent de l’être pour devenir « partenaires sociaux ».  Or un syndicat est là pour défendre les travailleurs, pas devenir le partenaire du patron. Seulement cette désignation permet d’éliminer ce vilain mot de « syndicat » pour figurer une complicité, une entente dans le plan de licenciement. Et d’un coup le défenseur des travailleurs devient le complice du patron. Et dans cette même logique de dénaturation, de déshumanisation, toute idée remettant en question ce constat, pour peu qu’elle soit étayée par un discours et émise par une personne vivant dans une condition sociale favorable sera qualifié d’idée de « bobo ». Littéralement un bourgeois bohème. A savoir un bourgeois avec des idées bohèmes, sous entendu il ne connait pas « les réalités sociales ». Et tant pis si la réalité est une affaire de perception et de subjectivité, tant pis si choisir de venir en aide à un réfugié et non à un « migrant » n’a rien d’une idée bohème mais d’une position humaniste. D’ailleurs qu’est-ce que ça veut dire « connaitre les réalités sociales ? » Zola ne connaissait pas la réalité ouvrière, il constatait la situation sociale du monde ouvrier, il l’observait. Marx aussi était un bourgeois, il a pourtant parfaitement démonté le mécanisme du capitalisme. Hugo était fondamentalement bourgeois et bohème par obligation est-ce que ça devait lui interdire de réfléchir et d’écrire sur la condition sociale des ouvriers ? Mais déshumanisez l’ennemi idéologique dans l’intervention de trois minutes d’un réactionnaire comme Zemmour, associez ça au mouvement de 68, et de 68 seulement, et une position politique s’inscrivant dans une tradition humaniste devient une tocade de gamin. Une tocade de gamin, nous dit le même Zemmour, qui a totalement dénaturé la société, mieux qui a fait des immigrés le « peuple révolutionnaire de l’extrême gauche ». Glissement sémantique une nouvelle fois puisque les immigrés ne sont pas devenu « le peuple révolutionnaire » d’une cause, ils ont simplement remplis les usines au côté de l’ouvrier français. Et que faisait cette gauche là, depuis toujours, défendre les intérêts des ouvriers, des travailleurs en générale indifféremment de leur origine géographique. La capitalisme verrouille le discours, et charge ses chiens de garde d’en interdire l’accès.

Et le client devient consommateur. Il n’est plus une entité avec des besoins et des exigences spécifiques, c’est juste un veau a qui on donne son foin, une mâchoire et système digestif. La compétence permet de faire d’un savoir-faire, un apprentissage, une marchandise. Une entreprise américaine peut pucer ses employés comme des animaux de compagnie. Mais heureusement, n’oubliez pas : « le travail rend libre »