Un autre monde

Nous vivons tous dans un système de croyance qui façonne notre manière d’envisager le monde, les psys comme les patients. Pour les psys notamment une bouffée délirante se base elle-même sur les croyances d’un individu qui les interprétera au fil de son délire. Et ce n’est pas complètement faux. Plus on s’enfonce dans le délire, plus l’esprit, avec violence, s’accrochera à cette ou ces interprétations au point d’échafauder tout une thématique à laquelle il devient impossible d’échapper. Notamment impossible parce que accepter qu’on est en réalité en train de délirer reviendrait à admettre qu’on est bien malade et non pas doté de super pouvoirs ignorés du genre humain. Pourtant cela semble tellement vrai sur le moment que passé la crise on veut continuer d’y croire et d’interroger les faits et les prises de position des médecins à l’endroit de la dites bouffée. On notera d’ailleurs à ce sujet que très peu de psys ont fait l’expérience dans leur chair de ces bouffées délirantes, ce qui leur donne donc le droit d‘en parler… à notre place. Il me semble pourtant que c’est autrement plus complexe que ça.

De mon expérience j’ai pu constater qu’une bouffée délirante répond à une phase maniaque qui elle-même intervient comme un choc traumatique auquel la bouffée délirante apporte une réponse aussi folle soit-elle. Par exemple on se sent terriblement seul, on ajoute à ça un toxique comme l’alcool ou le cannabis, et on obtient un cocktail explosif qui conduira le malade sur une thématique donnée qui, selon les psys, correspondra à une ou plusieurs croyances du malade. C’est là où le bât blesse parce qu’en ce qui me concerne l’expérience que j’ai de ma première phase maniaque, en 2000, ne colle pas à cette définition, en mes croyances. Mais partiellement en ce que je savais depuis l’enfance. Ne me demandez pas de résoudre ce mystère mais depuis que je suis enfant je savais que ma vie allait basculer à 36 ans. Enfant je pensais que ma vie allait démarrer à cette époque, que je deviendrais riche et célèbre et que tout ce que je trouvais alors banal chez moi allait se révéler extraordinaire. Ce qui, omit le côté riche et célèbre, n’est pas complètement faux paradoxalement. Cela a révélé cette particularité qui est mienne et que les médecins appellent peut-être à tort une maladie. Je dis peut-être parce que dans la mesure où une « particularité » vous empêche de fonctionner correctement et de façon chronique, on peut raisonnablement appeler cela un mal. Mais à tort parce que la bipolarité, et les bouffées délirantes révèlent en réalité des qualités et des bienfaits mal contrôlés qui ailleurs, sous des cieux où les croyances sont différentes, et une fois maîtrisé passeraient pour des miracles à respecter, mieux des miracles intégrés au fonctionnement de la société même, et ici je pense notamment au chamanisme dans son sens large.

Pour expliquer cette déclaration, je précise que je n’ai jamais rencontré de chaman de ma vie, que je me méfie avec mon prosaïsme d’occidentale de la fascination qu’ils exercent sur la médiocrité marchande des mêmes occidentaux (un autre paradoxe, j’avoue) moi y compris. Et que jusqu’à l’âge de trente-six ans je n’avais pas la moindre idée de ce que c’était que de voir, entendre, sentir ce qu’était un « autre monde », ou alors pas complètement consciemment, j’y reviendrais. Je n’ai jamais pris de drogue hallucinogène, je me suis toujours méfié de mon esprit à ce sujet, trop peur de vouloir rester de l’autre côté et de finir comme un Sid Barret du pauvre, scotché dans mon délire, définitivement enfermé dedans. Par contre j’ai essayé tout sorte de drogue psychoactive notamment parce que le sujet m’a toujours intéressé mais également à titre purement expérimental. Je n’ai jamais plongé dedans pour la simple raison que je n’ai jamais abordé le sujet de la drogue autrement que d’une façon spirituelle. Une sorte d’aventure, peut-être la seule et unique qui restait à l’homme occidentale bloqué dans son matérialisme.

Un mystique athée, c’est comme ça que m’avait défini un jour une lectrice catholique ultra. Depuis que je suis enfant je suis attiré par le spirituel. J’ai suivi un cursus de petit protestant, on m’a envoyé chez les scouts où on m’a abreuvé de bible de Jean mais en réalité j’avais l’esprit ailleurs. A cause de la série Kung Fu j’étais fasciné par les moines Shaolin, pas seulement à cause de leurs prouesses martiales mais également par la dimension mystique que j’observais dans la série. Enfant, secrètement j’aurais voulu porter la robe safran et jouer du bâton. D’autant mieux, qu’enfant solitaire et sensible comme j’étais, je passais beaucoup de temps à sentir les choses plus qu’à les vivre, à être avec mon chat, le poursuivre dans les herbes, écouter ma mère en écoute latente, et vivre dans un monde imaginaire plein d’exploits, de bruit et de fureur. A 16 ans, dans le désert égyptien j’ai eu ma première expérience totalement mystique, c’était soudain comme si j’avais un œil sur Dieu lui-même, que d’un coup je comprenais toute la bienveillance de l’univers, et tout à fait physiquement j’ai ressenti comme une grande chaleur intérieure, j’ai vu la lumière, douce et intense comme un soleil, et accessoirement une petite lumière bleu électrique. Et non je n’avais pas fumé de cannabis. Mais oui soudain j’ai été heureux comme jamais, comme de tomber amoureux, j’avais la foi. La foi au sens chrétien, musulman, juif au sens large, ne m’en demandez pas la définition, ça ne s’explique pas, ça se ressent. Donc depuis l’enfance, pour résumer, je sentais qu’il y avait bien un « autre monde » c’était fin, palpable, j’étais en lien avec celui-ci et je ne me posais pas de question à ce propos c’était comme ça, naturel.

Puis j’ai vécu une série de chocs traumatiques divers et variés que je ne détaillerais pas ici qui ont petit à petit non seulement démoli cette mystique mais construit une cocotte minute qui a fini par exploser en 2000. Bref j’ai grandi et j’ai souffert. Je me suis éloigné du gamin que j’étais, je me suis oublié et comme nous tous dans ces cas-là j’ai morflé.  

De fait quand j’ai fait moi-même l’expérience de cet autre monde que je ressentais enfant, ça été un choc d’autant violent que je n’avais plus aucun outil pour m’en accommoder, fonctionner et réfléchir à ce que je voyais ou ressentais et je pense ici notamment à un incident très particulier qui m’est arrivé en 2000 au moment de ma bascule. J’étais en train de sombrer, pour une raison ou une autre j’étais plus ou moins dans une thématique arthurienne qui serait trop long ici d’expliquer en détail. Disons que ce soir-là, ma compagne et moi allions chez des amis, un couple qui venait de perdre un de leur enfant suite à un suicide. Je m’endormais dans la voiture en état normal et je me réveillais délirant, l’esprit flottant avec cette réflexion que je me faisais à moi-même que j’étais passé dans un autre monde. Nous voilà maintenant dans un ascenseur avec une des convives et je remarquais que ma compagne et cette fille portaient toutes les deux un bijou sur la narine droite, ma compagne une main de fatma dorée, la fille une spirale celtique en argent. Ma confiance se porta d’autant vers cette fille là que j’étais donc dans un début de crise maniaque avec des légendes arthuriennes dans la tête. Mais également plus psychologiquement parlant je n’aimais plus la femme avec laquelle j’étais et j’essayais de lui échapper. Je précise que j’avais fumé du cannabis alors, donc que mon esprit était en phase haute. C’est-à-dire que tout devient détail alors, on remarque tout, on interprète tout, on ne comprend rien. La soirée passa, un peu étrange vu l’ambiance funèbre qui résistait aux efforts des convives, j’avais l’impression bizarre de ne pas être avec ceux que je connaissais mais avec leurs esprits, comme s’ils avaient une sorte de double identité que me révélait mon troisième œil (thématique inclus dans mon délire arthurien, l’ouverture du fameux troisième œil) et soudain la seule fille qui me raccrochait à la réalité, celle avec le bijou en forme de spirale, la seule en qui j’avais réellement confiance ici, mon point d’ancrage me sorti : « t’as pas l’impression d’avoir basculé dans un autre monde ? »…. Et si seulement ça c’était arrêté à cette phrase… Mon front me chatouillait littéralement à l’emplacement du fameux troisième œil, sans doute sous l’effet du délire, de l’hallucination que j’étais en train de vivre quand soudain débarqua le dernier né de la famille, Jean-Baptiste, (et dont le frère aîné venait de mourir je rappel) dans les bras de sa mère, on se regarda, j’eu l’impression que ça chatouillait aussi sous son front et d’un coup il me montra du doigt et déclara : « c’est mon frère, c’est mon frère !! ». D’une vous comprendrez aisément le malaise qui suivi, de deux que mon esprit après ça n’ait eu plus aucun mal à prendre la tangeante..

Il faut faire un distingo, quand on ne l’a pas vécu, entre une hallucination et ce qu’on l’imagine. Ce qu’on imagine est une construction, une toile qu’on tisse soi-même soit pour expliquer le délire, soit pour y rester et ne pas regarder la réalité du mal en face. Une hallucination s’impose à nous, et s’impose d’autant si on ne l’a pas invité par une charge de toxique. Mais peut-être, et là on n’en revient aux chamanes, n’est-ce pas vraiment une hallucination mais un monde parallèle qu’on perçoit à cause de la phase haute que produit notre esprit en mode chaise électrique. Evidemment la prise de toxique, comme le cannabis en ce qui me concerne, ne fait qu’accroitre et accélérer cette perception. On observe un autre monde dont on ne sait rien, sur lequel on ne peut poser que des mots approximatifs, on y balbutie sans GPS et on s’y enfonce  Pourtant on reste capable physiquement, dans mon dernier délire par exemple, j’allais m’amuser avec mon couteau karambit dans le parc à côté de chez moi la nuit. Or combien de fois j’ai vu des vidéos et des photos d’amateur de karambit se blesser en manipulant cet engin alors qu’ils étaient non seulement lucides mais pratiquants émérites ce que je n’étais en aucun cas. Et on se sort miraculeusement de situation potentiellement dangereuse pour nous et parfois pour les autres, comme si la vie avait un amour particulier pour les dingues.

La psychiatrie évolue. En France, où on sait toujours mieux que tout le monde et où le domaine de la santé est livré en pâture à la bêtise marchande, elle évolue sans doute trop lentement et entravée par cette même bêtise. Cela étant comme j’ai pu le constater au cours de cette conférence à laquelle j’étais convié le 21 Mai et qui réunissait patients, et soignants autour de la maladie psychique en général et des soins, on commence à envisager les choses plus ou moins autrement, notamment sur la notion d’entendre des voix. Une expression qui me parait impropre ou insuffisante dans la mesure où elle sous-entend que ça passe par les oreilles alors que ça se passe dans le crâne. Mais c’est un autre sujet que j’aborderais peut-être une autre fois. Elle évolue ou veut évoluer sans toutes fois admettre encore qu’elle n’est pas seule à avoir des réponses non pas à la maladie, en occident Big Pharma sait parfaitement gérer son gros parc de malades psychiques, mais à ce que vivent et ressentent les patients durant leur crise. Elle ne s’en nourrit pas, elle traite généralement ça au rayon des « délires » au lieu d’accepter le plus difficile qu’il y a bien quelque chose qu’on voit, même si l’interprétation qu’en font eux même les chamanes tient également de la croyance, de la façon dont leur propre société envisage le monde. Et c’est d’autant dommageable que ce vide que la science dite moderne ne remplit pas fait souffrir ceux qu’elle prétend soigner.

Quoiqu’il en soit ma bipolarité m’a ouvert les yeux sur cet autre possible sans que je n’ais aucune certitude sur le sujet. Qu’il y a bien un monde invisible que les enfants et les mystiques ressentent sans s’y aventurer sauvagement. Tandis que les schizophrène ou les bipolaires y sont violés et retournés victimes autant d’un manque d’éducation sociale sur le sujet que de la société occidentale dans tout ce qu’elle a de strictement matérialiste. Et pour bien faire il faudrait autant faire de l’éducation du mal que de ses conséquences. Pour m’expliquer ce monde-là, suite à mes premières crises, j’ai écrit tout un roman de 547 pages, une satire que j’ai appelé Planck !. Planck comme le physicien, Planck comme un bruit blanc dans la tête quand celle-ci bascule pour ce fameux autre monde. Et croyez-moi c’est tout à fait rationnel que d’écrire un roman, construire une phrase, d’autant plus en français, cette langue de la logique cartésienne. Ce roman je ne l’ai jamais publié ni fait publier (les éditeurs que j’ai croisé jusqu’ici on eut le don de me saouler uniformément). Ce n’est que interprétation pas une explication et plus une interprétation sur ce qui m’est arrivé quand j’ai basculé qu’une interprétation de mes délires d’alors. Mais au final ma bipolarité, ma particularité, aura peut-être plus été un bien qu’un mal en ceci qu’au-delà du seul désagrément, avec tout ce que cela implique comme dégâts sociaux,  et hospitalisation absolument nécessaire, cela m’a ouvert l’esprit sur cet autre possible que je ressentais plus jeune et que j’ai observé à vif plus tard. Que notre monde n’est sans doute pas aussi lisse, verticale, uniforme que la société occidentale et la psychiatrie veut bien l’entendre. Qu’au fond je suis peut-être un jeune chaman sans le savoir et l’est toujours été sans l’admettre et surtout que je ne suis largement pas le seul dans ce cas. Que voulez-vous ma sensibilité n’est pas la vôtre et le plus fort spirituellement et psychiquement parlant n’est peut-être pas celui qu’on croit. Et au fond, je crois, vous ne savez pas ce vous ratez en étant « normaux ».

Planck ! 52

Dieu écoutait aux portes. Ou plus exactement Dieu écoutait au ballon. Le ballon était posé par terre sur le linoléum cosmique, il souriait. Un sourire idiot d’égaré dans un chant de tir. Autour les enfants attendaient. Une partie de foot ? Dieu lui ne souriait pas.

Une chose peut-être à la fois elle-même et son contraire. Deux réalités peuvent coexister comme deux droites parallèles sans jamais se croiser. Leur contradiction les équilibre, comme l’atome et son électron. Un ballon pour les uns, un astéroïde d’un genre particulier pour les autres. Et en théorie ça pourrait rester comme ça. Mais il y avait toujours un moment où quelqu’un essayait de comprendre comment ça se passait quand on croisait deux contraires. Un amateur de court circuit en général. Le genre à se demander ce qui se passait quand on excitait des électrons entre eux et à découvrir, ravis, un moyen propre et sans bavure d’anéantir la totalité du globe. Dieu bien entendu était de ceux là. C’était dans sa nature comme qui dirait. Il mordit avec une tendresse sadique dans le ballon. Le ballon se déforma obligeamment. Il était solide, il faudrait un petit moment pour le déchirer.

Le capitaine Verbalux et ce qui restait de sa troupe se tenaient mains en l’air sous la menace aléatoire des lemmings – certains tenant toujours leur minuscule pétoire à l’envers- survolés par la sonde qui cliquetait avec autorité, et sous l’œil curieux et vigilant d’une girafe, d’un martien et d’un savant.

–       Vous ne pouvez pas nous garder en otage, menaçait-il, le vaisseau mère va bientôt envoyer de nouvelles troupes à notre recherche. Rendez-vous tant que c’est encore possible.

A quoi on lui répondit par un ricanement sinistre.

–       C’est pas grave, on a plein de lemmings ici, on saura les accueillir t’inquiète.

Le capitaine ne sut quoi répondre. C’était un soldat scrupuleux, qui respectait le règlement militaire à la lettre, ne désobéissait jamais aux ordres, même en pensée, et cela principalement parce que comme tous ceux de son espèce il avait une foi totale en la civilisation dont il était issu. Etre vaincu par des rongeurs ne faisait pas partie du tout de l’idée qu’il se faisait du monde. Heureusement pour lui il n’était pas seul.

–       LACHEZ VOS ARMES IMMEDIATEMENT OU NOUS TUONS LES OTAGES ! leur hurlèrent une voix venue de nulle part.

–       Ah ! Je vous l’avais bien dit ! s’écria le capitaine se rappelant soudain de l’existence des autres unités.

Puis Berthier émergea de l’ombre, les yeux vides, main sur la tête et un vague sourire bête sur le visage.

–       Faites ce qu’ils disent, c’est des vrais démons, débita t-il comme s’il récitait un texte.

La sonde fut la première à réagir. Fonçant sur les Serpatis en cliquetant avec fureur. Visiblement un signal que les lemmings comprirent parfaitement, et pendant un bref moment les choses furent quelque peu confuses. Il y eut des tirs, des cris de part et d’autre, la sonde fut touchée et s’en alla se perdre de guingois dans l’obscurité, gémissant comme un animal blessé, Montcorget en profita pour écraser quelques-uns un de ses preneurs d’otage, le capitaine Verbalux et ses hommes pour s’égayer dans la nature, et les lemmings pour s’essayer au tir, avec le bonheur qu’on imagine. Finalement la bataille cessa quand Celui-qui-sent-du-derrière-et-couine-du-nez compris que non décidément son espèce n’était pas fait pour les armes et donne l’ordre à tout le monde de jeter ces machins qui faisaient du bruit. Une bien sage décision, même au regard de Krome.

–       Personne n’a rien ? fit le commandant après un moment.

–       Non… non… je crois bien que non… balbutia Lubna en se relevant couverte de débris diverse de lemmings et d’arbustes calcinés. Ça va Doudou ?

–       Ouais ça va, où y sont passés ces salopiots ! ?

–       Je crois qu’ils ont pris l’maquis, fit Krome en regardant un minuscule fusil abandonné à ses pieds.

Mais Honoré n’était pas beaucoup plus satisfait, il regarda autour de lui et demanda à nouveau où il était passé.

–       Je crois que monsieur Krome vient de vous le dire, fit le professeur en regardant avec effarement son siège qui fumait de quelques impacts pris au cours de la bataille. Ils se sont taillés.

–       Non pas eux ! Cet enfoiré de directeur commercial.

Il y eut un instant de flottement pendant lequel tout le monde ou presque se demanda de quoi il parlait, puis une voix qui aurait emporté le premier prix dans un concours de sac à main en croco, une voix qui donnait tout son sens au verbe ramper ou glisser, demanda depuis l’obscurité :

–       C’est ça que vous cherchez ?

Il y eut un gargouillement affolé et quelque chose tomba comme un sac parmi eux. C’était bien Michel, ex directeur du Département Commercial et présentement directeur général, livide, le cou griffé qui n’osait même pas hurler tellement il était terrorisé. La reine entra dans la lumière en sifflant et en crachant comme un chat qui se serait coincé la queue dans une porte.

–       Il y a vraiment des gens mal élevés, entrer chez moi sans prévenir !

Vieux réflexe territorial de prédatrice pondeuse d’œuf, la reine considérait comme chez elle tout endroit où elle avait trouvé refuge, et visiblement Michel, dans la panique de la fusillade, avait trouvé le moyen d’aller la rejoindre dans son trou.

–       Manque de discernement je dirais plutôt, commenta le commandant.

Un bruit étrange sortit de la bouche du Directeur Général, à la mine qu’il faisait en regardant la reine, lui aussi était allé au cinéma. Il gargouilla quelque chose dans lequel on pouvait comprendre les mots œufs et poitrine ce qui surpris le professeur qui trouvait que ce n’était pas bien le moment de sa part de demander un petit déjeuner. Krome ricana et lui expliqua ce que la reine lui avait affirmé.

–       C’est pas sa période d’ovulation. Bon et à part ça t’es qui toi ?

Dans l’action Monsieur le Directeur Général n’avait pas bien fait attention à qui se trouvait dans la caverne. Mais maintenant qu’il était face à ce visage de mascarade aux canines chromées et aux yeux couleur de sang, il ne savait plus très bien quoi craindre le plus, un œuf dans la poitrine ou une morsure de ce loup-garou. Montcorget ne lui laissa pas le loisir de gargouiller une nouvelle fois.

–       C’est le directeur commercial de la SAGEC, mon ancienne boîte c’est à cause de lui tout ce merdier.

–       Quel merdier ? C’est pas ça qui nous a manqué les merdiers ces derniers temps, fit obligeamment remarquer le gangster.

–       Le Zorzor ! Tout ça ! Le contrat !

–       Pourriez-vous être plus spécifique Monsieur Montcorget ? demanda doucement le professeur.

Le comptable expliqua tout depuis le début, la mission au Zorzor, le contrat pour construire l’Académie, la signature du contrat qui avait déclenché la destruction de la planète. Il finit en hurlant, l’index comme un pistolet pointé sur l’intéressé.

–       C’est à cause de lui !

–       Je vois…

Tous les regards étaient braqués sur le malheureux, même la reine qui n’y comprenait rien mais était muée par une sorte d’instinct mutuel pour l’hostilité le regardait avec un sourire qui n’augurait pas des embrassades chaleureuses.

–       Mais c’est génial ! s’exclama soudain Lubna.

Le comptable lui coula le regard du chien qui vient de se faire trahir par son maître.

–       Quoi ?

–       Bah oui doudou, sans lui on se serait jamais rencontré !

Vu comme ça.

–       Peut-être bien, mais ça nous dit pas ce qui fout là, fit remarquer le bandit dont la paranoïa naturelle était autant un moyen de survie qu’une forme d’intelligence.

–       En effet, bonne question, renchérit le commandant.

Pendant quelques secondes Montcorget trouva au Directeur Général un air de fraternité avec François Hollande ou alors un pigeon, ce qui est à peu près la même chose.

–       Euh… répondit ce dernier tandis que son esprit cherchait un moyen de s’enfuir.

La voix du comptable monta en aigreur.

–       Il nous a parlé d’un Grand Plan.

–       Un Grand Plan ? Quel Grand Plan ? interrogea le professeur.

–       L’a pas eu le temps de nous l’expliquer ce fils de pute, siffla Honoré.

Le sourire de Krome s’allongea comme un jour de douleur.

–       A mon avis c’est le moment ou jamais.

Les Serpatis survivants s’étaient éparpillés dans la couche d’algue et écoutaient ce que disaient les géants. Mais comme chacun sait les grands, surtout quand ils appartiennent à la race humaine ne sont pas des individus en qui l’on peut avoir confiance. En fait même le seul fait qu’ils laissaient cette reine se tenir parmi eux prouvait qu’ils étaient fous à lier.

–       Que faisons-nous capitaine ? demanda l’un des soldats.

–       On retourne au vaisseau mère et on revient avec du renfort, répondit Verbalux sur un ton déterminé.

La petite troupe s’en retourna clopin clopant au-delà du lac où les attendait leur appareil. Rien n’avait changé depuis leur départ, la caverne avait toujours l’air d’une gigantesque bouche sombre, fermée sur des stalactites et des stalagmites translucides tel des canines de géant, même les morlecks étaient de retour comme des lustres particuliers. Il n’y avait aucune raison pour que le microcosme subisse systématiquement les caprices du macrocosme et quand ils lancèrent, avant le décollage, un appel vers le vaisseau mère, l’absence de réponse ne leur parut pas un mauvais présage. Ils mirent ça sur le compte des interférences probables que produisaient l’étrange astéroïde et peut-être même sur cette substance stellaire qui avait jailli sur eux peu avant leur départ en mission. L’appareil décolla et fonça droit entre les crocs minéraux comme un reste de salade s’expulsant de lui-même. Mais bien sûr il y a toujours une limite où la courbe d’improbabilité doit prendre fin, où le macrocosme et le microcosme se font face, où l’on déchire le tissu du réel et on s’aperçoit qu’il est comme décrit depuis le début de cet ouvrage : relatif à la perception qu’on en a.

L’appareil minuscule traça une non moins minuscule fente dans le sourire peint du ballon et vrombit comme un moucheron en se redressant dans l’espace. Par les hublots, les Serpatis eurent un instant de stupéfaction. Le cosmos bizarre où ils s’étaient laissés entraîner avait disparu, ainsi que le vaisseau mère et toutes les planètes, satellites et étoiles alentours. A la place il y avait… et bien c’était difficile à dire. Enfin pas difficile mais improbable, et les Serpatis, gens scrupuleux, au cerveau protégé par tout un tas de règles et d’alinéas, n’étaient pas bien équipés pour l’improbable. Bien sûr comme beaucoup d’espèces évoluées ils avaient entendu parler des Régulateurs et de la Crèche, mais aucun d’entre eux ne l’avait jamais vu, ni n’aurait jamais eu l’imagination suffisante pour s’y rendre même en rêve. Et là, soudain, donc, l’improbable. L’improbable était source de danger, il sous-entendait le risque, il se faufilait entre les alinéas et vous adressait un majeur bien droit. Certains Serpatis sentirent leur cerveau se liquéfier sous l’effet de la pression. D’autres le virent carrément leur sortir des oreilles en poussant des petits cris effrayés avant de mourir. Quelques rares devinrent simplement fous.

A travers les hublots s’étendait une gigantesque chambre d’enfants pleine de jouets et de géants qui braillaient. Le capitaine Verbalux, le visage en sueur et les yeux exorbités, posa calmement son appareil entre les boucles de la moquette rose layette et alla se chercher un fusil anti-acarien dans le râtelier. Puis il ouvrit le sas, l’esprit hurlant de contradiction, au bord de la fièvre démente, et s’avança dans la jungle synthétique où non loin une puce suçait une rognure d’ongle en espérant y trouver du sang. Du bout de son omnipotence Dieu les observait avec amusement. Le minuscule soldat avec son armure dont le cerveau essayait de toutes ses forces de s’accrocher à ce qui lui restait de raison, et l’insecte frustré qui se balançait mollement sur l’ongle. Et puis d’un pied leste écrasa jusqu’au souvenir de l’un ou de l’autre.

–       Eh Toto ! Tu viens jouer avec nous ! s’écria un Régulateur derrière lui.

Dieu attrapa le ballon souriant et le fit sauter dans sa main.

–       Çavous dirait une partie de balle au prisonnier ?

Le professeur était pensif.

–       Alors comme ça les Anciens sont derrière tout ça… j’aurais dû m’en douter.

–       Les Anciens ? C’est quoi ça les Anciens ? demanda Lubna.

–       Nos ancêtres à tous, d’après ce que j’ai compris, grommela Honoré en fustigeant du regard le Directeur Général.

–       Nos ancêtres non, nos créateurs si on en croit la légende, corrigea le professeur.

–       Et comment ils pouvaient savoir qu’on allait atterrir là ?

–       Ils étudient les possibles, ils calculent les probables et ils peuvent se projeter télépathiquement dans l’avenir.

–       Et ils ne se trompent jamais ?

–       Pas à ma connaissance.

–       Donc ils savent comment tout ça va finir.

–       En principe.

–       Comment ça en principe ?

–       Il y a plusieurs avenirs comme il y a autant de présents et de passés, tout est une question de point de vue et de dimension. Les Anciens ne se sont jamais trompés, ou il y a très longtemps, mais il y a toujours une marge d’erreur possible.

–       Plus maintenant, assura le Directeur Général du ton de celui qui sait de quoi il parle ou qui le croit.

–       Comment ça ?

–       Vous n’avez pas entendu parler des derniers moteurs de calcul prédictif de chez D-Mart Microsoft Industry ?

–       Non.

Le visage du comptable se transforma en poing.

–          Microsoft ? Comme les machins qu’on avait chez nous les ordinateurs

là ! ?

–       Euh oui… bien sûr…

–       Eux aussi y s’en sont sortis ?

–       Euh… Bill surtout…

–       Bill ?

–       Bill Gates bien sûr… et sa famille…

–       Ah ouais mais ils étaient pas avec nous au Zorzor !

Cette fois c’était Lubna qui parlait et l’expression de son visage ôtait toute envie d’égarer son regard sur le reste de son anatomie.

–       Euh non… ils étaient avec moi… et quelques autres… dites, il a quoi Berthier là ?

Berthier, toujours main en l’air semblait les écouter avec un sourire idiot sur le visage.

–       Neutraliseur, grommela Krome avant de cracher sur les souliers vernis du Directeur Général, détourne pas la conversation machin.

–          Oui, quels autres ? Et où vous étiez d’abord ? s’exclama le comptable.

  Dieu tenait le ballon dans la main, et regardait les gosses lui tourner autour en lui lançant des quolibets. Dans cette main le plastique se réchauffait et se détendait, le sourire du ballon ressemblait à une extase. Dieu repérait les mouvements des Régulateurs, calculait leur vitesse et en même temps, pour se distraire, se remémorait des époques qu’il n’avait pas encore connues. Soudain il en repéra un, un petit blond avec une bouille bien ronde et des yeux fendus bleus. La balle fila dans l’air, tout droit.

–     Euh sur le satellite européen, nous avons été sélectionnés.

–       Sélectionnés ? Vous ! s’écria Montcorget, sélectionnés pourquoi ? Votre connerie ! ?

–          Je vous en prie ! s’exclama le professeur, restons entre personnes

civilisées !

–       Civilisées mon cul ! A cause de ce fils de con ma planète a été rasée ! s’écria alors Lubna en prenant le langage de son amoureux, ce qui décocha si c’était nécessaire une flèche de plus dans le cœur de l’intéressé.

–       Je vous rappelle que c’était ma planète aussi ! fit  le fils de con avec conviction.

–       Et en plus il s’en vante, grinça le comptable avec l’aigreur d’un ulcéreux. Ah putain celui-là un jour faudra l’empailler !

–       Monsieur Montcor…

Le professeur ne finit pas sa phrase.

 La balle percuta le petit garçon à l’épaule et rebondit vers un tas de cube alphabet. Tout le monde rigola, même le petit garçon. Il s’appelait Matthieu, tous les Matthieu allaient désormais être prisonnier de Dieu. Premier effet cosmique. Dieu se jeta dans le tas de cube, en écrasant quelques-uns uns au passage et rattrapa la balle. Les mômes étaient hystériques.

Quand le tissu conjonctif du réel se heurte à lui-même. Quand ce qui sépare l’intérieur et l’extérieur de deux espaces de réalité s’entre ouvre à un troisième niveau de réel, il arrive tôt ou tard que l’univers, révolté de ne plus rien y comprendre, décide de reprendre ses droits, quelque chose de basique à base d’atmosphère éventuellement, de vide sûrement, de gravité, et surtout de tangible. C’est à dire, soit ceci était un ballon et il n’y avait rien dedans susceptible de tenir une conversation, soit ce n’était pas un ballon et auquel cas ce môme s’était pris un astéroïde de quelques tonnes dans la tronche. L’univers trancha.

Ce ne fut pas en faveur des Matthieu.

Quant à l’intérieur de l’astéroïde rigolard…

– Vous n’avez pas entendu un bruit ? demanda la reine

Le son se déplace à mille kilomètres heure, c’est très rapide, sauf si on vient d’une autre dimension. D’abord ça fit comme un « Vooum ».

–       Un bruit ? Quel bruit ? grogna le comptable.

Ça s’amplifia, comme une corde de basse, ça venait de partout « Vooooooum… »

– Non j’entends rie…

BAA !

–          Ah ce bruit là, fit le comptable quand ses oreilles se débouchèrent. Qu’est-ce que

c’est ?

Krome fut immédiatement sur ses pieds, flingues à la main.

–       Je sais pas mais ça me plaît pas.

–       Ça recommence ! s’exclama le Directeur Général alors que le voom s’amplifiait

–       Vous ne savez pas ce que c’est ? lui lança le professeur

–       Non… c’est à dire qu’on ne m’a tenu au courant de la totalité du Grand Plan, voyez-vous… répondit-il gêné.

BAA !

Il fallait bien qu’il y ait des conséquences à l’intérieur comme à l’extérieur avait tranché l’univers, rapport de causalité oblige, on ne pouvait pas faire n’importe quoi non plus.

   Un autre Régulateur venait d’être pulvérisé. Personnes ne faisait attention aux débris sanglants, ici on changeait les règles comme on voulait, tout dépendait de la patience des enfants, tout ici était calculé en rapport avec leur capacité d’attention, très variable comme le savent tous les instituteurs du monde, le mouvement perpétuel en quelque sorte. Le ballon-astéroïde s’envola à nouveau… et rata sa cible. Une petite fille attrapa la balle et visa Dieu. Il était peut-être temps de savoir si Dieu était Dieu. Et si oui que se passerait-il quand il serait à son tour pulvérisé. Dieu est mort il faut que le surhomme vive ? Les enfants ne connaissaient pas cet adage et ils s’en fichaient, ils s’amusaient, c’est ce qui comptait.

Krome avait quitté la grotte et il courait sur les bords du lac tandis que le « Vooom… » prenait de nouveau de l’ampleur. Etrange comme le lac avait l’air plus grand maintenant, et la voûte plus haute, comme si le paysage s’était étalé.

En fait par une sorte de disfraction de la réalité l’univers avait dû choisir un moyen terme entre ce que disait la texture de Spot au dehors et ce qu’elle demeurait au-dedans, pour contenir les deux contradictions il avait triché en réorganisant l’espace et le temps comme une chewing-gum rafistolé et en réalité Krome courait dans une grotte à la fois identique et différente. Aussi ne fit-il pas plus de mètres pour atteindre l’autre rive et en même temps son organisme s’épuisa plus vite tandis qu’il mettait plus de temps qu’à la normale. Pour l’esprit uniforme du martien habitué à obéir à des règles de survie basique ce n’était pas simple à appréhender, heureusement pour lui c’était rarement la réflexion qui l’emportait sur son sens de l’adaptation, et quand l’énorme « BAA ! » retentit, il avait déjà plongé dans la capsule et mettait en route l’ordinateur de bord. Et tant pis si cette saloperie se mettait à déblatérer sur Dieu, il finirait par obtenir de lui ce qui voulait.

  Dieu était mort. Touché par un ballon-astéroïde de plusieurs tonnes, sa dépouille ensanglantée aurait dû se trouver sur la moquette. Mais Dieu est le plus grand des magiciens n’est-ce pas et il avait disparu comme le lapin du chapeau, dans un petit nuage bleuté et un bruit qui évoquait un ballon en train de se vider. Matthieu et son camarade précédemment pulvérisé se relevèrent en souriant. Sur le moment les enfants furent ravis de ce tour de passe- passe, puis ils appelèrent après Dieu : « Toto ! Toto ! » mais comme il ne revenait pas, la petite fille prit sa place et dit, le ballon sous le coude :

–          Maintenant on joue à ma façon.

 

Une bulle télépathique traversa leurs esprit comme une balle de ping-pong, rebondissant de crâne en crâne, d’occiput en occiput avant d’aller s’attarder, dans une version plus ou moins dénaturée dans les petites cervelles des lemmings :

–       Ça sent le gnou.

–       Je vous demande pardon ? fit le professeur.

La girafe était aux aguets, debout sur ses longues pattes presque à l’équerre.

–       Je vous dis que ça sent le gnou.

–       C’est quoi un gnou ? demanda Lubna.

–       Un animal aussi stupide que dangereux, répondit sèchement le commandant en scrutant alentours.

Puis il y eut à nouveau un bruit. Mais celui là ne venait pas d’une autre dimension, ni n’était amplifié comme une gigantesque guitare électrique branchée sur des tours de concert. C’était un son beaucoup plus basique, mélange de raclement de sabot et de gros reniflements. Les lemmings se mirent à pousser des petits cris nerveux. Puis ils sentirent à leur tour l’odeur. Mais c’est sur sa nature qu’ils n’étaient pas d’accord, pas plus que l’étrange compagnie qui occupait la caverne.

–       Je dirais que ça sent plutôt le chien, grommela Honoré en jetant à son tour un regard scrutateur sur l’obscurité. Un gros, ajouta t-il en regardant à la ronde.

–       Oh par la Grande Servante il pense, je l’entends, un gnou qui pense !

–          Mais il est où ? s’exclama Lubna en se serrant contre son homme, les poils dressés comme une chatte prête à tuer.

 

 La petite fille cherchait sa nouvelle cible en interrogeant malicieusement l’univers, pourquoi si ce ballon est un astéroïde de plusieurs tonnes je peux le porter ? Suis-je une géante ?

Même si la Crèche tirait les ficelles du cosmos, ses lois internes étaient les mêmes qui prévalaient ailleurs, Temps, Dimension, Masse, Vitesse, Energie. Sauf qu’ici elle pouvait être une géante si tel était son caprice, au Pays des Enfants tout était possible, l’univers suivait le rail périlleux de leur imagination et s’y collait. Oui tu peux être une géante, ce qui explique pourquoi tu portes ce machin très lourd.

Oui mais alors pourquoi le machin très lourd il est en plastique ? demanda intérieurement la gamine. Les enfants ! pensa l’univers avant de répondre : eh bien c’est un plastique très lourd, voilà tout ! La petite fille sourit malicieusement et tira.

Voooooom….

Le Directeur Général poussa un gargouillement d’évier bouché.

–       Oh mon Dieu…

–       LUI-MÊME, répondit Dieu avec une certaine fierté.

Ce n’était pas un gnou, ni un chien. Ce n’était pas non plus un homme, ni un chewing-gum. C’était un peu de tout ça en même temps.

–       Bah merde alors, fut la première réaction du comptable –et le contraire aurait été étonnant.

Cela mesurait dans les sept ou huit mètres, juché sur des pattes de chien, rasés, avec des pompons noirs au bout et se prolongeait sur un torse et des bras d’homme, un homme gras, jeune, à la peau anémiée. La tête et les épaules appartenaient bien à celle d’un gnou avec une expression têtue particulièrement prononcée et des muscles lourds de ruminant-migrant des plaines. Lubna était la seule à avoir remarqué l’entrejambe et se demandait ce qu’on pouvait faire avec ça. C’était soit un cache sexe d’un genre étrange, soit un gros morceau de chewing-gum rose pâle.

–       C’est vous Dieu ?

Il y avait dans la voix du professeur des accents d’incrédulité.

–       POURQUOI EN DOUTES TU CREATURE ?

–          Euh… c’est à dire que je ne vous imaginais pas comme ça…

–          Mouais il a vachement changé, approuva la jeune femme.

–       C’est un monstre ! souffla une bulle télépathique, un peu malgré elle.

Le monstre se pencha vers la girafe.

–       UN MONSTRE ? CE QUE TU VOIS EST MA FORME LA PLUS PURE ! AINSI QUE JE FUS CONSTRUIT A MESURE QUE JE TRAVERSAIS LES MONDES, PROSTERNE-TOI CREATURE !

BAA !

    La tête du petit Kevin explosa. La petite fille se pencha et regarda les débris, avant de s’exclamer à voix haute : « c’est pas possible, tu peux pas mourir ! c’est que du plastique, ça fait ça pas ça le plastique ! » Kevin cessa momentanément de saigner et ouvrit une paupière tuméfiée « c’est pas faux ce que tu dis » reconnut-il, avant de se relever comme si de rien n’était, sa tête reprenant rapidement une forme normale. Bien sûr partout ailleurs l’univers n’aurait pas toléré pareille pirouette, mais dans la Crèche donc, tout était, devait être toujours possible. L’univers s’accrochait donc aux Montagnes Russes de l’imaginaire enfantin et il faisait tout pour ne pas regarder le décor lui foncer dessus. « Bon alors si c’est pas un ballon et si c’est pas un astéroïde c’est quoi ? » interrogea la petite fille à haute voix. Les autres la regardèrent dubitatifs, ça avait quand même drôlement l’air d’un ballon. Un mot apparut soudain dans l’esprit de la gamine, un mot qu’elle n’avait jamais entendu auparavant et qui lui sortit de la bouche comme une bulle de savon :

–         Spot ?

La plongée dans l’ordinateur n’avait pas été de tout repos, à l’approche de celui qu’il appelait son Créateur, la machine s’était mise à avoir des visions, ces visions s’étaient transformées en délires, ces délires avaient quelque peu endommagé ses circuits et rendu le dialogue, comment dire… surréaliste ? Comme de rentrer dans la tête d’un autiste de génie sous LSD. D’autant mieux que l’ordinateur était relié à Dieu qui lui-même communiquait télépathiquement avec les enfants. Mais heureusement le bandit avait une certaine expérience des drogues psychotropes et sans être un autiste disons que sa fixation pathologique pour le crime et le désordre frisait le génie. Il téléchargea le nom de Spot, qui traversa le Cerveau Suprême pour sortir de la bouche de la gamine. Et Dieu eut un hoquet.

Le bruit de l’impact vibrait encore en eux comme une corde de basse. La créature à tête de gnou eut un instant les yeux vides, comme s’ils étaient soudain devenus du verre. Un souvenir, une impression bizarre resurgit dans l’esprit d’Honoré, rapidement chassé par l’armée de rationaliste qui louaient à l’année les deux tiers de son cerveau. Puis le bras de la chose se dressa lentement et pointa du doigt le comptable.

–       C’EST A CAUSE DE TOI TOUT ÇA !

–       Moi ? Qu’est-ce que j’ai fait encore ?

Honoré ne tremblait pas, il avait vu tellement de trucs bizarres au cours de son voyage que c’était la stupéfaction qui l’habitait, la stupéfaction et bien entendu tout de suite l’indignation.

–       TU T’ES INTRODUIT DANS MON VERGER TU M’AS ARRACHE A MA PAIX ET TU OSES DEMANDER CE QUE TU AS FAIT ?

La voix de Dieu trembla si fort que des débris de pierre, de mousses et de lichens tombèrent du plafond. Mais Honoré ne bougea pas, et Lubna non plus.

–       Ça veut dire quoi tout ce charabia ? D’abord moi je vous ai jamais vu, je m’en souviendrais, ajouta t-il avec conviction.

–       Moi non plus, commenta Lubna qui elle au contraire pouvait s’enorgueillir d’avoir été «baisée » par Dieu himself.

–          MISERABLE CREATURE QUI NE RECONNAISSENT PAS LEUR CREATEUR, LE CHATIMENT A ASSEZ ATTENDU.

  Les enfants entouraient Spot posé par terre et l’observaient, pensifs. Pour l’instant Spot ne leur disait rien. C’était un ballon avec un sourire idiot et deux points pour faire les yeux, et même pas jaune. Plutôt d’un blanc usé. Puis un garçon se leva, un petit noir avec des tresses en forme de formules mathématiques, et attrapa Spot en s’exclamant : « Et si on disait que c’est une marionnette ? » « Une marionnette ça parle ! » objecta une petite fille qui s’était peinte environ trois mille sept cent décimales de la lettre Pie sur le visage. Le petit garçon appuya sur le ballon et imita la voix d’un canard : « Hello my name is Spot and you ? ». C’est alors qu’ils remarquèrent que la bouche s’était ouverte.

L’univers étant ce qu’il est, pointilleux sur les détails, si une chose existait quelque part, elle pouvait exister partout, du moment qu’on y croyait. Toute la question reste de le découvrir, mais dans la Crèche du cosmos, évidemment, les règles étaient vite mises en évidence. Puisque Spot avait réellement une bouche et que les enfants avaient décidé d’y croire parce que c’était plus marrant comme ça, aucune raison pour que l’univers vienne protester. Le seul aménagement qu’il concéda aux mômes ce fut sur la couleur, Spot devint vert mousse et sa bouche bien rouge. Les enfants furent très amusés quand de minuscules morlecks s’envolèrent vers le plafond avant d’être désintégrés par l’inintérêt soudain qu’ils leurs portèrent. Puis un garçon découvrit les deux appareils posés sur la langue de la marionnette improvisée. L’attention des enfants fut soudain totalement mobilisée, surtout chez les garçons.

Quand soudain la marionnette bondit d’elle-même du cercle comme si quelque chose l’avait aiguillonné de l’intérieur et retomba lourdement. Elle fumait.

 

A quoi ressemble le courroux d’un Dieu mi-homme, mi-gnou, mi-caniche et un peu chewing-gum aussi ? Une créature branchée sur l’énergie mentale de milliard d’autres, capable de commander aux machines et de composer avec elles des opéras de nombres propres à renverser l’univers et dont les doigts cosmiques manipulaient des millions de destins. Comment se manifeste la colère d’une si colossale puissance ? Des rayons qui lui sortent des doigts ou des yeux ? Des incantations immenses de sorts innommables ? Des décharges de vortex ? Des trous noirs ouverts sur d’autres dimensions, hors de l’univers, dans le fameux antevers ? Non rien de tout ça. A l’instant de la Punition Dieu laissa courir en lui son instinct le plus primaire, tel un gnou, tel qu’il avait été à ses débuts, il y a très longtemps. Il assouvit le fantasme d’un fantôme, il chargea. Tête baissée.

–       GROOOOOOOOOO ! fit Dieu en fonçant sur eux.

Mais des pattes de caniches de trois mètres de haut pour foncer sur des proies de même pas un mètre quatre vingt, ce n’était peut être pas ce qui était le plus indiqué. Tout au plus obligea t-il le couple à se jeter chacun de son côté, tandis qu’entraîné par son poids, Dieu s’écrasait contre la paroi, la tête enfoncée dans une faille. Dieu grondait, Dieu se débattait, Dieu fumait plus qu’il ne fulminait, Dieu poussait avec ses pattes et ses mains, et bizarrement Dieu n’eut pas l’idée de changer de forme. Trop absorbé par son orgueil de mutant invraisemblable, il restait coincé.

–       Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Honoré, dubitatif.

–       Vous voulez que je lui morde le cul ? proposa la reine.

–       Ça porte pas malheur de mordre le cul de Dieu ?

–       Personnellement je ne suis pas superstitieux.

Un miaulement rauque traversa la caverne, comme celui d’un chat en chaleur.

–       Qu’est-ce qui se passe ? fit Lubna d’une voix inquiète.

–       C’est l’astéroïde, expliqua la girafe. Je l’entends penser ! Il souffre.

–       Il souffre ? s’exclama la jeune femme.

–       Et il pense ? s’écria à son tour le professeur.

–          Oui, à cause de lui, fit le commandant en montrant le cul à pompon de Dieu.

 

Les enfants s’assemblèrent à nouveau autour de Spot. « Il est blessé » décida une petite rousse «il faut le soigner ». Un garçon gloussa en rougissant, personne ne fit attention à lui, on fit les préparatifs pour l’opération. Tout le monde alla chercher son déguisement de docteur ou d’infirmière, chargé de trousses pleines d’instruments en plastique blanc avec de grosses croix rouges.

–    Sa présence lui a donné un genre de conscience je pense, ajouta la girafe.

–       Bin on est pas dans la merde si ce truc se met à penser, fit remarquer le comptable en jetant un coup d’œil méfiant au décor.

–          Oui, surtout quand il va comprendre qu’on est à l’intérieur de lui, répondit la reine d’un ton expert, en général l’organisme réagit mal aux corps étrangers.

Tout le monde la regarda comme si elle avait fait une blague d’un goût douteux.

–          Bah quoi ?

 

      La petite rousse se mit à ausculter Spot avec des doigts habiles, découvrant un petit trou à sa surface, un petit trou dont s’échappait un peu de fumée. « Hémorragie » décida t-elle d’un ton expert avant qu’un autre enfant ajoute : « faut lui faire une piqûre ». Les autres approuvèrent d’un air grave. Le petit garçon avec les tresses en formes de formules mathématiques appliqua doctement la seringue et poussa sur le piston. Ce que contenait l’aiguille ou ce qu’elle devait contenir, bien entendu les enfants prodiges auraient pu l’expliquer, mais les mots sédatif, morphine, antiseptique, anticoagulant étaient trop barbants pour que leur imaginaire s’en embarrasse. Dans le principe disons que cela faisait tout ça en même temps mais que surtout ça endormait. Très important ça endormir pour une vraie opération de docteur. Aussi Spot s’assoupit-il tandis qu’un garçon passait à la petite rousse un haricot plein d’une aiguille et d’un bistouri en plastique. « Va falloir inciser » précisa la petite avec le plus grand sérieux. Les autres la regardèrent comme l’équipe d’un neurochirurgien observe l’expert s’introduire entre les lobes frontaux, à la fois fasciné et grave, sauf que dans cette fascination là, comme tous les insectes de l’univers le savent, il y avait également cette partie aiguisée de la curiosité qu’on appelle le sadisme.

 

 

 

Planck ! 34

MeatMeal était une de ces entreprises inscrites au registre du commerce d’un paradis fiscal sous un prête-nom lui-même prête-nom d’un autre prête-nom, etc… au cinquième prête-nom ils trouvèrent enfin un nom puis un visage qui leur raconta son histoire.

–          Un jour y’a un gamin qui est venu me proposer de lui prêter mon nom pour sa société. Il avait touché une petite somme voyez, et il voulait pas que le fisc… enfin bon… vous connaissez le truc j’parie vous à la D-Mart…. Je touche 5%, alors je me suis dit que y’avais pas de raison que je me fasse emmerder par le fisc moi non plus, alors j’ai payé un mec pour qui me prête le sien de blaze. Mais le mec il a payé un autre mec qui en a payé un autre, etc, résultat même moi je sais plus qui est qui dans l’affaire.

–          Et ce gamin, d’où il sort ?

–          Aucune idée, m’a pas expliqué.

–          Et à quoi il ressemblait ?

–          A un humain, ils se ressemblent tous non ?

Au registre du commerce il était précisé que l’entreprise avait été fondée par un kangourou du nom de Somerset Wonghan natif d’Esmaralia, constellation de Beltégueuse. Qui était donc cet humain dont il parlait. Qui était donc ce psychopathe qui marchandait au prix fort ses frères. Bon, d’accord, Fabulous avait un peu fait la même chose en achetant la terre. Condamné ses cousins d’Asie et d’Afrique, surtout quand il avait piqué l’Horloge à grand-père Diallo, mais c’était plus un effet collatéral comme on disait dans le jargon commercial. Là, ça dépassait son entendement. Chez les éléphants la solidarité était autant une nécessité qu’une tradition, et pas seulement avec ceux de sa race. Les éléphants enterreraient les ossements des autres, fauves ou pas, abritaient les rhinocéros, ces gros peureux, élaguaient les arbres, ces gros feignants. Alors vendre et acheter la chair de sa chair…

–          Vous l’avez revu depuis ?

–          Non.

–          Vous avez un moyen de le recontacter ?

–          Bien sûr, surtout en ce moment, ça marche fort pour nous.

–          Je veux le rencontrer, déclara Fabulous pas très sûr de lui. Rencontrer un monstre ?

–          Vous savez je suis pas sûr que ça soit une bonne idée.

–          Pourquoi ça ?

–          Bah je sais pas, mais j’l’ai trouvé bizarre moi c‘t’humain.

–          Bizarre ? Bizarre comment ? grogna le sergent Orcnos qui les accompagnaitK

–          Comme si y s’appartenait pas voyez… comme possédé…

Non, il ne voyait pas, ça dépassait ses compétences, mais peu importe les prête-noms étaient des gens superstitieux, l’appât du gain avait tendance à les rendre fous.

Finalement il réussit à le convaincre et ce fut non sans mal que Dieu se laissa convaincre d’écouter ses doléances.

–          Euh… à qui ai-je l’honneur ?

–          Je t’écoute mon fils.

–          Pardon ?

La première conversation qu’il eut avec celui-ci eut lieu sur le réseau à bord du Paloma, et en guise de gamin il ne vit qu’un halot de lumière. Il repensa à ce dont lui avait parlé Master D avant son départ, un pirate du réseau qui se faisait appeler Dieu. Etait-ce possible que… ? Il fallait absolument qu’il retrouve ce kangourou.

–          Tu n’as pas besoin de demander pardon, je t’ai déjà pardonné.

–          Euh… merci…

–          De rien, c’est mon rôle.

–          Votre rôle ?… ah oui, je comprends… Dites moi, je peux vous poser une question un peu personnelle…

–          Je t’écoute mon fils.

–          Ça vous fait rien de vendre des humains aux marchés au bétail ?

–          Je les vends aux Mécreants pour mieux les racheter.

–          Ah oui, dis comme ça bien sûr… alors c’est vous Ozone hein…

–          Je suis partout, je suis le Grand Tout, confirma Dieu.

–          Oui mais pourquoi… pour les racheter ? Vous allez les faire revivre… ?

–          Je suis la Vie, insista Dieu.

–          Oui… bien sûr… et ma colonie sur Terre vous pouvez la ramener à la vie aussi ? le défia Fabulous.

–          Ne doute pas de moi Giovanni Fabulous. Je suis en toi aussi.

L’éléphant ne sut pas comment interpréter le message, d’autant moins que réseau aidant il avait vraiment l’impression que ça lui venait de l’intérieur de lui-même. En réalité Dieu était en train de lui véroler le cerveau.

–          Non, non, bien sûr… alors faites-le si vous le pouvez, j’ai vraiment pas été sympa avec eux. Il avait dit ça sur un ton presque ironique, mais Dieu n’avait pas envie de sourire.

–          Accomplis ton Devoir envers Moi d’abord, ordonna Dieu.

–          Vous voulez que je prie ? Cette fois Fabulous commençait à se poser des questions. Etait-il possible qu’il soit réellement en train de parler à Dieu… autrement dit pour lui la Grande Servante, la Vie incarnée en un seul…. ? Le virus de Dieu faisait des progrès dans son cerveau.

–          Non, demander c’est prier, expliqua Dieu. Veux-tu être l’instrument de ma volonté mon fils ?

–          Euh… dites toujours.

–          Je veux que tu sacrifies un comptable.

–          Hein ?

–          Trouve Honoré Montcorget et sacrifie le, alors j’accéderais à ta prière.

Fabulous avait déjà entendu ce nom quelque part, mais impossible de mettre un visage dessus. Sûrement un humain, et après tout, comme l’avait dit le prête-nom, ils se ressemblaient tous non ? Dieu ne lui laissa pas le temps de lui demander une description, il se coupa de lui sans crier gare et pendant quelques secondes, l’éléphant se sentit étrangement orphelin. Pourquoi Dieu voulait qu’il détruise ce comptable ? Il réfléchit quelques secondes, mais les Voies du Seigneur n’est-ce pas… etc…

 

Mitrillon avait à peu près la même forme ovoïde que la terre et environ deux fois sa dimension. Il y avait des mers, des lacs, des forêts et des déserts tout comme sur terre. Des frontières et des nations, également, unies derrière le G.A.G qui y faisait office de super gouvernement. La seule chose qu’il n’y avait pas tout comme sur terre c’était ces deux baleines harnachées de technologie qui tiraient la planète vers son destin nomade. Ambassadrice, Mitrillon allait et venait d’un conflit galactique à un accord de principe tiré par ces deux baleines.

–          Le nec plus ultra de la technologie et de l’architecture planétaire, expliquait Boris. Entièrement biotechnologique, le summum. Zéro pollution, enfin on verra dans 300 ans…

–          Ah oui ? Pourquoi ? demanda Berthier qui faisait parfois semblant de s’intéresser à autre chose que son nombril.

–          La planète est reformatée tous les trois siècles de vos années, la dernière version est ultra moderne mais on ignore complètement où on va biotechnologiquement parlant, si vous voulez mon avis. J’ai lu un article là-dessus dans Le Polaris Newsweek, ils ne savent pas si cette version ne va pas provoquer des mutations incontrôlées, sans compter que ça poserait d’énormes problèmes de droit entre compagnies s’il y avait des mutations… remarquez, question procès, ça serait un vrai El Dorado. Mais question politique, un vrai bordel.

–          Ah vous connaissez cette expression aussi ?

–          De quoi bordel ?

–          Non El Dorado

Boris soupira.

–          Je vous ai dit nous sommes venus sur terre, les petits hommes verts vous vous souvenez ?

–          Bah en réalité c’était des avocats, souffla Montcorget.

Berthier lui jeta un coup d’œil de biais. Il faisait de l’humour lui maintenant ?

–          Euh… et lui ?

–          Lui ? Ah Krome… oui aussi mais dans des endroits où vous n’êtes jamais allés… si vous voyez ce que je veux dire.

L’intéressé ronflait dans un coin, ses bottes posées sur le tableau de bord, féroce jusque dans son sommeil.

–          Euh… je crois, répondit Berthier qui en était même tout à fait sûr. Il avait encore l’image du livreur de pizza dans la tête. Dites je peux vous demander un truc…

–          Quoi ?

–          Pourquoi y’a besoin de deux baleines pour tirer ce truc, avec toutes vos machines tout ça… c’était pas possible de faire autrement ?

–          Oh ça, c’est un symbole, l’architecte qui a construit cette planète Janus Cerasus a appelé ça la Raison sur la Nature. Oui, il y avait d’autres moyens et des plus simples mais que voulez vous le premier président du G.A.G tenait à marquer Mitrillion de son empreinte. Et c’était un grand amateur des créations de Cerasus.

–          La Raison sur la Nature ! Ah voilà un bon titre ! approuva Wonga.

–          Ah parce qu’il y a un président là bas aussi ?

–          Bah oui, élu tous les cinq mille ans, et si mes calculs sont bons on va arriver en pleine élection. Remarquez c’est pas plus mal, en période d’élection on écoute les doléances. Venez maintenant, il est temps de débarquer.

–          Et lui, vous ne réveillez pas ?

–          Oh non Mitrillon n’est pas une planète pour lui, trop de lois.

Ils empruntèrent un aéronef à propulsion verticale qui les expédia sans tarder dans la stratosphère de la gigantesque planète et ses 60 milliards d’habitants. En suspension dans les nuages des écrans surdimensionnés diffusaient les actualités locales à l’intention des visiteurs, Galactic Bad News avait la primeur. Jim Allbright le journaliste aux six bras riait à gorge déployée en annonçant les récents profits de D-Mart Armement depuis l’apocalypse d’Ozone. Un mal pour un bien, prétendait-il, la destruction massive ayant convaincu nombre de nouveaux clients que les bombes neutroniques de D-Mart Armement étaient fiables à 110%. Ils pénétrèrent finalement dans l’atmosphère rose, dorée et parfumée – et entièrement artificielle – de la planète. Sa surface était composée de trois continents informes au cœur desquels étaient dressées des îles parfaitement octogonales, séparées par de vastes et vigoureux océans, mais reliées au monde par de formidables ponts d’acier et de titane, arcboutés au-dessus des vagues émeraudes.

–          Qu’est-ce que c’est ? Des villes ? demanda Berthier émerveillé et qui devinait comme les autres un fourmillement continu entre les huit côtés des octogones.

–          Les trois capitales de l’univers, Zi la capitale industrielle, Crédit, la capitale économique et Paris, la capitale politique et artistique.

–          Paris ?

–          Eh oui je sais, mais après tout si la coquille d’un escargot reproduit à l’échelle près la forme de votre galaxie, fallait bien imaginer que ça arrive un jour ce genre de coïncidence.

–          Oui mais quand même Paris, répéta Berthier, ignorant l’allusion, trop flatté par l’idée. Pour une capitale politique et artistique… mazette.

–          Elle a été fondée par un français ? supposa Montcorget plus pragmatique mais pas moins ignorant de cette histoire d’escargot que Berthier.

–          Non, non, c’est la grande coïncidence de l’univers ça.

–          Les coïncidences ça existe pas, affirma Honoré Montcorget pour qui il y avait toujours une explication, une responsabilité, voir un coupable. Les coïncidences c’est ce qu’on dit quand on sait pas, martela t-il.

–          Je n’ai pas dit le contraire, mais pourtant elles sont bien là. L’ADN, l’acide desoxyribonucléique, ce qui est au cœur de toute vie prend la forme d’un huit, et bien avant cela on a donné à l’Infini le symbole d’un huit couché. Le huit qui s’écrit comme chance en chinois. Pourquoi une telle répétition   Je n’ai pas plus d’explication alors on appelle ça des coïncidences. Mais votre grand penseur relativiste Edmond Einstein ne disait-il pas qu’il ne pouvait y avoir autant de coïncidences dans l’univers sans qu’il y ait une explication ?

Indifférent à la poésie universelle, et pour autant révulsé par toute idée de relativisme, Montcorget le corrigea.

–          Albert pas Edmond.

–          Quoi ?

–          Albert Einstein, pas Edmond.

–          Ah oui, excusez mais moi les noms terriens…

–          N’empêche la capitale politique… continuait Berthier sur le même ton extasié.

Boris haussa les épaules, ne sachant quoi ajouter.

–          Oui.

Puis ils furent accueillis par un essaim d’appareils de combat de la P.I.G, section d’assaut au mufle camus, hérissés de canons à plasma, leur troupe envahissant bientôt tout l’appareil comme du lierre.

D’ailleurs non, pas « comme », c’était du lierre. Du lierre à pousse ultra accélérée qui s’infiltra absolument partout, jusque dans leurs vêtements, les palpant au passage, avant de disparaître avec un étrange bruit de bottes, des milliers de petites bottes minuscules.

–          Qu’est-ce que c’était que ça ! ? s’écria Honoré sous le choc.

–          Les troupes de combat des P.I.G.

–          La P.I.G ? Mais c’est des fontaines à eau normalement ! Non ?

–          Vous parlez de l’un de leur camouflage là. Unité 7 et 8, ceux là ont 6 générations d’avance.

–          Oui mais au moins ils sont pas armés, fit remarquer Wonga qui se souvenait encore de la première fois où il les avait vus manipuler leur étrange bras-canon.

–          C’est une façon de voir, s’ils peuvent s’infiltrer jusque dans les murs de cet appareil, imaginez ce qu’ils peuvent faire sur votre corps…

Les trois hommes échangèrent un regard effrayé, avant d’être à nouveau captivé par le spectacle qui les attendait au centre de Paris tandis qu’une voix mélodieuse s’infiltrait à son tour dans la cabine de pilotage.

–          Vous êtes autorisé à vous poser quai Alpha-740. La température extérieure est de 22° Celsius, il est 17h 10 heure locale, j’espère que vous avez passé un agréable voyage, bienvenue à Paris, planète Mitrillon.

–          22 dégrés ! Whouaou ! fit Berthier qui dès que le thermomètre parvenait à 20 sentait en lui les pulsions du printemps et les envies de vacances décharger leur flot de fantasmes érotiques et capiteux comme des décors exotiques.

Les tuyères rugirent, faisant vibrer l’engin jusqu’à ce qu’il se pose sur la carbonite lisse d’une zone d’atterrissage délimitée par trois cercles rouges lumineux d’où des batmen mécanoïdes leur faisaient des signes.

–          Et comment ça s’appelle ici ? s’exclama Berthier comme un enfant au spectacle, Charles de Gaulle ?

–          Non Ben Gourion.

–          Hein ? Encore une coïncidence ? grogna le comptable qui pour autant cette fois aurait refusé de le croire.

–          Non, construit par un martien juif. Un cousin converti.

Montcorget secoua la tête désabusé, alors c’était vrai, ils étaient partout ? Un juif martien ? ! Berthier s’interrogeait aussi.

–          Alors y a des juifs dans l’univers ?

–          Et des musulmans, et des bouddhistes… toutes les confessions que vous aviez sur terre ont tôt ou tard migré, avec l’aide ou non des Orcnos d’ailleurs. Ce martien dont je vous parle s’est laissé convertir par un Rabbis qui ne croyait pas en Dieu figurez-vous ! Mais à la Question, l’étude du Talmud et seulement ça.

Mais tout le monde se foutait de la question à vrai dire, juive ou pas. Berthier ricana pour lui-même :

–          Ben Gourion, juif de Mars…. Non mais je te jure.

Ben Gourion faisait à la fois astroport et astroPorte, les deux technologies de transport galactique cohabitaient au cœur du bâtiment central dans un ballet hallucinant de débarquement et de décollage, de Porte ouverte et de Porte fermée, des Planck ! retentissant d’un peu partout, mêlés aux hurlements des réacteurs, publicités parlantes et autres annonces aux voyageurs, le tout non pas dans une cacophonie mais dans une polyphonie musicale qui n’était pas sans rappeler quelques airs de fanfare. Les voix intervenant tel des chœurs ouvriers et les Planck ! comme des coups de tambour tribal battant le rappel. Comment était-ce possible ? Grâce à EQUALIZ-AIRMOZART 1.22Ò

–          Hein ?

–          Vous m’avez bien entendu… voyez c’est les Orcnos qui ont piqué votre Mozart, ils ont synthétisé son génie en programme, et ce que vous entendez c’est la version 1.22… heureusement d’ailleurs, sinon nos crânes exploseraient à mon avis.

–          Le bruit ?

–          Oui et la dépressurisation spatiale chaque fois qu’une porte fait Planck !

–          La quoi ?

Montcorget croisa le regard du martien. Il grommela :

–          Laissez tomber.

–          Un Planck ! Vous avez entendu un Planck ! vous ? demandait Berthier à Wonga tandis qu’ils s’enfonçaient dans la foule empressée.

Mais à mesure qu’ils avançaient le regard du réceptionniste se plissait de dégoût. Wonga n’était jamais allé ailleurs que sur Eiromage, puis brièvement dans l’espace avant déchouer au bagne. Il n’avait pas vu NewRose, où il serait probablement devenu fou, il connaissait la situation plus par oui dire qu’en l’ayant vu de ses propres yeux, il n’avait pas non plus rencontré les Régulateurs de l’univers. En fait, il ne savait pas grand chose et sa rencontre avec cette civilisation globale, universelle, hyper technologique et marchande fut frontale. S’arrêtant net sous un immense portique de bronze et de titane il contempla ébahi la flèche et le cercle qui marquait de leur sceaux l’entrée sur le territoire de Mitrillon . Déchiffrant les mots écrits au-dessous de lui sans trop savoir comment d’ailleurs, et une partie de sa cervelle se demandait s’il n’avait pas des hallucinations.

–          Paix, Fraternité et Economie de Marché ?

–          C’est la devise de la Grande Assemblée Galactique, eut le temps d’expliquer Boris avant qu’une espèce de portable avec des ailes d’oiseau-mouche ne se pointe et ne leur demande d’une voix aimable :

–          Paix, Fraternité et Economie de Marché citoyen, où puis-je vous conduire ?

–          Paix, Fraternité et Economie de Marché, nous voudrions rejoindre le Ministère de la Protection des Espèces, quel est le chemin le plus court je vous prie.

–          Je peux vous guider et ce service vous sera tarifé 2 crédits de la minute ou bien vous indiquer le chemin, ce service est gratuit. Je vends des cartes biométriques avec GPS intégré également.

–          Non merci, juste une indication, c’est tout.

Ils prirent un métrobus à propulsion neuronique, une espèce de suppositoire blanc émail qui les expédia au nord de la cité. Dans un quartier d’ambassades et de ministères divers, avec ça et là des monuments formidables, des parcs exotiques et des musées au bord desquels s’alanguissaient des véhicules de luxe comme des madones suspendues au-dessus du sol, allant et venant au rythme des grands fauves repus. Cette partie de la ville n’était évidemment pas très vivante et animée, sauf si on incluait les caméras de surveillance comme une forme de vie. Un paysage plus reposant pour les yeux si l’on peut dire, mais bien entendu pas pour Wonga qui bouillonnait intérieurement en se répétant les mêmes mots : « Paix, Fraternité et Economie de Marché ? »

Avocat accrédité, le martien n’eût aucun mal à les faire rentrer au ministère qui d’ailleurs était un endroit ouvert bien que hautement et secrètement protégé. Ce fut au bureau des plaintes proprement dit qu’ils se heurtèrent à un mur. Ou plutôt une queue. La plus invraisemblable queue que les trois êtres humains aient jamais vue de leur existence, et à vrai dire même le martien n’en revenait pas. Une queue de onze kilomètres qui serpentait dans une pièce malheureusement pas si vaste que ça avec tout au bout trois tous petits guichets dont un fermé.

–          Qu’est-ce qui se passe s’enquit Boris ahuris auprès d’un voisin.

–          Les Orcnos, ils envahissent l’espace, quelqu’un leur a donné une horloge furfurienne.

–          Quoi ? Mais c’est cataclysmique !

–          Je ne vous le fais pas dire.

Boris se tirait les oreilles.

–          Mama mia !

–          Bah quoi ? demanda Berthier.

–          Les Orcnos, partout !

–          Oui et alors ?

–          Et alors ? Les Orcnos sont des fossoyeurs ils dévorent tout ce qui est vivant, si possible avec de la viande autour et de l’intelligence dedans ! s’écria le martien. Les Orcnos dévorent, exploitent, détruisent, et ils ne respectent absolument rien sinon leur empereur et vous me dites et alors ?

–          Attendez, cette histoire d’horloge machin, intervint le comptable l’air soudain méfiant, c’est pas celle qu’on devait retrouver par hasard… vous savez celle dont vous disiez que c’était des conneries, des légendes….

Le ton pas plus que l’air ne prêtait pas à rire et d’ailleurs plus personne n’y pensait. Le martien roula des yeux effrayés.

–          Je suis désolé…

Montcorget était mauve, Berthier ne comprenait toujours rien et Wonga ruminait dans son coin, loin de tout ça.

–          Vous êtes désolé ?

Le comptable désigna la pièce d’un geste emphatique.

–          Pourquoi vous leur dites pas à tous ces trucs que vous êtes désolé…. Incompétent ! Crétin ! Imbécile ! Comédien ! Taxidermiste !

Sa voix avait enflé jusqu’au rugissement, quelques personnes, robots et machins se retournèrent, mais depuis 52 heures qu’on était là il faut avouer qu’on en avait vu d’autres. Et même la baffe qui s’en suivit ne les intéressa pas beaucoup plus. D’autant que le martien, plus rapide, avait évité la main.

–          Dites donc ! Vous aussi vous faites des erreurs !

–          Ouais et l’une d’entre elles est devant moi, rétorqua le comptable avant de bousculer tout le monde et de sortir de la pièce.

Mais où est-ce qu’il allait aller maintenant ? Il réfléchit quelques instants avant que la réflexion laisse place au souvenir de sa morsure. Oui, elle, sa morsure : Lubna. Celle qui aujourd’hui, il ne l’avait pas oublié, tournait dans des films pour adulte. Comment, pourquoi ? Ça l’écœurait, même s’il n’avait jamais eu d’avis particulier sur les femmes, peu concerné qu’il était jusqu’ici, il se demandait si les autres n’avaient pas raison : toutes des salopes alors ? Il fallait qu’il sache, car incidemment, sans trop savoir pourquoi il n’arrivait pas à y croire. Maman par exemple, dit-il tout haut avant que Moïse Wonga ne le bouscule à son tour.

–          J’en ai assez vu ! Je refuse de participer à cette mascarade ! A bas le capital !

Montcorget le regarda s’éloigner, haussa les épaules et s’en fut de son côté.

–          Mais où est-ce qui vont tous ! s’écria Boris en sortant à leur suite, suivi de Berthier pas moins surpris.

–          Cher ami ! s’exclama un genre de poulpe en venant à leur rencontre dans un bruissement de soie.

–          Ethnor ! Mon ami ! fit en retour le martien oubliant d’un coup Berthier et les deux autres.

La méduse et la souris verte s’embrassèrent. Plus tard Boris expliqua à Berthier qui était son ami, un puissant marchand qui avait ses entrées dans de nombreux ministères.

–          Ethnor va nous aider, je m’occupe de tout, vous ne vous occupez de rien, assura le gremlins from Mars, sans prendre l’accent – et ici l’auteur se dit qu’il va perdre une partie de ses lecteurs, mais il s’en fout, il aime les mecs qui mettent la main à la poche.

Pas le genre de phrase qu’il fallait répéter deux fois à François Berthier.