Planck ! 35

Comme on l’a vu jusqu’à présent Honoré Montcorget n’avait jamais été qu’un explorateur contraint. Mais l’amour donne des ailes n’est-ce pas. Une sensation bien étrange d’ailleurs pour qui n’avait jamais connu, même jusqu’ici, qu’une vie à peu près bornée par son propre mépris du bazar universel. Voilà qu’il se sentait libre. Et la liberté donne le vertige pour qui ne l’a jamais connu. Honoré Montcorget commença donc par errer sans but dans le quartier des ambassades et des ministères avant d’être naturellement attiré vers un parc en accord avec ses aspirations romantiques. Etait-ce la courbe des arbres, la magnificence et la couleur de leurs fruits, était-ce le parfum citronné et vert qui accompagnait sa promenade à travers ce parc, ou le chant des oiseaux et des fontaines à l’eau cristalline, qui lui donna sa première et véritable impulsion d’homme libre ? Peut-être. Ou bien était-ce le sourire que lui fit le machin sur son chemin et qu’il trouva étrangement beau ? Ou encore la vue du long cou gracieux d’un authentique diplodocus broutant paisiblement au milieu d’un lac ? Sans doute tout ça en même temps. En sortant du parc Honoré Montcorget, bientôt la soixantaine avait compris qu’il se fichait de retrouver Bondy si c’était sans sa Lubna. Se fichait de la lucarne et de son travail de comptable si c’était sans sa femme ! Se fichait de tout et de tous, comme il l’avait toujours fait, moins une : Elle, son manque, sa douleur. L’usage du possessif à l’endroit de Lubna, il ne se l’expliquait pas, ça le stupéfiait même. Pas en soi justement mais parce que plus il y pensait, plus ça lui semblait évident. Même s’il n’avait jamais réellement consommé. Et cette évidence, il ne se l’expliquait pas, elle l’estomaquait, tout comme le souvenir précis de la jeune femme. Une seule chose était certaine, Lubna avait la réponse à ses interrogations.

Armé de cette seule certitude Honoré Montcorget ne tomba pas plus en pamoison qu’il ne l’était déjà, parfaitement conscient de la souffrance qu’il allait endurer à l’avenir. Plus que de l’expérience c’était de l’instinct. Et comme tel il ne se lança pas complètement au hasard dans sa nouvelle quête, mais bien en réfléchissant comme il l’avait toujours fait, en comptable : un plus un égale deux, et merde au reste !

a)       Lubna est une actrice de film X et les films X c’est normal dans l’univers visiblement.

+

b)       Les acteurs et les actrices ça va à des Festivals, genre Festival de Conne.

+

c)       Ici on était dans la capital politique et artistique de l’univers… Paris ? –Paris ?… Montcorget non plus n’en revenait toujours pas, mais il s’était abstenu de tout commentaire, ça valait mieux pour tout le monde.

=

d)       Se renseigner sur l’endroit où pourrait avoir lieu ce genre de manifestation, s’y rendre, attendre après elle, et…

 

Et ensuite ? Il n’en savait rien donc, elle seule avait la réponse à sa quête, car elle était sa quête. Toute autre considération sortie de cette simple addition était superflue. Auprès de qui se renseigner ? Qu’importe, au premier truc venu.

–          Eh toi y’a un festival du cinéma dans cette ville ?

Quelques passants le regardèrent indécis, fallait-il appeler la police, un homme qui parlait à une caméra de surveillance était-ce dangereux ?

–          Saloperie ! maugréa Montcorget en reprenant son chemin, réitérant sa question, vingt mètres plus loin auprès d’une borne d’alarme. Puis, comme il vit un bouton, instinctivement, il appuya dessus, faisant apparaître de tous les coins une horde de P.I.G, ici en version mécha de 2 m et 5 tonnes, convertible en canapé ou en voiture – Simone !- parfaitement en conformité avec les nécessités et la logistique en place.

–          Euh… fit Montcorget avant de détaler comme un dératé.

Une chance pour lui, diplomatie, sécurité et technologie oblige, dans cette partie de la ville, les engins à mitrailleuse turbo nucléaire étaient programmés pour scanner avant de tirer. L’élite de la protection rapprochée se contenta simplement de lancer un mouchard à ses trousses. Le mouchard le suivit tout du long de sa course vers le bonheur, signalant sa position et chacune de ses infractions, aussi menues fussent-elles, aux autorités compétentes des quartiers qu’il traversa. Essoufflé, il s’arrêta devant ce qui avait les apparences d’un magasin pour dame –quelque chose de féminin dans d’étranges combinaisons à sept bras – avant de repartir d’un pas prudent mais méfiant pour tout ce qui ne bougeait pas et avait l’air de machine. Il évita donc soigneusement trois bornes automatiques qui étaient précisément programmées pour lui indiquer le chemin avant d’agresser verbalement une étoile de mer de sept mètres, mais translucide. Elle ne comprenait pas l’humain et leur seule vue la répugnait. Elle le repoussa violemment sur ce qui tenait lieu de chaussée, le comptable rebondit contre le capot d’une turbo-camionnette et s’écrasa à demi-inconscient sur l’asphalte jaune banane.

–          Tu v te fling t ou koi ? Ça v ou koi ?

Honoré ouvrit les yeux et considéra le visage penché sur lui. Elle était jolie, vingt ans tout au plus, et humaine. Une jeune asiatique avec une casquette jaune barrée d’une inscription en alphabet thaïe vert, un énorme casque audio autour du cou en plus d’une large écharpe en coton mauve, et vêtue d’une doudoune blindée gris métal. Elle ressemblait à un manga elle parlait en argot texto.

–          Euh…

Elle lui tendit la main pour l’aider à se relever, elle portait des mitaines en Kevlar et Nylon noires et bleues, il remarqua les bottes à bouts ferrés, semelles compensées de huit centimètres qui devaient peser des tonnes. Oui, vraiment un manga, même s’il n’avait en réalité aucune idée de ce à quoi pouvait ressembler un dessin animé japonais, il lui suffisait de regarder une fille comme ça pour penser que c’était ça les mangas.

–          C’est cette étoile de mer euh…

L’étoile en question avait disparu dans un magasin, scandalisée.

–          O ta kozé a cet bourj ? We t tr tr ouf oit.

La gosse se marra.

–          Tu kapt keud hein …. ? Allez v, suis-moi.

Ça il l’avait capté, il la suivit sans ronchonner après s’être assuré qu’il n’avait rien de cassé. Ils montèrent à bord de la turbo-camionnette, elle lui tendit une poignée de main énergique et se présenta :

–          Kobé.

–          Euh… enchanté.

–          Non c’est mon nom.

–          Ah oui j’avais compris… euh Honoré…

–          T’es honoré ? Pourquoi tu dis ça ? Parce que j’ai l’air d’une japonaise ?

–          Euh mais non, mais non…

–          Je suis pas japonaise !

–          Non, non j’ai pas dit ça !

Pourquoi elle s’énervait comme ça ?

–          Honoré c’est mon nom, comme vous c’est Kobé, Honoré Montcorget.

–          Honorémontcorget ou Honoré Montcorget ?

–          C’est quoi la différence ?

–          T’es biologique ou artificiel ?

–          Euh… entièrement naturel, pur terrien.

Elle hocha la tête, comme une approbation.

–          Tu sais que les humains on vaut plus rien aujourd’hui ? Les cours se sont effondrés il paraît.

–          Ah oui ?

Il s’en fichait complètement.

–          Tant mieux remarque, j’en avais marre qu’on essaye de m’acheter ou de m’enlever pour ma viande.

–          Les Orcnos ?

–          S’il n’y avait qu’eux…. Tu savais que sur terre les Grecs qui ont rencontré ces bestiaux on fait une faute de prononciation, les Kronos ils les appelaient. Ça explique bien des choses hein… le Temps ! Tu parles ! Ils nous bouffent oui. On a jamais pensé à ça hein, si tous les virus, toutes les folies n’appartenaient pas à la même bande… à qui profite vraiment le Crime.

C’était une façon de voir mais ça ne l’intéressait pas plus que ça, il demanda distraitement :

–          Vous n’êtes pas terrienne ?

–          Non Ozonienne de Marovie du sud…. Enfin quand ça existait encore.

–          Ah.

Montcorget se sentit idiot. Sentiment rarissime chez lui, ou peut-être était-ce qu’il changeait un peu.

–          Tu peux me dire tu si tu veux.

–          Hein quoi ?

Il pensait à Lubna.

–          A quoi tu penses ?

–          Euh… à rien, à rien… Dites, y’a un festival de cinéma dans cette ville ?

–          Cinéma ? J’appellerais pas ça comme ça moi, mais bon, oui pourquoi ? C’est à ça que tu penses ?

–          Oui.

–          Bon on descend là, fit-elle sèchement en immobilisant la camionnette.

Il sursauta.

–          Mais qu’est-ce que j’ai dit ?

–          Beuh flippe pas ! suis-moi c’est tout, j’ai fini ma journée, je rentre chez wam !

Montcorget regarda le décor autour d’eux, stupéfiant comment d’un quartier à l’autre cette ville pouvait changer, comme à NewRose, encore des histoires de domotique ? Non, la ville avait juste l’air en travaux perpétuels.

–          Chez qui ?

–          Oh la, la les ieuv.

Montcorget lui accorda un regard un brin vexé, sentant bien, même s’il n’avait rien compris que ce n’était pas un compliment.

–          Pour une onusienne vous parlez drôlement comme une terrienne.

Et dans sa bouche ça ne sonnait pas comme un compliment non plus.

–          Pas onusienne, ozonienne, de la planète Ozone. Jamais entendu parler ?

–          Non.

–          Bah merde alors, le plus grand génocide de l’histoire humaine dans l’univers et rien… pas la moindre idée ?

Il fit signe que non et la suivit dehors.

–          Merde t’étais où ces dernières semaines, dans une autre dimension ? s’exclama t-elle en sautant du lourd véhicule.

Bizarrement pour sa nature, Montcorget réfléchit à la question, et pas moins bizarrement répondit :

–          En quelque sorte oui.

Mais peut-être que ce n’était pas si bizarre finalement pour quelqu’un à qui la vie semblait dire : la chance aux audacieux. Pour une fois il voyait l’aventure d’un bon œil. Cette jeune femme, avec son mauvais caractère, le rassurait. On pouvait faire confiance à un mauvais caractère, c’était un signe d’exigence. C’était l’idée qu’il se faisait du sien en tout cas.

–          C’est marrant quand même avec vous autres, nous on a toujours entendu parler de vous, mais les terriens, même quand on disparaît presque tous vous le savez même pas.

Le comptable ne sut quoi répondre à cela.

–          Remarque bon, vous aussi z’avez disparu on va pas se chouiner pour aç ! sourit-elle, changeant à nouveau d’humeur comme de chemise. Allé ienv le ieuv je te paye un bock en souvenir de nos planètes. Après on ira chez wam.

En fait de bar il s’agissait d’un abreuvoir à alcool au pied d’une barre de 2.000 mètres de large sur 700 de haut de béton et de polymère, peuplée d’ours bruns, où ce qui en avait plus ou moins l’apparence, de tronches de mollusque –deux moules, une huître, et trois clams-  semi-pieuvres, tripodes, bipèdes et des singes, gorilles, orang-outans, gibbons, chimpanzés, occupés à ricaner entre eux. Instinctivement Montcorget pénétra dans l’établissement en sentant que la chance allait tourner en leur défaveur. Qu’est-ce qu’une fille comme elle allait faire dans un endroit pareil ?

–          Tu v boir koi ? lui demanda t-elle quand ils eurent atteint le comptoir, constitué d’un long dragon en jade rouge sinuant entre les verres.

–          Hein ?

–          Rhooo les ieuv !Tu veux boire quoi ?

–          Euh… je sais pas, un jus d’orange ?

–          Ici à part la bière au cannabis tu trouveras rien de doux, y’a que de l’alcool fort ici, comprendo compagneros ?

–          Euh oui, oui…

–          Et évite de dire ce genre de chose tout haut ici, ou tu vas te faire châtrer, ajouta une voix sinistre derrière lui. Un gorille à dos argenté avec un micro planté dans la gorge.

–          Je vous demande pardon ? fit le comptable avant de reculer effrayé.

Le gorille eut un mauvais sourire pour la jeune femme.

–          Alors ma poulette on se promène avec son vieux ? y te paye bien au moins salope ?

–          Va chier connard.

–          Euh Kobé je ne crois pas que ça soit une bonne idée… on a les mêmes chez nous, ou presque et ….

La jeune femme lui cloua dans les pupilles des yeux fendus et froids comme ceux du serpent, lui imposant le silence.

–          Ah ouais ? Bin chez moi aussi, y’avait… ou presque.

Elle allait ajouter quelque chose pour le gorille toujours hilare quand elle sentit une main simiesque lui empoigner le cul. S’en fut trop pour elle. Balançant brusquement son corps d’avant en arrière, elle frappa le gorille à la cheville de la pointe de sa botte, et du coude la tronche non moins hilare de l’orang-outan derrière, type singe Alpha. Puis dans un effet de contre balancement aussi rapide que sec, assurait un direct en plein dans la gorge du gorille, et un coup de pied arrière dans le genou gauche de l’orang-outan. Le micro traversa la gorge et les vertèbres comme une balle de gros calibre, le genou ploya dans un craquement plaintif. Puis d’un geste enroulé elle obligea le comptable à s’aplatir tandis que d’un ciseau gracieux elle explosait la nuque d’une lourde guenon armée de deux Flingos Triple VÔ de chez Wa-Wa Industry, prête à faire feu. Qu’est-ce que c’était que cette fille ?

–          Je suis agent de sécurité, je participe à la protection de certaines manifestations, et certaines stars aussi. Tu as de la chance toi que je t’ai renversé finalement. Je t’aurais des places pour le prochain festival, expliqua t-elle en se marrant tandis qu’ils fichaient le camp en courant.

Il ne voyait pas ce qu’il y avait de drôle là dedans.

–          Merci, trouva t-il quand même le moyen de dire.

–          De rien.

Elle lui fit signe de la suivre dans la cage d’escalier deux rues plus loin.

–          Je peux vous… te demander quelque chose ? demanda Montcorget en s’arrêtant pour souffler.

–          Oui vas-y quoi ?

–          Alors c’est vrai qu’en Asie vous faites tous des arts martiaux ?

Montcorget curieux ? Montcorget s’intéressant à autre chose qu’à son petit univers ? Incidemment il faut sans doute croire que l’amour agissait sur tout le monde de la même manière, il vous changeait même l’exception, et dans les règles.

–          D’abord je ne suis pas asiatique mais sud-marovienne je te l’ai déjà dit ! Ensuite j’ai une question à te poser tu as déjà vu des nègres toi ?

–          Euh… oui, répondit Montcorget soudain surpris de trouver un pareil mot dans pareille bouche. La bouche de la jeunesse et de la fraîcheur, même s’il remarquait maintenant le nez cassé et la petite cicatrice blanche qui barrait la finesse de sa lèvre inférieure.

–          Et ils savaient tous danser ? Ils avaient tous un gros zizi ?

Cela avait été dit sur un tel ton qu’il comprit que ce n’était pas la peine qu’il précise qu’il n’en savait guère sur  l’un  et pas beaucoup vu de l’autre. Il la suivit jusqu’à un ascenseur de service qui les déboula sept cent étages plus haut, appartement A-3654211-BL

–          Désolé.

–          T’es toujours aussi con papa ou tu le fais exprès ? s’emporta t-elle à nouveau.

–          Je le fais pas exprès, avoua Montcorget à sa propre surprise. Du coup elle rigola.

–          Au moins t’es franco toi, j’aime ça. Pour te dire la vérité papa, chez nous, dans ma famille, les arts martiaux, c’est une tradition. Mon style s’appelle le style du Singe-Araignée. Avec ces bottes c’est terrible ! Tu sais combien elles pèsent chacune ?

–          Non ?

–          Huit kiles !

Montcorget n’osa pas demander ce que c’était que des « kiles » mais en déduisit que c’était une abréviation pour kilo.

–          Bon, un jour faudra que je les arrache parce que je vais me niquer le dos à me tirer sur les lombaires comme ça, et j’ai pas envie qu’on m’fasse des implants dans la colonne, mais bon je fais ça tant que j’ai vingt piges, après j’ouvrirais ma propre boîte de sécu et je gagnerais plein de C.

–          Plein de quoi ?

–          De C, de crédits.

–          Ah oui, d’argent c’est ça ?

La seule fenêtre de l’appartement donnait sur une sombre, étroite et interminable cour intérieure qui résonnaient des appareils ménagers et des conversations dans toutes les langues de l’univers. Comme elle lui expliqua, c’était très cher de se loger ici, ici aussi devrait-on dire contenu du nom de la cité, et elle n’avait pas les moyens de se payer mieux. Restaient les murs polymorphes qui changeaient de couleur ou de paysage à mesure de ses humeurs –ici rouge pétard à cause de la bagarre- Elle ouvrit son blouson et découvrit un torse nu à l’exception d’un débardeur kaki masquant à peine une paire de seins fermes et magnifiques comme… comme… Montcorget n’avait pas les mots, il en perdait un peu son latin, et détourna vivement la tête avec une gaule d’enfer. Qu’est-ce qui lui prenait ? Serait-il en train de devenir une Bête Lubrique ! Toujours à l’affût d’une… d’une… d’un sexe ! Mon Dieu, pourvu que non ! Il avait passé l’âge quand même ! s’exclamait sa conscience scandalisée. La jeune fille se marra en douce.

–          Panique papa, j’ai l’habitude, j’ai trois frères.

–          Mais non, mais non.

Elle lui mit la main sur l’épaule, maternelle. Ce qui le fit sursauter

–          Tu sais, c’est normal de bander, même à ton âge. Elle se marra à nouveau avant de s’écarter de lui et d’allumer ses murs sur GBN.

–          And now sport.

Un androïde hystérique se mit à commenter les derniers matches les plus désastreux de heavy krush et autre rollerball, rumble fight, cage fight, dog fight, etc fight… et bien évidemment de football, toujours cette histoire d’escargot, d’ADN et de coïncidence relativiste ? Sans doute, peut-être… à ce stade Montcorget ne se posait plus de question, il avait juste peur de succomber à cette chère là –non ce n’est pas une faute d’orthographe, mécréants !- Et il s’en voulait. Lubna n’était-elle pas la seule ? l’Unique ? Sa Princesse ? Celle que tous les hommes, sauf lui jusqu’à présent avait cherché un jour ? Sa femelle ? Novice de l’amour il ignorait qu’il pouvait toujours y en avoir plusieurs et qu’on était jamais à l’abri de confondre le désir avec l’amour. Surtout quand on avait eu que deux expériences sexuelles en près de soixante ans. Et l’idée de penser à une autre femme qu’à sa femme le faisait paniquer sur son compte. Quand bien même Lubna ne l’était encore que virtuellement.

–          Tu fumes ?

–          Je quoi ?… euh non je ne fume pas.

–          Remarque je m’en doutais que tu répondrais ça, répondit-elle en se roulant aussi tôt un gros joint.

–          Oui, moi aussi je me doutais que tu ferais ça…

Elle rigola, gamine, et tira une grande bouffée de son espèce de cigare conique avant de couper le son du commentateur et de brancher de la musique technoïde qui rappela soudain à Honoré dans quel monde désastreux il vivait toujours.

 

Heureusement son cauchemar ne dura pas longtemps, d’une part parce que la jeune fille était souvent dehors et qu’elle préférait le laisser derrière elle compte tenu de son travail, d’autre part parce que deux jours plus tard elle le conduisait à la soirée de la nouvelle vedette du show biz sportif : Alias Strange.

–          Mais je m’en fiche moi des sportifs, c’est le cinéma qui m’intéresse ! protesta t-il quand elle lui tendit un carton holographique.

–          D’abord le cinéma ça existe pas ici, ensuite si tu veux voir des vedettes tu seras aussi bien là bas.

–          Mais non ! Je ne veux pas voir des vedettes, je veux voir… euh…

Il s’était tû sur ses motifs deux jours durant, impossible de lui faire desserrer les dents à ce sujet. C’était pas maintenant que ça allait commencer.

–          Wé, wé, et ma chatte c’est du beurre ? se moqua Kobé.

Il vira rouge puis mauve puis bleu, avant de retomber à une température à peu près normale et n’ose plus rien ajouter. Très bien, on irait voir cet Alias machin.

Autant dire que considérant le nombre de L ils étaient l’un et l’autre très attendus à ladite manifestation où la jeune fille avait ses entrées en tant que membre de la sécurité. Autant dire que considérant son attente et son impatience à retrouver Lubna, quand cela se produisit effectivement, il ne fut pas le dernier des admirateurs à tenter de se jeter sur elle. Autant dire bref, que le moment tant attendu ne se passa évidemment pas comme il l’avait espéré, au point même de rester invisible à son amour.

–          LUBNA ! LUBNA ! braillait Honoré avec les autres, noyé dans la nasse des hypnotisés.

Si noyé qu’en fait il ne la vit pas non plus, se contentant d’hurler avec les autres.

Et l’émeute fut telle que la jeune femme –accessoirement défoncée jusqu’aux yeux, la vie des stars donc…- faillit en mourir sous la pression de ses propres gardes méchas…. Qui soudain écartèrent tout le monde avec toute la force de leur muscles mécaniques, et l’emportèrent avec eux courant on ne sait où, Lubna sous le bras comme un jouet dérobé, Kobé et Montcorget à leurs basques.

–          Eh le vieux ! Où tu vas ! ?

–          LUBNA ! LUBNA !

–          POLICE INTER GALACTIC, IMMOBILISEZ-VOUS IMMEDIATEMENT OU NOUS TIRONS.

D’un coup de pied retourné elle arracha la tête d’un androïde, avant que des lierres ne fondent sur eux et ne les plaquent au sol.

–          VOUS ÊTES EN ETAT D’ARRESTATION ! VOUS AVEZ ENFREINT 8 ARTICLES DE LOI, VOUS N’ËTES PLUS AUTORISES A RESIDER A MITRILLON. EN ATTENDANT LE BANISSEMENT VOUS SEREZ CONDUITS DANS UN CENTRE DE RETENTION ALPHA. BONNE JOURNEE.

Et sur ce les lierres les jetèrent dans un panier à salade où les attendaient des Gueules de Monstres.

–          Qu’est-ce qui nous arrive ? Qu’est-ce qu’ils vont nous faire ? piaula Montcorget qui cinq minutes auparavant s’était senti tout le courage du monde.

–          Merde, t’avais sans doute un mouchard…

–          Un quoi ?

–          Une saloperie qui te suit partout, sinon comment y sauraient qu’on a enfreint huit lois de cette ville.

–          Mais alors Lubna…

–          La fille que les méchas ont enlevée ? Bah quoi ? Toi aussi tu veux la sauter ? Dis donc les mecs en ce moment y’en a qu’une qui vous obsède… Et alors ?

–          Non je la connais… c’est euh… c’est une… elle est venue avec nous.

–          Nous ?

Alors seulement il raconta, mais refusa toujours de dire pourquoi il la voulait elle tout particulièrement, pourquoi il croyait qu’elle lui était destinée, elle avant aucune autre. Il avait peur qu’elle se moque de lui.

–          Bah désolée mon pote parce que là tout ce que je peux te dire c’est que là on va dans un centre Alpha. Les femmes d’un côté, les hommes de l’autre, loi Wa-Wa oblige.

–          Wawa ?

Elle fit un signe en direction du petit hologramme qu’une des Gueules de Monstres avait sur le cœur.

–          Nestor Wa-Wa, le ministre de l’intérieur, qui se présente aux élections. Il est musicien aussi. C’est pas mal ce qu’il fait d’ailleurs. Enfin ça plaît aux jeunes, ajouta t-elle comme si elle n’en était pas une.

Il avait une tête d’humain, du moins en apparence, son sourire était un peu plus grand, un peu plus carnassier qu’un politicien humain, son regard plus perçant et chargé de charme. Cette tête lui rappelait d’ailleurs quelqu’un de chez eux sur terre, mais il ne se souvenait plus qui et il était moins… moins quoi ? Moins tout. Son souvenir était une version miniature de cette enseigne lumineuse là.

–          C’est lui qui a fait voter la loi Alpha sur les centres de rétention. Interdite en ville mais autorisée sur certaines parties des trois continents. On va être parqué dans le tiers monde si tu préfères. Comme y disent : Bonne journée…

Honoré Montcorget regarda ses genoux et grinça des dents, se jurant pour lui-même : Je te retrouverais chérie, je te retrouverais !

 

 

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