Planck ! 33

Comment s’évader de l’enfer ? Foutre le camp d’une des pires prisons de tous les systèmes solaires réunis ? Faire confiance à son copain mais néanmoins client, le très nocif  Krome, avait dit Boris. Et quand on a installé son bureau dans la tête de son client, il y des chances qu’on sache de quoi on parle. Au 797ème jour de l’année, alors que les tempêtes en surface cessaient pour trois petites journées d’accalmie, une barge venait ravitailler le bagne en eau potable et nourriture de synthèse.

Cela arriva exactement deux semaines après leur arrivée, deux semaines pendant lesquelles Berthier se retrouva à extraire du carbone à coups d’excavatrice nucléaire, le corps fixé à une machine lourde et particulièrement bruyante, au fin fond d’un boyaux sombre, humide et chaud comme une coloscopie. Tandis que la constitution chétive de Montcorget l’avait naturellement assigné au triage des cailloux. Activité qui n’était pas sans lui évoquer son métier de comptable et dont il s’acquittait de mauvaise grâce, certes, mais non sans une certaine satisfaction. Au moins ne pensait-il à rien, ou presque et le gros des emmerdes était pour ce con. Car on ne pense jamais à rien, surtout pas si, bien malgré soi, un prénom et le souvenir d’un visage vous flotte dans la tête et dans le cœur. Oui, bien malgré lui car s’il avait pu Montcorget aurait giflé ce souvenir comme il l’avait fait avec Berthier, importuné qu’il était et surtout handicapé par cette nouvelle sensation que tant d’autres recherchaient désespérément. Le comptable n’avait jamais rien recherché, désespérément ou pas – à part les justificatifs des notes de frais des commerciaux, mais c’est un autre sujet – et surtout pas le moindre sentiment, qu’il soitt voué au désespoir ou pas. Montcorget se méfiait des émotions, des siennes comme celles des autres, ça perturbait sa conviction du monde, à savoir qu’il ne fallait surtout se mêler de rien. Et par conséquent, il triait en maudissant. En maudissant ce jour où il était monté dans les bureaux de la direction sans se méfier, en maudissant l’île natale de celle qui occupait le fond de sa pensée. Maudissait de ne pas être né poisson rouge pour pouvoir en 5 secondes oublier qu’il venait de faire le tour de son bocal sans jamais rien rencontrer sinon un bateau en plâtre et sa propre queue. Et par-dessus tout c’est lui qu’il haïssait d’être tombé, sans même y prêter gare, dans le piège le plus évident qu’il soit, celui de l’amour. Rien que l’évocation de ce mot l’avait jusqu’ici écœuré. Piège à imbécile, il en avait la certitude, car l’amour était une invention des têtes creuses, un bon moyen pour la lucarne de revendre des chansons sirupeuses, des films et des séries idiotes à base de rebondissement à quatre sous. L’amour ça n’existait pas ! Et puis d’abord il y avait cet adage : « quand on aime on ne compte pas » et Honoré se méfiait des choses qui ne se comptaient pas. Ne pas compter c’était à fortiori gaspiller et il avait horreur de gaspiller, qui plus est un si maigre potentiel d’émotion. Mais l’opportunité de piquer du fric à la D-Mart faisait suffisamment saliver Krome pour que sa détermination à s’évader soit sans limite et conséquemment que les sentiments de Montcorget ne reviennent bientôt à de meilleurs dispositions. A savoir que quand même, sans tout ça, il ne l’aurait jamais connu… et le reste non plus. Car, il ne voulait pas encore se l’avouer, surtout pas même, mais aussi incroyable que ça puisse paraître, il commençait, en dépit de tout, à aimer quelque chose : l’aventure…

 

La sécurité du bagne était quasiment automatisée. Des caméras thermiques dans tous les coins, des capteurs de mouvement dans les zones à risque, des mitrailleuses pointées sur les ouvriers qui se déclenchaient à la moindre tentative de pause non autorisée et les gologos pour réguler la surpopulation. Seul un poste de sécurité tenu par cinq machins, comme aurait dit Montcorget, assurait la maintenance. Cinq Beltaros sous payés, saouls du soir au matin, dirigés par ce genre d’individu qui ne connaît qu’une seule tonalité de voix : la gueulante. Et bien entendu, cinq personnages beaucoup trop confiants dans leur système de sécurité. D’ailleurs la preuve qu’on pouvait lui faire confiance à ce système, Krome ne s’était toujours pas évadé après 450 jours de prison. Aussi quand la barge se présenta, ils ne firent pas plus preuve de zèle que d’habitude, s’en remettant tout entier à l’appareillage électronique qui surveillait le quai de débarquement. Evidemment, il ne s’attendait pas à voir Krome débouler dans leur cagibi avec deux mitrailleuses automatiques dans chaque main et un sourire fendu jusqu’aux oreilles. Ils ne pouvaient évidemment pas s’imaginer que si le bandit ne s’était jusqu’ici pas évadé c’était uniquement par manque de motivation, n’ayant jusqu’à sa rencontre avec les terriens, aucune affaire en vue. Les coups de feu déclenchèrent immédiatement l’hallali.  Tout ceux des prisonniers qui avaient un compte à régler, le réglèrent dans la foulée, quant aux autres, ceux qui avaient compris qu’il y avait mieux à faire que de se mêler de vieilles querelles de cellule, ils se précipitèrent vers le quai, où les attendait un Krome aux yeux charognards, bien déterminé à ne laisser personne entrer dans la barge, sinon ses nouveaux compagnons.

Ici l’on pourrait se demander comment un seul individu peut réussir à tenir tête à trois cent autres, tous aussi déterminés à foutre le camp. Eh bien sans doute faut-il avoir deux mitrailleuses lourdes dans les mains, faire deux mètres dix pour cent soixante dix kilos de muscles et de gros os, et ce genre de regard à intimider un fauve en rut. Peut-être… ou bien il suffit d’avoir un avocat dans l’oreille. Car voyez-vous ce n’est pas par hasard si dans les milieux interlopes de la voyoucratie extra terrestre – ou pas – on surnommait les avocats, les bavards.

–          Laisse-nous passer Krome, tu pourras pas tous nous tuer et tu le sais bien, menaça le leader de la bande, un Ikarios au visage tailladé.

Dix minutes plus tard pas un coup de feu n’avait été tiré et tout le monde ou à peu près commençait à avoir un début de migraine. On aurait bien fait taire le bavard, mais d’une part il était sous la protection de deux pétoires de compétition chargées jusqu’à la gueule, d’autre part sa rhétorique avec quelque chose d’hypnotique qui immobilisait toute hostilité. Au bout d’un quart d’heure on le leur aurait demandé, ils se seraient cotisés pour financer le voyage. Et tandis qu’il argumentait, Montcorget, Wonga et Berthier s’enfilaient en douce dans l’appareil. Quand celui-ci fini par s’envoler l’un des prisonniers demanda à l’Ikarios :

–          J’ai comme l’impression qu’on s’est fait avoir non ?

–          C’est pas grave, il n’ira pas loin, les P.I.G, les M.E.U.R.T.R.E, sans compter les chasseurs de prime, finalement je préfère pas être avec lui, Krome porte malheur.

 

La barge ressemblait basiquement à une grosse boîte à savon en acier et plastique. Prévue pour ne transporter, rarement, que quelque voyageur, elle était entièrement automatisée, sous vide, programmée pour retourner seule à son point de départ, et encombrée de matériel. La première action de Krome fut donc de la débarrasser de son contenu dans l’atmosphère de la planète et d’ouvrir les bonbonnes d’oxygène pour que tout le monde puisse survivre au voyage vers la base de ravitaillement de Vladitchask, un million d’années-lumière d’ici. Comme la barge n’abritait que très rarement des voyageurs, il n’y avait ici ni moteur à hypervitesse, ni caisson, et à vrai dire pas la moindre distraction sinon un jeu beltarosien de 82 cartes écornées et de vieux cahiers de mots croisés beltarosiens eux-mêmes déjà à moitié remplis. En conséquence de quoi le voyage allait durer 15 jours. 15 jours dans une boîte à savon en compagnie d’un comptable, d’un commercial, d’un marxiste, d’un avocat et d’un bandit furieux ; une certaine idée de l’enfer. C’est pourquoi nous épargnerons au lecteur l’essentiel de l’expérience et nous nous contenterons de rapporter cette conversation qui eut lieu lors d’une énième dispute entre Wonga et ses deux compagnons d’infortune à propos du capital alors que Krome avait menacé de balancer tout le monde dans l’espace si on continuait sur cette voie.

–          Moi je serais vous je l’écouterais, s’il fait pas ça il va vous bouffer, la nourriture de synthèse, le prom, c’est pas sa tasse de gnoul si j’ose dire.

–          … N’empêche, la propriété c’est du vol, grommela en retour Wonga qui tout fanatique qu’il était ne voulait pas en démordre.

–          C’est un point de vue qui se défend, enfin surtout quand on est propriétaire de rien, rétorqua Boris.

–          Absolument ! approuva Berthier pour qui les théories marxistes, ou du moins ce qu’il en comprenait était une ineptie, un accident de l’histoire et avait toujours trouvé aberrant l’idée qu’on puisse obliger quelqu’un à partager quoique ce soit avec des gens qu’on connaissait même pas.

–          Personne n’était propriétaire de la Terre, n’empêche vous l’avez vendue !

–          Vous allez pas recommencer ! C’était une arnaque.

–          D’un point de vue technique ce n’est pas le cas, contra Boris. Si j’ai bien compris on vous a fait signer un contrat type Alpha-502, mais vous n’en avez pas lu le contenu et ça c’est votre problème.

–          Ah oui, et comment on aurait pu le savoir ? s’emporta Montcorget. C’était censé être un contrat pour la construction de cette stupide académie, par pour détruire la terre !

–          Oui, déjà que les histoires d’extra terrestres sur terre… bin justement c’était des histoires, approuva Berthier

–          Pas des histoires messieurs, une question de perception seulement, quand le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt disait un de vos penseurs.

–          Vous nous traitez d’imbécile ? s’insurgea Wonga.

–          De naïf plutôt. D’après ce que je sais de votre planète vous avez passé des centaines d’années à vous disputer sur des théories et quand quelqu’un venait faire la preuve de l’une d’entre elles, tous les autres ou presque s’ingéniaient à démontrer qu’il avait tort. Par exemple saviez-vous qu’un de vos plus grands primatologues fut longuement ridiculisé dans ses études parce qu’au lieu de numéroter les chimpanzés qu’elle étudiait elle leur donnait des prénoms ? Votre problème c’est ce que vous considérez ou non comme orthodoxe et impossible de sortir de ça.

–          Il faut bien donner un cadre ! protesta Wonga qui, influencé par ceux qui l’avait dressé, vénérait tout comme Montcorget les choses bien rangées et soigneusement hiérarchisées.

–          Et voyez où vous en êtes, rétorqua l’avocat. Au fin fond de l’espace dans une barge de ravitaillement en compagnie d’un bandit de l’espace et de son avocat. Alors de quel cadre vous parlez ?

Il y eut un long silence pensif, Boris n’avait pas tort, ils étaient bien obligés de l’admettre. Depuis la fameuse cérémonie de la signature rien de ce qu’ils avaient connu sur terre ou presque n’avait plus de sens. A part peut-être que l’univers ressemblait à ce que le libéralisme terrien pouvait produire de pire mais dans l’espace… et à vrai dire, même pour Montcorget cette idée était abominable. Car comme tout le monde, le comptable s’était toujours dit que quelque part, ailleurs, il devait bien avoir un monde moins régi par la stupidité marchande. Sa vague éducation religieuse peut-être. Mais non, pire, l’univers tout entier semblait fonctionner selon les principes édictés par les Rockfeller et autres Bill Gates, une véritable insulte balancée à la face de toutes les confessions, à savoir que là-haut il n’y avait rien, rien sinon le matérialisme le plus total. Finalement Berthier rompit le silence.

–          Je peux vous demander quelque chose, comment vous savez tout ça sur notre planète ?

–          On était voisin.

–          Comment ça ?

–          Mars vous avez déjà entendu parler ?

–          Vous voulez dire que vous êtes un martien ! ?

–          Moi et Krome oui… mais c’était avant que la vie intelligente n’apparaisse sur votre planète.

–          Mais il n’y a jamais eut de vie sur Mars, protesta Montcorget qui se souvenait avoir vu un reportage là-dessus.

Le regard que lui rendit Boris le découragea de la moindre argumentation.

–          On est venu plusieurs fois vous rendre visite, et pas seulement nous, mais vous avez toujours pris ceux qui en avaient été témoins pour de doux dingues, comme vous l’avez fait remarquer monsieur Berthier…

–          Alors vous deviez savoir que la D-Mart…

–          Trichait ? Bien entendu mais qu’est-ce que vous vouliez qu’on fasse ? Essayez de vous convaincre de témoigner ? Témoigner de quoi d’abord ? Que la terre était enfermée dans une espèce de monstre semi-minéral, que la mort était une invention des Orcnos ? Que des cônes couinants appelés Oxyde se servaient dans vos réserves de carbone 14 ? Que tout ce que vous preniez pour vrai et définitif n’était qu’une illusion entretenue ? Sûr il y aurait bien eu quelques dingues pour nous croire, mais justement ça aurait été des dingues et aucun tribunal n’aurait retenu un pareil témoignage.

–          Et si vous l’aviez écrit ? Des fois un livre… tenta Wonga avant d’être coupé par un Berthier momentanément scandalisé.

–          Un livre ! Personne ne prend les livres au sérieux ! Il aurait fallu que ça passe à la télé !

–          Ah oui et la Bible, le Coran, la Torah, c’est des livres non ? questionna Boris

–          Oui et le Capital aussi, maugréa Wonga.

–          Absolument, approuva l’avocat, et vous avez passé des milliers d’années à vous entre-tuer à leur sujet, je ne pense pas que ça aurait été une bonne idée, à moins d’écrire une fiction et de bien préciser que toute ressemblance avec des événements ou des lieux… etc… mais personne ne nous aurait pris au sérieux. Et puis bon, personnellement je suis avocat, pas écrivain, quant à Krome…

–          Quoi moi ? grogna le fauve occupé à faire une réussite.

–          Rien, mais si je te prête un stylo tu t’en serviras comme cure-dent.

Le bandit ricana.

–          Pas faux…

–          Je peux vous poser une autre question, demanda à nouveau Berthier. Comment ça se fait que vous logiez dans son crâne… je veux dire vous êtes un genre de parasite…

–          Trop aimable… non monsieur Berthier, je ne suis pas un parasite. Il se trouve que sur Mars, à une certaine époque, vivait deux peuples, les martiens du sud et les martiens du nord. Nous autres du nord vivions dans des coquillages comme vos mollusques au sein d’une société que vous auriez pu qualifier de démocratique ou presque. Tandis que ceux du sud, comme Krome, étaient pour l’essentiel une horde de bandits sans foi ni loi, généralement poursuivis par les forces du P.I.G. Et puis un jour nous avons été victimes d’une épidémie qui détruisait nos coquillages. Heureusement ceux du sud abusaient pour la plupart de tellement de drogue et d’alcools divers que leur crâne était en partie vidé de substance, nous nous sommes donc associés. Vous imaginez bien que d’avoir un avocat dans la tête quand on est soi-même sous le coup de plusieurs mandats d’arrêt cela ne peut qu’avoir de nombreux avantages.

–          En plus il ne vous paye pas j’imagine.

–          Non, mais quand il est saoul, défoncé ou les deux, croyez-moi c’est moyennement marrant pour moi. Vous n’imaginez pas les délires qui lui passent par la tête des fois.

Là-bas Krome poussa un nouveau ricanement, avant d’annoncer :

–          On arrive.

Vladitchask était aggloméré à une dizaine d’astéroïdes flottant dans le vide et auxquelles étaient accrochés d’autres astronefs de passage. Ils furent accueillis par une paire de droïdes dont la tâche essentielle consistait à nettoyer la barge, et auxquels Krome régla leur sort sans sommation. Après quoi il disparut avec un gloussement de plaisir et ses deux énormes mitrailleuses. Il y eut des coups de feu, plusieurs explosions, des hurlements, des traits rougeoyants de rayon à plasma traversèrent des parois métalliques, et puis le bandit réapparut, le visage écorché, blessé à l’épaule, mais heureux comme un gosse qui vient de faire une bonne farce.

–          Allez v’nez les mecs, faut pas traîner.

Il les entraîna à sa suite, au milieu des cadavres qui jonchaient les couloirs, vers un des astronefs qui attendaient là et enfin s’envolèrent vers Mitrillon la planète nomade.

 

 

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