Apartheid français

Ce pays vit à deux vitesses, on le sait tous, et particulièrement depuis qu’un merdeux narcissique a volé démocratiquement le pouvoir au nom des gens de sa caste, respectant scrupuleusement l’esprit très XIXème du patronat français. Une justice à deux vitesses également. Une justice  des pauvres qui enferme à tour de bras (toutes les prisons françaises et les centres pour jeunes délinquants sont pleins à ras bord) dans un pays où on trouve légal et décent d’enfermer un gosse de treize ans. Et une justice des riches qui relaxe des délinquants jugés coupables, comme le sait si bien la très puissante et protégée Christine Lagarde. Au pays de l’abolition des privilèges ceux-ci ne se sont jamais si bien porté. Les français le savent, ils râlent, pleurnichent, en parlent… Ils sont très doués pour bavarder dans le vide et défiler sous des pancartes mais au fond ils s’en accommodent n’ayant visiblement jamais digéré d’avoir raccourci leur monarque. Ils sont en effet soumis au régime d’une constitution monarchique que s’était taillé sur mesure un homme qui se prenait pour Louis XIV, mais au moins il en avait la dimension puisqu’ils ont cessé d’avoir des chefs d’état à partir de Mitterrand. Pour les troquer par de médiocres affairistes plus préoccupés par leur enrichissement personnel et leur image dans la glace que par le destin de ce pays. Mais il faut reconnaitre que les français vivent dans une bulle.

Quand je dis les français, je parle des gens comme moi, bien que je ne le sois que sur papier. Des français blancs, nés dans une république qu’ils croient bienveillante, le plus souvent citadins, qui ne voient une vache que quand ils font l’effort de sortir de leurs murs et le plus souvent pour expliquer à l’autochtone que le coq ne doit pas chanter pendant leurs vacances. Ils vivent dans leurs villes séparés mentalement et physiquement d’une autre classe de citoyen, une sorte de sous prolétariat qui n’en n’est pas vraiment un mais qui est vécu et employé comme tel. Ces français-là, ce sous prolétariat fait la fortune de la police, le bonheur de la justice, et les réactionnaires leur doivent leur carrière. On pourrait en effet se demander où en serait Zemmour et De La Villiardière, le groupe Bouygues avec TF1, sans la jeunesse des quartiers. Sans compter tous les hommes politiques bien entendu qui ont prospéré sur « l’insécurité » en pointant d’abord du doigt les immigrés dans leur ensemble, la jeunesse des quartiers, puis les musulmans, le tout désormais assimilés à des terroristes potentiels ou avérés, le célèbre « ennemi de l’intérieur ».

Je me faisais cette réflexion ce soir en me promenant dans mon quartier. Samedi soir à Lyon, une ville étudiante, c’est deux jeunesses qui ne se croisent quasiment jamais qui s’amuse. Une en terrasse dans les étages, saoule, qui parle fort et sans prudence, probablement occupée à fumer le shit que leur ont vendu la jeunesse d’en bas, exclu de leur jeu, de leur confort, de leur avenir, de leur pays. Ceux-là, la « fête » ils la font tous les soirs ou presque, dans la rue, et toujours aux mêmes endroits. Ils vendent la matière première des fêtes des étages au-dessus, s’achètent kebab et pizza, boissons gazeuses et parfois du whisky ou de la vodka de marque. Ils adorent les marques, en porter et dépenser des fortunes pour un blouson ou un jean, ils font donc également le bonheur des milliardaires qui tiennent ce pays en coupe réglée. C’est à peu près leur quotidien. Discuter avec les potes, fumer, vendre, se saouler, jouer au foot et draguer. Ils vont faire ça également dans la journée éventuellement mais pas dans mon quartier. Dans mon quartier ils s’envisagent encore plus ou moins un avenir, ils ont parfois le bac, des parents mais pas tous, et vivent, ou du moins essayent de vivre légalement des seuls jobs que l’autre France ne leur proposera jamais, intérimaire, généralement pour la manutention, déchargement des quais, les préparations en magasin ou en entreprise. Rien d’autres. Bien entendu certain ont des casiers et tous, absolument tous sont à la merci constante de la police qui ne manque jamais de leur rappeler qu’ils ne sont pas des citoyens à part entière, la preuve ils n’ont pas la même couleur de peau. Pas de misérabilisme ici, c’est un fait, ces français-là n’ont aucun avenir. Pas plus qu’en n’ont les gamins des zones rurales qui font très exactement la même chose qu’eux, galérer pour trouver un petit boulot et se défoncer le soir, tous les soirs. Une jeunesse qui s’ennuie, et, dans le cas de mes citadins, dont la seule perspective d’emploi stable est d’aller à Marseille, se faire embaucher à la journée comme dealer dans un quartier. Voilà leur avenir, voilà comment la France les envisage, manutentionnaire-vendeur de shit et rien d’autre. Ils achètent un 25 à 80 euros. Se font cent, deux cent euros de bénéfices, ils ne sont que distributeur, le plus gros de l’argent va au grossiste et au semi grossiste. A Marseille on leur fixe des objectifs, mille euros de défonce, mille euros de bénéfice et tu touches cinq cent, mille deux, pour une journée ou deux de travail. Bien entendu c’est à risque. Le monde de la délinquance est un monde où tout le monde essaye de baiser son prochain. On se fait avoir sur la quantité et nous voilà en dette, on peut se retrouver au milieu d’une fusillade, à Marseille c’est sans limite. Et si je le sais c’est parce que je les ai écouté en parler de la même manière qu’ils parleraient d’aller se faire embaucher sur un chantier ou dans un supermarché.

C’est d’ailleurs l’extraordinaire paradoxe de ce pays fort d’une classe dirigeante corrompue, sa prohibition sur les drogues, mis en place depuis 47 ans, ne fonctionne pas et n’a jamais fonctionné. 47 ans d’une loi d’exception qui n’a strictement servi à rien de plus qu’à trouver un prétexte pour enfermer la jeunesse de ce pays et plus particulièrement la jeunesse du sous prolétariat des villes et des champs. Et de ce point de vue-là, la justice française est en pleine forme puisqu’on arrête et on enferme en masse aussi bien petit dealer que consommateur, les chiffres de la justice le démontrent.  Le plus cocasse là-dedans étant que naturellement non seulement la France est la plus grosse consommatrice d’anxiolytique d’Europe mais également de cannabis, la drogue qui rend fou. Je ne vais pas, à l’instar de la classe politique, revenir sur ce serpent de mer français, je sais parfaitement que de ce point de vue, il n’y a plus que la classe politique et la bourgeoisie qui tient ce pays pour s’intéresser à la question de la prohibition. On fait donc à la française, en douce, tout le monde, flic y comprit, et on laisse la mafia corso marseillaise s’enrichir avec l’aval des gouvernements qui se succèdent. Plus personne n’est dupe en réalité. On habille le débats moral avec l’argument sanitaire, on agite la menace d’une maladie mentale rare (oui la schizophrénie est une pathologie rare) et on permet au roi du Maroc et à d’autres de toucher leur dime sur l’or vert du Rif et de se la dorer à Marbella. On permet dans la foulée que des produits frelatés, du shit « Harry Potter » comme disent mes dealers en rigolant, de tomber entre les mains des gamins avec les risques sanitaires et psychiatriques afférant. Je rappelle tout de même qu’aujourd’hui le premier pétard c’est à partir de 12 ans…

Mais revenons à cette sous classe de la société française. Donc pas la jeunesse protégée et blanche des villes mais celle qui subit l’apartheid à la française. Celui qu’on ne nomme pas, pire sur lequel des petits ambitieux comme Valls ont essayé de se faire du beurre. Lui aussi a dénoncé l’apartheid qui sévit dans ce pays, il essayait de se faire bien voir, la France blanche, celle qui a aboli les privilèges de l’aristocratie pour se les arroger, la bourgeoise, s’est emporté. L’apartheid ça n’existe pas en France, tout le monde a ses chances. Excepté pour trouver un appartement, un travail, poursuivre des études dans des conditions descentes, pour ne pas se faire harceler par la police, mais c’est interdit de le dire. C’est interdit parce que non seulement la France n’a jamais supporté la perte de son empire, ni plus que des gens pas de chez nous osent revendiquer leur droit dans un pays qu’ils ont construit et qu’ils enrichissent, clandestins y compris. Oui, même sans papier si on est embauché on cotise. Mais pour un Zemmour « on ne vit plus comme des français » c’est-à-dire comme dans les années 50 quand le bicot ne la ramenait pas. On est obligé de faire avec… et pour ces français là il est bien plus supportable de se faire rouler dans la farine continuellement par leur gouvernement que l’idée qu’un jeune des quartiers ait les mêmes droits qu’eux, ce qu’ils n’ont en réalité qu’en théorie. D’ailleurs c’est amusant de voir comment le racisme des réactionnaires se focalise sur cet apartheid là, mais pas une seconde sur celle qui touche les gamins des campagnes. Parce qu’en réalité ce pays a étendu son sectarisme autant aux gamins des quartiers qu’à ceux des champs au point où on ne parlera jamais d’eux.  Ce pays n’aime sa jeunesse que lorsqu’elle pense comme un vieux, veut devenir médecin ou avocat ou quand il s’agit de les enrôler dans une armée qui ne sait en réalité pas quoi faire d’eux. Car notre jouvenceau narcissique qui a des idées de vieux veut remettre le service militaire obligatoire, et 74% des français seraient d’accord, selon les sondages… A croire que ce pays adore les uniformes, avec un flic pour 265 habitants la France est bien le pays le plus fliqué d’Europe. Personnellement j’ai fait mon service, j’en parle , et à part se biturer, fumer du shit, ce qu’ils savent déjà parfaitement faire, et servir de petite main corvéable à souhait pour les professionnels je n’ai jamais vu l’intérêt de ce service. Mais la France puise ses idées dans les années 50 et 60, c’est la nostalgie d’un pays de vieux qui refuse d’évoluer.

L’apartheid français est à l’image de sa mentalité, on n’en parle pas, on a interdiction d’en parler, elle n’existe nulle part dans le cadre de la loi et partout dans le cadre du quotidien. Il est interdit de dire que la jeunesse hors des villes n’a pas la moindre chance de trouver autre chose qu’un petit boulot, si elle en trouve, que rien n’est prévu pour eux, ni structure ni encadrement. Tandis qu’apeuré, ce même pays offrira des bibliothèques et des centres sportifs dans les quartiers en espérant que ça les endorme. Créant de fait une différenciation entre deux sous classes de la jeunesse. On ne s’étonne dès lors guère du succès de la ploutocratie Le Pen dans les zones rurales et auprès des jeunes. Diviser pour mieux régner sur un asile de vieux est le crédo de tout bon politicien français. Comme il est interdit de dire qu’en s’appelant Mohammed ou Ada on aura toutes les peines du monde à se faire embaucher, et aucune si on ajoute qu’on vient d’un quartier « à problème » et encore moins de pouvoir louer un logement ailleurs que dans le dit quartier. Et parfaitement illusoire de se dire qu’on passera la journée sans se faire contrôler au moins une fois si on a l’imprudence de trainer dans les quartiers des français blancs. La France continue de croire à sa mythologie de l’égalité pour tous, dans un même pays où les représentants de la nation, les députés, viennent quasiment tous de la classe dominante avec une majorité de quadra et plus, beaucoup plus, comme c’est le cas au sénat, notre asile de vieux de luxe à nous. C’est interdit parce que ce pays déteste se remettre en question. Déteste l’idée qu’il n’est plus qu’un reflet peu reluisant d’une gloire passée.

Se remettre en question ça serait en effet admettre le grand mensonge de la libération avec sa résistance de la dernière heure qu’on a voulu faire passer pour une résistance de la première. Avec son patronat unilatéralement collaborateur et son antisémitisme qui a permis l’arrivée au pouvoir d’un vieillard narcissique. Ca serait également admettre que  la décolonisation a été une trahison pour pas mal de français, ajouté au mépris le plus complet qu’on a accordé aux hmongs et aux harkis puisque bien entendu ils n’étaient pas de chez nous. Ca serait admettre que la France a soigneusement tenu éloigné son immigration loin de toute force politique, de toute représentativité, de toute forme d’assimilation, préférant agir avec elle comme elle l’avait fait dans ses colonies. Avec paternalisme, absolument certaine de sa supériorité, essayant de nier complètement leur identité, leur spécificité. L’empire réduit à son propre territoire colonisera donc ses banlieues avec la même démarche qu’il a colonisé l’Afrique ou le Vietnam. Et aujourd’hui, comprenant son échec le plus total dans le domaine, ce pays accuse ses colonisés de ne pas vouloir s’intégrer. Ce qui est très pratique pour les exclure un peu plus, vu que c’est de leur faute…et Daesh qui a parfaitement compris sur quel ressentiment jouer ici, l’a utilisé pour diviser un peu plus cette société d’apartheid. Un apartheid dirigé autant vers la jeunesse des classes populaires que vers son immigration.

L’ennui avec ce sectarisme sociétal qui refuse de dire son nom, cette hypocrisie complète dans laquelle vit la société française c’est qu’à terme ça produit ce qui s’est passé le 13 novembre 2015. Pendant que la classe dominante à travers ses locuteurs certifiés « moi j’viens d’la banlieue moi » mais très grassement payés, nient l’identité voir même l’existence (je pense ici aux gamins de la cambrousse) de toute une jeunesse, un fossé est en train de se creuser de plus en plus profondément au sein même de cette société vieille et nostalgique de son passée. Une jeunesse populaire qui sait qu’elle ne sera jamais acceptée par la caste, sera refoulée vers les classes moyennes à titre d’épouvantail, commence elle à cesser de vouloir à faire quoi que ce soit avec cette société. Et deux mondes passent l’un à côté de l’autre sans jamais se voir que dans le ressenti. Je parle avec les gamins de mon quartier mais il est clair que dans la tête de quelques porteurs de barbe je suis l’ennemi, « Jean-Pierre » le Françoy. Ils pensent comme des colonisés qui voudraient s’affranchir de l’autorité paternaliste que je suis censé représenter, parfaitement soumis comme on attend qu’ils demeurent, mais ça il n’y a qu’eux et la réaction qui refusent de l’admettre. L’ennui c’est que la France est truffée de responsables racistes et/ou réactionnaires, de Boutledja la passionaria salafiste des Indigènes de la République à Narcisse 1er Roi des Banquiers, en passant par Marine Le Pen. Ca blague sur les comoriens qui se noient au large de Mayotte, ça parle de zone de non droit sans y avoir jamais mis les pieds, ça accuse telle couleur de peau, telle origine national d’être la faute de tous ses malheurs. Ca organise des camps d’été « interdit au blanc » dans le plus grand des calmes, parce que finalement la France s’accommode parfaitement de ce racisme ambiant, ce pays n’a jamais été pour le mélange des cultures surtout qu’il estime la sienne supérieure en tout point. L’ennui, surtout, c’est que dans le climat délétère qu’est en train de créer le merdeux de l’Elysée cette faille dans la société française va s’agrandir un peu plus chaque jour, et qu’à terme ça s’appelle la guerre civile.

 

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CAC40

Farid avait  tout juste 30 ans et il avait déjà passé 9 ans de sa vie en prison. Il n’avait pas commis le moindre braquage, n’avait tué personne, avait participé à trois cambriolages, de loin, comme guetteur deux fois sur trois, il s’était contenté de cumuler les petits délits, les condamnations légères ou avec sursis, les gardes à vue et les embrouilles avec les flics. Depuis qu’il était enfant, il y avait un genre de marché en bas de chez lui, le marché noir on appelait ça. Le coin des receleurs, des vendeurs de parfum chinois, de jean 504 et de polo Raph Loren… Tout le monde y venait, les mères de famille, les potes, les darons, tout le monde. Acheter, vendre, combine à droite et à gauche, le tout largement financé par le bataillon. Les potes qui tiennent chaud, et le business. Le bataillon quoi, direct sur le ter-ter, t’as compris frère. Avec eux, il y avait parfois des grands, de vrais truands ceux-là, qui montaient au braco sur les paroles de poulets. Tu me balances une affaire, je t’en donne une. Tu m’aides à faire tomber bidule, je te file un plan sûr. Enfin ce genre d’histoire qu’on sait, qu’on se raconte entre deux spliffs mais qu’on n’a pas exactement envie de savoir. C’est pas bon. Pas envie de terminer dans un coffre, une cave, mêle-toi de ton boule cousin. Et d’ailleurs tôt ou tard ces enfoirés de flic revenaient et serraient ceux à qui ils avaient balancé une info. Qui irait balancer en retour les poulets ? C’est qu’il y a du lourd encore au-dessus, on parle en gros millions, en casino, en trafic international. Tu crois comment qu’il rentre frère les flingos et le shit ?
Et puis un jour il y avait eu une grosse descente et le marché noir qui était là depuis facile dix ans a disparu. Farid était dans le coin, avec une paire de portables tombés du camion et une méchante humeur. Il s’était embrouillé avec les poulets, crac, la broutille était passée en mode sérieux. Application des peines plancher cousin, merci Sarkouille, qui vole un œuf vole un bœuf, t’as violé personne, t’as braqué rien, mais tu vas prendre sévère quand même, 4 piges d’un coup. Ça te pète un peu. Quatre piges dans neuf mètres carrés avec deux autres mecs. Tu vis, tu manges, tu dors, tu rêves, tu te branles, tu pisses, tu chies pendant quatre piges avec deux autres gus. Si tu vas pas au mitard… Et selon où tu tombes, tu peux y aller pour n’importe quoi ou juste les trucs graves. Là les matons t’appellent par ton prénom, te disent bonjour le matin en ouvrant ta cellule, tant que tu les respectes, que t’insultes pas le chef, tant que tu fais du « oui surveillant, bonjour surveillant » à peine s’ils te grondent parce que ça sent le shit dans la cellote. Mais à Villetaneuse par exemple, c’est une autre danse. Là-bas les matons ils portent le badge du FN sur leur veste, un mot, un regard de travers, mitard, ça sent le bédo : fouille… etc. Tu respires plus, tu flippes pour tout, terminées les vacances forcées, bonjour la pression H24, et déjà que des fois tu yoyotes sévère à te demander ce que tu as foutu de ta vie… Mais pas question de se faire suivre par un psy, de prendre des médocs, ça se fait pas. T’es une mouille pas un homme, un camé, un dingo, t’assumes pas, tu fais ta pleureuse, va chier. A la rate, gros, faut porter ses couilles. Et les mecs avec des faiblesses côté slip, les gars qui se frotillent et s’enculent, même tarif, c’est mal vu. Pourtant des fois, le petit gégé, son codétenu, il l’aurait bien serré dans ses bras. Ça fait du bien un câlin quand on a vu la daronne chialer au parloir. Ça fait un peu de chaleur quand tes potes d’enfance viennent jamais, t’écrivent jamais, que t’existes plus que pour la famille et les surveillants. Mais si ça se savait… et la rumeur à la rate, elle se porte bien merci. Farid se sentait déjà assez paria comme ça. T’as déjà vu Mister You, la Krime, Booba, te raconter que trop il kiffait son pote de cellote ? Sur la vie de ma mère cousin t’es ouf de raconter ça. Ça se fait pas, les dalepés c’est dégueulasse ! On est des hommes nous, c’est des trucs de francaouis ça !
Quatre ans donc. Le matin son programme c’était toujours le même, un rituel, il en faut, ça aide. On se lève, on fait quelques pompes pour la forme, pour la tête, et puis nettoyage de la cellote, bonjour surveillant, bien ? Après kawa. Important ça le café. Les autres se pointent, les potos, un, deux, le petit gégé qui fait le service, roule un sbleuh’, un sucre ? Ouais, il est bon ton café Farid, pas de soucis cousin c’est la soeurette qui a ramené le Grand-Mère. Ah ouais Grand-Mère elle fait un trop bon café. Des fois c’est lui qui était invité, on croisait du monde, des anciens du quartier, 30, 35 piges, 15 condamnations, 12 ans de rate au compteur avec des têtes de tueur je te dis pas. Les gars qu’on faisait pas chier même pas les surveillants, surtout pas. A 1400 boules de salaire les candidats à la triple fracture il y en a pas des masses. Farid parlait peu, se racontait jamais, il écoutait, regardait, rigolait avec les autres, et si un barbu venait le sermonner, wallah t’as trop raison cousin. L’anguille. On se faufile, on essaye de se tenir, on parle pas dans le vent, et si il y a besoin d’un coup de main dans ses compétences on n’hésite pas. Faut être sociable quand on reste 12h par jour dans neuf mètres carrés pendant quatre ans. Et éviter les embrouilles, surtout. Avec les surveillants, avec les autres. C’est qu’il y a des cintrés là-dedans, et des sévères parfois, avec des familles nombreuses et des cousins dans tous les blocs. Bref c’était comme au quartier, même la tenue. Bas de pantalon Tachi’, les chaussettes blanches par-dessus, veste Adidas, polo Lacoste-Taïwan double pantalon quand y faisait froid, la tenue confort. Ce qui manquait c’était les filles, la liberté aussi, pour autant que ça veuille dire quelque chose quand on a rien connu d’autre que le quartier et la rate. Et le blé aussi. Faut cantiner, payer la téloche, le shit, les clopes, la bonne kémia. Si t’es sans un, si ta famille t’aide pas, si tu connais personne, que t’es un déplacé par exemple, t’es sérieux dans la merde. En taule c’est comme dehors, pas de bras, pas de chocolat. Sauf que dehors il y a toujours moyen si tu sais où gratter, ici c’est plus compliqué. C’est pour ça que les gars demandaient le cumul des peines, t’as vu ? Pas juste pour le tir groupé, pour éviter d’être baladé dans toutes les juridictions qui avaient un truc contre toi. Parce que c’est comme l’école, le nouveau faut qu’il refasse tout à chaque fois, les bonnes connections, les relations avec les gardiens, à qui demander du shit ou de la dreu pour les camés, qui aller voir quand on avait un souci avec le baveux ou le JAP, travailler éventuellement. C’était pas obligatoire, et souvent très chiant. Fabriquer des cintres, des drapeaux, putain combien de drapeaux on trouvait sur les mairies, les commissariats, les ministères qui avaient été fabriqués par des mains de prévenus ? Mate les céfrans avec leur beau tricolore made in la Santé cousu machine par Driss le braco des DAB. Farid lui ça lui disait rien. Ça te donnait un peu de droit, un salaire que tu touchais jamais direct et en dessous du salaire moyen, mais laisse tomber de bosser pour l’administration. Rendre des services souvent c’est mieux.

Quatre ans. Toute une vie quand on a vingt ans.
Et puis il y a l’après. Retourner chez les darons ? Oublie. Alors aller où ? Pas une thune, pas de taf, rien, bin chez le frangio, avec lui, sa femme, le petit… tu tiens pas deux mois. Personne, surtout pas la femme. Elle te fait des histoires parce que t’as pas plié le lit, parce que t’as tapé du Nutella sans demander la permission, ça te parle mal, tu te sens une mouille, faut bouger. Farid avait de la chance, il avait des sœurs. Elles le soutenaient, l’aidaient, l’écoutaient, la grande l’avait aidé dans ses démarches, passé des coups de fil, rassuré les darons. Ça le saoulait gentiment, mais il laissait faire, elles l’aimaient et réciproquement. Farid avait trouvé un boulot de TUC, on lui avait dégoté un appart facile, maintenant il avait un chez lui. Enfin…
Quatre ans frère… t’es jamais sorti de chez tes darons, tout ce que tu sais c’est le ter-ter, les affaires, le quartier, le daron qui te pète les couilles, les profs qui t’endorment, les embrouilles avec les schmidts, en plus t’aime moyen la contradiction, laisse tomber. Quatre piges de rate derrière, t’es paumé cousin. Et vas-y que de toute façon c’est la même, t’as les potos qui se ramènent, t’as la gare à pas loin genre avec tous les autres, ceux de la rate, ceux du quartier, qu’est-ce qui change finalement ? Les putes.
Voilà, t’as des putes et une espèce de boulot avec des pélos qui te parlent mal parce que t’es arrivé avec 20 minutes de retard. Eh vas-y ! Tu crois qu’elle est facile ma vie ou quoi toi ? Il y a Rédouane qui s’est pointé, on a bu de la vodka Redbull, après il a voulu qu’on aille aux putes. L’avait pas de thune comme d’hab, on s’est embrouillé, je suis rentré, tiens vas-y voilà Kevin et son cousin Patrice, bourrés, les poches plein de chichons, avec une autre tassepé… Putain je me suis même pas couché une heure gros ! La belle vie, mes couilles oui !
Et comme ça pendant une pige. Le taf nique sa mère, c’est pas fait pour moi ça gars. Une pige tout entière. La télé ? Pète sa mère cousin, il veut une grande, la maxi, avec l’ordi, le lit, le canapé et tout, confort. Comment ? Bah faut savoir se démerder dans la vie frère.
Khaled qui vient avec Walid, il a du bon, tu connais l’histoire cousin, fais tourner, vas-y tu veux que je te trouve des iencli ? Assure mec, je connais tout le monde dans le bloc.  Et vas-y que ça s’enchaîne. Malek qui te trouve la grosse télé, 300 boules nique sa grand-mère, l’ordinateur pète sa mère de chez Untel qu’a tout le matos du monde si tu vends pour lui, la Play, les jeux, tout. World of Warcraft, GTA, Grand Turismo, que du bon, tombé direct du camion frais. La belle vie. Le matin il se levait, faisait quelques haltères, rangeait sa cellote, aller toquer chez le voisin l’inviter à boire le café. Prenait sa douche, partait à la gare, en promenade.
Et puis il revenait.
Avec une pute.

Une pute, une salope, pas un tapin hein ? Pas une pute une pute hein ? Pas que tu payes. Enfin si parfois, Farid faisait venir une pute ou deux. Généralement quand il y avait Samir. Il voulait toujours niquer des tapins Samir. Les salopes, il aimait pas ça, il respectait pas. Et Rédouane aussi il aimait bien les tapins, mais lui il avait jamais une thune. Ou alors pour sa gueule. Et vas-y qu’il squattait à demander un autre bédo, encore du café, eh dis donc t’aurais pas des biscuits ? Il savait même pas jouer à la Play cette mouille !
Bref, une pute, une salope et pas souvent des tapins parce que bon ça douille. D’ailleurs pourquoi foutre, c’est toutes des putes les filles de maintenant, rien que des salopes ! Je te fais un petit sourire, on rigole un peu, je te dis deux trois conneries, on sort le bédo, et vas-y. Elles te sucent à deux si tu demandes poliment ! Des vraies chiennes. Une fois il en avait enculé une et tout de suite après il lui avait fait lécher le bout, comme dans les boulards. Elle avait même pas moufté la petite, 17 piges ! Et l’autre, la grosse, qu’ils avaient fait monter un soir avec le petit Kevin. Avec son piercing dans la langue, « j’adore l’échangisme »… la Libertine… le boudin bourré, elle les avait sucés tous les deux ! l’un après l’autre ! Et elle avale en plus ! 20 piges ! Elles sont paumées ! Perdues. Des salopes, toutes des putes.
Et au quartier ? Avant ? Pareil. Mais il y en avait moins, une fille qui passe pour une vache dans le quartier, ça craint frère. Alors il y avait Marie Odile, la brave Marie Odile qui se laissait tringler par tout le bloc. T’allonges un peu de bédo, ça suffisait. Sa vie sexuelle ? Sa première fille avait connu six types avant lui. Dans le quart d’heure avant lui. L’amour ?  Connais pas. Oui, il s’entendait bien avec la petite Aurélie, elle était cool, elle était sérieuse un peu aussi. Ils auraient pu s’installer ensemble s’il n’était pas allé en taule. C’était de l’histoire ancienne maintenant. Partie la petite Aurélie, et à la place il y avait les putes. Les banlieusardes qui avait raté leur train, des paumées déchirées qui rondaient autour de la gare, la petite voyageuse provinciale et insouciante, la salope franco de porc, estampillée pétasse léopard qui s’encanaillait, les cousines qui veulent faire du business, parfums, fringues, quelques roumaines pas cher, une kosovar une fois, un bonbon. La femme seule quoi. Toutes des putes. Pendant une pige.
Plus la tise.
Et le bédo.
A la rate il n’y avait pas la tise. Pas impossible mais laisse tomber. Ça faisait des histoires la tise. Et chez lui il y en avait souvent des histoires depuis. Parce que voilà. La fête tous les jours, la grosse télé, la Play, les tapins et les putes, ça attire les crevards. Ça attire tous les paumés qui sont trop trouillards ou trop flemmards pour monter au bataillon, et qui vivent chez papa et maman. Les mecs aux chomedu qui vivent chez le frangeo depuis qu’ils ont perdu leur appart. Ou juste les potes de la gare et tout l’orchestre des emmerdes en rafale. Les voisins, les flics, les mecs qui s’embrouillent sur le palier. Et puis nique sa mère, t’es bourré, t’as pas envie de descendre, tu sautes la poubelle par la fenêtre. Il y a des plaintes dans l’immeuble. C’est pas la cellote justement, ou bien on est tous en prison…
Des prisons dans des prisons. La liberté est une prison avec des putes. C’est ça la vie ?

Un jour il avait rencontré Djalilah.  Une fille du bloc, enfin de l’immeuble. Une fille des quartiers aussi, un peu paumée aussi, mais pas une pute. Un engin. Jolie, pieuse, gentille, et avec ce qu’il fallait de trauma pour être complètement attirante quand on avait envie de devenir sauveur ou preux chevalier. La dame pieuse se mérite, c’est une pure. Enfin… pas tant que ça mais bon, sérieuse quoi. Et Djalilah l’avait pris en main.
Un jour elle était rentrée chez lui et avait tout nettoyé du sol au plafond. Une toupie à roulette. Tout en lui faisant la morale, fumant des pétards. Après ils avaient joué à la Play. Djalilah était encore une adolescente, moitié petite fille moitié cheval de feu. Un mélange explosif pour un cœur adolescent également. 30 piges ou pas. Qu’est-ce qu’il savait de la vie après tout ? Qu’est-ce qu’il savait des femmes à part qu’il y avait parfois du poil autour et un piercing ? C’était une curiosité que celle-ci. Qui rentrait dans sa vie faire le ménage, en le charmant mais sans le charmer, parfaitement consciente de ses atours, mais n’allant jamais jusqu’au bout du jeu. Et pour cause. Djalilah avait déjà un copain. Avec lequel elle se disputait souvent, l’amour vache mais pas loin. L’amour ado. Le vrai, de quand on a 19 ans et qu’on prend son mec pour un genre de petit frère incestueux, et réciproquement, le docteur ou presque. Lolita en liberté, bref. Et Farid a fait le poète (wink). Il y avait aussi l’Islam. Très impressionnant la gamine de dix-neuf ans qui fait les cinq prières, se lave, s’habille, bismillah… la illahi Allah Mohamed rasoul Allah, cinq fois, cinq fois par jour, murmuré entre ses lèvres rêveuses.
Djalilah avait rencontré la foi après la mort de son frère, parti dans un accident de voiture. Une manière pour elle également de se nettoyer de ce qu’elle avait vécu avant ici. La rue à 17 ans, la zone, les squatts, les types comme lui qui vous ramassent en mode galère et essaye de vous sauter sur un coin de canapé. La tise, la défonce, tous ces trucs qui vous enfoncent. Djalilah n’aimait pas beaucoup l’alcool. Ce que ça faisait faire aux gens, aux mecs, aux filles, elle en concevait que mieux l’interdit qu’elle pouvait en voir les résultats jusque sur lui. Ils s’engueulaient parfois avec Farid. Des engueulades terribles. Surtout quand il était pété, qui lui disait d’aller se faire enculer sur un coup de colère parce que Samir ou Rédouane, ses deux boulets du quartier, étaient venus le chauffer. Elle ne les aimait pas beaucoup ces deux-là. D’ailleurs, de son entourage, elle n’en supportait aucun, et le petit Kevin encore moins que les autres parce qu’ils s’étaient connus du passé. De sa période rue et qu’il se la raclait sur elle. Il disait savoir des choses à son propos, qu’elle n’avait pas toujours été la pieuse, la musulmane propre sur elle et tapis cinq fois. Qu’est-ce qu’il en savait lui de toute façon ? Pour lui, toutes les filles se valaient, sauf sa mère. Rien que des chiennes, des salopes, il en faisait ce qu’il voulait avec sa grosse bite de nègre.
Farid l’avait déjà vu sa bite, tendue dans le slip Dim blanc, élastique, sous le ventre luisant, musclé, avant que la Libertine l’engloutisse, ça le gênait pas de voir son pote se faire sucer, c’était comme ça au quartier, il avait vu ça à la rate aussi. C’était dégueulasse quand c’était un mec qui était à genoux. Ou pas. Quand le mec était beau comme Kevin, une salope entre ses cuisses de petit nerveux, c’était presque beau. Farid essayait de ne jamais penser à ça, le goût que ça devait avoir, c’était dégueulasse. Mais quand même, un câlin parfois, juste un câlin, ça devait être bien. C’était d’ailleurs ça qui lui plaisait aussi avec la jeune femme, son côté copain, garçon manqué. L’adolescente qui hésite encore entre devenir une femme et rester une gamine. Il se sentait si à l’aise parfois avec elle qu’il en oubliait qu’ils ne sortaient pas ensemble, et qu’elle ne l’aimait pas. Alors il se réveillait, trouvait Samir dans sa cellote en train de lui faire la morale, qu’il branlait rien, qu’il fallait qu’il arrête, qu’il trouve du boulot. Samir le chômeur en fin de droit. Eh vas te faire foutre toi !
Il se réveillait avec une gueule de bois carabinée, plus rien dans les poches, à peine une croquette planquée entre deux boîtes de jeux vidéo et rien d’autre comme perspective que le bordel autour de lui de la fête de l’avant-veille, quelques vieux préservatifs qui flottaient dans le chiotte, et une journée à rien foutre à la gare. Rien foutre en essayant de se trouver un peu de pèze, une combine pour s’acheter des clopes, du shit, de la vodka, un kebab, du soda. Son pain quasi quotidien. C’est ça la vie ?
Et sinon faire quoi ?
Rester à la maison.
Aller sur internet, regarder la télé, jouer à la Play. S’inscrire sur Facebook, sur Youtube, sur Chat Roulette, pour se faire des amis, parler avec des inconnu(e)s, éventuellement draguer. Il avait déjà ramassé des salopes sur internet. C’était pas ça qui manquait les putes à vrai dire sur le net. Toutes les gamines, préservées par le pseudo anonymat, magnifiées par Photoshop et Apple, accessit télé réalité, diplômées Pétasse Es Nabilla. Mais c’était un autre genre de drague. Fallait causer, dire un peu ce qu’on pensait. Etre dans le move, connaître le dernier clip de Booba, Rof’’ la Mafia Kainfri, lui c’était la Krime son truc. Cette chanson où il parlait des salopes qui se faisaient trouer pour un joint, de la maille, une soirée en disco. C’était trop vrai frère, c’était ça la vérité, des putes, des chiennes. Incroyable. Et pourtant parfois il les trouvait si belles, si pures, si magnifiques qu’il aurait voulu les protéger d’elles-mêmes, devenir leur grand frère, leur amant fraternel. Mais c’était impossible. Comme c’était impossible avec la petite. Djalilah.
Comme c’était impossible avec Jim.

Jim.
James Work.
Un anglais exilé. Une baffe dans la gueule.

Ils s’étaient rencontrés par hasard, au bas de l’immeuble. Jim faisait peur. Il effrayait tout le monde à vrai dire avec sa tête de dingue. Mais il était intriguant comme est intriguant tout ce qui est un peu effrayant. Farid avait rencontré toutes sortes de gens en prison. Des gens avec cette tête là aussi, des étrangers, des escrocs paumés, des voleurs roumains, des trafiquants géorgiens, des assassins sud-américain, de loin, jamais parlé, mais il avait eu l’occasion de les observer. Comme il avait toujours observé le monde finalement. Avec précision. Il connaissait les gens, forcément. Quand on vend, on vole, on deale, on trafique au nez à la barbe des flics, qu’on doit se faufiler pendant quatre ans sans se faire enculer, au figuré ou au propre on apprend d’autant à les connaître qu’il n’était pas du genre à se laisser dominer facilement. Indocile à l’école, indocile dans la famille, il pouvait piquer des colères terribles et parfois violentes quand on le contrariait ou que les choses n’allaient pas comme il voulait. Alors la première fois où il avait vu ce mec, il ne l’avait pas vraiment pris au sérieux. Tout juste intéressant parce que le pélo avait l’air assez paumé pour être exploité.
Work avait été dans la marine marchande, il avait beaucoup voyagé, beaucoup lu aussi. Sa bibliothèque débordait de bouquins, des bouquins énormes parfois. Farid n’en n’avait jamais ouvert un de sa vie. Ou à l’école, à peine et le temps que ça dura. Alors du fou en zone d’exploitation, il passa à la curiosité exploitable. Jim aimait bien la fête, les filles, il se sentait un peu seul lui aussi. Comme un pote de cellote. Ou presque.
Oui, ou presque. Jim parlait parfaitement français.  Un peu d’arabe aussi, quelques mots de swahili, de russe, de juif, de chinois… Il pouvait aussi bien te raconter une anecdote qui lui était arrivée à New York que d’histoire de samouraï, il était tatoué, il avait été marié, divorcé, fiancé, vécu mille et un truc, vécu douze vies. C’était incroyable. Et il était beau aussi. Avec ce qu’il fallait de fragilité pour vous attirer instinctivement. Enfin… beau. Comment dire. Il dégageait. Il avait quelque chose d’unique, quelque chose dont il ne semblait même pas avoir conscience lui-même. Un genre de charme, de naturel totalement désarmant quand on avait l’habitude de jouer avec les gens pour survivre. Il s’énervait rarement, était infiniment patient, ne disait jamais un mot de trop. Et surtout, il était terriblement lucide.

Terrifiant même. Cette capacité qu’il avait à tout voir, tout remarquer. Cette façon si personnelle qu’il avait de dire les choses aux gens. Farid n’avait jamais vu ça, jamais entendu un truc pareil. Comment il avait remis Rédouane et Samir dans leur quart cousin ! Rédouane surtout. Incroyable. Totalement incroyable. Farid n’avait jamais vu ça de toute son existence, nulle part.
Pas une insulte, pas un mot blessant, pas une tentative d’assassinat verbal, démonstration de combien il était trop le malin, le blanc, le culturé, la disquette. Non, pire. Toute la vérité. Avec gentillesse, avec respect, mais impitoyablement vrai. Si impitoyablement que Rédouane aussi en était un peu tombé amoureux. Qu’il l’adorait maintenant. Quand à Samir. Merde… Samir cherchait tout le temps les noises, s’arrangeait toujours à un moment ou à un autre pour mettre quelqu’un à l’amende. Jim l’avait désarmorcé en deux deux. Et comment ? En se taisant. Juste. Et quoi ? Samir ne venait plus, il l’évitait depuis qu’il savait que Jim et lui se fréquentaient. Ce mec était dangereux. Il disait la vérité, et il trouvait même le moyen pour que ça ne vous blesse pas. Et il assumait.
Jim était en cale sèche, pas de boulot. Il attendait un signe de la capitainerie du fleuve qui ne venait pas. Il aurait aimé retourner à Marseille embarquer, mais il commençait à se faire vieux. Et il n’avait plus grand-chose pour vivre que la caisse maritime, des dettes et quelques économies. Farid avait imité Djalilah. Il avait pris en main à son tour. Il était rentré chez lui,  avait entièrement nettoyé son appart, tout en le sermonnant gentiment, comme ses sœurs le faisaient avec lui, comme Djalilah, mais pas comme Samir ou Rédouane parce que ces deux-là de toute façon c’est des connards. Et le petit Kevin aussi il ne voulait plus le voir. Il était peut-être beau, malin, c’était rien de plus qu’un sale petit con qui rentrait dans sa cellote comme chez lui, l’invitait à boire, fumer, les putes, une salope, le manège, toujours la même. Farid n’en pouvait plus de tourner en rond.
Plus il les fréquentait ces deux-là, Jim et Djalilah, moins il en pouvait même. C’était un autre monde, les deux extrêmes peut-être d’un autre monde. Le vrai monde du dehors. De la vie des gens, des voisins, de la ville, de ce qu’ils appelaient la liberté. Le monde hors zone, interzone, le monde normal ou presque quoi.
Jim disait souvent que tout le monde était fou en vérité. Et Farid approuvait. Tous fous. Toutes ces salopes, tous ces paumés, tous ces gens qui se croyaient systématiquement à l’abri, et quand les emmerdes pleuvaient, il n’y avait jamais personne. Jim ? Il était toujours là. Toujours. Une embrouille avec les flics ? Il gérait. Une embrouille avec le cousin, il gérait. Une embrouille à cause d’une pute ? Il te remettait tout le monde bien droit, ça ne faisait pas rire. Impressionnant même, parce que ses colères étaient rares, contenues, dangereuses, anglaises mais sans les baffes. En fait, le seul qui piquait fréquemment de vraies colères, c’était lui, Farid.
La lucidité a des conséquences.
L’admiration aussi.

–    Pourquoi tu dis toujours « ta cellote ? C’est pas une cellote, c’est ton appartement. T’es plus en prison Farid, tu sais ?

Merde. Terrifiant même. Ce type qui lui expliquait les mêmes choses que ses sœurs, qu’il fallait qu’il aille voir quelqu’un, un bon psy. Qui le poussait à faire sa déclaration à Djalilah au lieu de toujours en parler, jaloux comme un tigre si on faisait mine de s’intéresser à elle. Ce mec qui de jour en jour le surprenait un peu plus et s’imposait dans sa vie au lieu du contraire. Comme il aurait voulu, comme il s’était imposé dans la vie d’un nombre incalculable de gens avec la dope, la tise, le biz. Tout le monde est une pute finalement, si on sait y mettre le prix. Mais pas ce mec-là, et pas Djalilah non plus. On ne les achetait pas ces deux-là, et l’affection n’y suffisait même pas. Ils vivaient leur vie et c’était tout. Ils n’avaient pas besoin de lui. Et ses sœurs n’ont plus. Elles avaient leurs vies, leurs boulots, leurs jules. Personne n’avait besoin de lui, tout le monde lui disait envole toi beau papillon. Et impossible. Pas un papillon, un pigeon au bord de la fenêtre, comme en cellote derrière le grillage, gluant de merde de pigeon, qui chiait et copulait en froufroutant dans le ciel jaune. Non. Il ne pouvait pas, c’était impossible cette réalité là. Ne servir à rien, n’avoir rien d’autre que des potes d’orgie et 33 ami(e)s sur Facebook. 33 ami(e)s et rien à dire. Tout le dépassait finalement. Les gens, la vie, la société hors zone, il se sentait autant noyé par la stupidité ambiante que par le vide de sa propre existence. Il étouffait. Jour à jour. Un peu plus. Et plus il faisait le vide dans ses relations, plus il essayait de s’envoler, de ressembler à ces deux voisins, plus le chemin devenait tranchant, dangereux. Ce n’est pas l’alcool le véritable problème, lui disait Jim, c’est la raison pour laquelle tu bois. C’est ça qu’il faut résoudre. Et t’auras plus besoin de boire. De fumer même peut-être. De rien.
Rien.
Justement.

Farid aurait voulu épouser Djalilah, en faire une femme sérieuse. Sa Lolita. Mais Lolita n’épouse pas le poète. Elle joue. Et d’ailleurs Djalilah n’était pas non plus le personnage de Nabokov plus qu’il n’était poète. Ou bien en avait-il juste l’âme un peu cassée et pas les mots pour le dire. Il aurait voulu que Jim soit une femme parce que ça aurait été plus facile pour l’embrasser. Mais ça aussi c’était impossible. Même d’essayer. Voilà ce qui se passe finalement quand un autre homme finit par vous dominer et sans forcer. Qu’il s’impose à tout. Ça devient presque physique. Mais c’est impossible. Jim n’était pas le petit Gégé, Kevin, un adolescent. Même s’il en avait encore le physique et certaine manière. On ne s’approchait pas comme ça.
Farid aurait voulu entraîner les autres au lieu d’être entraîné par eux, aspiré par l’existence, à la traîne, Chat Roulette. Et il était trop intelligent pour ne pas le voir.

Mais peu importe finalement Jim et Djalilah, ses sœurs, ses frères, les darons, le quartier, la rate et la zone. Peu importe tout ça. C’était lui. Lui et lui seul. Sa lucidité à lui qui l’avait conduit là. Merde, il avait trente ans ! Qu’est-ce qu’il avait fait de sa vie jusqu’ici ? C’était sa la vie cousin ?
Non.

Il n’en pouvait plus de toute façon et les deux n’avaient fait que mettre le doigt, involontairement, sur ce qu’il savait pertinemment, ce qu’il constatait seul tous les jours, en se levant le matin, en faisant ses haltères, en nettoyant sa cellote, son studio, en partant en promenade. Avec les soeurettes qui s’inquiètent pour toi et qui te renvoient ta propre image, celle du gamin qui n’est jamais vraiment parti de nulle part. Ni de la maison, ni du quartier, ni de la rate. Ni nulle-part.
Après tout, la mort est un voyage comme un autre

Cannabis, contes, mythes et légendes

Comme à chaque élection depuis l’invention de François Mitterrand l’arlésienne préférée des politiques français est de retour dans le débat… jusqu’aux prochaines élections….Je veux bien sûr parler de la légalisation du cannabis, l’herbe qui rend fou. Et comme chaque année, les « journalistes » ou plutôt les animateurs des talk show du pré-à-penser du 20 heures inviteront ou invitent son lot de partisans du oui contre ceux du non. Selon un plan de table bien rodé, les oui à gauche, car le plus souvent de gauche, et les non à droite car le plus souvent de droite. C’est plus facile à comprendre pour la moyenne des téléspectateurs de plus de 60 ans à qui ces débats sont en réalité destinés. J’avais moi-même déjà rédigé un article à ce sujet pour la même occasion, un serpent de mer donc. Comme chaque année à gauche on aura donc un homme le plus souvent seul, député si possible, parfois maire d’une commune, au hasard Sevran, ou quelque fois accompagné d’un journaliste, soit vaguement économiste, le plus souvent « spécialiste » du phénomène mafieux. Tandis qu’à droite on aura en plus du député cacochyme et si possible connu, un représentant syndical de la police, au hasard le président d’Alliance, et un médecin, généralement psychiatre, neurologue, parfois spécialiste des addictions. Le débat est bien rôdé et je peux vous en donner d’avance la substance. A gauche on avancera qu’il faut légaliser pour couper l’herbe sous le pied aux mafias, qui pourtant depuis trente ans n’opèrent officiellement pas en France ni n’existent. Attendu que la criminalité corse n’est pas mafieuse, au plus une bande de sympathiques figures du voyou à l’ancienne, dans la grande tradition du polard Duhamel. Ensuite ça évacuera la délinquance des quartiers, où de véritables cartels de la drogue s’installent devant les boites au lettres, comme au Mexique mais en plus petit. Enfin avec l’aide de taxes progressives, comme dans le cas de l’alcool, on pourra se faire plein de sous. Comme par exemple ce fameux Colorado avec ses cinq millions d’habitants et ses lois fiscales particulières, même qu’ils en avaient tellement d’argent qu’ils ont été obligé d’en redistribuer aux gens ! De quoi faire rêver en France où les mots « taxe » et « argent » ont semblent-ils des propriétés magiques. Car bien entendu, loi Evin oblige, il faut mettre nicotine, cannabis, et alcool sur un même plan d’égalité. C’est rien que des drogues, ça sert à rien, si les gens veulent se foutre en l’air ça les regarde, mais pas question que ça soit avec mes sous à moi de ma Sécurité Sociale à moi. A droite, les arguments seront les suivant : si on légalise les voyous des quartiers se jetteront sur la vente de produit dix fois plus dangereux, de plus, soutiendra le médecin, il y a des risques de schizophrénies, c’est scientifiquement démontré, ce à quoi ajoutera le policier, à l’initiative de l’animateur, que les taux de THC augmente, et que le cannabis d’hier c’est plus le cannabis d’aujourd’hui. On conclura donc que ce serait irresponsable de légaliser même si on s’accordera sur le fait que la loi de 70 n’est plus très adaptée et qu’en fait on enferme presque plus pour simple usage, ce pourquoi on devrait se contenter de mettre une amende quand on croise un hippy… euh un jeune homme devant la boite au lettre. Voilà, et comme ça tous les ans depuis 1981, depuis que Mitterrand le facétieux avait lancé l’idée d’en parler sans rien faire. Logique parallèle à ces débats stériles, les réseaux sociaux se remplissent de discussions également oiseuses où tout et absolument n’importe quoi est dit à ce sujet et que personnellement j’entends colporter depuis que je me suis intéressé à la question, il y a maintenant 38 ans. Je vous propose donc de les lister. Mais pour commencer, en préambule, parce qu’il me semble qu’au-delà de la simple question morale, sanitaire ou judiciaire, nous sommes face à un préjugé culturel et quasi xénophobe, je vais commencer non pas par le cannabis, mais l’alcool.

« La prohibition c’était une idée des puritains, résultat il y a eu la mafia »  : C’est vrai, le Volstead Act promulgué en 1920 et abrogé treize ans plus tard a été porté par les ligues de vertus américaines, d’inspiration puritaines et protestantes et il a en effet fait la fortune des gangs américains. On notera cependant que les ligues de vertus étaient les seules à se préoccuper d’un mal qui rongeait et ronge toujours l’Amérique (notamment les femmes), l’alcoolisme. En 1919 l’alcoolisme est endémique aux Etats-Unis, et nombre des députés et sénateurs qui ont porté cette loi étaient eux-mêmes des alcooliques notoires, mais ça ne semble pas préoccuper plus que ça le monde médical. Du reste, contrairement à ce qu’on pense il y avait de nombreuse exceptions et arrangements sur le sujet de l’amendement, notamment celui autorisant un médecin à prescrire du whisky pour une dose limité. L’American Medical Association demanda donc qu’on augmente les doses, et questionna les politiques sur leur capacité à savoir la valeur thérapeutique de la moindre substance. Ces exceptions ont bien naturellement servi les intérêts des gangs. Et je dis bien gang car contrairement à ce qu’on prétend, la mafia telle qu’on la connaitra n’existait techniquement pas, et ce n’est pas la prohibition qui y a donné naissance mais son abrogation ! Voilà de quoi alimenter le moulin du président d’Alliance, nous y reviendrons. A noter également que non seulement elle a enrichi les gangsters mais provoqué pas mal de drame, les gens se livrant à leur propre production d’alcool avec à peu près n’importe quoi.

« L’alcool n’est pas une drogue » L’inénarrable Nicolas Sarkozy, en présence de quelques gros producteurs de vin, l’a dit en 2007, « le vin n’est pas une drogue ». Et considérant qu’il n’en boit pas lui-même, d’alcool en général, il était bien placé pour en parler. Un alcoologue qui participait à un débat au Sénat sur l’abrogation de l’interdit concernant l’absinthe racontait qu’il avait été stupéfait de constater que dans l’esprit de nombre de sénateurs, l’alcool n‘était pas une drogue non plus. Les faits bien entendu sont plus cruels. Cette drogue, car c’est donc évidemment de quoi il s’agit au même titre que le tabac, l’opium ou le cannabis, et que certain neurologue vont même jusqu’à appeler la « molécule sale » concerne 86,4% de la population nationale, avec une moyenne déclarée de cinq verres et demi par semaine. Et sur ces 86,4% 9,3% se mettent une race régulièrement. Pour un total de 49000 morts par an. Car rappelons qu’en plus de tuer sur la route, l’alcool provoque cirrhose et hépatite alcoolique, AVC, désordre neurologique, plus une belle collection de cancer. Qu’enfin, d’où son surnom de « molécule sale » l’alcool et l’alcoolisme s’inscrit dans les gènes, dans une même famille, à une ou deux générations près, on va retrouver des cas d’alcoolisme avéré. On ajoutera des problèmes psychiatriques également avérés et un phénomène d’addiction équivalent à l’héroïne. Et c’est pour toutes ces raisons que l’alcool est légal. Et pour des raisons éminemment culturelles on s’en doute. En 2011 les français consacraient en effet 19 milliards d’euros aux boissons alcooliques soit environs 9% de leur budget alimentation. En 2006 le budget publicitaire en faveur des boissons alcooliques était d’un peu plus de trois cent millions d’euros, et dans notre balance commerciale, en terme d’exportations c’est un montant de dix milliards, sur lequel l’état prélève trois milliards en taxe. Comparé à ça les 830 millions que dégage le trafique et le petit milliard qu’on pense tirer des taxes sur le cannabis c’est beaucoup moins culturel… car donc je le rappel pour les oublieux, le cannabis, l’alcool et la cigarette c’est la même merde nocive pour la santé.

Voila, occupons nous maintenant des clichés concernant le cannabis…

« Si on légalise les dealers vont se tourner vers des produits plus dangereux » : l’argument favori des prohibitionnistes repose sur un premier préjugé, l’uniformité des usagers de drogues et un second qui veut que la prohibition par voie de conséquence a freiné la production de produit dangereux. Or d’une part il n’y a pas une toxicomanie mais des toxicomanies et un usager de cannabis ne va pas nécessairement se mettre à la cocaïne, alors qu’il a été démontré que l’usage de la nicotine tend à entrainer vers d’autres produits, notamment la cocaïne… Pour autant si vous vous tapez vos 20 clopes par jours vous savez bien que vous ne pensez pas immédiatement à mettre le nez dans le produit qui a fait la fortune d’Escobar. Et là on en revient au second préjugé. Escobar qui était un gros consommateur de cannabis, et ses amis, gagnaient leur vie avec le cannabis qu’ils importaient massivement vers les Etats-Unis via la Floride. En 73, espérant mettre de son côté l’Amérique conservatrice face à l’Amérique contestataire, Nixon décréta la guerre à la drogue. Et c’est précisément suite à cette guerre que les producteurs et importateurs de cannabis se mirent… à la cocaïne, plus rentable et plus facilement transportable. On le voit donc la prohibition a posé exactement le problème qu’elle se propose de combattre. Cependant on le sait tous, l’économie du cannabis fait en effet la fortune et la vitalité de certaine cité, et c’est bien là que le problème se pose, faire sauter l’interdit reviendra dans certain cas à faire imploser quelques cités et à ruiner des centaines de familles. Ce pourquoi je suis résolument contre cette idée de cannabis d’état, de Seita du cannabis. De plus, pour en revenir à la prohibition sur l’alcool c’est en sentant l’évolution du marché que Luciano et ses amis décidèrent de s’organiser en mafia afin de coopter le marché du jeu, de la prostitution et de la drogue. Or si nous n’avons pas en France de tête de réseau de l’envergure de Luciano, ni de gang au sens américain du terme, on peut en effet craindre une explosion de la criminalité dans certains endroits dû au déficit. Ce pourquoi il serait plus réfléchi de faire une politique du retour à l’emploi en dirigeant les dealers vers la production et la vente légale.

 

« Si on légalise la consommation va exploser »  : Toujours dans l’acceptation des préjugés au sujet des consommateurs, ce vieil argument prohibitionniste tend à faire croire que la liberté de consommer va pousser les gens à se livrer à des orgies de drogue. A nouveau les faits sont moins simples. La France, qui possède l’arsenal législatif le plus sévère d’Europe peut s’enorgueillir également de posséder les lois moins dissuasives de la dites Europe. Nous arrivons en effet en tête en termes de consommation, 284 tonnes en 2015, et elle est en hausse, et 14 millions de français déclarent être des usagers occasionnels. A côté de ça les fumeurs aux Pays-Bas représentent… 2% de la population… En réalité une étude a démontré (voir mon autre article sur le sujet) que quelque soit la logique législative, répression ou légalisation, ça ne change rien à la consommation. Mais il serait à mon sens intéressant de se demander pourquoi les français qui sont déjà les premiers consommateurs d’antidépresseurs d’Europe expriment également le besoin de fumer en plus de consacrer une part significative de leur budget nourriture à l’alcool. Sachant que non seulement fumer les contraint autant à la clandestinité qu’à la délinquance de facto. J’ai donc plutôt tendance à penser que la légalisation leur rendrait un peu le sourire qu’ils ont dans leur poche, du moins pour 14 millions d’entres eux ce qui serait déjà pas mal.

« Le cannabis ça peut rendre schizophrène »  : Vieux serpent de mer de la prohibition, argument considéré comme massue pour interdire, et qui est en réalité utilisé depuis 1937, depuis le Marijuana Act. Il fut même le thème central de Reefer Madness, le film de référence de la prohibition, qui fut longtemps la seule source « scientifique » des forces de l’ordre aux Etats-Unis. Et accessoirement qui fait généralement hurler de rire les fumeurs. On ajoutera dans les désordres mentaux, une pathologique avidité de sexe et un comportement violent (…) et ne croyez pas que ces arguments soient hors d’âge, j’ai encore lu l’année dernière un ophtalmo (donc un spécialiste…) les ressortir dans une tribune dans le Figaro. En réalité on ne sait pas grand-chose avec certitude sinon qu’à priori cet argument ne tient que sur certain terrain favorable. Or non seulement la schizophrénie n’est pas une pathologie répandue mais qui plus est, comme le faisait remarquer un psychiatre addictologue, ça dépend du parcours de vie de chacun. Certain avec un potentiel pathologique ne sombreront jamais parce que leur vie les épargne. Je suis moi-même bipolaire, le cannabis ne me transforme pas en fou hurlant la bite à la main et en 38 ans de consommation j’ai fait un total de trois mauvaises réactions (« bad trip » en langage fumeur). Et sur les 6,5% d’usager régulier des 15-20 ans rares sont les cas qui finissent en psychiatrie. Cependant, il est entendu qu’il s’agit d’une drogue et pas d’un jouet comme on tendance à le croire les jeunes consommateurs notamment mal informés du fait de la prohibition. Le cannabis a des effets sur la motivation et il accentuera les états dépressifs. De plus il faut noter que les habitudes de consommation changent, entrainant de plus en plus les uns et les autres vers une consommation chronique et problématique. Ce pourquoi je suis parfaitement d’accord sur une approche médicale, que l’on puisse orienter les dosages et sur les produits. Car il n’y a pas un cannabis mais des cannabis et l’on peut sans mal, dans ce contexte, comparer cette culture à celle du vin, on va y revenir.

 

« Le cannabis d’aujourd’hui est beaucoup plus fort »  : Argument corolaire du précédent, les taux de THC augmentent notamment à cause des produits chimiques et des OGM c’est pour ça que c’est risqué…. Manque plus que les chem trail et on est bon. Dans les faits, les progrès techniques et le développement légale ont tout juste permis de passer d’une herbe à 8% de THC dans les années 70 à une herbe à 11% dans la moyenne. Il existe bien une espèce qui monte jusqu’à 51,2% c’est la Kurupt’s Moonrock, la plus puissante au monde. Cependant elle n’est disponible que dans certain dispensaire californien, car utilisée avant tout à usage… médicale. De plus elle est horriblement chère entre 25 et 30 dollars le gramme. Pour ceux qui ignorent les tarifs, une barrette de shit pèse entre deux et trois grammes en moyenne et coûte 20 euros pièce. Pour le haschich justement nous sommes dans un autre registre puisque l’on parlera de « presse » première, seconde et troisième presse. La qualité se dégradant à mesure. La première presse atteint rarement le marché grand public, en raison notamment de son prix, généralement réservée soit au marché intérieur, soit à la commercialisation en boutique. Car les fumeurs sont beaucoup plus exigeants qu’on ne le croit, et vous pouvez oublier la vieille légende du « pneu » notamment parce que les petits dealers moyens ne sont pas des imbéciles et qu’ils savent comment s’attacher une clientèle mais qu’en plus ils sont consommateurs eux-mêmes. Cependant, toujours en raison de la prohibition, à Naples on coupe volontiers le shit avec des médicaments afin de rendre dépendant les consommateurs, et ce phénomène apparait de plus en plus en France. A nouveau donc la prohibition produit exactement l’effet inverse qu’elle est censé défendre.

« Le shit c’est plein de saloperie et de produit chimique »  : Parlons en justement. Dans les années 90 est née la pas tout à fait légende urbaine du « pneu » dit également « Tchernobyl ». Un shit qui n’en avait que le nom et qui en plus d’être infumable puait en effet le pneu brûlé. De ce mythe est née l’idée que le shit était plein de saloperies, henné, colle, crotte de souris. Si ce propos peut faire rire les connaisseurs, il m’a quand même été servi par un policier qui venait de me confisquer mon joint et qui tentait de me faire peur avec ses arguments… tout en tassant le joint pour sa consommation personnelle (authentique !). Dans les faits, cette saloperie a toujours été rare et motif en réalité d’escroquerie. D’une part les fumeurs veulent se faire plaisir, pas s’intoxiquer, au même titre que l’amateur de vin (on y revient) ne va pas se rabattre sur du vin de cuisine faute d’un bon Bourgogne. D’autre part pour parvenir à un tel résultat il faut le couper et ce n’est pas chose aisé quand on a le produit fini. En fait c’est encore moins simple que d’ajouter du sucre au vin. Mais comment ça se fabrique ? Il existe essentiellement trois méthodes. Roulé à la main, le criblage horizontal et la méthode dite du mélangeur. La première méthode est la plus fastidieuse et la troisième relève de la démerde. En réalité c’est la seconde qui est le plus couramment utilisée, notamment au Maroc. Elle nécessite un tamis et de n’importe quel moyen de faire presse. Ce sont les parties résineuses qui feront l’agglomérat et la plaquette que l’on connait (d’où le terme de résine de cannabis). Les producteurs ne gagnent pas grand-chose mais croyez-moi ils se tirent la bourre pour savoir qui fera le meilleur haschich du Rif, ne serait-ce que parce que justement ils ne gagnent pas beaucoup et qu’ils ont intérêt à séduire les trafiquants. Quand à la réalité sur le terrain, si l’herbe de qualité est hélas rare et chère le shit de qualité est plus facile d’accès, notamment l’afghan, très odorant mais pas très puissant, ou donc le marocain. Dans les années 80, guerre et prohibition aidant, c’est le libanais qui avait la faveur du marché (rouge ou jaune) remplacé massivement par le marocain à partir des années 90. Et de mon expérience de fumeur, en 38 ans, je n’ai croisé la route du « pneu » que…. Deux fois.

« Le cannabis fait des morts sur la route »  : le nouvel argument massue franco français, soutenu par les chiffres des accidents de la route. Et là on va tout de suite balayer la question. En France on a déterminé qu’à partir du moment où on a relevé du cannabis dans votre sang, quel que soit le taux, il était la cause de l’accident si l’alcool n’était pas en jeu. Or il faut environs trois semaines pour que votre organisme élimine le pétard que vous aurez fumé. De plus si pour l’alcool on parle de gramme, pour le cannabis on recherche les nano grammes. Peu importe donc si vous n‘avez ni fumé le jour même, ni la veille, la loi est intraitable, le cannabis est fautif. Au Canada où la question de la légalisation est également en train d’être examinée, les discussions s’orientent plutôt sur le taux déterminant à un comportement dangereux au volant. Et c’est loin d’être simple, puisqu’au Colorado, si une limite a été déterminée, cette question fait encore débat. Cependant il faut être clair, ce n’est pas responsable de conduire quand on est défoncé, et surtout pas si on y ajoute de l’alcool qui va amplifier les effets. Hélas comme je n’ai jamais été raisonnable de ma vie j’ai très souvent conduit sous l’emprise du cannabis et parfois sur de longue distance (Paris-Amsterdam notamment…) or la seule fois où j’ai eu un accident qui aurait pu me coûter la vie (et seulement la mienne je précise) j’étais sous l’emprise… de l’alcool. D’ailleurs depuis 35 ans que j’ai mon permis j’ai eu un total… de deux accidents et ne mettant en danger que moi seul.

« On enferme plus les gens à cause d’un joint » : On aimerait bien que ça soit vrai mais non, la tendance serait même d’autant à l’inverse qu’on est dans la logique du chiffre. En 2013 150.000 personnes étaient enfermées pour simple usage. En 2015, faute d’abroger la loi, on décida qu’une taxe sur les drogués serait une bonne idée. Cette transaction pénale d’un montant forfaitaire de 300 euros ne s’applique toute fois pas en cas d’accident de la route, et il y avait 28000 dossiers pour simple usage en attente. De plus cette amende ne rentre en jeu qu’à seule condition d’avoir un casier vierge. Enfin, un amendement vient d’être voté par notre gauche si de droite, autorisant les propriétaires à expulser un simple usager condamné et sa famille… Non seulement donc on invente de la délinquance pour des prisons surpeuplées, mais on y ajoute de la misère. Et puis à nouveau, toujours pour parler d’expérience, la réalité est plus douloureuse. Dans ma vie de consommateur j’ai été contrôlé six fois. Une seule fois j’ai été arrêté et relâché au bout de deux heures après avoir monté un bateau en forme de tuyau aux deux policiers qui m’avaient coincé avec quatre grammes. Une fois j’ai été arrêté à la douane par erreur parce que le chien avait reniflé une odeur résiduelle. Une autre un juge fatigué m’a fait un rappel à la loi par fort convaincu lui-même. En réalité la seule fois où j’ai eu chaud je venais d’en acheter, mais celui qui a été contrôlé, chaussure retirée, dûment fouillé c’était celui qui venait de me vendre, même pas un dealer, juste un gars qui voulait bien me dépanner. Car voyez-vous j’ai un notable avantage : je suis blanc, je n’ai pas 17 ans et je ne viens pas d‘un quartier. Et là on risque de rentrer dans un débat sur qui est en réalité visé par la répression sur le cannabis : les jeunes des cités. Mais ça serait dire que police et loi agissent autant par hostilité atavique que racisme, et je n’oserais jamais porter de telles accusations.

« Le cannabis ça ne soigne pas, ça soulage »  : Argument que j’ai pu entendre de la part d’un pompier pas fort informé. Argument sanitaire qui est d’ailleurs régulièrement récusé par toutes nos sommités locales. Pas une seule fois le sujet est abordé en France et quand il l’est c’est tout à fait confidentiellement. On pourrait croire qu’il s’agit d’un tabou relatif à l’interdiction sur le prosélytisme voulu par la loi de 70 mais auquel cas, si cette interdiction étaient encore une réalité tangible, il faudrait faire fermer tous les tabacs et magasins qui vendent des produits dérivés, des bang, pipes, en passant par les blunts et les feuilles longues, à savoir la quasi-totalité des tabacs de France et de Navarre. Reste qu’un policier est parfaitement autorisé à vous faire enlever votre tee-shirt « cannabis » si l’envie lui en prend et que le Sativex n’est toujours pas sur le marché, en dépit qu’il ait reçu l’autorisation de commercialisation…. Il y a déjà 3 ans. En vente dans 17 pays le Sativex, médicament à base de cannabis donc, est prescrit dans le cadre de la sclérose en plaque contre les contractions musculaires. Hélas en France autorité morale et laboratoire ne s’entendent pas sur le prix. Les malades attendront ou iront en Suisse où, cependant et en dépit des lois internationales sur la santé, une ordonnance médicale prescrivant du cannabis à titre thérapeutique n’est plus valable sitôt franchi nos frontières. La réalité scientifique des uns n’est pas celle des autres, la science française sait mieux. Or, le cannabis, qui est dans la pharmacopée chinoise depuis… 4000 ans, possède les propriétés thérapeutiques suivantes : analgésiques, antiémétiques, antispasmodiques, neuroprotectrices, anti-inflammatoires, et contre certaines pathologies psychiatriques, notamment l’autisme et… la schizophrénie. En fait on a recensé environs 200 propriétés médicales différentes, et croyez bien que les laboratoires sont activement sur le coup. Et récemment, on a découvert qu’il empêchait les cellules cancéreuses de se développer, il ne soulage pas seulement donc, il soigne. Reste que 1) sur une personne jeune il va ralentir le développement tant physique que neurologique. 2) que ces effets ne sont aucunement valable en cas de combustion, et notablement nocif à cause… du tabac auquel la plus part des fumeurs le mélangent. Donc encore une fois il ne s’agit ni d’un hochet, ni de la panacée universelle que veulent bien prétendre les béats du cannabis.

Voilà on pourrait ajouter qu’avant l’interdiction voulu par la convention de 61 la France était productrice de chanvre (d’où le nom canebière par exemple) que celui-ci est utilisé par l’industrie automobile avec l’usage des plastiques composites plus légers (notamment les constructeurs allemands) et qu’en dehors de rapporter plein de sou-sous à nos seuls députés, il pourrait créer des emplois tant dans la filière purement récréative, qu’industriel et médical. Reste qu’en France toute idée neuve qui ne soit pas datée de 1950 semble devoir être examinée à la loupe de la suspicion, rendez-vous donc en 2030 pour très exactement le même débat stérile…

Un lien pour se cultiver un peu plus sur le sujet : https://www.youtube.com/watch?v=JS-bdEToFKc

Un autre sur les effets « soulageant » du cannabis :

http://www.lematin.ch/vivre/L-effet-du-cannabis-therapeutique-sur-un-patient-atteint-de-Parkinson/story/27288609