La Vida Loca 2.

Le français était un ancien gendarme, il parlait un espagnol aussi approximatif que son anglais, mais c’était pour ça qu’ils l’avaient choisi, son espagnol. Les trois autres ne parlaient qu’anglais, avec l’accent terroir et l’acholi.  On leur avait confié un GPS et l’ordre de localiser les puces précisément. Les quatre hommes n’avaient aucune connaissance en matière de renseignement, pas la moindre information sur la situation locale, sauf ce qu’on pouvait lire dans les journaux. Tout ce qu’on leur avait donné comme indication c’était d’être prudents et discrets, on ne leur avait pas non plus autorisé à emporter d’arme avec eux. Leur mission était théoriquement simple, une fois les puces localisées, ils alertaient leurs supérieurs, et repartaient. Rien de plus, et rien donc qui justifiait l’emploi possible d’armes. Bien entendu puisqu’ils n’avaient aucune compétence ni expérience dans le domaine, aussi discrets pouvaient-ils essayer d’être, trois noirs et un blanc bien propres qui trainaient ensemble à Ciudad Juarez, on les avait immédiatement pris pour des flics américains. Un Ojos, un guetteur, qui n’avait rien de mieux à faire, les avait logés au cas où, et avait prévenu ensuite le chef du secteur. Le chef du secteur en avait référé à son propre chef, qui lui-même avait téléphoné sur la côte. Vingt-quatre heures après avoir atterri au Mexique, les quatre contractants étaient déjà repérés, un seul coup de fil et ils étaient morts.

Pour l’ancien caporal Mornier, s’il ne s’agissait tout de même pas de vacances – qui aurait l’idée de passer des vacances dans une ville pareille ? Ça en avait tout de même un peu le goût, comparativement aux deux mois qu’il venait de passer en Irak. Il était payé deux milles dollars la journée, avec deux jours de repos inclus, uniquement pour encadrer ces trois gars, et s’assurer qu’ils savaient se servir d’un GPS. Pour Hope, son subordonné immédiat, avec qui il était également allé en Irak, même comparativement à Bagdad ou Sadr City, ça restait un travail, dangereux et mal payé. Mais il n’en avait pas d’autre, n’en connaissait pas d’autre.

Aussi loin qu’il s’en souvenait, il n’avait jamais connu autre chose que la guerre. D’abord comme une rumeur qui grossissait et se réduisait à mesure des progrès et des défaites des armées. Ensuite comme une composante quotidienne de sa vie, quand vers l’âge de 11 ans la NRA, la National Resistance Army, l’armée devenue nationale du président Museveni, l’avait enrôlé de force, lui et tous les hommes du village. Ceux qui avaient tenté de fuir ou de résister avaient été tués. Les vieillards, estimés inutiles, également, les filles et les femmes avaient toutes été violées sans aucune exception d’âge ou de condition. On en avait laissé quelques unes s’enfuir pour qu’elles passent le message aux autres villages alentours, on avait embarqué de force quelques jeunes filles, on avait massacré tous les autres. Tout ça parce qu’un jour un illuminé du nom de Kony s’était pris l’idée d’instaurer un genre de charia chrétienne en Ouganda. A la tête de la Lord’s Resistance Army, il comptait virer Museveni et instaurer un état régi par les Dix Commandements, la Loi de Dieu selon lui. La guerre avait commencé en 1988, s’était officiellement arrêtée en 2006, mais en réalité les forces de la LRA avaient continué à se battre de l’autre côté de la frontière, en RDC. En 2007, Hope avait été officiellement libéré de ses obligations militaires, lui ainsi que 20.000 autres enfants-soldats. Il s’était retrouvé à Kwate, un quartier pourri de Kampala, à mendier et voler pour survivre. Tout le monde savait qu’il avait été un enfant-soldat, personne ne l’aurait jamais engagé pour faire un boulot normal, assimilé qu’il était, comme tous les autres, à un petit voyou violent et sans éducation. Quand ils tombaient sur eux, les flics s’en donnaient à cœur joie, et tous les jours on déplorait des vols et actes de violences dont les responsables étaient toujours ces gosses perdus. Hope savait bien qu’il y avait sûrement du vrai là-dedans, que la guerre en avait rendu fou plus d’un, mais c’était une excuse pratique pour taire les exactions dont se rendait elle-même responsable la police. Une façon aussi de nier tous ces gamins que l’armée nationale avait enrôlés de force, en dépit des accords internationaux. Museveni était soutenu par les Nations Unis, la NRA avait jeté dehors la LRA, autrement dit les Nations Unis avaient violé leur propre loi en reconnaissant la victoire d’une armée illégale, une armée qui avait entre autre valu à d’autres, comme Charles Taylor, d’être jugé à la Haye. Hope était le seul des trois qui savait lire l’anglais, il avait lu des choses là-dessus et compris que l’histoire est écrite par les vainqueurs. Un jour, il était tombé sur une annonce de DSS dans le journal. Une organisation spécialisée dans la sécurité et qui cherchait des gens ayant une expérience militaire. Ça ou survivre dans les rues de Kampala, 400 dollars par mois, nourris, logés, c’était même mieux que les 10 dollars par semaine qu’il touchait quand il était dans la NRA. Mais maintenant qu’il était au Mexique, à pas plus de huit cent mètres de la frontière des Etats-Unis, il se prêtait à rêver de foutre le camp de toutes les guerres à venir ou présentes, s’installer en Amérique et profiter de tous ses avantages.

Ils étaient installés dans un motel au nord-est de la ville.  Une chambre d’hôtel standard, comme on en trouvait sur tout le continent, avec un lit double, meubles en contreplaqué, l’eau courante, une douche et une baignoire, de l’électricité en permanence, une télévision câblée. Ce qui en soit constituait pour un gamin de Kampala, né dans la brousse et qui avait grandi avec les atrocités de la guerre, un genre de miracle permanent. En Irak déjà il avait pu voir l’Amérique et son formidable pouvoir. Les installations gigantesques, les supermarchés interminables, les piscines d’eau potable au milieu du désert, les convois de nourriture acheminés sous protection militaire dans les coins perdus. En tant que sous-traitant de Blackwater, il n’avait pas eu accès à toutes ces facilités, à l’exception des PX où l’on pouvait absolument tout acheter, même des maisons clef en main et à crédit pour le retour au pays. Mais il avait pu les voir, et en rêver. A la télé américaine et mexicaine c’était un défilé quasi constant de publicités sur toutes les chaines, locales, nationales, internationales. Avec des gens beaux, souriants, heureux, de présenter ou consommer des quantités invraisemblables de produit. Hope avait compté jusqu’à 53 marques de céréales différentes rien qu’en passant deux heures devant la télé. Pour tous les goûts, au miel, soufflé, au chocolat, au caramel, avec des morceaux de guimauve ou bien encore garanties sans sucre, spécial régime. Il avait trouvé ça extraordinaire. Dans ce pays, tout ce qu’on voulait, rêvait, et même ce à quoi on ne pensait même pas, devenait réalité. Comme un conte de fée, avec de la nourriture de conte de fée. Et ce n’était qu’à quelques centaines de mètres d’ici. Quelques centaines de mètres qui le séparait du paradis, et cette mission. Retrouver des gens disparus grâce à une puce électronique. Ça aussi il n’y avait que les américains pour pouvoir faire ce genre de chose, pour avoir la volonté de le faire. Sa mère, son père, ses grands-parents, il aurait bien aimé qu’eux aussi aient rencontré la volonté américaine.

Il n’avait jamais cherché leurs cadavres, à quoi bon, il les avait vus mourir, et depuis leurs restes avaient dû finir dans l’estomac d’un prédateur… ou d’un rebelle. Ces choses-là arrivaient souvent là-bas. Son chef d’unité de l’époque ne mangeait-il pas le cœur de ses ennemis ? Pour se rendre invincible disait-il.

Ils avaient éteint l’air conditionné et mis en route le ventilateur. Les ougandais n’aimaient pas l’air conditionné, cette odeur de glace recyclée, et tous les maux de crâne et mauvais rhumes qu’on attrapait. Et puis c’était complètement inutile contre les moustiques. Ils étaient installés ensemble dans une chambre familiale, le français avait une chambre pour lui seul, c’était le chef. Les deux autres étaient assis à côté de lui, une bière à la main, ils commentaient une émission à la télé avec Tom Cruise. Le souffle chaud qui lui parvenait par l’entrebâillement de la fenêtre lui rappelait l’Irak. Un Irak avec un parfum mêlé d’essence et de pâte de maïs chaud. Il avait remarqué aussi que les gens ici avait des têtes différentes que les irakiens, ou les américains, ils étaient en général petits, assez épais, avec beaucoup de pauvres, de mendiants, de paysans montés et perdus à la ville. Il y avait une vibration particulière pourtant ici, une vibration qui lui rappelait encore plus l’Irak que la chaleur. Quelque chose d’électrique, de lourd, de permanent, cette chose qu’il avait senti dans la brousse aussi, en traversant des villages, abandonnés ou non. La violence qui bourdonne dans l’air.

Hope se demanda s’il existait un pays au monde où il n’y avait pas la guerre. Le téléphone sonna.

 

–       Hope, on se bouge, c’est l’heure.

DSS leur avait loué une voiture sensément discrète pour la surveillance. Ils avaient dû virer les autocollants et les PLV publicitaires avant de pouvoir s’en servir. Hope s’était même arrangé pour lui donner une couleur locale, poussière et flancs cabossés, et tant pis pour la garantie. Ils suivirent les indications du GPS. Le signal semblait venir d’une maison grise, fermée par un mur d’enceinte coiffé de tessons de bouteilles. Comme chez lui à Kampala, comme en Irak, et tous les endroits où les flics étaient plus dangereux que les voleurs. Il en avait même développé une théorie, suite à un voyage en Europe, là où l’état s’absentait, les tessons apparaissaient. Ils notèrent également la présence de deux caméras panoramiques, l’une au dehors, l’autre de l’autre côté de la grille. La rue était déserte. Pas une fenêtre allumée, pas un bruit, à part ceux au loin de la ville, Hope n’aimait pas ça, mais il ne dit rien, il savait que Mornier n’écouterait pas. Il n’écoutait jamais, ou presque, pour lui il était tout juste un boy, et les deux autres des porteurs. Les français, les anglais, ils étaient tous pareils, l’histoire est écrite par les vainqueurs… Il le laissa observer, prendre des notes, se disant qu’on devait sûrement très bien le voir grâce à la panoramique, même de nuit, même à distance, parce que ceux qui s’étaient installés ici étaient probablement bien mieux équipés qu’eux, et plus organisés aussi. Et pour le coup, il fut bien heureux d’être noir. Ils restèrent là une demi-heure, histoire de voir s’il y avait du mouvement autour de cette maison. A Bagdad, à Sadr City, faire ce genre de chose c’était l’exacte bonne manière pour s’attirer tout un tas d’ennuis. Mais comme le danger était visible et permanent, peut-être que ça conditionnait certains réflexes. Hope savait que c’était faux. Il savait d’expérience, et pour son malheur, qu’un guerrier a un mal fou à se débarrasser de son habitude du danger, que la mort et la violence lui manquent, et que la paix est pour lui une forme d’obscénité déplacée. D’ailleurs il sentait cette tension en lui et observait le décor comme une proie cherche les crocs. Mais il ne la sentait certainement pas chez l’ancien gendarme. Et pour cause, en Irak s’il était bien armé comme les autres, il ne s’était jamais contenté d’autre chose que de commander depuis sa chambre, et faire le beau à oreillette quand le client débarquait à l’hôtel. Il n’avait probablement jamais tiré un coup de feu de sa vie en dehors des périodes de manœuvres, et certainement ni jamais tué, ou blessé quelqu’un, même s’il avait été à Bangui, et au Tchad, un gendarme de caserne avec un beau CV.  Hope l’enviait.

–       Hope ! Va nous chercher des pizzas, on a la dalle !

Mornier avait appelé le bureau américain, transmit les informations, l’affaire était dans le sac, il était content de repartir. Trois jours à Juarez, c’était comme trois jours dans une grande ville américaine mais en beaucoup plus pourris. Mornier n’aimait ni l’Amérique, ni ses villes, ni ses citoyens, il travaillait avec eux uniquement parce qu’ils payaient lourd pour des boulots qu’on aurait pu confier à des gamins. En Irak par exemple, quasiment aucune de ses très nombreuses compétences n’avaient été utilisés. Il avait été entrainé à la protection des grandes personnalités, il n’avait eu à faire qu’à des cadres moyens d’entreprises pas moins moyennes. Il était breveté commando, mais rien d’autre que des missions de protection de convois où on pouvait très bien se passer de lui. Il parlait parfaitement anglais et un peu d’arabe, mais on avait insisté pour leur fournir un traducteur, un imbécile qui plus est.

Hope avait obéi, il était allé à la réception, avait demandé où on pouvait trouver des pizzas, mais comme la femme ne comprenait pas son anglais ou l’anglais tout court, il sortit et s’était égaré dans le quartier sans la moindre idée de la direction à prendre. Au bout d’un quart d’heure, harassé par la chaleur il avait arrêté un passant et lui avait demandé :

–       Pizza ?

Le type lui avait fait un vague signe empressé vers le bout de la rue, et finalement il avait trouvé un Pizza Hutt faisant la pute au coin d’une rue, dans son habit tout rutilant de mauvais goût plastique. Il entendait déjà Mornier râler sur la qualité des pizzas américaines, mais il s’en fichait. Ce barnum jaune, noir et rouge, l’attirait. C’était fascinant, la taille, la disproportion, la propreté pharmaceutique, le régal d’images spectaculaires comme si les pizzas vous donnaient des pouvoirs spéciaux et pas quelques kilos de plus. Tout ça au milieu d’une ville desséchée, plombée, vrombissant la violence. C’était le rêve américain, sa promesse d’être un havre perpétuel, perpétuellement répété, partout, sous toutes les formes, du marketing. Mais pour Hope c’était plus, comme un symbole, son premier pas vers la liberté, et la paix. Alors au lieu de revenir avec les pizzas, comme un bon boy, il mangea d’abord sur place, seul, ou plutôt en compagnie d’autres gens seuls, la plupart, comme lui, les yeux rivés sur un écran où un autre. Au mur, ou sur leur table, entre leurs mains, picorant du doigt des données informatiques sur un bloc de verre. Une autre curiosité pour Hope. A Kampala ce genre d’engins c’était pour les riches et dans les films, ici, en occident, ils en avaient tous. Et tous, absolument tous, passaient des heures à le tripoter. Seul ou en groupe, qu’ils soient amis, connaissances ou pas, ils ne parlaient plus, n’écoutaient plus, ne lisaient même pas si ça se trouve, ils digitalisaient. A la télévision il y avait un match de base-ball.

Immédiatement, quand il rentra, il sentit que quelque chose n’allait pas. Il avait à peine approché le motel que ce truc spécial en lui, ce truc qu’on apprenait quand on avait souvent été proie et prédateur, se déclencha. Et il n’aurait su dire quoi sur l’instant. Mais instinctivement il posa les boîtes de pizza et attendit en retrait que quelque chose lui explique. Il savait que parfois il se trompait. Il savait que parfois c’était juste sa vieille peur qui réclamait un peu d’action. C’était pour ça qu’il n’avait jamais cherché à se marier, à avoir une vie de famille, c’était trop de risque.

Finalement il les vit. Deux types, jeunes, l’air de rien, dans une voiture. Quelque chose qui se dégageait d’eux, même l’air de rien, même ni spécialement baraqués, ni particulièrement menaçants. Et pourtant la menace était là. Ils attendaient, ils avaient l’habitude, ils étaient prêts. Hope s’empara lentement de son téléphone et composa le numéro de Mornier. Pas de réponse. Il insista, tomba sur le répondeur et ne laissa pas de message. Bien… il essaya le numéro d’un de ses collègues, toujours pas de réponse. Et soudain ça lui sauta au visage. Et soudain sa vieille peur l’avala tout cru.

Il n’était plus lui-même, Hope, le petit gars de Kampala, ou le caporal Sans Pitié de la NRA, il était une chèvre qui essayait de filer à l’anglaise devant un troupeau de lions. Il tremblait, incapable de se maîtriser, et se mit à reculer, tout en se maudissant parce qu’il savait intiment que cette vieille terreur là attirait systématiquement les prédateurs, comme le nord magnétique, comme une odeur. Il recula, jusqu’à ce que la voiture disparaisse de sa vue, crut apercevoir un des gars tourner la tête puis il courut. De toutes ses forces.

Le capitaine Carmichael s’était trouvé absolument génial quand il avait eu l’idée de l’opération Fantôme, il se trouva également génial quand il imagina une armée de mercenaires pucés, voire pourquoi pas, téléchargeables. Et il se faisait déjà fort de trouver des financiers pour soutenir ce nouveau projet. Mais en attendant, et précisément à cause de ce défaut, les quatre contractants de Blackwater, ou plus exactement de DSS avaient disparu. Pas de nouvelle aucune depuis une semaine. Soit DSS était une entreprise africaine à ce qu’il avait cru comprendre, et tout le monde s’en foutait un peu. Mais il y avait paraît-il un français dans le lot, et ces salopards de français ne se prenaient pas pour la moitié du nombril du monde. Le directeur n’était pourtant pas complètement contrarié. Avant de disparaître, le français avait transmis et faxé des informations précises, il autorisa donc le capitaine à produire un faux document, stipulant que Rita Lopez travaillait pour le gouvernement des Etats-Unis, ce qui théoriquement donnait de facto droit aux mêmes Etats-Unis d’enquêter sur place au sujet de sa disparition. Quarante-sept heures après la disparition des contractants, la fanfare de la DEA débarquait à Juarez. A la cinquantième heure, les unités spéciales de la police mexicaine étaient conviées à la suivre à la villa indiquée. Il n’y eu aucune fusillade. La maison avait été simplement vidée, les caméras retirées, les seuls traces de présence qu’ils découvrirent c’était quelques résidus de cocaïne et une bouteille de vodka cassée, la Vida Loca, comme ils disaient. Ils n’avaient même pas pris la peine de déplacer les cadavres. Une centaine.

Il fallut quelques mois pour les identifier tous. Nombreux étaient dans un tel état, décomposition ou supplice, que même un génie n’aurait pu les remasquer. Mais cela n’avait plus beaucoup d’importance. Pas mal d’argent dépensé à graisser des pattes, un échantillon de femmes à travailler avant de trouver le machin électronique et confirmer l’information. Toutes les bonnes femmes de l’usine de chaussures étaient pucées. Difficile de savoir exactement combien d’autres usines américaine avaient fait la même chose avec leurs filles, .Alors on avait interdit d’embaucher les ouvrières des gringos. Et tué toutes les autres, dont Rita Lopez et sa fille Maria Consuela. Tous les bras pucés furent soigneusement découpés. 300 bras emballés, congelés et expédiés à l’adresse personnelle du capitaine Carmichael.

Le capitaine Carmichael se fit muter en Europe.

Hope ? Eh bien comme son nom l’indique…

La légende aztèque prétend que c’est en voyant un aigle sur un cactus, selon les prédictions du prêtre, que le roi de Culhuacan décida de s’installer sur le lac Texoco. Qu’il fonda sa capitale, auquel il donna le nom de Tenochitlan, et ceci explique accessoirement l’aigle qui flotte sur le drapeau mexicain. Comme disent les guides touristiques, le Mexique est une terre de contraste, Mexico, feu Tenochitlan, se trouvait donc dans une cuvette, à deux mille mètres d’altitude, les pieds à la fois sur une zone marécageuse et sismique, le tout encerclé d’une alliance de gaz noir comme la suie. Mais passé cette frontière nocturne, on découvrait un paysage autrichien fait de collines et de sapins bleus à l’infini, qui disparaissait peu à peu dans la chaleur blanche du sud-ouest. Avant de se transformer à nouveau, touffus et verdoyants, dans la région de Xochimilco, plein de couleurs comme les aimaient tant les guides touristiques, jusqu’au lac de Tsehuilo. Où se trouvait justement, une attraction touristique. Pour amateur de frisson. On l’appelait la Isla de las Munecas, l’Ile aux Poupées. Il y avait là des centaines de poupées accrochées, pendues à des bouts de fils de fer, les yeux vidés, borgnes, clos, fixant le vide. Des têtes de poupées, des bras, des poupées bleuies par la pourriture ou à demi brûlées, noires, fondues. Des poupées tailladées, ficelées par des nœuds compliqués à des ponts plein d’autres poupées décapitées ou démembrées. Des poupées pourries, abandonnées, retrouvées, collectionnées, pleines de terre, en l’état dans un étrange dédale de film d’horreur. L’île était habitée par un ermite qu’on ne voyait presque jamais, et les touristes étaient friands de ses rares apparitions. Un petit homme qui marchait avec les bras bien le long du corps. Un jour, sans qu’on sache trop pourquoi, il avait décidé de quitter sa famille, et s’installer ici. Il y avait fait la connaissance du fantôme d’une petite fille, et pour ne pas qu’elle soit seule et triste, il lui avait ramené ces poupées trouvées. C’était l’histoire qu’il avait raconté aux journalistes venus le déranger dans sa solitude. Par ici on le connaissait sous le nom de Don José, sa famille disait qu’il était un peu fou. Une nuit il s’était réveillé les mains autour du cou de sa femme. En plein cauchemar il avait manqué de la tuer. Alors il était parti. Parti le plus loin possible de la Vida Loca. Il faisait moins de cauchemar quand il était ici, ces poupées c’était comme une thérapie en quelque sorte, une forme d’art peut-être. Et comme tout le monde le croyait fou, personne ne faisait vraiment attention à ses allées venues. Ils voyageaient beaucoup pour un ermite. En première classe évidemment, la Vida Loca c’était aussi ça. Ailleurs, dans une autre vie, un autre monde, loin des horreurs touristiques, on l’appelait El Novio, le Fiancé. Parce que quand il parlait aux filles, juste avant de leur montrer ses outils de travail, il lui disait : « ne t’inquiète pas, je vais te présenter à ma famille. »

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Yeyo

Paolito piétine les feuilles de coca épuisé et abruti par l’odeur de kérosène. Cent pour cent d’humidité, douze à dix-sept heures de boulots par jour dans la chaleur infernale de la jungle, pour tenir il fume des clopes de crack, ça lui donne des hallucinations agréables, ça le creuse aussi. Plus il fume, plus il a envie de remettre ça. Mais quel choix a-t-il ? Là où il vit il n’y a pas de travail, alors il est parti pour le Chaparé, la région de production. Tellement mal vu des autorités qu’ils ont créé une frontière spéciale à l’intérieur même de l’état pour délimiter la zone maudite. 1500 euros en moyenne c’est ce qu’il gagne à participer à la fabrication. Ils sont cinq ouvriers plus un chef, le seul de la bande qui est armé, le chef travaille pour un autre qui travaille lui-même pour un autre et ainsi jusqu’à Carthagène même. C’est là-bas que sont les patrons, et à Bogota, Cali, Medellin, allez savoir, Paolito ne se mêle pas de ce genre de chose. Il piétine inlassablement dans le kérosène les précieuses feuilles de coca. Toutes les nuits, trois nuits. Après quoi ils mélangent le jus à de la chaux, pressent, puis laissent sécher pendant huit heures. Une pâte brunâtre qui pue d’une odeur à la fois lourde et acide, c’est la pâte base. On la mélange à 41 produits chimiques dont l’ammoniaque qui permet la coagulation de la préparation, l’acétone, l’éther, le permanganate de potassium. Dans un rapport de deux pour un, deux kilos de pâtes pour un kilo de produit, il faut attendre environs une heure pour que la cocaïne finisse par se cristalliser et puisse être filtré. Quatre à cinq jours de travail environs, deux kilos par jour, dix kilos de cocaïne prêt à être livré loin, très loin d’ici. Paolito regarde la bougie danser devant ses yeux hallucinés, les autres aussi piétinent autour de lui et ils ont tous cette même démarche de zombie comme des monstres de film. L’aube arrive, c’est leur dernier fournée, ils seront bientôt à cours de produit mais dans deux jours ils remettront ça. Ils sont épuisés mais ils continuent de travailler. Le kérosène les assomme autant qu’il les stimule, tous ne sont pas au crack encore. Juan ne fume pas, ne s’est jamais drogué, même pas la marijuana ce qui est exceptionnel pour un colombien de son âge. Il espère au contraire payer ses études à faire ce travail, il veut devenir ingénieur civil mais il ne vit pas au bon endroit pour obtenir une bourse. Du temps de Don Pablo les choses auraient été différentes. Du temps d’Escobar des gars comme lui, courageux, ambitieux, il les aidait. Mais ils ont tué Escobar en pensant qu’ils allaient tuer le trafic, et il a explosé. Juan sait ces choses, il s’informe, il va sur Wikipédia, il s’instruit par tous les moyens à sa disposition, il s’est déjà acheter un IPhone, c’est sa seule drogue à lui. Juan et Paolito sont les deux faces d’une même pièce, ils ramassent le jus au seau puis incorpore doucement la chaux. Trop vite et ça risque de mal tourner avec cette chaleur, trop lentement et ça prend mal. C’est de la chimie mais ça pourrait être tout autant de la cuisine. Une cuisine dangereuse, nocive, qui leur ronge les narines et les poumons, ils crèveront riches mais crèveront plutôt, sans compter les Lanceros, les Léopards et toutes les unités spéciales que la Colombie et la DEA ont lancé à l’assaut du narco trafic. L’armée ne fait pas de prisonnier. Ils se reposent et se restaurent ensuite sous la toise de palme d’un abri de fortune. Fajitas y chile Leur dernier laboratoire se trouvait environs à trois cent mètres de là, l’armée l’a détruit la semaine dernière. Ce n’est pas le labo qui est important, c’est les produits. Dans la jungle se réapprovisionner n’est pas simple, même sous le contrôle d’un cartel. Attention, seulement une question pratique, pas de moyen, dans ce business les moyens sont sans limite. Une sieste de deux heures et ils reprennent le travail, il faut traiter de la pâte base d’il y a deux jours, le boulot est délicat et encore plus dangereux qu’avec la chaux. L’éther est extrêmement volatile par exemple, pas question de fumer cette fois, et on porte des masques de coton comme des japonais dans la brousse. Ils déambulent tous de la même manière dans le labo à ciel ouvert, suivent les mêmes chemins, évitent certains autres, au cas où l’armée se repointeraient cette fois ils ont miné. Pas question de perdre la production de la semaine cette fois, ou ils ne l’emporteront pas au paradis des flics. C’est les gars du cartel qui se sont chargé du boulot, ils patrouillent dans le secteur mais personne ne sait où. Ils veillent au grain. Plusieurs kilos ont déjà été conditionnés dans des sacs poubelles bleu turquoise, ils s’entassent sous l’abri. Le lendemain le tas s’est complété de plusieurs autres kilos, Juan et Paolito vont pouvoir rentrer chez eux plus riches qu’hier. Paolito, comme tous les drogués, a la tête pleine de rêves. Il rêve de maison avec piscine, de célébrité, de cafetière automatique, de gagner de l’argent en baisant le système, plus malin que tout le monde le Paolito. On lui a parlé d’une combine, c’est risqué, très même mais ça devrait lui rapporter le double de ce qu’il gagne aujourd’hui. Paolito rêve de plage, de fille, de lointain exotique avec des cocktails extravagants, de yacht blanc cocaïne. Alors quand il rentre à Bogota, discrètement il contacte la DEA. Juan ne rêve pas, plus, en rentrant chez lui dans son quartier pourris de Medelin il a été pris dans une fusillade entre dealer, deux balles dans la tête. Pendant ce temps les kilos sont chargés à dos de mule, de vrais mules, pour un vrai périple à travers une jungle fantasmagorique et dangereuse. Les serpents, l’armée, les guerrieros, parfois les jaguars si on est assez fou pour faire le chemin de nuit. Les jaguars ne chassent pas le jour. Le périple dure trois jours avant que la marchandise soit transférée sur un camion à destination de Carthagène. Les paquets sont planqués l’intérieur de roue de camion, les roues entassées sur un hayon bâché. Le chauffeur se nomme Enrique, il connait la route entre le Chaparé et Carthagène par cœur. Il sait par où il faut passer et où il vaut mieux éviter de mettre les pieds. La corruption forme comme un pointillé invisible le long de sa route, policier, militaire, douane. Son cousin José qui le relaie a les fesses assisses sur les dollars et ce n’est pas une métaphore. A chaque point du pointillé son flic, son militaire, son douanier, son officier, son sous-officier, cinquante dollars par tête en moyenne. Mais ce qu’ils redoutent c’est les faux contrôles, les fausses arrestations et les vrais enlèvements. Si on découvre ce qu’ils transportent ça peut leur valoir la vie, personne ne s’encombrera de deux chauffeurs, ils n’ont aucune valeur marchande comparativement. Bien entendu depuis que les FARC ont rendu les armes le voyage est plus sûr mais les groupes paramilitaires n’ont pas forcément désarmés et les cartels se font régulièrement la guerre. Enrique et son cousin ont réciproquement quarante trois et trente cinq ans, cela fait un peu moins de cinq ans qu’ils se sont improvisé chauffeur routier. Avant le premier était agriculteur mais sa ferme se trouvait à une poignée de kilomètres d’un vaste champ de coca que les américains ont défolié. Il a perdu sa récolte avant de réaliser que plus rien ne pousserait. Il déteste autant les américains que les cartels mais il n’a pas le choix c’est les premiers employeurs du pays, loin devant tout autre entreprise privée. La route est chaotique par endroit, emprunte le chemin de la jungle, de chaussée défoncée par les pluies, croise des accidentés, des camions ou des voitures déchiquetés sur le bord de la route, noyé derrière un monstrueux embouteillage, des flics et des militaires qui gueulent sur les automobilistes. A la radio une chanteuse pop chante son dégoût des foules, Do you want a piece of me ? La cargaison est finalement délivrée deux jours plus tard dans un casse de la banlieue de Carthagène, le paradis des narcos avec Saint Martin, Aruba, toute la Caraïbe. Elle va rejoindre une autre cargaison quelque part dans la jungle. Au total huit cent kilos dont les deux tiers ont été produit dans le Chaparé. La répartition est sous la responsabilité d’un courtier au Venezuela, ce dernier travaille pour les colombiens autant que leurs homologues vénézuéliens. Pour lui la cocaïne est un produit comme un autre qu’il traite par ailleurs à peu près comme il traite ses autres activités de courtages, légales celle-ci. Les dix kilos viennent s’ajouter au huit cent kilos que l’on doit bientôt faire appareiller. La moitié doit partir pour l’Europe via Saint Martin, l’autre moitié remontera jusqu’au Golfe du Mexique où elle doit être réceptionné par le Cartel del Golfo. Pour se faire on la charge à bord de deux semi submersibles furtifs. Le capitaine du premier est un ancien marin pêcheur. La première fois il a accepté de faire ce job pour de l’argent, une grosse somme, cinq mille dollars, plus que n’en verrait jamais un colombien moyen dans toute sa vie, la seconde les narcos lui ont collé un pistolet sur la tempe et lui ont donné le choix, ou il travaillait pour eux, ou sa cervelle arroserait la robe de sa femme après qu’ils l’aient violé et tué sous ses yeux. Ils sont cinq à bord, enfermés dans un minuscule réduit avec quatre cent kilos de cocaïne dans la chaleur infernale produite par les moteurs. Ca pue le kérosène et la drogue là-dedans, l’homme aussi. Pour plus de sécurité ils naviguent la nuit, ils se guident au GPS mais n’ont aucune idée s’ils sont ou non sous surveillance, à n’importe quel instant une vedette de la marine peut surgir alors ils n’auront d’autre choix que de couler le navire. C’est la consigne, on coule les engins pour que les douanes ne sachent rien sur les progrès technique qu’ils font en matière de submersible et surtout on coule la cargaison pour effacer toute preuve. Le capitaine n’a jamais vécu cette mésaventure mais il la craint au point de la paranoïa. Chaque voyage son ulcère s’approfondi, s’autorise, le torture, se cancérise. Au fond du submersible se tient un homme armé assis devant la cargaison. Ses ordres sont simples, tuer. Tuer ceux de l’équipage tentés de détourner la cargaison, tuer ceux que l’odeur rendrait fou ou malade, tuer ceux qui n’obéirait pas aux ordres, capitaine y compris. Tuer. Il sent la mort et ça a l’air de lui plaire, le capitaine essaye de l’ignorer. Un submersible, c’est ça que veulent les américains aussi, Paolito sait où en trouver, il en a vu il a travaillé sur un site sur la côte, il l’assure, cinq cent dollars tout de suite, cinq cent quand il aurait localisé précisément le lieu. Il ne ment pas, Paolito a en effet travaillé sur la côte, il peut faire un plan du site, situé où c’est sur la carte, mais il ne précise pas que c’était l’année dernière et qu’il n’a aucune idée si le sous-marin est toujours là-bas. Mais s’il veut gagner mille cette fois il va falloir se mouiller, prendre les coordonnées GPS sur place, c’est risqué, il n’a vraiment rien à faire là-bas. Sauf qu’il est cracké, qu’il se rêve plus grand qu’il n’est et qu’il va quand même tenter le coup en dépit du bon sens. Dans le semi submersible en direction de Saint Martin, le crâne du capitaine bourdonne des jacassements du moteur. Il transpire à grosse goutte, chaque voyage lui coûte environs deux à trois kilos. Heureusement l’engin est rapide, le voyage ne prend pas plus de trois heures. Trois heures pour être au large de la partie hollandaise de Saint Martin, la plaque tournante du trafic dans ce coin du globe avec Puerto Rico. Mais Puerto Rico est sous contrôle strict des américains, le 51 ème état n’est-ce pas. Alors la came est déchargée sur une plage et conditionnée dans un hangar alentours. Il faut encore qu’elle parte pour l’Europe. Pour se faire on bourre la quille de coke et toute les parties laissés libres dans la coque qu’on a entièrement démonté. Le navire s’appelle le Wellington, il navigue sous pavillon hollandais, il appartient officiellement à un certain Charles Smith, résidant à la Barbade qui le loue de temps à autre. En réalité Charles Smith réside dans un hospice, son identité a été usurpée. Il ignore que grâce à son nom numéro de sécurité sociale volé, une demi tonne de cocaïne prennent la direction de l’Espagne. Le capitaine lui repart vers son enfer, il n’en a pas fini avec les narcos, il le sait et son ulcère le lui rend bien. La destination du navire a été transmise à la capitainerie et aux douanes, Johannesburg, Afrique du Sud mais une fois dans les eaux internationales ils pourront prendre le cap qu’ils veulent. L’équipage se compose d’un skipper et d’un homme dans la quarantaine. L’homme est un habitué de ce genre de voyage, il sait qu’ils vont être contrôlé en route mais il s’en fiche. A moins d’un tuyau ils ne pourront rien faire sinon un contrôle sommaire. Le skipper s’appelle Jérémy, il est natif de Saint Martin, il ne connait pas l’homme avec lequel il s’apprête à traverser l’Atlantique, il espère juste qu’il ne sera pas raciste comme tous les blancs et qu’il connait quelque jeu de carte. Jérémy ignore que la quille est pleine de cocaïne mais il sait qu’il y à bord un chargement illégal. C’est pour ça qu’il est bien payé, il a déjà fait lui aussi ce genre de périple. Au même moment, alors que le Wellington appareille pour le large, un semi submersible atteint les côtes mexicaines. Il fait nuit, sur la plage brûle un brasero, des silhouettes vont et viennent jusqu’à une camionnette, porteuses de ballot. Ils travaillent vite quand soudain éclatent des coups de feu. Staccato des armes automatiques, flammes, des projectiles de 5,56 mm qui sillonnent l’air moite et massacrent. Le cartel del Golfo en guerre avec le Sinaloa a recruté des membres des forces spéciales mexicaines qui ont fini par former leur propre cartel, los Zetas, de réputation mondiale. Cette nuit los Zetas s’attaque à la cargaison de leurs anciens maitres. Le combat ne dure pas parce que ceux del Golfo sont complètement pris au dépourvu et c’est un carnage. Sept morts sur la plage en cinq minutes. Les blessés sont achevés à la machette parce que c’est plus marrant. Quelque part dans une bodéga borgne de Bogota, Paolito rêve à tout ce qu’il va faire avec l’argent de la DEA et des narcos additionné. Acheter une voiture, partir en voyage, transporter de la cocaïne à son compte jusqu’au Costa Rica et la revendre. Pourquoi le Costa Rica ? Parce que c’est toujours la terre privée des américains, et les américains raffolent de la cocaïne. Pour se faire il va remonter la transaméricaine qui traverse les deux continents du Canada à la Patagonie, comme le Che, un autre vieux rêve, suivre les pas du Che. Et tant pis s’il ne connait rien de la politique qu’il ne s’y intéresse même pas. L’image romantique du guerrieros le charme. Ses agents traitants de la DEA sont respectivement américano colombien et porto ricain naturalisé américain. Ils parlent donc tous les deux parfaitement espagnol. Ramon a l’air d’un indien parce que sa mère l’était, Steve est blond et porte en permanence des lunettes noires parce qu’il est photosensible des deux c’est celui qui ressemble le plus à un gringo. Ils n’ont pas confiance dans Paolito, la première rencontre les a laissé dubitatif même s’il a été riche en détail. C’est un cracker et ça se voit, il peut les vendre aussi facilement qu’il s’est vendu pour le sous-marin. Alors ils le surveillent de loin en loin, calés au fond d’une Ford K. Un mois auparavant un pseudo informateur a assassiné un agent de la DEA, la prudence est de mise, les cartels ne font pas de cadeau. Le Wellington, comme prévu, est contrôlé par la douane française. Les policiers trouvent suspect que l’homme de quarante ans se trompe sur le prénom de son skipper, il leur sort une excuse vaseuse qui elle ne trompe personne, mais en effet ils ne peuvent pas grand-chose à moins de tomber sur la cocaïne. Mais tout est en règle et il n’y a même pas un joint à bord. Quand le navire arrive à hauteur du Cap, la cocaïne volée par los Zetas est déjà en train de traverser la frontière du côté de Brownsville, Texas. Conditionné dans des portières de voitures, elle sera bientôt redistribuée à travers tous les Etats-Unis. Le Wellington dépasse l’Afrique du Sud, la Côte d’Ivoire et fait escale à Dakar avant de repartir vers l’Espagne et Marbella. Le voyage entre les deux hommes ne s’est pas trop mal passé, ils ont même réussi à sympathiser mais Jérémy a trouvé le blanc bien condescendant, comme tous les blancs qu’il connait du reste. En Espagne la coque est démontée. Ce sont deux colombiens et un espagnol qui s’en charge. Les deux colombiens ont suivi le tracé de leur marchandise pas à pas au départ de la Colombie jusqu’à maintenant à l’aide de Telegram l’application de messagerie sécurisé. La marchandise est divisé en deux lots, l’un des lots a déjà été acheté, il pèse deux cent kilos et doit partir par go fast à destination de Marseille. L’autre sera vendu plus tard à un acheteur hollandais qui s’est déjà manifesté. La pré vente est une pratique courante du trafic de drogue, elle repose sur la confiance, s’inscrit dans une relation d’affaire durable, part du principe que le sang coule aussi sur les billets, qu’on ne fait pas d’affaires avec des billets tâchés de sang. Les deux cent kilos ont été acheté à un prix d’amis, vingt milles le kilo au lieu des soixante mille prix européen, soit quatre millions d’euros en grosse coupures de deux cent et cent, le billet de cinq cent ayant été retiré de la circulation pour éviter ce genre de commodité et bien d’autres. Reste que les quatre millions tiennent dans une grosse pochette zippé qui sert d’habitude au grossiste marseillais à transporter l’herbe. Un go fast se compose de deux ouvreuses, d’un ou deux véhicules de transport et d’une voiture de queue pour les éventuelles filatures. La vitesse de déplacement oscille entre cent quatre-vingt et deux cent kilomètres heures, jamais en dessous souvent au-dessus, en quatre heures la marchandise peut être à Marseille. Les chauffeurs sont payés dix mille par voyage, ils communiquent par portable, ils sont toujours en binome, le binome touche la moitié. Un go fast coûte donc en moyenne soixante mille euros a organiser, soit le prix d’un kilo dans la rue. Sur les deux cent kilos, dans un rapport de un pour deux, le grossiste marseillais pourra multiplier ses kilos par deux, voir trois s’il insiste sur les coupes. Celle-ci sont généralement faites avec du lactose, du lait pour bébé, mais tout produit de couleurs blanche, en poudre, ne relevant pas de la pâtisserie (et encore) fera l’affaire. Paolito ignore toutes ces choses et serait bien en peine de situer Marseille sur une carte, il pense à la prime que lui ont promis les américains s’il parvient à géo localiser le sous-marin. Les américains rêvent de mettre la main sur un de ces engins, ils en salivent la nuit rien que d’y penser, mais pour le moment ils sont dans leur Ford K et le regardent entrer dans une bodéga. Paolito connait un type qui pourra le faire aller là-bas, le même qui lui avait proposé le job la dernière fois, le gars passe sa vie dans cette bodéga, une pute sur un genou, deux téléphones devant lui, un pétard coincé dans son pantalon.

–       Olà Paolito como esta !?

–       Muy bien Samon, muy bien.

Salomon dit Samon passe et reçoit des coups de fils, il ne fait que ça toute la nuit et la journée, parfois il envoie quelqu’un chercher un paquet, parfois il garde ce paquet jusqu’à ce que quelqu’un d’autre en prenne livraison. Il est un peu la poste des dealers du quartier. Les agents de la DEA le connaissent, ils sont surpris que leur indicateur le connaisse également. Dans une Coccinelle retapée à neuf un jeune homme à lunettes noires observe les deux types dans la Ford K garée un peu plus loin. Il en est certain il s’agit de deux gringos, et si c’est des gringos dans ce quartier c’est donc forcément des flics de la DEA. Certes, pour le jeune homme tous les gringos sont soit de la DEA soit de la CIA ce qui revient à peu près au même dans son esprit parce qu’il a vu trop de film. Mais qu’il ait vu trop de film ne change rien, vu qu’il fait le guet pour Samon, forcément sa paranoïa monte d’un coup.

–       Dis moi Samon il y a toujours du travail sur la côte ?

–       Pourquoi tu veux savoir ça Paolito ?

–       Pour savoir, j’ai besoin de gagner ma croûte moi.

–       Ah mais t’étais pas dans la jungle il y a pas longtemps ?

–       Si mais j’ai des frais tu comprends, je gagne pas assez.

–       Oui, je comprends, je comprends…. Mais je sais pas, tu n’as pas l’air d’aller très bien Paolito tu sais, on a besoin de gars solides là-haut.

–       Je suis solide ! Se défend Paolito, j’ai juste un peu été malade ces derniers temps.

–       Ah bon et j’espère que ça va mieux maintenant.

–       Oh oui et le sous-marin vous l’avez toujours, demande Paolito l’air de rien.

–       Tu poses beaucoup de question ce soir Paolito…

Le téléphone sonne, c’est le guetteur dans la Coccinelle.

–       T’aurais du produit ?

–       Tu veux quoi ? De la végé ou de la pharma ?

–       J’aime pas la pharma, il la coupe au speed, t’as de la végé ?

–       Ouais toute fraiche de Bogota mon ami !!!

–       Allez arrête, rigole Henry.

Henry est agent immobilier, il gagne un salaire moyen de 1200 euros plus les primes à chacune de ses ventes. Du temps de Don Pablo un garçon de son standing n’aurait jamais osé toucher à la cocaïne qui était alors réservé aux meilleures fortunes. Mais puisque le marché a explosé avec la mort d’Escobar, il s’est naturellement démocratisé et les prix se sont effondrés. La différence entre la cocaïne médicale et la cocaïne dites végétale tiens dans la qualité des produits de fabrication ainsi que l’aspect général. La cocaïne végétale est le plus souvent grumeleuse, grasse et jaunâtre alors que la première sera cassante et blanche.

–       Non je te jure je rigole pas, on l’a remonté d’Espagne hier !

Henry sort deux billets de cinquante, deux grammes pour son weekend.

La Jungle c’est cool, tout le monde y vient, il y a de la bonne zik et plein de jolies nanas, normal se dit Henry, pour elle tout est gratis. Tout est toujours gratis pour les princesses. Rush, rush give me yeyo, chante Debby Harry, rush, rush, giiii’ me yeyo, chante en cœur Henry devant l’écran, son micro à la main. Il est déchainé, de la poudre encore sur les narines. Il a sniffé avec la jolie gonzesse là-bas, elle le regarde comme une rock star, c’est la fête. Pendant ce temps là à Bogota la police découvre les têtes de trois hommes jetés dans le fossé, leurs corps disparu. Dans la bouche de Paolito traine quelques pesos froissés de sang. Les deux autres têtes ne sont pas identifiables, on les a longuement et savamment torturé avant. La DEA a déjà envoyé une équipe sur place…

Ma petite entreprise 7.

Il y avait des mômes d’un peu tous les âges, jusqu’à onze ans ou environs, chacun avec son délire à lui, sa vitesse de déplacement à lui, comme des électrons s’excitant autour du même atome et tant pis pour les collisions, les mini drames, une mère se levait, allait gronder le gamin qui avait buté la tête du petit avec son ballon, et le manège repartait de plus belle. Samia savait marcher et sa personnalité de petit général s’imposait sans mal sur les autres gosses. Je la regardais de loin qui expliquait à un petit garçon comment il devait jouer avec ses poupées, une petite en couche à côté d’elle qui mordillait distraitement une petite voiture trouvé dans le sable. On la sentait investie, responsable, le genre qui conduirait le groupe de survivants après l’apocalypse. Autour de nous les mères de famille causaient entre elles, certaines nous mataient en se demandant sûrement pourquoi je gardais mon masque de Mickey sur la tête. Aucune d’entres elles n’avaient l’air de faire réellement attention à ce qui se passait sur l’ère de jeu, on les sentait plus blasées que fatiguées, se levant de temps à autre pour gérer des conflits que le plus souvent elles réglaient à la voix. C’était leur monde, leur jungle et ce n’était clairement pas la nôtre. De temps à autre on se relayait pour faire faire un tour de landau ou de poussette histoire que les deux frères se mettent pas en duo pour nous exploser les oreilles. Et comme mon pote avait les chocottes de porter Amin, à moi de me fader non seulement le biberon mais le changement de couche à la sauvage.

–       Bah elle est où ?

–       De quoi ?

–       Samia elle est où ?

Pile poil au moment où j’avais du caca de lait devant mon nez et que je m’apprêtais à désamorcer la bombe qui se tortillait en gloussant. Je me retournais, les yeux en mode radar de combat mais rien, pas de Samia.

–       Putain mais elle était là y’a cinq minutes !

–       Putain faut qu’on la retrouve !

–       Vas-y cherche là je m’occupe des deux autres !

La panique complète. T’as déjà vu des suricates en train de surveiller l’horizon à la recherche du prédateur ? C’est à peu près la tête que j’avais en changeant Amin, pendant que mon pote, complètement flippé se mettait à courir dans tous les sens en gueulant le nom de la gamine. Ce qu’il y a de bien avec ce genre d’endroit, encerclé de mère de famille pour la plus part africaine, c’est que ton problème devient le problème de tout le monde. D’un coup en meute, les mères se mettent d’abord en rapport avec leur progéniture, histoire d’être bien sûr que tout le cheptel est là, et puis dans la foulée passent en mode détective te demander comment était sapée la gamine, où est-ce que tu l’as vu pour la dernière fois, quel rapport familial tu entretiens avec elle, etc, le tout pendant que tu fais le suricate, les deux mains dans la couche pleine de merde, qu’Amin se tortille sur le banc en gloussant. T’es à ce moment là dans le même niveau de stress que doit ressentir un gars au milieu d’un champs de bataille, limite tu sais déjà que les prochaines semaines tu vas les passer avec un syndrome post traumatique qui sera plus ou moins grave si on retrouve ou non la gamine. D’un autre côté si on ne la retrouvait pas ça serait sûrement bref, vu que son père nous découperait probablement en rondelles de notre vivant, et avec un couteau à beurre pour que ça dure plus longtemps. Et puis soudain tu la vois, tout au bout de la résidence qui dodeline pépère sur ses deux jambes, une de ses poupées dans la main, droit sur la route… Et là t’es plus du toi-même, tu hurles, tu bondis, t’es un singe sous amphet mais ton pote est exactement dans l’autre sens et le temps qu’il se ramène, la gamine aura été écrasée cinq fois par cinq poids lourds différents, du moins c’est ce que tu dis en l’apercevant du coin de l’œil qui se ramène à toute blinde. Les mères de famille ont compris, elles hurlent, certaines partent même au trot, mais tu sais, intimement, que si toi tu la rattrapes pas, elle va mourir d’une horrible façon. Et là t’en à plus rien à foutre de la couche, des deux autres, de rien, t’es un putain de Bip Bip et le coyote peut toujours rêver. J’ai sauté par-dessus le banc je ne sais même pas comment et j’ai cavalé si vite que je suis certain que ce jour là j’ai battu je ne sais quel record mondial. Mais pas assez vite, pas assez vite pour ne pas entendre les femmes hurler en chœur, pour ne pas voir la petite descendre du trottoir et aller droit sur la route. Franchement je ne sais pas qui m’a prit, je ne savais même pas si j’étais à la bonne distance pour faire ça, si c’était une sorte de sursaut de désespoir à l’idée que j’allais mourir dans d’atroces souffrances ou si j’ai vraiment penser que j’allais lui sauver la vie, mais j’ai bondit. Pas comme un fauve sautant sur sa proie, pas comme un plongeur se jetant gracieusement dans l’eau, non comme un rugbyman rattrapant une balle à la volée. Droit devant, ras du sol, bourrin, percutant la môme alors que le bus freinait pour nous éviter. Il ne nous a pas évités. Du moins moi.  J’ai rebondi contre le bus, la gamine contre moi et j’ai atterri dans le pare-brise arrière d’une Twingo. Sur le moment j’ai pas eu mal, mon pote m’a aidé à sortir, la gamine pleurait, terrorisée, on l’a examiné mais elle avait rien, et puis la municipale s’est pointé parce que le chauffeur les avait appelé. Tout le monde descend, terminé pour lui, va falloir attendre toute la smala et faire son rapport à ses boss. Les flics veulent savoir ce qui s’est passé, t’as quatre mamans africaines pour leur fait leur rapport pendant que j’explique au chef, et comme tout le monde était au première loge, c’est vite le dawa. Là t’as le jeune poulet de service qui est un peu brusque avec une des mamans, et hop la sénégalitude banlieusarde de ton pote qui part en vrille, faut pas parler comme ça à la dame où ça va tomber, j’essaye d’intervenir, le chef me touche l’épaule, je hurle, je manque de m’affaisser, mon pote me rattrape, et les pompiers qui n’arrivent pas. Et ils n’arriveront jamais et je ne saurais jamais pourquoi. Ce que je savais à ce moment c’est que d’un coup j’avais super mal sur tout le côté droit, que je sentais plus ma main et que je commençais à méchamment flipper. Les flics une fois prit la déposition de chacun, et voyant que les pompiers ne se pointaient pas, ont voulu nous emmener mais pan ! Voilà qu’on les sonnait pour une urgence, un accident grave ailleurs. Autant te dire qu’à ce stade les mamans étaient au scandale, le chauffeur de bus était à deux doigts de se faire lyncher et qu’absolument toute la cité avait rameuté pour voir ce qui se passait et conséquemment se mêler de ma santé en me traitant de héros. Si tu n’as jamais vécu en banlieue tu peux pas comprendre ce que c’est quand le quartier s’en mêle. Il y a ceux qui connaissent Samia et sa famille, il y a ceux qui l’ont vu un jour dans leur vie et ça devient leur petite nièce ou leur sœur, il y a ceux qui ont assisté à la scène et surtout il y a tous les autres, tous ceux qui n’ont rien vu, ne savent rien, mais qui veulent dire aux autres ce qu’il faut faire. Et moi et la petite au milieu, la petite qui a peur encore mais surtout de tout ce monde. Ses frères ? Entre les mains des mamans, le premier qui ose y toucher est mort. Heureusement que Driss était là, il n’a pas demandé qu’on nous amène à l’hosto moi et la petite, il a passé ses instructions, et c’était clairement pas une négociation. Bref nous voilà aux urgences mais on n’est pas seul, deux voitures nous accompagnent, un vrai cortège. Sur le moment les infirmières à l’accueil nous ont regardés d’un drôle d’air. Faut les comprendre, douze personnes au scandale qui leur parlent en même temps, et puis Driss qui se met à gueuler comme un général pour se faire entendre. Ca a pas tardé cette fois, surtout quand il a expliqué pour la petite. Elle n’avait apparemment rien, ni mal, mais bon elle et moi on avait été renversé hein !… enfin surtout elle parce que moi on m’a laissé moisir dans un coin avec d’autres éclopés. Elle n’avait en effet rien, les radios étaient formelles, mais moi je poireautais, une heure, deux heures, sans radio, rien, avec mon épaule qui enflait, je pouvais même plus bouger le bras. Mais bon, c’est pas comme si j’étais seul non plus. D’abord Driss qui commence à interpeller l’interne de service, puis un gars du quartier qui se pointe et s’en mêle, ça commence à faire du scandale, ils nous menacent des flics, qu’ils ne sont pas obligé de m’accepter, etc mais t’as jamais entendu une maman africaine piquer une colère.

–       Et toi, arrête de faire l’important dans ta blouse blanche, il a sauvé une petite fille, tu respectes pas ça ! Hé tu es pire que maladie toi là ! Iiiiih !

–       Eh oh ça va, hein, il n’y a pas que monsieur qui attendent et nous avons d’autres patients.

–       Iiiiih ! Hé ? Mais qu’est-ce que tu me racontes espèces de babouin tu rentres et tu sors du bureau là, tu fais du vent avec ta blouse, va faire ton travail espèce de feignant !

Le tout beuglé par une femme d’environs cent dix kilos avec des mains comme des battoirs qu’elle agite au nez de l’interne. Finalement un autre médecin s’est pointé, un plus vieux qui a commencé par m’examiner au lieu de bavasser. Ca a calmé le jeu vite fait parce qu’il a ordonné à l’autre de me descendre à la radio. Résultat des courses ? Une épaule déboitée et une clavicule cassée mais franchement c’était moins grave que si la petite avait croisé le bus. D’ailleurs, le chauffeur me l’a dit il avait commencé à freiner en me voyant sauter, il croyait que je voulais me tuer, il n’avait même pas vu la petite

 

Finalement c’est Driss et sa sœur qui se sont occupé de la marmaille le reste du weekend, moi j’étais à l’hosto et je m’emmerdais en me demandant comment Tonton allait prendre ça, qu’on ait laissé sa fille se barrer. Certes j’avais sauvé les meubles mais on aurait été plus attentifs ça ne serait jamais arrivé. Il est arrivé le dimanche soir, avec sa gueule lugubre et ses yeux de dingue. Sur le moment j’ai cru qu’il allait se jeter sur moi et me déchiqueter avec ses mains.

–       Je te jure qu’on a fait attention Tonton je…

–       Tu sais ce que Samia voulait faire ? Il m’a coupé.

–       Euh non…

–       Apprendre à Leïla a traverser.

–       Oh putain !

Leïla tu t’en doutes c’était la poupée, elle avait juste voulu imiter ses parents.

–       C’est comme ça les mômes, il a ajouté, des fois je me dis que faudrait les attacher.

Je savais pas si c’était de l’humour ou sa vision de l’éducation, j’ai pas su quoi répondre. Il m’a fait signe vers mon épaule, m’a demandé si ça allait, je lui ai répété ce que le médecin m’avait dit, j’étais jeune, j’avais bien encaissé le choc, je remettrais vite.

–       Merci, tu lui as sauvé la vie, si t’as besoin d’un service, n’importe lequel, appel moi.

Et il est parti comme il était venu. Qu’est-ce que je pouvais lui répondre ? C’était vrai mais c’est pas non plus comme si j’attendais une médaille, j’étais juste heureux que tout ça se termine bien. Ce que je n’avais pas compris c’est qu’en gros maintenant on avait un chien de garde à disposition.

 

On a laissé les affaires en suspens pendant un mois le temps que je me rétablisse. Usman piaffait depuis une semaine il voulait qu’on commence à lui placer ses kilos, trois pour débuter. Nono avait fait savoir qu’il voulait nous voir, on avait ouvert une vanne on ne s’en rendait même pas compte. Tout d’un coup c’était comme si on était Escobar mais sans les moyens ni les hommes. D’ailleurs on voulait personne, strictly personnal comme disent les britts. Alors on est reparti en Angleterre, sans besoin de monter un bateau cette fois. Mais avant Claude voulait qu’on lui vende un kilo de pure. Evidemment pas au prix qu’on demandait.

–       Eh les mecs, je vous fais cadeau de mon pourcentage sur le prochain deal que vous faites avec Nono, faites moi une fleur.

Il ne voulait pas seulement la toucher moins cher qu’on l’avait vendu au gros, il voulait même qu’on lui vende cinq milles en dessous du prix commun.

–       Qu’est-ce que tu me racontes une fleur, la dernière fois on a failli se faire enculer à cause de tes arrangements !

–       Ouais mais le mot important là dedans c’est failli, non ? Tu m’as bien dit que t’avais des copains teufeurs, ils ont dû être vachement contant non ? Il nous a lancé avec un sourire genre on est copain.

Avec Driss on s’est regardé, c’était quoi cette question à la con ?

–       De quoi tu te mêles de nos affaires cousins ? Lui a lancé durement Driss.

–       Du calme, du calme, je me mêle pas, mais vous vous êtes arrangé non ? Alors il est où le blème ?

–       Y’a pas de blème, c’est toi qui en fait, on te la vend au prix qu’on l’a vendu à Nono, point à la ligne.

–       Ecoutez les mecs, voilà ce que je vous propose, j’avance vingt cinq milles, vous me filez un kile, et je vous donne quinze pourcents sur mes bénefs, c’est fair non ?

Claude c’était le genre de blackos tellement branché qu’il mettait des mots d’anglais dans ses phrases pour faire genre il passait ses vacances à Miami. Qu’est-ce que je savais ce qu’il allait se faire comme bénéfice moi ? Quinze pourcent de je ne sais pas quoi c’est pas quinze pourcent c’est je ne sais pas quoi.

–       Non, non, t’allonges trente cinq, et avec les bénefs tu nous payes la différence.

–       T’as tort mon gars, quinze pourcent de mon bénef ça va faire gros avec ta came, je vais la couper quatre fois, tu vois ?

Ca lui faisait quatre kilos à environs trente, trente cinq mille. En effet on perdrait de l’argent mais je préférais perdre dix mille plutôt qu’il nous l’achète à son prix. Et puis surtout j’avais quoi comme garanti encore une fois qu’il n’allait pas nous carotter ? Je n’avais pas confiance en lui, il avait fait ses arrangements sans nous en parler, il posait des questions.

–       Trente cinq mille d’avance.

–       Trente.

On a fini par couper la poire en deux à trente trois. On aurait l’argent dans deux jours.

 

Quand t’écoutes les journalistes économiques à la télé, le mot qui revient souvent c’est confiance. La confiance des marchés, si elle n’est pas là les cours s’effondrent, eh bien dans ma partie c’est la même. Tout repose sur la confiance parce que donc c’est un marché comme un autre n’en déplaise à la loi. Mais la confiance n’exclue pas la prudence. Raison pour laquelle la règle d’or des trafiquants, selon Youtube et internet, était que l’argent et la drogue ne devaient jamais se retrouver au même endroit en même temps. En aucune manière les échanges avaient lieu comme dans les films ou tu peux être sûr de te faire carotter un jour. Nono avait été un peu l’exception à la règle en somme mais on n’avait pas vraiment eu le choix. Avec les autres on avait toujours procédé par étape, ils payaient d’abord on les livrait ensuite. L’un ou l’autre vu qu’on y allait en tacos et que dans ces cas tu t’évites tous les contrôles au faciès de la terre. On lui donnait une adresse pas trop loin de l’endroit de la livraison et le tour était joué. Samir nous avait donné les clefs d’une boite aux lettres, quand c’était fait on le bipait. Claude c’était une bagnole, il a envoyé la marque et l’immatriculation à Driss par SMS alors qu’il était en route. La bagnole était garée sur un parking d’immeuble qu’on pouvait rejoindre sans passer par le hall. Alors voilà mon Driss tout peinard qui fait le tour et entre sur ce parking. La voiture était ouverte, il avait juste à déposer le paquet sous le siège conducteur et repartir, sauf que sur le parking il y avait des poulets en train de faire Dieu sait quoi, et voilà qu’il se retrouve nez à nez avec eux. Les flics c’est comme les clebs, si tu leur montre que tu as peur, que t’es pas à l’aise, tu peux être sûr qu’ils vont mordre. Sauf si t’es un noir d’un mètre quatre-vingt dix, là c’est eux qui ont peur, instinctivement, grégairement, et quoi que tu fasses ils te feront chier, à croire que c’était génétique, comme disait Driss. Une espèce de mutation qui s’exerçait au port de l’uniforme. Driss et les flics ont échangé un regard, et à l’instant même il a su que s’il ne repartait pas vite il n’allait jamais repartir. Et il a fait l’erreur que font tous les enfants devant les clebs sans laisse, il s’est mis à courir. Franchement je ne sais pas ce que j’aurais fait à sa place parce que je ne sais pas ce que c’est que d’être noir en France. Jeune je sais, c’est un peu pareil, c’est les premiers qu’on emmerde, mais noir apparemment c’est comme arabe c’est forcément la couleur du crime. Les flics se sont mis à courir après lui en gueulant, Driss a tracé jusqu’au métro et comme il était pressé, il n’a pas acheté de ticket. Paf ! Cent mètres plus loin les contrôleurs.  Et évidemment il n’avait pas emporté ses papiers avec lui. Impossible de revenir en arrière parce que les poulets sont descendus eux aussi, alors il a foncé dans le tas… Et la course poursuite a repris, cette fois avec les contrôleurs en plus.

–       Je te jure frère j’ai jamais couru aussi vite de ma vie et je savais même pas où j’allais, dès que j’ai vu une rame je suis monté dedans, et putain que la sonnette dure deux heures et ces putains de ‘leurs qui se pointent sur le quai !

–       Y t’avaient vu monter ?

–       Je sais pas frère, j’étais planqué, je les ai vu passer, shab y’en a un qui est rentré mais le trom est reparti et il est sorti.

–       Les gens y disaient quoi ?

–       Rien ils me regardaient louche.

–       Finalement t’as fait quoi ?

–       Je suis descendu au premier arrêt, gare de Lyon.

Et là, des flics partout, des militaires, la BAC, pour qui c’était, Driss n’a pas calculé, tout ce qu’il savait c’était les flics la station d’avant et sa parano à fond les ballons. Alors il est rentré dans les chiottes d’une brasserie et il s’est débarrassé. Ca été la meilleure idée qu’il a eu parce qu’il avait pas fait cinquante mètres que la BAC l’aplatissait par terre comme s’il avait été un putain de Ben Laden. Merci les caméras, délit de fuite, transport sans ticket, et d’abord pourquoi qu’il s’était enfui ? Bref il a passé dix heures en garde à vue et il s’est prit une amende. Mais la confiance… La confiance s’en était allé des deux côtés. Moi pendant que Driss était au trou je n’étais au courant de rien et Claude de me téléphoner en mode vénère qu’il n’avait pas ce qu’il avait demandé. J’ai essayé d’appeler mon pote qui évidemment avait coupé son fil et je me suis rongé les sangs pendant deux bonnes heures à me demander ce que je devais faire. Si Driss s’était fait gaulé avec la dope il était bon, est-ce qu’il craquerait ou pas ? Non, je savais que mon pote ne dirait rien à part des bobards. Pratiquement depuis qu’il était môme les flics le faisaient chier. C’est pas qu’il les détestait tout spécialement mais question bavardage autant qu’ils s’essayent avec une huitre. Mais qui sait ce que les flics savaient déjà ou non. ? S’ils étaient tombé sur lui c’est que quelqu’un l’avait balancé, qui ? Claude ? Melvine qui aurait voulu se venger ? Tu sais dans ces moments là tu ne raisonne plus droit, t’es en mode parano, tu le sais et tu veux te calmer, mais plus tu trouves de raisons de ne pas flipper, plus t’en trouves autant pour le faire. J’ai pensé à tout, à déménager la coke, à me barrer au Brésil, à vider mon compte et prendre le premier train pour Marseille, le tout en shouffant la rue au cas où je serais Mesrine et que les flics quadrilleraient le quartier. Au bout de deux heures, vu que je voyais toujours pas les poulets mon taux de parano est redescendu à la normale et heureusement je m’étais pas mit à tout déménager. J’ai juste attendu d’avoir des nouvelles en me disant qu’avec un peu de chance il s’était débarrassé de la coke à temps. Claude a rappelé, il était toujours vénère, on avait jusqu’à demain pour le livrer où il allait nous enculer sévère. C’est là où tu te poses des questions sur les choix que tu as fait. Le stress, le danger, la possibilité soit de finir en taule soit de se faire défoncer, ça relativise l’intérêt. Même pour sauver le cul de mon daron. Mais qu’est-ce que je pouvais faire maintenant ? J’avais mit le doigt dans un engrenage et je ne pouvais simplement pas le retirer au risque de me faire arracher le bras. Je suis sorti faire un tour histoire de penser à autre chose. Mais comme je ruminais quand même j’ai préféré retourner à la maison, me fumer quelques bonnes douilles et jouer à la Play jusqu’à ce que je tombe. Driss a fini par appeler au milieu de la nuit. Le lendemain matin, à la première heure, on était de retour dans les chiottes du Train Bleu, et la coke était toujours là, dans le faux plafond. Cette fois c’est moi qui ai fixé le rendez-vous de la livraison. Ce que foutaient les flics quand Driss s’était pointé, on n’en savait rien mais si c’était à cause de Claude à lui de prendre les risques cette fois. Évidemment il n’était pas jouasse mais qu’est-ce que j’en avais à faire ?