CAC40

Farid avait  tout juste 30 ans et il avait déjà passé 9 ans de sa vie en prison. Il n’avait pas commis le moindre braquage, n’avait tué personne, avait participé à trois cambriolages, de loin, comme guetteur deux fois sur trois, il s’était contenté de cumuler les petits délits, les condamnations légères ou avec sursis, les gardes à vue et les embrouilles avec les flics. Depuis qu’il était enfant, il y avait un genre de marché en bas de chez lui, le marché noir on appelait ça. Le coin des receleurs, des vendeurs de parfum chinois, de jean 504 et de polo Raph Loren… Tout le monde y venait, les mères de famille, les potes, les darons, tout le monde. Acheter, vendre, combine à droite et à gauche, le tout largement financé par le bataillon. Les potes qui tiennent chaud, et le business. Le bataillon quoi, direct sur le ter-ter, t’as compris frère. Avec eux, il y avait parfois des grands, de vrais truands ceux-là, qui montaient au braco sur les paroles de poulets. Tu me balances une affaire, je t’en donne une. Tu m’aides à faire tomber bidule, je te file un plan sûr. Enfin ce genre d’histoire qu’on sait, qu’on se raconte entre deux spliffs mais qu’on n’a pas exactement envie de savoir. C’est pas bon. Pas envie de terminer dans un coffre, une cave, mêle-toi de ton boule cousin. Et d’ailleurs tôt ou tard ces enfoirés de flic revenaient et serraient ceux à qui ils avaient balancé une info. Qui irait balancer en retour les poulets ? C’est qu’il y a du lourd encore au-dessus, on parle en gros millions, en casino, en trafic international. Tu crois comment qu’il rentre frère les flingos et le shit ?
Et puis un jour il y avait eu une grosse descente et le marché noir qui était là depuis facile dix ans a disparu. Farid était dans le coin, avec une paire de portables tombés du camion et une méchante humeur. Il s’était embrouillé avec les poulets, crac, la broutille était passée en mode sérieux. Application des peines plancher cousin, merci Sarkouille, qui vole un œuf vole un bœuf, t’as violé personne, t’as braqué rien, mais tu vas prendre sévère quand même, 4 piges d’un coup. Ça te pète un peu. Quatre piges dans neuf mètres carrés avec deux autres mecs. Tu vis, tu manges, tu dors, tu rêves, tu te branles, tu pisses, tu chies pendant quatre piges avec deux autres gus. Si tu vas pas au mitard… Et selon où tu tombes, tu peux y aller pour n’importe quoi ou juste les trucs graves. Là les matons t’appellent par ton prénom, te disent bonjour le matin en ouvrant ta cellule, tant que tu les respectes, que t’insultes pas le chef, tant que tu fais du « oui surveillant, bonjour surveillant » à peine s’ils te grondent parce que ça sent le shit dans la cellote. Mais à Villetaneuse par exemple, c’est une autre danse. Là-bas les matons ils portent le badge du FN sur leur veste, un mot, un regard de travers, mitard, ça sent le bédo : fouille… etc. Tu respires plus, tu flippes pour tout, terminées les vacances forcées, bonjour la pression H24, et déjà que des fois tu yoyotes sévère à te demander ce que tu as foutu de ta vie… Mais pas question de se faire suivre par un psy, de prendre des médocs, ça se fait pas. T’es une mouille pas un homme, un camé, un dingo, t’assumes pas, tu fais ta pleureuse, va chier. A la rate, gros, faut porter ses couilles. Et les mecs avec des faiblesses côté slip, les gars qui se frotillent et s’enculent, même tarif, c’est mal vu. Pourtant des fois, le petit gégé, son codétenu, il l’aurait bien serré dans ses bras. Ça fait du bien un câlin quand on a vu la daronne chialer au parloir. Ça fait un peu de chaleur quand tes potes d’enfance viennent jamais, t’écrivent jamais, que t’existes plus que pour la famille et les surveillants. Mais si ça se savait… et la rumeur à la rate, elle se porte bien merci. Farid se sentait déjà assez paria comme ça. T’as déjà vu Mister You, la Krime, Booba, te raconter que trop il kiffait son pote de cellote ? Sur la vie de ma mère cousin t’es ouf de raconter ça. Ça se fait pas, les dalepés c’est dégueulasse ! On est des hommes nous, c’est des trucs de francaouis ça !
Quatre ans donc. Le matin son programme c’était toujours le même, un rituel, il en faut, ça aide. On se lève, on fait quelques pompes pour la forme, pour la tête, et puis nettoyage de la cellote, bonjour surveillant, bien ? Après kawa. Important ça le café. Les autres se pointent, les potos, un, deux, le petit gégé qui fait le service, roule un sbleuh’, un sucre ? Ouais, il est bon ton café Farid, pas de soucis cousin c’est la soeurette qui a ramené le Grand-Mère. Ah ouais Grand-Mère elle fait un trop bon café. Des fois c’est lui qui était invité, on croisait du monde, des anciens du quartier, 30, 35 piges, 15 condamnations, 12 ans de rate au compteur avec des têtes de tueur je te dis pas. Les gars qu’on faisait pas chier même pas les surveillants, surtout pas. A 1400 boules de salaire les candidats à la triple fracture il y en a pas des masses. Farid parlait peu, se racontait jamais, il écoutait, regardait, rigolait avec les autres, et si un barbu venait le sermonner, wallah t’as trop raison cousin. L’anguille. On se faufile, on essaye de se tenir, on parle pas dans le vent, et si il y a besoin d’un coup de main dans ses compétences on n’hésite pas. Faut être sociable quand on reste 12h par jour dans neuf mètres carrés pendant quatre ans. Et éviter les embrouilles, surtout. Avec les surveillants, avec les autres. C’est qu’il y a des cintrés là-dedans, et des sévères parfois, avec des familles nombreuses et des cousins dans tous les blocs. Bref c’était comme au quartier, même la tenue. Bas de pantalon Tachi’, les chaussettes blanches par-dessus, veste Adidas, polo Lacoste-Taïwan double pantalon quand y faisait froid, la tenue confort. Ce qui manquait c’était les filles, la liberté aussi, pour autant que ça veuille dire quelque chose quand on a rien connu d’autre que le quartier et la rate. Et le blé aussi. Faut cantiner, payer la téloche, le shit, les clopes, la bonne kémia. Si t’es sans un, si ta famille t’aide pas, si tu connais personne, que t’es un déplacé par exemple, t’es sérieux dans la merde. En taule c’est comme dehors, pas de bras, pas de chocolat. Sauf que dehors il y a toujours moyen si tu sais où gratter, ici c’est plus compliqué. C’est pour ça que les gars demandaient le cumul des peines, t’as vu ? Pas juste pour le tir groupé, pour éviter d’être baladé dans toutes les juridictions qui avaient un truc contre toi. Parce que c’est comme l’école, le nouveau faut qu’il refasse tout à chaque fois, les bonnes connections, les relations avec les gardiens, à qui demander du shit ou de la dreu pour les camés, qui aller voir quand on avait un souci avec le baveux ou le JAP, travailler éventuellement. C’était pas obligatoire, et souvent très chiant. Fabriquer des cintres, des drapeaux, putain combien de drapeaux on trouvait sur les mairies, les commissariats, les ministères qui avaient été fabriqués par des mains de prévenus ? Mate les céfrans avec leur beau tricolore made in la Santé cousu machine par Driss le braco des DAB. Farid lui ça lui disait rien. Ça te donnait un peu de droit, un salaire que tu touchais jamais direct et en dessous du salaire moyen, mais laisse tomber de bosser pour l’administration. Rendre des services souvent c’est mieux.

Quatre ans. Toute une vie quand on a vingt ans.
Et puis il y a l’après. Retourner chez les darons ? Oublie. Alors aller où ? Pas une thune, pas de taf, rien, bin chez le frangio, avec lui, sa femme, le petit… tu tiens pas deux mois. Personne, surtout pas la femme. Elle te fait des histoires parce que t’as pas plié le lit, parce que t’as tapé du Nutella sans demander la permission, ça te parle mal, tu te sens une mouille, faut bouger. Farid avait de la chance, il avait des sœurs. Elles le soutenaient, l’aidaient, l’écoutaient, la grande l’avait aidé dans ses démarches, passé des coups de fil, rassuré les darons. Ça le saoulait gentiment, mais il laissait faire, elles l’aimaient et réciproquement. Farid avait trouvé un boulot de TUC, on lui avait dégoté un appart facile, maintenant il avait un chez lui. Enfin…
Quatre ans frère… t’es jamais sorti de chez tes darons, tout ce que tu sais c’est le ter-ter, les affaires, le quartier, le daron qui te pète les couilles, les profs qui t’endorment, les embrouilles avec les schmidts, en plus t’aime moyen la contradiction, laisse tomber. Quatre piges de rate derrière, t’es paumé cousin. Et vas-y que de toute façon c’est la même, t’as les potos qui se ramènent, t’as la gare à pas loin genre avec tous les autres, ceux de la rate, ceux du quartier, qu’est-ce qui change finalement ? Les putes.
Voilà, t’as des putes et une espèce de boulot avec des pélos qui te parlent mal parce que t’es arrivé avec 20 minutes de retard. Eh vas-y ! Tu crois qu’elle est facile ma vie ou quoi toi ? Il y a Rédouane qui s’est pointé, on a bu de la vodka Redbull, après il a voulu qu’on aille aux putes. L’avait pas de thune comme d’hab, on s’est embrouillé, je suis rentré, tiens vas-y voilà Kevin et son cousin Patrice, bourrés, les poches plein de chichons, avec une autre tassepé… Putain je me suis même pas couché une heure gros ! La belle vie, mes couilles oui !
Et comme ça pendant une pige. Le taf nique sa mère, c’est pas fait pour moi ça gars. Une pige tout entière. La télé ? Pète sa mère cousin, il veut une grande, la maxi, avec l’ordi, le lit, le canapé et tout, confort. Comment ? Bah faut savoir se démerder dans la vie frère.
Khaled qui vient avec Walid, il a du bon, tu connais l’histoire cousin, fais tourner, vas-y tu veux que je te trouve des iencli ? Assure mec, je connais tout le monde dans le bloc.  Et vas-y que ça s’enchaîne. Malek qui te trouve la grosse télé, 300 boules nique sa grand-mère, l’ordinateur pète sa mère de chez Untel qu’a tout le matos du monde si tu vends pour lui, la Play, les jeux, tout. World of Warcraft, GTA, Grand Turismo, que du bon, tombé direct du camion frais. La belle vie. Le matin il se levait, faisait quelques haltères, rangeait sa cellote, aller toquer chez le voisin l’inviter à boire le café. Prenait sa douche, partait à la gare, en promenade.
Et puis il revenait.
Avec une pute.

Une pute, une salope, pas un tapin hein ? Pas une pute une pute hein ? Pas que tu payes. Enfin si parfois, Farid faisait venir une pute ou deux. Généralement quand il y avait Samir. Il voulait toujours niquer des tapins Samir. Les salopes, il aimait pas ça, il respectait pas. Et Rédouane aussi il aimait bien les tapins, mais lui il avait jamais une thune. Ou alors pour sa gueule. Et vas-y qu’il squattait à demander un autre bédo, encore du café, eh dis donc t’aurais pas des biscuits ? Il savait même pas jouer à la Play cette mouille !
Bref, une pute, une salope et pas souvent des tapins parce que bon ça douille. D’ailleurs pourquoi foutre, c’est toutes des putes les filles de maintenant, rien que des salopes ! Je te fais un petit sourire, on rigole un peu, je te dis deux trois conneries, on sort le bédo, et vas-y. Elles te sucent à deux si tu demandes poliment ! Des vraies chiennes. Une fois il en avait enculé une et tout de suite après il lui avait fait lécher le bout, comme dans les boulards. Elle avait même pas moufté la petite, 17 piges ! Et l’autre, la grosse, qu’ils avaient fait monter un soir avec le petit Kevin. Avec son piercing dans la langue, « j’adore l’échangisme »… la Libertine… le boudin bourré, elle les avait sucés tous les deux ! l’un après l’autre ! Et elle avale en plus ! 20 piges ! Elles sont paumées ! Perdues. Des salopes, toutes des putes.
Et au quartier ? Avant ? Pareil. Mais il y en avait moins, une fille qui passe pour une vache dans le quartier, ça craint frère. Alors il y avait Marie Odile, la brave Marie Odile qui se laissait tringler par tout le bloc. T’allonges un peu de bédo, ça suffisait. Sa vie sexuelle ? Sa première fille avait connu six types avant lui. Dans le quart d’heure avant lui. L’amour ?  Connais pas. Oui, il s’entendait bien avec la petite Aurélie, elle était cool, elle était sérieuse un peu aussi. Ils auraient pu s’installer ensemble s’il n’était pas allé en taule. C’était de l’histoire ancienne maintenant. Partie la petite Aurélie, et à la place il y avait les putes. Les banlieusardes qui avait raté leur train, des paumées déchirées qui rondaient autour de la gare, la petite voyageuse provinciale et insouciante, la salope franco de porc, estampillée pétasse léopard qui s’encanaillait, les cousines qui veulent faire du business, parfums, fringues, quelques roumaines pas cher, une kosovar une fois, un bonbon. La femme seule quoi. Toutes des putes. Pendant une pige.
Plus la tise.
Et le bédo.
A la rate il n’y avait pas la tise. Pas impossible mais laisse tomber. Ça faisait des histoires la tise. Et chez lui il y en avait souvent des histoires depuis. Parce que voilà. La fête tous les jours, la grosse télé, la Play, les tapins et les putes, ça attire les crevards. Ça attire tous les paumés qui sont trop trouillards ou trop flemmards pour monter au bataillon, et qui vivent chez papa et maman. Les mecs aux chomedu qui vivent chez le frangeo depuis qu’ils ont perdu leur appart. Ou juste les potes de la gare et tout l’orchestre des emmerdes en rafale. Les voisins, les flics, les mecs qui s’embrouillent sur le palier. Et puis nique sa mère, t’es bourré, t’as pas envie de descendre, tu sautes la poubelle par la fenêtre. Il y a des plaintes dans l’immeuble. C’est pas la cellote justement, ou bien on est tous en prison…
Des prisons dans des prisons. La liberté est une prison avec des putes. C’est ça la vie ?

Un jour il avait rencontré Djalilah.  Une fille du bloc, enfin de l’immeuble. Une fille des quartiers aussi, un peu paumée aussi, mais pas une pute. Un engin. Jolie, pieuse, gentille, et avec ce qu’il fallait de trauma pour être complètement attirante quand on avait envie de devenir sauveur ou preux chevalier. La dame pieuse se mérite, c’est une pure. Enfin… pas tant que ça mais bon, sérieuse quoi. Et Djalilah l’avait pris en main.
Un jour elle était rentrée chez lui et avait tout nettoyé du sol au plafond. Une toupie à roulette. Tout en lui faisant la morale, fumant des pétards. Après ils avaient joué à la Play. Djalilah était encore une adolescente, moitié petite fille moitié cheval de feu. Un mélange explosif pour un cœur adolescent également. 30 piges ou pas. Qu’est-ce qu’il savait de la vie après tout ? Qu’est-ce qu’il savait des femmes à part qu’il y avait parfois du poil autour et un piercing ? C’était une curiosité que celle-ci. Qui rentrait dans sa vie faire le ménage, en le charmant mais sans le charmer, parfaitement consciente de ses atours, mais n’allant jamais jusqu’au bout du jeu. Et pour cause. Djalilah avait déjà un copain. Avec lequel elle se disputait souvent, l’amour vache mais pas loin. L’amour ado. Le vrai, de quand on a 19 ans et qu’on prend son mec pour un genre de petit frère incestueux, et réciproquement, le docteur ou presque. Lolita en liberté, bref. Et Farid a fait le poète (wink). Il y avait aussi l’Islam. Très impressionnant la gamine de dix-neuf ans qui fait les cinq prières, se lave, s’habille, bismillah… la illahi Allah Mohamed rasoul Allah, cinq fois, cinq fois par jour, murmuré entre ses lèvres rêveuses.
Djalilah avait rencontré la foi après la mort de son frère, parti dans un accident de voiture. Une manière pour elle également de se nettoyer de ce qu’elle avait vécu avant ici. La rue à 17 ans, la zone, les squatts, les types comme lui qui vous ramassent en mode galère et essaye de vous sauter sur un coin de canapé. La tise, la défonce, tous ces trucs qui vous enfoncent. Djalilah n’aimait pas beaucoup l’alcool. Ce que ça faisait faire aux gens, aux mecs, aux filles, elle en concevait que mieux l’interdit qu’elle pouvait en voir les résultats jusque sur lui. Ils s’engueulaient parfois avec Farid. Des engueulades terribles. Surtout quand il était pété, qui lui disait d’aller se faire enculer sur un coup de colère parce que Samir ou Rédouane, ses deux boulets du quartier, étaient venus le chauffer. Elle ne les aimait pas beaucoup ces deux-là. D’ailleurs, de son entourage, elle n’en supportait aucun, et le petit Kevin encore moins que les autres parce qu’ils s’étaient connus du passé. De sa période rue et qu’il se la raclait sur elle. Il disait savoir des choses à son propos, qu’elle n’avait pas toujours été la pieuse, la musulmane propre sur elle et tapis cinq fois. Qu’est-ce qu’il en savait lui de toute façon ? Pour lui, toutes les filles se valaient, sauf sa mère. Rien que des chiennes, des salopes, il en faisait ce qu’il voulait avec sa grosse bite de nègre.
Farid l’avait déjà vu sa bite, tendue dans le slip Dim blanc, élastique, sous le ventre luisant, musclé, avant que la Libertine l’engloutisse, ça le gênait pas de voir son pote se faire sucer, c’était comme ça au quartier, il avait vu ça à la rate aussi. C’était dégueulasse quand c’était un mec qui était à genoux. Ou pas. Quand le mec était beau comme Kevin, une salope entre ses cuisses de petit nerveux, c’était presque beau. Farid essayait de ne jamais penser à ça, le goût que ça devait avoir, c’était dégueulasse. Mais quand même, un câlin parfois, juste un câlin, ça devait être bien. C’était d’ailleurs ça qui lui plaisait aussi avec la jeune femme, son côté copain, garçon manqué. L’adolescente qui hésite encore entre devenir une femme et rester une gamine. Il se sentait si à l’aise parfois avec elle qu’il en oubliait qu’ils ne sortaient pas ensemble, et qu’elle ne l’aimait pas. Alors il se réveillait, trouvait Samir dans sa cellote en train de lui faire la morale, qu’il branlait rien, qu’il fallait qu’il arrête, qu’il trouve du boulot. Samir le chômeur en fin de droit. Eh vas te faire foutre toi !
Il se réveillait avec une gueule de bois carabinée, plus rien dans les poches, à peine une croquette planquée entre deux boîtes de jeux vidéo et rien d’autre comme perspective que le bordel autour de lui de la fête de l’avant-veille, quelques vieux préservatifs qui flottaient dans le chiotte, et une journée à rien foutre à la gare. Rien foutre en essayant de se trouver un peu de pèze, une combine pour s’acheter des clopes, du shit, de la vodka, un kebab, du soda. Son pain quasi quotidien. C’est ça la vie ?
Et sinon faire quoi ?
Rester à la maison.
Aller sur internet, regarder la télé, jouer à la Play. S’inscrire sur Facebook, sur Youtube, sur Chat Roulette, pour se faire des amis, parler avec des inconnu(e)s, éventuellement draguer. Il avait déjà ramassé des salopes sur internet. C’était pas ça qui manquait les putes à vrai dire sur le net. Toutes les gamines, préservées par le pseudo anonymat, magnifiées par Photoshop et Apple, accessit télé réalité, diplômées Pétasse Es Nabilla. Mais c’était un autre genre de drague. Fallait causer, dire un peu ce qu’on pensait. Etre dans le move, connaître le dernier clip de Booba, Rof’’ la Mafia Kainfri, lui c’était la Krime son truc. Cette chanson où il parlait des salopes qui se faisaient trouer pour un joint, de la maille, une soirée en disco. C’était trop vrai frère, c’était ça la vérité, des putes, des chiennes. Incroyable. Et pourtant parfois il les trouvait si belles, si pures, si magnifiques qu’il aurait voulu les protéger d’elles-mêmes, devenir leur grand frère, leur amant fraternel. Mais c’était impossible. Comme c’était impossible avec la petite. Djalilah.
Comme c’était impossible avec Jim.

Jim.
James Work.
Un anglais exilé. Une baffe dans la gueule.

Ils s’étaient rencontrés par hasard, au bas de l’immeuble. Jim faisait peur. Il effrayait tout le monde à vrai dire avec sa tête de dingue. Mais il était intriguant comme est intriguant tout ce qui est un peu effrayant. Farid avait rencontré toutes sortes de gens en prison. Des gens avec cette tête là aussi, des étrangers, des escrocs paumés, des voleurs roumains, des trafiquants géorgiens, des assassins sud-américain, de loin, jamais parlé, mais il avait eu l’occasion de les observer. Comme il avait toujours observé le monde finalement. Avec précision. Il connaissait les gens, forcément. Quand on vend, on vole, on deale, on trafique au nez à la barbe des flics, qu’on doit se faufiler pendant quatre ans sans se faire enculer, au figuré ou au propre on apprend d’autant à les connaître qu’il n’était pas du genre à se laisser dominer facilement. Indocile à l’école, indocile dans la famille, il pouvait piquer des colères terribles et parfois violentes quand on le contrariait ou que les choses n’allaient pas comme il voulait. Alors la première fois où il avait vu ce mec, il ne l’avait pas vraiment pris au sérieux. Tout juste intéressant parce que le pélo avait l’air assez paumé pour être exploité.
Work avait été dans la marine marchande, il avait beaucoup voyagé, beaucoup lu aussi. Sa bibliothèque débordait de bouquins, des bouquins énormes parfois. Farid n’en n’avait jamais ouvert un de sa vie. Ou à l’école, à peine et le temps que ça dura. Alors du fou en zone d’exploitation, il passa à la curiosité exploitable. Jim aimait bien la fête, les filles, il se sentait un peu seul lui aussi. Comme un pote de cellote. Ou presque.
Oui, ou presque. Jim parlait parfaitement français.  Un peu d’arabe aussi, quelques mots de swahili, de russe, de juif, de chinois… Il pouvait aussi bien te raconter une anecdote qui lui était arrivée à New York que d’histoire de samouraï, il était tatoué, il avait été marié, divorcé, fiancé, vécu mille et un truc, vécu douze vies. C’était incroyable. Et il était beau aussi. Avec ce qu’il fallait de fragilité pour vous attirer instinctivement. Enfin… beau. Comment dire. Il dégageait. Il avait quelque chose d’unique, quelque chose dont il ne semblait même pas avoir conscience lui-même. Un genre de charme, de naturel totalement désarmant quand on avait l’habitude de jouer avec les gens pour survivre. Il s’énervait rarement, était infiniment patient, ne disait jamais un mot de trop. Et surtout, il était terriblement lucide.

Terrifiant même. Cette capacité qu’il avait à tout voir, tout remarquer. Cette façon si personnelle qu’il avait de dire les choses aux gens. Farid n’avait jamais vu ça, jamais entendu un truc pareil. Comment il avait remis Rédouane et Samir dans leur quart cousin ! Rédouane surtout. Incroyable. Totalement incroyable. Farid n’avait jamais vu ça de toute son existence, nulle part.
Pas une insulte, pas un mot blessant, pas une tentative d’assassinat verbal, démonstration de combien il était trop le malin, le blanc, le culturé, la disquette. Non, pire. Toute la vérité. Avec gentillesse, avec respect, mais impitoyablement vrai. Si impitoyablement que Rédouane aussi en était un peu tombé amoureux. Qu’il l’adorait maintenant. Quand à Samir. Merde… Samir cherchait tout le temps les noises, s’arrangeait toujours à un moment ou à un autre pour mettre quelqu’un à l’amende. Jim l’avait désarmorcé en deux deux. Et comment ? En se taisant. Juste. Et quoi ? Samir ne venait plus, il l’évitait depuis qu’il savait que Jim et lui se fréquentaient. Ce mec était dangereux. Il disait la vérité, et il trouvait même le moyen pour que ça ne vous blesse pas. Et il assumait.
Jim était en cale sèche, pas de boulot. Il attendait un signe de la capitainerie du fleuve qui ne venait pas. Il aurait aimé retourner à Marseille embarquer, mais il commençait à se faire vieux. Et il n’avait plus grand-chose pour vivre que la caisse maritime, des dettes et quelques économies. Farid avait imité Djalilah. Il avait pris en main à son tour. Il était rentré chez lui,  avait entièrement nettoyé son appart, tout en le sermonnant gentiment, comme ses sœurs le faisaient avec lui, comme Djalilah, mais pas comme Samir ou Rédouane parce que ces deux-là de toute façon c’est des connards. Et le petit Kevin aussi il ne voulait plus le voir. Il était peut-être beau, malin, c’était rien de plus qu’un sale petit con qui rentrait dans sa cellote comme chez lui, l’invitait à boire, fumer, les putes, une salope, le manège, toujours la même. Farid n’en pouvait plus de tourner en rond.
Plus il les fréquentait ces deux-là, Jim et Djalilah, moins il en pouvait même. C’était un autre monde, les deux extrêmes peut-être d’un autre monde. Le vrai monde du dehors. De la vie des gens, des voisins, de la ville, de ce qu’ils appelaient la liberté. Le monde hors zone, interzone, le monde normal ou presque quoi.
Jim disait souvent que tout le monde était fou en vérité. Et Farid approuvait. Tous fous. Toutes ces salopes, tous ces paumés, tous ces gens qui se croyaient systématiquement à l’abri, et quand les emmerdes pleuvaient, il n’y avait jamais personne. Jim ? Il était toujours là. Toujours. Une embrouille avec les flics ? Il gérait. Une embrouille avec le cousin, il gérait. Une embrouille à cause d’une pute ? Il te remettait tout le monde bien droit, ça ne faisait pas rire. Impressionnant même, parce que ses colères étaient rares, contenues, dangereuses, anglaises mais sans les baffes. En fait, le seul qui piquait fréquemment de vraies colères, c’était lui, Farid.
La lucidité a des conséquences.
L’admiration aussi.

–    Pourquoi tu dis toujours « ta cellote ? C’est pas une cellote, c’est ton appartement. T’es plus en prison Farid, tu sais ?

Merde. Terrifiant même. Ce type qui lui expliquait les mêmes choses que ses sœurs, qu’il fallait qu’il aille voir quelqu’un, un bon psy. Qui le poussait à faire sa déclaration à Djalilah au lieu de toujours en parler, jaloux comme un tigre si on faisait mine de s’intéresser à elle. Ce mec qui de jour en jour le surprenait un peu plus et s’imposait dans sa vie au lieu du contraire. Comme il aurait voulu, comme il s’était imposé dans la vie d’un nombre incalculable de gens avec la dope, la tise, le biz. Tout le monde est une pute finalement, si on sait y mettre le prix. Mais pas ce mec-là, et pas Djalilah non plus. On ne les achetait pas ces deux-là, et l’affection n’y suffisait même pas. Ils vivaient leur vie et c’était tout. Ils n’avaient pas besoin de lui. Et ses sœurs n’ont plus. Elles avaient leurs vies, leurs boulots, leurs jules. Personne n’avait besoin de lui, tout le monde lui disait envole toi beau papillon. Et impossible. Pas un papillon, un pigeon au bord de la fenêtre, comme en cellote derrière le grillage, gluant de merde de pigeon, qui chiait et copulait en froufroutant dans le ciel jaune. Non. Il ne pouvait pas, c’était impossible cette réalité là. Ne servir à rien, n’avoir rien d’autre que des potes d’orgie et 33 ami(e)s sur Facebook. 33 ami(e)s et rien à dire. Tout le dépassait finalement. Les gens, la vie, la société hors zone, il se sentait autant noyé par la stupidité ambiante que par le vide de sa propre existence. Il étouffait. Jour à jour. Un peu plus. Et plus il faisait le vide dans ses relations, plus il essayait de s’envoler, de ressembler à ces deux voisins, plus le chemin devenait tranchant, dangereux. Ce n’est pas l’alcool le véritable problème, lui disait Jim, c’est la raison pour laquelle tu bois. C’est ça qu’il faut résoudre. Et t’auras plus besoin de boire. De fumer même peut-être. De rien.
Rien.
Justement.

Farid aurait voulu épouser Djalilah, en faire une femme sérieuse. Sa Lolita. Mais Lolita n’épouse pas le poète. Elle joue. Et d’ailleurs Djalilah n’était pas non plus le personnage de Nabokov plus qu’il n’était poète. Ou bien en avait-il juste l’âme un peu cassée et pas les mots pour le dire. Il aurait voulu que Jim soit une femme parce que ça aurait été plus facile pour l’embrasser. Mais ça aussi c’était impossible. Même d’essayer. Voilà ce qui se passe finalement quand un autre homme finit par vous dominer et sans forcer. Qu’il s’impose à tout. Ça devient presque physique. Mais c’est impossible. Jim n’était pas le petit Gégé, Kevin, un adolescent. Même s’il en avait encore le physique et certaine manière. On ne s’approchait pas comme ça.
Farid aurait voulu entraîner les autres au lieu d’être entraîné par eux, aspiré par l’existence, à la traîne, Chat Roulette. Et il était trop intelligent pour ne pas le voir.

Mais peu importe finalement Jim et Djalilah, ses sœurs, ses frères, les darons, le quartier, la rate et la zone. Peu importe tout ça. C’était lui. Lui et lui seul. Sa lucidité à lui qui l’avait conduit là. Merde, il avait trente ans ! Qu’est-ce qu’il avait fait de sa vie jusqu’ici ? C’était sa la vie cousin ?
Non.

Il n’en pouvait plus de toute façon et les deux n’avaient fait que mettre le doigt, involontairement, sur ce qu’il savait pertinemment, ce qu’il constatait seul tous les jours, en se levant le matin, en faisant ses haltères, en nettoyant sa cellote, son studio, en partant en promenade. Avec les soeurettes qui s’inquiètent pour toi et qui te renvoient ta propre image, celle du gamin qui n’est jamais vraiment parti de nulle part. Ni de la maison, ni du quartier, ni de la rate. Ni nulle-part.
Après tout, la mort est un voyage comme un autre

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