Gourmandise

Milan contemplait avec la ferveur d’un converti, le paquet de spaghettis posé devant lui qu’un rayon de soleil venait frapper depuis l’unique fenêtre de la pièce. Honorant les sentiments qu’il nourrissait à l’endroit de ce kilo de pâtes, les scintillements du cellophane habillaient les longues tiges blondes d’une lueur aurifère; tant, qu’un examen hâtif eut leurré n’importe quel visiteur un peu distrait et donné l’illusion que le vieil homme était, en réalité, le gardien de quelque fabuleuse fortune. Des spaghettis tout à fait ordinaires, fabriqués en Lybie, mais qui néanmoins s’ils n’avaient pas valeur d’or revêtaient, au cœur du vieux Milan, l’habit délicat et joyeux d’un trésor enfantin.

Sur la moitié de l’emballage courait une large inscription curviligne, de style koufik, ponctuée d’un épi de blé simplifié. Sigle qui n’était pas sans lui rappeler les gerbes virilement empoignées des ouvriers des bas-reliefs de l’Hôtel de Ville et qui, désormais, gisaient en débris parmi les cadavres et les carcasses incendiées.

Le paquet reposait sur une petite assiette à la courbe approximative et au rebord ébréché, trônant au milieu d’une table en bois vermoulu, plantée au fond d’une pièce à peu près nue, dont le plancher et le plafond étaient à demi défoncés. Dans un coin de la pièce, attendaient un seau d’eau, un réchaud, quelques grammes de margarine, une passoire artisanale et une casserole cabossée, rafistolée de clous. Il était assis sur un tabouret bricolé et pouvait entendre au loin tonner les canons.

La fenêtre, par laquelle le soleil fêtait son trésor, était brisée et plus rien ne retenait le vent de venir charrier ici les remugles de poudre et de mort qui flottaient au dessus des rues. Fumet mêlé d’un relent de moisi émanant des murs à demi pourris et qui avait désormais pour lui, l’odeur du quotidien. Les volets avaient été arrachés et du rebord ne subsistait plus qu’une vague et courte plate-forme de béton noirâtre sur laquelle reposait un pot de fleur; duquel s’élevait, triomphante, une délicate touffe de basilic.

Car en dépit de tout, Milan avait conservé son goût des choses italiennes et au-delà de la simple idée que ces pâtes allaient lui offrir son premier repas depuis une semaine, elles avaient la vertu d’invoquer le plus doux des souvenirs, qu’un peu de basilic soulignerait d’une saveur sans égal.

Oubliant le désastre, il remontait dans le lointain catalogue de sa mémoire; au temps jadis des Jeunesses Communistes, où lui et ses camarades traversaient les frontières à la rencontre de l’Europe, célébrer le nom du Maréchal et glorifier sa politique.

Il avait navigué à bord des formidables tracteurs soviétiques sur les fleuves blonds des champs de blé de Silésie, il avait admiré la majesté mystérieuse du pont Alexandre II dans la brume glacée d’un hiver à Leningrad, il avait bu l’ouzo en chantant la révolution sous le soleil de Grèce… mais seule l’Italie brillait encore au sommet de son coeur. Ah qu’elle n’avait pas été sa joie de découvrir que son prénom était également le nom d’une grande ville Lombarde ! Et cette langue ! Si chantante et si cousine qu’il l’avait comprise sans jamais l’avoir apprise…

Soudain il revoyait la grande tablée de son adolescence au pied des oliviers de Toscane. Avec sa nappe bleue, éclaboussée des rayons du soleil qui dansaient au travers des branches odorantes. Il revoyait le visage joyeux de ses compagnons, il les entendait rire et chanter les chants partisans que leurs avaient appris les camarades italiens. Il sentait à nouveau le parfum des spaghettis et sa bouche retrouvait le goût du basilic, de l’huile d’olive et de la tomate fraîche. Le goût de vivre.  Alors lui venait à l’esprit ces quelques vers de ce poème qu’il avait appris à l’école et qu’il récitait en français: Mon enfant, ma soeur, songe à la douceur d’aller là-bas vivre ensemble ! Aimer à loisir, aimer et mourir au pays qui te ressemble ! … Et un sourire naissait sur son visage triste.

Le vieux Milan avait obtenu les pâtes dans un dispensaire de la Croix Rouge, négocié les quelques grammes de margarine, faute d’huile d’olive, avec un combattant de la rue d’en face et il avait amoureusement entretenu le basilic dans l’attente de pouvoir un jour, à nouveau, goûter au plus exquis des souvenirs. Rassemblant chacun des indispensables ingrédients au fond de sa masure, tel un architecte jetant les bases d’un grand oeuvre à venir, il élaborait ainsi dans son esprit, jour après jour, au fil toujours plus tenu des privations et des humiliations, l’édifice d’un espoir.

Lui qui n’était désormais plus le citoyen d’aucune nation, exilé sans exil, avait élevé une bannière à sa jeunesse sur le charnier des drapeaux. L’étendard italien, dont les trois couleurs étaient entièrement contenues dans ce simple plat et auquel, il manquait encore à ce jour, la touche indispensable de carmin. Or, justement, il y avait parait-il à quelques kilomètres de là un dépôt abandonné où l’on trouvait encore des boîtes de sauce tomate, fabriquées à Padou. Un miracle au milieu de cette désolation, un miracle auquel il voulait croire.

Marchant à petits pas traînants, il se dirigea vers ce qui restait du chambranle de la porte et sortit sur ce qui restait du palier. Quelques semaines auparavant, un obus incendiaire avait traversé les 6 étages de l’immeuble, tuant son dernier voisin et éventrant l’escalier. Ce n’était désormais plus qu’un colimaçon amputé au niveau du deuxième étage, béant sur un tas de gravas d’où s’élevaient telle une infernale denture, de menaçantes tiges de fer.  Il n’y avait d’autres moyen pour descendre que de suivre les marches jusqu’à terme, puis de sauter le plus loin possible, pour ne pas s’empaler. Pour remonter, Milan avait récupérer un bidon de pétrole vide, qui lui servait d’escabeau et qu’il prenait toujours soin de ramener sur le palier, à l’aide d’une corde. Corde elle même accrochée à une tige métallique, dépassant du chambranle. Aussi, quand il fût dehors, il s’empressa de pousser le bidon dans le vide et attendit quelques secondes qu’un éventuel tireur embusqué se manifeste. Mais il ne se passa rien de la sorte et le vieil homme entrepris de descendre de ses ruines.

De nombreuses marches avaient été laminées par le choc et la charpente qui les soutenait était à demi carbonisée. Le vieil homme avança lentement, collé à la paroi criblée d’éclats de schnarpel auxquels ses doigts de paysan s’accrochaient tant bien que mal. Il y avait par endroits des trous si larges qu’il dût parfois lâcher le mur pour atteindre une marche moins abîmée, sans toutefois être assuré qu’elle ne trahirait pas ses pas sous l’impulsion du sort. Pour se rassurer, il s’imagina être sur la queue enroulée d’un dragon endormi, tandis que lui serait le Saint-George au visage d’or des icônes de son enfance.

Parvenu à destination, sautant pour ne pas s’abîmer sur les dents de fer, il se plaqua aussi tôt contre le mur de façade. Le bas de l’escalier le plaçait, comme le bidon, à la vue des tireurs et qu’ils n’aient pas tiré sur l’un pouvait signifier qu’ils espéraient abattre l’autre.

La rue était déserte. Dans les bouches béantes et aveugles des fenêtres d’immeubles qui s’alignaient de l’autre côté, il rechercha en vain, un petit éclat de verre, pouvant trahir la présence d’une lunette de fusil. Assuré que la voie était libre, il trottina dehors, jusqu’au prochain bâtiment.

Le dépôt où étaient entreposées les boîtes de concentré de tomate se trouvait à deux kilomètres, de l’autre côté d’une avenue ornée d’un cortège de chars qu’un récent bombardement avait immobilisé. Il fallait, pour y parvenir, contourner un champs de mines, se faufiler entre les ruines sans jamais se faire voir des miliciens et en prenant garde à tous les pièges qu’elles recelaient immanquablement, surveiller les fenêtres et surtout ne jamais s’arrêter. Car il savait que dès lors, le courage l’abandonnerait.

Entre ici et là bas, il ne rencontra que mort et désolation. Les cadavres étaient partout. Terrifiantes statues de chair disposées dans les rues, pendant des fenêtres, le visage éternellement figé dans la douleur. Hypnotisé par sa terreur, avançant avec la prudence d’un animal traqué, le vieux Milan répétait, interminablement, les mêmes vers de son poème conjurateur : Les soleils mouillés de ces ciels brouillés pour mon esprit ont les charmes si mystérieux de tes traîtres yeux, brillant à travers leurs larmes.

Les tanks étaient bien au rendez-vous dans leur habit funéraire, énormes cancrelats desséchés, longeant l’avenue. Quoique épuisé par sa longue marche sous le soleil, Milan entreprit au plus vite de grimper sur l’un d’eux, s’appuyant sur les contours d’un trou d’obus et posant ses mains sur le blindage puant encore le plastique et la viande brûlée. Derrière, s’érigeait quelques tours grises couvertes d’esquilles et d’éraflures.

Faisant le plus vite qu’il put, craignant toujours la présence de fusils à lunette, qu’il imaginait, sans peine, à l’intérieur des tours, il trouva le moyen de s’accrocher la cuisse sur un détail de fer, tranchant comme un rasoir. Mais l’heure n’était pas aux plaintes. Tout en boitant, il continua tout droit puis prit à gauche, dans une rue étroite, jusqu’à ce qu’il trouve un porche où se réfugier, quand soudain une Jeep chargée d’hommes armés s’introduisit à l’autre bout de la rue, roulant au pas. Prit de panique, Milan s’engouffra à l’intérieur du premier immeuble, bien contant d’y trouver un escalier à peu près en état qui le conduisit au second dans un appartement abandonné. Se précipitant dans un coin, près d’une fenêtre dentelée, il attendit que la voiture passe, ne pouvant réprimer le tremblement qui agitait les muscles de ses jambes.

Le bruit du moteur et les voix des soldats lui parvinrent avant que l’engin ne rentre dans son champs de vision. Il ne comprenaient pas ce qu’ils disaient et eut été bien incapable de savoir à qu’elle armée ils appartenaient, mais ça n’avait pas d’importance, il y avait longtemps, ici, qu’on ne tuait plus par idéologie. Son effroi fut donc totale quand il entendit distinctement les freins crisser et les soldats sauter du véhicule. Si totale que son corps, instinctivement, s’allongea le long du mur, tandis que ces yeux cherchaient désespérément une issue dans son dos. Il en vit une à deux pas de lui, ouvrant sur une autre pièce.

Rassemblant ce qui lui restait de volonté, il rampa, prenant bien garde de ne pas lever la tête et passa à côté. Dehors il entendait les soldats rirent et le verre de quelques bouteilles d’alcool tinter dans le silence funèbre de la rue. Par chance, la seconde pièce était éventrée sur tout un côté et la moitié du plancher descendait en douceur vers le rez-de-chaussé. Milan se laissa glisser, tout doucement jusqu’en bas, inquiet du roulis que firent le plâtre et les cailloux au passage de son corps et aussi tôt qu’il mit le pied à terre, pour la première fois depuis le début de son périple, couru jusqu’au prochaine abris.

Au delà, le monde n’était plus qu’un désert gris sur lequel flottait une brume stagnante et d’où surgissait à peine quelques restes d’une ancienne cité ouvrière. Un container métallique, laissé par les forces de l’O.N.U, et qui par il ne savait quel mystère avait cessé d’intéresser la guerre, brillait  là, seul, surchauffé par un soleil blanc au zénith de sa journée. Personne alentour, pas d’armes ni d’armée, le dépôt de ses rêves ressemblait à un mirage. Il y parvint épuisé, s’engouffrant sans précautions, accueillant son arrivée avec le sentiment que ces quatre murs d’acier le mettaient à l’abri du monde, comme s’il venait de découvrir le paradis sur terre et que rien ne pouvait l’atteindre.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté…

Les boîtes s’y trouvaient comme prévu. Deux piles de conserves de petite taille, d’un rouge profond, cernées d’une ligne d’or; couvant, telle de la braise, à peine éclairées par la lumière venant de l’entrée et que son corps saisi masquait d’une ombre gigantesque. Que c’était beau !

Oubliant toute prudence, il resta là, dans l’embrasure de la porte, fixant, incrédule, les pyramides sang et or qui s’imposaient à ses yeux et à son coeur de toute leur sobre majesté. Que c’était beau !

Lentement, les mains tendues vers le bonheur, les yeux écarquillés par la semi obscurité, il s’approcha, chassant un à un, devant ses pas, les mauvais souvenirs de son périple. Jusqu’à ce que plus rien n’existe, jusqu’à ce que tout disparaisse, cadavres, soldats et désastres, et qu’il tienne enfin entre ses mains une de ces précieuses petites boîtes.

– Pomodoro di Padova.

 Que c’était beau, que c’était rond. Il répéta le mot, le faisant rouler dans sa bouche, en goûtant chaque intonation, savourant le savant roulement du r, la tendresse du m, l’aristocratique agencement des o, la discrétion des deux p qui sonnaient comme celui du mot volupté

 « Tomates de Padou » ainsi annonçait l’étiquette en lettres noires et capitales, au dessus d’un petit bouquet d’olivier, délicatement dessiné. Et puis aussi : « Doppioconcentrado di pomodoro. Peso neto 150 g. Prodotto in Italia, a norma di legge da ape 4 ». Et en bas, en tout petit : « Giaccomo e Frateli S.A. Padova, Italia. ». Il prononça tout, chiffres comme verbes, à haute voix, retrouvant dans la musique de ses souvenirs les mots enfouis depuis longtemps : « Roma », « Michelangelo », « Leonardo da Vinci »… Les injures aussi, les formidables bordées d’insultes que se lançaient les italiens dans leurs colères sans importance : « Mal educato ! », « Stronso ! » « Disgraciaze ! »,  » Va fencule rompe cazo ! » « Porcamiseria ! ». N’est-ce pas que cela sonnait comme un feu d’artifice ? Comme une explosion de confettis, sous des lampions, à la tiède terrasse d’un café avec pour seul toit un ciel rempli d’étoiles ! N’est-ce pas ?

– A qui tu parles ?

La voix avait tonné dans son dos. Instantanément, il se figea, serrant contre lui sa précieuse petite boîte.

– OH ! Je te cause !

Ses jambes se remirent à trembler sans qu’il n’y puisse rien et sa bouche s’était soudainement asséchée.

– RETOURNE-TOI !

Faisant un effort surhumain sur lui-même, sachant qu’il n’avait d’autre choix, il s’exécuta dans un lent demi-tour, la conserve brillant dans le creux de ses mains, ses jambes propageant dans tout son corps les tremblements de peur.

– Approche !

Ce n’était qu’une silhouette noire se découpant dans l’éclatante lumière, une silhouette dont il devinait paquetage et fusil et qui le menaçait de sa voix sans appel. Profitant qu’il était encore dans l’ombre, il glissa la boîte au plus profond d’une poche de son pantalon tout en marchant vers son bourreau.

– Qu’est-ce que tu fous là ?

Il ne lui avait pas laissé le temps d’arriver, l’attrapant par une oreille et l’attirant dehors au milieu d’un groupe d’autres soldats.

 – Qu’est-ce que tu fous là ?

Il l’avait jeté à terre et avait braqué un revolver sur sa tempe, hurlant l’éternelle question qu’ils posaient tous avant de vous tuer.

 – T’es un espion ? Qu’est-ce tu fous là ?

Il ne savait pas quoi répondre, il n’y avait rien à répondre. Toutes les réponses se trouvaient au fond de ce hangar, étaient contenues dans ces fusils et ces visages pleins de mépris ou d’amusement pour le vieillard sans défense qu’il était.

 Comment avait-il pu être aussi stupide ? Comment avait-il pu croire un seul instant qu’un pareil endroit ne serait pas gardé ? Dans cette ville où la plus petite réserve de sucre pouvait devenir l’enjeu de toutes les stratégies. Ne venait-il pas de risquer sa vie pour une misérable boîte de concentré de tomate ? Cette boîte qu’il sentait contre sa cuisse mais qui pesait sur sa gorge à l’égal de l’arme. Ici ? Où la nourriture était devenue une arme où un oeuf valait plus que la vie d’une famille ?

 – Réponds enculé !

Milan ne pouvait s’arrêter de trembler, son esprit vidé, à genoux au milieu des tueurs. Il avait perdu.

– Ne me tuez pas.

La prière n’était qu’un murmure, un filet chevrotant noué et enroué, qui montait, plaintif du plus profond de sa gorge.

– Ne me tuez pas…

La prière prit de l’ampleur, plus suppliante, plus humble que jamais. 

– Ne me tuez pas…

Elle se nouait et se dénouait, filait comme une longue plainte, faisant monter des larmes dans ses yeux vieux, usés et qui ne voyaient plus sur le sol à ses genoux, que les déchets qui l’en couvraient et les tâches de sang séchées.

– Ne me tuez pas, ne me tuez pas, ne me tuez pas…

Les soldats le regardaient amusés et silencieux. Il n’était rien pour eux, rien de plus qu’une vermine, un cafard, un rampant et ils se fichaient complètement qu’il fusse un espion ou non, ils ne voulaient pas le tuer, ils voulaient jouer. Soudain il éclatèrent de rire, le revolver disparût de sa tempe.

– Allez, fout l’camps le vieux.

Il était si hébété qu’il ne comprit pas ce que l’autre venait d’ordonner. Ne faisant aucun geste, les mains toujours entrelacées, les jointures blanchies, répétant l’incessante prière d’un homme qui entend déjà exploser dans son crâne la balle de revolver.

– FOUT L’CAMP !

Non, ce n’était pas possible, c’était un piège… Ils allaient le laisser s’en aller pour mieux le chasser. Ils attendraient qu’il se mette à courir et puis ils lui tiraient une balle dans la jambe, puis une seconde dans l’autre jambe. Ils le regarderaient ramper, hurler, riraient de lui et quand ils en auraient assez, ils l’arroseraient d’essence et craqueraient une allumette ! Pourquoi pas ? C’était bien ainsi qu’était mort son voisin d’en face, brûlé vif, non ? le soldat l’attrapa par le col et le dégagea du chemin, braquant à nouveau son arme vers lui.

– TU VAS T’EN ALLER BOUGRE DE CON ?

Fixant le canon de ces yeux effarés, sans autre choix, il repartit à reculons, prenant peu à peu de la vitesse jusqu’à leur tourner le dos et se mettre à courir avec une agilité qu’il ne s’était pas connu depuis des années.

Il courut tout du long, jusqu’au passage des chars et courut également bien longtemps après, au point que les coutures de ses chaussures finirent par éclater. Mais peu importe ses chaussures, ils n’avaient pas tiré, il était vivant et par dessus tout, il rentrait victorieux, la boîte de concentré de tomate ballottant au fond de sa poche. C’était un signe, Dieu voulait qu’il réussisse, Dieu avait pris pitié de lui, il voulait le récompenser de tous ses efforts, plus rien ne pouvait plus l’arrêter, ni les bombes, ni les balles… Dieu était avec lui.

Des meubles luisants, polis par les ans, décoreraient notre chambre; les plus rares fleurs mêlant leurs odeurs aux vagues senteurs de l’ambre…

Il parvint à sa masure la nuit tombée, rien ni personne n’avait rendu visite à ses provisions et le bidon était toujours à sa place. Souffrant d’un dernier effort il réussit à escalader le colimaçon, non sans laisser un peu de peau et de sang sur le tranchant d’un éclat et parvint chez lui saoul d’épuisement.

Plutôt que de sombrer, il se mit aussitôt à l’ouvrage remplissant la casserole d’eau puis la posant avec peine sur le réchaud. Au dessus de lui, il pouvait voir la nuée se voiler de bleu, de timides étoiles scintillants au loin. A l’extérieur le grésillement des insectes, le grésillement de la vie qui ne finissait jamais d’avancer, chantaient comme par un jour de paix.

Il avait mis le feu au plus fort et l’eau ne tarda pas à bouillir. Avec délice il y fit glisser une botte de spaghettis, fins et soyeux dans sa main, s’épanouissant dans le bouillonnement cristallin tel la chevelure d’un ange. Une épaisse vapeur blanche s’éleva de l’ustensile frémissant, il baissa la flamme et s’asseya contre le mur du fond, humant chacune des molécules d’eau qui venaient embrasser son visage extasié. Ah ce parfum de pâtes…cette odeur chaude de blé mouillé…

Les riches plafonds, les miroirs profonds, la splendeur orientale, tout y parlerait à l’âme en secret sa douce langue natale. Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté.

Il récitait en chuchotant, les yeux mi-clos, d’une voix de gorge, rocailleuse, cassée par la fatigue.

Vois sur ces canaux dormir ces vaisseaux dont l’humeur est vagabonde.

 Encouragé par cette vision il se leva et alla ouvrir la boîte de sauce tomate avec un éclat de schnarpel, qu’il tenait, la main rentrée dans sa manche. Taillant dans le métal avec la plus grande délicatesse, il entreprit de tordre le couvercle aussi parfaitement rond et doré qu’une aura de sainteté, pareille à celle qui épousait si bien le visage de Saint-George terrassant le dragon. La belle onctuosité du concentré de tomate apparu sous la feuille d’or, déroulant majestueusement son incomparable parfum cardinal. Milan ouvrit grands ses poumons, les yeux tout entiers fermés sur l’évocation. Lui aussi, à son tour, victorieux du dragon. D’un index prompt, il plongea un doigt dans la boîte, comme s’il s’agissait du coeur de la bête et le porta à sa bouche. La subtile saveur de tomate s’enroula autour de sa langue, se mêlant à la salive et, ruisselant sur le toit rose de son palais, s’évaporant en laissant derrière elle la traînée d’un parfum de pierres chaudes. Ah la sauce tomate de Padoue ! Rêveur, il retourna à sa place tandis que les spaghettis n’en finissaient plus de cuire.

« Al dente ! », il ne les voulait pas autrement; « al dente », littéralement « à la dent »; ni trop dur, ni trop tendre, juste à la limite des deux, entre le plein et le vide, complet, parfait… Mais était-ce possible avec ceux-là ? De vulgaires copies, des pâtes de Lybie, de ce désert où rien ne poussait, où les chants avaient la triste ordonnance des défilés militaires et les hommes l’air sombre des cortèges funéraires…

C’est pour assouvir ton moindre désir qu’ils viennent du bout du monde…

Au bout de dix minutes, convenant avec lui-même qu’il ne pourrait faire mieux, il les égoutta avant qu’ils ne soient trop cuits. Il versa ensuite quelques gouttes de sauce, mélangée à une noisette de margarine, tandis qu’un tendre parfum enveloppait ses narines.

Il y avait le blanc de l’innocence et le rouge des révolutions, le drapeau italien flottait presque sous son front, ne manquait plus qu’un dernier petit détail, couleur d’espoir.

Milan posa la casserole sur la table, se tenant les reins. La journée avait été dure et s’ils ne bombardaient pas cette nuit, il pourrait peut-être dormir un peu, après ce festin. Traînant des pieds, il se dirigea vers la fenêtre et les yeux fermés, caressa le tendre feuillage du basilic entre ses doigts, savourant à nouveau le destin tordu des branches d’olivier de sa mémoire.

Les soleils couchants revêtent les champs, les canaux, la ville entière, d’hyacinthe d’or; Le monde s’endort dans une chaude lumière…

Délicatement il dégarnit quelques feuilles qu’il tailla du bout de ses ongles trop longs et fendillés par le manque de vitamine et l’âpreté de ce monde sec, mort et désolé dans lequel il rôdait aujourd’hui. Puis il mélangea. La margarine fondait mal et s’accumulait par grumeau à la sauce tomate, formant des petits paquets au goût un peu acide sur le fil noué des spaghettis. La première bouchée fut la meilleure. Il la laissa glisser dans sa gorge lentement, après l’avoir mâché longuement, tirant de sa saveur  l’indicible palette de ses souvenirs de jeunesse. Les chants, les compagnons qui riaient rudement, la camaraderie désormais disparue, et l’espérance. L’espérance d’un monde neuf, fier, bâtit au courage et à la force d’un peuple lui aussi aujourd’hui disparu. Dehors une rafale lointaine coutura le ciel de son staccato de machine outil, mais il ne l’entendait pas, plus. Ailleurs, prit par ce voyage intérieur, le sang affluant dans ses artères d’un corps si longtemps privé de nourriture, et se faisant plus avide, plus exigeant à chaque nouvelle bouchée. Il fallait qu’il en garde, comment l’oublier, impossible de savoir quand il pourrait à nouveau remettre la main sur des vivres. Mais son estomac, tyran, exigeait plus et encore plus. Chaque coup de fourchette se faisait plus rapide, plus fou. A la quatrième, il ne prenait même plus soin d’enrouler les pâtes sur elles-mêmes comme ses amis du passé lui avaient appris. Manger des spaghettis était pourtant comme une science exacte. L’on piquait à travers en roulant sa fourchette entre ses doigts, suivant la courbe de l’assiette. Alors se nouait un chignon savant et délicat autour du couvert qui se happait d’une bouchée, sans bruit de succion, renâclement de cochon, sans flageolements de sauce au travers du menton ou des joues. Comme une poésie, une harmonie inventée. Mais son ventre forgé par la famine était devenu un Hitler dont la bouche était le barbare, et il engouffrait. Sa main allant et venant dans le plat  en engin mécanique, excavant  dans l’écheveau par poignée anarchique, lui remplissant sauvagement la panse. Il se transformait en porc, il se sentait porc, plus rien ne comptait. Ni les bruits ni l’odeur du dehors, ni la désolation qui l’encerclait, rien comme si à chaque lampée il espérait embarquer pour son souvenir et ne plus jamais retourner vers le pays de la faim. Presque une colère, une vengeance, une ultime bataille livrée contre tout ce qu’on lui avait fait, à lui et aux autres. Un massacre. Et soudain elle fut là. Une douleur fulgurante lui traversant le ventre, le paraphe de la rage, d’un estomac trop longtemps laissé pour compte. Un vieil organe épuisé submergé d’abondance. Il lâcha la casserole, sa fourchette, roula de côté et voulu vomir. Mais le tyran ne voulait rien rendre, d’un manque trop longtemps fabriqué, le tyran de son ventre voulait tout pour lui, même s’il devait en crever tout entier. Milan tenta de mettre les doigts dans sa gorge, mais ses dents se refermèrent sur eux, tout son corps révolté contre lui, et le cœur qui palpitait contre ses tempes, crachant derrière ses yeux des ondées de lumières comme des soleils du passé. L’indigestion le crevait. Il mourut lentement, convulsé, et quand enfin son cœur cessa de battre, le tyran recracha un peu de ce repas trop longtemps attendu.

Sur le mur du fond, gravé avec un éclat de shrapnel, on pouvait lire ces quelques mots :

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,Luxe, calme et volupté.

Cyril Hanouna

Quarante-cinq degré à l’ombre, les sauterelles qui stridulent dans les herbes, les oiseaux qui chantent dans les buildings rongés par la végétation. Viseur longue distance, cadran millimétré, les silhouettes marchent à l’abri d’un mur en béton. Le doigt ganté effleure la queue de détente d’un lourd fusil de précision. Un kilomètre et demi, les lentilles automatiques grossissent les silhouettes qui avancent derrière le mur. Deux hommes et une femme, un commando de civil lourdement armé, probablement venu piller pour le compte de leur clan. Probablement affamés mais il n’en n’a cure, il a un boulot, il travaille pour une compagnie, les compagnies n’aiment pas les pillards, affamés ou pas. Le trio longe un mur couvert de lichens, le mur traverse une portion d’autoroute, une barricade construite du temps des grandes guerres européennes. Il appuie sur la détente. Balle Exacto, programmation électronique, revêtement titane, la balle suit une courbe savante avant de traverser le mur comme du beurre et de vaporiser la tête derrière. La femme part en arrière, décapitée, la balle effectue un virage à gauche et s’enfonce dans un gilet pare-balle qui ne l’arrête pas et fini par s’éparpiller dans le troisième membre du commando. Il renifle l’air. Ça sent la poudre et la chlorophylle. Il vérifie le compteur fixé à  une des manches de sa combinaison de combat, il lui reste trois heures avant que la radioactivité devienne problématique pour ses couilles. Pas qu’il compte faire des enfants mais il s’espère au moins un avenir. Dans huit jours c’est la quille, dans huit jours il part se reposer trois semaines à Londres. Il soulève la bâche couleurs terre sous laquelle il s’est glissé, et dévoile un Barret MIV, fusil sniper lourd posé sur son bipied. Soudain les stridulations et les chants s’arrêtent. Il se fige, quelque chose ne va pas. Son casque amplifie les sons sur un rayon de mille mètres s’il le règle. Il appuie sur une touche du clavier de manche et ça surgit dans ses oreilles en stéréo, comme une colonie de frelon à l’attaque. Il soulève le Barret en vitesse, rabat les bipieds et se jette dans le trou derrière lui. Une chute d’un étage amortie par son exosquelette Hulk 3.0 alors que les drones chauve-souris s’engouffrent dans l’immeuble. Flèches en céramiques noires, indétectables au radar, elles éclatent en chaine au-dessus de sa tête. Il court, il vient de comprendre, les civils servaient d’appât et il s’est fait piéger. Trois drones s’engouffrent dans le trou et le poursuivent. Il sait que ces engins ont tous une caméra embarquée, que quelque part quelqu’un le contemple derrière son écran en attendant de le voir se faire déchiqueter. Limite s’il ne fait pas des signes obscènes alors qu’il court, son lourd fusil sur le dos, soulevé par son exosquelette, il court vite. Les chauves-souris éclatent autour de lui. Détonation en chaine, flammes et éclats de céramique qui s’enfoncent dans sa combinaison alors qu’il roule poussé par le souffle. Il se relève, sonné, sa combinaison fumante et déchiquetée au niveau de l’épaule droite, le logo de la compagnie a disparu, fondu par les explosions mais le nano tissu a fait son travail et les aiguilles de céramique n’ont même pas atteint la couche de kevlar et d’acier qui carapace son corps. Dans ses oreilles il entend ses poursuivants qui parlent en chinois. Probablement des mercenaires d’Unilever venus nettoyer le terrain. Ce qui voulait dire que leurs troupes étaient plus proches que l’état-major le pensait. Il continue de courir jusqu’à l’escalier de secours. Le palier est encombré d’ossements humains, il marche dessus sans faire attention et descend jusqu’au rez-de-chaussée.

  • Recon à Shadow, tu me reçois ?
  • Oui, chuchote-t-il alors que les chinois se rapprochent à deux rues de là.
  • Rapport de situation.
  • J’ai des niaks au cul, patrouille choc et feu Unilever je dirais.
  • Il me faut des précisions, Unilever est à deux cent kilomètres à l’ouest normalement.
  • Ils m’ont envoyé une chiée de drones chauve-souris, y’a qu’eux qui ont ce genre de matos dans le secteur.
  • Négatif Shadow, il me faut une confirmation.
  • Oh tu fais chier.

Il hasarde un œil au dehors de l’immeuble, personne, il porte la main à sa poche de cuisse et en sort un drone aux ailes repliées pas plus gros que sa main. Il l’active, le drone s’envole en bourdonnant, une des caméras embarquées bascule l’image dans ses optiques automatiques imposant une image aérienne du paysage. Il aperçoit sa propre ombre qui se glisse d’un immeuble à l’autre, puis il aperçoit les chinois, une douzaine d’hommes, gros plan sur leurs combinaisons de combat, bingo le logo d’Unilever !

  • Tu vois, j’aurais dû parier avec toi, ricane Shadow en traversant le rez-de-chaussée en ruine de feu un hôtel.
  • On va les calmer, assure Recon dans son oreille. Tiens toi près.

Shadow se met à courir maintenant parce qu’il sait ce qui va se passer et il maudit Recon. Il maudit la technologie, il maudit le ciel, il maudit la compagnie. Ca se passe au-dessus de la stratosphère, ils ont appelé ça le Doigt de Dieu. Un noyau de bombes à guidage laser de deux cinquante kilos, largable n’importe où dans le monde sur commande, racheté après la privatisation du Pentagone. Les compagnies ont gagné, elles ont eu la peau de l’état et maintenant elles se font la guerre pour la moindre parcelle de terre cultivable, la moindre ressource. Unilever contre Kellogs, Pepsi contre Coca, Bayer contre Johnson et Johnson. Et la guerre est partout ou presque. Il court alors que Recon décompte dans son oreille, 5, 4, 3…. Il court alors que deux bombes descendent en à pic depuis l’espace, il se jette dans un trou entre deux parois effondrée alors qu’elles traversent le ciel en grondant. Elles explosent à un mètre au-dessus du sol, ravagent tout sur cinq cent mètres carrés, les êtres vivants prennent feu, l’acier fond, le béton et le verre se pulvérise, la terre tremble. Elles crament complètement les mercenaires chinois.

  • La voie est libre.

Il sort de son trou fumant, le paysage est ravagé, des immeubles qui étaient debout cinq minutes auparavant se sont effondrés comme des arbres. Il aperçoit son reflet dans les éclats de verre d’une tour écrasée, tête d’insecte et combinaison de superhéros, il continue son chemin et sort de la ville. La base Recon se trouve dans un bunker en sous-sol installée dans une ancienne station de métro. Le métro en lui-même fonctionne toujours sur une partie du réseau. La ville succède à une autre. Paris sous les bombes. Paris en partie ravagé, sa Tour Eiffel en tas de ferraille, ses immeubles haussmanniens calcinés, ses ponts rasés. Disney Corp est à la reconstruction avec des compagnies européennes, ils vont transformer ça en parc à thème pour américain à Paris, dès que la victoire sera annoncée. Une ville idéale, une mignardise pour riche, comme ils ont transformé Londres après les inondations monstres de 2023. Plus de cent milles morts et le big business en a fait une opportunité de bétonnage et de privatisation sans précédent. Londres ressemble aujourd’hui à Tokyo qui ressemble lui-même à New York et Los Angeles, des cités lacustres comme était Venise avant d’être balayée par la montée des eaux.  Il entre dans le bunker et est accueilli par des gardes armés qui le passe au compteur Geiger avant de le laisser entrer dans la pièce principale. “Please allow me to introduce myself I am a man of wealth and taste” un remix, il est accueilli par un remix de Sympathy for the devil. Les guerriers Recon comme il les appelle sont deux gamins de vingt ans derrière des ordinateurs avec à leur disposition la puissance de feu d’un petit pays. Sam et Jeremy, Sam danse tout en mangeant du corned beef à la pointe de son couteau. Il porte un treillis neuf qui n’a jamais servi hors de ce bunker. Son col est estampillé du logo de la compagnie. Un K pour Kellogs, jaune pour la circonstance. “I’ve been around for long, long, year. Stole many a man’s soul to waste.” Shadow enlève son casque et ôte sa cagoule. Ça fait deux jours qu’il est dans le wild à chasser le pillard, il est contant d’être rentré. Sam danse autour de lui en roulant des yeux d’extase.

  • Il a fumé ton pote ou quoi ? Lance Shadow à l’adresse de Jeremy derrière son écran.
  • On peut rien te cacher gros, fait Jeremy en lui montrant un pétard qu’il rallume aussi tôt.
  • On vient de découvrir la base d’Unilever, explique Sam.
  • De quoi ?
  • On vient de trouver leur putain de base ! Mec.

« And I was around when Jesus Christ had his moment of doubt and pain.” Sam continue de se tortiller, Shadow ne comprend pas, il regarde le second opérateur. La base d’Unilever ? Ca fait un mois qu’ils la cherchent, un mois que les drones volent en vain autour de Paris. Ils ont pensé à une base de commandement mobile, envoyé des patrouilles, les patrouilles sont revenus bredouilles ou pas du tout parce qu’en attendant la ville est quotidiennement sous le feu des canons automatisés Jericho installés à Chartres. Et encore à portée des bombardiers Coca A130 il y a deux semaines  avant que des renforts ne leur parviennent du nord et ne rase la base aérienne de Villacoublay.

  • Ouais et c’est grâce à toi.
  • Ah ouais ?

Shadow ouvre la glacière et sort une bière, une maison, Budweiser, Mike Jagger s’égosille dans le micro sur un beat house, il fait valser la capsule d’une pichenette et s’enfile une gorgée.

  • Ils ont envoyé un dernier appel avant que le Doigt de Dieu ne les éclate, on a réussi à le tracer cette fois. Ces enfoirés sont installés ici même !

Il manque de recracher sa bière.

  • Hein !?
  • Ils sont dans les anciennes tours de la télévision française à Javel, l’informe Jeremy, tu vas y aller avec les mecs.
  • Mais comment ces enfoirés ont fait pour s’approcher aussi prêt sans qu’on les repère ?
  • C’est ce qu’on aimerait savoir.

Shadow se gratte la tête, va falloir repartir en mission et il aurait préféré éviter si peu de temps avant la quille mais c’est trop grave pour laisser passer et il le sait. Il sait aussi qu’ils pourraient envoyer les chars, tout raser de ce qui ne l’est pas encore mais ils n’auraient probablement pas leur réponse, comment ils avaient fait pour déjouer toute les surveillances ?

  • Les gars sont déjà au courant ?
  • Ils n’attendent plus que toi.

Shadow fini sa bière, s’essuie la bouche d’un revers de la main et soupire.

  • Dis leur que j’arrive.

Deux guerres civiles, trois coups d’états, la France et sa capitale a été bien secoué par la Grande Crise de 2030, quand les supermarchés ont commencé à se vider, que des régions entières étaient secouées par une sécheresse marocaine tandis que d’autre continuaient de dépenser sans compter de l’eau à crédit. Le crédit s’était effondré, les marques avaient repris leurs billes aujourd’hui il faut travailler pour elle, leur être utile si on veut vivre correctement ou vivre tout simplement. Peut-être pas une grande différence dans le fond par rapport à avant sauf qu’aujourd’hui ça se régle à coup de fusil. Les inutiles, les riens, grouillent dans les bidonvilles au nord de la ville, les privilégiés siégent à Montmartre dans des bunkers de luxe, l’est a été ravagé par les bombes ainsi qu’une partie de l’ouest de Paris, le front de Seine lui ne tient plus que par bout, siège de la télévision française, il a été mainte et mainte fois pris et repris par des forces antagonistes franco française avant que les marques y mettent bon ordre, du moins jusqu’à présent. Un drapeau Facebook déchiqueté par le vent et les balles flotte vaillamment sur la tour criblée de France Télévision. Ils passent d’immeuble en immeuble, des pouces bleus jalonnent leurs parcours dans les ruines, une idée des démineurs pour montrer que l’endroit est sûr, une idée à la con selon Shadow, il vaut mieux laisser le doute pour l’ennemi que de lui montrer le chemin. Mais ce n’est pas lui qui commande, ni cette colonne d’hommes ni ailleurs. Il avance en éclaireur dans les ruines, il a pris de la Pervitine pour aiguiser ses sens et être plus alerte, c’est pas ce qui se fait de mieux sur le marché de nos jours mais c’est compris avec les rations de combat. Il avance avec prudence, ils ont déjà essuyé plusieurs tirs, un de leurs hommes est mort, un sniper ou plusieurs traine dans ce qui reste des tours. Et il est certain que d’autres mines ont été déposées depuis. Il s’engouffre dans une fissure et se retrouve dans un parking à peu près désert. Quelques véhicules sont encore là sous une couche de poussière et généralement cannibalisés, mémoires mortes d’un temps révolu, quand l’endroit était l’épicentre des attentions, quand regarder la télé était l’activité la plus courante. Aujourd’hui c’est de survivre une journée de plus qui est l’activité la plus courante. Shadow a à peine connu cette époque-là, il est né pendant la transition, quand tout ce qui avait été promis en termes de catastrophe biblique s’était produit en chaine faisant balbutier maintes élections. Alors il ne regrette rien, pire, il s’en fiche, il a choisi le bon camp, celui de l’armée, il a été formé par les meilleurs et maintenant il gagne grassement sa vie en la risquant. C’est le prix à payer pour un lupanar à Londres et assez de fric pour s’offrir de la viande animale à diner. Au bout du parking il y a une sortie vers des ascenseurs, et des caméras qui semblent intacts. A découvert, il court jusqu’à un pilier et attend. Si les caméras fonctionnent encore il va peut-être y avoir du monde à accueillir. Mais rien ne bouge, alors il court jusqu’à la sortie et arrive devant les ascenseurs déglingués. La porte des escaliers est entre ouverte mais il se méfie, il s’accroupit et aperçoit le fil piège pas plus gros qu’un cheveu. Pas de pouce bleu cette fois, les démineurs ne sont pas venu jusqu’ici ou Unilever a à nouveau piégé l’endroit. Peu importe, il faut quand même qu’il passe. Il sort un câble d’une des poches de sa combinaison, une caméra flexible relié à ses lunettes électroniques et le passe dans l’embrasure de la porte. Une mine antipersonnel, un modèle artisanale qui doit avoir au moins dix ans tellement il est couvert de poussière. Pas question qu’il touche à ça, il ressort, cherche une autre issue en longeant les murs, il aperçoit les autres buildings au-dehors, criblés, souillés, tout comme celui-ci. Là, une autre sortie, des escaliers à nouveau mais pas de piège. Il grimpe, visite un étage, des anciens bureaux en enfilade, du contreplaqué défoncé, brûlé, de la moquette arraché, des étuis de balles partout. La guerre a fait rage par ici. Il avance avec prudence, il surveille les fenêtres, il n’oublie pas qu’il y a un sniper quelque part.

  • Unité à Shadow, au rapport.
  • Shadow à Unité, une mine à la sortie ouest du parking sinon rien à signaler.
  • Ok, on descend dans les sous-sols.
  • Bien reçu.

Soudain ses écouteurs perçoivent une voix. Incapable de comprendre ce qu’elle dit mais ça vient des étages au-dessus. Il redouble de prudence. Ce n’est pas un sniper ou alors c’est le type le plus bavard qui soit, qui parle tout seul de surcroit. L’esprit de Shadow est comme une fine lame aiguisée qui ne comprend rien à ce qui se passe dans les étages. Ca met son paranomètre en mode frétille. L’arme en joue il entre dans un escalier déglingué par une bombe. Il y a un grand trou au milieu et il faut sauter pour continuer. Il saute, il n’a pas le choix, le monologue s’est arrêté mais il entend des bruits. Quelqu’un qui marche, fait des allées venues. Il grimpe les marches avec prudence, le son se rapproche. Il vérifie que la porte de communication n’est pas piégée, rien. Rassuré il pousse la porte et pénètre dans un couloir presque intact, comme si la guerre n’était pas monté jusqu’ici, seulement des toiles d’araignée et de la poussière, pas de douille, pas d’impact de balle. Il marche en longeant le mur, l’arme toujours en joue, il entend les pas qui se rapprochent et des marmonnements. Soudain une porte s’ouvre et en surgit un type dans une veste orange tigré noir déchirée à l’épaule et au coude.

  • On se fixe ! Aboie Shadow.

Le type le regarde stupéfait, il remarque qu’il a les yeux maquillés puis aussi soudainement qu’il est apparu, disparait. Shadow pousse un juron et le poursuit. Il entre dans une vaste salle de maquillage, le type le braque avec un vieux fusil automatique, il croit reconnaitre une Kalachnikov, comme il reconnait dans son regard une franche trouille de s’en servir.

  • Fais pas le con, je t’aurais séché avant que t’ais appuyé sur la détente.

Le type hésite quelques secondes avant de renoncer en jetant le fusil par terre.

  • Tirez pas.
  • Qu’est-ce que tu fous là ?

L’autre sourit tristement en haussant les épaules.

  • La nostalgie.

Ce sentiment effleure tellement peu Shadow qu’il ne comprend pas.

  • La quoi ?
  • La nostalgie, j’étais animateur, c’était ma loge, dit-il en montrant la pièce autour.
  • Tu t’appelles comment ?
  • Cyril Hanouna.
  • Connait pas.
  • Pourtant j’étais encore vachement connu dans le temps.
  • Quel temps ?
  • 2020, 2025…
  • J’étais minot.
  • Et tu regardais pas Touche Pas à Mon Poste ?
  • Non.

L’animateur hoche la tête.

  • J’avais un public jeune pourtant…
  • Qu’est-ce tu fais là ?
  • Je t’ais dit, la nostalgie.

Mais voyant le regard d’incompréhension du soldat, l’animateur s’anime.

  • L’ancien temps, tu vois pas ? Moi j’y croyais à tout ça !
  • Tout ça quoi ?
  • Tout ! Mon boulot ! Que j’étais là pour distraire les gens, l’argent que je gagnais ! Et puis j’étais reçu partout et même les ministres m’appelaient ! J’étais important tu sais ! Enfin je croyais…J’y croyais moi à l’avenir ! Je voyais bien que ça merdait de partout mais je me disais comme tout le monde qu’ils allaient trouver une solution, que la technologie viendrait à notre secours ! Que tôt ou tard tout le monde deviendrait raisonnable ! Et puis merde je faisais partie un peu de l’élite moi quand même, bon j’étais un clown d’élite si tu veux, mais quand même ! J’avais Bolloré en direct moi ! Des responsabilités….
  • Qui ? Le coupa Shadow.
  • Bolloré, un milliardaire du passé, c’était mon patron.
  • Qu’est-ce qu’il est devenu ?

L’autre haussa les épaules.

  • Bah comme tout le monde, il a pas vu venir les grandes catastrophes, il a été ruiné par la crise financière de 2031, celle qui a achevé tout le monde.

Shadow savait que non, les consortiums, les holdings, les grandes marques avaient phagocyté leurs débiteurs et aujourd’hui régnaient en maitre sur la planète. Facebook et Tweeter n’étaient-ils pas au conseil de sécurité désormais ? Et qu’est-ce qu’étais devenu le si tyrannique gouvernement chinois sinon une gigantesque usine à ciel ouvert pour le compte de marques internationales sans pays ni autre drapeau qu’un logo ? Des marques qui aujourd’hui se faisaient la guerre sur toute la planète.

  • Tu peux pas rester là, c’est une zone de guerre.

Hanouna écarta les bras avec un air de gosse boudeur.

  • Tout ce foutu pays est devenu une zone de guerre ! Avant on vivait bien ici tu sais ! Du temps de Macron par exemple !
  • Qui ?
  • Un président qu’on a eu, moi j’y croyais vachement à ce gars-là, je me disais tu vas voir qu’il va changer le pays, et je voyais bien qu’il y avait des malheureux chez nous, des défavorisés comme on disait dans ce temps-là. Mais bon des pauvres je me disais, il y en aura toujours ! C’est dans l’ordre des choses non ? Mais la vérité tu veux savoir ? Bin j’avais rien compris à rien et je croyais dans des conneries. Et maintenant je vis dans un bunker pourri qui prend la flotte à Montmartre.
  • Ca pourrait être pire, tu pourrais être mort, fait remarquer Shadow. Ou dans un de ces bidonvilles au nord…

L’animateur approuve d’un hochement de tête.

  • C’est pas faux… mais est-ce que c’est vraiment pire au bout du compte ? Hein ? On agonise de chaleur la moitié de l’année, et on risque de se prendre une balle n’importe quand, Carrefour fait la guerre à ses concurrents à coup d’obus et nous on est rationné sur tout ! Et tout ça pourquoi ? Je vais te dire pourquoi…

Shadow lui fait signe de se taire

  • Unité à Shadow, au rapport.
  • J’ai trouvé un civil dans les étages, il dit qu’il travaillait là dans le temps…
  • Ramenez-le quand vous aurez fini là-haut, on va l’interroger.
  • Bien reçu, et de votre côté ?
  • On les a trouvés, secteur nettoyé
  • Vous avez découvert comment ils avaient fait ?
  • Ils sont passés par les égouts, ces enfoirés on fait huit kilomètres dans la merde pour arriver jusqu’ici.

Les yeux électroniques du soldat se posent sur Hanouna.

  • Bien reçu je descends avec le civil…. Il coupe et fait à l’animateur : suis moi vite.
  • Qu’est-ce qui se passe ?
  • Suis-moi si tu veux vivre, dit-il en le tirant par le bras.

Il a compris à l’instant où l’autre lui a dit que le secteur était nettoyé. Compris qu’il avait à faire avec un brouilleur de voix, compris que l’unité s’est fait piéger sans un coup de feu, raison pour laquelle ses oreilles supersoniques n’ont rien capté. Même dans les sous-sols il aurait dû entendre le crépitement des armes. Hanouna obéit.

  • Comment t’as fait pour monter ?
  • Bah comme toi, j’ai pris les escaliers, tu vas me dire ce qui se passe ?
  • Suis moi c’est tout.

Il retourne dans les escaliers mais cette fois prend la direction du toit. Il n’a pas oublié les snipers, mais c’est la seule issue dont il dispose. Bientôt ils enverront des gens dans les étages, il faut qu’ils aillent vite. Mais l’animateur a du mal à suivre le rythme. Il va même jusqu’à s’effondrer dans un coin, grisâtre.

  • Qu’est-ce que t’as ?
  • J’vais faire une attaque… merde je suis pas comme toi moi…

Shadow soupire, l’exosquelette le supportera sans mal, il le prend sur son épaule et termine les derniers mètres comme un forcené.

  • C’est l’étage de la direction ça, fait Hanouna en redescendant de ses épaules.
  • Le toit, t’es déjà monté sur le toit ?
  • La piste pour l’hélico ? Une fois pourquoi ?
  • Par où on y a accès ?
  • Qu’est-ce que tu veux aller foutre là-haut ? Pourquoi on est monté d’abord ?
  • Pose pas de question, réponds.
  • Suis-moi.

Ils traversent des ruines de ce qui a été un temps des bureaux luxueux, mais ils ne le traversent pas en promeneur. Shadow lui fait signe de passer derrière lui, il a entendu du bruit à l’extérieur. L’immeuble en face, ou ce qu’il en reste. Il sort le drone de sa poche et le lance comme un avion en papier. Les caméras embarquées lui décrivent les ruines par tous les spectres disponibles. Il repère une silhouette camouflée sous une bâche. La silhouette est bleue, comme s’il était mort, un petit malin sans doute avec une combinaison de combat à température réglable, pas comme la sienne dans laquelle il crève littéralement de chaud.

  • Qu’est-ce qui…

Shadow lui plaque la main sur la bouche. Puis lui fait signe de se mettre à plat ventre. Hanouna, qui n’en mène pas large, obéit en roulant de ses gros yeux maquillés comme un enfant. Shadow passe son fusil par-dessus son épaule, déplie le bipied et vise. L’arme se cabre et aboie, la balle traverse murs et reliefs de meubles, la bâche et la silhouette en dessous. La température remonte, le sang est orange dans son optique, la plaie est jaune vif, c’était bien vivant, et ça bouge encore. Ca rampe, il tire une nouvelle balle, pleine tête, fin de l’histoire. Mais il ne bouge pas. Il attend parce qu’il y a un autre sniper, quelque part il en est certain, et que pour l’instant le drone ne l’a pas trouvé. Il volète, il est programmé pour chercher le mammifère, parfois lui et les autres s’en servent pour chasser. C’est que le gibier est revenu dans la capitale malgré tous les bombardements Mais c’est moins marrant qu’à l’ancienne quand on chasse à vue. Il regarde sur son cadran de manche et redirige le drone vers les hauteurs. Bon Dieu ! Voilà l’autre tireur, et il est au-dessus d’eux qui pointe son arme vers le sol. Shadow se jette sur l’animateur et roule sur lui-même alors que les salves traversent le toit et déchire l’emplacement où il se trouvait cinq dixième de secondes auparavant. C’était le moment de sortir son arme d’appoint ou jamais. Arme ventrale, pistolet-mitrailleur plié en trois, fabrication Suisse, une horloge, 50 cartouches en titane High Power, une horloge mortelle. Il réplique, les balles déchirent le béton et l’asphalte, déchirent le sniper, cloué sur place.

  • Ca va ? Demande-t-il à l’autre sous lui.
  • Euh…
  • Ok, on y va.
  • On y va où ?
  • Sur le toit bordel.
  • C’est sûr ?
  • Maintenant c’est sûr.

Sur le toit le cadavre n’est plus que de la bouillie, l’animateur fait la grimace.

  • C’est le premier que tu vois ?
  • Non mais…
  • Mais quoi. ? Fait Shadow en déroulant un câble de son paquetage..
  • Merde… avant ça c’était dans les autres pays ! La guerre…
  • Bin ouais c’est la vie, répond le soldat l’air de dire qu’il s’en fiche complètement.
  • Tu peux pas comprendre. T’as pas connu la bonne époque.

Shadow se retourne excédé.

  • Si j’ai connu la bonne époque ! J’étais minot mais j’en ai un peu profité tu vois, et j’ai vu aussi, j’ai grandis, j’ai grandis au milieu de connards comme toi qui attendaient qu’elle revienne cette bonne époque tout en suçant tout ce qu’il y avait à sucer autour d’eux, pourvu que c’était eux qui l’avait et pas les autres ! Alors maintenant t’arrêtes de m’emmerder avec ta bonne époque et tu la ferme.
  • Mais comment tu voulais qu’on sache ! Glapit l’animateur.
  • Qu’on sache quoi ?
  • Bah que tout ça allait arriver !
  • Putain mais tous les jours c’était dans les journaux ! Attention 2030, tout le monde descend ! Alerte générale depuis 2020 au moins, et vous quoi ? Bah rien comme d’habitude, juste des rongeurs occupés à ronger notre monde. Et c’est ma génération qui paye l’addition tu vois.

Hanouna reste un moment bouche bée puis dit :

  • Pfff… je suis désolé…

Shadow fixe un grappin à son câble et le lance au loin jusqu’à trouver une prise dans l’autre immeuble. Deux essais suffisent, puis il enroule l’autre extrémité du câble autour du cylindre d’acier qui fait le tour de la piste d’atterrissage.

  • Je peux savoir ce que tu fais ?
  • Je nous sauve la peau, dépêche-toi ils arrivent.
  • Qui ça ils ?
  • L’ennemi.

Ses écouteurs perçoivent des bruits de pas qui raisonnent dans les escaliers de secours. Il envoie le drone en reconnaissance. Il enfile son paquetage sur le câble de sorte de s’en servir comme siège, Hanouna se fige, il est déjà vert.

  • T’es fou ? Tu veux me faire passer par là ? Mais jamais je descends ce câble moi !
  • Tu préfères qu’ils te tuent ?
  • Pourquoi ils feraient ça ? J’ai rien fait.

Shadow en a marre de jouer les bonnes âmes.

  • Comme tu veux.

Il va pour monter sur son sac quand l’animateur l’interpelle.

  • Attends, attends !

Il l’assoit devant lui et avant qu’il se mette à hurler lui plaque la main sur la bouche et se jette dans le vide. Le sac résiste, l’atterrissage est un peu désordonné, ils se vautrent dans les débris sans freins sinon les jambes de Shadow et l’exosquelette. Hanouna tombe la tête la première dans des ordures. Shadow l’aide à se relever et le pousse devant lui.

  • Faut pas qu’on reste là.

Il se doute que les communications sont surveillées dans ce secteur plus que jamais mais il doute que l’ennemi connaisse déjà leurs codes. Il espère juste qu’ils n’ont pas un brouilleur. Il compose un numéro sur son clavier de manche et appuie sur la touche envoie. C’est un code d’urgence, les autres savent ce qu’ils ont à faire et ils savent qu’ils n’ont pas le choix, tant pis pour lui, pour l’unité, trouvez-vous un abri et advienne que pourra. Le Doigt de Dieu… Il finit par leur trouver une cache sous un mur effondré, dans un trou dans le sol. Il entend le grondement des bombes, met le volume de ses écouteurs au minimum et dit à l’animateur.

  • Met tes mains sur les oreilles, et garde la bouche ouverte.
  • Qu’est-ce qui se passe ?
  • Dis adieu à tes souvenirs…

Les bombes éclatent en traversant la tour en face, un énorme bruit, et elle s’effondre sur elle-même. Ils attendent que la poussière retombe pour sortir de leur trou, l’animateur regarde le cratère où se trouvait le siège social de sa chaîne.

  • Pourquoi ?
  • Pourquoi quoi ?
  • Pourquoi t’as fait ça ?
  • J’ai des ordres, je suis pas venu en touriste.
  • Et t’avais besoin de tout détruire ?
  • T’aurais préféré qu’ils nous tombent dessus ?

Hanouna regarde vers le ciel.

  • J’ai même pas entendu le drone.
  • C’était pas un drone, bombe stratosphérique, programme américain, explique le soldat en renfilant son paquetage.

L’animateur secoue la tête.

  • Alors c’est à ça que nous aura servis toute notre technologie hein ? A faire la guerre.

Il répond par un haussement d’épaule :

  • Qu’est-ce que tu veux les marchands d’armes sont plus prévoyants que les civils.

L’animateur joint les mains, ferme les yeux et se met à réciter une prière en hébreu.

  • Qu’est-ce que tu fabriques ?
  • Je récite le kadosh, une prière aux morts.

Shadow ricane.

  • Ah parce qu’en plus t’as de la religion ?
  • Et alors ?
  • Ah, ah, ah, vous êtes vraiment une génération de tarés.
  • Pourquoi tu dis ça ?
  • Il était où ton dieu quand le permafrost s’est mis à fondre ? Quand sont apparues les premières épidémies ? Des virus tellement vieux qu’on savait même pas ce que c’était, hein dis-moi ?
  • Euh… c’est plus compliqué que ça.
  • Mais non c’est pas compliqué vous préfériez croire à vos putains de superstitions plutôt qu’à la fin de votre monde, c’est ça la vérité. Et résultat ? Résultat t’es comme un con à réciter ta prière à la con et le monde continue de se barrer en couille. Y’a pas de retour en arrière mec, tu seras plus jamais une vedette et ce pays pas plus que les autres ne se relèvera jamais.

Hanouna le regarde outré.

  • Comment tu peux être aussi cynique ?
  • Pas difficile, j’ai copié sur ta génération, ricane le soldat avant de lui tourner le dos.

Il se glisse dans les ruines, Hanouna regarde sa silhouette disparaitre dans le halo de poussière qui noie les alentours. Shadow l’entend qui continue de prier, grand bien lui fasse. Génération de merde, pense-t-il en retournant vers sa base.

Cas de conscience.

Le marais brille sous la lune d’une aura bleuté, une fine pellicule de brouillard nappe sa surface, pas un bruit. Un silence ouaté, lourd, capitonne la nuit, il est tombé d’un coup, sans prévenir, il dure comme un suspens alors que dans le ciel filent quatre boules de feu. Nabu regarde les boules caché dans les roseaux. Il tremble. Il pense aux Dieux et se demande si c’est eux. Depuis des années, aussi longtemps que le peuple Anamane existe, on se raconte l’histoire de leur venue sur terre. Ils sont sept normalement, où sont les trois autres ? Elles tombent inexorablement, leurs reflets fauves dansent sur la surface du marais, quatre sphères d’acier qui soudain plongent avec un rugissement dans l’eau. Nabu recule, affolé, mais il n’ose s’enfuir. Les sphères fument et crépitent de chaleur, Nabu les observe, accroupis, sa lance fermement contre son torse, le cœur battant. Soudain elles s’ouvrent comme des fleurs. Cinq pétales de métal qui disparaissent dans l’eau alors que se dresse à leur place des drones mécha bardés de canons et de tubes à roquette. Les engins se déplient, ils font environs deux mètres cinquante et présentent une vague silhouette humanoïde avec des têtes coniques de serpent, la surface noire nuit, des masques de mort dessinés sur les têtes, crocs et mâchoire de serpent. Ils sont terrifiants. Nabu n’ose plus bouger, il tremble comme une feuille, fait pipi sous lui, il est terrorisé. Les machines analysent le périmètre vue infra, onde mentale, elles cherchent de la vie intelligente, en trouve qui panique dans les roseaux. Un des mécha tire une salve qui pulvérise Nabu en deux morceaux.

 

Cent kilomètres au-dessus de la surface du globe un adolescent éclate de rire. Il a ouvert le bal et il est le premier dans la rangée d’opérateurs qui manipulent les drones à distance. Pour que ça soit plus ludique donc moins responsabilisant, les opérateurs évoluent dans un univers de jeu vidéo où les mécha sont représenté dans un décor hyper réaliste, copie de l’environnement dans lequel ils se trouvent quant aux cadavres ils disparaissent purement et simplement du tableau sitôt éliminés. Chaque mort est récompensé par un nombre de point selon l’importance de l’objectif. Nabu a fait un petit dix point mais ça compte moins chez les opérateurs que d’être le premier.

–       Yeeepeekaï motherfucker, j’vous nique tous !

–       Tu fais chier des fois Zéro, c’est toujours toi le prem’s, proteste sa jeune voisine sans retirer son casque de contrôle.

–       C’est parce que je suis le meilleur !

–       Matricule 5885, concentrez-vous sur votre tâche ordonne le chef de pont derrière lui.

–       Oui monsieur, obéit aussi tôt le jeune homme en se redressant, activant la commande déplacement groupé.

Les méchas sortent du marais et avancent inexorablement vers le village le plus proche, celui dont est parti cette après-midi même Nabu en espérant ramener du gibier, dans le même temps, ailleurs sur le globe d’autre mécha font leur apparition et massacrent. C’est un massacre méthodique qui s’oppose aux technologies les plus diverses, du javelot au char de combat, les pays qui composent cette planète n’ont pas évolué de la même manière. Pour les opérateurs les difficultés techniques ne sont pas les mêmes mais chacun connait son travail et on déplore peu de perte de mécha. Pour eux la guerre c’est du tourisme avec des explosions, ils n’ont ni les odeurs ni les horreurs, alors ils s’amusent bien. Tout en ravageant son troisième village, Zéro et ses camarades grignotent des bonbons nutritifs à l’adrénaline pure, ça leur fait des flashs de plaisir chaque fois qu’ils détruisent un objectif, tout a été calculé pour leur confort. C’est la société MégaMédia qui a conçu le programme de commandement des drones, bonbon inclue, étude faite sur leurs propres opérateurs et leur manie alimentaire. Ils ne sont que l’avant-garde de l’armée mais c’est ça qui leur plait justement.

 

Des vaisseaux secondaires rentrent dans l’atmosphère et vomissent des colonnes de chasseurs Skuda qui à leur tour vomissent des bombes sur les villes et les infrastructures militaires. C’est une vitrification au centimètre carré prêt et qui n’engage aucune négociation à venir. Comme les mécha les Skudas sont pilotés à distance par des adolescents à peine pubère dans des sièges spéciaux qui recréent les sensations de vol. Leur casque technique leur donne la même vision que s’ils étaient à la place du pilote, mais quand un Skuda est abattu c’est une collection de point que perd le pilote virtuel, ce qui pour certain est plus grave que s’il perdait la vie. Pour motiver ses troupes, l’armée impériale a fait coter ses opérateurs à la bourse solaire, meilleure est la cote, plus haut est le salaire. Zéro, par exemple, possède à quatorze ans sa propre maison avec piscine et vole en speeder jet Spectra. Trois types de bombes sont jetés sur les villes et les infrastructures, l’un d’eux est bactériologique. Un virus évolutif qui tout en rongeant la peau s’attaque au système immunitaire. Plus de quatre mille tonnes sont déversés sur les villes les plus importantes, le virus se propage par l’air, les villes de littoral sont particulièrement visée. Rapidement les populations sont contaminées. Provoquant des vagues de panique qui finissent de désorganiser ce qui tenait encore debout. En cinq heures se sont des sociétés tout entières qui s’effondrent. Arrive enfin l’invasion proprement dit. Des navettes ultra rapides crachent dans les airs des grappes de space marines dans leur armure blindée qui comme le reste de l’armada sont commandés à distance. C’est un jeu formidable la guerre quand on n’y participe pas, les adolescents s’éclatent. La bataille globale dure un peu moins de dix heures. Au bout de dix heures la planète est nettoyée. Un tiers de sa population a disparu, un autre est gravement malade et sur le point de mourir, le reste tente de survivre aux patrouilles qui arpentent le globe à leur recherche. Le terraforming intervient juste après. L’empire a développé à travers son armée des relations commerciales solides avec les autres peuples qui le compose, cette planète sera réservée aux Zyrtiens qui n’ont pas de vaisseaux ni de véritable armée mais qui possèdent des tonnes de tybarium et d’or, les deux métaux dont est avide l’empire. Le premier parce qu’il sert de combustible au moteur à matière noire de la flotte, le second parce qu’il est un composant indispensable de la nanotechnologie avec lequel est fabriqué l’armement. Les Zyrtiens respirent un air saturé en oxyde de carbone alors les vaisseaux secondaires en rejettent des tonnes dans l’air tandis qu’on détruit le biotope. Pendant ce temps les opérateurs mécha sont relevés. Douze heures de travail d’affilé, Zéro est à la fois surexcité et épuisé comme tous les opérateurs autour de lui. Ils se rendent en bande aux mess du pont numéro trois qui leur est réservé, boivent des cocktails relaxant à base de cannabis génétiquement modifié, chantent à la gloire de l’empire, se payent mutuellement plusieurs tournée avant de tous rentrer épuisés dans leur couchette. Elle mesure un peu plus de dix mètres carrés, est équipée d’une console de jeu de sorte que les opérateurs peuvent continuer de s’amuser tout en s’entrainant pour les prochaines missions. On y trouve également un distributeur de ration de combat spécialement étudié pour optimiser le corps et l’esprit des opérateurs. Zéro consulte ses mails avant de dormir, il a une demande d’interview d’un magazine branché en ligne, il coche la case accepter sans réfléchir et plonge dans un sommeil sans rêve.

–       Zéro, vous êtes à l’heure actuel l’opérateur mécha le mieux côté du marché, comment vivez-vous ce succès ?

–       Plutôt bien merci, avec mes primes je me suis acheté un petit Von Dongen, je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’opérateur qui puisse en dire autant.

–       Oh alors vous vous intéressez aussi à l’art ?

–       Pas du tout mais mon agent dit que c’est bon pour mon image…. Et pour le fisc bien entendu.

Il éclate de rire et tire sur son joint spéciale détente je-suis-un-mec-vachement-cool.

–       Je vois… Mais concrètement vous n’êtes jamais allé sur le terrain n’est-ce pas.

Nouveau rire.

–       J’ai rien à y foutre normal, je suis pas entrainé pour moi.

–       Mais est-ce que cela ne vous frustre pas un peu quelque part ?

–       Pourquoi ?

–       Je ne sais pas, le goût du risque pour commencer.

Le visage de Zéro se chiffonne.

–       Eh oh quand vous gérez quatre mécha simultanément en zone urbaine avec un quota de quatre cent point minimum croyez-moi des risques vous en prenez des sérieux.

–       Virtuellement certes mais concrètement vous ne risquez pas votre vie.

–       De quoi ? Zéro commence à s’agacer de ce journaliste qui a l’air de faire semblant de ne pas comprendre. Vous croyez qu’il se passerait quoi si je foirais une mission, hop adieu le beau speeder, la maison avec piscine, je serais fini !

–       Mais vivant, fait remarquer le journaliste.

–       Mouais, fini par bougonner le jeune homme. Où vous voulez en venir à la fin ?

–       Au fait que vous ne seriez peut-être pas numéro un si vous alliez sur le terrain.

Zéro est vexé est c’est exactement ce qu’espérait le journaliste.

–       Je vois pas ce que ça changerait, en haut ou en bas c’est kif !

–       Je vous assure, j’ai déjà couvert plusieurs conflit en haut et en bas comme vous dites et je vous promets que la perspective n’est pas la même. Accepteriez-vous de venir avec moi vous rendre compte par vous-même.

–       Je suis un opérateur de niveau 4, j’ai pas le droit d’aller me battre sur le terrain.

–       Je ne parle pas de vous battre, juste d’être un observateur.

–       Pourquoi faire ?

–       Eh bien comme ça vous pourriez dire à vos fans que vous avez vu un conflit à hauteur d’homme, je suis sûr qu’ils apprécieraient, vous savez comment les fans sont friands d’authenticité.

Zéro réfléchi, il n’avait pas tort, ceux qui allaient sur le terrain était peut-être pas les plus cotés sur le marché mais une chose était sûr ils avaient un drôle de succès auprès des filles, et à quatorze ans les filles… mais il voulait en parler à son agent avant d’accepter.

–       Je vois vous êtes ce genre de garçon… rétorqua le journaliste.

–       Quel genre ? Répondit-il sur la défensive.

–       Eh bien le genre qui a besoin de permission pour faire ce qu’il a à faire.

–       Eh oh personne ne me donne sa permission, je fais ce que je veux, j’ai un agent, je le paye pour me conseiller c’est tout !

–       Oui, oui, bien entendu je comprends, il est un peu comme un père pour vous n’est-ce pas, le père que vous n’avez jamais eu… est-ce que je me trompe ?

Cette fois Zéro est vraiment vexé. Il est le numéro uno et ce journaliste le ramène à la condition de petite chose insignifiante qui a besoin qu’on lui dise quoi faire.

–       Vous savez quoi ? Vous me saoulez, cette interview est terminée !

Il repart furieux, et il est encore plus furieux quand il se fait engueuler par son supérieur parce qu’il a parlé à un journaliste, ou plus précisément ce journaliste-là.  Un opposant connu aux décisions impériales doublé d’un affreux pacifiste. Mais quand même ça le turlupine cette affaire. Il ne connait que la guerre virtuelle, sa vie n’a jamais été en péril et maintenant que ce foutu journaliste a mis le doigt dessus il se sent d’autant incomplet qu’il est vierge et que donc les filles…  Les filles n’ont d’yeux que pour les gars des légions noires, ceux qui nettoient les planètes après l’invasion, les troupes d’élite. Alors n’y tenant plus, il s’arrange avec un sous-officier qui lui en doit une et emprunte une navette pour rejoindre la planète. Comment décrire l’étendue de l’horreur qu’il découvre ? Les centaines de milliers de corps entassés les uns sur les autres, dans les villes ou les campagnes, la viande partout, la viande froide, la mort, le sang qui coagule sous la lune, les insectes qui bourdonnent, vrombissent de plaisir du festin qui s’offre à eux sur des kilomètres. Des kilomètres de villes incendiés, troués, déchirées comme ces corps qu’il découvre dans toute leur horreur. Souvent il ne reste plus grand-chose, un bout de tête, une jambe, un doigt, dépecé par le souffle d’une explosion, un tir de barrage ou un space marine particulièrement hargneux. Il vomit souvent, pleure, sidéré par l’horreur, avant de se décider à rentrer, totalement traumatisé par ce qu’il a vu. Les images le poursuivent durant tout le voyage de retour et même au-delà, dans ses cauchemars. Il sait désormais qu’il ne sera plus jamais le meilleur opérateur mécha du vaisseau amiral Niemitz. Adieu Spectra et belle villa, sa cote va tomber mais il ne peut plus continuer comme ça. Il ne peut plus ignorer ce qui va désormais apparaitre chaque fois qu’il neutralisera un objectif, des cadavres et des bouts de cadavre, des enfants morts, des corps entassés, carbonisés. Pourtant le premier jour où il retourne à son poste il explose tous ses records. Il est en colère. Après lui, après l’empire, après son impuissance. Il pourrait démissionner, quitter l’armée mais il perdrait ses droits de citoyen et ses privilèges de vedette. Il ne se sent pas près, pourtant après cette dernière séance, alors que l’empire fini d’achever la conquête de la planète, il pleure de tout son saoul sur sa couchette.  Il faut qu’il agisse, qu’il alerte les autres, ça ne peut plus durer, il faut qu’il mette en lumière ce que leurs programmes leur cachent, qu’il expose l’horreur et la terreur que répand l’empire dans l’univers. Mais en parler ne suffit pas, il faut des preuves, il faut que les autres voient par eux-mêmes. En attendant il finit par se confier à Punky, sa voisine de rangée et accessoirement sa meilleure amie. Elle a seize ans, c’est une vieille, pas aussi cotée que Zéro mais comme chef de section c’est un as de la stratégie mobile qui la rend précieuse auprès du chef de pont. Quand il lui raconte qu’il est descendu sur le terrain elle n’en croit pas ses oreilles.

–       Mais t’es fou ! C’est la guerre en bas ! On a pas le droit d’y aller nous !

–       Je sais que c’est la guerre, c’est nous qui la faisons ! Répond le jeune homme avec rogne. Mais ce que nous voyons nous ça n’a rien à voir avec ce qui se passe.

–       Bah non hein, nous on risque pas de mourir d’abord. Personne d’ailleurs, c’est ça qu’est génial avec ce système, sauf les Légions Noires, mais eux c’est des fous.

La gamine ne partage pas l’admiration de ses copines pour les nettoyeurs de planète comme les appellent certain. Pour elle ce ne sont que des viandards sans cervelle. Elle préfère de loin la fréquentation des garçons comme lui. Même si immédiatement il l’inquiète un peu.

–       Tu comprends rien ! S’écrie Zéro avec colère. C’est des vrais gens en bas, pas des pixels, t’as pas vu ce qu’on leur fait !

–       Bah oui bien sûr que c’est des vrais gens ! Et alors c’est la guerre oui ou non ? A la guerre on tue des vrais gens, c’est comme ça, c’est la vie.

Comprenant soudain qu’il n’y arrivera pas, il lui dit en lui attrapant la main.

–       Viens !

Elle résiste.

–       Où ça !?

–       En bas tu dois voir !

–       Non, non, hors de question c’est interdit.

–       Personne le saura, promet-il, viens, je connais quelqu’un qui peut nous passer une navette.

–       J’ai dit non ! Tu veux qu’on se fasse rétrograder ou quoi ? Tu veux te faire virer peut-être même !

Comme de l’accuser de vouloir trahir l’empire.

–       C’est pas vrai ! Je veux que tu ouvres les yeux c’est tout !

–       Ils sont bien ouverts ! Très ouverts même et ce que je vois c’est un fou.

Sans s’en rendre compte ils crient tous les deux dans une des coursives de l’appareil, ce qui finit par alerter une des patrouilles de garde et un sergent d’arme dans sa tenue de combat.

–       Qu’est-ce qui se passe ici ? Identification et matricule !

–       Opérateur mécha 5885, répond Zéro

–       Opératrice mécha 5886 fait Punky.

–       De quoi vous parliez ? Pourquoi ces hurlements !?

–       Euh dispute d’amoureux s’empresse de répondre la gamine.

Aucune envie que celui-là aille rapporter les propos fous de Zéro, rien que d’en discuter elle risque son poste. Mais le sergent est plus perspicace que son air de vieux cornichon en armure le laisse penser.

–       Dispute d’amoureux hein ? Vous avez pas l’air bien amoureux vous deux.

Elle hausse des épaules, sourire forcé.

–       Bah on se dispute, forcément.

Le sergent regarde autour de lui avant de demander à un de ses hommes.

–       On est où là en zone 6 non ?

–       Affirmatif sergent.

Le sergent regarde les deux opérateurs.

–       On va tirer ça au clair, vous deux, suivez-nous.

Tout se passe très vite ensuite, instinctivement la jeune fille comprends que les coursives sont sur écoute, ils sont coincés à moins de… elle tire Zéro par la main et le force à détaler avec lui.

–       T’as intérêt à c’qu’on trouve une navette sinon je te tue, gueule-t-elle tandis que derrière eux on cavale en leur ordonnant de s’arrêter.

Mais les bottes des gardes ne vaudront jamais les pieds agiles de deux gamins qui incidemment sentaient en eux un vent de liberté et d’interdit les pousser. C’était mal, dangereux, mais c’était délicieux comme un grand rire un jour d’été.

 

–       Mon commandant, deux opérateurs mécha ont volé une navette.

–       Identification ?

–       5885 et 5886.

–       Ah, Punky et Zéro nos deux champions… quelle direction ?

–       Ils seront sur Zelta 3 dans vingt minutes mon commandant.

–       Très bien qu’il voit un peu la réalité de leur travail ne peut pas leur faire de mal.

 

Zelta 3 est la dernière planète du système à être conquise, cette fois pour le compte unique de l’empire et ses habitants, une race d’insecte intelligents, n’ont comme choix que de se soumettre ou périr. La guerre est de courte durée et finalement son spectacle, ce qu’ils en perçoivent l’un et l’autre n’est pas si terrifiant, des insectes géants troués, brûlés, déchiquetés ? Et alors ? Zéro découvre que ce qui lui est étranger en tout point, une vie intelligente qu’il ne connait pas et ne lui inspire pas grand-chose sinon peut-être un peu de dégoût, n’exerce aucun sentiment de révolte en lui. Et bien entendu il en va de même avec sa camarade. D’un coup il déclare :

–       Faut pas.

–       Faut pas quoi ?

–       Faut pas que je tue des humains, des insectes je m’en fous, mais pas des humains, c’est ça la solution.

Il se sent soulagé d’un poids, des heures d’introspection, de nuits sans rêve, de cauchemars enchaînés qui s’en vont d’un coup.

–       Vont pas te laisser le choix, lui fait-elle remarquer.

–       Veux pas le savoir, je vais en parler à mon agent ils vont voir !

Mais bien entendu c’est tout vu, il est dans l’armée pas dans le spectacle et il comprend très vite les limites du vedettariat quand finalement le chef de pont le fait mettre aux arrêts. Dans sa cellule il rumine, c’est injuste, sa demande est légitime, il a une conscience merde ! Et puis pourquoi l’obliger à tuer son espèce ? S’il se spécialisait sûr qu’il serait encore meilleur, écraser des cafards ça doit être marrant non ? Il reçoit la visite de son agent qui lui conseille de faire profil bas et ne plus parler de ses cas de conscience. Il lui conseille à voix haute et clair. Pour tout dire il hurle, il est furieux, la cote de son poulain a baissé de huit points et c’est autant d’argent perdu pour lui. Alors Zéro se fait tout petit et ne moufte plus. Mais il n’en pense pas moins, il a quatorze ans. Quand il sort de cellule on a l’a rétrogradé au niveau cinq, il serre les dents, se retrouve à l’observation, manipuler un drone en fonction du commandement des méchas et regarder défiler des paysages vu du ciel. Il s’ennuie, il pense à ce qui se passe en dessous et même s’il ignore qui se trouve sous leurs bombes il ne peut s’empêcher de penser aux atrocités qu’il a vu. Alors parfois le soir sur sa couchette il pleure. Et ses pleurs nourrissent sa révolte. Un jour il n’en peut plus il va voir son chef de pont et se lance avec rage et passion, qu’on lui laisse les insectoïdes, les machins et les trucs qu’on lui laisse les pieuvres et les baleines tous sauf les humains et il sera le plus grand massacreur de planète de tout l’empire. Rien de moins. « Pour l’instant on a besoin de vous ici, on verra plus tard. » reçoit-il pour toute réponse. Soit il s’en contentera  Il reçoit des mails de ses fans qui veulent savoir ce qui lui arrive, ça lui réchauffe un peu le cœur, mais il ne parle pas des horreurs qu’il a vu parce qu’il sait son courrier surveillé. Alors il fabule et y ajoute même une anecdote parce qu’ils en sont friands et qu’il sait que ça va faire un peu de bruit. C’est ce qu’il espère, glisser dans la tête de ses fans qu’il veut se spécialiser dans le non humain, que la dernière fois il s’est éclaté, d’ailleurs ses derniers scores le prouvent. Son agent qui est finalement tenu au courant trouve l’idée séduisante parce que ça pourrait remonter sa cote. Et lui contrairement à Zéro n’est pas dans l’armée, il a des relations et ses relations savent où appuyer pour faire plier l’armée. Sans mal, l’armée a en effet remarqué que certains opérateurs sont moins bons quand il s’agit d’objectif humain, cas de conscience, âge, ils n’en n’ont aucune idée, on décide donc d’un programme de spécialisation auquel est intégré le jeune homme.

 

Kâl est heureuse, elle chante sous la surface de l’océan son bonheur d’être en vie. Ce matin elle a mis au monde son premier baleineau et ça s’est merveilleusement passé, le petit est avec son père en ce moment qui lui apprend les courants marins et le langage de leur espèce. D’ici quelques semaines si tout va bien, il pourra même se nourrir seul. Ils l’ont appelé Asthor ce qui dans leur langue chantante signifie étoile. Et des étoiles ce soir il y en a des milliers au-dessus d’elle. Kâl a des visions, elle voit deux humains s’aimer passionnément sans presque se dire un mot, elle entend des chants qu’elle ne comprend pas mais qui lui apaise l’âme. Elle sait que c’est l’effet de l’accouchement, sa mère l’a enseigné sur ce sujet, toutes les baleines savent ça à dire vrai, elles voient des bribes d’un autre monde et cet autre monde est toujours tissé d’amour. Les humains ignorent ce monde comme ils ignorent quantité de choses qu’ils croient pourtant comme acquises. Et ces deux-là l’ignorent tout autant. Ils s’aiment comme jamais mais ça leur fait trop peur pour qu’ils s’unissent. Ils ne savent pas qu’ils ne sont séparés que par une illusion qui s’effacera à leur mort. Ils ignorent la grande sagesse de l’univers. Comme Kâl ignorent ici qu’un drone de guerre vient de la repérer qui ondoie à la surface de l’océan quasi unique qui recouvre 90% de cette planète-là. Le drone analyse son comportement, ses ondes cérébrales, estime son poids en viande… Zéro appuie sans remords sur la commande de la bombe de deux cent cinquante kilos que transporte son drone. Il a les réflexes encore plus aiguisé que d’habitude, chasser la baleine c’est le kif. La bombe éclate juste au-dessus du crâne de Kâl alors qu’elle ressent l’amour des deux humains battre le temps, l’engin lui fore l’os et fait bouillir sa cervelle, la baleine coule sans un soupir, le drone est déjà loin, des vaisseaux de pêche industrielle sont déjà en route.