Un autre jour de septembre…

Elle avait les pommettes scandinaves, un long cou qui dégageait le dessin de sa mâchoire symétrique, les yeux bleus et les cheveux blonds doré retenue par un minuscule chignon ridicule. Elle portait une chemise assortie à ses yeux, les mains dans les poches de son jean, sur l’instant il pensa à un mannequin, mais les mannequins sont en représentation perpétuelle et celle-là était à la fois excédée et impériale. Examinant la vitrine de l’hôtel et les objets qui s’y trouvaient avec l’œil du connaisseur. Et instantanément, sans même lui adresser un regard l’embrasa. C’était comme un soleil de Californie qui descendait sur lui, les années soixante dorée comme on se les imaginait dans notre nostalgie moderne, le temps de l’insouciance, de l’innocence cool avec un joint d’herbe au bec et la plage pour le surf. C’était un incendie de douceur, de calme, de générosité naturelle, sans question, ni limite, une personne qu’il savait du plus profond de lui-même, qu’il aimait tout autant et pourtant, il le savait également, elle appartenait à un autre. Cet autre qui l’avait énervé, cet autre qui semblait la retenir comme une éternelle fidélité, comme si elle était prise par des obligations de femme. Alors qu’elle respirait la liberté et quelque chose d’infiniment cool. Il n’y avait pas de mot plus approprié pour la définir, elle exsudait le cool. La femme de sa vie.

A cette époque-là il était réceptionniste dans un petit hôtel bourgeois du XIVème arrondissement, et il détestait son job. Le sentiment d’être au rabais, petit employé sans envergure au service d’une clientèle qui ne s’intéressait à rien sauf à elle-même, et puis il était assis, on le regardait de haut, la princesse comme les autres. Elle lui répéta son nom trois fois en anglais s’agaçant qu’il ne comprenne pas, c’était simple pourtant ! Mais non, son cerveau illuminé refusait de fonctionner correctement, embrasé par un amour plus grand que lui, brûlé au quatrième degré, foutu, mort, séché, il gribouilla n’importe quoi pour donner le change, pourvu qu’elle ne s’en aille pas. Il retrouva vaguement son sang-froid, assez pour lui donner la clé de sa chambre préférée et se plongea dans l’étude pointilleuse de son cahier de réservation. Il était fou amoureux. Il leva la tête et vit le propriétaire de la princesse. Il était grand, avec un air tout à fait satisfait et insouciant de touriste né, légèrement en surpoids comme un bon anglais, l’air gentil, il devait l’être. Ils disparurent de son champ, il avait l’âme cramée.

Il avait déjà vécu un coup de foudre une fois pour une sublime métisse qu’il avait du reste magnifiquement raté, paralysé par le trac. Mais cette fois c’était différent, cette fois c’était chimique, quelque chose d’inexplicable et d’annihilant, quelque chose dont on ne se relevait pas. Pourtant bon Dieu ce n’était pas spécialement son type les mannequins filiformes avec un visage tellement parfait qu’il vous restait imprimé dans le crâne comme une eau forte bleue. Pourtant il avait été dix fois amoureux, amoureux de l’amour qu’il était, cette maladie de femme. Et il en avait conscience mais là il n’avait plus conscience de rien, il était emporté par une vague dont il n’avait même pas été foutu d’écrire correctement le nom, un tsunami comme une panthère bleu ciel. Un printemps, un été, un alléluia jappé à la lune. Et comment on gère ce genre de situation quand on est désarmé par avance. La séduction ? Il n’y avait plus de séduction, de jeu ni de je pour lui désormais qu’il était à genou. C’est à peine s’il pouvait encore s’occuper de son travail, et de lui-même. D’ailleurs de lui-même il avait le sentiment qu’il ne restait pas grand-chose, diminué par sa condition de SDF. Car il ne suffisait pas qu’il soit un grouillot chez les bourgeois, celui qu’on regardait naturellement de haut, il vivait à l’hôtel au mois. Tout s’était enchainé d’un coup, sa dépression, sa séparation, la perte de son boulot et au bout de ça ils avaient découvert qu’il était atteint d’un mal psychique, la bipolarité. Il était déjà parti en live plus d’une fois depuis, des crises maniaques qui lui faisait faire n’importe quoi jusqu’à ce qu’on l’arrête, le plus souvent avec des menottes puis la chambre d’isolement attaché comme une bête. De la souffrance, il avait encaissé beaucoup de souffrance sans presque broncher, se reconstruisant à chaque fois mais aujourd’hui il se sentait invisible, petit et d’autant depuis qu’il l’avait rencontré. Il brûlait de l’intérieur totalement diminué et absolument certain qu’il n’avait rien à lui offrir alors qu’il aurait voulu lui voué le monde en échange de son amour. Mais c’était impossible, qu’est-ce qu’il pouvait bien donner à cette impératrice ? Des kebabs à cinq euros ? Ses neuf mètres carrés meublés qu’il louait une fortune, sa honte de ne plus être l’homme qu’il avait été, le sémillant cadre à belle gueule qui les faisait chavirer toutes sans le vouloir, le mari fidèle à un cul froid…. Sa honte de n’être que ce petit réceptionniste invisible qui mettait des vestes grises et des chemises blanches pour cacher la misère. Oui voilà, il se sentait invisible partout et il brûlait en dedans comme une lampe à pétrole dans le vent. La fièvre.

C’était une fille enjouée, elle avait l’air d’être heureuse d’être à Paris, elle n’arrêtait pas d’entrer et de sortir, sans son mec, et chaque fois qu’elle lui tendait sa clef l’assassinait de son sourire. Et lui, verrouillé de l’intérieur, se retenant de lui hurler son amour en torrent de mots qu’il n’avait même pas sur la langue, incapable de lui rendre son sourire, reprenait la clef sans même un merci, limite mal élevé. Mais elle ne se démoralisait pas et les deux jours durant où il la vit aller et venir, elle continua de lui sourire, bienveillante, essayant visiblement de sympathiser. Il pensa aller lui voler une culotte pour la lui ramener sur terre, il désespérait de s’en détacher et toujours pas de sourire en retour, renfrogné dans son amour qui gueulait dans sa poitrine. Instinctivement il la savait donc, savait qu’ils ne resteraient que le week-end et qu’il ne lui restait qu’une toute petite chance pour lui déclarer une bonne fois sa flamme, et tant pis si c’était en vain, ça débordait, il allait en crever s’il ne faisait pas quelque chose pour se débarrasser de cette brûlure. Alors un soir, au coin de sa table de misère, dans son gourbis de sous les toits, il lui écrivit un message. « At the moment I saw you I knew I was doom. Love at first sight and at the same time I knew you were not free. But if there is any chance please tell me. Sorry if I didn’t answer your smile but each smile of you was a spell on me. The receptionist. » Non il ne pouvait pas signer elle le dévorait trop et il ne savait même pas son nom. Si elle lui prenait aussi ça, qu’est-ce qui lui resterait ? Non juste l’employé à qui t’as mis le feu sans le voir, désolé chérie t’es trop. Il profita de son dernier soir de travail pour lui donner le message en faisant passer ça pour une communication téléphonique.

  • You’ve got un message.

Elle portait un pull rose sur un teeshirt blanc, ses cheveux relâchés et cette fois elle ne souriait plus, elle avait compris la leçon, elle le regarda même l’air de dire que c’était louche, elle n’avait pas tort. Il l’observa furtivement sortir dans le hall pour lire le message, elle porta la main à sa bouche de surprise avant de foncer tête baissée sans qu’il puisse deviner si c’était l’émotion ou la gêne. Les deux sans doute. Pourquoi ne lui courut-il pas après ? Pour la même raison que son sourire restait paralysé, la même raison qu’il n’avait pas signé de son nom, il se préservait du mieux qu’il pouvait. Il s’était libéré d’un poids, advienne que pourra, au moins elle ne lui avait ni rit au nez, ni fait un scandale. Il ne pensait même pas vraiment avoir de réponse, une reine ne s’abaissait pas pour les gueux, qu’elle le veuille ou pas. Il avait même peur de cette réponse, qu’elle le regarde froidement par exemple, ou lui jette un petit sourire de pitié c’était pour cette raison qu’il avait attendu son dernier jour de travail, pour ne pas la revoir, il n’avait pas le courage, pas tout de suite.

  • Tiens une cliente a laissé ça pour toi.
  • Une blonde ?
  • Oui.

Un disque.

  • Elle n’a rien dit ?
  • Non juste que c’était pour le gars blond, et vu qu’il y a que toi… C’est quoi ?
  • Une réponse.
  • Une réponse ?
  • Laisse tomber.

Il n’avait pas envie de se confier à son collègue et ami. Celui qui lui avait trouvé ce boulot du reste. Il savait ce qu’il en dirait, ce que dirait tout le monde à sa place, pourquoi il ne lui avait pas demandé son numéro, pourquoi il ne lui avait pas couru après, toutes ces conneries qu’on se dit parce que dans les films c’est ce qui se passe. Mais maintenant il savait que la vie n’avait rien d’un film. On ne se sortait pas de la rue parce qu’on avait trouvé une gâche, on ne devenait pas célèbre parce qu’on savait écrire, on ne gagnait pas le cœur d’une femme avec un minuscule message à la con. Un disque ? Pourquoi un disque ? Il lut les titres, ça ne lui disait rien, il chercha un message caché dans des paroles qu’il ne parvenait pas à comprendre alors qu’il parlait couramment anglais. Mais son esprit était toujours brûlé et il ne vivait et ne vécut trois semaines durant que pour son retour. En écoutant ce fichu disque. Puis un jour, au bout de ces trois semaines il décida que c’était terminé, elle ne reviendrait pas et cette musique le tuait à petit feu, direction son sac de voyage, sa maison, comme les escargots. Il tint six mois, se pensant guérit, relativisant à l’aune de sa vie de misère, il le réécouta. Il pleura comme une fontaine dès les premières notes. La tête à l’envers, laissant courir la musique, le cœur battant d’un amour infini et coupant, un hachoir qui lui tailladait l’intérieur de la poitrine, un massacre de chagrin. Il en failli jeter le disque mais c’était impossible, elle l’avait ensorcelé.

Et ainsi de suite, peu importe les mois qui le séparait de son écoute, peu importe qu’un des morceaux était un tube qu’on entendait à l’envie dans les galeries marchandes, peu importe cette répétition en boucle, ce cercle vicieux, il pleurait invariablement, il avait raté la femme de sa vie et la seule chose qu’il avait d’elle c’était cette musique dont au fond il se fichait. Ca ne lui parlait pas, ce n’était pas sa musique intérieure à lui quand il pensait à elle. Quand il pensait à elle c’était plutôt du côté de Kurt Cobain, son énergie qu’il fallait regarder, un désespoir rugissant. Et puis la providence et une énième crise maniaque le conduisit à déménager pour loger chez une parente. Ce n’était pas beaucoup mieux que de vivre seul sous les toits, il devait cette fois composer avec les maniaqueries et les mesquineries de son hôte, certaine personne sont comme ça, elle vous talonne alors que vous êtes tout en bas. Et cette parente le talonnait, de ses remarques désobligeantes, de son égoïsme petit bourgeois, de sa bêtise finalement bien commune du petit propriétaire qui le voyait comme un intrus dont elle était en somme l’obligée, et rien de plus. Le boulet qu’on se trainait parce que la famille quand même… ça se fait pas. Mais en réalité elle n’en n’avait rien à faire, et elle détestait tout ce qu’il représentait. Dans cette ambiance méphitique il s’arrangeait pour vivre la nuit, à écrire pour lui, des histoires, parfois juste des bouts, une scène, ou regarder la télé, les chaines porno à la bonne heure et sinon des films traditionnels qu’il avait déjà vu ou non. Ainsi deux ans passèrent depuis leur rencontre, deux ans qu’il n’avait pas écouté son disque, deux ans et il avait presque oublié la douleur, le temps est assassin parait-il. Il avait cette fois ramené ses caisses qui logeaient dans la cave de cette parente. Tout ce qui lui restait de sa vie d’avant, des livres, énormément de livres, une chaine hifi couteuse, des pléthores de disques, un sac de photos, deux meubles et des bibelots. C’est ainsi qu’en fouillant au hasard il retrouva ce disque, pourquoi pas l’écouter ? Ca faisait deux ans non ? Son cœur ne battait plus comme un fou, il l’avait presque oublié même. Il le glissa dans le lecteur de l’ordinateur et se mit à écrire, il oublia vite quoi. Soudain, exactement comme avant, il fut submergé par les larmes, son souvenir mordant lui déchirant l’âme à nouveau. Et il ne cessait de se répéter qu’il avait raté celle de sa vie comme si de telle chose ne pouvait sortir ailleurs que d’un conte à l’eau de rose, une mauvaise romance, comme si sur sept milliards d’individus une seule et unique vous était réservé. Et ça avait beau être absurde, même pour lui, il ne pouvait s’empêcher de chialer. Jusqu’à ce que les larmes se transforment en colère et qu’il perde la raison. Il allait la retrouver, coûte que coûte. Il allait partir à Londres et il allait la retrouver, il s’inscrit sur Facebook pour la revoir, et tant pis si tout d’elle était flou, il n’avait plus la forme de son visage, même pas son nom, sa mémoire obscurcie par l’amour qui à nouveau l’embrasait involontairement. Un amour de feu, un amour qui lui fit entendre des voix et les prendre pour vrai. Il dialoguait en français avec elle, il chantait avec elle, West Side Story feet Love Actually. Un amour fou, littéralement. Et pour la première fois depuis longtemps, crise maniaque oblige, il était heureux.

  • I am an anarchist, I am an antichrist, don’t know what I want but I know what I’m killing I want to DESTROY !!!

Matez-le dans les rues de Londres faisant des kilomètres avec son blouson de cuir et ses bottes de la Wehrmacht à bout ferrée. Matez-le vivant son fantasme, la tête pleine de mots pendant qu’il se moquait d’une affiche. L’affiche lui répondait, l’ex Johnny Rotten pour une pub pour le lait. Johnny se marrait, ses sourires lui étaient réservés, comme de vieux copains. Son esprit avait commencé à vaciller totalement quand il avait découvert sa chambre, celle d’un hôtel au mois comme un autre dans un quartier populaire de Londres, loin très loin de ce fantasme qui le poursuivait depuis son départ de France. Quand la solitude lui avait sauté à la gueule alors qu’il buvait une bière sur son lit misérable, que les dialogues qu’il s’inventait depuis qu’il était parti n’avaient plus suffit à alimenter son fantasme. Il avait mal aux pieds à force de marcher et il marchait partout dans une ville bien plus grande que Paris.

  • Pourquoi tu te mets pas pieds nus mec, on s’en fout ! lui dit Johnny en rigolant.

Oui on s’en fout de tout, on ne la pas trouvé, on ne la trouvera jamais, mais qui sait la chance sourit parfois aux fous non ? Il abandonna ses bottes et aussi son portefeuille. Il allait rester à Londres pour le restant de ses jours, refaire sa vie, et peut-être, qui sait, il la retrouverait et aurait plein de beaux enfants blonds. Dans ces cas-là, quand son esprit partait trop loin, un fil de lucidité le gardait suffisamment à la surface pour faire n’importe quoi. Lui il pissa devant un commissariat et fut finalement arrêté. Après ce fut la danse habituelle, il résista aux flics pour rigoler, se fit copieusement engueuler par l’un d’eux, ce qui le calma puis fut hospitalisé. Rien à voir avec ce qu’il avait connu dans les hôpitaux français. Le personnel était doux et en civil, la salle télé colorée et l’ambiance presque familiale. Et aucune chambre d’isolement, contention et autre objet de torture pour malade psychique. Il prit juste son médicament comme on lui dit, se plia sans heurt capté par la gentillesse du personnel et dormit du mieux qu’il put jusqu’au lendemain. Mais le lendemain, alors qu’il avait recouvré sa lucidité pour un moment, pas question d’être à nouveau hospitalisé et encore moins ici, même si ici c’était mieux qu’ailleurs, d’ailleurs il n’était pas fou ou alors seulement d’un amour brûlant qui le renvoyait à sa seule solitude. Et ce n’était pas de la folie que d’aimer ou bien alors complètement et pour tous. Alors il s’évada, les hôpitaux sous n’importe quelle latitude semblait-il étaient des passoires. Il marcha comme une brute à demi endormi par le neuroleptique qu’il avait été obligé de prendre au petit-déjeuner et retourna à son hôtel. On avait loué sa chambre, son téléphone avait été volé, il supplia le type de le laisser dormir une heure, le type prit pitié et lui laissa son lit de camp derrière la réception. Il dormit jusqu’au milieu de la matinée, le type lui prêta des savates et il s’en alla jusqu’à la gare. C’est là qu’elle quitta sa tête, qu’il cessa de se parler à lui-même en essayant de se faire croire qu’il communiquait avec elle. Là qu’il se raisonna et recouvra de lui-même ses esprits. Et ça fit un grand chagrin de devoir se l’admettre. A nouveau un échec, à nouveau la cruauté de l’existence se rappelait à son bon souvenir. Il ne la reverrait jamais et puis voilà, mange ça mon ami.

La vie est une curieuse farceuse. Au lieu de la retrouver Facebook lui proposa de retrouver ce qu’il prenait pour un ami et qui le ramena à ses frais d’Angleterre. Puis il y rencontra une fille, dont il tomba finalement amoureux et déménagea de chez cette parente pour aller vivre avec cette fille. Mais ça ne marcha pas. Leur aventure était essentiellement sexuelle et passé cette étape il ne restait plus grand-chose. Quant à l’ami il s’avéra ne pas en être un et il retourna à sa solitude sans plus penser à elle. Le disque ? Il en avait fait une copie, perdu depuis longtemps l’original et sommes d’avoir été amoureux avait peut-être effacé ce qu’il avait ressenti si violement durant un bref instant dans son existence. Ou bien le temps lui avait appris à relativiser. Après tout c’était quoi comme réponse qu’un disque, un pourboire au mieux d’une fille embarrassée par quelque chose qui ne la concernait pas. Il n’avait pas écouté les paroles et s’en fichait, et puis il retomba amoureux, comme une maladie et ainsi de suite jusqu’à ce que la bipolarité le rattrape à nouveau. Il n’avait pas accepté son mal, alors il s’imposait à lui tous les deux ans, jusqu’au jour où il l’admit mais pas assez vite pour ne pas se retrouver à nouveau en institution. L’hôpital avait changé entre temps, du mouroir pour dingue qu’il avait connu vingt ans durant, avec ses infirmiers à demi aussi paumés que leurs patients, on était passé à une unité de soins avec chambre individuelle et personnel compétent. Une sorte de confort qui lui permis de recouvrer rapidement ses esprits et accessoirement, au hasard d’une écoute, une énième, de comprendre enfin ce que ce disque contenait. Cette fameuse réponse qu’il attendait, cette fameuse réponse qu’il espérait était là depuis toutes ses années sans qu’il n’en retienne la substantifique moelle. Je t’aime mais j’ai peur de t’aimer, je t’aime mais je ne veux pas te pleurer, je t’aime et c’est notre dernier adieu car sans doute ne te connaissais-je pas. Bien sûr c’était les paroles d’un autre, mais elle n’avait pas choisi cette musique par hasard, faute d’une longue lettre que sa position lui interdisait, faute sans doute de savoir quoi dire correctement elle avait choisi cette longue et musicale lettre d’amour. Et maintenant qu’il comprenait ce qu’il écoutait, allant cette fois sur internet chercher les mots exacts, il fut saisi par l’exactitude de cette réponse, comment elle lui parlait en réalité parfaitement, le connaissait en secret. Ce fut un choc tel qu’il failli faire une dépression à l’intérieur même de l’hôpital. Mais au lieu de ça il garda ça bien au fond de lui et quand il sorti enfin, pleura. Comme il avait toujours pleuré à l’écoute de ce disque mais cette fois il savait. Cette fois son esprit enfin dénoué lui livra même le nom de cette fille, Kay. Alors il marcha pour évacuer son chagrin et lui écrivit dix lettres d’amour, en anglais ou en français, et peu à peu apprivoisa sa tristesse. Elle l’avait aimé et c’est tout ce qui comptait. Elle avait été touchée par son mot et c’est tout ce qu’il y avait à comprendre. Et surtout elle parlait la même langue intérieure que lui comme il l’avait su au premier instant. Ils auraient peut-être vécu une passion et tant pis si les passions ne durent pas, cet amour-là était en acier. Cet amour-là défiait le temps et même ses propres amours, et il ne l’oublierait jamais. D’autant pas qu’il se rappelait maintenant son visage avec précision, qu’il ressentait son apparition comme la première fois mais qu’au lieu de lui faire mordre la poussière, elle l’élevait. Elle était sa rose des sables éternelle, son jardin secret, son soutien dans les pires épreuves, et chaque fois qu’il écoutait la musique, il était avec elle, le cœur presque battant. Parfois il se demandait si en écoutant ce disque elle aussi pensait à lui. Si elle se souvenait de ce message treize ans plus tard, si elle avait eu des enfants ou si la vie l’avait totalement éloigné de la jeune femme qu’elle avait été. Il ne savait pas son âge, ne l’avait jamais su mais elle devait avoir plus de trente ans aujourd’hui. Comment voyait-elle les choses désormais ? Est-ce qu’elle pensait au mal qu’elle avait fait et au complet ratage que cette rencontre jamais concrétisé avait engendré ? Sans doute pas. Mais il repensait à cette vieille maitresse qu’il avait retrouvée par Facebook et qu’il avait connu adolescent. Elle se rappelait de lui, avait eu des regrets de ne pas être allé plus loin avec lui, alors peut-être que Kay aussi. En tout cas c’était rassurant de se le dire, de s’imaginer que cette musique l’avait également ensorcelé elle, et qu’elle ne se détacherait jamais de son souvenir. Au fond de lui, simplement, un homme l’attendait, avec son visage transformé par l’âge et les coups durs, un homme qui l’aimerait toujours et tant pis si d’autres amoureuses passaient. Kay était son âme sœur et il l’avait su au premier coup d’œil. Il l’avait su et il lui avait dit. Comme un serment entre eux deux dont cette musique, ce disque était le sceau.

J’aimerais vous raconter qu’ils se retrouvèrent finalement, que le sceau fut brisé et qu’ils vécurent enfin ce qui les avait retenus toutes ces années. J’aimerais vous raconter qu’ils s’aimèrent comme il le désirait depuis si longtemps et qu’ils passèrent l’époque des mots doux, des mots brûlants, que ses cicatrices guérirent enfin et qu’ils vécurent leurs derniers jours ensemble, mais la vie n’est pas comme ça, nous le savons tous et lui plus que les autres sans doute. Il avait vécu assez de virage à cent quatre-vingt degrés pour ignorer que l’existence vous conduisait là où vous deviez aller pas là où vous aviez envie de vous rendre. Oh bien entendu il ne cessait pas de croire à son roman intime pour autant, l’espérance est le seul mal qui resta au fond de la boite de Pandore après tout mais il ne s’était jamais réellement fait d’illusion non plus. Il vivait avec et finalement plutôt sainement, comme un tatouage à l’intérieur, quelque chose d’invisible sauf pour lui. Il n’en n’avait jamais parlé à ses amoureuses, en parlait peu de toute manière, à quoi bon ? Les gens ne comprenaient rien. Ou bien était-ce trop pour eux, tant d’amour insatisfait, il n’en savait rien et s’en foutait, les gens allaient trop au cinéma de toute façon.

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Un autre monde

Nous vivons tous dans un système de croyance qui façonne notre manière d’envisager le monde, les psys comme les patients. Pour les psys notamment une bouffée délirante se base elle-même sur les croyances d’un individu qui les interprétera au fil de son délire. Et ce n’est pas complètement faux. Plus on s’enfonce dans le délire, plus l’esprit, avec violence, s’accrochera à cette ou ces interprétations au point d’échafauder tout une thématique à laquelle il devient impossible d’échapper. Notamment impossible parce que accepter qu’on est en réalité en train de délirer reviendrait à admettre qu’on est bien malade et non pas doté de super pouvoirs ignorés du genre humain. Pourtant cela semble tellement vrai sur le moment que passé la crise on veut continuer d’y croire et d’interroger les faits et les prises de position des médecins à l’endroit de la dites bouffée. On notera d’ailleurs à ce sujet que très peu de psys ont fait l’expérience dans leur chair de ces bouffées délirantes, ce qui leur donne donc le droit d‘en parler… à notre place. Il me semble pourtant que c’est autrement plus complexe que ça.

De mon expérience j’ai pu constater qu’une bouffée délirante répond à une phase maniaque qui elle-même intervient comme un choc traumatique auquel la bouffée délirante apporte une réponse aussi folle soit-elle. Par exemple on se sent terriblement seul, on ajoute à ça un toxique comme l’alcool ou le cannabis, et on obtient un cocktail explosif qui conduira le malade sur une thématique donnée qui, selon les psys, correspondra à une ou plusieurs croyances du malade. C’est là où le bât blesse parce qu’en ce qui me concerne l’expérience que j’ai de ma première phase maniaque, en 2000, ne colle pas à cette définition, en mes croyances. Mais partiellement en ce que je savais depuis l’enfance. Ne me demandez pas de résoudre ce mystère mais depuis que je suis enfant je savais que ma vie allait basculer à 36 ans. Enfant je pensais que ma vie allait démarrer à cette époque, que je deviendrais riche et célèbre et que tout ce que je trouvais alors banal chez moi allait se révéler extraordinaire. Ce qui, omit le côté riche et célèbre, n’est pas complètement faux paradoxalement. Cela a révélé cette particularité qui est mienne et que les médecins appellent peut-être à tort une maladie. Je dis peut-être parce que dans la mesure où une « particularité » vous empêche de fonctionner correctement et de façon chronique, on peut raisonnablement appeler cela un mal. Mais à tort parce que la bipolarité, et les bouffées délirantes révèlent en réalité des qualités et des bienfaits mal contrôlés qui ailleurs, sous des cieux où les croyances sont différentes, et une fois maîtrisé passeraient pour des miracles à respecter, mieux des miracles intégrés au fonctionnement de la société même, et ici je pense notamment au chamanisme dans son sens large.

Pour expliquer cette déclaration, je précise que je n’ai jamais rencontré de chaman de ma vie, que je me méfie avec mon prosaïsme d’occidentale de la fascination qu’ils exercent sur la médiocrité marchande des mêmes occidentaux (un autre paradoxe, j’avoue) moi y compris. Et que jusqu’à l’âge de trente-six ans je n’avais pas la moindre idée de ce que c’était que de voir, entendre, sentir ce qu’était un « autre monde », ou alors pas complètement consciemment, j’y reviendrais. Je n’ai jamais pris de drogue hallucinogène, je me suis toujours méfié de mon esprit à ce sujet, trop peur de vouloir rester de l’autre côté et de finir comme un Sid Barret du pauvre, scotché dans mon délire, définitivement enfermé dedans. Par contre j’ai essayé tout sorte de drogue psychoactive notamment parce que le sujet m’a toujours intéressé mais également à titre purement expérimental. Je n’ai jamais plongé dedans pour la simple raison que je n’ai jamais abordé le sujet de la drogue autrement que d’une façon spirituelle. Une sorte d’aventure, peut-être la seule et unique qui restait à l’homme occidentale bloqué dans son matérialisme.

Un mystique athée, c’est comme ça que m’avait défini un jour une lectrice catholique ultra. Depuis que je suis enfant je suis attiré par le spirituel. J’ai suivi un cursus de petit protestant, on m’a envoyé chez les scouts où on m’a abreuvé de bible de Jean mais en réalité j’avais l’esprit ailleurs. A cause de la série Kung Fu j’étais fasciné par les moines Shaolin, pas seulement à cause de leurs prouesses martiales mais également par la dimension mystique que j’observais dans la série. Enfant, secrètement j’aurais voulu porter la robe safran et jouer du bâton. D’autant mieux, qu’enfant solitaire et sensible comme j’étais, je passais beaucoup de temps à sentir les choses plus qu’à les vivre, à être avec mon chat, le poursuivre dans les herbes, écouter ma mère en écoute latente, et vivre dans un monde imaginaire plein d’exploits, de bruit et de fureur. A 16 ans, dans le désert égyptien j’ai eu ma première expérience totalement mystique, c’était soudain comme si j’avais un œil sur Dieu lui-même, que d’un coup je comprenais toute la bienveillance de l’univers, et tout à fait physiquement j’ai ressenti comme une grande chaleur intérieure, j’ai vu la lumière, douce et intense comme un soleil, et accessoirement une petite lumière bleu électrique. Et non je n’avais pas fumé de cannabis. Mais oui soudain j’ai été heureux comme jamais, comme de tomber amoureux, j’avais la foi. La foi au sens chrétien, musulman, juif au sens large, ne m’en demandez pas la définition, ça ne s’explique pas, ça se ressent. Donc depuis l’enfance, pour résumer, je sentais qu’il y avait bien un « autre monde » c’était fin, palpable, j’étais en lien avec celui-ci et je ne me posais pas de question à ce propos c’était comme ça, naturel.

Puis j’ai vécu une série de chocs traumatiques divers et variés que je ne détaillerais pas ici qui ont petit à petit non seulement démoli cette mystique mais construit une cocotte minute qui a fini par exploser en 2000. Bref j’ai grandi et j’ai souffert. Je me suis éloigné du gamin que j’étais, je me suis oublié et comme nous tous dans ces cas-là j’ai morflé.  

De fait quand j’ai fait moi-même l’expérience de cet autre monde que je ressentais enfant, ça été un choc d’autant violent que je n’avais plus aucun outil pour m’en accommoder, fonctionner et réfléchir à ce que je voyais ou ressentais et je pense ici notamment à un incident très particulier qui m’est arrivé en 2000 au moment de ma bascule. J’étais en train de sombrer, pour une raison ou une autre j’étais plus ou moins dans une thématique arthurienne qui serait trop long ici d’expliquer en détail. Disons que ce soir-là, ma compagne et moi allions chez des amis, un couple qui venait de perdre un de leur enfant suite à un suicide. Je m’endormais dans la voiture en état normal et je me réveillais délirant, l’esprit flottant avec cette réflexion que je me faisais à moi-même que j’étais passé dans un autre monde. Nous voilà maintenant dans un ascenseur avec une des convives et je remarquais que ma compagne et cette fille portaient toutes les deux un bijou sur la narine droite, ma compagne une main de fatma dorée, la fille une spirale celtique en argent. Ma confiance se porta d’autant vers cette fille là que j’étais donc dans un début de crise maniaque avec des légendes arthuriennes dans la tête. Mais également plus psychologiquement parlant je n’aimais plus la femme avec laquelle j’étais et j’essayais de lui échapper. Je précise que j’avais fumé du cannabis alors, donc que mon esprit était en phase haute. C’est-à-dire que tout devient détail alors, on remarque tout, on interprète tout, on ne comprend rien. La soirée passa, un peu étrange vu l’ambiance funèbre qui résistait aux efforts des convives, j’avais l’impression bizarre de ne pas être avec ceux que je connaissais mais avec leurs esprits, comme s’ils avaient une sorte de double identité que me révélait mon troisième œil (thématique inclus dans mon délire arthurien, l’ouverture du fameux troisième œil) et soudain la seule fille qui me raccrochait à la réalité, celle avec le bijou en forme de spirale, la seule en qui j’avais réellement confiance ici, mon point d’ancrage me sorti : « t’as pas l’impression d’avoir basculé dans un autre monde ? »…. Et si seulement ça c’était arrêté à cette phrase… Mon front me chatouillait littéralement à l’emplacement du fameux troisième œil, sans doute sous l’effet du délire, de l’hallucination que j’étais en train de vivre quand soudain débarqua le dernier né de la famille, Jean-Baptiste, (et dont le frère aîné venait de mourir je rappel) dans les bras de sa mère, on se regarda, j’eu l’impression que ça chatouillait aussi sous son front et d’un coup il me montra du doigt et déclara : « c’est mon frère, c’est mon frère !! ». D’une vous comprendrez aisément le malaise qui suivi, de deux que mon esprit après ça n’ait eu plus aucun mal à prendre la tangeante..

Il faut faire un distingo, quand on ne l’a pas vécu, entre une hallucination et ce qu’on l’imagine. Ce qu’on imagine est une construction, une toile qu’on tisse soi-même soit pour expliquer le délire, soit pour y rester et ne pas regarder la réalité du mal en face. Une hallucination s’impose à nous, et s’impose d’autant si on ne l’a pas invité par une charge de toxique. Mais peut-être, et là on n’en revient aux chamanes, n’est-ce pas vraiment une hallucination mais un monde parallèle qu’on perçoit à cause de la phase haute que produit notre esprit en mode chaise électrique. Evidemment la prise de toxique, comme le cannabis en ce qui me concerne, ne fait qu’accroitre et accélérer cette perception. On observe un autre monde dont on ne sait rien, sur lequel on ne peut poser que des mots approximatifs, on y balbutie sans GPS et on s’y enfonce  Pourtant on reste capable physiquement, dans mon dernier délire par exemple, j’allais m’amuser avec mon couteau karambit dans le parc à côté de chez moi la nuit. Or combien de fois j’ai vu des vidéos et des photos d’amateur de karambit se blesser en manipulant cet engin alors qu’ils étaient non seulement lucides mais pratiquants émérites ce que je n’étais en aucun cas. Et on se sort miraculeusement de situation potentiellement dangereuse pour nous et parfois pour les autres, comme si la vie avait un amour particulier pour les dingues.

La psychiatrie évolue. En France, où on sait toujours mieux que tout le monde et où le domaine de la santé est livré en pâture à la bêtise marchande, elle évolue sans doute trop lentement et entravée par cette même bêtise. Cela étant comme j’ai pu le constater au cours de cette conférence à laquelle j’étais convié le 21 Mai et qui réunissait patients, et soignants autour de la maladie psychique en général et des soins, on commence à envisager les choses plus ou moins autrement, notamment sur la notion d’entendre des voix. Une expression qui me parait impropre ou insuffisante dans la mesure où elle sous-entend que ça passe par les oreilles alors que ça se passe dans le crâne. Mais c’est un autre sujet que j’aborderais peut-être une autre fois. Elle évolue ou veut évoluer sans toutes fois admettre encore qu’elle n’est pas seule à avoir des réponses non pas à la maladie, en occident Big Pharma sait parfaitement gérer son gros parc de malades psychiques, mais à ce que vivent et ressentent les patients durant leur crise. Elle ne s’en nourrit pas, elle traite généralement ça au rayon des « délires » au lieu d’accepter le plus difficile qu’il y a bien quelque chose qu’on voit, même si l’interprétation qu’en font eux même les chamanes tient également de la croyance, de la façon dont leur propre société envisage le monde. Et c’est d’autant dommageable que ce vide que la science dite moderne ne remplit pas fait souffrir ceux qu’elle prétend soigner.

Quoiqu’il en soit ma bipolarité m’a ouvert les yeux sur cet autre possible sans que je n’ais aucune certitude sur le sujet. Qu’il y a bien un monde invisible que les enfants et les mystiques ressentent sans s’y aventurer sauvagement. Tandis que les schizophrène ou les bipolaires y sont violés et retournés victimes autant d’un manque d’éducation sociale sur le sujet que de la société occidentale dans tout ce qu’elle a de strictement matérialiste. Et pour bien faire il faudrait autant faire de l’éducation du mal que de ses conséquences. Pour m’expliquer ce monde-là, suite à mes premières crises, j’ai écrit tout un roman de 547 pages, une satire que j’ai appelé Planck !. Planck comme le physicien, Planck comme un bruit blanc dans la tête quand celle-ci bascule pour ce fameux autre monde. Et croyez-moi c’est tout à fait rationnel que d’écrire un roman, construire une phrase, d’autant plus en français, cette langue de la logique cartésienne. Ce roman je ne l’ai jamais publié ni fait publier (les éditeurs que j’ai croisé jusqu’ici on eut le don de me saouler uniformément). Ce n’est que interprétation pas une explication et plus une interprétation sur ce qui m’est arrivé quand j’ai basculé qu’une interprétation de mes délires d’alors. Mais au final ma bipolarité, ma particularité, aura peut-être plus été un bien qu’un mal en ceci qu’au-delà du seul désagrément, avec tout ce que cela implique comme dégâts sociaux,  et hospitalisation absolument nécessaire, cela m’a ouvert l’esprit sur cet autre possible que je ressentais plus jeune et que j’ai observé à vif plus tard. Que notre monde n’est sans doute pas aussi lisse, verticale, uniforme que la société occidentale et la psychiatrie veut bien l’entendre. Qu’au fond je suis peut-être un jeune chaman sans le savoir et l’est toujours été sans l’admettre et surtout que je ne suis largement pas le seul dans ce cas. Que voulez-vous ma sensibilité n’est pas la vôtre et le plus fort spirituellement et psychiquement parlant n’est peut-être pas celui qu’on croit. Et au fond, je crois, vous ne savez pas ce vous ratez en étant « normaux ».

Autour de la bipolarité

Nota Bene : Le 21 mai je vais intervenir devant un collège de soignants pour parler de mon expérience de la maladie. Ma psy m’a conseillé d’écrire un texte, le voici.

Il y a deux choses que je peux retenir de mon expérience de cette maladie, son acceptation et le mode d’hospitalisation qui a considérablement évolué en vingt ans. Personnellement il m’a fallu treize ans pour reconnaître ma maladie, l’accepter mais pas forcément me soigner. Car si accepter sa maladie c’est faire un grand pas, il y a également des moments où on veut tout rejeter en bloc, revenir au point de départ à cette époque bénie où on était sain d’esprit. Et on rechute. Parce que quoi qu’il arrive elle est là et jusqu’à preuve du contraire c’est pour toujours. On peut lier, cette question du rejet violent et soudain, l’expliquer, par la question de l’âge, la crise de la quarantaine par exemple, ou dans mon cas de la cinquantaine, qui va d’autant se faire ressentir que vingt ans auparavant à l’époque de mes trente ans rugissants j’étais sain d’esprit justement. Bref la nostalgie n’est pas forcément bonne camarade. Mais il peut y avoir toute sorte de raison pour une rechute, tout ce qui a fort potentiel émotionnel pour le sujet, et encore ça dépend de quel type de bipolaire on retient, et surtout qui est réellement la personne au-delà de sa simple maladie. Moi par exemple je suis un indécrottable romantique, si je tombe amoureux je peux m’emballer et perdre le contrôle très vite, j’en ai eu l’exemple en 2013, d’autant que j’avais cessé alors tout médicament depuis au moins six mois. Ajoutez à ça la consommation de cannabis et une vie sociale désertique vous obtenez un cocktail tout à fait explosif. L’acceptation de la maladie retient d’une part d’une certaine connaissance de soi. Il faut s’examiner l’âme si j’ose dire et j’ai de la chance parce que c’est un exercice que je fais depuis l’enfance. Mais ça ne suffit d’autant pas que le point de départ est un choc d’une violence inégalée. Un choc d’autant violent que l’hospitalisation elle-même était violente. Et ici on aborde le sujet du soin. Le soin comme facteur d’acceptation de la part du patient.

C’est assez simple en fait, plus il sera violent, moins le patient sera traité dans de bonnes condition, moins il acceptera facilement sa maladie. Il assimilera son hospitalisation à de la détention, d’autant qu’on utilise le même terme de « permission » dans les deux cas, disputera son autorité aux personnels soignants ou, dans mon cas, jouera le jeu de l’administration pour sortir plus vite et faire une rechute magistrale un mois plus tard. La prise en charge est d’autant primordiale qu’on n’a pas la même sensibilité aux choses à sa première ou à sa troisième hospitalisation. J’en ai neuf derrière moi, je peux parler d’expérience… A la première on est plongé dans un autre monde qui sera plus ou moins anxiogène en fonction autant des malades que du comportement des soignants, que de l’environnement en lui-même. Un hôpital délabré, des chambres pour deux ou trois, c’est assez sauvage quand on sait qu’on est enfermé là à double tour depuis les années 60. Si on ajoute des pathologies diverses et diversement expressives, l’ennui absolu, le temps qui ne passe pas mais interminablement, le manque complet d’activité. La première hospitalisation devient un enfer ou le mal c’est l’autre et pas ce truc en soi qui nous a conduits là. A la seconde ou à la troisième on connait le système, on l’accepte plus ou moins mais la maladie ne passe toujours pas ou au forceps parce qu’on vous le répète, qu’il y a le rituel des médocs, que vous le savez mais vous n’avez pas envie de savoir. Mon expérience en milieu hospitalier a été, je dois le dire, désastreuse jusqu’à la dernière en date. Parce que la dernière en date avait tout d’une unité de soin et pas d’un zoo pour malades difficiles. Que les infirmiers et les infirmières étaient professionnel et pas gardien de parc. On n’a pas abandonné cet absurde rituel du pyjama pour les nouveaux arrivants, ni la torture de la chambre de contention, parce qu’il n’y a pas d’autres mots n’en déplaise.

Et à ce sujet justement j’aimerais faire une parenthèse. Je n’ai jamais eu besoin d’être attaché, même quand j’étais agité. Les flics m’ont attaché en garde à vue, je continuais de bouger et de soliloquer, l’hôpital a fait la même chose, m’entraver et me laisser là à me pisser dessus. Non seulement c’est inutile, on est toujours agité tant physiquement que mentalement, mais en plus ça fait mal. C’est humiliant et ça fait mal. C’est pas ça du soin. Même agité il vaut mieux une chambre de repos, surtout agité devrais-je dire. Parce que du repos c’est exactement ce dont on a besoin, et de douceur aussi, parce qu’une crise c’est violent à plus d’un titre. J’en reviens donc à cette violence qui retarde l’acceptation de la maladie et vous pouvez parfaitement l’inclure comme un facteur dès l’admission. Plus elle sera violente plus il y a des chances que le patient soit se rebelle, soit se sente totalement écrasé, et écrasé ça n’aide certainement pas à se soigner.

Parenthèse refermée, il y autre chose de préjudiciable avec l’hospitalisation c’est la perte de la notion du temps. On sort pas ou très peu et personne n’a les moyens d’organiser une sortie collective à la mer (par exemple) le monde est organisé en tranche horaire et non plus en jours, l’heure des médicaments qui précède celle de la collation, puis rien sinon la télévision en rang d’ognon. Absolument rien sauf si on a de la chance d’avoir une chambre individuelle, son ordinateur, voir de se faire des copains, comme moi la dernière fois, mais ça été la seule. Reste que l’on fini non seulement par perdre la notion du temps mais avec elle la mémoire. Et c’est un véritable exercice certaine fois de retrouver la mémoire à la sortie d’une hospitalisation. Se souvenir à quelle date on a fait telle chose, d’autant quand on en a neuf au compteur comme moi. Tout devient flou, relatif, on ne retient plus rien jusqu’à ce qu’on recouvre la liberté. La plus traumatisante perte de mémoire que j’ai vécu ça été à ma sortie en 2013, je ne savais plus écrire. J’ai été obligé de me rééduquer cela m’a pris quelques jours. Enfin il y a la relation au psychiatre en lui-même et sa capacité à communiquer avec son patient. En ce qui me concerne à part depuis que je suis à Lyon, ça n’a jamais été fort le cas. Que ce soit les psychologues, psychiatres, psychanalystes que j’ai pu croiser en vingt ans, on ne peut pas dire que la communication soit leur fort. Ca ne coute rien d’expliquer à un patient ce qu’est une bouffée délirante, à savoir ce qu’il vient de traverser pour la première fois de sa vie. Ca ne coute rien et ça fait avancer. Ca ne coute rien d’écouter son patient quand il vous parle de sa libido et/ou des effets indésirables de tel médicament sur celle-ci. Ca ne coute rien de l’écouter tout court et ça fait avancer tout le monde.

Il faut bien comprendre que lorsque l’on bascule dans la maladie, à quelque étape on en soi à vrai dire, on tombe dans un autre monde. Un monde obligatoirement médical comme un fil à la patte, fait de gens parfois plus malades que nous, fait parfois de camaraderie aussi heureusement mais quoi qu’il arrive marqué par un déséquilibre anodin au quotidien et pourtant redoutable. Parce que la bipolarité est séduisante en soi. On est plus sensible aux choses, plus empathique, on a de l’instinct à revendre, toute ces choses qui en cas de montée de crise deviennent des armes dangereuses pour faire absolument n’importe quoi au fil du délire. Les miens ont été mystiques, puis de mystique je suis passé à mystique post moderne, puis ils se sont orientés vers mes fantasmes d’enfants, en phase haute, très haute, pour ce que j’en sais c’est comme un trip à l’acide sans le plaisir. La bipolarité est séduisante également juste avant de monter dans les tours, quand on commence à avoir l’esprit à tout, le débit de parole accéléré, l’attitude volontaire, conquérante, séduisante, et qu’on finit par s’énerver, par exemple, quand quelque chose ne va pas. A ce moment-là on ne croit pas seulement être capable de suivre trois conversations en même temps, on le fait.  Et on est même capable d’en restituer la substance, parce que pendant ce très court laps de temps, selon nos inclinaisons on est superman dans notre domaine. Et je souligne, on l’est vraiment. Si on est dans les affaires on en fait et avec assez de succès, si on est versé dans les maths on va se compliquer l’algèbre, etc, et ça marche assez pour qu’on finisse par croire réellement ce que nous dit notre cerveau, et plus on y croit, plus on s’épuise à y croire. C’est de l’interprétation sur un bref instant alors que les fils se touchent si vous voulez. Et qui n’a pas envie d’être superman ? Qui, quand on est malade, et précisément parce qu’on l’est n’a pas envie d’être autre chose, que sournoisement rattaché à des médicaments et des blouses blanches ? C’est toujours plus séduisant de se dire qu’on est bien Jésus ou le 4ème prophète de la 2nd prophétie qu’un pauvre con atteint d’une maladie à la con que personne ne peut soigner. Non, vous trouvez pas ?