Autour de la bipolarité

Nota Bene : Le 21 mai je vais intervenir devant un collège de soignants pour parler de mon expérience de la maladie. Ma psy m’a conseillé d’écrire un texte, le voici.

Il y a deux choses que je peux retenir de mon expérience de cette maladie, son acceptation et le mode d’hospitalisation qui a considérablement évolué en vingt ans. Personnellement il m’a fallu treize ans pour reconnaître ma maladie, l’accepter mais pas forcément me soigner. Car si accepter sa maladie c’est faire un grand pas, il y a également des moments où on veut tout rejeter en bloc, revenir au point de départ à cette époque bénie où on était sain d’esprit. Et on rechute. Parce que quoi qu’il arrive elle est là et jusqu’à preuve du contraire c’est pour toujours. On peut lier, cette question du rejet violent et soudain, l’expliquer, par la question de l’âge, la crise de la quarantaine par exemple, ou dans mon cas de la cinquantaine, qui va d’autant se faire ressentir que vingt ans auparavant à l’époque de mes trente ans rugissants j’étais sain d’esprit justement. Bref la nostalgie n’est pas forcément bonne camarade. Mais il peut y avoir toute sorte de raison pour une rechute, tout ce qui a fort potentiel émotionnel pour le sujet, et encore ça dépend de quel type de bipolaire on retient, et surtout qui est réellement la personne au-delà de sa simple maladie. Moi par exemple je suis un indécrottable romantique, si je tombe amoureux je peux m’emballer et perdre le contrôle très vite, j’en ai eu l’exemple en 2013, d’autant que j’avais cessé alors tout médicament depuis au moins six mois. Ajoutez à ça la consommation de cannabis et une vie sociale désertique vous obtenez un cocktail tout à fait explosif. L’acceptation de la maladie retient d’une part d’une certaine connaissance de soi. Il faut s’examiner l’âme si j’ose dire et j’ai de la chance parce que c’est un exercice que je fais depuis l’enfance. Mais ça ne suffit d’autant pas que le point de départ est un choc d’une violence inégalée. Un choc d’autant violent que l’hospitalisation elle-même était violente. Et ici on aborde le sujet du soin. Le soin comme facteur d’acceptation de la part du patient.

C’est assez simple en fait, plus il sera violent, moins le patient sera traité dans de bonnes condition, moins il acceptera facilement sa maladie. Il assimilera son hospitalisation à de la détention, d’autant qu’on utilise le même terme de « permission » dans les deux cas, disputera son autorité aux personnels soignants ou, dans mon cas, jouera le jeu de l’administration pour sortir plus vite et faire une rechute magistrale un mois plus tard. La prise en charge est d’autant primordiale qu’on n’a pas la même sensibilité aux choses à sa première ou à sa troisième hospitalisation. J’en ai neuf derrière moi, je peux parler d’expérience… A la première on est plongé dans un autre monde qui sera plus ou moins anxiogène en fonction autant des malades que du comportement des soignants, que de l’environnement en lui-même. Un hôpital délabré, des chambres pour deux ou trois, c’est assez sauvage quand on sait qu’on est enfermé là à double tour depuis les années 60. Si on ajoute des pathologies diverses et diversement expressives, l’ennui absolu, le temps qui ne passe pas mais interminablement, le manque complet d’activité. La première hospitalisation devient un enfer ou le mal c’est l’autre et pas ce truc en soi qui nous a conduits là. A la seconde ou à la troisième on connait le système, on l’accepte plus ou moins mais la maladie ne passe toujours pas ou au forceps parce qu’on vous le répète, qu’il y a le rituel des médocs, que vous le savez mais vous n’avez pas envie de savoir. Mon expérience en milieu hospitalier a été, je dois le dire, désastreuse jusqu’à la dernière en date. Parce que la dernière en date avait tout d’une unité de soin et pas d’un zoo pour malades difficiles. Que les infirmiers et les infirmières étaient professionnel et pas gardien de parc. On n’a pas abandonné cet absurde rituel du pyjama pour les nouveaux arrivants, ni la torture de la chambre de contention, parce qu’il n’y a pas d’autres mots n’en déplaise.

Et à ce sujet justement j’aimerais faire une parenthèse. Je n’ai jamais eu besoin d’être attaché, même quand j’étais agité. Les flics m’ont attaché en garde à vue, je continuais de bouger et de soliloquer, l’hôpital a fait la même chose, m’entraver et me laisser là à me pisser dessus. Non seulement c’est inutile, on est toujours agité tant physiquement que mentalement, mais en plus ça fait mal. C’est humiliant et ça fait mal. C’est pas ça du soin. Même agité il vaut mieux une chambre de repos, surtout agité devrais-je dire. Parce que du repos c’est exactement ce dont on a besoin, et de douceur aussi, parce qu’une crise c’est violent à plus d’un titre. J’en reviens donc à cette violence qui retarde l’acceptation de la maladie et vous pouvez parfaitement l’inclure comme un facteur dès l’admission. Plus elle sera violente plus il y a des chances que le patient soit se rebelle, soit se sente totalement écrasé, et écrasé ça n’aide certainement pas à se soigner.

Parenthèse refermée, il y autre chose de préjudiciable avec l’hospitalisation c’est la perte de la notion du temps. On sort pas ou très peu et personne n’a les moyens d’organiser une sortie collective à la mer (par exemple) le monde est organisé en tranche horaire et non plus en jours, l’heure des médicaments qui précède celle de la collation, puis rien sinon la télévision en rang d’ognon. Absolument rien sauf si on a de la chance d’avoir une chambre individuelle, son ordinateur, voir de se faire des copains, comme moi la dernière fois, mais ça été la seule. Reste que l’on fini non seulement par perdre la notion du temps mais avec elle la mémoire. Et c’est un véritable exercice certaine fois de retrouver la mémoire à la sortie d’une hospitalisation. Se souvenir à quelle date on a fait telle chose, d’autant quand on en a neuf au compteur comme moi. Tout devient flou, relatif, on ne retient plus rien jusqu’à ce qu’on recouvre la liberté. La plus traumatisante perte de mémoire que j’ai vécu ça été à ma sortie en 2013, je ne savais plus écrire. J’ai été obligé de me rééduquer cela m’a pris quelques jours. Enfin il y a la relation au psychiatre en lui-même et sa capacité à communiquer avec son patient. En ce qui me concerne à part depuis que je suis à Lyon, ça n’a jamais été fort le cas. Que ce soit les psychologues, psychiatres, psychanalystes que j’ai pu croiser en vingt ans, on ne peut pas dire que la communication soit leur fort. Ca ne coute rien d’expliquer à un patient ce qu’est une bouffée délirante, à savoir ce qu’il vient de traverser pour la première fois de sa vie. Ca ne coute rien et ça fait avancer. Ca ne coute rien d’écouter son patient quand il vous parle de sa libido et/ou des effets indésirables de tel médicament sur celle-ci. Ca ne coute rien de l’écouter tout court et ça fait avancer tout le monde.

Il faut bien comprendre que lorsque l’on bascule dans la maladie, à quelque étape on en soi à vrai dire, on tombe dans un autre monde. Un monde obligatoirement médical comme un fil à la patte, fait de gens parfois plus malades que nous, fait parfois de camaraderie aussi heureusement mais quoi qu’il arrive marqué par un déséquilibre anodin au quotidien et pourtant redoutable. Parce que la bipolarité est séduisante en soi. On est plus sensible aux choses, plus empathique, on a de l’instinct à revendre, toute ces choses qui en cas de montée de crise deviennent des armes dangereuses pour faire absolument n’importe quoi au fil du délire. Les miens ont été mystiques, puis de mystique je suis passé à mystique post moderne, puis ils se sont orientés vers mes fantasmes d’enfants, en phase haute, très haute, pour ce que j’en sais c’est comme un trip à l’acide sans le plaisir. La bipolarité est séduisante également juste avant de monter dans les tours, quand on commence à avoir l’esprit à tout, le débit de parole accéléré, l’attitude volontaire, conquérante, séduisante, et qu’on finit par s’énerver, par exemple, quand quelque chose ne va pas. A ce moment-là on ne croit pas seulement être capable de suivre trois conversations en même temps, on le fait.  Et on est même capable d’en restituer la substance, parce que pendant ce très court laps de temps, selon nos inclinaisons on est superman dans notre domaine. Et je souligne, on l’est vraiment. Si on est dans les affaires on en fait et avec assez de succès, si on est versé dans les maths on va se compliquer l’algèbre, etc, et ça marche assez pour qu’on finisse par croire réellement ce que nous dit notre cerveau, et plus on y croit, plus on s’épuise à y croire. C’est de l’interprétation sur un bref instant alors que les fils se touchent si vous voulez. Et qui n’a pas envie d’être superman ? Qui, quand on est malade, et précisément parce qu’on l’est n’a pas envie d’être autre chose, que sournoisement rattaché à des médicaments et des blouses blanches ? C’est toujours plus séduisant de se dire qu’on est bien Jésus ou le 4ème prophète de la 2nd prophétie qu’un pauvre con atteint d’une maladie à la con que personne ne peut soigner. Non, vous trouvez pas ?

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