Vis ma vie de bipolaire

Mon meilleur ami est bipolaire, on ne se refait pas. Il est musicien, c’est un garçon solide et stabilisé mais aussi sensible et avec de gros besoins affectifs. Ce n’est pas un jugement c’est un constat. Veuf, sans travail depuis six ans, et sans non plus de relation stable depuis la disparition de sa femme, il a morflé comme nous tous, avec tous ces petits plus qui font de notre vie de bipolaire un enchantement toujours renouvelé. Une psychiatrie dépassée, je vais m’expliquer, un entourage à problème et des parents à la ramasse qui comme 70% des normopathes ne comprennent pas grand-chose à sa situation et le jugent. Récemment cet ami n’allait pas bien, un mal être existentiel mais pas seulement. Il se trouve qu’il a une curatelle mais qu’il n’a pas encore droit à l’AAH pour des raisons kafkaïennes dont seule notre pimpante administration a le secret. Deux ans qu’il vit avec 90 euros par semaine, fait un repas par jour, ne peut se vêtir comme il veut, se chausser, au point où je lui ai refilé une de mes paires de chaussures. Il se trouve qu’en plus de s’entendre comme larron en foire nous chaussons la même pointure, et comme je roule sur l’or bien entendu pourquoi se priver. Ce n’est pas ses parents qui l’aideront ou alors du bout des lèvres car après tout il a 47 ans, il est grand temps pour lui de se débrouiller… En toute logique, n’allant pas bien il s’est dit avec sagesse qu’il ferait mieux de se faire hospitaliser en libre avant que les choses tournent vinaigre. Première arrivée aux urgences, le psychiatre qui le reçoit lui ment ouvertement en prétendant que son psy refuse de le laisser se faire hospitaliser tant qu’il ne l’a pas vu. Après vérification on apprend que l’intéressé n’a jamais dit ça, qu’au contraire il trouve l’initiative de mon ami positive. Le lendemain je décide donc d’y aller avec lui, et cette fois c’est l’infirmière au bureau d’admission qui le renvoie chez lui, argumentant qu’il avait rendez-vous avec son CMP et qu’il fallait passer par eux avant d’être admit. CMP qu’elle ne parvient jamais à appeler malgré quatre coups de fil, là où il nous en fallu qu’un seul pour les avoir… Et quand j’insistais auprès de cette débile que mon ami n’était pas une statistique mais un être de chair qui fait des crises d’angoisse qui le font ressembler à un poisson découvrant les joies de la terre ferme, elle m’accusa de l’insulter. J’avoue je suis très vite passé en mode insulte pour de bon après ça mais j’étais déjà dehors et hurlait ma colère dans le parc de l’hôpital. Finalement nous nous rendîmes au CMP où il put exposer ses problèmes et l’équipe du CMP de lui proposer un encadrement à domicile au prétexte que « vous comprenez il n’y a plus de place à l’hôpital à cause du covid et du manque de lit. » Sans doute un excellent alibi à servir aux proches mais dans notre cas nous connaissons un garçon qui a été hospitalisé sans problème et à sa demande. Disons plutôt que sa psy est parti en vacance, que personne ne savait encore trop quoi foutre de lui et que tient, si on refilait le bébé à son meilleur ami, moi au demeurant. C’est vrai après tout je veux devenir pair aidant pourquoi ne pas le faire un peu en freelance… Mais finalement la semaine passe, mon ami va un peu mieux avec et sans mon aide et dimanche nous décidons d’aller voir une expo de peinture avec un de ses amis. Nous passons une excellente après-midi paisible jusqu’à ce qu’on retourne chez lui. Là l’attendait son voisin à qui il avait eu la malencontreuse idée d’emprunter 12,90 euros pour se payer un paquet de tabac, convenant avec lui qu’il le rembourserait le lundi suivant. Le voisin en question, appelons bidule, est un type mal dans sa peau, bipolaire également et je dois bien l’admettre con comme un autobus. Et je sais d’autant de quoi je parle que ce mal élevé a eu le toupet de venir nous voir se faire plaindre de tous les malheurs de sa vie. Un gros con dans toute sa splendeur qui n’a rien dans son existence, n’en fait pas non plus grand-chose mais qui comme tous les imbéciles certifiés envie celle des autres. De cette envie gluante, lisible dans chacune de ses attitudes avec le coin de l’œil jaune de jalousie mesquine. Là, alors que nous rentrons détendus, il commence à chier une pendule à mon ami parce qu’il a essayé de l’appeler trois fois, pour une raison qu’on ignorera toujours, puis l’accuse d’être un manipulateur, un pervers narcissique, bref du verbiage psy mal maitrisé et mal compris avec lequel il cherche à embrouiller mon ami. Le tout dit sur le ton de l’agressivité immédiate. Et comme ça ne suffit pas, ce nain, exige un objet en gage en attendant ses malheureux 12,90 euros. Pourquoi ne pas prendre la Fender à 1400 euros  en attendant ? Mon ami, trop conciliant le laisse rentrer chez lui mais quand l’autre se saisit de la guitare, il pète un câble à juste titre et ils se bagarrent. Pas une bagarre très violente, plutôt deux couillons qui se frictionnent jusqu’à que bidule lui mette le nez dans la vitre, le lui ouvrant (sans gravité et sans casser la dite vitre heureusement) et s’en aille avec une tête d’enfant vicieux, la guitare sous le bras, son teeshirt déchiré dans cette bagarre qu’il est le seul à avoir provoqué. Mon ami fait venir les flics qui descendent voir le voleur, mais le voleur s’est déjà tiré de chez lui, il serait dommage de ne pas ajouter la bêtise à la lâcheté. Or il y a bien vol avec violence selon les flics, et bidule a déjà un passif auprès de la justice. Mon ami veut porter plainte, il est complètement retourné par cet accès de violence, il me demande d’appeler son père et d’expliquer la situation, le père exaspéré se pointe. « Tu comprends ces malades psychiatriques ils ne se rendent pas compte » explique-t-il à sa femme au téléphone une fois sur place, avant de faire la morale à son fils sur le fait qu’il faut qu’il gère mieux ses 90 euros par semaine, et qu’on ne doit pas se battre. Comme je suis civilisé j’ai évité de signaler à ce monsieur que j’étais moi-même bipolaire et que je me rendais au contraire bien mieux compte de la situation que lui ou même les psys, et j’ai également évité de tabasser bidule vu que ça n’aurait fait qu’envenimer la chose. Résultat final nous avons passé trois heures aux urgences pour sa coupure au nez et finalement, tout à fait stratégiquement, mon ami a préféré jouer la carte de la conciliation plutôt que celle de la plainte. Mais la note est passée de 12,90 à 18 euros car bidule exige qu’on lui paye un nouveau teeshirt en échange de la guitare. Audiard avait bien raison quant au culot des cons…

Aujourd’hui l’équipe est passé chez lui et lui d’expliquer que son mal être était revenu suite à cet accès de violence. « Pourquoi vous n’allez pas voir votre ami » demanda gentiment un infirmier qui me connait pour m’avoir eu à l’hôpital, je vous dis je vais faire pair aidant en freelance parce que moi j’ai aucun problème bien entendu… Et en effet il est venu à la maison et on a passé la journée ensemble. Heureusement il a eu entre-temps une infirmière qui s’est promis de se démener pour le faire admettre d’ici la semaine prochaine, prendre un repos mérité, loin de bidule et son teeshirt, loin des imbéciles qui en ce moment se presse au portillon de sa vie. Mon ami a besoin de repos, de respect, de tendresse, de compréhension et tout ce qu’il a trouvé sur son chemin jusqu’à présent sent la merde à plus ou moins longue distance. Il a aussi besoin qu’on l’encourage dans son art c’est pourquoi je vous invite à écouter sa musique et si vous aimez à la liker, ça lui fera du bien.

On a tous des problèmes. Vous, moi, lui et même bidule. Mais quand on est bipolaire et isolé, que toute l’étagère vous tombe sur la tête ça fait toujours plus mal qu’avec une personne non malade. Je sais de quoi je parle vu que je n’ai pas été bipolaire toute ma vie. Aujourd’hui par exemple mon AAH ne tombait pas. En solitaire j’aurais sans doute fait une petite crise d’angoisse, heureusement j’ai désormais un pote sur qui compter. Il fait des blagues vaseuses, il est parfois beaucoup trop gentil et il attire en ce moment les mouches à merde mais c’est mon pote, un être humain de valeur au-delà de sa simple maladie. Ça serait bien que la psychiatrie s’en souvienne au lieu de nous traiter systématiquement comme des pathologies et non des individus. Comme ça serait génial que les bidules du monde entier envisagent le suicide comme projet de vie, ils feraient des vacances à bien des gens.

Autour de la bipolarité

Nota Bene : Le 21 mai je vais intervenir devant un collège de soignants pour parler de mon expérience de la maladie. Ma psy m’a conseillé d’écrire un texte, le voici.

Il y a deux choses que je peux retenir de mon expérience de cette maladie, son acceptation et le mode d’hospitalisation qui a considérablement évolué en vingt ans. Personnellement il m’a fallu treize ans pour reconnaître ma maladie, l’accepter mais pas forcément me soigner. Car si accepter sa maladie c’est faire un grand pas, il y a également des moments où on veut tout rejeter en bloc, revenir au point de départ à cette époque bénie où on était sain d’esprit. Et on rechute. Parce que quoi qu’il arrive elle est là et jusqu’à preuve du contraire c’est pour toujours. On peut lier, cette question du rejet violent et soudain, l’expliquer, par la question de l’âge, la crise de la quarantaine par exemple, ou dans mon cas de la cinquantaine, qui va d’autant se faire ressentir que vingt ans auparavant à l’époque de mes trente ans rugissants j’étais sain d’esprit justement. Bref la nostalgie n’est pas forcément bonne camarade. Mais il peut y avoir toute sorte de raison pour une rechute, tout ce qui a fort potentiel émotionnel pour le sujet, et encore ça dépend de quel type de bipolaire on retient, et surtout qui est réellement la personne au-delà de sa simple maladie. Moi par exemple je suis un indécrottable romantique, si je tombe amoureux je peux m’emballer et perdre le contrôle très vite, j’en ai eu l’exemple en 2013, d’autant que j’avais cessé alors tout médicament depuis au moins six mois. Ajoutez à ça la consommation de cannabis et une vie sociale désertique vous obtenez un cocktail tout à fait explosif. L’acceptation de la maladie retient d’une part d’une certaine connaissance de soi. Il faut s’examiner l’âme si j’ose dire et j’ai de la chance parce que c’est un exercice que je fais depuis l’enfance. Mais ça ne suffit d’autant pas que le point de départ est un choc d’une violence inégalée. Un choc d’autant violent que l’hospitalisation elle-même était violente. Et ici on aborde le sujet du soin. Le soin comme facteur d’acceptation de la part du patient.

C’est assez simple en fait, plus il sera violent, moins le patient sera traité dans de bonnes condition, moins il acceptera facilement sa maladie. Il assimilera son hospitalisation à de la détention, d’autant qu’on utilise le même terme de « permission » dans les deux cas, disputera son autorité aux personnels soignants ou, dans mon cas, jouera le jeu de l’administration pour sortir plus vite et faire une rechute magistrale un mois plus tard. La prise en charge est d’autant primordiale qu’on n’a pas la même sensibilité aux choses à sa première ou à sa troisième hospitalisation. J’en ai neuf derrière moi, je peux parler d’expérience… A la première on est plongé dans un autre monde qui sera plus ou moins anxiogène en fonction autant des malades que du comportement des soignants, que de l’environnement en lui-même. Un hôpital délabré, des chambres pour deux ou trois, c’est assez sauvage quand on sait qu’on est enfermé là à double tour depuis les années 60. Si on ajoute des pathologies diverses et diversement expressives, l’ennui absolu, le temps qui ne passe pas mais interminablement, le manque complet d’activité. La première hospitalisation devient un enfer ou le mal c’est l’autre et pas ce truc en soi qui nous a conduits là. A la seconde ou à la troisième on connait le système, on l’accepte plus ou moins mais la maladie ne passe toujours pas ou au forceps parce qu’on vous le répète, qu’il y a le rituel des médocs, que vous le savez mais vous n’avez pas envie de savoir. Mon expérience en milieu hospitalier a été, je dois le dire, désastreuse jusqu’à la dernière en date. Parce que la dernière en date avait tout d’une unité de soin et pas d’un zoo pour malades difficiles. Que les infirmiers et les infirmières étaient professionnel et pas gardien de parc. On n’a pas abandonné cet absurde rituel du pyjama pour les nouveaux arrivants, ni la torture de la chambre de contention, parce qu’il n’y a pas d’autres mots n’en déplaise.

Et à ce sujet justement j’aimerais faire une parenthèse. Je n’ai jamais eu besoin d’être attaché, même quand j’étais agité. Les flics m’ont attaché en garde à vue, je continuais de bouger et de soliloquer, l’hôpital a fait la même chose, m’entraver et me laisser là à me pisser dessus. Non seulement c’est inutile, on est toujours agité tant physiquement que mentalement, mais en plus ça fait mal. C’est humiliant et ça fait mal. C’est pas ça du soin. Même agité il vaut mieux une chambre de repos, surtout agité devrais-je dire. Parce que du repos c’est exactement ce dont on a besoin, et de douceur aussi, parce qu’une crise c’est violent à plus d’un titre. J’en reviens donc à cette violence qui retarde l’acceptation de la maladie et vous pouvez parfaitement l’inclure comme un facteur dès l’admission. Plus elle sera violente plus il y a des chances que le patient soit se rebelle, soit se sente totalement écrasé, et écrasé ça n’aide certainement pas à se soigner.

Parenthèse refermée, il y autre chose de préjudiciable avec l’hospitalisation c’est la perte de la notion du temps. On sort pas ou très peu et personne n’a les moyens d’organiser une sortie collective à la mer (par exemple) le monde est organisé en tranche horaire et non plus en jours, l’heure des médicaments qui précède celle de la collation, puis rien sinon la télévision en rang d’ognon. Absolument rien sauf si on a de la chance d’avoir une chambre individuelle, son ordinateur, voir de se faire des copains, comme moi la dernière fois, mais ça été la seule. Reste que l’on fini non seulement par perdre la notion du temps mais avec elle la mémoire. Et c’est un véritable exercice certaine fois de retrouver la mémoire à la sortie d’une hospitalisation. Se souvenir à quelle date on a fait telle chose, d’autant quand on en a neuf au compteur comme moi. Tout devient flou, relatif, on ne retient plus rien jusqu’à ce qu’on recouvre la liberté. La plus traumatisante perte de mémoire que j’ai vécu ça été à ma sortie en 2013, je ne savais plus écrire. J’ai été obligé de me rééduquer cela m’a pris quelques jours. Enfin il y a la relation au psychiatre en lui-même et sa capacité à communiquer avec son patient. En ce qui me concerne à part depuis que je suis à Lyon, ça n’a jamais été fort le cas. Que ce soit les psychologues, psychiatres, psychanalystes que j’ai pu croiser en vingt ans, on ne peut pas dire que la communication soit leur fort. Ca ne coute rien d’expliquer à un patient ce qu’est une bouffée délirante, à savoir ce qu’il vient de traverser pour la première fois de sa vie. Ca ne coute rien et ça fait avancer. Ca ne coute rien d’écouter son patient quand il vous parle de sa libido et/ou des effets indésirables de tel médicament sur celle-ci. Ca ne coute rien de l’écouter tout court et ça fait avancer tout le monde.

Il faut bien comprendre que lorsque l’on bascule dans la maladie, à quelque étape on en soi à vrai dire, on tombe dans un autre monde. Un monde obligatoirement médical comme un fil à la patte, fait de gens parfois plus malades que nous, fait parfois de camaraderie aussi heureusement mais quoi qu’il arrive marqué par un déséquilibre anodin au quotidien et pourtant redoutable. Parce que la bipolarité est séduisante en soi. On est plus sensible aux choses, plus empathique, on a de l’instinct à revendre, toute ces choses qui en cas de montée de crise deviennent des armes dangereuses pour faire absolument n’importe quoi au fil du délire. Les miens ont été mystiques, puis de mystique je suis passé à mystique post moderne, puis ils se sont orientés vers mes fantasmes d’enfants, en phase haute, très haute, pour ce que j’en sais c’est comme un trip à l’acide sans le plaisir. La bipolarité est séduisante également juste avant de monter dans les tours, quand on commence à avoir l’esprit à tout, le débit de parole accéléré, l’attitude volontaire, conquérante, séduisante, et qu’on finit par s’énerver, par exemple, quand quelque chose ne va pas. A ce moment-là on ne croit pas seulement être capable de suivre trois conversations en même temps, on le fait.  Et on est même capable d’en restituer la substance, parce que pendant ce très court laps de temps, selon nos inclinaisons on est superman dans notre domaine. Et je souligne, on l’est vraiment. Si on est dans les affaires on en fait et avec assez de succès, si on est versé dans les maths on va se compliquer l’algèbre, etc, et ça marche assez pour qu’on finisse par croire réellement ce que nous dit notre cerveau, et plus on y croit, plus on s’épuise à y croire. C’est de l’interprétation sur un bref instant alors que les fils se touchent si vous voulez. Et qui n’a pas envie d’être superman ? Qui, quand on est malade, et précisément parce qu’on l’est n’a pas envie d’être autre chose, que sournoisement rattaché à des médicaments et des blouses blanches ? C’est toujours plus séduisant de se dire qu’on est bien Jésus ou le 4ème prophète de la 2nd prophétie qu’un pauvre con atteint d’une maladie à la con que personne ne peut soigner. Non, vous trouvez pas ?