Un autre jour de septembre…

Elle avait les pommettes scandinaves, un long cou qui dégageait le dessin de sa mâchoire symétrique, les yeux bleus et les cheveux blonds doré retenue par un minuscule chignon ridicule. Elle portait une chemise assortie à ses yeux, les mains dans les poches de son jean, sur l’instant il pensa à un mannequin, mais les mannequins sont en représentation perpétuelle et celle-là était à la fois excédée et impériale. Examinant la vitrine de l’hôtel et les objets qui s’y trouvaient avec l’œil du connaisseur. Et instantanément, sans même lui adresser un regard l’embrasa. C’était comme un soleil de Californie qui descendait sur lui, les années soixante dorée comme on se les imaginait dans notre nostalgie moderne, le temps de l’insouciance, de l’innocence cool avec un joint d’herbe au bec et la plage pour le surf. C’était un incendie de douceur, de calme, de générosité naturelle, sans question, ni limite, une personne qu’il savait du plus profond de lui-même, qu’il aimait tout autant et pourtant, il le savait également, elle appartenait à un autre. Cet autre qui l’avait énervé, cet autre qui semblait la retenir comme une éternelle fidélité, comme si elle était prise par des obligations de femme. Alors qu’elle respirait la liberté et quelque chose d’infiniment cool. Il n’y avait pas de mot plus approprié pour la définir, elle exsudait le cool. La femme de sa vie.

A cette époque-là il était réceptionniste dans un petit hôtel bourgeois du XIVème arrondissement, et il détestait son job. Le sentiment d’être au rabais, petit employé sans envergure au service d’une clientèle qui ne s’intéressait à rien sauf à elle-même, et puis il était assis, on le regardait de haut, la princesse comme les autres. Elle lui répéta son nom trois fois en anglais s’agaçant qu’il ne comprenne pas, c’était simple pourtant ! Mais non, son cerveau illuminé refusait de fonctionner correctement, embrasé par un amour plus grand que lui, brûlé au quatrième degré, foutu, mort, séché, il gribouilla n’importe quoi pour donner le change, pourvu qu’elle ne s’en aille pas. Il retrouva vaguement son sang-froid, assez pour lui donner la clé de sa chambre préférée et se plongea dans l’étude pointilleuse de son cahier de réservation. Il était fou amoureux. Il leva la tête et vit le propriétaire de la princesse. Il était grand, avec un air tout à fait satisfait et insouciant de touriste né, légèrement en surpoids comme un bon anglais, l’air gentil, il devait l’être. Ils disparurent de son champ, il avait l’âme cramée.

Il avait déjà vécu un coup de foudre une fois pour une sublime métisse qu’il avait du reste magnifiquement raté, paralysé par le trac. Mais cette fois c’était différent, cette fois c’était chimique, quelque chose d’inexplicable et d’annihilant, quelque chose dont on ne se relevait pas. Pourtant bon Dieu ce n’était pas spécialement son type les mannequins filiformes avec un visage tellement parfait qu’il vous restait imprimé dans le crâne comme une eau forte bleue. Pourtant il avait été dix fois amoureux, amoureux de l’amour qu’il était, cette maladie de femme. Et il en avait conscience mais là il n’avait plus conscience de rien, il était emporté par une vague dont il n’avait même pas été foutu d’écrire correctement le nom, un tsunami comme une panthère bleu ciel. Un printemps, un été, un alléluia jappé à la lune. Et comment on gère ce genre de situation quand on est désarmé par avance. La séduction ? Il n’y avait plus de séduction, de jeu ni de je pour lui désormais qu’il était à genou. C’est à peine s’il pouvait encore s’occuper de son travail, et de lui-même. D’ailleurs de lui-même il avait le sentiment qu’il ne restait pas grand-chose, diminué par sa condition de SDF. Car il ne suffisait pas qu’il soit un grouillot chez les bourgeois, celui qu’on regardait naturellement de haut, il vivait à l’hôtel au mois. Tout s’était enchainé d’un coup, sa dépression, sa séparation, la perte de son boulot et au bout de ça ils avaient découvert qu’il était atteint d’un mal psychique, la bipolarité. Il était déjà parti en live plus d’une fois depuis, des crises maniaques qui lui faisait faire n’importe quoi jusqu’à ce qu’on l’arrête, le plus souvent avec des menottes puis la chambre d’isolement attaché comme une bête. De la souffrance, il avait encaissé beaucoup de souffrance sans presque broncher, se reconstruisant à chaque fois mais aujourd’hui il se sentait invisible, petit et d’autant depuis qu’il l’avait rencontré. Il brûlait de l’intérieur totalement diminué et absolument certain qu’il n’avait rien à lui offrir alors qu’il aurait voulu lui voué le monde en échange de son amour. Mais c’était impossible, qu’est-ce qu’il pouvait bien donner à cette impératrice ? Des kebabs à cinq euros ? Ses neuf mètres carrés meublés qu’il louait une fortune, sa honte de ne plus être l’homme qu’il avait été, le sémillant cadre à belle gueule qui les faisait chavirer toutes sans le vouloir, le mari fidèle à un cul froid…. Sa honte de n’être que ce petit réceptionniste invisible qui mettait des vestes grises et des chemises blanches pour cacher la misère. Oui voilà, il se sentait invisible partout et il brûlait en dedans comme une lampe à pétrole dans le vent. La fièvre.

C’était une fille enjouée, elle avait l’air d’être heureuse d’être à Paris, elle n’arrêtait pas d’entrer et de sortir, sans son mec, et chaque fois qu’elle lui tendait sa clef l’assassinait de son sourire. Et lui, verrouillé de l’intérieur, se retenant de lui hurler son amour en torrent de mots qu’il n’avait même pas sur la langue, incapable de lui rendre son sourire, reprenait la clef sans même un merci, limite mal élevé. Mais elle ne se démoralisait pas et les deux jours durant où il la vit aller et venir, elle continua de lui sourire, bienveillante, essayant visiblement de sympathiser. Il pensa aller lui voler une culotte pour la lui ramener sur terre, il désespérait de s’en détacher et toujours pas de sourire en retour, renfrogné dans son amour qui gueulait dans sa poitrine. Instinctivement il la savait donc, savait qu’ils ne resteraient que le week-end et qu’il ne lui restait qu’une toute petite chance pour lui déclarer une bonne fois sa flamme, et tant pis si c’était en vain, ça débordait, il allait en crever s’il ne faisait pas quelque chose pour se débarrasser de cette brûlure. Alors un soir, au coin de sa table de misère, dans son gourbis de sous les toits, il lui écrivit un message. « At the moment I saw you I knew I was doom. Love at first sight and at the same time I knew you were not free. But if there is any chance please tell me. Sorry if I didn’t answer your smile but each smile of you was a spell on me. The receptionist. » Non il ne pouvait pas signer elle le dévorait trop et il ne savait même pas son nom. Si elle lui prenait aussi ça, qu’est-ce qui lui resterait ? Non juste l’employé à qui t’as mis le feu sans le voir, désolé chérie t’es trop. Il profita de son dernier soir de travail pour lui donner le message en faisant passer ça pour une communication téléphonique.

  • You’ve got un message.

Elle portait un pull rose sur un teeshirt blanc, ses cheveux relâchés et cette fois elle ne souriait plus, elle avait compris la leçon, elle le regarda même l’air de dire que c’était louche, elle n’avait pas tort. Il l’observa furtivement sortir dans le hall pour lire le message, elle porta la main à sa bouche de surprise avant de foncer tête baissée sans qu’il puisse deviner si c’était l’émotion ou la gêne. Les deux sans doute. Pourquoi ne lui courut-il pas après ? Pour la même raison que son sourire restait paralysé, la même raison qu’il n’avait pas signé de son nom, il se préservait du mieux qu’il pouvait. Il s’était libéré d’un poids, advienne que pourra, au moins elle ne lui avait ni rit au nez, ni fait un scandale. Il ne pensait même pas vraiment avoir de réponse, une reine ne s’abaissait pas pour les gueux, qu’elle le veuille ou pas. Il avait même peur de cette réponse, qu’elle le regarde froidement par exemple, ou lui jette un petit sourire de pitié c’était pour cette raison qu’il avait attendu son dernier jour de travail, pour ne pas la revoir, il n’avait pas le courage, pas tout de suite.

  • Tiens une cliente a laissé ça pour toi.
  • Une blonde ?
  • Oui.

Un disque.

  • Elle n’a rien dit ?
  • Non juste que c’était pour le gars blond, et vu qu’il y a que toi… C’est quoi ?
  • Une réponse.
  • Une réponse ?
  • Laisse tomber.

Il n’avait pas envie de se confier à son collègue et ami. Celui qui lui avait trouvé ce boulot du reste. Il savait ce qu’il en dirait, ce que dirait tout le monde à sa place, pourquoi il ne lui avait pas demandé son numéro, pourquoi il ne lui avait pas couru après, toutes ces conneries qu’on se dit parce que dans les films c’est ce qui se passe. Mais maintenant il savait que la vie n’avait rien d’un film. On ne se sortait pas de la rue parce qu’on avait trouvé une gâche, on ne devenait pas célèbre parce qu’on savait écrire, on ne gagnait pas le cœur d’une femme avec un minuscule message à la con. Un disque ? Pourquoi un disque ? Il lut les titres, ça ne lui disait rien, il chercha un message caché dans des paroles qu’il ne parvenait pas à comprendre alors qu’il parlait couramment anglais. Mais son esprit était toujours brûlé et il ne vivait et ne vécut trois semaines durant que pour son retour. En écoutant ce fichu disque. Puis un jour, au bout de ces trois semaines il décida que c’était terminé, elle ne reviendrait pas et cette musique le tuait à petit feu, direction son sac de voyage, sa maison, comme les escargots. Il tint six mois, se pensant guérit, relativisant à l’aune de sa vie de misère, il le réécouta. Il pleura comme une fontaine dès les premières notes. La tête à l’envers, laissant courir la musique, le cœur battant d’un amour infini et coupant, un hachoir qui lui tailladait l’intérieur de la poitrine, un massacre de chagrin. Il en failli jeter le disque mais c’était impossible, elle l’avait ensorcelé.

Et ainsi de suite, peu importe les mois qui le séparait de son écoute, peu importe qu’un des morceaux était un tube qu’on entendait à l’envie dans les galeries marchandes, peu importe cette répétition en boucle, ce cercle vicieux, il pleurait invariablement, il avait raté la femme de sa vie et la seule chose qu’il avait d’elle c’était cette musique dont au fond il se fichait. Ca ne lui parlait pas, ce n’était pas sa musique intérieure à lui quand il pensait à elle. Quand il pensait à elle c’était plutôt du côté de Kurt Cobain, son énergie qu’il fallait regarder, un désespoir rugissant. Et puis la providence et une énième crise maniaque le conduisit à déménager pour loger chez une parente. Ce n’était pas beaucoup mieux que de vivre seul sous les toits, il devait cette fois composer avec les maniaqueries et les mesquineries de son hôte, certaine personne sont comme ça, elle vous talonne alors que vous êtes tout en bas. Et cette parente le talonnait, de ses remarques désobligeantes, de son égoïsme petit bourgeois, de sa bêtise finalement bien commune du petit propriétaire qui le voyait comme un intrus dont elle était en somme l’obligée, et rien de plus. Le boulet qu’on se trainait parce que la famille quand même… ça se fait pas. Mais en réalité elle n’en n’avait rien à faire, et elle détestait tout ce qu’il représentait. Dans cette ambiance méphitique il s’arrangeait pour vivre la nuit, à écrire pour lui, des histoires, parfois juste des bouts, une scène, ou regarder la télé, les chaines porno à la bonne heure et sinon des films traditionnels qu’il avait déjà vu ou non. Ainsi deux ans passèrent depuis leur rencontre, deux ans qu’il n’avait pas écouté son disque, deux ans et il avait presque oublié la douleur, le temps est assassin parait-il. Il avait cette fois ramené ses caisses qui logeaient dans la cave de cette parente. Tout ce qui lui restait de sa vie d’avant, des livres, énormément de livres, une chaine hifi couteuse, des pléthores de disques, un sac de photos, deux meubles et des bibelots. C’est ainsi qu’en fouillant au hasard il retrouva ce disque, pourquoi pas l’écouter ? Ca faisait deux ans non ? Son cœur ne battait plus comme un fou, il l’avait presque oublié même. Il le glissa dans le lecteur de l’ordinateur et se mit à écrire, il oublia vite quoi. Soudain, exactement comme avant, il fut submergé par les larmes, son souvenir mordant lui déchirant l’âme à nouveau. Et il ne cessait de se répéter qu’il avait raté celle de sa vie comme si de telle chose ne pouvait sortir ailleurs que d’un conte à l’eau de rose, une mauvaise romance, comme si sur sept milliards d’individus une seule et unique vous était réservé. Et ça avait beau être absurde, même pour lui, il ne pouvait s’empêcher de chialer. Jusqu’à ce que les larmes se transforment en colère et qu’il perde la raison. Il allait la retrouver, coûte que coûte. Il allait partir à Londres et il allait la retrouver, il s’inscrit sur Facebook pour la revoir, et tant pis si tout d’elle était flou, il n’avait plus la forme de son visage, même pas son nom, sa mémoire obscurcie par l’amour qui à nouveau l’embrasait involontairement. Un amour de feu, un amour qui lui fit entendre des voix et les prendre pour vrai. Il dialoguait en français avec elle, il chantait avec elle, West Side Story feet Love Actually. Un amour fou, littéralement. Et pour la première fois depuis longtemps, crise maniaque oblige, il était heureux.

  • I am an anarchist, I am an antichrist, don’t know what I want but I know what I’m killing I want to DESTROY !!!

Matez-le dans les rues de Londres faisant des kilomètres avec son blouson de cuir et ses bottes de la Wehrmacht à bout ferrée. Matez-le vivant son fantasme, la tête pleine de mots pendant qu’il se moquait d’une affiche. L’affiche lui répondait, l’ex Johnny Rotten pour une pub pour le lait. Johnny se marrait, ses sourires lui étaient réservés, comme de vieux copains. Son esprit avait commencé à vaciller totalement quand il avait découvert sa chambre, celle d’un hôtel au mois comme un autre dans un quartier populaire de Londres, loin très loin de ce fantasme qui le poursuivait depuis son départ de France. Quand la solitude lui avait sauté à la gueule alors qu’il buvait une bière sur son lit misérable, que les dialogues qu’il s’inventait depuis qu’il était parti n’avaient plus suffit à alimenter son fantasme. Il avait mal aux pieds à force de marcher et il marchait partout dans une ville bien plus grande que Paris.

  • Pourquoi tu te mets pas pieds nus mec, on s’en fout ! lui dit Johnny en rigolant.

Oui on s’en fout de tout, on ne la pas trouvé, on ne la trouvera jamais, mais qui sait la chance sourit parfois aux fous non ? Il abandonna ses bottes et aussi son portefeuille. Il allait rester à Londres pour le restant de ses jours, refaire sa vie, et peut-être, qui sait, il la retrouverait et aurait plein de beaux enfants blonds. Dans ces cas-là, quand son esprit partait trop loin, un fil de lucidité le gardait suffisamment à la surface pour faire n’importe quoi. Lui il pissa devant un commissariat et fut finalement arrêté. Après ce fut la danse habituelle, il résista aux flics pour rigoler, se fit copieusement engueuler par l’un d’eux, ce qui le calma puis fut hospitalisé. Rien à voir avec ce qu’il avait connu dans les hôpitaux français. Le personnel était doux et en civil, la salle télé colorée et l’ambiance presque familiale. Et aucune chambre d’isolement, contention et autre objet de torture pour malade psychique. Il prit juste son médicament comme on lui dit, se plia sans heurt capté par la gentillesse du personnel et dormit du mieux qu’il put jusqu’au lendemain. Mais le lendemain, alors qu’il avait recouvré sa lucidité pour un moment, pas question d’être à nouveau hospitalisé et encore moins ici, même si ici c’était mieux qu’ailleurs, d’ailleurs il n’était pas fou ou alors seulement d’un amour brûlant qui le renvoyait à sa seule solitude. Et ce n’était pas de la folie que d’aimer ou bien alors complètement et pour tous. Alors il s’évada, les hôpitaux sous n’importe quelle latitude semblait-il étaient des passoires. Il marcha comme une brute à demi endormi par le neuroleptique qu’il avait été obligé de prendre au petit-déjeuner et retourna à son hôtel. On avait loué sa chambre, son téléphone avait été volé, il supplia le type de le laisser dormir une heure, le type prit pitié et lui laissa son lit de camp derrière la réception. Il dormit jusqu’au milieu de la matinée, le type lui prêta des savates et il s’en alla jusqu’à la gare. C’est là qu’elle quitta sa tête, qu’il cessa de se parler à lui-même en essayant de se faire croire qu’il communiquait avec elle. Là qu’il se raisonna et recouvra de lui-même ses esprits. Et ça fit un grand chagrin de devoir se l’admettre. A nouveau un échec, à nouveau la cruauté de l’existence se rappelait à son bon souvenir. Il ne la reverrait jamais et puis voilà, mange ça mon ami.

La vie est une curieuse farceuse. Au lieu de la retrouver Facebook lui proposa de retrouver ce qu’il prenait pour un ami et qui le ramena à ses frais d’Angleterre. Puis il y rencontra une fille, dont il tomba finalement amoureux et déménagea de chez cette parente pour aller vivre avec cette fille. Mais ça ne marcha pas. Leur aventure était essentiellement sexuelle et passé cette étape il ne restait plus grand-chose. Quant à l’ami il s’avéra ne pas en être un et il retourna à sa solitude sans plus penser à elle. Le disque ? Il en avait fait une copie, perdu depuis longtemps l’original et sommes d’avoir été amoureux avait peut-être effacé ce qu’il avait ressenti si violement durant un bref instant dans son existence. Ou bien le temps lui avait appris à relativiser. Après tout c’était quoi comme réponse qu’un disque, un pourboire au mieux d’une fille embarrassée par quelque chose qui ne la concernait pas. Il n’avait pas écouté les paroles et s’en fichait, et puis il retomba amoureux, comme une maladie et ainsi de suite jusqu’à ce que la bipolarité le rattrape à nouveau. Il n’avait pas accepté son mal, alors il s’imposait à lui tous les deux ans, jusqu’au jour où il l’admit mais pas assez vite pour ne pas se retrouver à nouveau en institution. L’hôpital avait changé entre temps, du mouroir pour dingue qu’il avait connu vingt ans durant, avec ses infirmiers à demi aussi paumés que leurs patients, on était passé à une unité de soins avec chambre individuelle et personnel compétent. Une sorte de confort qui lui permis de recouvrer rapidement ses esprits et accessoirement, au hasard d’une écoute, une énième, de comprendre enfin ce que ce disque contenait. Cette fameuse réponse qu’il attendait, cette fameuse réponse qu’il espérait était là depuis toutes ses années sans qu’il n’en retienne la substantifique moelle. Je t’aime mais j’ai peur de t’aimer, je t’aime mais je ne veux pas te pleurer, je t’aime et c’est notre dernier adieu car sans doute ne te connaissais-je pas. Bien sûr c’était les paroles d’un autre, mais elle n’avait pas choisi cette musique par hasard, faute d’une longue lettre que sa position lui interdisait, faute sans doute de savoir quoi dire correctement elle avait choisi cette longue et musicale lettre d’amour. Et maintenant qu’il comprenait ce qu’il écoutait, allant cette fois sur internet chercher les mots exacts, il fut saisi par l’exactitude de cette réponse, comment elle lui parlait en réalité parfaitement, le connaissait en secret. Ce fut un choc tel qu’il failli faire une dépression à l’intérieur même de l’hôpital. Mais au lieu de ça il garda ça bien au fond de lui et quand il sorti enfin, pleura. Comme il avait toujours pleuré à l’écoute de ce disque mais cette fois il savait. Cette fois son esprit enfin dénoué lui livra même le nom de cette fille, Kay. Alors il marcha pour évacuer son chagrin et lui écrivit dix lettres d’amour, en anglais ou en français, et peu à peu apprivoisa sa tristesse. Elle l’avait aimé et c’est tout ce qui comptait. Elle avait été touchée par son mot et c’est tout ce qu’il y avait à comprendre. Et surtout elle parlait la même langue intérieure que lui comme il l’avait su au premier instant. Ils auraient peut-être vécu une passion et tant pis si les passions ne durent pas, cet amour-là était en acier. Cet amour-là défiait le temps et même ses propres amours, et il ne l’oublierait jamais. D’autant pas qu’il se rappelait maintenant son visage avec précision, qu’il ressentait son apparition comme la première fois mais qu’au lieu de lui faire mordre la poussière, elle l’élevait. Elle était sa rose des sables éternelle, son jardin secret, son soutien dans les pires épreuves, et chaque fois qu’il écoutait la musique, il était avec elle, le cœur presque battant. Parfois il se demandait si en écoutant ce disque elle aussi pensait à lui. Si elle se souvenait de ce message treize ans plus tard, si elle avait eu des enfants ou si la vie l’avait totalement éloigné de la jeune femme qu’elle avait été. Il ne savait pas son âge, ne l’avait jamais su mais elle devait avoir plus de trente ans aujourd’hui. Comment voyait-elle les choses désormais ? Est-ce qu’elle pensait au mal qu’elle avait fait et au complet ratage que cette rencontre jamais concrétisé avait engendré ? Sans doute pas. Mais il repensait à cette vieille maitresse qu’il avait retrouvée par Facebook et qu’il avait connu adolescent. Elle se rappelait de lui, avait eu des regrets de ne pas être allé plus loin avec lui, alors peut-être que Kay aussi. En tout cas c’était rassurant de se le dire, de s’imaginer que cette musique l’avait également ensorcelé elle, et qu’elle ne se détacherait jamais de son souvenir. Au fond de lui, simplement, un homme l’attendait, avec son visage transformé par l’âge et les coups durs, un homme qui l’aimerait toujours et tant pis si d’autres amoureuses passaient. Kay était son âme sœur et il l’avait su au premier coup d’œil. Il l’avait su et il lui avait dit. Comme un serment entre eux deux dont cette musique, ce disque était le sceau.

J’aimerais vous raconter qu’ils se retrouvèrent finalement, que le sceau fut brisé et qu’ils vécurent enfin ce qui les avait retenus toutes ces années. J’aimerais vous raconter qu’ils s’aimèrent comme il le désirait depuis si longtemps et qu’ils passèrent l’époque des mots doux, des mots brûlants, que ses cicatrices guérirent enfin et qu’ils vécurent leurs derniers jours ensemble, mais la vie n’est pas comme ça, nous le savons tous et lui plus que les autres sans doute. Il avait vécu assez de virage à cent quatre-vingt degrés pour ignorer que l’existence vous conduisait là où vous deviez aller pas là où vous aviez envie de vous rendre. Oh bien entendu il ne cessait pas de croire à son roman intime pour autant, l’espérance est le seul mal qui resta au fond de la boite de Pandore après tout mais il ne s’était jamais réellement fait d’illusion non plus. Il vivait avec et finalement plutôt sainement, comme un tatouage à l’intérieur, quelque chose d’invisible sauf pour lui. Il n’en n’avait jamais parlé à ses amoureuses, en parlait peu de toute manière, à quoi bon ? Les gens ne comprenaient rien. Ou bien était-ce trop pour eux, tant d’amour insatisfait, il n’en savait rien et s’en foutait, les gens allaient trop au cinéma de toute façon.

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