La Vida Loca 2.

Le français était un ancien gendarme, il parlait un espagnol aussi approximatif que son anglais, mais c’était pour ça qu’ils l’avaient choisi, son espagnol. Les trois autres ne parlaient qu’anglais, avec l’accent terroir et l’acholi.  On leur avait confié un GPS et l’ordre de localiser les puces précisément. Les quatre hommes n’avaient aucune connaissance en matière de renseignement, pas la moindre information sur la situation locale, sauf ce qu’on pouvait lire dans les journaux. Tout ce qu’on leur avait donné comme indication c’était d’être prudents et discrets, on ne leur avait pas non plus autorisé à emporter d’arme avec eux. Leur mission était théoriquement simple, une fois les puces localisées, ils alertaient leurs supérieurs, et repartaient. Rien de plus, et rien donc qui justifiait l’emploi possible d’armes. Bien entendu puisqu’ils n’avaient aucune compétence ni expérience dans le domaine, aussi discrets pouvaient-ils essayer d’être, trois noirs et un blanc bien propres qui trainaient ensemble à Ciudad Juarez, on les avait immédiatement pris pour des flics américains. Un Ojos, un guetteur, qui n’avait rien de mieux à faire, les avait logés au cas où, et avait prévenu ensuite le chef du secteur. Le chef du secteur en avait référé à son propre chef, qui lui-même avait téléphoné sur la côte. Vingt-quatre heures après avoir atterri au Mexique, les quatre contractants étaient déjà repérés, un seul coup de fil et ils étaient morts.

Pour l’ancien caporal Mornier, s’il ne s’agissait tout de même pas de vacances – qui aurait l’idée de passer des vacances dans une ville pareille ? Ça en avait tout de même un peu le goût, comparativement aux deux mois qu’il venait de passer en Irak. Il était payé deux milles dollars la journée, avec deux jours de repos inclus, uniquement pour encadrer ces trois gars, et s’assurer qu’ils savaient se servir d’un GPS. Pour Hope, son subordonné immédiat, avec qui il était également allé en Irak, même comparativement à Bagdad ou Sadr City, ça restait un travail, dangereux et mal payé. Mais il n’en avait pas d’autre, n’en connaissait pas d’autre.

Aussi loin qu’il s’en souvenait, il n’avait jamais connu autre chose que la guerre. D’abord comme une rumeur qui grossissait et se réduisait à mesure des progrès et des défaites des armées. Ensuite comme une composante quotidienne de sa vie, quand vers l’âge de 11 ans la NRA, la National Resistance Army, l’armée devenue nationale du président Museveni, l’avait enrôlé de force, lui et tous les hommes du village. Ceux qui avaient tenté de fuir ou de résister avaient été tués. Les vieillards, estimés inutiles, également, les filles et les femmes avaient toutes été violées sans aucune exception d’âge ou de condition. On en avait laissé quelques unes s’enfuir pour qu’elles passent le message aux autres villages alentours, on avait embarqué de force quelques jeunes filles, on avait massacré tous les autres. Tout ça parce qu’un jour un illuminé du nom de Kony s’était pris l’idée d’instaurer un genre de charia chrétienne en Ouganda. A la tête de la Lord’s Resistance Army, il comptait virer Museveni et instaurer un état régi par les Dix Commandements, la Loi de Dieu selon lui. La guerre avait commencé en 1988, s’était officiellement arrêtée en 2006, mais en réalité les forces de la LRA avaient continué à se battre de l’autre côté de la frontière, en RDC. En 2007, Hope avait été officiellement libéré de ses obligations militaires, lui ainsi que 20.000 autres enfants-soldats. Il s’était retrouvé à Kwate, un quartier pourri de Kampala, à mendier et voler pour survivre. Tout le monde savait qu’il avait été un enfant-soldat, personne ne l’aurait jamais engagé pour faire un boulot normal, assimilé qu’il était, comme tous les autres, à un petit voyou violent et sans éducation. Quand ils tombaient sur eux, les flics s’en donnaient à cœur joie, et tous les jours on déplorait des vols et actes de violences dont les responsables étaient toujours ces gosses perdus. Hope savait bien qu’il y avait sûrement du vrai là-dedans, que la guerre en avait rendu fou plus d’un, mais c’était une excuse pratique pour taire les exactions dont se rendait elle-même responsable la police. Une façon aussi de nier tous ces gamins que l’armée nationale avait enrôlés de force, en dépit des accords internationaux. Museveni était soutenu par les Nations Unis, la NRA avait jeté dehors la LRA, autrement dit les Nations Unis avaient violé leur propre loi en reconnaissant la victoire d’une armée illégale, une armée qui avait entre autre valu à d’autres, comme Charles Taylor, d’être jugé à la Haye. Hope était le seul des trois qui savait lire l’anglais, il avait lu des choses là-dessus et compris que l’histoire est écrite par les vainqueurs. Un jour, il était tombé sur une annonce de DSS dans le journal. Une organisation spécialisée dans la sécurité et qui cherchait des gens ayant une expérience militaire. Ça ou survivre dans les rues de Kampala, 400 dollars par mois, nourris, logés, c’était même mieux que les 10 dollars par semaine qu’il touchait quand il était dans la NRA. Mais maintenant qu’il était au Mexique, à pas plus de huit cent mètres de la frontière des Etats-Unis, il se prêtait à rêver de foutre le camp de toutes les guerres à venir ou présentes, s’installer en Amérique et profiter de tous ses avantages.

Ils étaient installés dans un motel au nord-est de la ville.  Une chambre d’hôtel standard, comme on en trouvait sur tout le continent, avec un lit double, meubles en contreplaqué, l’eau courante, une douche et une baignoire, de l’électricité en permanence, une télévision câblée. Ce qui en soit constituait pour un gamin de Kampala, né dans la brousse et qui avait grandi avec les atrocités de la guerre, un genre de miracle permanent. En Irak déjà il avait pu voir l’Amérique et son formidable pouvoir. Les installations gigantesques, les supermarchés interminables, les piscines d’eau potable au milieu du désert, les convois de nourriture acheminés sous protection militaire dans les coins perdus. En tant que sous-traitant de Blackwater, il n’avait pas eu accès à toutes ces facilités, à l’exception des PX où l’on pouvait absolument tout acheter, même des maisons clef en main et à crédit pour le retour au pays. Mais il avait pu les voir, et en rêver. A la télé américaine et mexicaine c’était un défilé quasi constant de publicités sur toutes les chaines, locales, nationales, internationales. Avec des gens beaux, souriants, heureux, de présenter ou consommer des quantités invraisemblables de produit. Hope avait compté jusqu’à 53 marques de céréales différentes rien qu’en passant deux heures devant la télé. Pour tous les goûts, au miel, soufflé, au chocolat, au caramel, avec des morceaux de guimauve ou bien encore garanties sans sucre, spécial régime. Il avait trouvé ça extraordinaire. Dans ce pays, tout ce qu’on voulait, rêvait, et même ce à quoi on ne pensait même pas, devenait réalité. Comme un conte de fée, avec de la nourriture de conte de fée. Et ce n’était qu’à quelques centaines de mètres d’ici. Quelques centaines de mètres qui le séparait du paradis, et cette mission. Retrouver des gens disparus grâce à une puce électronique. Ça aussi il n’y avait que les américains pour pouvoir faire ce genre de chose, pour avoir la volonté de le faire. Sa mère, son père, ses grands-parents, il aurait bien aimé qu’eux aussi aient rencontré la volonté américaine.

Il n’avait jamais cherché leurs cadavres, à quoi bon, il les avait vus mourir, et depuis leurs restes avaient dû finir dans l’estomac d’un prédateur… ou d’un rebelle. Ces choses-là arrivaient souvent là-bas. Son chef d’unité de l’époque ne mangeait-il pas le cœur de ses ennemis ? Pour se rendre invincible disait-il.

Ils avaient éteint l’air conditionné et mis en route le ventilateur. Les ougandais n’aimaient pas l’air conditionné, cette odeur de glace recyclée, et tous les maux de crâne et mauvais rhumes qu’on attrapait. Et puis c’était complètement inutile contre les moustiques. Ils étaient installés ensemble dans une chambre familiale, le français avait une chambre pour lui seul, c’était le chef. Les deux autres étaient assis à côté de lui, une bière à la main, ils commentaient une émission à la télé avec Tom Cruise. Le souffle chaud qui lui parvenait par l’entrebâillement de la fenêtre lui rappelait l’Irak. Un Irak avec un parfum mêlé d’essence et de pâte de maïs chaud. Il avait remarqué aussi que les gens ici avait des têtes différentes que les irakiens, ou les américains, ils étaient en général petits, assez épais, avec beaucoup de pauvres, de mendiants, de paysans montés et perdus à la ville. Il y avait une vibration particulière pourtant ici, une vibration qui lui rappelait encore plus l’Irak que la chaleur. Quelque chose d’électrique, de lourd, de permanent, cette chose qu’il avait senti dans la brousse aussi, en traversant des villages, abandonnés ou non. La violence qui bourdonne dans l’air.

Hope se demanda s’il existait un pays au monde où il n’y avait pas la guerre. Le téléphone sonna.

 

–       Hope, on se bouge, c’est l’heure.

DSS leur avait loué une voiture sensément discrète pour la surveillance. Ils avaient dû virer les autocollants et les PLV publicitaires avant de pouvoir s’en servir. Hope s’était même arrangé pour lui donner une couleur locale, poussière et flancs cabossés, et tant pis pour la garantie. Ils suivirent les indications du GPS. Le signal semblait venir d’une maison grise, fermée par un mur d’enceinte coiffé de tessons de bouteilles. Comme chez lui à Kampala, comme en Irak, et tous les endroits où les flics étaient plus dangereux que les voleurs. Il en avait même développé une théorie, suite à un voyage en Europe, là où l’état s’absentait, les tessons apparaissaient. Ils notèrent également la présence de deux caméras panoramiques, l’une au dehors, l’autre de l’autre côté de la grille. La rue était déserte. Pas une fenêtre allumée, pas un bruit, à part ceux au loin de la ville, Hope n’aimait pas ça, mais il ne dit rien, il savait que Mornier n’écouterait pas. Il n’écoutait jamais, ou presque, pour lui il était tout juste un boy, et les deux autres des porteurs. Les français, les anglais, ils étaient tous pareils, l’histoire est écrite par les vainqueurs… Il le laissa observer, prendre des notes, se disant qu’on devait sûrement très bien le voir grâce à la panoramique, même de nuit, même à distance, parce que ceux qui s’étaient installés ici étaient probablement bien mieux équipés qu’eux, et plus organisés aussi. Et pour le coup, il fut bien heureux d’être noir. Ils restèrent là une demi-heure, histoire de voir s’il y avait du mouvement autour de cette maison. A Bagdad, à Sadr City, faire ce genre de chose c’était l’exacte bonne manière pour s’attirer tout un tas d’ennuis. Mais comme le danger était visible et permanent, peut-être que ça conditionnait certains réflexes. Hope savait que c’était faux. Il savait d’expérience, et pour son malheur, qu’un guerrier a un mal fou à se débarrasser de son habitude du danger, que la mort et la violence lui manquent, et que la paix est pour lui une forme d’obscénité déplacée. D’ailleurs il sentait cette tension en lui et observait le décor comme une proie cherche les crocs. Mais il ne la sentait certainement pas chez l’ancien gendarme. Et pour cause, en Irak s’il était bien armé comme les autres, il ne s’était jamais contenté d’autre chose que de commander depuis sa chambre, et faire le beau à oreillette quand le client débarquait à l’hôtel. Il n’avait probablement jamais tiré un coup de feu de sa vie en dehors des périodes de manœuvres, et certainement ni jamais tué, ou blessé quelqu’un, même s’il avait été à Bangui, et au Tchad, un gendarme de caserne avec un beau CV.  Hope l’enviait.

–       Hope ! Va nous chercher des pizzas, on a la dalle !

Mornier avait appelé le bureau américain, transmit les informations, l’affaire était dans le sac, il était content de repartir. Trois jours à Juarez, c’était comme trois jours dans une grande ville américaine mais en beaucoup plus pourris. Mornier n’aimait ni l’Amérique, ni ses villes, ni ses citoyens, il travaillait avec eux uniquement parce qu’ils payaient lourd pour des boulots qu’on aurait pu confier à des gamins. En Irak par exemple, quasiment aucune de ses très nombreuses compétences n’avaient été utilisés. Il avait été entrainé à la protection des grandes personnalités, il n’avait eu à faire qu’à des cadres moyens d’entreprises pas moins moyennes. Il était breveté commando, mais rien d’autre que des missions de protection de convois où on pouvait très bien se passer de lui. Il parlait parfaitement anglais et un peu d’arabe, mais on avait insisté pour leur fournir un traducteur, un imbécile qui plus est.

Hope avait obéi, il était allé à la réception, avait demandé où on pouvait trouver des pizzas, mais comme la femme ne comprenait pas son anglais ou l’anglais tout court, il sortit et s’était égaré dans le quartier sans la moindre idée de la direction à prendre. Au bout d’un quart d’heure, harassé par la chaleur il avait arrêté un passant et lui avait demandé :

–       Pizza ?

Le type lui avait fait un vague signe empressé vers le bout de la rue, et finalement il avait trouvé un Pizza Hutt faisant la pute au coin d’une rue, dans son habit tout rutilant de mauvais goût plastique. Il entendait déjà Mornier râler sur la qualité des pizzas américaines, mais il s’en fichait. Ce barnum jaune, noir et rouge, l’attirait. C’était fascinant, la taille, la disproportion, la propreté pharmaceutique, le régal d’images spectaculaires comme si les pizzas vous donnaient des pouvoirs spéciaux et pas quelques kilos de plus. Tout ça au milieu d’une ville desséchée, plombée, vrombissant la violence. C’était le rêve américain, sa promesse d’être un havre perpétuel, perpétuellement répété, partout, sous toutes les formes, du marketing. Mais pour Hope c’était plus, comme un symbole, son premier pas vers la liberté, et la paix. Alors au lieu de revenir avec les pizzas, comme un bon boy, il mangea d’abord sur place, seul, ou plutôt en compagnie d’autres gens seuls, la plupart, comme lui, les yeux rivés sur un écran où un autre. Au mur, ou sur leur table, entre leurs mains, picorant du doigt des données informatiques sur un bloc de verre. Une autre curiosité pour Hope. A Kampala ce genre d’engins c’était pour les riches et dans les films, ici, en occident, ils en avaient tous. Et tous, absolument tous, passaient des heures à le tripoter. Seul ou en groupe, qu’ils soient amis, connaissances ou pas, ils ne parlaient plus, n’écoutaient plus, ne lisaient même pas si ça se trouve, ils digitalisaient. A la télévision il y avait un match de base-ball.

Immédiatement, quand il rentra, il sentit que quelque chose n’allait pas. Il avait à peine approché le motel que ce truc spécial en lui, ce truc qu’on apprenait quand on avait souvent été proie et prédateur, se déclencha. Et il n’aurait su dire quoi sur l’instant. Mais instinctivement il posa les boîtes de pizza et attendit en retrait que quelque chose lui explique. Il savait que parfois il se trompait. Il savait que parfois c’était juste sa vieille peur qui réclamait un peu d’action. C’était pour ça qu’il n’avait jamais cherché à se marier, à avoir une vie de famille, c’était trop de risque.

Finalement il les vit. Deux types, jeunes, l’air de rien, dans une voiture. Quelque chose qui se dégageait d’eux, même l’air de rien, même ni spécialement baraqués, ni particulièrement menaçants. Et pourtant la menace était là. Ils attendaient, ils avaient l’habitude, ils étaient prêts. Hope s’empara lentement de son téléphone et composa le numéro de Mornier. Pas de réponse. Il insista, tomba sur le répondeur et ne laissa pas de message. Bien… il essaya le numéro d’un de ses collègues, toujours pas de réponse. Et soudain ça lui sauta au visage. Et soudain sa vieille peur l’avala tout cru.

Il n’était plus lui-même, Hope, le petit gars de Kampala, ou le caporal Sans Pitié de la NRA, il était une chèvre qui essayait de filer à l’anglaise devant un troupeau de lions. Il tremblait, incapable de se maîtriser, et se mit à reculer, tout en se maudissant parce qu’il savait intiment que cette vieille terreur là attirait systématiquement les prédateurs, comme le nord magnétique, comme une odeur. Il recula, jusqu’à ce que la voiture disparaisse de sa vue, crut apercevoir un des gars tourner la tête puis il courut. De toutes ses forces.

Le capitaine Carmichael s’était trouvé absolument génial quand il avait eu l’idée de l’opération Fantôme, il se trouva également génial quand il imagina une armée de mercenaires pucés, voire pourquoi pas, téléchargeables. Et il se faisait déjà fort de trouver des financiers pour soutenir ce nouveau projet. Mais en attendant, et précisément à cause de ce défaut, les quatre contractants de Blackwater, ou plus exactement de DSS avaient disparu. Pas de nouvelle aucune depuis une semaine. Soit DSS était une entreprise africaine à ce qu’il avait cru comprendre, et tout le monde s’en foutait un peu. Mais il y avait paraît-il un français dans le lot, et ces salopards de français ne se prenaient pas pour la moitié du nombril du monde. Le directeur n’était pourtant pas complètement contrarié. Avant de disparaître, le français avait transmis et faxé des informations précises, il autorisa donc le capitaine à produire un faux document, stipulant que Rita Lopez travaillait pour le gouvernement des Etats-Unis, ce qui théoriquement donnait de facto droit aux mêmes Etats-Unis d’enquêter sur place au sujet de sa disparition. Quarante-sept heures après la disparition des contractants, la fanfare de la DEA débarquait à Juarez. A la cinquantième heure, les unités spéciales de la police mexicaine étaient conviées à la suivre à la villa indiquée. Il n’y eu aucune fusillade. La maison avait été simplement vidée, les caméras retirées, les seuls traces de présence qu’ils découvrirent c’était quelques résidus de cocaïne et une bouteille de vodka cassée, la Vida Loca, comme ils disaient. Ils n’avaient même pas pris la peine de déplacer les cadavres. Une centaine.

Il fallut quelques mois pour les identifier tous. Nombreux étaient dans un tel état, décomposition ou supplice, que même un génie n’aurait pu les remasquer. Mais cela n’avait plus beaucoup d’importance. Pas mal d’argent dépensé à graisser des pattes, un échantillon de femmes à travailler avant de trouver le machin électronique et confirmer l’information. Toutes les bonnes femmes de l’usine de chaussures étaient pucées. Difficile de savoir exactement combien d’autres usines américaine avaient fait la même chose avec leurs filles, .Alors on avait interdit d’embaucher les ouvrières des gringos. Et tué toutes les autres, dont Rita Lopez et sa fille Maria Consuela. Tous les bras pucés furent soigneusement découpés. 300 bras emballés, congelés et expédiés à l’adresse personnelle du capitaine Carmichael.

Le capitaine Carmichael se fit muter en Europe.

Hope ? Eh bien comme son nom l’indique…

La légende aztèque prétend que c’est en voyant un aigle sur un cactus, selon les prédictions du prêtre, que le roi de Culhuacan décida de s’installer sur le lac Texoco. Qu’il fonda sa capitale, auquel il donna le nom de Tenochitlan, et ceci explique accessoirement l’aigle qui flotte sur le drapeau mexicain. Comme disent les guides touristiques, le Mexique est une terre de contraste, Mexico, feu Tenochitlan, se trouvait donc dans une cuvette, à deux mille mètres d’altitude, les pieds à la fois sur une zone marécageuse et sismique, le tout encerclé d’une alliance de gaz noir comme la suie. Mais passé cette frontière nocturne, on découvrait un paysage autrichien fait de collines et de sapins bleus à l’infini, qui disparaissait peu à peu dans la chaleur blanche du sud-ouest. Avant de se transformer à nouveau, touffus et verdoyants, dans la région de Xochimilco, plein de couleurs comme les aimaient tant les guides touristiques, jusqu’au lac de Tsehuilo. Où se trouvait justement, une attraction touristique. Pour amateur de frisson. On l’appelait la Isla de las Munecas, l’Ile aux Poupées. Il y avait là des centaines de poupées accrochées, pendues à des bouts de fils de fer, les yeux vidés, borgnes, clos, fixant le vide. Des têtes de poupées, des bras, des poupées bleuies par la pourriture ou à demi brûlées, noires, fondues. Des poupées tailladées, ficelées par des nœuds compliqués à des ponts plein d’autres poupées décapitées ou démembrées. Des poupées pourries, abandonnées, retrouvées, collectionnées, pleines de terre, en l’état dans un étrange dédale de film d’horreur. L’île était habitée par un ermite qu’on ne voyait presque jamais, et les touristes étaient friands de ses rares apparitions. Un petit homme qui marchait avec les bras bien le long du corps. Un jour, sans qu’on sache trop pourquoi, il avait décidé de quitter sa famille, et s’installer ici. Il y avait fait la connaissance du fantôme d’une petite fille, et pour ne pas qu’elle soit seule et triste, il lui avait ramené ces poupées trouvées. C’était l’histoire qu’il avait raconté aux journalistes venus le déranger dans sa solitude. Par ici on le connaissait sous le nom de Don José, sa famille disait qu’il était un peu fou. Une nuit il s’était réveillé les mains autour du cou de sa femme. En plein cauchemar il avait manqué de la tuer. Alors il était parti. Parti le plus loin possible de la Vida Loca. Il faisait moins de cauchemar quand il était ici, ces poupées c’était comme une thérapie en quelque sorte, une forme d’art peut-être. Et comme tout le monde le croyait fou, personne ne faisait vraiment attention à ses allées venues. Ils voyageaient beaucoup pour un ermite. En première classe évidemment, la Vida Loca c’était aussi ça. Ailleurs, dans une autre vie, un autre monde, loin des horreurs touristiques, on l’appelait El Novio, le Fiancé. Parce que quand il parlait aux filles, juste avant de leur montrer ses outils de travail, il lui disait : « ne t’inquiète pas, je vais te présenter à ma famille. »

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Contractor, les prolos de la guerre

« La guerre n’est pas instituée par l’homme, pas plus que l’instinct sexuel ; elle est loi de nature, c’est pourquoi nous ne pourrons jamais nous soustraire à son empire. Nous ne saurions la nier, sous peine d’être engloutis par elle. » Ernest Jünger.

« Mercenaries never die they only go to hell to regroup » Anonyme.

La guerre se privatise. Du conflit syrien en passant par des organisations militaires comme Daech ou paramilitaire comme Academi ex Blackwater, à l’invasion de l’Iraq, où le personnel des contractants fut le second contingent derrière la Coalition, le marché des SMP, ou société militaire privée, a littéralement explosé ces trente dernières années. Dégageant en 2006 un chiffre d’affaire global de 100 milliards de dollars et six ans plus tard de 430 milliards de dollars…. Analyse d’un phénomène.

De Bob Denard à Blackwater, de l’aventure à la normalisation.
Les Suisses et les amateurs de Flaubert ne me contrediront pas, l’usage de mercenaires remonte à l’antiquité. En fait, on peut dire que le métier de mercenaire à ceci de commun avec celui de la prostitution qu’il est aussi vieux que l’humanité. La force de l’armée romaine reposait en partie sur sa capacité à intégrer des forces étrangères dans ses rangs, et la Légion Étrangère, concept si unique et si exceptionnel que l’on créa les Marines faute de pouvoir se la payer, repose en soi sur le même modèle militaire que celui de Rome. Ainsi au terme de la Seconde Guerre mondiale, on se mit à parler intensément allemand dans la légion, et les ennemis d’hier, ancien SS et ex FFI, de se retrouver côte à côte dans la cuvette de Den Bien Phu. Avec ce risque corolaire à l’usage d’auxiliaire : la trahison, le retournement de veste. Et quelques-uns de ces mêmes anciens de la Wehrmacht ou de la SS de passer du côté des Vietnamiens moins au nom du communisme que du nationalisme. Mais bien entendu en soit un mercenaire est un fusil à louer, il ne se normalise au contact d’aucune armée en particulier, et se soumet aux ordres que dans la mesure de ses intérêts. Un légionnaire n’est donc pas réellement un mercenaire et jusqu’ici, pour se le figurer, on avait le choix entre le cinéma ou des personnages hauts en couleur comme Bob Denard. L’archétype même de ce qu’on surnomme avec un certain mépris mêlé de fascination « les chiens de guerre ».

Après un passage dans l’armée qui le fera passer de matelot mécanicien à fusiller marin et au grade de quartier-maître, le légendaire mercenaire français va littéralement s’épanouir en Afrique avec tous les conflits post coloniaux qui vont émailler le continent, et hélas continue de l’émailler. Sa vie, son œuvre est typique de ces légendes guerrières, entre coups tordus, séjours en prison, amateurisme, moment de gloire et fin sans reconnaissance, ni fortune. David Smiley, ancien opérationnel du MI6 les ayant employés, disait de lui, de Roger Faulques, autre légende du métier, et des mercenaires belges qu’ils oscillaient entre deux théâtres d’opérations : le Congo et l’Yémen. Le premier pour l’alcool et les femmes, mais où ils n’étaient jamais payés et le second où ils demeuraient sobres et célibataires, mais gagnaient leur vie. Mode de vie et figure emblématique aujourd’hui disparus, et même récusés par l’ensemble de ces professionnels pour qui un Denard fait figure d’irresponsable et de déplorable amateur. D’ailleurs, le terme même de mercenaires est rejeté au profit du normatif « contractant » moins imagé, avec le commerce ce que l’on gagne en confusion, on le perd en poésie. Car il s’agit non seulement aujourd’hui d’un très gros business donc, mais également d’un business qui se spécialise.

De l’encadrement et de l’entraînement des forces de sécurité, en passant par la sécurisation de site sensible, la protection du transport maritime ou le sauvetage, parfois, de région ou de pays tout entier, non seulement les rôles qu’ils endossent sont multiples, mais leurs rangs se professionnalisent sans faire appel aux seuls anciens des unités d’élite. Avec des grilles salariales pour le moins contrastées. Car même dans ce monde, il existe un sous-prolétariat, qui bien que n’étant pas nécessairement sous-qualifié, comme les Gurkhas (commandos népalais de l’armée britannique, légendaires pour leur férocité au combat), reste limité par les bornes d’un néo-colonialisme d’usage courant dans la hiérarchie militaire comme dans la logique libéral. Ainsi si tel soldat de fortune touchait péniblement 300 dollars par mois en ex-Yougoslavie, le contractant d’aujourd’hui en touche en moyenne trois mille par semaines, du moins si on est blanc et chanceux. L’ougandais ou le népalais chargé de l’encadrement du personnel local ou de la sécurisation sous menace caractérisée, c’est toujours entre 1000 et 500 euros par mois. Pour autant, professionnalisation ou pas, la vie souvent courte de ces hommes, et plus rarement de ces femmes, est très loin de la sinécure. Disons-le, pour nombre des états et des entreprises qui les emploient, ils ne sont pour l’essentiel que de la viande à canon, du sacrifiable. Si les chiffres officiels parlent de 3487 tués côté Coalition en Afghanistan, ils doubleraient en ce qui concerne le personnel militaire privé. Et j’écris ça au conditionnel, car en fait on n’en sait rien avec certitude. Un soldat qui rentre dans une boite au pays, c’est drapeau, flonflon et super décoration pour l’arbre de Noël posthume. Un employé, tout le monde s’en fout. À nouveau, comme partout, la loi libérale a raison sur les hommes.

Privatisation de la guerre et Res Publica
Cette évolution du marché de la guerre privée a notamment été marquée par la fin de l’ère soviétique et du régime d’Apartheid. Le désengagement auprès des pays satellites et les coupes sombres dans les budgets militaires, a non seulement mis au chômage pas mal d’anciens soldats, mais surtout a crée un appel d’air tel que durant les années 1990 l’Afrique dans son ensemble va être en quelque sorte la proie des flammes. Et dans cette logique un trafiquant d’arme notoire comme Viktor Bout, aujourd’hui en prison, d’y faire fortune, notamment avec la guerre civile en Sierra Léone. Qui plus est, rapidement, et notamment sous l’influence d’une croissance à deux chiffres, les salaires du privé vont devenir bien plus attrayants que les pauvres soldes proposées au personnel des armées régulières. Mais c’est Ben Laden qui va réellement donner son impulsion au marché. D’une par en créant lui-même une sorte d’armée privée du terrorisme international, où le djihadiste passera des montagnes afghanes à celle de l’Algérie du FIS, de la Bosnie ou de la Tchétchénie. Mais surtout avec la formidable impulsion offerte par le 11 septembre. Et son corolaire idéologique de la Guerre contre le Terrorisme qui a permis notablement aux néo conservateurs d’imposer une militarisation globale. Ainsi si la présence des contractants en 91 en Iraq était d’un pour cent soldats, lors de la seconde invasion il passera à un pour dix…

En France, où le mercenariat est punissable depuis 2003, notamment à cause de l’aventure comorienne de Denard, avec une croissance moyenne de 4,5 % par an depuis 2000 le marché de la sécurité (au sens général) se porte comme un charme. Et ce, alors que les statuts juridiques des SMP françaises sont dans le flou depuis la loi de 83 et que leur développement n’est en rien comparable à celui des sociétés anglo-saxonnes. Car n’oublions pas que notre état régalien est allergique à l’idée que l’usage de la force échappe à son seul contrôle. Les SMP française comme GEOS auront quand même dégagé un chiffre d’affaires de 73 millions d’euros en 2010. Tout en étant soutenu dans leurs efforts par le Secrétariat Général pour la Défense National et la Sécurité. En 2004, le gouvernement français a bien offert un contrat au privé pour de l’encadrement et de la formation, mais rien de comparable à ce qui se fait chez les Anglais ou les américains. Car nos contractants locaux sont face à deux problèmes majeurs : la frilosité de l’état à externaliser sa défense donc, et l’avancée économique énorme des SMP anglo-saxonne qui en sont déjà à la capitalisation en bourse. De fait ni les moyens, ni les missions, ni les services proposés ne peuvent rentrer librement en concurrence avec les acteurs majeurs de cette industrie que sont les Etats-Unis, Israël, l’Afrique du Sud ou le Royaume-Uni. Les SMP à la française notamment plus modeste, ne proposeront pas d’activité de soutien (transport, génie civil, maintenance) seront essentiellement exclue du domaine opérationnel et se concentreront sur la protection des biens et des personnes, la formation et l’encadrement de personnel et l’intelligence économique. En se reposant essentiellement sur trois pôles de compétences. La « GIGN connection » avec par exemple certain membre du commando qui avait libéré le vol d’Air France en 94, aujourd’hui reversés dans l’intelligence économique. L’industrie de la sécurité dans laquelle se sont reconvertis pas mal de démobilisés des années 90, et la filière ou plutôt la mouvance néofasciste. N’oublions pas, que sous le coup de peinture de Philippot (Marine c’est seulement la vitrine, la tête c’est lui) c’est aussi ça le Front National avec notamment son service d’ordre le DPS (Département Protection Sécurité) qui non contant d’avoir été la cible d’une enquête parlementaire sur sa qualité éventuelle de milice privée, entretient de nombreux liens avec de petites boite sécurité en Afrique et quelques anciens militaires aujourd’hui reconverti dans les SMP, comme le rapporte Philippe Chapleau dans la revue Culture et Conflit. La même filière néofasciste qui combat aujourd’hui au côté des Russes en Ukraine.

Conséquence de cet ostracisme jacobin, la France doit maintenir un contingent d’environs 5 000 hommes sur le continent africain pour environs un demi-milliard d’euros. Et si l’opération Serval a été un succès, l’intervention en Centre Afrique sera une catastrophe dont nos médias se sont bien gardé de poser un regard autrement que pour mettre en lumière le comportement de certain militaire (notamment pour viol). Mais il est vrai que de parler des scènes de cannibalisme auxquelles ont assisté nos soldats impuissants et sans moyen c’est beaucoup trop connoté auprès des bonnes consciences. Comme on évitera avec soin d’entamer le sujet sur l’état lamentable du matériel. Au point où la France va désormais s’équiper en arme légère auprès de nos voisins allemands, le Famas étant appelé à être remplacé par le HK416. Ou en Afghanistan où nos troupes devaient parfois annuler des opérations de reconnaissance parce que notre drone national ne prend pas son envol en cas…. de vent contraire. Un état des lieux en forme de rigolade que me faisait déjà une relation lors de la première guerre du Golf. Tandis que l’armée américaine dépensait des centaines de millions d’euros pour s’assurer que les glaces et les pizzas des GI arrivent à bonne température au milieu du désert, l’armée française, victime des ambitions électorales des petits pantalons qui nous gouvernent, se débrouillait avec quelques rations et le bricolage maison. Or je ne sais pas si vous avez déjà démonté et nettoyé un Famas en pleine nuit avec le matériel pourri fourni par l‘armée, mais comme jeu de piste il y a plus fun, d’autant si au même moment, on vous tire dessus.

Irish Road
Du Golf de Guinée en passant par celui d’Aden. De la Nouvelle-Orléans après l’ouragan Katherina à la Mer de Chine ou aux sites d’exploitation d’Areva en Afrique, les contractants sont partout. A bord des super tankers contre les pirates somaliens ou nigérians, sur les sites cogéré par le Pentagone, ou occupés à surveiller la frontière entre le Mexique et les USA. Au reste, les compagnies civiles ont bien compris l’intérêt et le bénéfice à tirer de ces armées privées. On pourrait ici citer KBR (génie civil) Cubic ou Kroll (formation) ou ITT (communication) qui ont toutes pris des parts sur ce marché. Mais on peut également citer les fusions entre SMP comme Dyn Corp (une des plus anciennes SMP américaine encore en activité) par CSC ou Armorgroup, émanation de ArmorHolding après le rachat de DSL, SMP anglaise. Pour des résultats qui semblent bien contrastés. Si les spécialistes de l’ex Blackwater ont notamment été montrés du doigt à plusieurs reprises en Iraq et en Afghanistan avec leurs méthodes de cowboy surarmés. Si Executive Outcome a également été violemment condamné pour son intervention en 95 au Sierra Léone, la réalité du terrain est moins tranchée. La cause de l’incident qui a valu la mort à une équipe de Blackwater à Falloudja ? La direction de Blackwater elle-même. Qui n’hésita pas à envoyer ces hommes en plein fief insurgé sans GPS ni carte d’état-major. Résultat, ils se sont perdus et sont tombés sur un nid de frelons. Les Sud-africains d’Executive Outcom perçus à l’époque comme de sales racistes voulant en découdre avec les pauvres noirs du Sierra Léone, ont non seulement été appelé par le gouvernement local, mais on mit purement et simplement fin à cette guerre. Ils y ont mit fin, et permit le processus de paix, je précise, avec un total de 150 hommes… Contre 15 000… . Oui, la réalité de ces hommes que l’on se figure toujours comme des assassins surarmés, sans foi ni loi, tout juste bons à prendre l’argent et à tuer est bien différentes de nos projections et fantasmes. Projection contre l’affreux impérialisme, d’où qu’il soit, et fantasme de super tueur tip top, mais sans pitié. Car si les GI surnommaient les mercenaires de Blackwater et autre Dyn Corp, Caviar Company, dans les faits, le caviar est un peu rance, qu’on en juge. Des équipes envoyées au feu sans matériel adéquat et devant se payer eux même leurs armes et moyens de protection. Compter 150.000 euros pour un 4×4 blindé, les contractants préféreront s’équiper en blindage de fortune, plaques d’acier soudées à l’arrière, rouler à toute blinde et faire feu sur tous ceux qui ont le malheur de leur couper la route. Avec bien entendu une chance sur deux qu’il s’agisse de malheureux innocents au lieu d’un kamikaze. Si assurer la sécurité d’un parking en zone à risque peut s’arranger avec un AK47 (400 dollars neuf en Iraq) et une caisse de munitions sorties d’un stock russe (ajouter deux cent dollars) les choses se corsent dès lors qu’il s’agit de protéger un convoi. Gilet pare-balles, plus un jeu de chargeurs en extra qui obligera à porter également un gilet de combat, plus un pistolet d’appoint avec un holster adapté, une arme secondaire, un téléphone cellulaire, un GPS pour éviter de se perdre et des lunettes de vision nocturne si vous voyagez de nuit et un Camel Pack si c’est de jour. Rapidement le contractant à tôt-fait de se transformer en robocop en y craquant une partie de sa paye. Mais à raison de 25 morts par jour certain mois en Iraq, il y a des nécessités sur lesquelles personne ne peut faire l’impasse. Du moins théoriquement. Car logique de rentabilité oblige, si les anciens membres des unités d’élites sont naturellement recherchés, pour certaines tâches, on se rabattra sur, par exemple, les ex enfants-soldats d’Afrique et d’ailleurs pour le gros, le tout-venant. Avec salaire minable à la clef, moyen de transport non protégé, arme de seconde main, et assurance qui refusera de couvrir telle opération qui aurait permis d’ôter une balle ayant rendu tétraplégique sa victime. Et bien entendu, tout ça dans cette belle logique de restriction de coût qui voudra qu’on licencie untel à mille dollars par mois parce que tel autre sans grade acceptera de n’être payé que cinq cent. Une démarche qui bien sûr ne s’arrêtera pas là puisqu’avec une petite formation, payante, on enverra sans remords un simple agent de sécurité s’occuper de protéger un convoi sensible ou un chauffeur routier non formé mais armé à conduire un même convoi. Comme dit un de ces messieurs dans l’excellent documentaire The Shadow Company, en Iraq, si vous aviez une arme sous la main, il y avait de l’argent à se faire pour n’importe qui. La saine et libre concurrence jusqu’à l’abattoir, une certaine idée du fair-play.

« Vive la mort, vive la guerre, vive le sacré mercenaire »
C’est avec ces mots que Jean-François Stévenin trinque dans le sympathique Chiens de Guerre, et qui à mon avis traduit assez bien une certaine mentalité pour partie de ces hommes. Prêts à risquer leur vie, leur intégrité physique contre l’assurance d’une existence de danger et d’un bon salaire. Mais au fond, je crois que ce n’est qu’une idée romantique, peut-être bien réelle au temps des « affreux » et autre gueules cassées des guerres post coloniales, mais aujourd’hui disparue sous l’effet de la privatisation. Car pour la plus part qui sont-ils ? Des retraités sans autres compétences que militaire, des fins de carrière pour qui c’est un moyen de s’assurer des revenus substantiels, des enrôlés de force déclassés et sans moyens, victimes eux même de la guerre, des hommes mal payés dans des armées qui se dépouillent peu à peu au profit de la voracité marchande. Ou, car on n’y échappe pas, bidule gavé de film de Rambo et qui croit que le port d’un arsenal lui autorise de se prendre pour un surhomme. Car certes, le domaine se professionnalise, mais on l’a vu, ce n’est pas d’avoir une conscience ou des scrupules qui caractérisent immédiatement le libéralisme. Débarrassé de la nécessité de paraitre face à un communisme progressiste et dogmatique, à la fois tyran et socialement innovant, le capitalisme moderne poussent désormais les états à se détricoter de tout ce qui faisait leur spécificité, mais également de tout ce qui protégeait les citoyens de la sauvagerie des marchands. Retraite, Droit du travail, santé, éducation, et aujourd’hui l’un des derniers remparts de l’état constitué, la défense. Tâche notamment simplifiée par des animaux politiques sans envergures, ambitieux comme des termites. Et, dans le cas qui nous occupe, selon un cercle vicieux qui veut que plus on réduira les effectifs, plus la nécessité d’employer des auxiliaires se fera ressentir.

L’idée du gouvernement Sarkozy de vouloir recentrer la compétence de nos forces sur les unités du COS (Commandement des Opérations Spéciales, équivalent du Joint Operation Special Command américain) à savoir sur des régiments comme le 13ème RDP ou le 1er REI était bonne et logique. Pour une fois qu’il en a eu une… Non seulement nos unités d’élites sont largement réputées à travers le monde quand elles ne sont pas simplement uniques dans leur fonction –comme le 13ème Régiment Dragon Parachutiste précisément – mais considérant la volatilité de notre sécurité tant extérieure qu’intérieur, disposer de spécialistes au lieu de généralistes est plus une nécessité qu’une option. Reste que l’état français a beau se cacher derrière sa posture jacobine quand ça l’arrange, à vouloir tout enrégimenté, réglementé, punir, taxer au nom de la sacro-sainte et indivisible petite cagnotte, il va bien falloir à un moment lâcher la bride. Ne serait-ce que pour ne pas se retrouver à devoir protéger nos rues et/ou nos intérêts dans le monde avec une cohorte estampillé d’une compagnie privée américaine ou russe. Qu’à ce compte-là des rachats entre méga holdings et des accords commerciaux transcontinentaux, on pourrait bien un jour se retrouver avec le 108ème Bataillon Parachutiste de chez CocaPepsi, il serait tant de choisir. Soit d’inventer un autre modèle économique, et vu les flèches qui nous gouvernent c’est pas gagné, soit d’arrêter de se réclamer d’une époque révolue et jouer le jeu pour de vrai de ce capital qui charme uniformément nos médiocres.

Quant à moi, je salue ces messieurs (et dames) d’où qu’ils viennent. Risquer sa vie pour une société marchande qui ne les considère même pas, ou les causes des autres, même si c’est parce qu’on est un inadapté, je trouverais ça toujours plus noble que rester sur son cul à commenter l’actualité en expliquant au monde tout ce qu’il fait de travers, ou à compter ses primes de fin d’années tout en envoyant des gens se faire tuer.

Pour en savoir plus :

Vive la France ! 4

– Bon, on sait où ils sont remarque maintenant. Je vais les faire surveiller.

– Et le capitaine ? je demande.

– Tu veux vraiment qu’il nous pique l’affaire ?

– Non.

– Alors on lui dira quand il sera temps.

Là il me plaît le Toussain. On remonte en bagnole il me dit de regarder dans la boîte à gant. Il y a un flingue avec deux chargeurs.

– Il est pas marqué, il m’explique. On l’a eu dans une saisie, je l’avais gardé au cas où.

Ouais, il me plaît vraiment beaucoup.

– Un Beretta 92, ça faisait longtemps que je n’en avais pas vu un. Merci.

– Je t’en prie. Je te rappelle que je te dois la vie.

– Ah recommence pas avec ça, je nous ai sauvé tous les deux.

– On repart, je suis sûr qu’ils ne seront plus là dans une heure. Je lui dis.

– Fais mine qu’on se casse et pose moi quelque part.

– Qu’est-ce que tu vas faire ?

– C’est des pros faut les traiter comme tel.

– Pas de fusillade hein ?

– Promis, sauf s’ils me tirent dessus bien sûr.

– Mouais… On devrait plutôt faire venir du renfort.

– Le temps qu’ils arrivent ils seront partis.

– Comme tu veux.

Il me dépose un peu plus loin, je reviens sur mes pas en lousdé. Comme prévu ils sont déjà en train de foutre le camp. J’irais bien les titiller mais j’ai promis de pas foutre le bordel. Je les observe depuis l’autre côté de la route, allongé dans un fourré, ils montent à bord d’un van Mercedes noir, je relève la plaque, il y a deux autres costauds, un chauve et un tatoué en plus de ceux qu’on a vu. Je téléphone discrètement à Toussain, je l’informe, ils s’arrachent, je lui donne le signalement de la bagnole, il va lancer une recherche. Mais impossible de se lancer dans une filature, on se ferait griller en deux minutes avec ceux-là. Faut un truc au poil tip top, comme on en prépare avec mes potes de la BRI. Putain je me sens plus impuissant qu’une bite sans couille et j’aime pas plus que ça que la gueule de bois que j’ai dans les veines et cette putain de bouche sèche à cause de l’ecsta que j’ai avalée la veille. Bordel faut vraiment être le roi des cons pour se défoncer comme ça alors qu’on tient son principal suspect ! Quand ils sont partis je retourne dans la boîte voir s’ils n’auraient pas oublié un truc, mais apparemment pas. Ils ont tout bien nettoyé, des pros donc. Pourquoi ils étaient là ? Uniquement pour trouver la stripteaseuse, passer des annonces, distribuer des cartes et la coincer, tout ça en espérant qu’elle leur donne un mec qui m’a trouvé sans que je sache comment. Je ne lui ai même pas demandé, con que je suis. Et maintenant je me dis, on les a perdus jusqu’à ce que moi ou eux on mette la main sur Amok. Je rentre en métro, en chemin je m’arrête pour prendre du fric et me payer un verre histoire de calmer ma gueule de bois et ma soif. Faut que je trouve de la coke aussi, je vais pas rester comme ça avec le nez vide. A Panam j’aurais pas de mal pour en trouver, mais ici je connais personne. Je vais devoir faire un peu de dépouille, ça tombe bien j’aime ça. En revenant à la préf j’apprends que la virée à Venissieux n’a rien donné. Sans déconner !? Ils nous prennent vraiment pour des brèles, quatre piges qu’on le cherche, il nous trouve comme il veut et ils espéraient lui tomber dessus ? Ce capitaine est vraiment la reine des pommes. En attendant j’ai de la paperasse à rattraper pour la fusillade à Feyzin, alors je m’y colle avec ma gueule de bois, c’est pas fin. Au bout d’une demi heure je tiens plus, j’ai trop de clowns avariés dans le crâne il me faut un autre verre. Alors je descends et je vais me chercher ça dans le rade voisin. Quand je reviens Toussain est en train de causer avec un poulet en uniforme qui est lui-même avec une paire d‘autres uniformes de chaque côté d’un petit mec que je ne reconnais pas mais qui lui a l’air de me connaître. Il me regarde bouche bée et puis il dit aux autres :

– C’est lui ! C’est lui et son copain qui ont foutu le bordel chez moi !

Qui c’est ce connard ? De quoi il parle ? J’ai trop la gueule de bois pour percuter. J’interroge le flic en uniforme.

– C’est qui ? Il a fait quoi ?

– Vous le connaissez ?

– Non.

– Menteur ! beugle le mec.

– Usage d’une arme de 6ème catégorie et trouble à l’ordre public. Vous êtes sûr de ne l’avoir jamais vu, ça s’est passé hier soir sur les quais.

Soudain ça me revient, la discothèque… putain :

– Non vraiment pas.

– Menteur ! Menteur ! Même qu’ils étaient deux !

Je fais mine de l’ignorer mais je vois bien que Toussain me regarde de travers. Les flics emmène le gars qui continue de beugler que je suis un menteur et qu’il faut m’arrêter.

– C’est quoi cette histoire de copain ?

– Je ne sais pas ce qu’il raconte je te jure !

– Le brigadier me disait qu’hier il y a eu plusieurs bagarres à Saint Jean, j’espère que c’est pas toi et ton pote Amok… tu me ferais pas ça hein Francis ?

Voilà maintenant que je me sens coupable.

– Mais non, je te jure !

Mais c’est visible qu’il me croit pas, il est flic après tout, on a l’habitude que les gens nous mentent.

– Francis…. Pas toi….

– Quoi pas moi !? Je te dis que j’ai jamais vu ce mec ! Tu crois pas tes propres collègues ?

Il me regarde à la fois dubitatif et déçu.  Ce con me prend pour un saint et je lui ai déjà dit que j’en étais pas un, il ne veut pas écouter ! Il n’insiste pas et remonte dans les bureaux. Putain je l’ai échappé belle.

Le van Mercedes de Splopiti et ses cousins a été loué par une société privée dont le siège sociale est établi, devine où, à la Barbade. Bref un prête-nom qui nous mènera nulle part. Ils sont dans la nature et cette fois on ne sait pas où, et moi j’ai perdu Amok. Bref on n’a rien à se mettre sous la dent et Beauvalais veut qu’on se mette avec eux sur la piste du Charcutier. Ce qui est une perte de temps on le sait bien. D’ailleurs ni moi ni Toussain n’avons mentionné notre rencontre parce que le capitaine ne comprendrait pas qu’on n’ait pas essayé de l’arrêter. Mais en attendant nous voilà à devoir vérifier toutes les pistes foireuses que nous autres à la BRI on a déjà exploré. Beauvalais en est certain, puisqu’on a tué son petit frère, il est dans la région, là-dessus il n’a pas tort, mais toute les pistes en ce qui le concerne sont froides, mortes, même ses hommes au capitaine ne savent pas par où commencer. Alors on fait les fonds de tiroir comme qui dirait, on secoue tout le prunier des indics, et nous ? Moi, Toussain et ses adjoints on se tape le boulot de paperasse parce que ce connard de capitaine m’a dans le nez depuis la fusillade de Feyzin. Au fait ça donne quoi de ce côté-là ? Les empreintes, wallou, les gueules, pareil, personne les connais, sont pas fichés à Interpol, sont pas connus des forces de police, tout ce qu’on sait donc c’est que l’un d’entre eux est un ancien milicien serbe, ce qui va pas nous emmener très loin même si on se procure la liste des criminels de guerre recherchés. Reste l’arsenal, pas de numéro de série, provenance variée, du belge, de l’américain, du russe, et les véhicules, loués par la même boîte à la Barbade. Pourquoi ils ont torturé toutes ces personnes ? Encore une question à laquelle Beauvalais ne s’intéresse pas. Moi si par contre. Tout est visiblement lié à Amok, mais pas seulement. Le frère du Charcutier et Lachemont sont allés en Irak, et le mec qu’ils ont torturé au restaurant idem. Avant d’être maître d’hôtel il les a accompagnés là-bas comme chauffeur fort d’une formation militaire, il servait donc aussi vaguement de garde du corps. On le sait parce qu’on a interrogé sa famille. Bref tout est aussi lié à l’Irak. Mercenaires plus Irak, ça sent l’affaire d’état, je suis surpris qu’on n’ait pas encore eu les cadors de la DGSI sur le dos. En attendant moi j’ai toujours la gueule de bois, plus de coke, Toussain me fait la gueule, et je m’en veux pour Amok.

 

– Hey mais je te jure je suis vierge !

– Ferme la ou tu vas finir vierge et martyr.

L’avantage d’une plaque c’est qu’on peut dépouiller n’importe quel zonard, il ira pas se plaindre. Suffit de bien agiter le cocotier. Et des zonards il y en a plein autour de Part Dieu, comme de n’importe quelle gare au monde. Le mien a caché son tamien dans ses chaussettes ce couillon parce qu’il croit qu’on va pas leur faire retirer leurs pompes en pleine rue, les naïfs… je suis pas très amateur de shit mais faute de grive… Ceci fait je remonte dans ma piaule et je m’en fais un gros quand Amok me passe un coup de fil. Comment il a eu mon numéro ?

– Amok bordel, où tu es ?

– C’est pas important mec où je suis, le petit t’as donné mon cadeau ?

– De quoi tu causes ? Quel cadeau ?

– Le gamin qu’on a rencontré l’autre soir, je lui ai donné un paquet pour toi.

– Non, il a dû oublier, t’es où bordel !?

– Salut mon pote, content de t’avoir connu.

Et il raccroche. Dans les films ricains le mec a un pote aux écoutes téléphoniques qui retrace l’appel et hop. Mais merde je suis en France et pas dans un film. Ici rien que pour avoir une autorisation pour ce genre de service, il me faut une chiée de papiers. Par contre le merdeux qui a oublié de me donner le colis… j’ai son adresse et je fonce direct à son appart.

– Francis ? Hey mec tu peux pas juste débarquer comme ça chez moi à chaque fois, il me fait sur un ton paternaliste.

Je l’attrape par la gorge et je le soulève.

– Mon pote t’as donné un paquet pour moi il est où ?

Il essaye de se débattre, je sors mon gun, ça le calme direct.

– J’avais oublié ! il couine.

– Va le chercher !

Il revient avec un petit paquet de la taille d’un boîtier de cd. Je déchire l’emballage, c’est bien ça, un cd, okay… Je repars en laissant l’autre aller nettoyer la trace de pisse qu’il s’est fait en voyant le flingue. Les mecs m’attendent dehors. Je les vois pas venir. Coup de matraque dans les reins, dans les genoux, cagoule sur la tête, et hop embarqué en plein jour dans leur van.

– Merci pour le cd, me fait une voix que je reconnais aussitôt, l’accent. Qui est la personne là-haut ?

– Je ne le connais pas, foutez lui la paix, il a juste servi de messager.

– Nous verrons ça…

Comment ils m’ont logé ? Ils m’ont suivi depuis la préfecture ? Comment ça se fait que j’ai rien remarqué ? J’avais la gueule de bois, voilà le sujet et j’étais beaucoup trop préoccupé par me procurer de la dope pour regarder derrière moi, con que je suis ! Putain, entre ça et Amok je suis frais moi, et maintenant je vais mourir si je fais rien. Mais faire quoi ? J’ai les mains liées dans le dos, une cagoule sur la tête, et je suis au sol, des pieds sur moi. On n’est pas au cinéma donc. On roule pendant trois quart d’heure environ, les mecs parlent pas, pas de numéro de méchant, ils font juste leur boulot et moi, bin moi je peux qu’essayer d’écouter où on va. Finalement on débarque dans ce qui doit être un chantier au bruit que fait le van en ralentissant. Ils m’arrachent de là et me font avancer. Je me repère comme je peux, on monte des escaliers, je manque de me vautrer, et puis on traverse une pièce et une autre jusqu’à ce qu’ils m’assoient de force sur une chaise. On m’attache les chevilles aux pieds de chaise, et on m’arrache la cagoule. Toussain est juste en face de moi, suant de trouille. Putain de merde !

– Bon, fait Slopiti, nous allons voir qui va parler le premier, mais je parierais sur le petit lieutenant. L’autre c’est un dur à cuir hein.

Il regarde ses potes qui ricanent. Cette fois on se croirait vraiment dans un film, sauf qu’il y a des bidons d’essence et des extincteurs, et que c’est nous qui sommes sur les chaises.

– Non, je vous en supplie j’ai une femme et des enfants ! couine mon Toussain.

Sa phrase fétiche on dirait.

– Ah oui ? Je l’ignorais. Allez les chercher, fait froidement le croate à ses hommes.

– NON ! NON ! JE VOUS TUERAIS BANDE D’ENCULES JE VOUS TUERAIS T… hurle Toussain avant de s’en prendre une du croate.

– Un peu de retenue voulez-vous.

Quatre types sortent, ce qui nous en laisse trois ici, quatre si je compte le chef. Je tire sur mes liens, ça résiste, c’est fait pour, on utilise le même genre d’attache dans la police. C’est mieux que les menottes. Mais aux chevilles c’est du fil de fer. Ça bouge. Toussain est tombé par terre, il crache une dent. Ils le relèvent.

– Bien, puisque nous avons un peu de temps pour le petit lieutenant on va commencer par le dur à cuir…Monsieur Strong que vous voyez là, dit le croate en montrant un gros chauve qui me mate comme son futur dîner, n’a pas du tout apprécié la disparition de son ami Monsieur Brown, ils étaient compagnons d’armes de longues date voyez-vous, je penses que vous pouvez comprendre ça.

– C’était qui Brown ?

Il me jette une des photos que je lui ai laissées en souvenir de moi, retour à l’envoyeur.

– Ah la blondasse qui parlait trop, qu’est-ce qu’il a couiné celui-là avant de crever, une vraie tapette.

Là ça se passe vite, le gros chauve sort un marteau de je sais pas où, et essaye de m’atteindre le genou. Je bascule en arrière de toutes mes forces en écartant les jambes autant que je peux, il me rate et brise la chaise en deux. Je lui balance mon pied dans la tronche, avec le pied de chaise qui l’éborgne, il hurle, les autres me sautent dessus, me bourrent de coups de pied et de coups de poing, j’encaisse. Ils me redressent, le gros chauve a l’œil éclaté, rouge sang et gonflé, il éructe.

– Laissez le moi !

Il me balance son pied en plein dans les couilles. Ça fait un mal de chien, je m’effondre par terre, il enchaîne sur un coup de pied dans l’estomac, avant d’y aller à coup de talon, je sens mes côtes craquer, cette fois c’est pas comme les autres baltringues de la cave, cette fois c’est du sérieux. Il me relève, dit à ses potes de me tenir presque en salivant, et m’arrache une pompe. Il y en a qui me bloquent les jambes, un autre qui me fait une clé au cou, si je bouge j’ai plus de vertèbres. Et puis d’un coup il m’écrase les deux derniers orteils qui explosent sous le fer du marteau. Je hurle comme un dément, je l’insulte, mais qu’est-ce que ça va changer.

–  Bien, maintenant vous allez me dire où est Amok. Je sais que vous l’avez rencontré puisque vous avez ce cd. Ensuite vous me direz s’il en existe des copies.

– Je sais pas où il est, je ne lui ai jamais demandé.

Toussain me regarde bouche bée, j’ai osé lui mentir dis donc. C’est pas grave il s’en remettra.

– Bien entendu je n’en crois pas un mot.

– Rien à fou…

Il m’explose deux autres orteils, je suis bon pour porter une prothèse toute ma vie. Et je remarcherais plus jamais normalement putain ! La douleur est si violente qu’elle me transperce tout le pied jusqu’au genou. J’ai des étoiles qui dansent devant les yeux et je chiale.

– Dur à cuir mes couilles, ricane le chauve.

– Amok ! Où !? aboit le croate.

– Va te faire enculer, j’en sais rien je te dis. J’étais défoncé, on a fait la fête, c’est tout, quand je me suis réveillé j’étais dans le pieu d’une gonzesse.

Il m’observe quelques secondes, comme s’il doutait et puis secoue la tête.

– La perte de vos orteils ne semble pas beaucoup vous préoccuper…

Strong m’explose le gros orteil, mais cette fois mon corps a une réaction tellement violente qu’ils n’arrivent plus à me tenir. Le mec derrière recule, et celui qui me tient les jambes les lâche. Ça dure quoi, oh quatre secondes mais c’est juste assez pour que la rage reprenne le dessus. Juste assez pour que la douleur me pulse, que la haine reflue comme une vague dans mon sang. C’est pas du désespoir, c’est de l’adrénaline pure. Je balance ma tête en arrière de toute mes forces, et entend distinctement le nez de mon adversaire craquer, tout en balançant mon pied valide dans la poire du chauve. C’est là où je sens l’arme, elle est contre mon dos, dans le froc du mec que je suis en train de coincer contre le mur. Le troisième mec me renverse mais j’ai le temps d’arracher le pétard. Et là tu mesures la nécessité d’un bon entrainement. A la BRI on a un des meilleurs, à la Légion c’est the best. Je tombe sur l’épaule et tire trois balles sur le gus, deux sur l’autre, roule sur moi-même et arrive à me libérer un bras en m’écorchant toute la peau du poignet. Le chauve se jette sur moi, la gueule en sang et la haine dans les yeux, le croate lui hurle d’arrêter mais c’est trop tard, son énorme masse me tombe dessus comme un sac de ciment, je fais tomber le flingue. Il me cloue le cou par terre de son genou et commence à me cogner sévère sur la gueule, bin, bing, bing ! j’ai l’impression que mon crâne va exploser. Heureusement il reste ma botte secrète, celle qu’ils n’ont pas découverte en me fouillant. Ma boucle de ceinturon, un push-dagger. Bing bing, je vois rouge, violet, bleu, bientôt noir. Je parviens à dégainer et le poignarde à la jugulaire jusqu’à ce qu’il tombe, c’est-à-dire plein de fois, très vite. J’ai du sang partout, puis un coup de feu éclate, je sens la douleur qui monte de mon tibia, Slopiti braque son arme sur Toussain.

– Ai-je toute votre attention maintenant ?

– Je sais pas mais t’as toute la mienne, fait une voix derrière nous.

 

Il y a des jours où on a le cul bordée de nouilles. C’est des jours faudrait les fêter comme les anniversaires. Ce jour-là en était un. Le Charcutier avait promis d’être derrière notre cul, il avait tenu promesse. Ils sortent de nulle part, toute sa petite armée, avec des AK et des pompes, tous braqués sur le croate. Il y a un instant de flottement pendant lequel celui-ci se demande ce qu’il doit faire, et puis un des mecs sort un Taser et lui tire dessus avec. Ça le terrasse il tire une balle en l’air, convulsé. Les mecs l’embarquent sans un mot, ça va pas être sa fête à celui-là.

– Merci les mecs, nous fait le Charcutier.

– Eh mec, je lui fais avant qu’il parte. Les autres sont allés chercher sa famille, tu pourrais nous donner un coup de main.

– Un coup de main comme quoi ?

– Un téléphone, on va appeler nos collègues.

Il  hoche la tête, ça lui va, il me file un des siens, tous les cadords dans son genre en ont toujours cinquante.

– On a pas le temps pour ça, fait Toussain, le temps que l’alerte soit donné… je te rappelle qui c’est ces mecs.

Il se tourne vers Abou Issan

– Il nous faut une bagnole et un pétard sérieux, tu peux fournir ?

J’en reviens pas, mon Toussain qui veut partir en guerre.

– Eh les mecs, faudrait pas abuser, ronchonne le Charcutier.

– Il a raison, c’est vraiment une question de vie ou de mort, j’insiste.

Il nous regarde l’un après l’autre. Il appelle un des gus.

– Mouloud, va piquer une bagnole dans la rue et donne leur ton AK !

– Eh mais c’est mon…

– Fais ce que je te dis !

Dix minutes plus tard on a la caisse, entre temps je me suis fait des bandages de fortune et j’ai réussi à remettre ma pompe. Ça m’a fait un mal de chien, mais c’est le seul moyen de maintenir correctement ce qui me reste d’orteil. Toussain veut me déposer à l’hosto.

– Tu sais bien qu’on a pas le temps et puis tu auras besoin de moi

– Tu tiens à peine debout.

– Assez pour tenir un flingue. Fais confiance à la bête, je rigole.

– T’es pas une bête, il rigole aussi.

L’avantage qu’on a sur les mecs c’est que Toussain connaît toute la banlieue de Lyon et les raccourcis pour aller chez lui dans le troisième. Mais on a pas de gyrophare, il blinde comme un malade et ils ont de l’avance. On manque d’avoir une demi-douzaine d’accidents quand on débarque. Ils sont justement en train d’enlever les gosses et la moukère.

– Accroche toi ! me gueule Toussain en fonçant direct dans le van.

Le choc est rude, on saute de la bagnole quasi en même temps, moi avec l’AK lui avec deux flingues dans les mains, les vrais bad boys. Je mitraille le conducteur, les vitres partent en morceaux.

– LACHEZ LES TOUT DE SUITE ! beugle le petit lieutenant, remonté comme une pendule.

Pris par surprise, ils lâchent leurs otages qui en profitent pour cavaler vers nous.

– NON !

C’est le moment qu’attendait un des mecs pour dégainer, je dégage le gosse qui se jette dans mes bras et tire une rafale, ils se jettent tous à terre sauf Toussain. Enfin c’est ce que je crois sur le moment parce qu’une des balles a atteint sa femme. Pendant quelques instant c’est la confusion la plus complète, je hurle au mec de rester à terre, Toussain et ses enfants se précipitent sur madame.

– Aïcha !

– Maman !

Heureusement on est un pays de flics des fois je me dis, des jours comme celui-ci par exemple. Parce qu’on entend les sirènes, la BAC, les bleus, tout le toutim, le voisinage…

 

Se prendre une balle de 7,62 dans la poitrine en général ça pardonne pas, je ne sais pas si elle s’en sortira, quand on nous conduit à l’hôpital elle est dans le coma. Je suis désolé pour Toussain et ses gosses, mais si j’avais pas fait ça il nous aurait buté avant qu’on ait dit ouf ! J’essaye de lui expliquer, il me dit qu’il comprend mais je vois bien qu’il masque. Je ferais pareil à sa place. Et puis c’est la fanfare qui déboule avec en tête devinez qui ? Beauvalais la reine des billes. On a droit à un savon l’un après l’autre, suspendu sans solde sur le champ, et ses mecs qui viennent nous debriefer. Qu’est-ce qui s’est passé, racontez tout où on vous envoie devant le juge pour entrave à la justice… Avec Toussain on s’était déjà mis d’accord, pas question qu’on parle du cd ou du Charcutier, mais il fallait retrouver Amok. Versions coordonnées, ils m’ont cuisiné jusqu’à ce que l’interne de service leur dise de foutre le camp, pauvre Toussain il pas eu cette chance, mais il a tenu bon.

On m’a opéré, ils ont amputé trois de mes doigts de pied, faudra que je porte une prothèse comme prévu. J’ai trois côtes cassées, le nez itou, le tibia fêlé, je suis tellement bourré de morphine que je plane à cent mille en matant la télé que mon voisin de chambre a allumée. Le médecin rentre.

– Ça fait combien de temps que vous êtes addict ? il demande.

– De quoi ?

– La cocaïne, il y en avait dans votre sang, à cause de ça l’anesthésiste a dû s’y reprendre à deux fois avant de réussir à vous endormir.

Je fais l’innocent.

– Oh une ligne ou deux par ci par là…

– Vos reins sont en mauvais état, votre nez ne tient plus qu’à un fil, encore une fracture et il vous reste dans la main, vos cloisons nasales sont nécrosées, alors à d’autre voulez-vous !

– Mêlez-vous de ce qui vous regarde.

– C’est précisément ce que je fais, dans quelques heures vous sentirez les effets du manque et de la douleur, comme vous êtes intoxiqué je ne peux pas poursuivre sur la morphine, je vais être obligé de vous mettre sous sédatif.

– Et alors ? je grogne.

– Et alors votre santé est en jeu, vous vous en rendez compte ? Il faut que vous vous fassiez traiter.

– Allez-vous faire mettre !

Il insiste encore un peu mais je l’envoie rebondir. Avec ses médocs je dors à peine, la douleur et comme il dit le manque. Je veux pas me l’avouer mais je sais que je suis accro. Ça fait quatre ans que je tape dedans sérieux, alors il me faut un truc et vite. J’appelle l’infirmière, elle refuse de me perfuser plus de morphine, je l’insulte, mon voisin s’en mêle que je n’ai pas à parler comme ça l’infirmière, je l’insulte lui aussi. Je suis tellement vénère même que je me lève de mon lit, arrache la perfu, et… tombe. Un fémur fêlé donc et trois orteils en moins. Elle essaye de m’aider à remonter dans mon lit mais je la repousse en la traitant de tous les noms. Elle sort et va se plaindre au médecin.

– Bien, puisque c’est comme ça je refuse de vous soigner. J’appelle vos collègues immédiatement et je les informe de la situation

– Pardon ?

– Bonne journée monsieur.

Eh mais il peut pas faire ça quand même ? Bah si il peut, un quart d’heure plus tard j’ai une tripotée de mecs de la maison que je connais pas qui débarquent, m’embarquent en me remontant les bretelles. Et hop me voilà menotté au lit comme un putain de prévenu avec un poulet devant ma porte dans un nouvel hôpital. Le reste des heures passées dans ce lit seront, comme tu t’en doutes, une torture.