L’Amérique ce fake news

En préambule et avant que l’on me fasse un procès en anti américanisme primaire j’aimerais éclaircir deux choses, d’une je suis un enfant des années soixante, élevé dans le mythe d’une Amérique triomphante. Mon héros enfant s’appelait John Wayne et pas une seconde durant toute la Guerre Froide je n’ai remis en question le conte de fée imposé par la Pax Americana sur la moitié du monde. De deux je me suis rendu sur place il y a une trentaine d’année, j’ai baigné comme nous tous dans la culture américaine et peut-être plus que nous tous puisque ma cinéphilie m’a entrainé à voir quantité de films américains, à en constater l’évolution funeste, à en admirer certain de ses plus grands auteurs. Mais aussi mes goûts littéraire qui ont longtemps été presque exclusivement américains. Comme tout le monde je suis fasciné par l’Amérique, ses paysages, sa folie, et même son histoire parce qu’elle n’est fabriqué que de violence et la violence fait de bonnes histoires. Les américains plus encore que n’importe qui l’ont compris depuis longtemps.

La violence fait de bonnes histoires parce qu’elle engage des passions, une geste, une cause, bonne ou mauvaise. Elle bouleverse, renverse et bâtit aussi. L’Amérique a bâti son histoire sur cette violence. Il y a eu d’abord la guerre d’indépendance, puis la guerre de sécession et tout du long, sporadique ou en continue, les guerres indiennes. Puis la guerre contre les espagnols à Cuba, la guerre au Mexique, aux Philippines, dans les Caraïbes, en Chine, etc… bientôt deux cent cinquante ans d’existence et guère plus de vingt ans de paix, et encore…. L’Amérique a un casque sur la tête et elle ne le quitte même pas pour dormir. Et tous les américains sont élevés, dressés, avec pour seul horizon cet imaginaire guerrier. Regardez comme Hollywood glorifie la guerre, comment les médias magnifient les militaires, le drapeau et leurs « sacrifices » comment les guerriers, soldats, espions et tueurs sont constamment représenté dans la culture pop américaine. Pourquoi imaginer qu’une organisation comme Daesh plus particulièrement maligne que tout le monde dans sa propagande ? Puisqu’ils ont adapté et copié la propagande américaine à leur cause avec force spectaculaire. Force violence, explosion, musique ronflante, message simple promettant toujours des absolus. Je ne m’intéresse pas à la propagande de Daesh mais j’ai baigné dans celle américaine, et combien de fois j’ai pu entendre que l’Amérique défendait la liberté dans le monde, la démocratie, la justice ou que Dieu était avec elle ? Et cette propagande et tellement rentré dans les mœurs du monde et dans l’ADN des américains eux-mêmes qu’ils le répètent sans le moindre recul, sans le moindre doute qui au Pentagone, à la Maison Blanche, à la CIA et bien entendu dans les médias, américains ou européens. Car nous avons pris le pli de la colporter, particulièrement en France où l’intransigeance d’un De Gaulle n’a connu d’équivalence que la compromission de ses successeurs. Et tout le monde, en Europe, en Amérique même, et maintenant dans le monde a pour ambition de devenir cet américain des publicités et des films, cet américain qui n’existe pas d’un pays qui n’est en réalité bâtit que sur du vent, de l’esbroufe, un mensonge.

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Le rêve américain ou l’opium des consommateurs.

Le terme a été inventé en 1931 par l’écrivain et historien James Tuslow Adams et définissait l’accès aux libertés fondamentales et à l’ascension sociale par le mérite. L’Amérique éternelle terre d’opportunités infatigables offrira gloire et fortune à tous ceux qui mettront les mains dans le cambouis. Promis juré. Le culte protestant du travail et du mérite, de la sueur et du droit que doit conférer la richesse. Car si j’ai de l’argent c’est que j’ai réussi et si j’ai réussi c’est donc que Dieu est avec moi, que je suis un exemple à suivre. Et qu’importe au fond les moyens. L’Amérique admire à égalité ses voyous et ses génies, et transforme tous ses bandits en légende, de Billy The Kid à Henry Ford. Et elle en est à croire tellement à sa propre mystification qu’elle en vient à confondre un personnage de télé réalité avec un homme d’état, qui s’appuiera tout au long de sa campagne sur l’affection que les américains portent aux voyous, aux démagogues, aux caractères violents. Donald Trump ne communique pas, il balance des punch lines plus ou moins médiocres et qui révèlent essentiellement son infantilisme. Mais l’essentiel c’est qu’il marque les esprits. Cinq ans d’outrances et de menaces ? A voir puisqu’il n’est là après tout que pour la galerie d’un état profond qui a totalement perverti ce droit au bonheur légitimé par la constitution de 1776 pour en faire ce fameux rêve américain, un songe creux dont personne ne semble réaliser qu’un rêve, par définition, c’est dans la tête et seulement dans la tête.

C’est au fond Sigmund Freud et ses découvertes qui a empoisonné ce droit au bonheur pour le transformer en en droit du consommateur. Ou du moins son neveu Edward Bernays, publiciste austro-américain et rien de moins que père de la propagande moderne. En s’appuyant sur les recherches de son oncle il fera fumer les femmes, renversera des gouvernements, fera élire des présidents, adopter des politiques et à vrai dire bouleversera totalement la société américaine à son insu. Le père de l’ingénierie du consentement, l’inspirateur de Goebbels qui le citera au cours d’une interview. Au reste si on compare la mise en scène d’un rassemblement nazi et d’un rassemblement militaire américain, il n’y a guère de différence que dans les salut et les drapeaux, et je parle ici non pas seulement d’image mais même d’idéologie. L’Allemagne d’Hitler défendait le Lebensraum, l’espace vital, celle de Théodore Roosevelt défendra le Destin Manifeste. Mais peut-être est-ce les racines allemandes de nombreux américains puisque ce concept de lebenstraum est antérieur à l’Allemagne d’Hitler. Les nazi exaltaient la jeunesse, la force, le déterminisme, l’Amérique a exactement les mêmes valeurs Et quand Hitler enivrait les foules de ses discours de haine il n’y mélangeait pas moins le même cocktail de menaces et d’exaltation, d’appel à la liberté, à la force et au courage et du droit des allemands à gouverner le monde, qu’un président américain moyen en exercice. Bien entendu le motif de haine n’est plus le juif puisque le juif par la grâce d’Hitler est devenu un intouchable un saint, dans la fiction américaine. Il a été communiste, il est musulman, il menace ou menaçait la liberté et la sécurité du monde et pour votre bien nous allons dépenser 657 milliards de budget militaire dont une bonne part aujourd’hui au-dessus de vos têtes, invisible, inconnu et foutrement dangereux, on y compte bien.

Pour autant c’est bien la monstruosité du régime nazi qui a fait paniquer les dirigeants américains, de la Maison Blanche à Goldman Sach. Paniquer devant l’irrationalité des foules qu’il faudrait désormais veiller à canaliser, discipliner, en un mot contrôler, par la marchandise, reliant la dites marchandise à des valeurs « positives » l’expression du moi comme forme de bonheur, seule liberté, j’ai donc je suis, je suis donc j’ai droit, et pour avoir il faut que je travaille et me conforme. Et pourquoi pas me conformer puisque je peux acheter ce que je veux, puisqu’il y a du travail si on retrousse les manches, puisqu’après tout, tout le monde le fait. C’est l’Amérique des années 50, la même qui depuis 1865 fait comme si les noirs n’existaient pas que l’Amérique était uniformément blanche, et peut-être la même au fond aujourd’hui si on regarde ce qui s’est produit à Charlottesville, Compton, Watts, Baltimore, dans les années 60, à la Nouvelle Orléans pendant Katrina, dans toute l’Amérique après Rodney King. Ces noirs indociles, incompréhensibles, qui n’obéissent pas à l’injonction implicite du rêve américain ou le droit au bonheur devient un devoir exclusivement circonscrit à certaines valeurs impulsives comme se reproduire, fonder une famille, avoir de l’argent, manger, manger à satiété et au-delà… où implicitement on ne parle plus jamais de citoyen mais de consommateur. Et où donc forcément une population composant 40% des prisons américaines, où l’espérance de vie est dans certain quartier moitié moins importante que dans un quartier blanc, où le crack, introduit sciemment par une administration dévoyée, a ravagé une génération au complet de l’ouest à l’est, ne peut se sentir concerné. Ni même par l’existence supposé de ce rêve, ni par son accès. Obama me direz-vous ? De la poudre aux yeux pour les bobos.

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Le mensonge du melting pot.

La première et seul fois où j’ai débarqué à Chicago, je logeais chez des amis à mes parents, blancs tout comme moi. Leur rue était bien délimitée, d’un côté des maisons coquettes occupées par des blancs, de l’autre des  maisons moisies occupées par des noirs, c’était dans les années 80. Les Wasp n’ont jamais supportés, par principe, tout ceux arrivé après eux. Comme le raconte Gang of New York et tout le récit de la formation des mafias et autres gangs d’Amérique, la même histoire se répète. Celle d’une vague de migrants contre une autre, précipitées par le puritanisme et le rejet des premiers arrivants qui après avoir massacré les premiers occupants comptaient bien garder leur royaume rien que pour eux. Les italiens furent également les nègres de l’Amérique, tout comme les chinois, les irlandais, les juifs d’Europe de l’est. Et à chaque fois l’Amérique Wasp réagit à cette nouvelle vague d’arrivant par la répression et la violence. Les premières lois sur la prohibition de l’opium, en 1887 à San Francisco visait la communauté chinoise. Allemand et japonais furent systématiquement interné pendant les deux secondes guerres mondiales, et le maccarthysme, cette usine à fantasme inventés par Hoover, visait notamment les étrangers. Les étrangers et globalement tous ceux que John Edgard le travelo considérait comme déviant, juif, noir, homosexuel… Mais les noirs ont ajouté à ce supplément d’âme pour des protestants qui est la culpabilité. En rompant les chaines de l’esclavage l’Amérique Wasp ne pouvait faire face à ces millions d’individus importés, maltraités, battus, castrés, pendus, vendus comme du mobilier pour bâtir cet empire naissant. Alors elle les a ignorés, et quand les noirs se sont soulevés elle a tué ses leaders. Aujourd’hui l’Amérique Wasp leur a accordé Barack Obama, les droits civiques, des montagnes d’or pour capter l’industrie du divertissement de Sammy Davis Junior en passant par Tupac, Will Smith ou Prince. Et l’espérance de vie d’un noir est pourtant 7% inférieure à celle d’un blanc en 2018 tandis que 50% des jeunes noirs pensent qu’ils ne dépasseront pas 35 ans. C’est la fabrique à consentement, le rêve américain. Celui qui consiste à faire croire et se faire croire que les choses ont changé dans les têtes parce que qu’Obama a eu le prix Nobel.

Ce rêve, comme tous les rêves, se tisse de légendes. Tout est transformé, magnifié, de tout il faut tirer une gloire, de rien il ne faut prendre de leçon, il ne faut comprendre, accepter, voir, comme ces camés, ces alcooliques qui refusent d’admettre leur addiction ; Comme des enfants effrayés par le noir et qui s’inventent un ami imaginaire. Pour l’Amérique ce sera Ronald Reagan, Donald et Mickey, Walt Disney, William Randolph Hearst ou Bonnie and Clyde. Et quand les choses finissent par la dépasser que sa volonté de diriger le monde rejoint son incompétence à le faire, elle se fabrique des supers ennemis, la drogue, les noirs, le communisme, Ben Laden, l’Islam, le terrorisme. Des supers ennemis pour des combats perdus d’avance parce qu’on ne l’emporte jamais sur les chimères. Des catalyseurs en réalité sur lequel l’Amérique marchande compte pour conserver son pouvoir. Car après tout comme le dit l’écrivain noir américain James Baldwin, blanc ça n’existe pas, blanc c’est seulement le symbole du pouvoir. Il n’y a pas de pouvoir blanc pour le redneck de l’Alabama, il n’y a en réalité que Wall Street.

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La fabrique à mensonge.

Tout le monde connait cette statue, en réalité immonde de gigantisme pompier, elle termine le film de Stone, JFK, celle d’Abraham Lincoln, avec sa barbe de pasteur méthodiste qui regarde droit vers le Monument Washington, ses mains gigantesques posées sur ses cuisses comme un bon père invitant les petits sur ses genoux. Cette statue comme le mythe entourant tant la guerre de sécession que la personne de Lincoln a fait croire à une Amérique abolitionniste contre une Amérique raciste, une Amérique du progrès, celle qui a voté Obama dans l’imaginaire européen et français contre une Amérique attardée et forcément d’extrême-droite du sud blanc. Le fameux redneck dont le monde entier se moque grâce à la vision complaisante et méprisante qu’en donne la bourgeoisie américaine. Celle du sud rural, de la Bible Belt, la majorité mugissante des mall et des show d’Oprah Winfrey, de la malbouffe et du patriotisme primitif, de Trump. Mythe qui a d’autant rejailli sur Lincoln lui-même qu’il a été assassiné lui conférant l’indispensable aura des martyrs. Oubliant dans la foulée que Lincoln n’était initialement pas pour l’abolition de l’esclavage, que le gros des troupes qui se battait dans le sud ne le faisait certainement pas pour le maintien de l’esclavage vu que la plus part étaient à la limite eux-mêmes de l’esclavage, paysans pauvres qui craignaient pour leurs emplois, leur existence même au rebus de la société de l’époque. Et qu’enfin la politique d’une acre et une mule pour tous les noirs qui se rangeraient au côté de l’Union n’avait en réalité que pour but de priver le sud de main d’œuvre gratuite et de pousser à la révolte cette main d’œuvre. Une tactique de déstabilisation plus qu’une mesure humaniste. Mais bien entendu il en est ainsi de tous les pays. La France perdure sur ce mythe du « pays des droits de l’homme » en dépit de la guerre d’Algérie et d’Indochine, de l’empire coloniale, du massacre des vendéens, de la France Afrique, ou de la collaboration. Sauf qu’aucun pays n’a entièrement bâti sa légende sur une suite ininterrompue de mensonge, à l’exception de l’Amérique.

Quelques exemples. Toute la carrière de Hoover va démarrer et s’enrichir en mythe dès les années 20/30 tant avec la mort de bandit célèbre comme John Dillinger ou Bonnie and Clyde ou l’arrestation du parrain de Chicago Al Capone. Alors que le FBI n’a jamais eu aucun rapport avec ces morts ou l’arrestation de Capone, que Hoover refusa personnellement la candidature d’Eliott Ness, que les seuls qui n’agirent jamais contre la mafia furent des juristes et des policiers indépendants du FBI, qu’il faudra attendre Bobby Kennedy pour que le FBI enquête enfin sur une Cosa Nostra dont Hoover nia l’existence jusqu’à la réunion d’Appalaches en 57. Edison passe pour être l’inventeur de l’électricité et Westinghouse de l’air conditionnée alors que l’un et l’autre doivent leur fortune à un inventeur fou et polonais, Nicolas Tesla, qui ne tira jamais le moindre bénéfice véritable de ses pas moins 300 inventions. Sorte de Léonard de Vinci autiste de la technologie, l’art en moins, Tesla est devenu au fil du temps le mythe des geeks et des conspirationnistes qui lui prêtent la paternité de projet grandiose et mégalomane comme le projet Haarp ou ce laser ultra puissant que construit l’armée et qui aurait la capacité de détruite un satellite depuis la terre. John Wayne a bâti la totalité de sa carrière sur le patriotisme, l’héroïsme américain, la patrie des braves, la gloire de la politique américaine d’Alamo aux Bérets Verts. Tellement symbolique, incarnant tellement bien cette figure masculine et paternelle, sorte de Monument Valley à lui seul que Staline tenta de le faire assassiner pas moins de trois fois. Alors que Wayne a soigneusement évité de s’engager dans les forces armées en 41 pour ne pas handicaper sa carrière, ce que lui reprochera toujours John Ford. Et ainsi d’incarner toutes les figures héroïques laissées vacantes par ses collègues masculins partis distraire les troupes ou se battre, au point de devenir la figure de référence. Comme Reagan est devenue une référence en incarnant l’American Way of Life dans les publicités General Electric. Ce paternaliste connard qui faisait la morale aux « indiens » et que l’Amérique a dispensé de grandir. Comme elle-même s’est dispensé de le faire. Wayne mourra symboliquement dans le Dernier des Géants et dans True Grit en héros vieillissant et insoumis, joyeusement alcoolique comme il sied à tout bon mâle américain. Il n’aura jamais de compte à rendre aux « indiens » du massacre de Sand Creek ou de Wounded Knee, ni aux deux millions de morts vietnamiens ni aux mexicains qui crèvent dans les maquiladoras à la frontière de l’Alena et des Etats-Unis, d’Alamo, Texas. Cette même bataille présentée par Wayne comme formule ultime de la bravoure américaine, alors qu’Alamo, historiquement, est surtout le témoignage de leur rapine, d’une colonie implantée de force en territoire mexicain et chassée par la force avant que cette portion du Mexique ne devienne Texas.

Car c’est là toute l’habileté des américains, et c’est sans doute la première, leur art consommé du marketing, de transformer un échec, une disgrâce, une injustice américaine en conte de fée moral et magnifique. Combien de films américains pour pleurnicher sur le « terrible-traumatisme-de-la-guerre-du-Vietnam » comme si celle de Corée avait été une partie de plaisir pour ses vétérans. Combien de film en échange pour parler des millions de victimes vietnamiennes, cambodgiennes, laotiennes ? Et quand elle en parle c’est pour dénoncer les charniers de Pol Pot et glorifier l’indéfectible amitié entre un journaliste américain et son guide cambodgien. Le mythe colonial revisité. Comme si l’héroïsme d’un personnage de fiction ou de deux êtres d’exception pouvait racheter le fait que Pol Pot est le résultat objectif de la guerre du Vietnam et de la colonisation à l’américaine. Et ainsi il en est de toute les guerres modernes de l’Amérique hollywoodienne, la seule finalement que reconnait le public et fini par assimiler à des réalités historiques, comme le D Day, le débarquement en Normandie. Dans l’imaginaire français et européen c’est l’annonciation, le 6 juin 44, le jour où les braves sont venus bravement se faire massacrer pour nous sauver du joug nazi. Mythe qui a tellement perduré que l’Amérique elle-même le ressort à heure dite selon les besoin de son calendrier militaire. Et comme il n’y a rien de mieux qu’un film pour souligner les actes de bravoures, des années 50 à Spielberg et Eastwood, des kilomètres de pellicules sur ce seul sujet, tous soulignant la bravoure, l’héroïsme, le courage, qu’il fallait ou qu’il faut pour aller au feu, se battre pour une cause auquel on croit ou pour laquelle on est obligé. La Pax Americana ne se contente pas de faire la propagande de son pays, elle fait propagande d’un mode de pensée. Et dans ce marasme de virilité et d’honneur, de fantasme de courage, et de bravoure de fiction, un seul réalisateur ne parlera jamais de la guerre tant du point de vue de sa crasse qu’autrement que du seul « trauma » du soldat américain, Sam Peckinpah avec Croix de Fer. Dans la foulée donc, oublier les 50 millions de morts russes, Stalingrad, Moscou, Leningrad. Oublier la famine à l’est, oublier Staline qui du bout de son long fusil obligea son peuple à se battre jusqu’à la mort. Oublier que tactiquement juin 44 n’aurait jamais été possible sans l’ouverture d’un deuxième front et surtout la ténacité des seuls russes. Oublier surtout, et c’est le plus important, que Ford inspira Hitler, que IBM fourni les fiches perforées et les méthodes de calculs qui organisèrent les camps, que les pétroliers américains fournirent l’Allemagne nazi en carburant de substitution, et les financiers en fond sans qu’aucun ne soit jamais traduit à Nuremberg. Oublier que le cinéaste favori d’Hitler était Walt Disney et le maitre à penser de Goebbels un publicitaire américain qui fabriqua la psyché américaine de l’après-guerre. Oublier que Klaus Barbie fut exfiltré et protégé avec l’aide de la CIA comme Wernher Von Braun ancien SS et père du programme Appolo et du V2. Oublier que le débarquement en Sicile n’aurait jamais été possible sans les accords que l’armée avait pris avec Cosa Nostra aux Etats Unis à travers Lucky Luciano et que c’est sur cette même mafia que l’Amérique se reposa longtemps pour faire régner son ordre dans l’Italie de l’après-guerre. Oublier enfin que le père de JFK n’était pas seulement un ancien comptable de la mafia, mais également un partisan d’Hitler ce qui lui valut des ennuis avec Roosevelt, ou que Auschwitz ne fut pas bombardé, alors qu’on savait ce qui s’y passait parce que l’on estimait que l’objectif n’était pas prioritaire. Et ainsi à l’identique de toute leur guerre.

L’Irak implose, plus de neuf millions de morts rien qu’avec l’embargo ? L’Amérique oscarise American Sniper et en fait des tonnes sur les traumas de leurs vétérans que par ailleurs elle abandonne dans ses rues. La plus grande densité d’enfants handicapés au monde dans le seul Vietnam, 6 millions de tonnes de bombes balancées pendant dix ans, dont 300.000 sur la seule Plaine des Jarres au Laos, et de Stanley Kubrick à Oliver Stone une longue litanie de pleurnicheries sur la guerre ou la machine à tuer américaine.  Les cent mille morts des guerres des cartels, la surconsommation de drogue aux Etats-Unis, les centaines de milliers de morts de la guerre à la drogue et les millions de prisonniers, si possible noirs ou latinos, enfermés pour dix ans et deux grammes de coke ? Tous traduit en image pour soit souligner le caractère impitoyable des trafiquants soit vanter leur modèle de réussite comme parallèle au mythe du self made man si cher à l’Amérique. Car l’Amérique au fond est elle-même fascinée par les voyous, les rebelles ; c’est l’expression de l’envie, et tout en même temps du dégoût qu’incarne la non-conformité aux yeux du protestant. Nullement celle de l’esprit pionnier comme le colportent ses suiveurs. Du reste si on examine l’Amérique de ce seul point de vue, du pionnier, comme disait un chef natif, il s’agissait plutôt d’une bande de foutus pillards que de pionniers.

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La contamination du monde

 Cette mystification d’elle-même, l’Amérique ne s’est pas contenté de la prolonger auprès de tous ces alliés. Ce n’est ni par hasard que tous les GI avaient des paquets de cigarettes, du soda et des chewing-gums à offrir, se transformant le temps d’une libération en VRP de l’Amérique marchande. Ni pour le seule mythe d’une Amérique triomphante que toute la culture européenne est désormais teintée de culture américaine. Il fallait, pour l’état profond qui a fait l’Amérique, son rêve, sa chimère et s’est enrichi sur le dos du monde entier, pour les bankster de Wall Street, les successeurs des empires coloniaux français, allemands, anglais, les maitres de forge du XXème et XXIème siècle du capitalisme financier, établir des ponts idéologiques, des modes de pensées commun et notamment l’art consommé de la mystification, de la propagande, du fake news. Ce phénomène s’est amplifié en Europe avec les tenants de la nouvelle économie dans les années 90. Avec les révolutions oranges, roses, bleues, que sais je. Les chefs d’états ont assumé leur seul rôle de showman glamour, affichette pour dépliant de politique d’entreprise, représentant légale de la firme république, du consortium national, avec Tony Blair, Sarkozy, Berlusconi et aujourd’hui notre petit tyran local, Macron 1er. Et dans une même démarche qu’aux Etats Unis tous les états d’y aller de leur mystification nationale. Ici le pays des droits de l’homme donc mais également la France résistante, le martyr juif qui par un effet pervers devient le roman français par lequel ce pays se fait systématiquement plus philosémite qu’un rabbin sioniste Ashkénaze chaque fois qu’il se sent plus antisémite qu’un antidreyfusard.  Et enfin le patronat, l’entreprise, glorifié, défendue avec l’éternel antienne qu’ici on n’aime pas les riches, que les français sont jaloux de la réussite, alors que comme partout ailleurs on a d’yeux et d’oreilles que pour les célébrités d’où qu’elles viennent et quelques soit les raisons de leur célébrité, gros nichon et tête creuse ou talent pour pousser un ballon. Dans le même pays où on s’est empeigné pour des vers où des centaines de milliers de badauds pleurèrent à l’enterrement de Victor Hugo…

L’Amérique, disait Oscar Wilde, est ce pays qui est passé de la barbarie à la décadence sans avoir connu la civilisation. Je crois surtout que l’Amérique a toujours refusé de grandir, d’admettre, de se regarder en face et se dire que son projet, aussi formidable était-il reposait sur un fabuleux mensonge, que la terre sous les pieds des américains était à eux dès lors qu’ils y avaient installé leur cabane en rondin. Qu’il s’agissait d’une terre vierge et que tout y était possible. Le péché originel du mensonge américain se trouve là, et comme chacun de ses mensonges l’Amérique a tenté le glisser sous le tapis. En le magnifiant avec la fête de Thanksgiving, par la propagande véhiculé par le cinéma, qu’il soit réactionnaire ou progressiste, par surtout le massacre, la négation des cultures natives, leur globalisation (les « indiens ») et aujourd’hui la mise au ban de la société, comme l’Amérique met au ban tous ceux et celles qui ne se conforment à sa propre mystification, qu’il s’agisse des pauvres, des vétérans, et de tout étranger victime de sa politique et donc de facto susceptible de discuter non pas de la dites politique mais du goût du soda qu’essaye de faire avaler l’Amérique au monde entier. Qui peut décemment croire qu’une nation qui s’arme à hauteur de 657 milliards et arme le monde à 80% a autre chose que des intentions belliqueuses, la paranoïa redoutable et la gâchette facile ?

L’inconvénient majeur de cette mystification sur elle-même comme sur le monde s’est qu’elle s’est prorogé par la marchandise. L’Amérique s’est gavé de sucre, d’objet de confort, de fabrique d’inutile, de bouffe facile et pas cher, pour oublier le vide objectif qui berce l’existence d’un américain moyen et que traduit l’appétit gargantuesque des mêmes américains pour les drogues, de l’alcool aux métamphétamines. Que la marchandise comme cette sanctification protestante du travail et de la réussite financière, de la productivité et du productivisme, et qui rejoint l’élan confucéen de la Chine pour cette même réussite, ce même respect de la conformité, a totalement contaminé le monde et est en train de le conduire à sa perte, si ce n’est pas déjà trop tard. C’est la folie du crédit d’une Amérique consommatrice qui a déclenché la crise de 2008, c’est la philosophie du mérite qui pousse les étudiants américains à ouvrir des crédits faute de bourse et qui va prochainement nous faucher lors d’une nouvelle crise économique. C’est ce productivisme effréné, le pied à fond sur la pédale d’accélération qui envoie les ours polaire aux poubelles de l’histoire. Et la seule chose que retiennent désormais les états de la fonte polaire c’est qu’ils vont pouvoir encore plus jouer les termites et exploiter encore, dix, vingt, trente ans les dernières réserves d’un songe. Pas le nôtre, pas celui de monsieur tout le monde qui espère tout au plus manger à sa faim et sourire une fois dans sa journée, non le rêve de l’Amérique des années 50, comment elle voyait déjà le futur. A coup de conquête spatiale, de super technologie, de ville formidable. Il lui faut son rêve à cette Amérique là, absolument, envers et contre tout, et le monde doit le lui donner, sans quoi ça signifiera qu’elle s’est trompé de bout en bout, que tout ce qu’elle s’est raconté pendant trois cent ans n’était qu’un vaste mensonge. Et c’est insupportable. Alors tant pis si les métaux rares commencent à manquer, tant pis si les réserves de pétroles et d’eau commence à engager des guerres et des déplacements de population, que les terres arables se font de plus en plus rares, peu importe du moment que le monde, le présent et l’avenir se conforme au rêve américain.

On compare souvent la Pax Americana et la civilisation américaine à la paix romaine, à l’empire qui dirigea la moitié du monde quand l’Amérique n’en faisait pas encore partie. On a tort. La chute de l’empire romain n’entraina pas la chute du monde, j’ai bien peur que cela ne soit pas le cas quand le rêve américain implosera comme une bulle de savon.

 

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La mondialisation, la grande escroquerie du libéralisme global

Le terme même de mondialisation dont on nous assomme tous les jours pour à peu près tout, expliquer l’économie aux petits enfants ou les « flux migratoire » comme on parlerait du vol des mésanges. Ce terme est en réalité une adaptation, et une escroquerie sémantique de la terminologie dont elle est inspirée, à savoir du mot anglais « globalization ». Et globaliser ce n’est pas mondialiser. Un mot qui a commencé à apparaitre dans les années 80, alors que le catéchisme du capitalisme américain clamait à travers ses locuteurs du marketing : think global, act local. Pensez globalement, agissez localement.

 

Globaliser c’est réunir plusieurs éléments en un tout. Par exemple une holding possédant laboratoires, usines, médias et assurances. En philosophie c’est faire percevoir, ou concevoir quelque chose comme un tout. Par exemple l’Islam, la tactique militaire du terrorisme ou la situation politique et sociale dans le monde musulman. Si l’on reprend la définition qu’en donne le philosophe Emmanuel Mounier dans son Traité du Caractère, le processus de globalisation lutte contre la tendance de chaque poussée d’activité à se constituer en faisceau séparé de l’activité totale. En terme idéologique cela s’appelle le totalitarisme. Et contrairement à ce que veulent bien nous faire avaler les réactionnaires, de Zemmour à Finkielkraut cela n’a rien à voir avec le multiculturalisme vécu comme forme  d’universalisme.

 

L’universalisme politique veut que tous les peuples de la terre doivent être représentés dans la conduite des affaires du monde. En philosophie l’universalisme défend l’idée qu’il existerait une vérité universelle qui régirait les relations humaines, façonnée par la raison humaine. Pour les chrétiens, l’universalisme signifie que nous serons tous sauvés. L’universalisme n’est pas le multiculturalisme dans une indifférenciation des peuples. Ce n’est pas le totalitarisme du « nous sommes tous frères » ça c’est le rôle de la globalisation, et la globalisation encore une fois n’a rien à voir avec la mondialisation.

 

Mais les réactionnaires aiment bien mélanger les idées pour en faire une chemise brune. Faire d’un mot des maux, et la liberté devient un esclavage. Les réactionnaires sont le bras armé de la bourgeoisie et du capital et les chiens de garde de l’oligarchie.

 

Glissement progressif du champ sémantique.

Selon les grands prêtres de l’église capitaliste la mondialisation est un phénomène relativement récent et qui va en s’accélérant. Or la définition de la mondialisation dans le glossaire international désigne un processus par lequel les échanges de biens et services, capitaux, hommes et cultures se développent à l’échelle de la planète et créent des interactions de plus en plus fortes entre différentes parties du monde. Par extension, il désigne implicitement une interdépendance au niveau mondial. Ce qui signifie historiquement que cela n’a strictement rien d’un phénomène moderne, même si le mot l’est. Quand le monde s’appelait Rome l’interdépendance et les échanges a perduré avec la Chine jusqu’à ce que quelqu’un ramène des vers à soie. Quand le monde s’étendait de l’occident à l’orient d’une même terre, la Route de la Soie ou la Route du Sel étaient déjà des effets de la mondialisation des échanges. Et quand dès le XVème siècle l’occident a étendu son réseau commercial au monde entier, que les explorateurs ont tracé les premières lignes maritimes, donné des contours aux continents et accessoirement envahi des régions entière, nous étions déjà au temps de la mondialisation. Et elle ne s’est jamais accéléré, elle a connu des hauts et des bas, en fonction des nations et des empires qui avaient les moyens de la mener. Quand Enrico Dandolo a mis à sac Constantinople pour se payer sur la bête, Venise était une ville prospère et puissante mais ce n’était qu’une ville. Une ville qui a tout de même permis à l’occident de commercer avec l’orient pendant près de deux siècles, faisant la fortune des marchands. Et ce jusqu’à ce que Mehmed 1er mette fin à la petite sauterie et que l’occident soit obligé de se chercher une nouvelle route et découvre l’Amérique par erreur.

 

Ce qui en revanche s’est accéléré c’est le totalitarisme libéral, la fameuse globalisation, l’économie-monde. La globalisation c’est François Pinaud et la famille Bettencourt. C’est des Starbuck dans le monde entier, strictement identique, proposant des produits strictement identiques. C’est le processus industriel et mécanique du service chez Mc Donald généralisé à l’industrie de la restauration rapide. C’est l’Organisation Scientifique du Travail. C’est la transformation du même Mc Donald de la restauration rapide à l’acte immobilier, faisant actuellement de la firme le plus grand  propriétaire immobilier au monde, devant l’église catholique. C’est Microsoft et Apple, imposant leur formats et leur mode de fonctionnement à la planète alors que tout le monde sait depuis sa création que Microsoft vend des plateformes informatiques bugées, mal sécurisées, pesant des tonnes en terme de mémoire et pour rien. La globalisation c’est la De Beers qui invente une rareté au diamant et l’attache à un rituel pour mieux distribuer sa production. La globalisation c’est Hong Kong et le Shanghai des années 20, imposés aux chinois à coup de canon et de came. Mais c’est également le totalitarisme soviétique, c’est le lissage du discours de la gauche, de la lutte sociale et de la lutte des classes par le « monde libre ». C’est cette malencontreuse théorie des dominos qu’a invoqué l’Amérique pour s’attaquer au Vietnam, et que les américains vont finir par provoquer eux même. A la fin de la guerre du Vietnam, tous les pays voisins, Cambodge et Laos sont tombés aux mains des communistes. La globalisation c’est, par effet contraire, les pays non-alignés. La globalisation c’est le collectivisme. Collectivisme auquel nous invite du reste le libéralisme économique à coup d’agriculture intensive, de regroupement de marque, de laboratoire comme le rapprochement Bayer Monsanto qui ne s’est finalement pas fait (pour le moment) et de code du travail uniformisé pour plaire aux entreprises du CAC40. C’est le IVème Reich. C’est ça et rien d’autre la globalisation : faire des individualités, des savoir faire, des intérêts politiques et sociaux, des nécessités un tout uniforme. Bref la globalisation, la mondialisation moderne, c’est le nom qu’aurait pu donner George Orwell à son ouvrage historique.

 

L’abolition des nations

Pour à peu près toutes les idéologies, et particulièrement les idéologies totalitaristes, le problème de la société c’est les autres. L’église vécu comme idéologie d’état veut imposer sa morale sur les peuples, la place des femmes et des hommes au sein de la société, le mode alimentaire, la sexualité, la façon de se vêtir etc. L’idéologie du communisme est celle non de l’égalité mais de l’égalitarisme. Non pas du respect univoque des individualités mais la fusion des individualités au nom de tous. Le fascisme veut réformer le peuple pour le conformer à ses idées de grandeur et ses fantasmes de supériorité, proposant de confondre l’individu avec la nation. Et la démocratie moderne par l’usage du suffrage universel de soumettre tout à chacun à la volonté du plus grand nombre. A ce propos c’est face à ce danger des démocraties modernes que se développèrent les théories du libéralisme philosophique. Qui est une philosophie de l’individualisme et de la responsabilité individuelle sur lequel se reposera le libéralisme économique à travers Adam Smith notamment. Pas une philosophie de la captation et du vol en bande organisée. Les idéologies dessinant les termes d’un absolu et par définition d’un absolu idéal, la nature humaine avec ses contradictions et ses paradoxes s’opposent fondamentalement à la soumission à une idéologie ou une autre. Ce pourquoi jusqu’à présent aucune des idéologies citées n’a jamais réussi à s’imposer au monde dans sa globalité. Tôt ou tard elles sont remise en question soit en raison de l’évolution structurelles des sociétés, soit renversé par une autre idéologie. La science comme idéologie a renversé la religion. La monarchie de droit divin a été renversée par le capitalisme. Et le capitalisme tel que nous l’avons connu à ce jour, le capitalisme productiviste est lui-même en train d’être renversé par le capitalisme financier et son corolaire globalisant. Et  pour les tenants du capital, pour les propriétaires de ce monde, les Buffet et les Bill Gates c’est une aubaine fabuleuse qui va permettre de réussir là où communisme, fascisme, église d’état, capitalisme bourgeois ont échoué.

 

Adam Smith nous avait pourtant prévenu : Un marchand n’est nécessairement citoyen d’aucun pays en particulier. Il lui est, en grande partie, indifférent en quel lieu il tienne son commerce, et il ne faut que le plus léger dégoût pour qu’il se décide à emporter son capital d’un pays dans un autre, et avec lui toute l’industrie que ce capital mettait en activité. Cela a été écrit au XVIIIème siècle mais cela n’a jamais été aussi vrai qu’au XXIème à travers la financiarisation du marché mondial. En revanche il y a très peu de chance pour que Smith ait apprécié ce qui se déroule actuellement sous nos yeux en termes de paupérisation, captation et destruction. Trois maitres mots qui caractérisent cette transition de la mondialisation à l’économie-monde, à la globalisation. Ce que le Medef appelle la Rupture. Et elle va être sévère.

 

L’interdépendance des échanges qui définit la mondialisation depuis la Route du Sel a prit aujourd’hui une tout autre forme qui s’assimile à une interdépendance entre toxicomanes. Et ce n’est pas non plus un hasard puisque c’est très exactement comme ça que les 1% ont conçu leur vision de notre futur. Et la première pierre exigée par cette oligarchie fut purement et simplement l’abolition des nations. L’abolition de l’état par la privatisation progressive de toutes ses fonctions, et la cooptation de son discours politique par le terme de l’économie à titre d’église, de vérité absolue. Et par l’usage de la dette comme arme de destruction massive. L’abolition des frontières, physiques ou commerciales à travers les accords transcontinentaux. Comme on vient de nous le vendre avec le CETA grâce au directeur marketing, Justin Trudeau. Justin, comme dans Justin Biber. L’abolition du discours national en le confiant à la seule réaction de sorte que l’état-nation apparaisse comme le reflet d’un passé totalitaire. L’abolition de l’histoire des nations, en divisant son discours, toujours en s’appuyant sur les chiens de garde utile du discours réactionnaire, de BHL à Finkielkraut en passant par tous les penseurs autoproclamés que vous voyez défiler dans votre poste. Qui de débattre de l’Islam, de Mai 68 dont il ne faut rien retenir, de la société du spectacle. Ou quand la société du spectacle se contemple une main sur le chibre. Il ne restait plus que le peuple.

 

Le libéralisme global ou le totalitarisme heureux.

Hitler, qui n’était pas un fin, Staline qui aimait la violence, Mao qui se prenait pour un génie, ne trouvèrent jamais comme autre moyen pour abolir le peuple que de le purger. Tous ces messieurs rêvaient d’un « nouveau peuple » d’une « élite » bref d’être un dieu au milieu de leurs semblables. Une sorte de complexe du père à l’échelle d’une planète. La folie des grandeurs d’égos passionnés d’eux-mêmes. Mais l’inconvenant avec les cadavres c’est qu’ils n’achètent rien. Or avec l’économie-monde il ne s’agit pas seulement de piller, coopter, démanteler les territoires, il faut capturer les populations et les asservir. Et c’est là le coup de génie des oligarques, un asservissement volontaire. Désiré, espéré, comme une promesse d’éternelle félicité. A travers la célébrité obligatoire, à travers la marchandise, à travers le spectacle et le spectaculaire, à travers l’indifférenciation des opinions, noyées dans le flux des réseaux sociaux et des débats contradictoires. Où on ne veillera à opposer aux chiens de garde que des interlocuteurs inoffensifs, ou que l’on s’ingéniera préalablement à décrédibiliser. Notamment en rattachant toute idée humaniste soit à une utopie soit à une marchandise. La lutte des classes devenant le communisme étatique, l’écologie un produit bio dans les raccourci emprunté par la seule véritable pensée unique. Et l’éthologie un long silence. Une pensée unique qui s’affine avec le maillage des réseaux sociaux, du gigantesque filet à donnée qu’est Internet et qui impose dans le langage moins des interdits, comme le clame les réactionnaires qu’une consensualité et d’une déviance d’absolument tous les discours et concept sociaux et politique. De sorte que tous deviennent uniformes et donc superficiels. En 2002  la république était en péril face au fascisme, en 2017 tout le monde s’en fout. En 95 Chirac vendait des pommes avec la fracture sociale. En 2017 Emmanuel Macron se présente sans programme mais avec une « vision ». Curieusement, la même que l’oligarchie.

 

Mais ce lissage n’est pas encore suffisant. Il faut également s’assurer d’un lissage culturel, et la machine Hollywoodienne, machine à propagande des valeurs et du capitalisme américain depuis ses débuts, tourne d’autant à vide que les Etats-Unis eux-mêmes sont peu à peu vidés de leur substance. Quand à l’art en général il est devenu contemporain c’est-à-dire vidé de tout sens. Un lissage culturel qui rejoint également l’uniformisation des produits et des services. Vingt fois le même téléphone, dix fois un changement de plateforme, les applications pour figurer la variété des propositions, un nouveau nom, un nouvel emballage, une nouvelle communication à chaque « innovation ». Des chaines de restauration et d’hôtellerie globale, répétant inlassablement les mêmes formules. Une uniformisation des médias d’information, tant sur le fond que la forme. En soumettant toute opinion contraire soit au discrédit, soit au rachat par un groupe. Une uniformisation alimentaire à travers l’élevage intensif, le collectivisme des moyens de production agricole et l’agro-alimentaire. Alimentant au passage une interdépendance à la défaveur des pays du sud et de ce qu’il reste des agriculteurs du nord. Le tout bien emballé dans un joli paquet cadeau clamant le droit à la différence et donc à la différenciation. Mieux en s’appuyant sur tout un pan du discours libertaire, toujours en avance sur tout, pour son plus grand malheur. Du citoyen du monde à l’abolition des frontières et des nations. Et tant pis si par définition il ne peut y avoir de citoyen du monde sans nation ni peuple. L’important c’est que les chiens de garde pourront mobiliser le discours sur cette seule question en la simplifiant à son plus petit dénominateur commun.

 

Marché commun contre marché globale

La maxime de tout chef de famille prudent est de ne jamais essayer de faire chez soi la chose qui lui coûtera moins à acheter qu’à faire, disait Adam Smith dans la Richesse des nations. Mettant en évidence l’importance de la division du travail dans l’accroissement de la production et du niveau de vie à l’intérieur d’un pays. Il étend son raisonnement en préconisant que les nations elles-mêmes se spécialisent et achètent aux autres certaines productions. C’est le marché commun reprit et développé dans la théorie des « avantages comparatifs » de David Ricardo. Un marché commun fabriqué donc d’interdépendances rattachées au besoin et à l’offre des nations et des peuples. Mais comme disait l’économiste Maurice Allais : La disparition de certaines activités dans un pays développé en raison des avantages comparatifs d’aujourd’hui ne pourra que se révéler demain fondamentalement erronée et désavantageuse dès lors que ces avantages comparatifs disparaîtront.

 

La théorie des avantages comparatifs veut qu’il est de l’intérêt des pays de s’ouvrir au marché internationale indépendamment de la compétitivité nationale. Une théorie qui ne réfute cependant pas que l’on puisse faire commerce au détriment de certain pays en dehors des modalités du libre échange, mais dans le cadre du colonialisme, de la dictature et autre moyen de domination. Ni que l’accroissement des gains d’un pays ne correspond pas forcément à un accroissement du bien-être de ses habitants. Le Nigeria a une des plus haute rente pétrolière d’Afrique, est le pays le plus peuplé du continent et également un des plus pauvres. Pendant que Jean-Robert peut encore s’acheter une voiture à crédit parce qu’il faut bien conserver un peu de paix sociale avant de tout pressuriser jusqu’à la dernière goutte, les réfugiés s’entassent au pied des gares, rejoignant la marrée des exclus.

 

La théorie des avantages comparatifs ne tient pas compte du paradigme entamé sous l’influence de Reagan et Thatcher et qui a permit à la finance de prendre le pouvoir sur le capitalisme productiviste. Ni plus de l’intensification du lobbying de ses acteurs sur les appareils supra nationaux comme le Parlement Européen, le G7 ou le G20, l’OMC ou le FMI.

 

Et plus généralement l’on ne tient pas compte que cette forme nouvelle de mondialisation, cette économie-monde, globale et cannibale, entraine dans son sillage, archaïsme religieux, extrémisme divers, et grande criminalité. Autant de phénomène et de groupes qui se nourrissent de cette mondialisation en s’appuyant sur ses fractures et les inégalités grandissantes. L’Asie livrée à la frénésie des échanges se shoot aux métamphétamines. La jeunesse populaire livrée à la paupérisation et à l’exploitation, à la négation de leur identité par la réaction se précipite sur les tapis de prière et les AK47. L’Europe livrée à la multiplication des règles et des contraintes au grès des seuls intérêts de la finance se soumet à la casse sociale et conduit ses forces de production à se criminaliser pour survivre. Par exemple demander à la Camorra de vider ses poubelles.

 

L’important ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage

 Mais ce projet mégalomane d’uniformisation et de financiarisation globale ne tient pas compte d’un autre paradigme dans le cadre de l’interdépendance : l’état immédiat et déplorable de nôtre planète. L’entrée de la Chine au sein de l’OMC marque un tournant dans sa capitalisation. Concomitant de grandissant besoins tant en matière première qu’en captation des ressources naturelles. Captation qui la conduit à la construction sauvage de barrages dans la région himalayenne avec des conséquences catastrophiques pour ses voisins. Et naturellement avec pour conséquence objective une pollution de plus en plus dévorante. Au reste il n’est pas bien difficile de dater cette accélération dans la dégradation de notre environnement, il suffit de s’en référer à la croissance des incendies de forêt qui ont commencé à prendre une tournure incontrôlable à partir des années 80. A partir de la prise de pouvoir de la finance sur l’économie mondiale de l’ère Thatcher et Reagan, les deux hérauts et héros de la doxa désormais dominante.

 

Peut-on limiter, ralentir ou stopper cette course effrénée à l’argent ? Cette folie autodestructrice qu’on appelle mondialisation. Désormais tout dépendra de ce qui reste des peuples. Pour la France, en revanche, je crains que cela trop soit tard. Le renard est désormais dans le poulailler et le peuple a disparu.

 

Kilomètre zéro – Fish and Chips.

12h00, A. est de bonne humeur, il vient de recevoir des nouvelles de sa sœur et de sa mère, les bagages ont été faits et expédiés, dans deux jours elles prendront la route jusqu’à Kuyinté et son petit aérodrome, monteront dans l’avion via Kinshasa, puis direction l’Europe, Glasgow où il les attend. Deux jours, plus que deux jours sur les mille huit cent vingt-cinq jours qu’il a déjà attendus, une blague, une formalité ; il est heureux. Il rentre dans le pub et commande un fish and chips.

 

12h10 le serveur passe la commande sur la caisse informatisée. L’ordre est simultanément lancé en cuisine et envoyé dans la base de données de l’entreprise multinationale qui gère le pub ainsi que quelques milliers d’autres.

 

12h11 la commande de A. vient donc s’ajouter à quelques milliers d’autres commandes de fish and chips, compilée sur un chiffre global qui va augmenter jusqu’aux alentours de 15h.

 

12h14 le fish and chips est une recette anglaise basique et très populaire qui consiste à faire frire un morceau de morue non salée, dit cabillaud, dans une pâte à base de bière, d’eau pétillante, de farine et de Maïzenna. Traditionnellement accompagné de frites vinaigrées et d’une sauce tartare. Le cuisinier plonge le poisson dans la friture et secoue le panier pour que la pâte n’adhère pas au fond.

 

12h25 A. peut savourer son fish and chips tout en regardant la télévision sur laquelle se déroulent les drames habituels, mais sur un écran plat. Le poisson frit il a toujours aimé ça, tout ce qui est frit d’ailleurs, l’Angleterre est sa terre idéale. Pendant qu’il mâche, le prix de la morue se stabilise, c’est l’heure du déjeuner, tout va se décider dans les prochaines heures.

 

13h00 B. scrute ses écrans. A sa droite une courbe en dents de scie doublée d’une seconde dans une autre couleur, l’indice de vente d’hier superposé sur celui d’aujourd’hui. Dans l’échancrure de ces courbes B cherche une vérité. Face à lui, le marché, matière première, agro-alimentaire, marché du cours du poisson par catégorie. Sur sa gauche le marché. Cours des taux de change, de l’or, du baril, et un défilé de dépêches Reuter en bas dans un bandeau rouge, le pouls de la machine. Au-dessus de lui, le plus grand des écrans, des algorithmes combinés de statistiques et de probabilités qui tentent d’anticiper comme lui le système. Il y a une vérité là-dedans, B n’en n’a aucun doute. La demande, l’offre, et des centaines de milliers de paramètres infimes qui peuvent tout chambouler. Certains paramètres sont moins infimes que d’autres, ceux-ci ne sont pas forcément quantifiables avec précision mais les réactions sont souvent prévisibles. Toutes ces données sont intégrées à sa courbe de calcul personnelle, B est un outil de précision. Malheureusement il est un des rares à le savoir. B n’a pas les bons diplômes, pas la bonne origine sociale, le cercle des grands requins blancs de la finance et de la bourse lui sont fermés, aucune grande agence de notation, cabinet financier de prestige ne le chasseront jamais.

 

13h40. C. est pêcheur sur un bateau-usine, membre d’un équipage hétéroclite de mercenaires de la mer. Une saison ou deux pour telle compagnie, puis pour une autre. Il faut bien. Pas de poissons, pas de salaire, et dans certaines régions, le poisson se fait rare, difficile. La morue d’Atlantique est sur liste rouge comme le thon éponyme, la Mer du Nord une zone de stricte observation, le cheptel s’y reconstitue lentement, c’est une guerre des nerfs qui se joue en plus de celle de la bataille avec l’océan. Et elle va durer jusqu’à l’aube, à la vente. C connait chacune des étapes, de la pêche au conditionnement. Il a commencé en bas, à la réception des poissons. Un long toboggan en plastique gluant, des presque cadavres qui glissent vers le couteau, à la chaîne. Eventrés, éviscérés, puis stockés dans la glace. Il fait un froid coupant, les hommes portent du caoutchouc, des tripes et de la glace jusqu’au mollet, le visage gercé par la fatigue et le sel.  C. est sur le pont, il scrute la ligne qui s’enfonce sous la peau violette des vagues, il connait le tonnage exact nécessaire pour gagner de l’argent, il prie Bouddha d’être miséricordieux avec les poissons et abondant avec le navire.

 

14h 10 A. est retourné à son travail. Il est vendeur dans un supermarché, rayon informatique, spécialisation en jeux vidéo. Toute la journée il brasse des dizaines de titres, répond à des centaines de questions, conseille. Il est fan lui-même, il connait son sujet, les hardcore gamers se sentent en confiance avec lui, c’est un bon vendeur. Depuis deux jours une marque a lancé sa nouvelle machine sur le marché, tous les jours c’est la folie. A. pense à sa sœur et à sa mère, ça lui redonne de l’énergie, il se dépense sans compter, il est partout. Entre les rayons des dizaines de personnes attendent qu’on livre un nouvel arrivage de consoles.

 

14h 40 B. lance ses premiers ordres. Il est acheteur pour la compagnie qui gère l’ensemble des pubs de la marque. W.W est brasseur depuis 1795, ses produits sont commercialisés dans toute l’Angleterre, en Irlande, en Europe du Nord, les pubs en revanche se sont implantés dans le monde entier ou presque. On mange de la morue T4 cuisinée à la bière W.W dans 23 pays, jusqu’au fond de la Nouvelle Angleterre. W.W est sur la piste d’une formule pré frite de son fish and chips, à cuire au four à micro-onde à destination du marché américain. Tous les pubs ne se fournissent pas auprès de la centrale d’achat de la compagnie. En France, en Belgique, en Nouvelle Zélande les responsables se fournissent auprès de société locale et indépendante. Les prix sont négociés par les chefs de cuisine qui ont des barèmes et des objectifs de vente à suivre. Le cours de la T4 n’en varie pas moins et il se tient au courant des différentes négociations en cours dans le monde de la grande distribution. Lui aussi a des objectifs, ils sont plus personnels. B a divorcé il y a deux ans, la séparation et la garde de l’enfant continue de lui déchirer le cœur, il adore son fils, dès qu’ils se voient il le pourrit de cadeaux. Il sait qu’il ne devrait pas mais ça compense son absence hebdomadaire. B pense à sa prime, il s’est promis qu’il ferait le cadeau de ses rêves à son fils s’il la touchait. En attendant il lui a dit qu’on verrait, s’il travaillait à l’école, s’il réussissait à passer dans la classe suivante. B a confiance, c’est un challenge pas très utile, à peine un garde-fou, le fils de B est toujours dans les premiers.

 

15h30 L’indice de vente est calculé selon plusieurs paramètres simples comme le prix du tonnage vendu, contre le montant du tonnage ramassé. La saison vient de commencer, les premières pêches se sont montrées tout à fait prometteuses et abondantes, le prix de la morue T4, l’espèce la plus communément vendue, est stable, pour le moment. La bataille est rude dans les salles de change comme sur l’océan. Cela fait trois mois que le New Caroline, navire battant pavillon panaméen et dont le propriétaire est un armateur russe, sillonne la mer du nord. Il y fait un temps de chien. Cinquante-trois jours de pluie, gros grain, vent violent, des creux de trois mètres, quinze jours de neige, quatre-vingt-trois jours entre 0 et -10 degrés Celsius, et de nuits à – 20. -25 parfois voir -30 en bas, à la conserverie. L’enfer blanc où tout le monde débute. Le plus jeune des membres d’équipage a tout juste 17 ans, il travaille avec son père qui est second à bord, il est capable d’étriper une morue toutes les six secondes. Les pieds plantés dans la tripe et la neige, il porte déjà la barbe, et dans son regard ce même éclat minéral et sauvage qui brille dans les yeux des anciens. Comme C. il n’a jamais connu rien d’autre que la mer et la pêche. Il n’est pas monté sur ce navire par plaisir, par choix ou par goût mais parce que c’est comme ça dans sa famille. Et il ne questionnera jamais cette voie pas plus que ne le fera C. même si en réalité ils haïssent l’un et l’autre l’océan qui leur a déjà pris des vies et les asservit nuit et jour. Les câbles des filets remontent lentement en craquant sur leurs essieux, les moteurs qui les ramènent ronflent en crachant des volutes invisibles d’essence. Le capitaine a pris sa décision, on rentre.

 

16h45 A. vient de réaliser une très belle vente, le problème c’est que du coup il n’y a plus aucun appareil ni en magasin, si dans les arrières. Le chef de A. ainsi qu’un certain nombre d’autres chefs de rayons s’inquiète, on téléphone au sous-directeur du magasin qui appelle le directeur. Les ventes ont explosé, le succès est énorme, mais il nous en faut plus. La distribution des produits est négociée par lots auprès de la marque elle-même. Dans la négociation un certain nombre de facteurs, comme la réputation du distributeur, sa reconnaissance publique, ses emplacements, son réseau, et la férocité de ses acheteurs. Ailleurs, dans d’autres salles d’achat, une nouvelle bataille s’engage.

 

18h00 B. lève les yeux de son écran pour la première fois de la journée. Il a faim. Il commande par téléphone à un chinois voisin. Tout en notant sur son pager quelques informations récoltées dans la journée. D. son voisin du bureau de droite, se lève et lui sourit par-dessus le panneau de contreplaqué jaune qui les sépare. Il le félicite pour sa vente, B. sourit et fait remarquer qu’il a faim. D lui propose d’aller à la cafétéria et de commander un chinois. B lui dit que c’est déjà fait en ce qui le concerne. D appelle le chinois. D a des vues sur B. mais il ne lui a jamais dit parce que D et B ne sont pas censés avoir des vues l’un sur l’autre, pas selon l’éducation de D. ni selon les mœurs admises dans le cadre très masculin des acheteurs de grande compagnie. Alors D se cache. Mais il compte bien avoir B un jour. B passe commande de l’appareil qu’il a promis à son fils.

 

01h40. Panique chez le constructeur. Le dernier, l’ultime appareil disponible a été pré vendu à 18h00 en Angleterre, soit aux environs d’une heure du matin ici même. On réveille les responsables d’usine, il faut remettre d’urgence en route la machine, combien on peut en produire dans les prochaines 24h, combien on peut en distribuer dans les prochains jours. Le succès est faramineux, excessif par rapport aux prévisions, la surprise complète. Les directeurs de la compagnie, les cadres dirigeants devraient sabler le champagne mais en réalité ils sont furieux. Il s’agit d’une bataille commerciale, et aucune armée n’aime être prise par surprise. Des têtes vont tomber, mais en attendant il faut rassurer le marché sur sa capacité à fournir en temps et en heure. Il y a des milliards en jeu, et pas seulement ceux de la compagnie, mais également ceux de tous les groupes de distribution qui ont prépayé l’achat de lots et qui attendent d’être livrés. Si les commandes ne peuvent pas être honorées la tasse va être sévère. Ailleurs il est 18h19 et quelqu’un a vu le coup venir depuis le début de la matinée. Il travaille pour une banque privée, il vend et il achète. Il a suivi le départ des ventes des appareils, les a trouvés anormalement rapides, et s’est mis en chasse de tous les lots de minerais possible, quel que soit le montant demandé. Pour obtenir la ligne de crédit, il a triché ouvertement sur son bilan, fabriqué de fausses courbes de vente, c’est une pratique courante, il est sûr de lui, ça va être une tuerie.

 

19h15 A rentre chez lui, épuisé. Ça été la folie au magasin. Les chiffres de vente sont énormes, ils vont tous avoir droit à une prime à la fin du trimestre si ça continue. Mais il est un peu inquiet tout de même. Pour le moment aucune nouvelle livraison de matériel prévue après celle de demain. Il essaye de ne pas penser à ce qu’il arrivera s’ils ne peuvent plus répondre à la demande. Les gens étaient déjà à moitié fous aujourd’hui, ils seraient hystériques si jamais la rupture de stock se produisait en milieu de journée. Il ôte ses chaussures, se laisse tomber dans le canapé et allume la télévision. Il pense à sa sœur et à sa mère, plus que 24h…

 

20h00 B. est en train de parler à son fils qui lui raconte sa folle journée à l’école. B pense à la console qu’il lui a achetée, brûle d’envie de lui dire, de lui expliquer que sur le site, la sienne était annoncée comme la dernière disponible. Mais il a passé un genre de pacte avec lui, il faut que le gamin tienne ses engagements. Ce n’est qu’une pure formalité mais il pense que c’est son rôle de père de fixer des limites, même floues, et surtout de s’y tenir lui-même, ce qui reste le plus compliqué finalement. Il l’écoute babiller tout en tapant une note pour son patron. D, dans le box d’à côté se lève et fait semblant de chercher quelque chose, en espérant qu’il va raccrocher. Mais s’il reste trop longtemps ça va paraître suspect. Il n’écoute pas ce que B dit, sinon il saurait qu’il est en mode père de famille, il s’en fiche à vrai dire, son désir lui serre presque les tempes. Il n’en peut plus, il fait signe à B qu’il veut lui parler, ce dernier lui jette un regard distrait, plaque sa main sur son téléphone comme une femme plaque ses mains sur sa poitrine, surprise dans la cabine d’essayage. Une espèce de même geste de pudeur, comme s’il voulait non pas qu’on entende ce qu’il disait mais que les mots de l’autre n’atteignent pas son fils. B ignore tout des intentions de D à son sujet, il n’a rien remarqué, mais il protège son enfant avec la même énergie sauvage qu’une mère. D lui demande s’il vient les rejoindre au pub avec les collègues, B fait signe que non, il a un dossier à boucler. D est déçu mais il ne peut pas faire semblant de rester sans que ça paraisse suspect. Il s’en va en essayant de penser à autre chose.

 

 

20h45 La console de jeu fonctionne entre autre grâce à l’utilisation d’un minerai spécifique, au même titre que les téléphones portables, et qu’un certain nombre d’appareils électroniques usant de condensateur, comme dans l’aéronautique ou la navigation. Il est recherché pour ses propriétés anticorrosion, il est qualifié de minerai stratégique, l’astragale et le talon d’Achille de toute une industrie. Et 60 à 80 % des réserves mondiales sont situés dans une seule et même région du monde, où règne le chaos. Les directeurs des mines principales ont fait de mauvaises estimations. L’un d’eux pour plaire au bilan comptable de sa compagnie, et conséquemment aux actionnaires, un autre parce qu’il a sous-estimé le travail de ses contremaîtres, qu’ils ont pris du retard en raison du manque de moyen, bref qu’il a été imprévoyant. La quantité mondiale extraite a donc notamment diminué, et son prix a d’autant augmenté qu’un acheteur s’est précipité sur tous les lots disponibles depuis l’ouverture de la City ce matin. A 21h le prix du minerai flirte avec celui de l’or.

 

21h53. B rentre enfin chez lui. Il a la tête vide, se sert un scotch et s’enfonce dans son canapé. Reste quelques instants ainsi, à déguster son verre, les yeux fermés, et puis il allume la télé, zappe, jette la télécommande parvenu au programme qui lui convient, se lève et va se décongeler une pizza. Sur l’écran, plat, les drames habituels.

 

22h30 C rentre au port. La nuit est tombée depuis six heures, des bâtiments sont déjà là, les bateaux usines au travail, des étoiles d’acétylène et des barres au néon dispersées sur la voie lactée du port. Le ronron des machines, la glace fluorescente qui gerbe partout des caisses que l’on descend, s’écrase, visqueuse, sur le quai, mêlée au sang des poissons, à l’eau de mer, à l’essence qui miroite en petites ellipses arc-en-ciel sur la surface de l’océan. Pendant qu’on décharge il descend à quai et se dirige avec quelques membres d’équipage et le second vers une cafétéria ouverte près de la halle. Ils commandent des potages à la tomate et des cafés et ressortent avant d’être rejoints par le capitaine. Se dirigent vers la halle où sont déjà à l’œuvre d’autres équipages et d’autres acheteurs. Les prix de bases sont déjà fixés, la variation est au centime, le centime peut tout. Sauver une pêche ou la ruiner. Rarement faire sa fortune. La concurrence est à la fois violente et feutrée. Le monde des halles est un monde de négociations, de connaissances, de bavardages, les acheteurs ont des ordres mais ils ont aussi besoin des lots. Prendre les meilleurs, les plus frais, les plus lourds. Le capitaine, comme beaucoup, n’a qu’un seul client, et c’est le même que pour la majorité des pêcheurs dans la région. Ils sont trois et travaillent tous pour un groupe agro-alimentaire anglais qui possède, entre autre la compagnie W.W brasseur depuis 1795. La négociation ne se fait qu’une fois la pesée terminée. Le capitaine sait qu’ils sont à la limite, il connait les derniers cours, il se tient au courant depuis son bateau, il sait qu’ils ont tout juste de quoi rentrer dans leur frais, il espère que la pêche a été mauvaise pour tout le monde, comme ça le prix ne tombera pas. Mais les autres ont eu plus de chance, elle a été abondante plus au nord, le capitaine s’en veut de ne pas avoir écouté son second en contemplant la montagne de poissons morts qui passe dans un filet au-dessus de sa tête. Le négociant s’approche, il porte une blouse blanche de laborantin, et des bottes de pêche bleu pétrole, il lui sourit en lui tendant un papier. Le capitaine lit, il sourit à son tour. Quelqu’un, quelque part dans une salle d’achat a été prévoyant et a acheté des quantités de lots, les prix sont montés en flèche jusqu’à dix minutes après la dernière pesée. L’offre et la demande, et des centaines de facteurs infimes et immédiats. Le capitaine ne pense pas qu’à dix minutes près il était bon pour sa poche, il pense juste qu’il va enfin pouvoir se payer un salaire ce mois-ci. Il retourne vers C. et les autres, il est content. Tout le monde l’est, les payes vont être meilleures. On prend le temps de boire café et potage chaud, on parle de ce qu’on va faire au retour, de la famille, et puis ils y  retournent.

 

23h00 Oh Papa tu connais radio Afrique là dis ! Ça raconte vite, hein, c’est parti comme coup de feu quand cerbère l’a dit que caillou coute cher, tout Punia City l’est parti dingue. Colonel Cul Nu venir avec Enfant de Salaud, lui dire ceux qui vouloir venir prendre caillou aller avec lui. Lui dire que caillou appartenir à pays-là, que gouvernement bandit. Lui dire aller à Kuyinté prendre les avions des blancs que c’est prendre caillou.

 

0h17 B. a mangé sa pizza en bouclant son dossier, la télé en sourdine. Il en est à son troisième verre, il commande un film porno sur la chaîne payante, il paye par carte. Il est la 12854ème commande depuis 23h30, heure approximative à laquelle les pornos sont en vente. B n’a pas le temps d’une vie amoureuse, pas le cœur non plus et l’amour tarifé ne le fait pas du tout fantasmer. Il se pose sur le canapé, et en attendant que la chaîne libère sa commande zappe sur les programmes au hasard.

 

08h14 du matin, à l’autre bout du monde, un directeur commercial raccroche son téléphone en souriant. Les autres le regardent interrogatifs, il fait signe que oui, l’un des dirigeants de la compagnie claque sa main contre le bureau d’enthousiasme. L’acheteur de Londres a dit oui sur une offre ferme. Ils auront du minerai pour les commandes en cours. Après on verrait. Des négociations ont déjà lieu avec les brésiliens qui détiennent également des réserves.

 

0h40 A joue à World of Warcraft sur son ordinateur. Il y est Shinobi Wizard, un elfe noir avec des pouvoirs spéciaux qu’il a acheté avec sa carte bleue. Cela fait quatre ans qu’il a ouvert son compte, il a des amis désormais dans ce jeux, des gens qu’il a rencontré en IRL, au magasin entre autre, à des conventions. A a vingt-quatre ans, il est venu dans ce pays avec son père. Son père n’a pas supporté la vie en Europe, il est reparti et nul ne sait ce qu’il est devenu depuis. A a vécu chez une tante, il a été scolarisé, trop jeune pour avoir la nostalgie, il s’est vite adapté. Il jette un coup d’œil distrait à son portable, vérifie l’heure et se donne encore une heure de jeu. Demain la journée risque d’être infernale.

 

1h13.Des coups de feu éclatent quelque part dans la nuit. Le staccato mécanique de l’AK 47, des cris, des rires. Des bruits de courses dans la forêt.