Univers – La Guerre des Mondes

 

Khor était assis au bord de la fenêtre et regardait vers le large. D’ici l’armada ressemblait à un essaim d’insectes suspendu dans le ciel brouillé par les colonnes de fumée qui montaient de la côte. Sur la ligne d’horizon on apercevait toujours les épaves en flamme de la marine. Sur sa droite, un peu plus bas, gisait l’immeuble brisé en deux de la Bank of China, l’orgueil presque millénaire de Shanghai écrasé par un monstre à demi carbonisé, aux ailes et au ventre déchiquetés. Un dragon, ou ce qui y ressemblait drôlement. Ironie du sort. Allongé sur des débris miroitants de verre et de plastique, d’acier et de polymère, aux couleurs nuancées par le reflet des incendies alentours. Survolé par des nuées de chasseurs koodas comme des mouches bardées de canons aux ailes alourdies de bombes. La résistance au sol n’était pas terminée, par endroits, au-delà du fleuve à l’ouest, on distinguait les éclairs provoqués par les explosions. Le pont de Nanpu était toujours debout, et un bataillon entier tenait le Mall.

–          Alors, vous avez réfléchi ? dit-il en se tournant vers la pièce.

Il se tenait courbé, la tête au ras du plafond. Il avait l’air d’un silure. Un silure de deux mètres cinquante posé sur un corps bipède, avec des mains à trois doigts comme des pinces de langouste en caoutchouc, et de longs et vastes yeux noirs uniformes presque doux. Il portait une combinaison noire de pilote, son casque posé à côté de lui, un numéro inscrit en orange sur sa manche dans un algèbre inconnu. Dans une de ses pinces il tenait un livre : la Guerre des Mondes, de H.G Wells.

–          Jamais.

Les cheveux collés sur le front, le prisonnier se tenait sur sa chaise, menotté, le visage cireux et bleui par les coups. Une tâche souillait son entrejambe, mais ses yeux étaient froids, fanatiques, sa bouche grimaçait un sourire déterminé. Khor se pencha sur son livre et lut.

–          Je voyais maintenant que c’étaient les créatures les moins terrestres qu’il soit possible de concevoir. Ils étaient formés d’un grand corps rond, ou plutôt d’une grande tête ronde d’environ quatre pieds de diamètre et pourvue d’une figure. Cette face n’avait pas de narines — à vrai dire les Martiens ne semblent pas avoir été doués d’odorat — mais possédait deux grands yeux sombres, au-dessous desquels se trouvait immédiatement une sorte de bec cartilagineux.

Son chinois était absolument parfait. Mandarin moderne des hautes études. Pourtant ce qui sortait de sa bouche, le son, n’avait strictement rien d’articulé ou d’humain. Un mélange de cris de grenouille, de coussin péteur, et de soupirs bruyants sur le ton de la mélodie. Le prisonnier leva les yeux vers lui.

–          Vous n’êtes pas martien, il n’y a jamais eu aucune vie sur Mars.

Khor releva la tête et échangea un regard avec les deux sergents Tempête qui se tenaient de chaque côté du prisonniers, leur casque toujours sur la tête.

–          Et je ne porte pas de bec non plus. Je viens de beaucoup plus loin Président Huong. Le voyage a été long et j’ai encore beaucoup de travail, me comprenez-vous ?

–          Jamais ! Jamais le peuple n’acceptera la reddition de la Chine.

–          Le peuple ? Quel peuple ?

Khor fit un geste vers son casque qui projeta l’hologramme d’un animateur trash babillant à propos de l’intelligence supérieur des extraterrestres, puis changeant de chaine, sur un autre qui demandait à un de ses invités ce qu’il pensait de tout ca.

–          Oh moi je crois, fit l’invité, un artiste de premier ordre, musicien, danseur, chanteur, acteur, cascadeur, peintre, écrivain… Moi je crois que franchement je vois pas pourquoi on se bat encore. Non mais c’est vrai quoi ! C’est clair qu’ils sont plus forts que nous, alors à quoi ça sert ?

–          T’as pas oublié d’être blonde toi ! gueula l’animateur en ricanant face caméra.

Changement de serveur, une pin-up brune incendie dans une robe rouge bien droite, seins en avant, et visage grave faisait face à un grand type en noir avec un sourire au néon.

–          Charlotte tu es venu pour témoigner je crois, alors, nos envahisseurs ont-il un sexe ?

–          Oui j’ai été violée, c’est vrai, par trois envahisseurs.

Khor coupa le son et récita son livre.

–          Or, chaque fois que les choses sont telles qu’un tas de gens éprouvent le besoin de s’en mêler, les faibles, et ceux qui le deviennent à force de trop réfléchir, aboutissent toujours à une religion de Rien-Faire, très pieuse et très élevée, et finissent par se soumettre à la persécution et à la volonté du Seigneur. Vous avez déjà dû remarquer cela aussi. C’est de l’énergie à l’envers dans une rafale de terreur. Les cages de ceux-là seront pleines de psaumes, de cantiques et de piété, et ceux qui sont d’une espèce moins simple se tourneront sans doute vers – comment appelez-vous cela ? – l’érotisme. 

Le président Huong regardait les crétins miniatures s’agiter sur le rebord de fenêtre, sur fond de colonne de fumée et de désastre. D’ici il entendait crépiter le feu des canons Koodas sur la résistance, les lance-roquettes, la DCA et les déflagrations des bombes de l’autre côté du fleuve.

La mort en marche.

–          Croyez-moi, c’est un choix économique que vous ferez. A tout point de vue.

Il le défiait du regard maintenant, la mèche rabattue sur son front large, l’expression grave, historique. Sans doute trop l’habitude de se voir, de s’entendre, d’être flatté, écouté. Khor fit signe à l’un des sergents. Le colosse défit son gant de métal laissant apparaître une main tout ce qu’il y avait de plus humaine. Avec laquelle il le frappa en plein visage. Le nez du président éclata.

 

–          Avant que nous les jugions trop sévèrement, nous devons nous souvenir à quelle destruction totale et impitoyable notre propre espèce s’est livrée, non seulement sur les animaux, comme le bison ou le dodo, mais aussi sur ses propres races inférieures. Les Tasmaniens, malgré leur apparence humaine, furent entièrement éliminés en cinquante ans dans une guerre d’extermination menée par des immigrants européens. Sommes-nous de tels apôtres de miséricorde que nous puissions nous plaindre si les étrangers mènent contre nous une guerre semblable ? récitait le président Huong, debout devant son pupitre et les 820 chefs d’états qui se partageaient le monde.

Son visage était grave et bien coiffé, pas l’ombre d’une trace de coup sur ses traits de potentat chinois, il respirait tout à la fois l’humilité et l’assurance. Un rôle de composition assurément.

–          Bon travail Cadet.

–          Merci Père, fit Khor en hochant sa grosse tête plate et indolente.

–          Il peut toujours marcher, constata une autre silure géante en bout de table, un cigare rose entre les pinces. Comment vous avez fait ?

–          Je lui ai montré l’homme qu’il était réellement Seigneur.

–          A savoir ?

Khor eut un geste vague.

–          Un homme d’affaire intelligent.

Le silure se retourna vers Père, un homidé tout ce qu’il y a de moins humain si l’on se figurait que l’espèce ne s’était développée que sur terre, qu’un même modèle est toujours maintes fois décliné dans la nature, tant par sa forme que par son organisation. Père était natif de 1Q158, classée géante sur les cartes terriennes, en réalité une planète à peine plus grosse que Mars mais mieux située.

–          Combien ?

–          30% sur l’ensemble des produits dérivés, et un poste de sénateur à la Grande Assemblée.

–          Pas mal.

Khor haussa les épaules.

–          Ils sont tous pareils. Ils pensent qu’ils vont vivre éternellement.

–          A ce propos, nous allons faire fabriquer tous les jouets ici. Ça nous coûtera moins cher, avec qui on peut s’arranger ? questionna quelqu’un à la table.

–          Le Cartel de Pinalès, ils ont des usines en Mongolie et dans le Xinjiang, ils nous feront un prix, répondit Père.

–          On va faire travailler ces animaux ? grogna un autre avec une voix comme un croassement. Et nos usines automatiques ? C’est pour les pangas ?

Le panga était l’un des êtres les plus vils de leur partie de l’univers, même l’énoncé de son nom était une forme d’insulte pour ceux qui l’entendaient Les autres échangèrent des regards outragés, un des Seigneurs tapa de la pince sur la table.

–          Depuis quand on parle ainsi devant son Père ! Tu n’as pas honte !?

Mais l’intéressé leva la main en signe d’apaisement, ce n’était pas le moment des querelles.

–          Allons mes enfants ne vous querellez pas, je comprends l’inquiétude de Cornélius. C’est un homme d’affaires, les terriens sont moins productifs que nos usines, il craint pour notre pourcentage…

Le Seigneur se dressa, la pince sur le cœur.

–          Sur mon honneur Père que je sois saigné si je pense à l’argent !  Nous respectons l’Obscura votre figurine ne peut pas être fabriquée par ces bêtes !

–          Bien entendu Cornélius, c’est pourquoi les terriens seront les seuls à pouvoir acheter ces produits. Li Spiritu des bêtes pour les bêtes. Tu vois, l’Obscura est respectée. Ne t’inquiète pas pour nos usines, je te dis, j’ai d’autres plans pour elles. Cadet !

–          Oui Père ?

–          Tu as parlé avec ceux de la Commission ?

–          Oui Père.

–          Alors ?

–          Il y a des résistances comme vous l’aviez prédit, ceux de Naples et de Tripolis veulent une plus grosse part sur les livraisons, ils disent que celle prévue sera insuffisante pour leur secteur. Quant aux clans de Palerme et Barcelone, ils ont décliné notre offre, ils ne veulent pas de pollution, comme ils ont dit.

–           Depuis quand ils ont le choix ? On a qu’à bombarder la côte, ils vont comprendre ! proposa un des Seigneurs, lui aussi natif de 1Q158.

–          L’archimaréchal Reinstein est en train de rassembler les troupes au nord, nous n’aurons pas de chasseurs disponibles avant l’occupation de la Russie.

–          Et les LT alors ?

Khor haussa ses lourdes épaules, ce genre de chose n’était pas de son ressort, et le Seigneur le savait parfaitement. Comme il savait tout aussi parfaitement qu’elle ne dépendait pas de leur Père non plus, mais du Conseil, qui déciderait si on rajouterait ou non des zéros au chèque. Tous se tournèrent vers lui. Car il y avait toujours une autre possibilité…

–          Nous verrons, se contenta de répondre Père.

 

Des torons de flammes rugissaient des alentours de Téhéran en ruine, une suie bleutée au parfum de pétrole poissait leurs vêtements de combat, flottant dans l’air comme un cauchemar échappé du crâne d’un dragon. Les chars TK avançaient lentement vers les ruines, on avait repéré une poche de résistance à l’est.

–          32 heures bordel ! 32 heures pour déloger ces putains de pasdaran ! Qu’est-ce qu’attend le Père merde !

–          S’il allonge le fric pour la LT c’est comme s’il faisait une OPA sur cette planète. Le Conseil ne prendra pas ça bien, répondit Khor en enlevant son casque.

–          Le Conseil ! Ils sont loin ! On n’a pas besoin d’eux !

–          Eh, ils ont mis du fric dans l’opération…

–          Peut-être bien mais c’est nous qui faisons tout le sale boulot en attendant.

–          C’est notre rôle de Cadet, frère, et puis avoue qu’on s’amuse bien.

–          On se marrait plus quand les LT étaient là. Ce général ne pense qu’à occuper le territoire avant les unités aéroportées.

–          Certes. C’est la guerre des chefs. Allez viens, ils nous attendent.

Ils tournèrent le dos aux colonnes de feu et pénètrent dans l’abri construit à flanc de colline. Des hommes en arme attendaient dans un bar de fortune, produit du pillage, havre des officiers. Une planche en guise de comptoir, des caisses d’alcool pleines à ras bord, un vieux siège de voiture, des tabourets bricolés, des armes aux murs et des obus vides en guise de verre. Khor s’adressa à celui qui portait des lunettes de soleil, le chef.

–          Merci d’être à l’heure.

–          Oublie les palabres, vous avez la marchandise ?

Khor fit signe à son compagnon qui déposa sur le comptoir une petite valise. Appuya sur un une touche, la valise s’ouvrit avec un soupir électrique, dévoilant des rangées de tubes à essais remplis d’un liquide bleuté.

–          C’est quoi ça ? grogna un des types

–          Trois fois la concentration de ce que vous produisez habituellement, une fois et demie la quantité que vous attendiez fit fièrement le porteur de valise.

Le type le regarda comme s’il allait le mordre, puis regarda son chef qui grogna à son tour.

–          Ah ouais et c’est quoi ?

–          De la métheroïne, comme vous nous l’aviez demandé, expliqua Khor, mais sous une forme améliorée… si vous permettez…

Il s’empara d’un des tubes, le décapsula et en versa le contenu sur le sol poussiéreux. Le liquide, au contact simultané de l’air et de la poussière se mit à grésiller puis à mousser, fumer, changea de couleur, virant du bleu électrique à l’indigo puis au noir et enfin au gris classique de la méthéroïne avant de se cristalliser. Quelques secondes plus tard la flaque laissait la place à un gros caillou d’aspect sableux. Khor le ramassa et le cassa contre la table, les grains semblèrent se dédoubler, prenant finalement le double du volume initial. Khor sourit.

–          Magie extraterrestre !

Le sourire n’était pas une expression faciale coutumière de sa race, ni même un signe plaisant sur la planète d’où il venait. Montrer les centaines de minuscules dents translucides qui parcouraient sa bouche était plutôt un signe naturel d’hostilité, quelque soit la forme que l’on donnait à sa bouche. Et ici, sur terre, du point de vue d’un bipède d’un mètre quatre-vingt, excessivement armé et à la férocité réputée, c’était parfaitement terrifiant. Mais Khor avait pris cette habitude à force de fréquenter des homidés, et vite compris évidemment le pouvoir qu’il en tirait. Les huit hommes étaient des arabes et des noirs membres d’un des clans de la mafia africaine. Des Nunanchuks pour être tout à fait exact, des nomades armés, pirates de terre qui attaquaient les villages et les convois, pillaient tout sur leur passage et revendaient leurs prisonniers sur les marchés aux esclaves du nord de l’Afrique. Leur qualité de nomade en faisait également des trafiquants réputés et recherchés par les clans, quand ils ne se faisaient pas mutuellement la guerre. Lunette noire se pencha sur la poudre, regarda un de ses hommes et lui fit signe d’essayer. Le nunanchuk n’hésita pas une seconde, attrapant un peu de poudre de la pointe de son couteau et la portant à ses narines dilatées. Cinq secondes plus tard il était complètement shooté, les yeux vitreux, bavant, le visage rouge, avec cette expression d’extase propre au coït. Son chef éclata de rire en applaudissant, Khor fit signe à son collègue de fermer la valise.

–          Alors sommes-nous d’accord maintenant ?

–          Dis à ton général que nous serons au rendez-vous, nous attaqueront à l’aube.

–          Bien…

Il montra la valise.

–          Elle est sécurisée, mettez vos mains dessus qu’elle puisse prendre vos empreintes. Vous serez seul à pouvoir à l’ouvrir désormais.

Lunette noire jeta un coup d’œil méfiant à la valise, il était malin, il dit à un de ses hommes de poser les mains dessus.

–          Ali en sera le gardien, j’ai confiance en lui, expliqua-t-il à l’extraterrestre.

Khor ne dit rien, ce n’était pas important de son point de vue. Ce qui était important c’est que cet Ali soit à proximité de son chef en temps voulu. Quand ils ouvriraient la valise après l’opération de demain. Quand ils découvriraient, trop tard, que le contenu des tubes s’était transformé en un explosif à haute densité à la fermeture de la valise. Le général leur rendait des services, et ils rendaient des services au général. Et le général avait dit, plus aucun terrien dans leurs rangs après la bataille. Quand ils ressortirent un transport de troupe russe attendait, deux soldats Tempête, posés devant comme des totems dédiés à la guerre dans leurs armures noires hérissées de canons et bardées de grenades. L’autre ricana.

–          Eh bin on dirait que Père a craqué plus vite que prévu.

Mais Khor savait que non. Il ne s’agissait pas du renfort qu’il espérait. Il lui fit signe d’attendre et monta à bord. Un autre rendez-vous, mais celui-ci il était le seul à le connaître.

–          Vous êtes Rain ? demanda-t-il un peu troublé au petit garçon en vêtement de combat qui l’attendait à l’intérieur.

Il ne devait pas avoir plus de six ou sept ans, les yeux durs, il fit un signe de tête.

–          Le code source se trouve à New York, vous savez ce que vous avez à faire, personne ne doit jamais entendre parler de Blackwind.

–          Je sais, fit simplement Rain.

L’intonation de sa voix était celle d’un adulte, un effet involontaire de son camouflage qu’il n’avait pas corrigé, pour impressionner les autochtones. Un enfant avec une voix d’homme, c’était peut-être un prophète, un chef, un démon, en tout cas sûrement un prodige. Ça marchait à tous les coups. Même sur Khor qui n’avait jamais jusqu’ici rencontré d’unité Shadow. Il lui tendit une clé électronique, l’enfant la fit disparaître dans sa combinaison, Khor repartit en se demandant à quoi il ressemblait vraiment sans son camouflage.

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