Contractor, les prolos de la guerre

« La guerre n’est pas instituée par l’homme, pas plus que l’instinct sexuel ; elle est loi de nature, c’est pourquoi nous ne pourrons jamais nous soustraire à son empire. Nous ne saurions la nier, sous peine d’être engloutis par elle. » Ernest Jünger.

« Mercenaries never die they only go to hell to regroup » Anonyme.

La guerre se privatise. Du conflit syrien en passant par des organisations militaires comme Daech ou paramilitaire comme Academi ex Blackwater, à l’invasion de l’Iraq, où le personnel des contractants fut le second contingent derrière la Coalition, le marché des SMP, ou société militaire privée, a littéralement explosé ces trente dernières années. Dégageant en 2006 un chiffre d’affaire global de 100 milliards de dollars et six ans plus tard de 430 milliards de dollars…. Analyse d’un phénomène.

De Bob Denard à Blackwater, de l’aventure à la normalisation.
Les Suisses et les amateurs de Flaubert ne me contrediront pas, l’usage de mercenaires remonte à l’antiquité. En fait, on peut dire que le métier de mercenaire à ceci de commun avec celui de la prostitution qu’il est aussi vieux que l’humanité. La force de l’armée romaine reposait en partie sur sa capacité à intégrer des forces étrangères dans ses rangs, et la Légion Étrangère, concept si unique et si exceptionnel que l’on créa les Marines faute de pouvoir se la payer, repose en soi sur le même modèle militaire que celui de Rome. Ainsi au terme de la Seconde Guerre mondiale, on se mit à parler intensément allemand dans la légion, et les ennemis d’hier, ancien SS et ex FFI, de se retrouver côte à côte dans la cuvette de Den Bien Phu. Avec ce risque corolaire à l’usage d’auxiliaire : la trahison, le retournement de veste. Et quelques-uns de ces mêmes anciens de la Wehrmacht ou de la SS de passer du côté des Vietnamiens moins au nom du communisme que du nationalisme. Mais bien entendu en soit un mercenaire est un fusil à louer, il ne se normalise au contact d’aucune armée en particulier, et se soumet aux ordres que dans la mesure de ses intérêts. Un légionnaire n’est donc pas réellement un mercenaire et jusqu’ici, pour se le figurer, on avait le choix entre le cinéma ou des personnages hauts en couleur comme Bob Denard. L’archétype même de ce qu’on surnomme avec un certain mépris mêlé de fascination « les chiens de guerre ».

Après un passage dans l’armée qui le fera passer de matelot mécanicien à fusiller marin et au grade de quartier-maître, le légendaire mercenaire français va littéralement s’épanouir en Afrique avec tous les conflits post coloniaux qui vont émailler le continent, et hélas continue de l’émailler. Sa vie, son œuvre est typique de ces légendes guerrières, entre coups tordus, séjours en prison, amateurisme, moment de gloire et fin sans reconnaissance, ni fortune. David Smiley, ancien opérationnel du MI6 les ayant employés, disait de lui, de Roger Faulques, autre légende du métier, et des mercenaires belges qu’ils oscillaient entre deux théâtres d’opérations : le Congo et l’Yémen. Le premier pour l’alcool et les femmes, mais où ils n’étaient jamais payés et le second où ils demeuraient sobres et célibataires, mais gagnaient leur vie. Mode de vie et figure emblématique aujourd’hui disparus, et même récusés par l’ensemble de ces professionnels pour qui un Denard fait figure d’irresponsable et de déplorable amateur. D’ailleurs, le terme même de mercenaires est rejeté au profit du normatif « contractant » moins imagé, avec le commerce ce que l’on gagne en confusion, on le perd en poésie. Car il s’agit non seulement aujourd’hui d’un très gros business donc, mais également d’un business qui se spécialise.

De l’encadrement et de l’entraînement des forces de sécurité, en passant par la sécurisation de site sensible, la protection du transport maritime ou le sauvetage, parfois, de région ou de pays tout entier, non seulement les rôles qu’ils endossent sont multiples, mais leurs rangs se professionnalisent sans faire appel aux seuls anciens des unités d’élite. Avec des grilles salariales pour le moins contrastées. Car même dans ce monde, il existe un sous-prolétariat, qui bien que n’étant pas nécessairement sous-qualifié, comme les Gurkhas (commandos népalais de l’armée britannique, légendaires pour leur férocité au combat), reste limité par les bornes d’un néo-colonialisme d’usage courant dans la hiérarchie militaire comme dans la logique libéral. Ainsi si tel soldat de fortune touchait péniblement 300 dollars par mois en ex-Yougoslavie, le contractant d’aujourd’hui en touche en moyenne trois mille par semaines, du moins si on est blanc et chanceux. L’ougandais ou le népalais chargé de l’encadrement du personnel local ou de la sécurisation sous menace caractérisée, c’est toujours entre 1000 et 500 euros par mois. Pour autant, professionnalisation ou pas, la vie souvent courte de ces hommes, et plus rarement de ces femmes, est très loin de la sinécure. Disons-le, pour nombre des états et des entreprises qui les emploient, ils ne sont pour l’essentiel que de la viande à canon, du sacrifiable. Si les chiffres officiels parlent de 3487 tués côté Coalition en Afghanistan, ils doubleraient en ce qui concerne le personnel militaire privé. Et j’écris ça au conditionnel, car en fait on n’en sait rien avec certitude. Un soldat qui rentre dans une boite au pays, c’est drapeau, flonflon et super décoration pour l’arbre de Noël posthume. Un employé, tout le monde s’en fout. À nouveau, comme partout, la loi libérale a raison sur les hommes.

Privatisation de la guerre et Res Publica
Cette évolution du marché de la guerre privée a notamment été marquée par la fin de l’ère soviétique et du régime d’Apartheid. Le désengagement auprès des pays satellites et les coupes sombres dans les budgets militaires, a non seulement mis au chômage pas mal d’anciens soldats, mais surtout a crée un appel d’air tel que durant les années 1990 l’Afrique dans son ensemble va être en quelque sorte la proie des flammes. Et dans cette logique un trafiquant d’arme notoire comme Viktor Bout, aujourd’hui en prison, d’y faire fortune, notamment avec la guerre civile en Sierra Léone. Qui plus est, rapidement, et notamment sous l’influence d’une croissance à deux chiffres, les salaires du privé vont devenir bien plus attrayants que les pauvres soldes proposées au personnel des armées régulières. Mais c’est Ben Laden qui va réellement donner son impulsion au marché. D’une par en créant lui-même une sorte d’armée privée du terrorisme international, où le djihadiste passera des montagnes afghanes à celle de l’Algérie du FIS, de la Bosnie ou de la Tchétchénie. Mais surtout avec la formidable impulsion offerte par le 11 septembre. Et son corolaire idéologique de la Guerre contre le Terrorisme qui a permis notablement aux néo conservateurs d’imposer une militarisation globale. Ainsi si la présence des contractants en 91 en Iraq était d’un pour cent soldats, lors de la seconde invasion il passera à un pour dix…

En France, où le mercenariat est punissable depuis 2003, notamment à cause de l’aventure comorienne de Denard, avec une croissance moyenne de 4,5 % par an depuis 2000 le marché de la sécurité (au sens général) se porte comme un charme. Et ce, alors que les statuts juridiques des SMP françaises sont dans le flou depuis la loi de 83 et que leur développement n’est en rien comparable à celui des sociétés anglo-saxonnes. Car n’oublions pas que notre état régalien est allergique à l’idée que l’usage de la force échappe à son seul contrôle. Les SMP française comme GEOS auront quand même dégagé un chiffre d’affaires de 73 millions d’euros en 2010. Tout en étant soutenu dans leurs efforts par le Secrétariat Général pour la Défense National et la Sécurité. En 2004, le gouvernement français a bien offert un contrat au privé pour de l’encadrement et de la formation, mais rien de comparable à ce qui se fait chez les Anglais ou les américains. Car nos contractants locaux sont face à deux problèmes majeurs : la frilosité de l’état à externaliser sa défense donc, et l’avancée économique énorme des SMP anglo-saxonne qui en sont déjà à la capitalisation en bourse. De fait ni les moyens, ni les missions, ni les services proposés ne peuvent rentrer librement en concurrence avec les acteurs majeurs de cette industrie que sont les Etats-Unis, Israël, l’Afrique du Sud ou le Royaume-Uni. Les SMP à la française notamment plus modeste, ne proposeront pas d’activité de soutien (transport, génie civil, maintenance) seront essentiellement exclue du domaine opérationnel et se concentreront sur la protection des biens et des personnes, la formation et l’encadrement de personnel et l’intelligence économique. En se reposant essentiellement sur trois pôles de compétences. La « GIGN connection » avec par exemple certain membre du commando qui avait libéré le vol d’Air France en 94, aujourd’hui reversés dans l’intelligence économique. L’industrie de la sécurité dans laquelle se sont reconvertis pas mal de démobilisés des années 90, et la filière ou plutôt la mouvance néofasciste. N’oublions pas, que sous le coup de peinture de Philippot (Marine c’est seulement la vitrine, la tête c’est lui) c’est aussi ça le Front National avec notamment son service d’ordre le DPS (Département Protection Sécurité) qui non contant d’avoir été la cible d’une enquête parlementaire sur sa qualité éventuelle de milice privée, entretient de nombreux liens avec de petites boite sécurité en Afrique et quelques anciens militaires aujourd’hui reconverti dans les SMP, comme le rapporte Philippe Chapleau dans la revue Culture et Conflit. La même filière néofasciste qui combat aujourd’hui au côté des Russes en Ukraine.

Conséquence de cet ostracisme jacobin, la France doit maintenir un contingent d’environs 5 000 hommes sur le continent africain pour environs un demi-milliard d’euros. Et si l’opération Serval a été un succès, l’intervention en Centre Afrique sera une catastrophe dont nos médias se sont bien gardé de poser un regard autrement que pour mettre en lumière le comportement de certain militaire (notamment pour viol). Mais il est vrai que de parler des scènes de cannibalisme auxquelles ont assisté nos soldats impuissants et sans moyen c’est beaucoup trop connoté auprès des bonnes consciences. Comme on évitera avec soin d’entamer le sujet sur l’état lamentable du matériel. Au point où la France va désormais s’équiper en arme légère auprès de nos voisins allemands, le Famas étant appelé à être remplacé par le HK416. Ou en Afghanistan où nos troupes devaient parfois annuler des opérations de reconnaissance parce que notre drone national ne prend pas son envol en cas…. de vent contraire. Un état des lieux en forme de rigolade que me faisait déjà une relation lors de la première guerre du Golf. Tandis que l’armée américaine dépensait des centaines de millions d’euros pour s’assurer que les glaces et les pizzas des GI arrivent à bonne température au milieu du désert, l’armée française, victime des ambitions électorales des petits pantalons qui nous gouvernent, se débrouillait avec quelques rations et le bricolage maison. Or je ne sais pas si vous avez déjà démonté et nettoyé un Famas en pleine nuit avec le matériel pourri fourni par l‘armée, mais comme jeu de piste il y a plus fun, d’autant si au même moment, on vous tire dessus.

Irish Road
Du Golf de Guinée en passant par celui d’Aden. De la Nouvelle-Orléans après l’ouragan Katherina à la Mer de Chine ou aux sites d’exploitation d’Areva en Afrique, les contractants sont partout. A bord des super tankers contre les pirates somaliens ou nigérians, sur les sites cogéré par le Pentagone, ou occupés à surveiller la frontière entre le Mexique et les USA. Au reste, les compagnies civiles ont bien compris l’intérêt et le bénéfice à tirer de ces armées privées. On pourrait ici citer KBR (génie civil) Cubic ou Kroll (formation) ou ITT (communication) qui ont toutes pris des parts sur ce marché. Mais on peut également citer les fusions entre SMP comme Dyn Corp (une des plus anciennes SMP américaine encore en activité) par CSC ou Armorgroup, émanation de ArmorHolding après le rachat de DSL, SMP anglaise. Pour des résultats qui semblent bien contrastés. Si les spécialistes de l’ex Blackwater ont notamment été montrés du doigt à plusieurs reprises en Iraq et en Afghanistan avec leurs méthodes de cowboy surarmés. Si Executive Outcome a également été violemment condamné pour son intervention en 95 au Sierra Léone, la réalité du terrain est moins tranchée. La cause de l’incident qui a valu la mort à une équipe de Blackwater à Falloudja ? La direction de Blackwater elle-même. Qui n’hésita pas à envoyer ces hommes en plein fief insurgé sans GPS ni carte d’état-major. Résultat, ils se sont perdus et sont tombés sur un nid de frelons. Les Sud-africains d’Executive Outcom perçus à l’époque comme de sales racistes voulant en découdre avec les pauvres noirs du Sierra Léone, ont non seulement été appelé par le gouvernement local, mais on mit purement et simplement fin à cette guerre. Ils y ont mit fin, et permit le processus de paix, je précise, avec un total de 150 hommes… Contre 15 000… . Oui, la réalité de ces hommes que l’on se figure toujours comme des assassins surarmés, sans foi ni loi, tout juste bons à prendre l’argent et à tuer est bien différentes de nos projections et fantasmes. Projection contre l’affreux impérialisme, d’où qu’il soit, et fantasme de super tueur tip top, mais sans pitié. Car si les GI surnommaient les mercenaires de Blackwater et autre Dyn Corp, Caviar Company, dans les faits, le caviar est un peu rance, qu’on en juge. Des équipes envoyées au feu sans matériel adéquat et devant se payer eux même leurs armes et moyens de protection. Compter 150.000 euros pour un 4×4 blindé, les contractants préféreront s’équiper en blindage de fortune, plaques d’acier soudées à l’arrière, rouler à toute blinde et faire feu sur tous ceux qui ont le malheur de leur couper la route. Avec bien entendu une chance sur deux qu’il s’agisse de malheureux innocents au lieu d’un kamikaze. Si assurer la sécurité d’un parking en zone à risque peut s’arranger avec un AK47 (400 dollars neuf en Iraq) et une caisse de munitions sorties d’un stock russe (ajouter deux cent dollars) les choses se corsent dès lors qu’il s’agit de protéger un convoi. Gilet pare-balles, plus un jeu de chargeurs en extra qui obligera à porter également un gilet de combat, plus un pistolet d’appoint avec un holster adapté, une arme secondaire, un téléphone cellulaire, un GPS pour éviter de se perdre et des lunettes de vision nocturne si vous voyagez de nuit et un Camel Pack si c’est de jour. Rapidement le contractant à tôt-fait de se transformer en robocop en y craquant une partie de sa paye. Mais à raison de 25 morts par jour certain mois en Iraq, il y a des nécessités sur lesquelles personne ne peut faire l’impasse. Du moins théoriquement. Car logique de rentabilité oblige, si les anciens membres des unités d’élites sont naturellement recherchés, pour certaines tâches, on se rabattra sur, par exemple, les ex enfants-soldats d’Afrique et d’ailleurs pour le gros, le tout-venant. Avec salaire minable à la clef, moyen de transport non protégé, arme de seconde main, et assurance qui refusera de couvrir telle opération qui aurait permis d’ôter une balle ayant rendu tétraplégique sa victime. Et bien entendu, tout ça dans cette belle logique de restriction de coût qui voudra qu’on licencie untel à mille dollars par mois parce que tel autre sans grade acceptera de n’être payé que cinq cent. Une démarche qui bien sûr ne s’arrêtera pas là puisqu’avec une petite formation, payante, on enverra sans remords un simple agent de sécurité s’occuper de protéger un convoi sensible ou un chauffeur routier non formé mais armé à conduire un même convoi. Comme dit un de ces messieurs dans l’excellent documentaire The Shadow Company, en Iraq, si vous aviez une arme sous la main, il y avait de l’argent à se faire pour n’importe qui. La saine et libre concurrence jusqu’à l’abattoir, une certaine idée du fair-play.

« Vive la mort, vive la guerre, vive le sacré mercenaire »
C’est avec ces mots que Jean-François Stévenin trinque dans le sympathique Chiens de Guerre, et qui à mon avis traduit assez bien une certaine mentalité pour partie de ces hommes. Prêts à risquer leur vie, leur intégrité physique contre l’assurance d’une existence de danger et d’un bon salaire. Mais au fond, je crois que ce n’est qu’une idée romantique, peut-être bien réelle au temps des « affreux » et autre gueules cassées des guerres post coloniales, mais aujourd’hui disparue sous l’effet de la privatisation. Car pour la plus part qui sont-ils ? Des retraités sans autres compétences que militaire, des fins de carrière pour qui c’est un moyen de s’assurer des revenus substantiels, des enrôlés de force déclassés et sans moyens, victimes eux même de la guerre, des hommes mal payés dans des armées qui se dépouillent peu à peu au profit de la voracité marchande. Ou, car on n’y échappe pas, bidule gavé de film de Rambo et qui croit que le port d’un arsenal lui autorise de se prendre pour un surhomme. Car certes, le domaine se professionnalise, mais on l’a vu, ce n’est pas d’avoir une conscience ou des scrupules qui caractérisent immédiatement le libéralisme. Débarrassé de la nécessité de paraitre face à un communisme progressiste et dogmatique, à la fois tyran et socialement innovant, le capitalisme moderne poussent désormais les états à se détricoter de tout ce qui faisait leur spécificité, mais également de tout ce qui protégeait les citoyens de la sauvagerie des marchands. Retraite, Droit du travail, santé, éducation, et aujourd’hui l’un des derniers remparts de l’état constitué, la défense. Tâche notamment simplifiée par des animaux politiques sans envergures, ambitieux comme des termites. Et, dans le cas qui nous occupe, selon un cercle vicieux qui veut que plus on réduira les effectifs, plus la nécessité d’employer des auxiliaires se fera ressentir.

L’idée du gouvernement Sarkozy de vouloir recentrer la compétence de nos forces sur les unités du COS (Commandement des Opérations Spéciales, équivalent du Joint Operation Special Command américain) à savoir sur des régiments comme le 13ème RDP ou le 1er REI était bonne et logique. Pour une fois qu’il en a eu une… Non seulement nos unités d’élites sont largement réputées à travers le monde quand elles ne sont pas simplement uniques dans leur fonction –comme le 13ème Régiment Dragon Parachutiste précisément – mais considérant la volatilité de notre sécurité tant extérieure qu’intérieur, disposer de spécialistes au lieu de généralistes est plus une nécessité qu’une option. Reste que l’état français a beau se cacher derrière sa posture jacobine quand ça l’arrange, à vouloir tout enrégimenté, réglementé, punir, taxer au nom de la sacro-sainte et indivisible petite cagnotte, il va bien falloir à un moment lâcher la bride. Ne serait-ce que pour ne pas se retrouver à devoir protéger nos rues et/ou nos intérêts dans le monde avec une cohorte estampillé d’une compagnie privée américaine ou russe. Qu’à ce compte-là des rachats entre méga holdings et des accords commerciaux transcontinentaux, on pourrait bien un jour se retrouver avec le 108ème Bataillon Parachutiste de chez CocaPepsi, il serait tant de choisir. Soit d’inventer un autre modèle économique, et vu les flèches qui nous gouvernent c’est pas gagné, soit d’arrêter de se réclamer d’une époque révolue et jouer le jeu pour de vrai de ce capital qui charme uniformément nos médiocres.

Quant à moi, je salue ces messieurs (et dames) d’où qu’ils viennent. Risquer sa vie pour une société marchande qui ne les considère même pas, ou les causes des autres, même si c’est parce qu’on est un inadapté, je trouverais ça toujours plus noble que rester sur son cul à commenter l’actualité en expliquant au monde tout ce qu’il fait de travers, ou à compter ses primes de fin d’années tout en envoyant des gens se faire tuer.

Pour en savoir plus :

Publicités

Éloge du conspirationnisme ou la controverse interdite

En France, tradition de Guignol oblige, il existe désormais une façon simple de mettre les rieurs de son côté : inviter sur un plateau télévisé des gens qui remettent en cause ce qui s’est passé le 11 septembre, en reprenant si possible les théories les plus farfelues. Ils sont désignés sous le nom infamant de conspirationnistes. En février 2009, à l’antenne de France Inter, Philippe Val les qualifiait de « sales cons » et disait qu’ils représentaient 10 % de l’opinion publique. Et en 2013, sur la même antenne, dans l’émission des « Controverses de l’Histoire », Fabrice d’Almeida se fendait d’une chronique finement intitulée : « Le 11 septembre et les clowns ». S’y retrouvaient, dans un discours à charge, Richard Millet et son éloge d’Ander Brievik, Robert Faurisson et les conspirationnistes du 11 septembre. Ici, apparemment, pas de controverse : rien que des négationnistes et assimilés.

Or, si les négationnistes sont bien des amateurs de conspiration, leur travail consiste non pas à discuter les faits, mais à en nier l’existence. Les 6 millions de morts de la Shoah ? Gérard Majax ! C’est ici où la nuance commence. Personne, pas même les conspirationnistes (surtout pas eux en fait), ne peut nier que plus de 3000 personnes sont bien mortes le 11 septembre à New York ni – à part quelques illuminés – que toutes les religions et toutes les tendances politiques étaient représentées dans ces tours de Babel.

Tout effet a une cause

La Théorie du complot est concomitante de toutes les affaires qui enflamment l’opinion. Elle n’est pas née dans les années 1960 avec la commission Warren, ni même pendant l’affaire Dreyfus. Il suffit d’un peu de mystère, du concours potentiel de la surveillance de l’État et de cette aura d’omnipotence et d’omniscience qu’on prête à ses commis. Il suffit d’une antériorité. Comme cet autre 11 septembre, celui qui vit la mort d’Allende et de Neruda, qui montre sans peine la capacité des États à fomenter des complots.

Discuter du ratage du 11 septembre du point de vue du strict Renseignement, revient à reprocher au gouvernement américain de ne pas être ce qu’on voudrait qu’il soit et de mener la politique qu’il conduit à travers la CIA et la noria d’agences de sécurité à son service.

Le « 11 septembre » n’a pas commencé en 2001, ni même avec la résistance afghane. Pour les Américains, il a débuté en 1979, quand l’ayatollah Khomeiny renversait le pouvoir. Cette année là, les ultras de l’islam se rendaient compte non seulement de leur force, mais ils prenaient conscience qu’une nouvelle cause allait enfin les fédérer, celle de l’Afghanistan justement. Pour le monde, le « 11 septembre » s’est solidifié, constitué, fabriqué, du moment où l’Amérique de Reagan a, ouvertement et sans discernement, soutenu les moudjahidines, opportunément surnommés « combattants de la liberté ». En réalité il s’est réalisé à partir du moment où la Maison Blanche a commencé à vouloir mettre la main dans la boite à bonbon du renseignement : les opérations clandestines, c’est à dire à partir de Kennedy lui-même. Tous les militaires vous le diront, ne pas, jamais, laisser les hommes politiques jouer avec le fil piège, et paf l’Iran Gate !

Le 11 septembre n’a été possible, enfin, que par une somme d’erreurs, d’incompétences et de dysfonctionnements coordonnés au même moment. Et ne voyez pas dans l’usage du verbe coordonner une tentative de ma part d’interpréter ce qui s’est passé, c’est un constat, un fait, au même moment, plein de super james bond se sont montré…. humain, ils ont fait des erreurs. Intentionnellement ? Je ne sais pas, pas plus que des gens beaucoup plus sérieux que moi.

Il n’y a pas que les amateurs de conspiration qui s’intéressent à ce sujet figurez-vous, en France ou ailleurs, il y a aussi des amateurs professionnels. Car c’est un objet de controverses au sein même des services de renseignement, et chez les responsables en activité. Le moins que l’on puisse dire, c’est que l’apparition des théories du complot au sujet du 11 septembre est moins due à la nature extraordinaire de l’événement qu’au rapport remis sur ce sujet en 2004. Traduit dans toutes les langues, établi par le gouvernement américain comme vérité officielle, il est très loin d’avoir contenté tout le monde, y compris les victimes elles-mêmes et les services chargés de la sécurité des États-Unis. Cependant, il faut bien admettre que dans le courant des amateurs de conspiration, que je préfère à ce terme si connoté de « conspirationniste » ou encore des théoriciens du complot, qui me semble mieux décrire le phénomène, il existe bien une tendance à croire que ce dont eux seraient parfaitement incapable, même avec de la pratique, d’autres le seraient au seul fait qu’ils travaillent pour une organisation gouvernementale. Petite explication.

Omnipotence et omniscience

La première erreur de ces théoriciens, comme de toute personne qui ne croit pas en une thèse officielle, c’est de tenir pour vrai ce que les services de Renseignement s’ingénient à faire croire comme tel : leur omnipotence et leur omniscience. Si le Renseignement tend à le faire croire, c’est moins pour des questions de propagande que de stratégie. Si le grand public veut le croire, c’est moins à cause de sa naïveté supposée que de sa volonté à penser qu’il existe, quelque part, des individus moins stupides, mesquins, médiocres et lâches que lui. Après tout, c’est une question statistique : s’il existe des superméchants comme Ben Laden, il doit bien exister des supergentils, comme dans les films…. Excepté que Ben Laden n’était pas un superméchant, mais un homme déterminé et fanatisé, dont l’histoire personnelle explique sans doute en partie le parcours, et le contexte la réussite de son entreprise.

La réalité est bien plus affligeante. Quand le shah d’Iran a été renversé, personne à l’ambassade des Etats-Unis ne parlait le farsi. Son ami personnel, ambassadeur des États unis à Téhéran, directeur de la CIA sous Nixon, le sulfureux mais taiseux Richard Helm, ignorait même qu’il avait un cancer. Ce que n’ignorait pas le SDECE de l’époque. Voilà pour l’omniscience. À plusieurs occasions, les services américains ont eu l’opportunité d’éliminer Ben Laden ; chaque fois, un contre-ordre est intervenu, soit l’opération semblait trop risquée, soit elle perturbait une réélection. Voilà pour l’omnipotence.

La seconde erreur c’est de vouloir absolument donner des explications à des faits sur lesquels des personnes plus informées ne savent rien et ne sauront peut-être jamais rien. Nul n’explique comment deux terroristes connus et répertoriés ont pu bénéficier de visas américains, se balader sur le territoire, sans être inquiétés une seule fois, sans qu’aucune agence de sécurité, à l’exception notable de la CIA, ne sache qu’ils étaient là… Personne ne peut dire pourquoi la CIA n’a pas informé ses collègues des autres agences de l’existence d’une réunion majeure à Kuala Lumpur, où tout se serait décidé. Ni pourquoi le nom d’Ali Mohamed, officier des forces spéciales américaines et probable agent double voire triple au service d’Al Qaïda, n’est jamais mentionné dans le rapport de 2004, alors qu’il est l’une des pièces maîtresses du puzzle. Personne n’est capable d’expliquer non plus à April Gallop, victime au Pentagone, pourquoi elle n’a pas vu de débris d’avion, alors qu’elle attendait d’être évacuée, ni pourquoi, ce jour-là, la sécurité intérieure a rompu avec le protocole en vigueur. Et encore moins la raison qui a poussé le département d’État a tenté d’acheter son silence. April Gallop qui reproche d’ailleurs aux théoriciens du complot d’utiliser son témoignage…Personne enfin ne comprend, ou fait mine de comprendre, pourquoi Saddam et les talibans furent désignés co responsable alors que tous les terroristes étaient saoudiens et que leur chef supposé, Ben Laden, était lui-même une pièce à part de la famille royale..

 

11 septembre : incompétence, opportunisme ou sacrifice nécessaire ?

Qui s’intéresse un peu à la question sait que les services américains cultivent entre eux une détestation réciproque et ancienne. Elle peut expliquer nombre de ratages monumentaux dans les années et les jours précédents la date fatidique : rétention d’information des uns et des autres, négligences. Qui sait les problèmes qui préoccupaient alors l’administration Bush (projet Guerre des Étoiles, Chine, Irak…) peut concevoir qu’un chef d’État soit totalement déconnecté des vrais enjeux, qu’aucune élection au monde, aussi démocratique et transparente soit-elle (ce qui n’a jamais été le cas avec Bush), ne préviendra personne d’avoir pour dirigeants des imbéciles, parfois des opportunistes plus ambitieux que malins. Et dans ce cas il est tout à fait possible de s’arrêter à cette interprétation disons humainement plausible, comme on dit en anglais, shit happens. Mais il est parfaitement légitime de se poser des questions, d’autant plus que le crime fut finalement profitable non seulement à Al Qaïda et affidés, mais également à l’administration Bush et quelques autres, en fait tout un nouveau système paramilitaire. On ignore encore à ce jour pourquoi la CIA et la Maison-Blanche firent mine d’ignorer les alertes et d’interdire délibérément aux informations de circuler. Au-delà de cet attentat, des milliers de personnes perdirent la vie au cours des conflits qui ont suivi, sans compter le viol du droit international, du droit américain avec le Patriot Act et la démonstration que l’ONU était une coquille vide. Ce n’est sans doute pas pour rien que Desmond Tutu a demandé à ce que Bush Junior et Tony Blair soient traduits en justice pour avoir déclenché une guerre sur un mensonge.

Le qualificatif de « conspirationniste » n’interdit pas seulement de poser les bonnes ou les mauvaises questions, il interdit surtout de mettre le doigt là où ça fait mal, de s’interroger sainement sur la compétence réelle de ceux qui sont chargés de notre sécurité, comme de leurs donneurs d’ordres. Et même de comprendre le fonctionnement de nos ennemis. Alors 10 % de sales cons peut-être ; mais, à jeter ainsi l’anathème, on interdit autant le raisonnement qu’on se trompe d’ennemis, au point de finir par poser les mauvaises questions alors que les interrogations sont parfaitement légitimes.

Agent provocateur

Vif et décidé Dwyane Wade baladait son mètre quatre-vingt treize entre les joueurs, clutch time, une passe, à deux mètres de la raquette, intercepté par Chris Bosh sur Anthony aka Melo, le stade était en feu, la balle fila sous les bras de Melo pour retourner à Wade. Les Heat de Miami contre les Knicks de New York, match d’exhibition au profit des victimes du massacre d’Orlando. Une grande bannière arc-en-ciel barrait les gradins en face. En bas, aux premières loges, au bord du terrain, entre le maire de Miami, JLO, Myley Cyrus et quelques autres figures de l’état, les gars commentaient autant ce qui se passait sur le terrain qu’autour. Ils étaient tous là. Salvatore « Sully » Parisi, Richard « Dent » Dentico, Sonny Orléans, Michael “Mickey Boy” Di Loro et naturellement Johnny Vargas. C’était Sully qui avait eu les places, Dent était inquiet parce qu’il pensait qu’il n’y allait avoir que des pédés dans le stade. Mickey s’était fichu de lui, et maintenant ils étaient en train de commenter la plastique de JLO, qu’elle était encore bonne pour son âge et tout ça. Orléans n’avait rien dit, trop contant de faire plaisir à Sully. Dunk ! Wade marquait à une poignée de secondes de la fin, frénésie sur le terrain, Sully sauta de son fauteuil en hurlant de joie.

  • BUZZZZZ FIIIIGHTER !
  • T’es dingue, ricana Vargas quand il se rassit.
  • Wade, putain Wade, j’adore ce négro, il m’a fait gagner quinze mille dollars cette semaine !
  • Mais non elle a pas de piercing ! Je le sais elle la montre tout le temps sa langue, disait Orléans à côté de lui.
  • De qui tu parles bordel ? Ronchonna Sully.
  • De la fille là-bas, la blonde, c’est une chanteuse.

Il lui montra du doigt la jeune femme aux cheveux court et peroxydés.

  • Arrête tes conneries, je suis sûr que j’en ai vu un, affirmait Dent.
  • Tu fantasmes, rigola Mickey.
  • Une chanteuse ? C’est quoi son nom ?
  • Je sais pas, mais je l’ai vu à la télé, dit Orléans. Elle tire la langue.
  • Elle tire la langue ?
  • Ouais, elle est même connu pour ça, renchérit Mickey Boy.
  • C’est quoi ces conneries ?

Dent se désintéressa de la fille et héla un marchand de saucisse qui passait avec son panier.

  • Eh tu vas pas manger maintenant c’est bientôt fini ! Dit Orléans qui savait qu’on devait diner au restaurant de Sully après ça.

L’autre montra le panneau lumineux au-dessus des paniers.

Le vendeur s’approcha, finalement ils prirent tous des saucisses dans des petits pains au lait, c’est Vargas qui régala.

  • Tiens mon pote garde la monnaie.

 

Le vendeur s’appelait Alee Johnson, soixante deux ans, fan de basket depuis toujours ce petit boulot était un moyen de mêler l’utile à l’agréable. Mais ce n’était pas ce qui remplissait le frigo ni payait la location de sa maison, ou à peine. Alee avait un autre travail qui payait un peu mieux. Ca faisait dix-huit ans qu’il le pratiquait. Il était informateur pour le FBI. Tout à fait officiellement répertorié sous le numéro 2451. Pourtant Il ne trainait pas dans les milieux louches, ne prenait ni n’achetait de drogue, évitait les armes à feu, ne fréquentait pas de gangster mexicain, mafiosi ou autre et dans le temps il avait même été plutôt pieu, il faisait encore ramadan et parfois toutes ses cinq prières  Un homme sans histoire, mais ça n’avait pas toujours été le cas. Dans sa jeunesse il avait fait des conneries comme on dit. Des conneries qui auraient pu être graves. Pas pour lui, pour la Cause, pour les Panthers, des vols de voitures, braquages, vols avec violence. L’impôt révolutionnaire ils appelaient ça à l’époque. C’était si loin… il avait fait son temps mais le FBI n’oubliait pas, jamais. Le FBI savait y faire pour vous amener à collaborer. Et il collaborait souvent pour un homme si tranquille. C’était payé parfois très bien, vingt mille, cinquante mille selon s’il avait permit une arrestation, l’objectif, s’ils avaient un flag, mais pas souvent. Beaucoup de si… Ils lui donnaient de l’argent pour ses déplacements aussi mais il devait se payer à bouffer lui-même. Ils comptaient tout, demandaient même des justificatifs parfois, des rongeurs. Enfin ils fournissaient la fausse identité si nécessaire mais pas souvent, c’était à lui de se débrouiller pour bien mentir, et pas être assez con pour se promener avec ses vrais papiers sur lui. Neville, son agent traitant, le contactait par téléphone. Parfois tout se passait par cette voie, parfois ils se rencontraient. Après quoi il recevait une enveloppe kraft avec tout ce qui était nécessaire pour sa couverture, argent y compris. Aurait-il su à qui il avait vendu ses saucisses ce soir là que ça ne l’aurait pas intéressé. Il ne faisait pas ça parce qu’il croyait en quelque chose comme la justice, le bien, le mal, la loi et l’ordre mais parce que ça rapportait de l’argent et que c’était parfois excitant. D’ailleurs il ne s’occupait jamais des gangsters, mafiosi et autres. Considérant sa religion, son passé radical, le FBI le missionnait pour repérer et infiltrer des cellules terroristes, trouver des preuves contre de potentiels extrémistes musulmans. En gros débusquer l’ennemi de l’intérieur. Et le travail ne manquait pas. Le 11 Septembre avait traumatisé l’Amérique au-delà du raisonnable et ISIS avait encore trouvé plus malin que de balancer des avions sur des tours, se fier à tous les dingues de confession musulmane ou d’origine arabe et leur donner un prétexte pour passer à l’acte. Peu importe que vous soyez un frustré du cul qui avait envie de se venger, comme le gars d’Orlando, ISIS serait là pour expliquer que tout était planifié, prévu et revendiqué. Mais plus que tout c’était le FBI lui-même qui était traumatisé. Ils avaient fait voter toutes les lois d’exception qu’ils désiraient, la NSA écoutait le monde entier, le JOSC, les drones, le président lui-même, tuaient qui ils voulaient, on avait fait la guerre chez les talibans, chez Saddam et tous les jours les F15 de l’Air Force pilonnaient le désert et les tueurs de l’ISIS, mais ça leur échappait quand même. New York, Boston, Orlando… les terroristes leur filaient entre les doigts comme de plonger les mains dans le sable et les laisser ouvertes. On en arrêtait dix, potentiels ou avérés, il en apparaissait un autre qui réussissait à faire un carnage. Au point où ils ne parlaient plus de mettre un frein, gagner cette fameuse guerre contre le terrorisme mais de limiter les pertes, contenir. Le grand mot du moment, contenir la menace faute de pouvoir l’éradiquer. Et comment la contenait-on ? En faisant appel à des gens comme lui. Et ils étaient de plus en plus nombreux, limite en concurrence puisque les fédéraux étaient en réalité comme des poulets sans tête dans cette histoire.

Cette histoire d’Orlando quand même moi je dis que c’est pas normal qu’on en arrive là. Les feds ils ont tout pouvoir de nos jours et ils sont pas foutus d’empêcher ces dingues d’agir. Dent qui est un peu con dit que c’est pas grave parce que c’était des fiottes pour une histoire de fiotte en réalité. Comme si ça changeait un truc, comme si y’avait que les fiottes et les français qui étaient concernés. Qu’est-ce que ça peut foutre que le mec était un pédé frustré ? La vérité c’est que n’importe quel dingue pour peu qu’il soit muzz peut décider de faire la même. Et pourquoi il déciderait pas la prochaine fois de se faire une maternelle ? La vérité c’est que les feds ils nagent dans leur merde. Par contre pour nous emmerder ils sont fortiches. Leur dernier exploit ça été de mettre la main sur Lenny. Lenny c’est personne, il rend des services c’est tout, il va chercher machin, livrer tel paquet ou message. Rien par écrit ou même par téléphone, Lenny de ce côté-là c’est une tête, il fait tout de mémoire, et puis du genre prudent, méfiant même. Il n’est personne mais y sait qu’il y a beaucoup de trucs qui passe par lui alors y fait gaffe parce que c’est un fidèle à Sully. Et puis voilà qu’un jour, une seule et unique fois, il a été obligé d’appeler un mec en urgence. Et il se trouvait que ce gars était sur écoute. Une histoire de transaction de « chemise ». Du coup ils l’ont serré pour l’interroger… Ce qui en soit n’aurait pas été dramatique vu que Lenny n’a jamais été bavard, sauf qu’il était fragile du cœur le petit père et que les feds l’ont fait flipper comme il faut et hop plus de Lenny, couic le Lenny. Il parait qu’il est mort dans les bras d’un flic, doit encore s’en retourner dans sa tombe. L’ennui c’est que Lenny s’occupait de passer des messages à certaine personne, qui les passaient à d’autres, entre autre jusqu’à une société d’investissement qui doit à Sully du fric. Et sur tous les gus par qui passe les ordres, Sully n’en connait que trois. Un gars ici et deux autres à Milwaukee dont l’un des patrons de la société d’investissement. Le problème c’est que celui là on n’arrive pas à le joindre, et l’autre mec de Milwaukee il dit qu’il ne sait pas comment le joindre, qu’il a changé de vie tout ça. C’est quoi ces conneries ? Changer de vie et tout ça ? C’est un messager on lui demande pas grand-chose quand même. Sully m’a demandé de régler ça.

 Steven Brixton avait un passé de petit délinquant, bagarres, petits larcins, condamné plusieurs fois il n’avait jamais fait plus de trois ans de prison dans toute sa vie. Pas qu’il était plus malin que la moyenne des loubards de son quartier qu’il avait fini par trouver Dieu. Une position très classique quand on risquait une condamnation un peu plus lourde, et qui attirait parfois la clémence des juges. Brixton n’avait jamais été dans cette position. C’était un adolescent rebelle et l’adulte n’avait pas beaucoup grandi, il avait donc choisi d’abandonner logiquement la délinquance pour embrasser le mauvais dieu. Le dieu qui faisait peur à toute l’Amérique aujourd’hui. Hier il se serait proclamé anarchiste ou communiste aujourd’hui il se faisait appeler Abdul Mouhamar Al Husseini. Et le FBI le soupçonnait d’être en lien avec une activité terroriste pour différentes raisons, notamment parce que son nom apparaissait dans une liste de personnage douteux, tous logés dans la même ville de Milwaukee et qu’il fréquentait des sites à mauvaise réputation. Alee était donc parti s’installer là-bas où le FBI lui avait trouvé un job de cuisinier près de la mosquée où se rendait sa cible, et un logement dans le même immeuble que lui sous le nom d’emprunt d’Omar Thomson. Ca faisait maintenant deux mois qu’il s’y trouvait. Une infiltration prenait parfois plus de temps, jusqu’à six mois, ce genre d’extrémiste était méfiant et quoi qu’il arrive ce job était dangereux. Surtout que dans le cas présent les fédéraux n’étaient sûr de rien et attendaient de lui qu’il le fasse parler, le compromette. Jusqu’ici il n’avait pas échangé grand-chose avec sa cible beaucoup plus que des bonjour et au revoir, parfois se croisaient à la mosquée le vendredi, Alee savait qu’il ne fallait pas brusquer les choses en dépit de ce que voulaient les gars du bureau local. Son contact sur place s’appelait Jay. Il l’avait rencontré une fois, il lui avait fait l’effet d’un gars carré quoiqu’un peu dépassé par les évènements. De son propre aveu il n’avait jamais eu à faire ni à une cellule terroriste potentielle ni n’arrivait à comprendre qu’un américain blanc, né protestant dans le Wisconsin puisse se convertir à l’Islam radical. Alee pas beaucoup plus mais il y a longtemps qu’il avait renoncé à comprendre les gens. D’un autre côté s’il réfléchissait à sa propre conversion dans les années 70 il savait qu’il était venu à l’Islam sans aucune conviction politique mais porté par le projet que proposait cette religion très rationnelle finalement.  Une croyance exigeante toute fois, soutenue par certaines règles indiscutables comme les cinq prières, le jeune, le pèlerinage à la Mecque, la charité et bien entendu le fameux djihad qui faisait tant parler de lui et sur lequel Alee avait une idée très précise. Mais à regarder Abdul Mouhamar Al Husseini attendre à l’arrêt de bus avec sa barbe blonde filasse, son chapeau afghan et sa parka camouflage il se disait que pour lui l’Islam était seulement synonyme de provocation, regardez moi et aillez peur. Bref des délires de petit garçon. Finalement un jour l’occasion de mieux se connaitre se présenta. A l’arrêt de bus justement alors qu’Abdul était visiblement pris à parti par un américain à moustache, le crâne dégarni, la quarantaine et l’air pas aimable. Le type le tenait par le bras, Abdul gueulait de lui foutre la paix, Alee vit là le moment idéal qu’il attendait.

  • C’est quoi le problème monsieur ?
  • T’occupes pas de ça négro c’est pas tes oignons.
  • Je vous demande pardon ?

Il y avait un moment maintenant que personne ne l’avait traité de négro. De sa vie, même dans la bouche d’un autre noir, il n’avait accepté ce genre de vocabulaire, et il se fichait bien que dans le crâne de certain ça fusse juste une manière de se donner des airs. Ce n’était pas à son âge que ça allait passer.

  • Je t’ais dit de déga…

Le moustachu ne termina pas sa phrase. Alee lui balança une baffe en plein figure de tout le poids de ses quatre-vingt dix kilos. Le type alla rebondir sur la carrosserie de la voiture derrière lui.

  • C’est qui que tu traites de négro Blanche-Neige hein !?

Alee était hors de lui, Abdul le tirait en arrière, le type était rouge brique et visiblement près à en découdre, une petite foule s’assemblait déjà autour d’eux, essentiellement des noirs dans ce coin de la ville. Ca ne prit pas beaucoup de temps avant que le gars ne comprenne qu’il flirtait avec le lynchage. Il décampa en lançant des menaces à l’adresse des deux hommes, qu’ils se reverraient, que ça ne se passerait pas comme ça, etc… Un peu plus tard Abdul proposa à Alee d’aller boire un café ensemble.

Jack, le gus de Miami, m’avait prévenu que le mec était devenu arabe. C’était quoi ces conneries ? J’ai pas capté avant de le voir sortir de chez lui la première fois. Putain non mais je te jure, je comprends plus ce pays. Comment on peut laisser faire ça ? Comment ça se peut qu’un petit mec du Middle West se prenne pour Ben Laden va chez Wal-Mart ? Y leur passe quoi dans le crâne ces connards là ? Je lui aurais bien demandé si ce putain de nègre était pas venu faire chier. Celui-là il va pas l’emporter au paradis c’est moi qui te le dis si je le retrouve. Mais chaque chose en son temps, il fallait d’abord que je trouve un autre moment pour coincer Ben Laden. Alors j’ai commencé à le filer de loin en loin. J’avais le nom de cette société d’investissement aussi, et une adresse, mais manque de bol c’était qu’une boite au lettre, personne, pas de bureau, juste deux nanas qui recevaient le courrier et réglaient les problèmes quand il y en avait. Devait bien avoir un moyen de contacter leur patron non ? Non, parfois quelqu’un passait ramasser les messages mais elles ne savaient rien de plus sinon que le siège de la boite se trouvait dans le Delaware. Merde, me restait plus que Ben Laden. C’est comme ça que j’ai vu que le négro vivait dans le même immeuble que le barbu. Putain j’avais trop envie de me le faire celui-là. Surtout quand j’ai vu qu’ils allaient à la même mosquée ensemble. C’était trop tentant. J’ai commencé à surveiller le nègre également. Un soir comme ça je l’ai vu sortir de chez lui et prendre sa bagnole pour se rendre dans le centre. Je savais qu’il bossait pas ce soir là et en me renseignant l’air de rien à droite à gauche que ça faisait pas longtemps qu’il était en ville, qu’est-ce qu’il allait foutre ? Connaissait sûrement personne dans le coin. Se taper un ciné ? En tout cas l’avait une drôle de manière de conduire pour un cuistot. Faire deux fois le tour d’un quartier avant de changer de direction, accélérer brusquement à l’orange juste après avoir ralenti, des trucs comme ça, des trucs que tu fais quand tu te méfies qu’on te file. Je connaissais par cœur. Et puis il a fini par s’arrêter devant une boutique de musique et a grimpé dans un van noir que ça puait le poulet à deux cent miles. Qui c’était ce connard ? Un flic ? Un indic ? J’aimais tellement pas ça que j’ai bigophonné à Sully pour lui raconter l’histoire. Rien à foutre, qu’il m’a dit, démerdes toi pour coincer l’autre et le faire cracher. Tout Sully quoi.

 Jay était satisfait, l’incident à l’arrêt de bus avait offert à Alee l’ouverture qu’ils cherchaient. Mais maintenant il était pressé qu’on passe à l’étape suivante, celle qui allait pouvoir déterminer son degré de dangerosité. Alee lui avait demandé ce qui s’était passé avec le gars, pourquoi il l’avait agressé, l’autre lui avait raconté qu’il s’agissait d’un islamophobe qui l’avait insulté sans raison. Alee, curieusement n’avait pas entièrement avalé la couleuvre, quelque chose dans son côté fanfaron peut-être mais il n’avait pas insisté, ce n’était pas le but de la manœuvre. Au lieu de ça il avait réussi à se faire inviter chez lui prendre un thé de pure politesse. C’est comme ça qu’il avait découvert sa bibliothèque. Il y avait de tout, des ouvrages sacrés, des bouquins d’exégètes autour des sujets qui préoccupaient le musulman moyen, des jeux vidéos divers et violents, des bouquins de survie, sur l’histoire du M16, sur les juifs, un manuel d’instruction militaire issu des Rangers sur la fabrication de piège détonant, un autre intitulé « Coup d’Etat Mode d’Emplois »… De quoi faire bondir Jay si jamais il lui racontait. Mais plus il apprenait à le connaitre, plus Alee doutait que ce garçon fusse autre chose qu’un bavard et même qu’il fut réellement le bon musulman qu’il aimait paraitre.

  • Comment ça se passe entre vous ?
  • Pas génial.
  • Comment ça ?
  • Il a vingt-huit ans, marié, deux enfants, j’en ai soixante deux, seul et nouveau en ville, il garde ses distances.
  • Mouais… peut-être que tu devrais créer un profil Facebook et le demander en ami, ça marche comme ça maintenant.
  • Un quoi ?
  • Un profil Facebook t’en as jamais crée un ?
  • J’y connais rien à ces conneries.
  • Okay, on va le faire pour toi, on va garnir ta page comme il faut, devrait facile tomber dans le panneau.
  • Je me demande…
  • De quoi ?
  • L’autre jour, en sortant de la mosquée, il a causé en l’air comme ça d’aller faire du camping un jour ensemble.
  • Bah alors c’est super ! Je croyais qu’il gardait ses distances.
  • Il parlait pour parler… J’en ai profité pour lui proposer un truc plus sportif, genre camps d’entrainement tu vois. Il y en a quelques un des survivalistes dans la région.
  • Ouais et alors ?
  • Il m’a répondu qu’il devait en parler à son imam d’abord.
  • Tu crois qu’il se méfie ?
  • Je crois qu’il cause plus qu’il ne fera jamais. Je lui ai dit d’ailleurs, qu’il se la racontait djihad mais dès que fallait passer à l’acte il n’y avait plus personne.
  • Et alors ?
  • Alors il a rien dit.

Mais allez vous faire entendre d’un agent du FBI qui n’avait jamais été confronté à ce genre de problème. Finalement il en avait parlé à Neville, ses doutes, la distance que laissait le garçon entre eux mais l’agent traitant non plus n’était pas sur sa longueur d’onde, et pour appuyer ses certitudes il lui avait envoyé la copie d’une page d’un réseau social où Abdul posait sur un stand de tir, occupé à faire feu dans sa tenue de guerrier de tous les jours. Un peu plus loin il y déclarait « pourquoi nous autres musulmans ne pourrions pas oublier le 11 Septembre, le Grand Satan nous tue bien tous les jours. » Pour Neville il n’y avait aucun doute que ce garçon était un terroriste potentiel. Alee n’insista pas et continua son travail.

Je savais pas si le négro était un poulet ou un indic mais ça sentait pas bon. Et quand ça sent pas bon faut prendre ses distances. Trouver un autre moyen. Le petit con devait bien avoir des potes d’avant passer barbu. Des gars qu’on pouvait toucher vu qu’il avait bossé pour nous sans le savoir sans doute. J’ai passé quelques coups de bigot qui ont fini par m’envoyer dans une salle de billard dans le coin chaud de la ville. Je cherchais un gros lard du nom de Pete Cicero alias Country. Encore un déguisé, mais celui-là bien de chez nous. Je l’ai tout de suite repéré à son Stetson blanc et à sa chemise bleue Lone Ranger. Bien cent dix kilos de gras qui faisait grimacer la chemise, entassé sur un tabouret attendant son tour de jouer. Mais je lui ai quand même demandé si c’était lui Country et si on pouvait causer que c’était untel qui m’envoyait. Genre poli quoi. Il me regarde genre t’es qui toi, répond pas, juste fait un geste à un de ses potes qui s’approche en mode roulage de mécanique. Il avait quoi celui-là ? Vingt piges à tout casser et quatre ans de foot derrière lui comme quarter back. Tu veux quoi toi ? T’es qui ? Qu’il m’a demandé sa gueule à une dent de la mienne. Ils ont quoi les jeunes d’aujourd’hui ? J’ai avisé l’autre copain, celui qui était en train de me passer dans le dos. On se calme mon garçon, j’ai fait, j’ai juste besoin de parler à ton pote. T’es flic ? Qu’il a insisté. Putain, commençait à me bourrer le mou. Je lui ai balancé mon front dans le pif, ça a fait crac, et avant que l’autre de derrière ait capté je lui expédiais le talon de ma godasse dans les couilles. Ca a laissé un froid dans la salle, tout le monde nous regardait mais personne voulait bouger. Des fois c’est comme ça. J’ai attrapé le gros par l’oreille et je l’ai obligé à me suivre dehors. Sans ses potes le tas de saindoux ça pas été dur de le dégeler. La tronche dans les poubelles avec un connard qui te botte le cul façon Superbowl, qui que tu sois tu fais moins le malin. Faut pas croire, le coccyx c’est sensible et en plus après tu marches beaucoup moins bien. C’est un ancien qui m’a appris cette bonne vieille technique du bottage de cul. Tout le truc c’est de savoir où taper exactement. Si t’écrase un nerf le gus pourra plus jamais s’assoir normalement. Finalement il s’est arrangé pour avoir un rencard avec le barbu.

 Alee était de méchante humeur. Le FBI continuait d’insister sur ce mec alors que ce n’était même pas un bon musulman. L’autre jour au café il avait volé devant son nez une cafetière, un cendrier, un verre, des couverts. Tu lui as demandé à ton imam si t’avais droit de faire ça ? Il lui avait fait. Ce crétin s’était contenté de ricaner. Et question Facebook, à ce qu’il en comprenait, deux fois il l’avait demandé en ami sans réponse. Mais ils ne voulaient rien savoir, leur dernière trouvaille c’était de faire venir  un autre informateur qu’il se fasse passer pour un recruteur. Alee devait trouver un prétexte pour les présenter. Le gars en question se faisait appeler Mohamed et il avait tout de suite vu que ça n’allait pas aller. Il parlait trop, il était nerveux, racontait sa dernière mission, le genre de truc qu’on est jamais censé raconter. Alee avait dû lui mettre les points sur les i. Mais quoi ? A peine ils apercevaient Abdul qui se baladait dans la rue que ce débile sautait de voiture et se précipitait à sa rencontre. Bon Dieu c’est tout juste s’il ne lui avait pas sorti un contrat d’embauche pour la Syrie. L’autre évidemment avait prit peur, c’était quoi cet hurluberlu ? Et Alee qui il était du coup ? Pourquoi ils le harcelaient comme ça ? C’est ce qu’il avait dû se dire parce qu’Abdul leur avait monté un bateau comme quoi il était pressé, sa mère malade. Mais bien entendu ce n’était pas suffisant pour les feds, relancez le qu’ils avaient dit, insiste. Vingt minutes plus tard bon Dieu ! Il ne leur avait même pas laissé franchir le seuil de sa porte. Pas de réponse à la sonnerie et prétendant au téléphone qu’il n’était pas là alors qu’Alee était certain de l’avoir vu entrer.

  • Neville c’est plus possible, à cause de ce crétin je risque de griller ma couverture, faut qu’on calme le jeu ce mec est pas une lumière mais ce n’est pas un imbécile non plus, il va finir par se douter de quelque chose !
  • Okay, okay, comme tu veux c’est toi qui vois.

Mais peu importe l’accord de Neville ou qu’il ait dit à Jay d’aller se faire foutre avec son branquignol, Alee l’avait mauvaise parce qu’ils pensaient toujours que leur mission avait un sens, qu’il était coincé ici à attendre, qu’il avait le mal du pays. Pourquoi ne l’écoutaient-ils toujours qu’à moitié ?

Un jour, un peu avant que débarque le fameux Mohamed, Abdul avait remarqué une enveloppe des services sociaux dans la voiture d’Omar. Une lettre au nom d’Alee Johnson mais bien adressée chez Omar. Abdul le sentait pas ce type, il parlait trop de djihad, d’aller se battre, putain c’était un vioque ! Il avait prit une photo sur son portable en se demandant si ce type n’était pas du FBI ou de la CIA. Tout était possible de nos jours depuis que la guerre aux musulmans était ouverte. Et puis voilà le mec Mohamed, une fois, deux fois, trois ! Un matin comme ça il l’avait croisé « comme par hasard » au beau milieu de nulle part, à pied, alors que soit disant il logeait dans un hôtel dans le centre. Il lui avait donné sa carte, raconté qu’il serait très heureux de parler avec lui. Abdul avait vérifié le numéro sur internet et pendant quelques secondes il avait hésité entre la panique et le fou rire. Le numéro était bien répertorié comme étant celui… d’un informateur du FBI.

  • Faut que j’appelle mon avocat.
  • Ton avocat ? Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi ?

Noor, son épouse, pieuse et docile comme se devait être une bonne musulmane, n’en était pas moins une femme inquiète qui passait vite en mode panique dès lors qu’elle entendait parler de problème avec la loi. Noor avait immigré du Pakistan à Londres, de Londres au Wisconsin à la faveur d’un site de rencontre. Mais à ce jour elle n’était toujours pas américaine et l’idée d’être renvoyée en Europe ou au Pakistan la terrorisait. Au Pakistan à cause des talibans, Londres parce que s’y trouvait son ancien compagnon, un fou dangereux.

  • Rien, tout va bien, il faut juste que je le consulte en cas où.
  • En cas où quoi !? Pourquoi tu ne me dis rien ! Qu’est-ce qui se passe !?
  • C’est Omar, le voisin, j’ai pas confiance, il est bizarre.

Noor fit oh mais n’ajouta rien parce qu’Omar elle le connaissait tout juste de vue.

  • Tu vas appeler la police aussi ?
  • Hein ? Mais non allons !

L’avocat l’avait écouté et avait été rassurant. Il n’avait commis aucun délit depuis trois ans, pas même une contravention pour stationnement gênant. Citoyen modèle, il ne fallait pas qu’il s’en fasse, le FBI essayait sans doute de lui faire peur. Abdul n’arrivait tout de même pas à se faire à l’idée d’être pourchassé par les feds et ça travaillait sur ses nuits de sommeil. Alors quand son vieux copain Country l’avait appelé pour l’inviter à déjeuner il s’était d’autant jeté sur l’occasion que son pote n’avait rien à voir avec l’Islam de près ou de loin. Son père était même militaire de carrière, peut-être que le Bureau trouverait ça plus à leur goût et lui ficherait la paix. Country roulait dans pick-up Ford rouge tomate, des cornes de Long Horn chromées en travers la calandre. Tout Milwaukee la connaissait sa bagnole. Mais ce midi là il se pointa dans une Datsun grise en forme de rasoir électrique. Hondo, comme il appelait son pick-up, était parait-il en réparation. Mais il s’était à peine installé au côté de son pote qu’il sentait un objet froid pointer contre sa nuque et entendait une voix grincer :

  • Salut connard, comme on se retrouve…

 J’ai emmené mes deux trous du cul du côté des docks pas loin de Shorewood. J’ai piqué les clefs et j’ai dit au gros de nous attendre. Le barbu chiait sans son froc, l’avait pas dû être souvent braqué celui-là. Tu m’as fait perdre mon temps alors je vais te faire mal, je l’ai averti. Mais d’abord je vais te poser trois questions, si tu réponds correctement je te ferais un peu mal, mais si tu essayes de me raconter des conneries, ou pire que tu ne réponds pas, alors je te ferais très, très mal, c’est compris ? Il a secoué la tête, il était gris. Première question c’est qui le nègre ? Un indic du FBI je crois. Un indic ? Y te veux quoi ? Comment que tu le sais ? Il m’a raconté, ah putain de feds ! Quelle bande de guignols je me suis dit. Super flic de mes couilles, ça roule des mécaniques en gilet pare-balle FBI quand ça sert un Lenny et le numéro de leur indic est dans l’annuaire… Pourquoi qu’on leur filerait pas aussi des teeshirts avec marqué RAT en gros ? Quand je vais raconter ça aux mecs ils vont pisser de rire. Deuxième question, le mec de chez DMB Investissement c’est quoi son blaze ? Monsieur Stolianov. C’est un russky ? Géorgien à ce que je sais. Qu’est-ce qui me racontait ce connard ? Vient de Géorgie ? L’est de chez nous ou pas ? De Géorgie de là-bas, en Russie, il a précisé. Putain, ça y est voilà qui faisait déjà le malin. Okay, où est-ce que je le trouve ? Je sais pas. Comment ça tu sais pas, t’as bossé pour lui. C’était il y a un an ! On s’est perdu de vue depuis. Et sa dernière adresse connard tu t’en souviens pas peut-être ? Mais si, mais si…Il me l’a donné, je savais pas où c’était mais c’était pas important pour le moment. Okay t’as gagné une dernière question, pourquoi que tu bosses plus pour lui ? Euh… à cause de la barbe. A cause de la barbe ? Oui il trouvait que ça faisait peur aux gens, m’a demandé de choisir. Tu m’étonnes, j’ai fait avant de le tabasser juste ce qui fallait. Je voulais pas l’amocher ni laisser de trace à cause du nègre. Tu tapes du plat de la main dans les côtes, dans les oreilles, le cou. Ca laisse pas trop de marque mais ça fait bien mal. Je t’appels dans deux jours, rien à branler de ce que tu fais, tu rappliques, compris ? Il se tortillait par terre comme une limace en train de crever. Il a gargouillé quelque chose, pété comme un porc, je lui avais gribouillé les intestins. J’ai dit au gros de s’arracher de la caisse et je les ai laissés là. Sur le retour je suis allé bouffer chez Einstein Bagels, le temps de passer quelques coups de fils. C’est que j’ai pas que ce boulot à gérer moi. J’ai trois camions bennes plein ras bord d’herbe qui débarque du Colorado dans trois jours. Une équipe de mec qui doit braquer une bijouterie la semaine prochaine. Et puis il y a aussi les books, mon bar sur South Beach, le restaurant et la thune des casinos flottants que Sully m’a demandé de surveiller. C’est pas vraiment des casinos d’ailleurs, juste des salles de jeu clandestines installées sur un yacht. Ils emmènent les joueurs jusqu’au Bahamas, toujours quelques putes à bord, de la coke et du whisky de marque. La fête garanti, ça nous rapportait facile dans les trois cent à sept cent cinquante milles par mois. Sans compter les faveurs…. A trente mille le pot c’est le gratin qui débarque. On avait un sénateur, deux anciens gouverneurs, trois juges, deux shérifs dans nos clients. Et c’était pas les derniers à se défoncer en se faisant sucer… Après bouffer je me suis rendu à l’adresse du russe. Dans Saint Francis, pas loin du lac, une zone résidentielle truffée de caméras. Il y avait un panneau à louer. Dans ce genre d’endroit tout le monde connaissait tout le monde, je suis allé sonner aux portes, bon sourire, le bon ami de monsieur Stolianov. Vieille connaissance ouh la, la madame vous pensez ça remonte à juste avant le Mur ! Je ressemble à tout le monde, les gens ont pas peur de ceux qui leur ressemble. Il y en a un qui m’a dit qu’il était parti en Californie, un autre qu’il était ruiné et qu’il vivait dans un hôtel près de l’interstate. Mais d’après tous les autres il s’était tiré à Chicago pour raisons professionnelles. Ca va, je connaissais quelques gars de l’Outfit du côté de Calumet City. Si le mec créchait à Windy City sous son vrai nom ils le trouveraient.

Alee appelait ça vivre tassé. Sous les radars, sous la ligne de flottaison, assez loin des antennes d’Abdul pour qu’elles arrêtent de vibrer à son sujet. Parfois il le voyait de loin à la mosquée, il l’évitait. Comme il évitait de le croiser dans l’immeuble. Jay avait fini par entendre son point de vue mais il ne voulait pas lâcher l’affaire. Ils avaient parait-il des infos comme quoi il avait rencontré plusieurs fois un extrémiste arrêté dans un autre état. Ils étaient en train de réfléchir à une autre approche depuis que le connard Mohamed avait été renvoyé chez lui. Quand il n’était pas derrière les fourneaux à cuire des steaks hachés et des saucisses, il s’ennuyait devant la télé en regardant des rediffusions de la NBA qu’il avait déjà regardée cent fois, trainait sur internet en enquillant les pétards. Il avait une ordonnance médicale. Truc bidon, le médecin était un pote. Pour lui qui avait toujours connu la répression sur ce sujet depuis qu’il avait quatorze ans, ce genre d’évolution tenait du miracle. Du coup il s’était mis à trop fumer, presque compulsif mais qu’est-ce ça pouvait bien faire à son âge ? Alee était seul, pas d’enfant, deux ex femmes il ne savait pas où, ses parents étaient morts et il ne parlait plus à ses sœurs depuis vingt ans. Il savait qu’il mourrait seul, ne laisserait aucune trace derrière lui et ses amis, ceux d’avant, de l’époque des Panthers étaient soit morts, soit en taule, soit lui avaient tourné le dos quand il avait aidé à balancer un terroriste d’Al Qaïda, un frère.  Alors autant s’envapper comme il fallait histoire de faire passer le temps. Il savait que tôt ou tard Jay reviendrait à la charge, qu’il essaye de reprendre contact. Alee avait déjà une idée du comment, du bobard qu’il lui balancerait. Un truc qu’il avait déjà utilisé dans le temps, accuser l’autre d’un truc qu’on a fait soi. Mais quand Neville l’appela pour l’informer que ce connard de Mohamed lui avait donné un numéro répertorié du FBI, il se dit que c’était complètement foutu, temps de plier bagage.

  • Reste, on va essayer un dernier truc.

Pour le moment il s’en foutait il était stone et de mauvaise humeur.

  • L’argent, il n’y a pas le compte.
  • Comment ça ?

Toutes les semaines ils lui donnaient une certaine somme pour ses frais.

  • Il n’y avait que neuf cent dollars.
  • C’est impossible, ils étaient trois pour compter l’argent, on t’a donné mille cinq cent.
  • Quand je suis allé à la banque, la fille les a comptés devant moi, il n’y avait que neuf cent.
  • Elle t’a grugé, ah, ah, ah !

Des fois Neville c’était vraiment un gros con.

Abdul était rentré en claudiquant, du mal à respirer et la trouille au ventre. Devant sa femme il avait fait comme si de rien n’était mais les hommes sont les hommes, on ne pouvait pas les retenir longtemps de faire état de leur mal, pas plus qu’ils n’étaient très doués pour échapper à la sagacité d’une épouse, même soumise et effacée, même bonne musulmane. Noor savait comment s’y prendre. Elle ne fit pas un scandale quand elle aperçu le soir les bleus sur son corps, elle attendit précieusement son moment pour commencer à le cuisiner. Bien entendu elle su tout de suite à quel instant il lui masqua la vérité et en bonne fille des montagnes qu’elle était ça la mit au scandale. Les blancs et les américains particulièrement, pensaient tous que les femmes de chez eux regardaient leurs pieds sous prétexte qu’au pays l’homme levait le poing facilement. Mais Abdul qui était marié depuis cinq ans aujourd’hui, avait rapidement compris que pour survivre dans les montagnes il fallait justement un caractère drôlement trempé. A force il fut bien obligé de tout raconter. Elle savait qu’il avait travaillé comme chauffeur pour ce russe, elle n’aimait pas beaucoup les russes, elle avait été heureuse quand il avait décidé d’arrêter mais ce type qui le menaçait, ces histoires avec le voisin ça faisait trop, plus question qu’il n’appel pas la police. Abdul éluda une nouvelle fois. Concernant Omar il avait une idée de quoi faire, au sujet de l’autre, pas la moindre. Il était terrifié. Il connaissait ce genre de type, le genre qui ne s’énerve même pas quand il tabasse quelqu’un, il en avait déjà croisé des comme ça avant de se convertir, quand il trainait à la salle de billard avec Country par exemple. On évitait de se mêler des affaires de ces types là. Il lui avait dit de se tenir à disposition, qu’il reviendrait. Abdul ne pouvait pas simplement se planquer et laisser sa femme et ses enfants derrière lui, et incidemment il savait que la police ne lui serait d’aucune aide. Il se sentait coincé et ça l’angoissait un peu plus. Il s’installa derrière son ordinateur et essaya de reprendre le peu de contrôle qu’il avait encore sur sa vie.

Au bout de deux jours les mecs de Calumet City m’ont dit qu’ils n’avaient rien trouvé alors j’ai rappelé mon barbu comme convenu. Je voulais des précisions sur mon gus, ses habitudes, s’il avait un signe particulier, à quoi il ressemblait. C’est comme ça qu’on a fini par lui mettre la main dessus. Il avait une cicatrice bien visible au-dessus de la tempe à ce que m’avait dit le barbu, ça a rappelé un truc à une gagneuse, une escort. Un de ses clients, vivait à l’hôtel et disait s’appeler Monsieur Vannia. Il collait avec la description alors je suis allé chercher mon barbu et je lui ai dit qu’il partait à Chicago avec moi. L’était pas jouasse mais il n’avait pas envie que je monte dire bonjour à sa bonne femme et à ses mômes. Le mec logeait dans un hôtel trois étoiles pas loin du lac Michigan. Sortait rarement de sa chambre, prenait que des taxis. Discret mais sans l’être trop non plus, en tout cas pas suffisamment pour se passer d’une pute. D’un autre côté si tu dois de l’argent à un mec comme Sully t’évite de trop te montrer mais il n’en était visiblement pas au stade de la cavale. Fallait que je trouve un moyen de l’approcher sans lui foutre la trouille, j’ai dit au barbu de se raser. Il a fait des grimaces tu penses bien, que c’était un péché je sais pas quoi et qu’Allah mes couilles l’interdisait. Et les genoux pétés il autorise Allah ? J’ai demandé. Il n’a pas insisté, il s’est rasé. L’idée c’était qu’il fasse le mec nouveau en ville qui tombe sur son ancien employeur et veut faire copain à nouveau avec lui. Je savais pas si l’autre achèterait la soupe mais ça laisserait juste ce qu’il faut de temps pour l’approcher. J’ai dit à l’autre connard qu’il avait intérêt à être convaincant s’il ne voulait pas que sa grosse connaisse ma virilité, il pétait de trouille comme il faut. On la suivi de loin en loin aller à ses affaires, apparemment il adorait se rendre dans un de ces restau branché où on bouffe des burgers exotiques en faisant le con sur internet. J’ai dit à l’autre de faire le tour du pâté de maison juste avant qu’il paye la note. Pourquoi faire ? Je peux faire semblant de l’avoir vu en passant en voiture, il a fait. Ferme ta gueule connard s’il te voit sortir d’une caisse avec un autre mec il va se méfier, fais ce que je te dis et grouille ton putain de cul ! Il a fini par obéir mais j’étais certain qu’il remportait pas le prix du meilleur comédien. Ca a pas raté d’ailleurs, dès que l’autre l’a vu avec son sourire de faux derche il a fait méchant la grimace et essayé de l’esquiver mais l’autre connard savait ce qu’il avait à faire, se montrer assez insistant pour que l’autre accepte de le suivre boire un café. Il devait sérieux penser à sa femme et à ses gosses parce qu’il a fini par accepter, ils se verraient demain, là il avait rendez-vous. J’ai demandé au gamin ce qu’il en pensait, est-ce que l’autre avait acheté ou est-ce qu’il se méfiait. Je crois pas qu’il se méfie mais il va me poser un lapin. A mon avis il était lucide mais quand même, toujours se méfier d’un mec qui paye pas ses dettes. J’ai planqué en bas de son hôtel, côté cours, du café, l’habitude, je suis resté éveillé toute la nuit et comme je m’y attendais à l’aube il essayait de se carapater. Je ne lui ai pas laissé l’occasion d’aller loin, un petit coup de matraque sur l’épaule, ça fait bien mal et ça calme tout de suite. Plus tard j’ai appelé Sully, je lui ai demandé s’il voulait que je passe un message à son ami le vice-directeur. Il m’a fait non, voulait juste ça thune, drôlement clément le Sully. C’est pas qu’il se faisait vieux, il voulait continuer de faire du business avec lui. Le blé ? Le mec devait cent mille, il a passé deux coups de fil et une heure plus tard un jeune gars qui se prenait visiblement pour un dur s’est ramené avec un sac plein de fric. Aussi simple que ça. Mais j’avais pas complètement fini mon boulot, j’aime pas les rats…

 Oleg Stolianov avait hérité de cette cicatrice à la tempe en Tchétchénie, alors qu’il combattait dans l’armée russe. Puis il avait été démobilisé et était retourné en Crimée. Quand cette même armée avait envahie son pays, les élections truquées par Moscou, il l’avait d’autant moins accepté que ses sympathies européennes l’avaient envoyé en prison où on l’avait un peu secoué. C’était là-bas, dans une prison russe, qu’il avait fait connaissance avec quelques uns de ses anciens ennemis tchétchènes et ouvert les yeux. C’était là bas qu’il s’était secrètement converti. Les choses avaient un peu changé depuis, ou pas en somme. Les russes soutenaient El Assad contre les rebelles, s’en prenaient une nouvelle fois à l’Islam avec leurs amis américains mais si ces derniers étaient à nouveau frappés au cœur en pleine période électorale il était certain, comme ses amis, que la Maison Blanche se replierait sur elle-même. Pour se faire, financer l’opération en cours, il avait utilisé toutes les ressources de son entreprise avec d’autant moins de remord qu’une partie de l’argent provenait des magouilles de la mafia. Bien entendu détourner l’argent de la mafia était dangereux mais il avait trouvé encore plus dangereux d’avoir un chauffeur qui vire au fondamentalisme. Alors quand il l’avait revu à Chicago, sans sa barbe, il avait immédiatement cru à une ruse du FBI, ce qu’il avait assez inquiété pour qu’il essaye de s’enfuir. Quel soulagement ça avait été quand il avait réalisé qu’en réalité il s’agissait d’une idée d’un de ces lourdauds de la mafia. C’était Amir qui lui avait apporté l’argent. Maintenant il se tenait près du camion occupé à faire sa dernière prière. Dans quelques heures la moitié des Etats Unis seraient plongée dans le noir et son économie ferait le plongeon. Une tonne de trinitrotoluène fabriquée à partir d’engrais destiné la centrale qui alimentait la moitié de la côte est. Amir releva la tête du sol et lui jeta un regard plein de détermination.

  • Un jour ils comprendront, lui dit Oleg en signe d’encouragement.

Amir était originaire du sud de la Syrie, sa famille avait été décimée par une bombe de deux cent cinquante kilos larguée depuis un drone. Russe, américain, il n’en savait rien et il s’en fichait. Amir en voulait au monde entier et c’était exactement l’état d’esprit qu’on espérait de lui.

  • Inch Allah répondit-il en se relevant, inch Allah…

 

D’abord Alee apprit que le jeune avait raconté à la mosquée qu’il fallait se méfier de lui. Puis, le pompon, les fédéraux finirent par lui avouer qu’Abdul avait grillé sa couverture, qu’il connaissait son véritable nom et l’avait balancé sur le net. Merde ! Comment il avait fait ? Il avait fait suivre son courrier à sa nouvelle adresse mais il était certain d’avoir toujours été prudent, d’ailleurs le gamin n’était jamais venu chez lui. Quoiqu’il en soit c’était mort, sa mission à Milwaukee était terminée, et il était furieux. Les fédéraux avaient merdé sur toute la ligne, trop insistants, et surtout parfaitement incompétents pour gérer une affaire de ce genre. Il en était sûr, Abdul n’était qu’un guignol et ils faisaient fausse route. Mais vous croyez que ça les décourageait pour autant ? Même pas. Il était occupé à faire ses bagages quand Neville avait insisté pour qu’il tente un dernier coup, un message pour embrouiller les choses et laisser le doute s’installer. Tu parles ! Le doute ? Quel doute ? Mais Alee avait quand même obtempéré parce qu’il espérait encore la prime pour une arrestation. Le lendemain, alors qu’il était en route pour la Floride, ils l’appelèrent complètement surexcités.

  • Il s’est rasé la barbe !

Alee avait du mal à y croire, qu’est-ce qui s’était passé ?

  • Ouais et alors ?
  • Il a disparu pendant deux jours, aucune nouvelle, et d’un coup il est rasé !? C’est évident non !?
  • Euh… non, qu’est-ce qui est évident ?
  • La Taqiyya ça ne te dis rien ?
  • Tromper l’ennemi en temps de guerre, répondit Alee. Qui est-ce qu’il va tromper exactement ? C’est un branleur je vous dis !
  • On verra ça Alee, on verra ça.

Il apprit la suite par la télé, avec un bon pétard à la maison. Ils avaient arrêté le gamin avec une accusation de port d’arme illégal. Où avaient-ils trouvé l’arme en question ? Nulle part. C’est Neville qui lui raconta la suite. Ils s’étaient basés sur cette photo où on le voyait s’entrainer au tir dans sa tenue de tchétchène du dimanche pour monter un dossier. A cause d’une précédente condamnation il risquait entre huit et quinze ans. Quand à sa femme, puisqu’elle n’était pas américaine, elle allait être expulsée avec ses enfants. Ca le déprima pour la soirée. Il savait bien que tous ces gens étaient innocents, que le FBI avait monté ça de toute pièce pour pouvoir parader qu’ils faisaient leur boulot et justifier leur budget malgré les échecs. Même s’il touchait la moitié d’une prime il trouvait ça dégueulasse. Non seulement ils s’en prenaient à n’importe qui, non seulement ils l’avaient à nouveau grillé par leur incompétence comme avec ses anciens amis de la mosquée de New York mais en plus ils avaient insisté jusqu’à la dernière minute pour rien. Ce soir là Alee décida que le FBI et lui s’était terminé. Et quand il se réveilla le lendemain ce fut comme s’il s’était débarrassé d’un poids immense. Comme un matin avec dix ans de moins, une nouvelle jeunesse pour une conscience qui reprenait le dessus sur elle-même. Il s’était laissé entrainer. Par l’appât du gain facile et l’excitation du danger sans doute mais pas seulement. Salir l’Islam avec du sang sous prétexte de djihad, ce n’était pas ça ni l’Islam ni le combat intérieur que selon lui proposait le fameux djihad. Le terrorisme, la violence, n’avait rien avoir avec Dieu, quelque soit le Dieu qu’on priait, ça avait avoir avec le pouvoir, avec la haine, bref avec la médiocrité humaine. Rien ne justifiait qu’on tue au nom d’un Dieu ou un autre. Mais maintenant tout ça c’était terminé pour lui que les feds se débrouillent sans lui d’ailleurs ils avaient raison de penser qu’on arrêterait pas le terrorisme comme ça, ni jamais d’ailleurs. La guerre au terrorisme était juste une foutaise pour s’autoriser à mettre le monde en coupe réglée. Il sorti de chez lui le cœur léger, il avait envie d’aller se balader à pied, profiter du bon air du matin et peut-être aller se payer un bon petit déjeuner chez Joe, son pote qui tenait un restau dans South Beach. Il ne fit pas attention à la voiture qui était garée à deux pas de chez lui, d’ailleurs l’aurait-il remarqué qu’il ne se serait pas poser de question, juste un blanc à moustache occupé à attendre Dieu sait qui. D’ailleurs quand celle-ci ralenti à son niveau et que le gars lui demanda son chemin, Alee ne sut jamais pourquoi il ne termina pas sa phrase.