Ma petite entreprise 6.

La première chose que lui et moi on devait faire si on voulait continuer sainement c’était nous barrer de chez nos parents. D’une, pour qu’ils ne soient pas impliqués si jamais on avait des emmerdes, de deux parce que de toute façon c’était ce qu’on rêvait de faire lui et moi depuis au moins deux ans. Avec cinquante mille boules c’était faisable. On se louait un appart en colloc, plus un studio pour s’aménager un coin fabrique pour entreposer, couper, conditionner la coke. Qu’est-ce qu’on allait raconter à nous reups ? Des cracks en jouant sur leurs préjugés. Driss a dit à son père que j’avais hérité d’un appart de ma grand-mère qu’est morte j’avais deux ans, j’ai dit à mes darons que Driss avait un cousin au pays qui nous sous-louait pour une bouchée de pain. J’étais riche parce que j’étais blanc, il avait des cousins sympas parce qu’il était sénégalais. Pour l’argent en soi, comme on ne peut pas payer son loyer cash en France sans que ça fasse louche, on l’a déposé tout simplement à la banque sous un nom de société. Oui, je me suis mis auto entrepreneur. C’est vite fait pour s’inscrire à l’Urssaf et la première année tu payes rien. C’était qu’une solution provisoire, je savais qu’il faudrait tôt ou tard faire mieux et sans doute avec l’aide d’un expert. Comme je savais que personne ne mettrait le nez dans nos comptes du moins pour les premiers cinquante mille balles. Qu’est-ce que mon entreprise faisait ? Du coaching. J’ai eu l’idée en regardant une émission d’Elise Lucet sur la grande arnaque des formations. Comme ça j’avais rien besoin de produire à part de faux contrats de société bidon si jamais on venait nous renifler le cul. Et question déplacement j’étais libre comme l’air. Pour l’appart on a trouvé quelque chose à la limite de Paname, à Levallois, chez les Balkany, t’y crois ça ? Un trois pièces, mille boules par mois, et pour le studio, l’immeuble à côté, ajoute 500, plus trois mois de caution chaque, et les deux au nom de la société toujours. Après on a commencé à couper. Samir voulait encore deux cent g, on a prit un kilo et on a fait deux tiers un tiers, deux tiers de lactose et de Diantalvic, un tiers de coke, hop magique on avait maintenant cinq kiles de plus et c’était encore de la meilleure C. que ce qu’on trouvait sur le marché en moyenne. Test : brun clair, 50%. Puis avec un autre kilo on en a fait le double que précédemment, test :: beige nicotine 30%. Au total on avait maintenant 19 kilos, dont quatre « cuvée spéciale » à 90% de test de pureté. A Samir je lui ai vendu de la N°2 au prix de départ, et il la coupait cinq fois comme moi. Je suis sûr que personne n’a vu la différence. Je précise que cette fois on avait des masques, des gants, qu’on a travaillé en slip pour éviter que la coke se dépose sur nos fringues. Pour le conditionnement, on s’est pas fait chier, sac poubelle et chatterton pour la résistance. De toute manière ils voyageaient en ballon, c’était juste pour faciliter le rangement et la propreté, ce qui peu sembler paradoxale quand tu voyais à côté de ça l’état de notre appart au bout d’un mois, mais hein, on peut pas être bon partout non plus. Ah et si tu te demandes comment deux jeunes dont un noir ont réussi à convaincre deux proprios de nous céder un bail, c’est que tu ne connais pas le pouvoir instantané du cash quand tu verses une caution de presque trois mille euros.

 

Le business, le fric c’est bien, mais si tu peux pas te faire plaisir avec ça sert à rien. Et qu’est-ce tu crois, deux copains d’enfance, pour la première fois chez eux, on a fait venir tout nos potes, et vas-y la fête tous les weekends. Pour s’éviter les jaloux et les rageux on a dit comme au daron de Driss, que j’avais hérité. Pour les dépenses en plus, qu’on avait fait un peu de business par ci par là. On sait comment ça tourne le monde. Mais surtout personne ne devait savoir pour la dope, on avait prévenu nos acheteurs, s’ils racontaient qu’on bossait ensemble, c’était mort. Parfois les lyonnais montaient nous voir, et repartait mulet. Une fois on est descendu à Barcelone avec la bande, on a fait la fête pendant trois jours, craqué trois mille euros en régalant tout le monde. On est aussi parti pendant une semaine en Thaïlande parce que c’était un de nos vieux rêves. A Bangkok, dans un troquet qu’on nous avait recommandé pour sa bectance, on a fait connaissance avec Régis, un français installé sur place avec une thaï comme des centaines d’occidentaux qui vivent ici. Faut dire que les petites thaïs, pour parler direct, c’est des pièges à bite. Je l’ai déjà dit, je ne suis pas porté sur les tapins, mais j’avoue que quand t’as une bombinette sur les genoux, prête à faire tout ce que tu veux, même t’épouser si tu fais d’elle une femme honnête, tu craques facile. Régis c’était le hippy attardé. La quarantaine fêtarde, propriétaire d’un bar de plage dans les iles, connaissant tous les expats à la cool comme lui à Bangkok. Il nous a invité chez lui, nous a présenté sa femme et ses mômes, on est même allé à un match de boxe avec lui. Ils font combattre les enfants là-bas, bin crois moi, il y avait des petits de sept ans t’aurais été contant de les avoir comme garde du corps dans une bagarre. De vraies furies. Et puis deux jours avant le départ il a commencé à nous entreprendre, savoir si on voudrait faire les mules pour lui, que c’était facile, qu’il avait une combine avec un pélo des douanes…. On lui a rit au nez… s’il avait su… Mais passé un mois de fête à craquer notre blé sans compter, on s’était fait un trou de quinze mille euros dans notre réserve et on avait jamais eu autant d’amis tout prêt à venir squatter le canapé à la maison. Oui l’argent c’est bien, mais comme tu sais ça déforme les rapports, et puis qu’on le veuille ou non, les gens commençait à parler. Tu peux compartimenter au maximum t’empêcheras jamais les suceurs de sang de se poser des questions et surtout d’en poser. La nature humaine donc. Un jour on a apprit que Melvine avait fouiné du côté de Claude. L’ambianceur l’avait gentiment remit à sa place mais tu crois qui se passe quoi dans la tête d’un curieux quand tu commences à faire des mystères avec lui ?

–       Putain de Melvine ! De quoi qu’il se mêle putain ! A explosé un jour Driss en apprenant qu’il poukavait sur nous. Il avait dit à sa sœur qu’on était dans la came qui l’avait répété à une des cousines de Driss.

–       Faut qu’on le calme.

–       Putain mais je te jure je vais le défoncer !

–       Reste tranquille, c’est un con, si tu le déchires ça va être pire. Pour le moment y sait pas et y se pose des questions, si on le tape il s’en posera plus. J’ai pas besoin que ce con se mêle de notre business.

–       Tu veux rien faire ? Eh gros c’est ma cousine, elle, elle dira rien, mais tôt ou tard ça va tomber dans l’oreille de mes reups !

–       J’ai pas dit qu’il fallait rien faire, j’ai dit que le taper c’était pas la soluce.

–       Ah ouais ? Et tu proposes quoi alors ?

J’ai réfléchi et puis je lui ai demandé si on pourrait aller causer à son oncle voleur. On allait lui refaire le coup du ticket gagnant mais cette fois avec le loto, histoire qu’il me fasse pas le plan de mon père. Le loto c’est comme de la magie pour un pauvre, tu grattes, et hop t’es riche, il y a pas plus d’explication à ça. Ou tu restes pauvre, mais ça, dans la tête d’un pauvre c’est déjà un truc qu’il connait, il est conditionné à le rester. Donc je me disais qu’on allait passer un savon à ce crétin et qu’ensuite on lui produirait le fameux ticket d’or des poches à Willy Wonka. Monsieur Diallo, Mohamed pour les intimes, qui pourtant était un des frères de sa mère, me faisait beaucoup penser au père de Driss dans le genre raide comme la justice. Lunette en demi lune, cheveux poivre et sel, visage long, anguleux et sérieux comme une déclaration de guerre, avec un de ces regards qui vous cernait en quelques secondes. Mais il nous a invité à prendre le thé et m’a dit quelques mots en français avant de palabrer avec son neveu en ouolof. Puis il m’a regardé par-dessus ses lunettes, comme un prof devant une mauvaise copie et il a déclaré :

–       Sale boulot

Je savais pas de quoi il parlait alors je lui ai demandé.

–       La dope, sale boulot, a-t-il précisé.

Ca y est c’était reparti pour la leçon de morale.

–       J’ai fait ça autrefois, il a ajouté comme s’il devinait dans mes pensées, trop d’emmerdeurs. Vous avez pas fini, faut vous muscler.

J’ai souri, j’étais certes pas gros mais je savais me défendre, et puis il y avait Driss, et lui c’était un morceau. De toute façon c’était pas la question, la question était est-ce qu’il avait ce qu’on cherchait ou pas.

–       Vous inquiétez pas monsieur Diallo, votre neveu personne l’emmerde ou alors pas longtemps.

–       Je parle pas de ça.

–       Oh…

–       Je vais appeler Tonton.

–       C’est qui Tonton ?

Il m’a fait signe de me taire et a composé un numéro sur son portable.

–       Allo Tonton ? Tu fais quelque chose tout de suite ?… Tu peux être là dans dix minutes ?… Un quart d’heure ? Ca marche.

Et pendant le quart d’heure qui a suivi il a continué de parler en ouolof avec Driss, j’avais l’impression d’être une chaise. J’avais finalement compris où il voulait en venir et je m’attendais à voir débarquer un colosse que je m’apprêtais à remercier, je ne voulais pas faire du mal à Melvine je voulais juste qu’il nous lâche les baskets. Finalement il est arrivé et j’ai involontairement eu un coup de flippe. Il était de taille et de corpulence moyenne, rebeu avec des yeux de fou et une tête ravagée par les cicatrices d’acné et les cicatrices tout court. Je ne suis pas un expert et certainement pas flic mais je sais reconnaitre des cicatrices faites par une lame. Qui que fut ce type, un jour il s’était fait taillader le visage. Est-ce que ça expliquait ses yeux de dingues, je ne sais pas, mais sur le moment on m’aurait dit que ce type était un tueur psychopathe je l’aurais cru sur parole.

–       Tonton, ces jeunes gens ont un problème, j’ai pensé que tu pourrais les aider. Vas-y jeune homme, explique-lui.

J’étais embarrassé, je ne savais pas par où commencer et surtout je savais déjà que je ne voulais pas de ce type dans mon environnement.

–       Euh… écoutez… c’est un copain et je ne veux pas…

Tonton s’est tourné vers l’oncle l’air de ne pas comprendre.

–       Non, ce n’est plus ton copain, m’a coupé l’oncle avec son air sévère de prof, tu n’as pas de copain dans ce business, tu as éventuellement des partenaires ou des emmerdeurs. Alors tu choisis, et tu ne nous fait pas perdre notre temps, ce type, c’est un partenaire ou c’est un emmerdeur ?

–       Euh…

Il y a toujours un moment dans la vie, une situation où tu sais que tu dois répondre vite et bien ou tu vas tout perdre. Un instant où tu dois basculer très vite dans une autre forme de raisonnement, sortir de ta zone de confort et agir en conséquence. Ce moment par exemple où un type dans une bagarre sort un couteau et où tu dois choisir entre t’enfuir ou te battre. Cet instant où tu es avec la fille de tes rêves et tu sens que si tu ne dis rien très vite tu rêveras d’elle le restant de tes jours sans l’avoir touché. C’était un moment comme ça et il a été très bref, comme tous ces moments là.

–       Un emmerdeur, j’ai répondu, mais je ne veux pas qu’on lui fasse du mal. Juste qu’il nous foute la paix.

–       Pourquoi ? M’a demandé l’oncle en me fixant dans les yeux.

–       Pourquoi quoi ?

–       Pourquoi tu ne veux pas lui faire du mal ?

–       Parce que j’ai pas besoin de faire d’un emmerdeur des ennemis. Ca fera des histoires, les gens vont parler, c’est ce qu’on veut éviter justement.

Il n’a rien dit, il m’a regardé pendant quelques secondes et puis il s’est tourné vers Driss et lui a parlé en ouolof. Driss a       sourit et m’a regardé à son tour sans un mot, impossible de dire à quoi il pensait. Qu’est-ce qu’ils avaient ces deux là ?

–       Donnez-moi son nom et son adresse, je m’en charge, a dit simplement Tonton.

–       Euh… je peux savoir comment ?

–       Est-ce que je te fais peur petit ?

–       Euh…

–       Alors tu sais comment.

C’était le même moment que précédemment, ou je disais une autre connerie ou je balançais Melvine en espérant qu’il se contenterait de lui faire peur comme il nous faisait peur, et comme il devait faire peur à tout le monde. J’ai balancé l’adresse et advienne que pourra, j’avais plus le choix, ces deux là c’était du sérieux, je jouais dans la cour des grands maintenant, du moins c’est ce que venait de me faire comprendre Monsieur Diallo. Tonton est parti comme il était venu, sans rien demander, quand la porte s’est refermée, l’oncle a dit :

–       Tu n’entendras plus jamais parler de ce petit con, crois moi jeune homme.

–       Il ne va pas…

–       Il me semble qu’il a été clair, Tonton ne fait pas mal aux gens, il leur parle, crois moi ça suffit.

J’étais presque rassuré mais je voulais savoir combien ça nous couterait, pas question que quelqu’un prenne encore un pourcentage. Monsieur Diallo a sourit et s’est tourné vers Driss.

–       Tu vois ce que je te disais ?… puis en s’adressant à moi. Tu verras ça avec lui quand il viendra te voir

–       Je ne lui ai pas donné notre adresse, vous la voulez ?

–       Ne t’en fais pas, quand il aura besoin de te trouver, il te trouvera.

Merde, j’avais l’impression d’être dans un film avec le chef de la mafia. Quand on est parti j’ai demandé à Driss ce qu’il avait dit sur moi.

–       Que t’étais un mec intelligent.

–       Ah cool.

–       Mais que t’avais un cœur de crocodile.

–       Oh… c’est moins cool ça.

–       Pour lui c’est un compliment.

–       Et pour toi ?

Il a hésité, et puis il a répondu :

–       Disons que je suis contant d’être ton pote et pas ton pire ennemi.

Non pour lui ça n’en n’était pas un. Plus tard j’ai fini par lui demander s’il le pensait aussi, il ne m’a pas répondu, ça m’a mis mal à l’aise. Ce n’était presque rien, une virgule, un espace minuscule mais j’ai senti qu’à partir de ce jour il y eu comme une distance entre lui et moi, comme s’il se faisait un écran de protection à mon endroit. Ca m’a travaillé la tête pendant bien quinze jours et puis Usman est revenu à Paris et j’ai eu une tonne d’autres trucs à penser. Melvine ? On l’a croisé un jour, il n’a pas seulement changé de trottoir, il s’est enfui en courant. Qu’est-ce qu’avait pu lui dire Tonton, pas la moindre idée, tout ce que je sais c’est qu’un jour, comme l’avait prédit l’oncle, il était devant notre appartement avec sa tête de cimetière et ses yeux de dingue. Je n’avais pas la moindre idée de combien il allait nous soutirer, ni même si lui aussi réclamerait sa part, j’ai été un peu surpris parce qu’il nous a demandé en guise de paiement.

–       Il veut qu’on fasse de quoi ? S’est écrié un peu plus tard Driss.

–       Qu’on garde ses mômes pendant un weekend.

–       Mais il est pété lui on est pas des nounous !

–       Je suis pas certain qu’on ait le choix tu vois.

Même quand il te demandais ça t’avais l’impression qu’il allait te déchirer en deux et y prendre plaisir, j’ai pas cherché, j’ai accepté. Ce que j’ignorais c’est que les trois mômes avaient entre huit mois et trois ans, je ne sais pas ce qu’il cherchait à faire en confiant des mômes aussi jeunes à des mecs comme nous mais ce qui est sûr c’est qu’on avait sérieux intérêt à assurer. Ce que j’ignorais également, c’est que mon pote était terrifié par les bébés. Et crois moi il y a de quoi.

 

Quand tu vois sa tête t’imagines pas qu’un mec comme ça puisse avoir femme et enfant, plutôt qu’il les mange. Il vivait à Paris dans le XVIII, près de Marx Dormoy, il m’avait juste expliqué que le père de sa femme était tombé malade et qu’ils devaient d’urgence se rendre au Maroc. Elle s’était la petite beurette effacée et mignonne comme un bonbon, encore un truc que t’avais du mal à imaginer en le regardant, qu’il puisse attirer les jolies filles. Elle ne nous a pas posé de questions sur qui on était ou comment on connaissait son mari, seulement expliqué quoi faire, où était les biberons d’avance et les pots pour bébé, les couches, la crème pour les fesses du marmot si elles étaient irritées, etc. Et nous voilà tous les cinq avec la petite Samia, trois piges, Mounir, dix huit mois, et Amin qui se tortillait dans son couffin en attendant de se transformer en sirène pour le reste de l’après-midi. D’entrée la petite nous a calculé.

–       Vous, vous vous êtes jamais occupé de bébé, elle nous a balancé, ses parents partis.

–       Pourquoi tu dis ça, lui il a plein de frère et sœur, j’ai répondu en essayant d’avoir l’air le plus enthousiaste du monde

Elle a soupesé mon pote du regard et puis elle a fait :

–       Bof.

–       Bon, tu veux faire quoi, tu veux jouer à quelque chose ?

Elle nous a toisé et puis elle a regardé son petit frère qui était en train de se carapater vers la cuisine.

–       Vous feriez mieux de vous occuper des deux autres, moi j’ai à faire.

Et sur ce, elle nous a tourné le dos et est parti dans sa chambre faire dieu sait quoi avec un air de pape en visite.

–       Pooo ! Comment elle t’a tué frère ! S’est écrié Driss en rigolant.

–       Comment elle nous a tués, j’ai précisé, je te rappel que toi c’est bof.

Là dessus j’ai senti un truc rebondir sur ma cuisse, c’était l’autre qui me balançait ses cubes dessus en poussant des petits cris de joies.

–       Pas beau ! Il a fait en terminant sa déclaration d’un bruit de ventouse fatiguée.

–       Mouais… je vais te dire un truc frère, on est dans la merde.

J’avais pas idée comment.

 

Déjà faut savoir qu’à tout âge, à partir du moment où ça a compris comment fonctionnait ses bras et ses jambes un gamin ça bouge. Tout le temps ! Tu poses l’un dans sa chaise que t’es en train de faire chauffer son petit pot, la petite se pointe, critique ta façon de faire, ouvre le frigo, grimpe carrément dedans pour attraper le berlingot de jus d’orange ouvert, gros comme elle, tu sautes pour la rattraper qu’elle foute pas le jus en l’air en plus, t’as une main qui tient le berlingot, une autre qui retient la môme et pendant ce temps le petit frère est en train d’escalader sa chaise que dans moins une seconde il va se fracasser. Tu hurles, ton pote arrive pile poil pour ramasser le gamin qui s’est vautré, sans même hurler et qui se carapate en rigolant. Tu prends l’un et l’autre, tu les remets à leur place, tu dis à la gamine que la prochaine faudra demander et pas se servir comme ça, elle t’envois rebondir en te disant que t’es pas son papa, t’essayes de faire bouffer le petit, il s’en colle la moitié un peu partout sauf dans la bouche, fait des bulles avec son pot poulet carotte et je passe vingt minutes et toutes les ruses qui me traversent la tête pour éviter qui me colle le tout dans la figure. Sans compter l’autre dans son couffin qui hurle comme une alarme depuis que ton pote a arrêté de faire areuh areuh et coucou qui est là avec lui. La petite qui réclame un steak haché purée avec un œuf, alors qu’il n’y pas de purée ni d’œuf, et quand tu lui expliques te dis d’aller faire les courses. Ton pote y va parce que sinon tu sais que tu lui feras rien bouffer tellement elle est butée qu’on dirait un CRS, et évidemment quand tout est prêt, la princesse n’en veut plus et passe une heure à table pour finalement n’avaler qu’un peu de steak, une cuillère de purée le tout en évitant soigneusement de toucher au jaune d’œuf parce qu’il y a une tâche orange dedans. Et comme en plus ton pote panique à l’idée de prendre un môme dans les bras et manque de tourner de l’œil quand il ouvre une couche, c’est toi qui te paye l’usine à merde. Parce que c’est ça des mômes de cet âge, des usines à merde ambulantes. La petite encore, elle allait aux toilettes elle-même, mais fallait venir l’essuyer ! Quand aux deux autres, oublie. J’avais jamais fait ça moi, changer une couche. La première fois t’as l’impression de déminer un truc, tu ouvres n’importe comment, tu t’en fous plein les doigts, le môme se barbouille dedans, t’as envie de vomir et quand t’as enfin réussi à lui retirer sans tout saloper, que tu vas pour lui en enfiler une autre, tu vois sa petite bite se dresser et avant que t’es dit ouf il te pisse dans bouche ! La première fois j’ai eu envie de le tuer, la seconde je l’avais prit dans mes bras et la couche était mal mise, hop mon sweat préféré niqué à la pisse de bébé, la troisième j’ai évité de peu de me le reprendre dans la figure mais on n’a pas évité le dessus de lit des parents, la quatrième j’ai piqué un masque de Mickey à la petite et je l’ai changé avec. Il a commencé par me regarder comme un genre de trésor inédit avant de glousser de joie et de se mettre à babiller et à rigoler, c’était apparemment le truc le plus marrant et inventif qu’il ai jamais vu. L’ennui c’est qu’après ça, dès que j’enlevais le masque il piquait une crise. Impossible de le faire dormir, à brailler en boucle… sauf si je remettais mon masque…. Samia nous a fait jouer à la dinette et puis au docteur avec son frère comme cobaye, elle m’a montré également comment on faisait avec une couche, indiqué la bonne température des biberons et des pots, une vraie petite bonne femme au foyer. Et ça c’était que le premier jour ! On est tombé rincé… entre neuf heures du soir et deux heures du matin, après quoi Amin est rentré en mode alarme. Bon tu le changes, tu lui donne son bibe, tu le dorlotes avec ton masque et quand tu crois qu’il dort, que le machin va pas repéter un scandale, à peine t’as posé un cul sur le canapé qu’il remet ça. Et comme ça jusqu’à quatre heures du matin par intervalle réguliers de dix minutes. Là-dessus la petite Samia se lève, et comme si les pleurs de son frère l’encourageaient, Amin s’y colle aussi. Je peux te dire que cette nuit là, le Melvine on aurait pas été fâché que Tonton le désosse. Finalement je me suis retrouvé à raconter une histoire à Samia, Amin dans les bras et mon masque sur la face pendant que Driss faisait faire des tours de poussette à Mounir. C’était la petite qui nous avait dit que ça le faisait dormir. Ce qu’elle n’avait pas dit c’est que si tu t’arrêtais il en remettait une couche. Trois heures de sommeil, et hop ils étaient tous sur le pont, remontés comme des pendules. Et la smala qui a reprit. Mounir qui veut recommencer ses exploits de la veille et manque de se vautrer, la petite qui boude devant ses céréales parce qu’il y a pas de miel dans cette formule, il n’y a que le plus petits qui a bien roté et a babillé un moment avant de roupiller une heure. Et puis c’est pas tout, faut nettoyer le chantier. La cuisine que tu retournes deux fois parce que t’essayes de faire manger trois gosses, le salon où les gosses ont amené tous leurs jouets tellement il y en a t’as l’impression qu’ils ont fêté Noël tous les jours depuis leur naissance, la chambre de la petite et de son frère, celle des parents avec la couverture constellée de pisse. Heureusement il y a un truc magique et universel en ce monde, la baguette magique pour hypnotiser grands et petits, le vide-crâne multi usage : la télé. Tu colles deux mômes devant Gulli, t’as une heure, une heure et demie de paix absolue. Après quoi faut au moins trouver un film pour la petite qui sera sans doute trois fois le même pour le reste de la journée. C’est pas compliqué un môme tout ce qu’il veut c’est rester le plus longtemps possible avec ses amis de dedans l’écran. C’est presque comme si tu l’emmenais dans le plus génial parc d’attraction de la terre et que tu l’y laissais pour qu’il fasse éternellement la même chose. C’est pour ça que ça marche aussi bien les séries et les films de super héros avec les adultes, ça titille leur côté marmot qui veut regarder 250 fois le Roi Lion en boucle. Mais bien sûr on pouvait pas rester enfermé comme des cons. Rester à la maison avec trois mômes de cet âge c’est comme de jouer avec des grenades à main sur un baril de poudre si tu le fais pas pour eux tu le fais au moins pour toi de peur d’imploser. Mais quand même, ça peut pas être aussi simple. Sortir avec un môme de huit mois, un autre d’un an et demi et la troisième avec ses exigences… c’est une vraie expédition. La petite m’a fait retourner son placard deux fois et s’est changé trois fois avant de trouver the tenue que miss Monde voulait porter pour aller au square. Après quoi évidemment il a fallu habiller les deux autres, mais en fait non parce qu’Amin a trouvé le moyen de faire dans sa couche, alors hop tu le change, tu le rhabille, et au moment de partir c’est Mounir qui s’y met, rebelote, et puis il y a aussi les jouets, essayer de faire comprendre à Samia qu’il va falloir faire une sélection parmi ses poupées et que non on ne peut pas emporter la maison de Barbie, résultat elle te tape un scandale à rameuter tout l’immeuble alors que l’un est déjà dans son landau et l’autre dans sa poussette, et tu passes dix minutes à négocier en ayant l’impression d’avoir à faire à Pablo Escobar tellement elle t’enfumes. Tu finis par décoller environs une demi-heure après le premier faux départ. Mais comme t’es dans un putain de grand ensemble, faut que t’attendes que l’ascenseur soit libre parce que tu rentres pas dedans avec un landau, une môme, deux adultes et une poussette si t’as plus d’une personne de plus dans la cabine, et une fois ça, faut sortir de l’immeuble avec personne pour t’ouvrir la porte, bref la moindre manœuvre te prends entre cinq et dix minutes parce qu’un ahuri d’architecte a eu l’idée de mettre un escalier après le hall, et deux portes à la con qui se referment toute seule. Putain, en vingt quatre heures j’étais à la fois devenu féministe et bien déterminé à ne jamais de ma vie avoir de môme. Je pensais à toutes les mères de famille qui se tapaient ce genre de sport tous les jours, certaine sans l’aide du moindre mec et à tous les mecs qui trouvaient déjà que de se lever le matin pour le taf c’était dur ou qui pleurnichaient leur mère parce qu’il fallait faire le ménage, moi et Driss y compris. Je pensais à tous ces couillons qui se croyaient forts parce qu’ils avaient des muscles, un flingue ou les deux et qui auraient été incapables de gérer ces trois là au quotidien. A tous ces tocards qu’on voyait dans le poste avec leurs belles dents, leurs costards d’important, leurs airs d’expert en tout qui expliquaient au monde ce qui était bien ou non pour nous, les philosophes mes doigts, les spécialistes, les journalistes et par-dessus tout la crème de la suffisance, les hommes politiques… Quelle tête y ferait avec de la pisse de bébé dans la bouche, pour négocier la poupée ou le goûter à la petite Samia sans 49,3 ni gros discours d’enflé ?

–       Je vais te dire gros, les vrai héros de cette planète c’est les parents, et le chef des héros c’est nos daronnes, j’ai dit à Driss alors qu’on était enfin assis au square, maté par toutes les mères de famille, alors que les schtroumpfs se pougnaient la face pour un ballon, une petite voiture, la première place sur le toboggan.

–       T’as trop raison frère, plus jamais j’oublierais la fête des mères ! M’a confirmé mon pote.

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La loi du marché -chap 1-

A ce jour les motivations d’Henry de Cazeneuve demeuraient obscures. Né à Rabat peut-être se sentait-il lui-même un peu marocain, arabe. Ou bien était-ce une forme de syndrome de Stockholm, considérant qu’il avait développé son réseau et ses activités en s’appuyant essentiellement sur la banlieue lyonnaise. Nombre de ses employés, commerciaux ou ouvriers, sortaient des quartiers. Bien entendu l’argent pouvait sembler un motif suffisant, même si comme lui on n’en manquait pas, mais de là à commettre un délit pour la première fois de sa vie, engager sa réputation, son entreprise, et risquer l’opprobre de tous… Il n’avait pas le profil d’un aventurier, père de quatre enfants, lycée privé dans le VIème, chef d’entreprise, encarté chez les Républicains et même pendant un temps conseillé municipal. Un père tranquille, un bourgeois lyonnais on ne peut plus classique qui se rendait à l’action de grâce du huit et du vingt-quatre décembre et à la procession du quinze août  Et qui le dimanche devait rester chez lui à regarder la télévision en famille. Et pourtant…

  • Ah mais je te l’ai dit Hakim, j’ai qu’une parole, mes chauffeurs seront là.

Comment les choses se goupillent dans les affaires criminelles ? Deux hommes sont enfermés dans la même prison, ils sympathisent, le premier sort, le second lui propose de vendre la marchandise de ses amis contre un pourcentage. Ils commencent modeste, le second teste le premier. Ca se déroule bien, ils décident de se développer. De trois kilos ils passent à dix puis à cent. Toujours enfermé le second propose à son associé de devenir grossiste. On grimpe à la tonne, jusqu’au moment de la grosse livraison, celle qu’il ne faut pas rater pour tout un tas de raison. Là-dessus le cousin du gars en liberté lui parle de ce français avec sa compagnie de transport qui livre sur toute l’Europe et qu’il lui décrit comme un blanc complexé. Le pigeon parfait, Henry de Cazeneuve.

 Le Séraphin des Mers, porte-container naviguant sous pavillon panaméen était parti du Cap jusqu’au Golf de Guinée pour y charger cinquante tonnes de boites de tomates concassées brésiliennes à destination de Rotterdam via le Havre. Cinquante tonnes qui venaient s’ajouter aux dix tonnes d’appareils ménagers et aux soixante de café non torréfié. Conditionnées par des petites mains dans une favéla de Sao Paulo, sur huit tonnes chacune des boites contenait un kilo de cocaïne pure à 96%. A raison de trente cinq mille euros le kilo en moyenne, prix européen, contenu du fait qu’on pourrait multiplier chaque kilo par quatre voir six, ceux à qui était destiné le produit allaient s’enrichir pour un montant raisonnable. Comme souvent dans ce genre de transaction, le produit avait été payé d’avance. Vingt trois mille euros le kilo par des acheteurs italiens vivant dans la région de Calabre. Mais l’intensification du fret maritime, des ennuis de justice et les complications inhérentes au même fret avaient notablement compliqué l’affaire. Au départ, les boites devaient prendre la direction de Gioia Tauro dans cette même Calabre. Mais parvenu à destination, le porte-container qui transportait la marchandise se vit refuser l’accès au port par les autorités maritime pour des raisons administratives. En effet, le navire ainsi qu’une douzaine de ses semblables avaient changé de main durant le voyage, et l’assurance ne couvrait plus le port calabrais. Il fut d’abord déporté sur Chypre où il n’avait aucune autorisation de déchargement, puis sur Marseille avant que les autorités françaises ne le refusent à leur tour au fait que le navire n’était pas aux normes. Après quoi les propriétaires avaient fini par trouver un arrangement jusqu’au port de Bilbao où il avait été entièrement et par erreur déchargé. Pendant ce temps, celui qui avait fait expédier la marchandise, avait suivi de loin en loin les pérégrinations du navire, et Marseille aurait constitué un lieu de déchargement idéal si pendant que les français faisaient des carrés avec des ronds, il n’avait pas lui-même rencontré des ennuis avec la justice. Trente deux mois fermes. La prison n’est certes pas un handicap quand on est organisé, riche et puissant, mais le temps de trouver un téléphone et d’appeler les bonnes personnes on avait complètement perdu de vue les boites de tomates brésiliennes. Finalement, quelqu’un s’était aperçu de l’erreur de déchargement, le container destiné initialement à la Calabre fut transbordé sur un nouveau navire, en direction du port de Dakar… Où des contacts locaux finirent par mettre la main dessus. Pour des raisons pratique on chargea le container sur un autre navire jusqu’en Guinée, Où il patienta sous bonne garde. Contrairement aux idées répandues par les mauvais films, les retards de livraison pré payé ne généraient pas de guerre entre gens de bonne compagnie. A ce niveau de fortune on avait le geste commercial. Les livraisons continuaient partout dans le monde quoiqu’il arrive, alors on pouvait faire une ristourne de deux mille par kilo sur les prochaines tonnes. Ou bien rembourser même, en attendant de livrer. Quoiqu’il en soit si ça ne coûtait pas du sang ça coûtait de l’argent. Or le but du commerce est d’en gagner, si possible avec celui des autres, pas d’en perdre. Depuis sa prison, l’expéditeur avait trouvé un arrangement. Il avait remboursé son client et s’était accordé sur une livraison au Havre de cinq tonnes. Les trois tonnes restant étant réservées à son poulain. Le poulain avait un cousin, etc… Pour éviter toute nouvelle déconvenue, au départ de Guinée le container avait été divisé selon l’arrangement, les trois tonnes voyageant avec huit tonnes de miel argentin, et le reste expédiés au milieu de deux tonnes de noix de coco. Tous destinés à être déchargés au Havre où les attendait les chauffeurs de Monsieur Cazeneuve. Trois camions, trois destinations, Villefranche, Reggio de Calabre, Hanovre. Trois camions, trois motos pour ouvrir, trois voitures de queue. Les chauffeurs ignoraient tout du dispositif, on leur avait seulement présenté ça comme un extra bien payé avec avance en liquide. Evidemment Cazeneuve allongea, ses employés, sa parole après tout. Savait-il ce que contenaient les boites ? Sans doute pas. L’aurait-il su que cela aurait changé quoi que ce soit ? A ce jour la question reste sans réponse.

On avait pensé à tout, sauf à deux choses, la faramineuse quantité de fret qui transitait par le Havre et la non moins faramineuse pusillanimité de l’administration française à reconnaitre ses erreurs. Le cousin chargé de la réception se vit donc une première fois informé que le Séraphin des Mers n’avait pas déchargé les containers indiqués. Il en informa le cousin à qui était dédiée la marchandise qui en informa l’homme en prison. Quelques coups de fils et quelques jours de retard de livraison supplémentaires et ils apprenaient que les containers n’avaient pas non plus été déchargés à Rotterdam. Les français se trompaient, la marchandise était au Havre. Il est une règle universellement admise qui veut que les français ne se trompent pas, jamais, en aucune circonstance. Ce pourquoi ils pouvaient posément expliquer au monde entier la bonne marche à suivre pour que tout tourne rond dans le respect des Droits de l’Homme. Si cette règle est vraie et vérifiable, elle l’est plus encore pour l’administration française. Le cousin chargé de la réception disputa beaucoup d’énergie avec la dite administration pour lui faire seulement admettre que la cargaison avait bien été chargée en Guinée et qu’elle ne s’était pas abimée en mer. Restait à la retrouver au milieu des centaines de millier de mètres cube de containers qu’abritait le port. Puis un chien passa. Oui, un de ces enthousiastes labrador jaune chargé par la répression des fraudes de repérer les colis curieux, et qui fit une fête du tonnerre à un container plein de trois tonnes de tomates concassées brésiliennes et de huit tonnes de miel argentin. Les douanes, l’Office Central pour la Répression du Trafic Illicite des Stupéfiants, le SRPJ du Havre furent alertés. Une des plus grosse saisie de l’année. Qu’on décida de passer sous silence, pour le moment. Le commandant Stern, de la brigade des stupéfiants du Havre, et chargé des opérations préféra mettre en place une surveillance pendant qu’on alertait les propriétaires de la cargaison qu’on l’avait miraculeusement retrouvé. Et à ce stade c’était bien ce que les autorités croyaient, la totalité du chargement était là. Vu le retard considérable qu’avait déjà prit la livraison, personne n’alla vérifier sur place que les autorités disaient vrai. Le cousin donna le signal, trois camions s’en allèrent de Lyon en direction du Havre. Trois motos et trois fourgonnettes familiales au départ de la plaine Saint Denis devaient les y rejoindre. La sécurité était assurée par les employés d’un patron parisien en échange d’une partie de la marchandise. Un accord qui faisait espérer au lyonnais de pouvoir se diversifier à Paris même avec son appui. Quatre heures plus tard un portable sonnait dans une Audi turbo arrêtée à un feu, quelque part à Villeurbanne. Il y avait un problème.

  • Comment ça que trois tonnes ! Y savent pas lire un bon de déchargement !?
  • Y disent qu’il n’y en a jamais eu, y disent qu’il y a eu un bug.
  • Un bug ! Je t’en foutrais moi des bugs ! T’y as dit que c’était pas bon ?
  • J’y ai dit mais y veut rien savoir ! Comment on fait ? On réparti ?
  • Non, ça sert à rien, mettez tout dans un seul camion et allez à Villefranche, je vais voir comment on se démerde.

Le dispositif mis en place par la police comprenait trois caméras thermiques, huit hommes à pied, six véhicules de filatures dont une moto, et une camionnette de surveillance dit « sous-marin ». Il était coordonné avec la gendarmerie du département et des départements voisins. Un barrage pouvait être constitué sur les axes principaux à n’importe quel moment. Là également on avait pensé à tout mais il n’y a pas de raison que si les uns font des erreurs les autres n’en commettent pas également. Comme par exemple se faire repérer par un pilote de moto plus observateur et aguerri que les autres. Immédiatement l’alerte fut donnée, ordre de foutre le camp sans attendre. Ils étaient déjà occupés à charger, on déchargea en vitesse, en panique même. Le cousin responsable de la réception gueulait comme un veau. Comprenant ce qui se passait le commandant Stern fut contraint d’ordonner l’intervention. Tout observateur et aguerri était-il le motard n’en était pas moins nerveux et armé. Se sentant menacé par un véhicule de police qui passait à côté de lui il fit feu, blessant une policière et déclenchant un processus immédiat apparent au rat quittant le navire. Les trois suiveuses, les autres motards, tous tentant de s’enfuir simultanément au lieu d’une sortie discrète. Après une certaine confusion et deux courses poursuites de vingt-cinq et dix minutes chacune, les forces de l’ordre pouvaient revendiquer en plus de la saisie de trois tonnes de cocaïne, l’arrestation de sept individus et déplorer un blessé côté policier et un mort côté criminel. Bref un désastre ou presque.

Restait cinq tonnes, quelque part perdu sur le port. Cinq tonnes qu’on avait sacrément intérêt à retrouver. Du moins quand les flics auraient eux même cessé de fouiner partout.

 Sur les sept suspects trois avaient des antécédents judiciaires. Deux dans la région parisienne, un autre dans celle de Marseille. Trafique de stupéfiant, port d’arme, violence en réunion. De ce genre de figure que les hommes comme le commandant avaient coutume de rencontrer dans les affaires de ce calibre, du menu fretin. Les trois chauffeurs se déclarèrent innocents, l’un d’eux raconta comment on leur avait présenté les choses et combien ils avaient touché. Le commandant les cru, ce qui l’amena à leur patron. Monsieur Cazeneuve ressemblait à l’idée qu’on pouvait se faire d’un homme tel que lui. La soixantaine, les cheveux blancs qui tombaient légèrement sur la nuque, chemise à rayures bleues, cravate et blazer, phrasé délicat et pas le moins du monde un habitué des commissariats. Il commença par faire l’innocent qu’il ignorait de quoi parlaient les chauffeurs, après quoi il s’embrouilla dans ses explications, puis prétendit qu’il ignorait ce que contenait le chargement, qu’il avait  rendu service à l’ami d’un ami. Finalement son avocat se pointa, lui ordonna de se taire et présenta un papier qui non seulement les obligeait à le libérer sur le champ mais invalidait la perquisition qui se préparait. Pour le juge d’instruction chargé de l’affaire c’est à son autorité directe qu’on s’attaquait et c’était une chose qu’il ne pouvait tolérer, en raison de quoi il fit reconvoquer l’entrepreneur, en présence de son avocat et du commandant Stern. Le juge n’était pas seulement jaloux de son autorité et revanchard c’était un coriace. Avocat ou pas il fini par obliger Cazeneuve à admettre qu’il avait bien payé ses chauffeurs et qu’il s’agissait d’un service qu’il rendait à un ami. Il persista sur le fait qu’il ignorait la nature véritable de la marchandise et n’avait rien touché pour l’opération. Un service, rien qu’un service. Et refusa de donner le nom de son ami. Le juge tenta de le convaincre, son avocat également ce à quoi Monsieur de Cazeneuve répondit bravement :

  • Non, je n’ai qu’une parole.

Le juge apprécia tellement peu qu’il le fit arrêter pour entrave à la justice et complicité de trafic de stupéfiant. Et dans la foulée réordonna une perquisition et gare à celui qui s’y opposerait.

 Le laboratoire désigné par l’enquête établi que la cocaïne était d’origine péruvienne, et de première qualité. Henry de Cazeneuve impressionna jusqu’au commandant Stern. En dépit de ses manœuvres à le faire parler, de sa famille, amis, associés qui défilèrent au parloir pour tenter de le raisonner. Des menaces de condamnation qui pesaient, il refusa de donner le nom du fameux ami qui l’avait mit dans cette panade. L’homme en question décida quand à lui de prendre opportunément des vacances en Espagne. On enquêta donc dans l’entourage de l’entrepreneur, trouver le rapport qu’il pouvait y avoir entre lui et trois tonnes de cocaïne péruvienne. Il s’avéra qu’Henry de Cazeneuve était un homme complexe et secret qui cachait à sa famille non seulement des problèmes financiers mais un penchant pour l’alcool qui s’était développé apparemment avec ces problèmes. L’aspect financier convaincu le juge qu’il mentait et avait touché une prime pour la livraison, on éplucha ses comptes de fond en comble, on le sorti de sa cellule pour l’interroger à nouveau. Pas un mot. Sa nouvelle stratégie, ne plus décrocher une parole et même pas faire semblant d’essayer. Stern qui l’avait déjà longuement interrogé et assisté aux entrevue avec le juge le croyait en revanche. Il n’avait pas touché d’argent et il protégeait ce qu’il devait considérer comme un ami. Stern avait vingt deux ans de métier. Il avait travaillé comme ilotier à Bobigny, à la brigade financière de Paris, à la BAC du XXème arrondissement, brigade de nuit, antiterrorisme et enfin les stupéfiants dans un des plus grands ports d’Europe. Il connaissait le comportement criminel, comprenait leur logique, leur psychologie, partageait comme tout bon policier certains aspects de cette psychologie. Et il était clair à ses yeux que Cazeneuve n’était pas un criminel, sans doute un pauvre gars qui croyait bien faire. Une phrase dans sa première déposition l’avait frappé. Quand il avait pris la défense de ses chauffeurs déclarant que la police s’en prenait toujours aux même, mieux, que c’était de l’islamophobie. Une déclaration de gauchiste en keffieh à la sortie d’une manif pro palestinienne, de gamin contrôlé en scooter sans son casque, de petit dealer sauté par la BAC, pas d’un notable lyonnais de soixante et un ans, affidé Républicains, chef d’entreprise et probablement abonné Figaro et Valeurs Actuelles. Stern se dit qu’il fallait s’orienter du côté de ses habitudes de boisson, un bar qu’il fréquentait plus qu’un autre et fini par le découvrir au cœur de Lyon dans une petite rue à deux pas de la gare Part-Dieu, le Petit Bouffon, fréquenté par une clientèle hétéroclite de vieux, de joueurs, de petits voyous et d’ivrognes. Le genre d’endroit où à moins d’avoir un moyen de pression valable on n’avait pas la moindre chance de faire parler qui que ce soit. Mais un bon policier n’existe pas sans ses informateurs. Et finalement quelque chose filtra.

 Du côté des trafiquants on était au plus mal. Cette livraison tournait au ridicule, la réputation de l’expéditeur était en train d’en prendre un coup quand bien même il n’y était pour rien. Son complice à l’extérieur avait envoyé des garçons tenter de mettre la main sur le container. Mais pourquoi entraver la bonne marche des affaires ? Pourquoi ternir de bonnes relations commerciales ? Pourquoi s’avouer vaincu ? Depuis sa prison l’autre passa quelques nouveaux coups de fils. Et une semaine plus tard cinq tonnes de cocaïne étaient expédié depuis Caracas jusqu’en Calabre dans des meubles de jardin. La marchandise promise, payée, remboursée puis à nouveau payée avec une remise de 2% étant arrivée à bon port, celle au Havre, si on la retrouvait, était libre de droit. Mais en attendant il fallait compenser le manque à gagner provoqué par la saisie. Trois semi grossistes avaient payé d’avance et il faudrait soit les rembourser, soit compenser avec un autre envoi. Mais vu que cinq tonnes venaient déjà de partir, il ne restait plus qu’à attendre, ou passer par un autre canal. C’est là qu’intervint le complice. Son contact parisien, le patron qui avait fourni le service de sécurité malheureux du convoi intercepté, avait un importateur dans ses relations. Contre intéressement et participation à la transaction, il accepta de lui présenter. L’importateur réclamait trente mille euros par kilo pour un produit pur à seulement 75%. Selon une logique toute commerciale il accepta de baisser son prix en échange d’un volume important, deux tonnes. Ce n’était pas forcément une bonne affaire mais ce n’était pas non plus une catastrophe, ça compenserait une partie des pertes. Deux tonnes à raison de vingt huit mille euros le kilo, cinquante six millions, pas le genre de somme dont disposait le lyonnais. Qu’importe puisque le détenu n’avait besoin que d’un seul coup de fil pour débloquer la somme en liquide. Une transaction fut organisée dans la banlieue parisienne où l’importateur était représenté par le patron parisien.

 Il s’appelait Charles Vitali dit le Bœuf. Un mètre quatre-vingt quinze pour cent seize kilos, ancien champion de lutte, une hirondelle tatouée sur le pénis. Né à Tunis à la fin des années cinquante de mère corse et de père sicilien il avait grandit en Seine Saint Denis et prospéré à Nice, Bastia et bien entendu Paris. Tant dans les domaines de la prostitution, de la fausse monnaie, du jeu, ou de la contrebande au sens large. Aujourd’hui il dominait tout l’est et le nord de Paris et sa banlieue. Il se définissait lui-même comme de l’ancienne école, pour autant que ça ait un sens dans la mesure où c’était exactement ce qu’avaient déclaré ses prédécesseurs sur le trône et ce pourquoi il avait fini par les dégager. Mais tout au moins cela en avait-il un à l’endroit de la génération des quartiers qui aujourd’hui occupait une part majeur dans les affaires et sans que pour autant une tête émerge plus qu’une autre. Du moins à ses yeux. A ses yeux ils se ressemblaient tous, inspiraient une méfiance salutaire et indispensable, ne pouvaient pas être pris au sérieux et ne présentaient comme seul véritable intérêt que d’être en position dominante sur le marché. Seulement cette fois il n’était plus question d’affaire, de marché, de clientélisme contraint. Cette fois c’était personnel.

  • La putain de ta mère ! Enculé de bicot de mes couilles de merde qui veut jouer les cadors dans ma cour, qui se croit le king parce qu’il a du fric à craquer ! Enculé de petit pédé qu’envoie ni fleurs ni couronne mais qui veut causer business, je vais te l’enfoutrer moi ! Va comprendre sa douleur ce fils de pute ! On me baise pas moi ! T’entends !? On me baise pas !
  • Oui patron.

Le Bœuf était connu pour un certain nombre de choses, et des moins plaisantes, son langage fleuri appartenait à la légende. Particulièrement dans les moments d’intense émotion. Or il avait des raisons d’être émotif, son neveu préféré se trouvait être le motard expérimenté mais armé. Celui-là même que la police avait tué au terme d’une rapide course poursuite et d’un échange de coups de feu. Dans la logique de ce sociopathe tout ce qui se rapportait aux autres se rapportait forcément à lui excepté les erreurs et les ratages qui étaient exclusivement à charge du reste du monde. Ce n’était donc pas seulement le fait que son neveu soit mort que par la faute du lyonnais la police avait mis à mal son organisation. Certes pas un grand mal, les siens savaient fermer leur bouche et il disposait de personnel qualifié, mais quand on était doté d’un égo aussi faramineux que le sien un moindre mal devenait sans difficulté tout un monde. Non seulement il ne livrerait pas la cocaïne mais il prendrait l’argent, foi de Vitali !

 Parfois la vie ressemble à un mauvais film. Une sous production américaine B action. Parfois la fiction rejoint la réalité. Le rendez-vous avait lieu sur le parking d’un hôtel Ibis non loin de Roissy. Un simple échange de véhicule. Dans le coffre de l’un, quatre sacs de trente kilos de billets de cinq cent, dans la fourgonnette de l’autre deux milles briquettes de un kilo emmailloté dans du plastique. Pas de comptage de billet, pas de test du produit, on était entre hommes d’affaires, on était pressé et donc pas au cinéma. Une seule voiture avec trois jeunes hommes à bord accompagnait le véhicule qui contenait l’argent. Précaution d’usage bien connu des banques quand on transporte une telle somme. Mais rien de particulièrement spectaculaire. Contenu du fait qu’on n’était pas à Los Angeles ou Caracas et que dans le monde réel il vaut mieux toujours faire profil bas. Un homme seul attendait sur le parking à demi rempli, la trentaine populaire, survêtement, casquette, un blanc avec une gourmette en or et une chevalière itou. Il leur fit signe d’approcher tandis que les autres s’immobilisaient à l’entrée du parking. Ils garèrent la voiture, le blanc leur amena les clefs en l’échange des leurs et leur montra où se trouvait la camionnette, Là-bas, au fond. Chacun jetait un œil sur ce qu’il prenait et repartait de son côté, ni plus ni moins. Des deux hommes à bord, l’un se dirigea vers la camionnette pendant que l’autre regardait le blanc ouvrir le coffre et les sacs l’un après l’autre. Il referma le coffre, sourit et hocha la tête satisfait. Pas de gardes armés, pas de molosse, à peine deux mots échangés, presque une formalité de la vie courante, et puis d’un coup ça dérapa dans l’hollywoodien. Un garçon sorti de derrière une voiture en braquant un automatique, deux autres apparurent en passant une haie avec des AK47, ils rafalèrent la voiture à l’entrée du parking pendant que l’autre collait deux balles dans la tête de celui marchant vers la camionnette. Cela aurait pu se conclure par un massacre dans les règles si un des fusils d’assaut ne s’était enrayé, si le blanc prés du coffre avait réussi à dégager son arme à temps. C’est la différence notable avec le cinéma, les armes ne sont pas toujours opérationnelles, les balles peuvent être défectueuses, une veste de survêtement peut gêner. Et au lieu de se retrouver sans adversaire, l’un dégaina pendant que l’autre surgissait de la voiture avec pistolet-mitrailleur Mac 10. Les projectiles pleuvaient, face à face prêt de la voiture pleine d’argent les deux hommes se tiraient dessus presque simultanément. Le blanc tomba raide mort, l’autre prit une balle dans le ventre et il essayait de se relever quand un cinquième complice ramassa les clefs et monta à bord de la voiture. Essaya tout au moins, se prit une balle dans la cuisse, démarra en trombe, roula sur le gars avant qu’une rafale ne lui arrose le visage de plombs de 9 millimètres. Le garçon avec le Mac avait pris une balle, il boita jusqu’au chauffeur, le côté droit du corps couvert de sang, et tenta de le sortir de sa place. Il en était là quand une balle lui traversa la gorge. Le tireur du parking émergea d’entre les voitures, couru jusqu’au coffre, arracha deux sacs du coffre et parvint à s’enfuir en dépit du projectile qu’il avait prit durant la fusillade. Il n’alla pas loin, la gendarmerie retrouva son cadavre à un kilomètre de là, au milieu d’un champ de colza. L’argent avait quand à lui disparu.

Salim Abdelkrim dit Titi, dit également la Balafre, était né à Argenteuil de parents algériens en 1976 avant que toute la famille ne migre d’abord à la Duchère puis à Vaulx-en-Velin au début des années 80 alors que la dites banlieue lyonnaise était la proie d’émeutes, les premières du genre en France. Elève médiocre, de petite taille et fin de constitution, il compensait par une détermination de tous les instants et une vive intelligence vouée aux magouilles et aux larcins. Redouté dans les bagarres avec une réputation de chien enragé qui ne lâchait jamais quelque soit le nombre et le format de ses adversaires quitte a finir à l’hôpital avec onze points de suture au milieu du visage et les deux bras cassés. A quinze ans il organisait déjà des cambriolages dans toute la région et avec un certain succès jusqu’à une première arrestation pour sa majorité. A l’ombre des murs il avait fait quelques nouvelles rencontres, sa vivacité d’esprit et sa ténacité l’avait fait remarquer si bien qu’à sa sortie il se mettait au trafic de stupéfiant jusqu’à devenir le plus gros vendeur de sa cité et alentours. Mais il n’avait pas arrêté les cambriolages et avait même mit sur pied une équipe de braqueurs qui s’était fait remarquer dans la région par quelques vols à mains armées musclés. Il s’était également diversifié, machine à sou, bars, restaurants, jusqu’à ce que l’OCRB le coince pour complicité dans le cadre de l’attaque d’un fourgon d’UBS, et que le juge le condamne pour cinq ans en direction de la prison de Corbas. Le centre pénitencier à la réputation désastreuse qui avait remplacé la très insalubre prison de Saint Paul, brisait le morale des détenus par sa seule architecture. Théoriquement plus confortable et plus hygiénique mais également fabriqué dans le souci unique de la sécurité et de la surveillance, les détenus s’y sentaient isolés, abandonnés et nombre d’entre-eux s’y suicidaient. Il n’aurait pas non plus échappé à la dépression s’il n’y avait pas fait connaissance avec Luis Guerro. Luis était espagnol, arrêté et condamné pour faux et usage de faux et port d’arme illégal, à priori une petite peine pour un petit voyou. Mais bien vite son compagnon de cellule s’était rendu compte que Luis discutait avec tout le monde, corse, italien, arabe, gitan gardien ou détenu, qu’il n’avait jamais aucun problème pour se fournir en shit, en coke occasionnellement, en épice, puisqu’elles sont rigoureusement interdites en prison – on a peur que les détenus s’excitent….- et en fait au sujet de n’importe quelle largesse dont on peut disposer entre quatre murs quand on a des contacts et de l’argent. Fidèle à lui-même il n’avait pas posé de question, observé, attendu, parfaitement conscient que Luis en faisait de même à son sujet. Puis il lui avait demandé un service, faire rentrer un kilo tout entier de shit. Avec son réseau, sa famille, l’opération n’avait pas posé de grande difficulté, prison modèle ou pas et une confiance mutuelle s’était établie. Luis lui appris qu’il n’était en réalité pas espagnol mais colombien et qu’il travaillait comme courtier pour de très importants importateurs de cocaïne. Ce qui n’était pas non plus complètement la vérité, mais Salim n’avait pas besoin de savoir, il était même impératif que personne ne sache. Et voilà qu’aujourd’hui Salim Abdelkrim venait non seulement de se faire saisir pour trois tonnes de produit mais qu’en plus il s’était fait retapisser de cinquante six plaques dont la moitié était quelque part dans la nature et l’autre entre les mains des flics. Combien de temps cela prendrait avant que les flics ne commencent à s’intéresser sérieusement à lui ? Ses cousins, ce transporteurs qu’ils avaient utilisé, combien de temps ils mettraient avant de craquer ? Ce n’était pas le fait d’avoir perdu cet argent qui était problématique, dans sa partie ça n’en était pas, c’était cette fusillade qui était une mauvaise publicité. Elle allait attirer le regard de la police sur Salim et donc possiblement sur lui. Salim avait eu une remise de peine grâce aux conseils de son propre avocat. Ce n’était pas de l’amitié c’était un investissement. Maintenant lui-même devait sortir dans deux mois, hors de question que les flics recommencent à fouiner de son côté. D’ailleurs il avait reçu un coup de fil, le patron trouvait que l’investissement commençait à revenir cher.

  • Okay patrón lo que diga. Mais j’ai peut-être une solution.
  • Diga me.
  • J’ai rencontré un jeune, il est de Paris, une seule condamnation, il a peut-être le réseau qu’il nous faut et c’est un malin.
  • Bien, bien, c’est ce que j’aime chez toi Luis, tu apportes toujours des solutions pendant que les autres créent toujours plus de problèmes.
  • Gracias senior.
  • Bien, on en reparlera. En attendant tu ne t’occupes plus de rien, nous prenons le relais.
  • Si patrón.

 

Luis Guerro avait vu juste. La fusillade attira une bien mauvaise publicité. Sept morts, trois blessés graves, et vingt-huit millions d’euros en billets de cinq cent à l’échelle nationale cela restait conséquent dans le cadre strictement criminel. Considérant la somme et le passif de certains des suspects, la brigade des stupéfiants de Paris fut rapidement appelée en renfort. Celle-ci établi immédiatement un lien avec Vitali quoi qu’indirecte et indémontrable juridiquement. L’un des cadavres était en effet l’ancien chauffeur d’un de ses lieutenants. Et un autre lien avec l’affaire du Havre. L’un des véhicules des suspects appartenait au frère d’un certain Abdel Houchim que Stern avait mis sous les verrous pour complicité de trafic de stupéfiant. Et c’est ainsi qu’un commandant de la brigade de Paris passa un coup de fil à un autre établi au Havre, que le nom d’Abdelkrim ressorti pour la première fois. Aux yeux de l’OCRTIS, il était une figure montante du marché. Passé, à ce qu’on disait de la vente au détail au gros en très peu de temps avec des connections directes avec le Maroc. On l’avait apparemment sous-estimé s’il était bien derrière le dernier arrivage. Or d’après ce que Stern savait lui-même par la voie de ses informateurs il y avait bien un rapport, un semi grossiste de la région lyonnaise s’était plein qu’une partie de la coke lui était réservée, payée d’avance, qu’il en était de sa poche et plutôt remonté. En cherchant dans les dossiers, le nom du même personnage apparaissait dans un procès pour cambriolage impliquant également le fameux Abdel Houchim. Stern n’eut pas de mal à se faire une idée de ce qui s’était passé et le rapport qu’il pouvait il y avoir entre les deux affaires. Leur saisie l’avait poussé à aller chercher un fournisseur ailleurs et ça ne s’était pas bien passé pour une raison qui restait à déterminer. Comme il restait à démontrer formellement qu’il était bien impliqué. Trois tonnes de cocaïne péruvienne pour un trafiquant de cannabis de moyenne envergure où s’était-il fait ses contacts ? Stern avait la quarantaine et du genre marié à son métier. Ce qu’il exigeait des autres il l’exigeait de lui-même et ça se lisait sur lui. Dans son regard dur, sérieux et profond, dans sa manière de parler, de poser des questions, sans outrance avec autorité et un vocabulaire précis. Houchim était un habitué des prétoires, vingt-huit ans, huit condamnations allant du faux monnayage, en passant par le vol, l’abus de confiance et le trafic de stupéfiant. Tout cumulé il s’en était sorti avec six ans de centrale en attendant un procès pour ce cambriolage où était impliqué le lyonnais. Lors de leur première confrontation Houchim lui avait fait le numéro du voyou rangé standard. Il avait un travail, payé par la société de sa belle-sœur, chargé de vérifier les arrivages, point. Lors de la seconde, il avait continué un moment sur la même note avant que le nom de son frère soit mentionné au sujet d’une certaine fusillade. Ca l’avait contrarié, Stern avait insisté en ajoutant le nom de son cousin par alliance, Titi. Il s’était complètement verrouillé. Avec une affaire de ce genre et au vu de ce que l’enquête avait déjà donné, le commandant n’avait pas eu de mal de convaincre le juge de mettre sur écoute la famille d’Houchim. Et il ressorti rapidement qu’Abdel était furieux que la voiture de son frère ait été impliquée dans cette fusillade. Ce dernier était en garde à vue et il accusait le fameux Titi de l’avoir entrainé. En bon flic Stern se dit que cela pourrait être un levier intéressant pour le faire parler. Le travail de police est avant tout un travail d’équipe. C’est ainsi qu’en cherchant dans la vaste famille d’Abdelkrim d’autres liens avec l’enquête on découvrit un second cousin, agent de voyage de son état et travaillant à deux pas du Petit Bouffon où Cazeneuve avait ses habitudes. Or il avait justement donné sa démission trois jours après la saisie. Où était-il ? Aux dernières nouvelles à Barcelone. Insuffisant pour un mandat d’amener mais pas pour un avis de recherche. Les rapports étaient plutôt cordiaux avec la police espagnole, du moins dans le domaine des stupéfiants. Un petit coup de fil, ils attrapaient le gars, l’interrogeaient au sujet de Cazeneuve, d’Abdelkrim, voyaient ce qui en ressortait et le relâchaient avec filature si nécessaire. Paris ayant des indices plus concluantes avait cherché directement après l’intéressé, mais lui aussi avait disparu. Sans laissé d’adresse cette fois. Les Stups de Lyon furent également mit sur le coup et un autre avis de recherche lancé.

 Salim était allongé sur le transat sous un parasol blanc et carré occupé à scruter les fesses de la fille au loin sur la plage, les yeux par-dessus ses lunettes de soleil, un journal négligemment posé sur ses cuisses nues. Les affaires se passaient mal et il réalisait à quel point il s’était trompé sur le parisien et combien sa sœur avait vu juste. Une bonne leçon pour lui en quelque sorte. Mais qui coûtait cher. Il n’avait pas cherché à prendre contact avec Guerro .Inutile. C’était à lui de régler la question. Tant avec le Boeuf qu’à propos de ces cinq tonnes dans la nature qu’avec les trois semi gros qui avaient avancé leur part. Pour ceux là il pourrait se démerder. L’un acceptait de se faire rembourser, pour les autres il taperait dans sa réserve et rallongerait avec quelques kilos de shit gratuits. Pour le reste… Salim était un homme réfléchi, le jour où il s’était fait balafrer il avait appris qu’il ne servait à rien d’attaquer de front quand on n’était pas certain de gagner. Vitali devait se préparer à devancer ses représailles, les flics le cherchaient, prendre le large sur la côte lui avait semblé une mesure salutaire. La fille portait un bikini rouge et un tatouage au bas du dos qu’il ne distinguait pas bien à cette distance. Elle était seule, on était hors saison et l’air était même plutôt frais, il se dit qu’il irait bien la rejoindre. Qu’il avait besoin de se changer les idées, qu’une bonne soirée parfois ça en apportait de fraiches. Mais avant ça il devait monter ce deal avec le Maroc. A raison d’un prix de vente moyen de deux mille euros le kilo il lui faudrait vingt-huit tonnes pour rembourser entièrement le colombien. Impensable, Il n’avait pas les contacts suffisant d’un côté et pas non plus un réseau suffisamment important pour l’écouler rapidement. Douze ou quatorze tonnes en revanche c’était dans l’ordre du possible. En cassant un peu les prix, en confiant les coupes aux bonnes personnes et en les vendant aux bons endroits. Ca plus un ou deux cambriolages qu’il avait sur le feu depuis quelque temps, ça ferait patienter, réinstaurait la confiance. Khadidja, sa sœur, entra sur la terrasse. Grosse lunettes noires Dolce Gabana, ceinture Gucci, pull et pantalon Zara noir moulant, un I Phone blanc à la main.

  • C’est Mario, dit-elle, ils ont trouvé le fils de pute.

Il s’empara du téléphone et écouta ce que l’autre avait à lui dire.

  • On l’a suivi mais on n’a jamais vu le Bœuf.
  • Okay, laissez tomber, choppez le et travaillez le, il sait sûrement où il se planque. C’est son meilleur pote depuis la communale.

Il raccrocha et rendit le téléphone à sa sœur il n’avait pas quitté des yeux le cul de la fille. Elle suivi son regard.

  • Tu vas la sauter ?
  • T’en penses quoi ?
  • Pas mal.

Salim Abdelkrim était un homme réfléchi, il savait attendre son moment et surtout il savait s’entourer. Dans la famille Khadidja avait toujours été la plus solide, la plus responsable et elle n’était même pas l’ainée de la fratrie  Quand il était devenu évident qu’il faisait vivre la famille avec le shit, vers l’âge de seize ans elle lui avait elle-même proposé son aide, pour compter, investir et même éventuellement sécuriser. A la regarder elle ressemblait à n’importe quelle trentenaire célibataire du quartier. Forte en gueule, grosse personnalité, prête à tout pour faire de l’argent et cœur d’artichaut avec une faveur pour les cas sociaux. Et elle avait bien tout ça à l’exception du cœur d’artichaut, sa sœur avait de la glace dans la poitrine et du feu dans les veines.

  • J’ai eu le Maroc au fait, dit-il j’attends la réponse.
  • Ces enculés ont intérêt à dire oui, on leur prend assez sur l’année.
  • Au prix qu’on demande ça pourrait coincer mais j’ai confiance.
  • De toute façon au-delà on sera dans le rouge, on a plus de réserve et la thune va pas pleuvoir après ce qui s’est passé.
  • T’inquiètes petite sœur t’inquiète, c’est les affaires ça, garder confiance et être patient c’est la clef.
  • Mouais…. Et ton colombien combien de temps tu crois qu’il va être patient ?
  • J’ai ma part de responsabilité mais Luis sait qu’on est hors du coup, si je rembourse une partie c’est seulement pour monter ma bonne volonté.
  • Et le Havre ?

Salim se rembruni quittant la fille du regard.

  • Qu’est-ce que j’y peux moi si ces connards ont paumé le chargement !? Les mecs sont sur le coup, c’est tout ce que je peux faire !
  • Ouais… en attendant fais gaffe que ce mec te prenne pas pour un porte-poisse. T’es pas en affaire avec un de ces hmars du bled c’est un colombien putain.

Il sourit.

  • Eh tous les colombiens ne sont pas Pablo Escobar.
  • Le gars y te sort cinquante bâtons de sa poche et ramène huit tonnes jusqu’ici ? Je sais pas si c’est Pablo Escobar Salim, mais faut le prendre au sérieux, ce gars a des mecs avec lui qui doivent sûrement pas se marrer.

Il reporta les yeux vers la fille. Elle se trempait les chevilles avec grâce. Oui, Khadidja avait peut-être raison mais d’une part il avait confiance dans l’amitié qu’il avait noué avec Luis, d’autre part, tout de suite, il avait envie de penser à autre chose.

  • T’inquiètes, répéta-t-il en se levant j’ai les choses en main.

Khadidja le regarda partir, elle en était moins sûre que lui.

Une livre de chair 2.

Il n’avait jamais vraiment essayé de regarder ou même de comprendre. Ce genre de programme s’était multiplié avec les années, il suffisait de rester en périphérie de ce monde-là, il étalait de lui-même sa vulgarité sur les couvertures de magazines. Les mêmes genres de personnages, de filles, de personnalités, jusqu’au physique, plaquettes en chocolat, seins refaits et tatouages tribaux. Toutes les fois par exemple où il se rendait au tabac du coin, une nouvelle couverture pour Entrevue, avec une énième starlette de la télé réalité déclarant qu’elle n’était pas, ou était une chaudasse, le tout invariablement en tenue sexy, maillot de bain, poitrine opulente, bouche prometteuse de Barbie porno. Comment finalement une fille comme Chantal, de cette génération, aurait pu croire que de faire une danse du ventre pour un mec en jupette sexe, une sucette dans la bouche, puisse être autre chose que séduisant ? Elle obéissait juste aux standards modernes de ce que la télévision lui avait enseigné, et tant pis qu’il ou elle ne la regarde pas, la vulgarité marchande de son spectacle s’invitait donc d’elle-même dans l’inconscient collectif. Puis au fond ça lui plaisait, ne lui avait-elle pas avoué spontanément qu’elle était plutôt coquine. Il fallait bien admettre, elle faisait finalement rêver le célibataire contraint qu’il était.

Plutôt coquine. C’était un descriptif sobre pour le genre de panoplie sexuelle qu’elle réservait aux rares privilégiés assez dépensiers pour terminer dans son lit. Toute la panoplie porno en réalité. Des tenues sexy aux gorges profondes en passant par l’éjaculation faciale ou la sodomie. A ce sujet aussi elle était le direct produit d’une époque où l’industrie de la pornographie avait tout envahi, jusque dans la mode elle-même. Sa sexualité, comme la plupart des filles et des garçons de son âge s’était faite à l’aune de Marc Dorcel production. Et tant pis si en réalité elle n’aimait pas du tout qu’on se vide dans sa bouche ou sur son visage, que la sodo ça fait mal bien souvent. Tant pis si elle connaissait rarement le sacro-saint orgasme féminin, élevé au stade absolu de graal par le féminisme dévoyé des magazines féminins, c’est ce qu’on attendait d’elle dans un lit, se comporter comme une petite salope absolue, et c’est ce qu’elle servait, ignorante de la tendresse, des caresses, de la complicité amoureuse. D’ailleurs elle n’avait jamais été amoureuse qu’une seule fois, et autant qu’elle s’en souvienne ça coûtait cher. Il s’appelait Oussman Oussman Boka, un magnifique malien d’un mètre quatre-vingt-dix qui, en dehors de la baiser splendidement, lui avait tout appris du broutage. Entre deux gifles dans la figure…. Une passion violente, un amour-chien qui avait duré deux ans, jusqu’à ce qu’il se fasse expulser et qu’elle n’entende plus jamais parler de lui. Cette séparation forcée l’avait d’abord déchirée, puis elle s’était rendue compte de son emprise à mesure que le souvenir de ses baisers disparaissait et que celui des coups demeurait. Aujourd’hui elle n’avait plus que mépris et haine pour les hommes, quant à l’amour, eh bien elle n’avait plus le temps, tout simplement, mais puisque c’était une mandoline universelle, elle n’hésitait pas plus à en jouer qu’Oussman avait hésité avec elle sur cette corde sensible, chaque fois qu’il voulait se faire pardonner de l’avoir frappée, chaque fois qu’il voulait la pousser à se réconcilier sur l’oreiller. La baiser au plus fragile d’elle-même, comme un petit oiseau qu’on prend au creux de sa main, parce que pour lui c’était meilleur, comme de limer une vierge.

Oussman et sa belle queue… c’était lui qui lui avait dit de choisir un prénom bien français, se faire passer pour une mère célibataire, parce que ça faisait plus sérieux, d’apparaître toujours pure et vierge d’intention, l’innocence d’agir, enfantine, limite idiote. Lui qui lui avait enseignée comment attirer le client, l’aguicher. A l’époque il l’avait même poussée à s’exhiber sur un site porno, effeuillage soft, branlette avec un god, ces choses-là. Mais elle n’avait jamais aimé ça, elle trouvait ça dégradant comme une éjac faciale. Elle se faisait une plus haute opinion d’elle-même, avait regagné sa fierté de femme à mesure que le souvenir de son beau tortionnaire africain disparaissait derrière les rangées de prétendants. Elle avait gardé son nom par mépris pour lui, son nom de salope comme elle disait, son nom de brouteuse  quand au Dubien, elle trouvait que ça faisait aussi français que Chantal. Chantal Dubien, c’était plat, presque anonyme, Dubien-Boka c’était comme si le grand nègre s’invitait dans une zone pavillonnaire, même si elle était la seule à le savoir, ça avait quelque part le goût de la revanche.

Ses parents étaient de médiocres travailleurs sans ambition, petits employés qui s’étaient sacrifiés pour elle, sa mère aide-ménagère dans un hôpital et lui VRP depuis 15 ans dans le Velux, ils lui avaient tout donné. Le confort, la sécurité, la télé quand elle voulait, les sorties, les derniers gadgets à la mode sans pour autant jamais lever la tête du guidon, jamais moufter, contre rien, même quand elle ne foutait rien au lycée. Et bien entendu, l’adolescence venue, elle ne supporta plus l’ambiance confinée et douillette de cette définition du bonheur familial que proposait papa et maman. Oussman fut la conséquence logique de cette révolte. Qui en impliqua bien entendu une autre, le rejet de ses parents. Non pas qu’ils étaient racistes, pas réellement mais quand même c’étaient pas des gens comme nous non ?

Sa bande de copines, qu’elle connaissait depuis le lycée, savaient à propos d’Oussman, de ses parents et elle. Ce qui s’était passé, les coups, tout ça. Pour autant pour elles, elle entretenait un genre de nostalgie en gardant son nom, une nostalgie qu’elle ne cachait même pas quand elles causaient cul. A l’instar de son pigeon, Sarah était une fille plus secrète qu’il n’y paraissait, et seul Saïd était dans la confidence. Lui seul savait le mépris qu’elle entretenait pour la gente masculine en général et le dégoût que lui évoquait l’amour et tous ces trucs qui rapportaient rien sinon des baffes et des coups de bite. Lui seul savait les blessures que lui avait laissé dans l’âme ce foutu beau malien.

– Qu’elle tête il a chérie ? Tu me l’as pas encore montré.

– Attends je débranche la cam et je l’appelle.

Il apparut comme toujours, sur un mur blanc, avec un canapé de couleurs crème derrière lui. Il fumait.

– Comment ça va ma belle, entonna-t-il de bonne humeur.

– Oh il a un joli sourire, commenta Saïd derrière elle. Tu lui as demandé s’il était bien monté aussi ?

– Saïd…

Ils éclatèrent de rire pendant qu’elle écrivait.

– Ça va et toi ?

– Bien, j’ai reçu l’argent, je vais pouvoir te payer ton code de connexion.

– Génial, tu vas te promene kan ?

– Je ne sais pas quand on aura raccroché.

– Tu ve pa alle cherche maintenant, je t’attends. Comme ça ce soir on pourra se voir, promit-elle.

– Oh tu fais chier, je suis bien là.

– Mais si sa ferme

– T’inquiète pas ça ne ferme pas avant 18h30 dans mon quartier

– Tu te souviens du nom de la recharge ?

– Oui, Néosurf, j’ai pas oublié, j’oublie jamais rien.

– Tu a une bonne mémoire

C’était une question, à force il avait aussi appris que la ponctuation et elle ça faisait deux.

– Oui très bonne. Visuelle surtout.

– Moi aussi je bonne mémoire.

Et elle fit apparaître un petit smiley qui faisait un clin d’œil. Façon de dire, en somme on est pareil. Et sans le savoir elle était encore plus près de la vérité qu’elle ne l’avait jamais pensé. Pour être un bon menteur il fallait autant de mémoire que d’absence de scrupule. Ils partageaient ces qualités l’un comme l’autre.

– Tu me promets que t’iras après

– Oui je te le jure, écrivit-il paternellement, et moi aussi je tiens toujours mes promesses.

Encore une vérité. Il était même psychorigide au sujet des promesses, celles qu’il faisait ou celles qu’on lui faisait. Pas question de manquer à sa parole avec lui, personne, ça avait valeur d’or. Tout le monde savait ça dans les milieux où il naviguait. Alors sitôt la conversation terminée, une heure quand même, il sortit et alla lui acheter son précieux forfait internet plus mobile pour la somme convenue. Elle aurait été moins pressante, il aurait peut-être fait cadeau d’un peu plus, mais elle l’avait fatigué avec cette histoire. Il était heureux d’en finir, croyant sincèrement que maintenant il allait retrouver la jolie petite poupée en train de faire la danse du ventre pour lui devant son écran. Pourquoi pas après tout, il pouvait douter du reste (quoi que plus beaucoup maintenant) mais pas qu’elle était exhibitionniste. C’était de son époque donc. Le soir même elle le remercia, lui dit qu’il était génial, ce qu’elle pensait vraiment. Ce mec était gentil en plus d’être beau, dommage qu’il soit aussi con. Mais la caméra ne marchait pas, c’était normal disait-elle, il fallait attendre vingt-quatre heures pour que tout redevienne normal. Il fut un peu déçu, mais puisqu’il n’avait pas de raison de douter de ça…

– Tu lui as parlé de l’héritage ? lui demanda Saïd.

– Qu’est-ce que tu crois, avant-hier.

– Il a dit quoi ?

– Rien, il n’avait pas l’air très intéressé.

– Il est au RSA et ça ne l’intéresse pas ? Tu vois je t’ai dit c’est des parasites ces gens-là, ils veulent rien.

– Mais non c’est pas ça, il a raison de pas s’y intéresser, c’est mon argent après tout, il fait genre.

– Tu crois ?

– Bah oui, je lui ai dit que je l’aiderais avec mon fric, il m’a dit « touche le d’abord et tu verras bien »

– Un daron quoi.

– Voilà t’as compris.

L’héritage… elle avait glissé cette histoire au milieu de la conversation, sur le ton presque de la confidence. Une amorce pour voir comment il réagissait. Sa réponse ne l’avait pas déçu, signe qu’il ne se méfiait pas. Et en effet c’était le cas. Sarah était une fille maligne faute d’être vraiment intelligente. Suffisamment pour connaître ses forces et ses faiblesses face à un homme de son âge et de sa probable expérience. Une qualité pourtant qu’elle surestimait amplement dans son cas précis, comme elle s’en aperçut le surlendemain.

– Non tu vas pas lui faire croire que t’es au Mali ? fit Mélanie incrédule.

– Bah si tiens !

– Déjà ? Mais hier, t’étais… t’étais où déjà ?

– A Chambéry.

– C’est où ça ?

– Je sais pas, quelque part en France.

– Et aujourd’hui t’es au Mali ? Mais il ne va jamais te croire, plaida la jeune femme.

Sarah mima la fille au bord de l’évanouissement

– Oh qu’il fait chaud, j’ai prit un billet aller simple parce que je croyais que j’allais toucher l’argent de l’héritage tout de suite…. Je suis une gourde.

– Oh chérie, ne dit pas ça de toi, t’es juste un peu distraite, fit Saïd, et ils éclatèrent de rire tandis qu’il écrivait.

– Comment vas-tu la fille ?

Il aimait bien ce mot, fille, ça lui donnait le sourire. Et elle, assurément s’en était une, il avait encore le souvenir de sa petite danse, de son sourire, ravi ce matin de la retrouver, toujours persuadé qu’elle allait réapparaître à l’image. Mais non, elle avait chaud et très mal à la tête, et elle était très triste aussi.

– Qu’est-ce qui se passe ma belle ?

– Je suis au Mali, écrivit-elle, et tout le monde à nouveau ria.

– !!!! répondit-il. Au Mali mais qu’est-ce que tu fais là-bas ?

Sarah répéta presque mot pour mot son petit scénario. C’était le notaire qui avait payé le billet, pourquoi un aller simple ? Elle savait pas. Pourquoi elle était partie alors ? Parce que l’histoire de l’héritage ne pouvait plus attendre paraît-il, et il se rappela qu’en effet elle lui avait déjà mentionné des appels pressants des maliens. Son père était mort il y avait un an et deux mois exactement, il lui avait laissé pour 300.000 euros dans une banque de Bamako, ville dont elle ne connaissait pas même le nom alors qu’elle était censée s’y trouver. Ce fut sa première erreur, la seconde c’est qu’elle s’adressait à un homme qui avait l’expérience des voyages, un homme qui ne pouvait pas comprendre en toute logique qu’on puisse vouloir prendre un aller simple, même en pensant toucher de l’argent hypothétique. Mais surtout, sa plus magistrale erreur c’était d’avoir à nouveau insisté pour qu’il l’aide. Sarah, pensant pêcher un petit poisson pas bien malin avait, en quelque sorte, tiré trop vite sur le moulinet. Lui aussi, soudain s’était mis à compter. D’une, en homme d’argent qu’il était, il savait que les notaires ne faisaient pas ça, jamais, ni qu’il demandait 20% pour sortir l’argent, comme elle lui avait prétendu, à moins d’être véreux. De deux ce voyageur qui avait parcouru cinq continents n’était pas sans ignorer que pour voyager dans de nombreux pays, il fallait encore un visa d’entrée. Il vérifia même avec le Mali, sur le net, cocasse le prix annoncé pour un visa de trente jours, cinquante euros… Le surlendemain donc, il la confronta à ses propres mensonges, elle tenta de s’expliquer, donnant une première version, puis une seconde.

– Merde, merde, merde, je suis en train de le perdre !

– Quoi ? Ton chéri d’amour ?

– Qu’est-ce qui se passe ? demanda Mélanie

– Il croit plus que je suis au Mali.

– Tu vois je t’avais dit, t’es allée trop vite avec lui.

– Ouais, on dirait.

Mais bravement, elle continua de jouer pour lui la jeune fille innocente, pure et sans reproche.

– Pourkoi tu me croi pas je sui une fille honnête.

Toujours cette graphie qui se concentrait au bon moment, sur les bons mots, cette façon de trahir derrière une intelligence en marche, une volonté de paraître. Mais ça ne marchait plus, pour lui c’était stop.

– Tu me racontes d’abord que t’avais pas besoin de visa, ensuite que tu avais fait les papiers avant, tu me prends pour une bille ou quoi ?

– Alors pourquoi tu restes si tu veux plus me parler ?

Toute la phrase écrite en français cette fois. Elle jouait, encore.

– Excellente question, je vais te répondre tout de suite.

Et dans l’instant il la bloqua sur Skype et Facebook.

 

Bon dieu, une brouteuse, c’était donc bien tout de ce qu’elle avait toujours été, se dit-il en retournant à l’horizon morne de son écran. Rien qu’une de ces saloperies de parasite du net, d’escrocs maladroits, de petite salope. Est-ce qu’il était furieux ? Non plus déçu en vérité, il avait eu envie d’y croire, à sa chance, à ses flatteries, même si ce n’était pas forcément  nouveau pour lui, ça faisait du bien au coeur. Il s’en voulait également de ne pas avoir écouté son instinct naturellement aiguisé, embarqué malgré lui par une sucette et une jupette bleue électrique. Voilà le genre de dégâts indirects que ces tentatives d’hameçonnage provoquaient sur les grandes solitudes comme la sienne. Pour autant, hors de question d’en rester là.

Elle lui devait cinquante euros, maintenant qu’il l’avait démasquée, elle allait payer quoiqu’il advienne, d’une manière ou d’une autre.

 

Tout à fait fonctionnellement, la plus grande erreur de Sarah, cela n’avait pas été d’avoir manqué de finesse ou de s’être cru plus maligne qu’elle ne l’était en réalité. Cela n’avait même pas été de lui faire croire à sa chance, c’était tout simplement d’avoir cru et de croire encore à sa fable, de s’être adressée à lui comme d’autres avant elle, en toute innocence, certitude que son air, son profil Facebook puisse avoir quoi que ce soit à faire avec la réalité. C’était un comble, dans ce royaume de faux semblant qu’était le réseaux social le plus célèbre du monde, la plateforme où par essence tout le monde s’inventait sinon une vie, une personnalité remarquable et en faisait le spectacle, on le croyait lui parce qu’il se déclarait artiste et pauvre, comme si c’était la condition la plus évidente, la plus simple, et à vrai dire la plus commune de ce réseau. C’était bien le cas en effet. De par le statut social qu’il s’était inventé il s’était attaché à toute sorte de groupes « artistiques » où des dizaines d’apprentis écrivains éditaient soit à compte d’auteur, soit sur leur blog des histoires et des poèmes sans grand intérêt que leurs amis « likaient » en masse, en se rependant en une obscénité de compliments. Il n’avait jamais compris cette fascination que pouvait exercer les artistes, surtout amateurs. Pas plus qu’il n’avait jamais compris cette nécessité de certains de se répandre en flatteries quand untel publiait un « selfie » cet autre travers narcissique de notre temps, ou une photo de son petit dernier, de son chat d’amour, de sa dernière petite robe qui lui allait comme un sac. Les gens étaient si seuls au fond, si communément seuls qu’ils étaient prêts à n’importe quel compromis, même s’inventer des affections, pour se faire croire qu’ils ne l’étaient pas.

La seconde grossière erreur de Sarah c’était d’avoir joué le jeu en lui donnant un numéro de téléphone. Que pouvait-on faire d’un numéro après tout ? Remonter jusqu’à elle ? Elle avait déjà essayé de faire le test par internet, ça n’avait rien donné. Les annuaires inversés pour les portables étaient la plupart vides ou des arnaques aux 0800, personne n’avait les moyens de remonter jusqu’à elle et ses amis, sauf un flic peut-être, ce pourquoi, par prudence, elle avait donné le numéro d’un téléphone qu’elle n’utilisait jamais, cadeau d’un de ses amants à gros portefeuille. Et le numéro n’était même pas à son nom. Mais ça restait une erreur tout de même entre ses mains.

Son intérieur était en réalité parfaitement à l’image de l’homme qu’il était au quotidien et professionnellement. Rigoureux, froid, méticuleux avec un sens certain pour l’esthétique. Comme elle c’était un homme comptable, un menteur invétéré mais qui mettait un certain goût à ce qu’il faisait. Comme elle il avait des blessures à l’âme causé par l’amour mais aucune idée de revanche pour lui, il était tombé sur une escroc il allait lui donnait une leçon comme lui et les gens de son espèce en donnaient. Comme elle, le gros de ses revenus, l’argent avec lequel il s’était payé commerces et appartements, lui venait par voie illégale, mais il ne vendait pas son cul. Il vendait ses compétences de meurtrier.

 

L’Appollonium c’était 1000 m² de dance floor, une piscine intérieure, deux DJ, douze barmaids et barmen, trois bars, des litres de Cristal Roderer qui coulaient dans les verres à champagnes, une foule de jeunes des banlieues et de moins jeunes venus chercher de la chair fraîche. C’était des verres à pas moins de dix euros, gratis certains soirs pour les filles, des alcôves VIP plein de poufs blancs autour de la piscine, Miami Beach style, avec toutes les plus jolies filles de la banlieue sud de Paris. Des dealers, bien entendu, qui faisaient leur business discrètement, de la cocaïne dans les toilettes, de la MDNA dans les têtes, du R&B, du rap et de la musique électro selon à quel niveau on se trouvait de la boîte, à celui de la piscine, ou au sous-sol. L’établissement était ouvert de minuit à cinq heures du matin, organisait parfois des afters, Saïd, Sarah, et toute leur bande y étaient donc des stars et il y avait toujours une place pour eux au carré VIP. Les filles y retrouvaient là leurs michtos comme elles appelaient leurs amants friqués, se faisaient payer des verres et des lignes contre des mains au cul et des baisers alcoolisés, dansaient entre elles, se laissaient parfois mollement draguer par un mignon de passage, et comme dans toutes les discothèques au monde, ce qui se passait réellement, ce qui se jouait tout le monde s’en fichait. On était là pour s’amuser, oublier le monde extérieur le temps d’une nuit, se faire croire qu’on avait que des amis. Même l’argent n’avait plus d’importance puisque par principe tout le monde en avait, surtout autour de la piscine. Il y avait là Ali, Mohamed, Moktar, Chabi, Mélanie, Sophie, Saïd, Sarah, Solange, Kevina, tout le monde bien mis, les hommes en Lacoste, Ralph Lauren, Kenzo ou Armani, les filles Dolce Gabana, Gucci ou Zara, beaucoup de strass et d’or. Et des liasses de billets que les garçons aimaient exhiber sans complexe. On riait toujours beaucoup à leur table, le champagne coulait à flot, et tout le monde entourait la joyeuse et fraîche Sarah Balie de mille attentions, comme la petite princesse qu’elle était depuis qu’elle était enfant. Pourtant, quand elle disparut personne ne le remarqua parce que justement les discothèques étaient des lieux d’oublis et qu’au fond elle n’était qu’une starlette de plus.

 

Elle se réveilla la tête lourde et les mains liées sur une chaise d’écolier. Il lui avait retiré ses lunettes et se tenait debout devant elle, dans le fond de la pièce. Instantanément il lut la peur dans son regard.

– Qu’est-ce qui s’passe ? Qu’est-ce que je fais là ?

Elle essaya de tirer sur ses liens avant de pousser un cri de terreur. Il attendit qu’elle se calme.

– Bonsoir, comment vas-tu ma belle ? dit-il au bout d’un moment de sa voix rauque et douce.

Cette voix si virile et chaude que ses autres « fiancées » virtuelles avaient toutes adorée. Cette voix qu’elle n’avait pas voulu entendre. Alors elle ne fit pas immédiatement le rapprochement quand il l’appela « ma belle ».

– Qui, qui… qui vous êtes ?

– C’est vrai que tu n’as jamais entendu ma voix…. C’est con hein ?

Elle lança un nom au hasard, un autre de ses clients internet qu’elle chauffait en même temps que le scénariste au chômage qu’elle avait déjà oublié. Mathieu qu’il s’appelait celui-ci, un jaloux apparemment, le genre de type qu’une brouteuse manœuvrait souvent très bien. Mais avec les jaloux il y avait toujours des risques, ça on savait. Des risques qu’ils soient plus accrochés que prévus, plus teigneux.

– C’est un autre de tes clients ma belle ?

– Mes clients ? J’ai pas de client….

La trouille dans les tripes, essayant de réfléchir à toute vitesse, qui c’était ce type ?

– Mais si voyons, plein. Abdel Boubakar par exemple, monsieur Abdel Boubakar, ça te dis rien ?

– N… non… c’est qui ?

Comment il connaissait le nom de ce michto ?

– 0637137388, c’est bien un de tes numéros non ?

Cette fois elle comprit. Comme elle l’avait dit, elle avait bonne mémoire et se souvenait toujours à qui elle avait donné quelque chose de plus personnel que « tu vas bien ». Elle comprit et en fut un peu plus terrorisée. Ce type, ce pauvre mec au RSA, ce crevard, lui en voulait tellement pour les cinquante euros qu’il avait réussi à la retrouver ! Mais si vite ? Ça faisait à peine trois jours qu’ils ne se parlaient plus. Comment il avait fait ?

– Je vous promets je vous rendrais vos 50 euros monsieur, relâchez-moi s’il vous plaît ! cria-t-elle comme l’enfant qu’elle était restée au fond.

– Monsieur ? Tu m’appelles Monsieur maintenant ? C’est vrai que tu ne m’a jamais appelé du tout d’ailleurs. Jamais par mon prénom. Tu sais que c’est un signe ?

– Un signe ?

Elle ne comprenait rien à ce qu’il racontait mais est-ce que ça avait de l’importance maintenant, elle était tombée sur un fou !

– Inconsciemment c’est une façon de nier l’autre. Mais je suppose que l’inconscient ça ne te parle pas n’est-ce pas ?

– Relâchez-moi s’il vous plait, je vous rembourserais, je vous promets !

– Tu n’as pas d’argent sur toi, j’ai vérifié. Tu n’en as pas besoin hein puisque tu te sers de celui des autres.

– Mais j’en ai en vérité !

– Ça je n’en doute pas une seconde. Tout comme moi ma chérie, tout comme moi.

Il glissa cette révélation en s’approchant près du plafonnier au-dessus d’elle. Elle ne voyait que le bas de son beau visage et un sourire, ce sourire qui plaisait tant à Saïd comme à elle d’ailleurs.

– Dis-moi ma belle, tu crois vraiment que tu es la seule à mentir sur le net ? Tes parents ne t’ont jamais dit que c’était un endroit plein de pervers et de pédophiles ?

Oui, et tout de suite elle ne pensait plus qu’à ça d’ailleurs, qui c’était ce type en fait ? Un sérial killer ?

– Ne… ne me tuez pas monsieur, je vous en supplie ne me tuez pas.

Voilà qu’elle sanglotait maintenant.

– Te tuer ? Pour cinquante euros ? Mais non voyons, je ne suis pas un sauvage. Mais tu m’as pris mon argent, et personne ne me prend mon argent.

Sur ces bonnes paroles il fit apparaître un couteau de derrière son dos. Elle hurla, pleura, supplia, à nouveau il attendait qu’elle se calme, debout devant elle, son visage à demi éclairé, la lame d’acier bronze renvoyant l’éclat de lumière du plafonnier. Mais comme elle ne se calmait pas, finalement il la gifla un bon coup.

– Ça y est ? t’as fini ?

– Ou… ou.. ; oui…

– Tu sais pourquoi je dis que je suis pauvre ? parce que mon argent c’est mon argent justement, j’aime pas le prêter, en donner, le montrer. Toi j’ai vu c’est le contraire. Mais c’est vrai que c’est pas le tien justement.

Il entra dans le cercle de lumière et s’assit sur ses talons face à elle. Il portait toujours ses lunettes et avait toujours cet air gentil, ces yeux calmes qu’elle lui avait connus face à la caméra. Elle comprenait maintenant pourquoi. Il s’était fichu d’elle en jouant lui aussi sur son physique, sur ce qu’il dégageait. Combien de filles il avait attrapé comme ça ? Car maintenant qu’il avait un couteau, elle était tout à fait certaine d’avoir à faire à un tueur en série.

– Qu… qu… qu’est-ce que vous allez me faire ?

Il ne répondit pas, il pointa le couteau sur son ceinturon Dolce Gabana, elle poussa un petit cri en sentant la pointe s’enfoncer dans son ventre.

– Tu as entendu parler de Shylock ?

– Skyrock ?

– Mais non pas Skyrock, Shylock jeune écervelée, le Marchand de Venise, Shakespeare ça te dis rien toi. Tu préfères René et Céline. Je parie même que tu kiffes Nabilla.

Instinctivement elle se rebiffa.

– Je la déteste cette salope !

C’était peut-être une considération un peu oiseuse vu la circonstance, mais elle ressentait le besoin de défendre le peu de dignité qui lui restait. Comme si ça allait lui accorder un sursis auprès de ce fou. Il tira sur la ceinture et la trancha d’un coup sec. Elle poussa un cri de surprise.

– Dans le Marchand de Venise Antonio, le marchand en question, qui veut aider son protégé Bassanio, emprunte de l’argent à un usurier juif du nom de Shylock, continua-t-il sans lui prêter attention. Toi, dis-moi, la connexion c’était pas pour toi n’est-ce pas ? C’était pour qui ?

– M… mais, siiii je le juuure !

Elle était si terrorisée que sur l’instant elle le cru elle-même. Oublié Mélanie, oublié les blagues de Saïd, oublié toute cette farce lamentable à laquelle elle se livrait quotidiennement. Elle ne pensait plus qu’à une chose, ne fixait plus qu’une chose, le couteau. L’horrible couteau de chasse avec lequel maintenant il faisait sauter lentement les boutons de son chemisier léopard de princesse de supermarché.

– Tsss…. Tu peux pas t’empêcher de mentir hein ? C’est pathologique hein chez toi. Moi-même je suis un très grand menteur tu sais. Mais j’avoue tu as réussi à me tromper… malheureusement pour toi.

– Je vous jure c’était pour moi monsieur ! sa voix tremblait, ses yeux fuyant, comme si s’obstiner dans cette voie allait la sauver du châtiment qu’il lui réservait.

– Ton petit cul, ton air frais, tu sais en jouer, t’es une artiste à ta manière, beaucoup plus que moi si tu veux mon avis. Mais revenons-en à Shylock…

Il fit sauter le dernier bouton du chemisier. Ses gestes étaient précis, délicats, pas un accro dans le tissu, il prenait son temps et bien entendu savait parfaitement ce qu’elle ressentait. Elle pleurait de toutes les larmes de son corps maintenant. Terminé la joyeuse et fraîche Sarah Balie, adieu la charmante innocente Chantal Dubien-Boka, il n’y avait plus qu’une fille grimaçante de peur qui dégoulinait du nez comme des yeux.

– L’usurier fait signer un contrat à Antonio qui l’autorise à lui prendre une livre de chair s’il ne paie pas dans les temps. Tu comprends, à cette époque-là on ne plaisantait pas. Et puis c’est Shakespeare, c’est cruel.

Il dévoila un soutien-gorge blanc à dentelles. Elle avait une petite poitrine sur un tronc menu au ventre parfaitement plat et joliment dessiné. Pour un peu il aurait presque regretté de ne pas l’avoir connue autrement que dans cette cave, mais c’était comme ça. A toute chose il y a des conséquences. Il trancha le soutien-gorge en deux, dévoilant deux petits seins aux aréoles roses.

– Tu sais pourquoi je te raconte cette histoire ?

– N…Non…

– Pour t’inculquer un peu de culture. C’est important la culture tu sais. Par exemple ça évite de raconter n’importe quoi quand on prétend être au Mali.

Elle ne sut quoi répondre, livide, reniflant, dégoulinante, son maquillage en berne, il traçait des arabesques distraites et imaginaires sur son torse avec la pointe de la lame.

– Voyons tu pèses combien ?

Elle lui jeta un coup d’œil héberlué.

– Qu… quoi ?

– Tu pèses combien ?

Elle secoua la tête, elle ne savait pas, plus, pourquoi il posait cette question ?

– Allez je dirais cinquante-quatre kilos au bas mot, t’es mince. Tu me dois cinquante euros…

Il soupesa un de ses seins comme s’il s’agissait d’un morceau de viande.

– Ça doit bien peser cinquante euros ça…

– N… No… NOOOOOON !

Il lui trancha un sein, un seul. Et tandis qu’il tranchait, elle pissa sur elle et hurla comme une damnée. Puis elle tomba dans les pommes.

 

On retrouva Sarah, vivante et mutilée à deux pas de la nationale et de l’Appollonium où il l’avait enlevée en glissant du GHB dans son verre. Elle ne se souvenait quasiment de rien, précisément pour cette raison. Elle resta à l’hôpital pendant deux semaines, ses amis vinrent la soutenir, particulièrement Saïd qui tenta de la faire rire, mais le cœur n’y était plus. Sarah Balie ne pepsait plus la vie. Il lui avait tranché le sein à ras, pour le restant de ses jours à cet endroit elle n’aurait plus que cette affreuse cicatrice. Bien sûr elle tricha en remplissant son soutien-gorge de coton, mais terminé pour elle les robes décolletées et les riches amants. Elle n’était plus la même ni physiquement ni moralement. Elle ne haïssait plus seulement les hommes, elle en avait peur. D’ailleurs pendant longtemps elle eut peur de tout, de sortir, d’être seule chez elle, d’ouvrir son ordinateur, et bien naturellement de faire connaissance avec des inconnus. La brouteuse cessa de brouter. Elle ne se souvint jamais du visage de son tortionnaire. Tout ce qu’elle revoyait, dans le flou de sa mémoire, c’était un sourire enjôleur sous un plafonnier, et presque aussitôt son sein manquant la lançait et son esprit était envahi par un flot de terreur qui la faisait physiquement se replier sur elle-même. Sarah Balie devint une jeune femme amère qui sortait peu de chez elle et avait de moins en moins d’amis. Elle passait beaucoup de temps devant son écran, regarder cette télévision qu’elle n’avait jusqu’à présent jamais vraiment aimé, et aussi Youtube. C’est comme ça par hasard qu’elle tomba sur une vidéo d’une pièce de Shakespeare, le Marchand de Venise précisément. Le nom lui rappela quelque chose, elle cliqua par curiosité.

C’est le nom de « Shylock » qui bouleversa tout dans sa mémoire. Elle revit la cave, le type avec son couteau, ses paroles, ce qui lui avait dit sur l’importance de la culture, elle se souvint même de l’odeur de son parfum quand il s’était approché d’elle pour l’amputer. Mais le visage resta obstinément dans les replis de sa mémoire, interdit par la terreur. Le soir même la jeune femme était internée pour une sévère dépression. Elle ressortit de l’hôpital trois semaines plus tard avec vingt kilos de plus.

 

– Tu fais quoi ?

Mélanie clapotait sur son clavier à la vitesse de la lumière. Elle rigola comme une petite fille.

– Je broute.

– Ah…. Et ça mord ?

– A fond !

Sarah regarda l’écran d’un œil morne. Son visage légèrement bouffi avait perdu de son éclat, ses yeux éteints, elle portait une petite robe noire simple qui la boudinait sur les hanches, les médicaments, l’ennui, le Coca et les chips devant l’ordi. Mélanie était en messagerie privée sur Facebook à la page de son pigeon. Il avait mis une photo rigolote de chien, un pitbull avec le crâne couvert de lanterne de Noël. Elle avait déjà vu cette photo sur la toile, elle lu le nom, Antoine Dupré.

– Il fait quoi ? demanda-t-elle histoire de faire semblant de s’intéresser.

– Il est musicien, au chômage, précisa-t-elle.

– Ah.

Mélanie lui demanda :

– T’as besoin d’une connexion ? je lui ai pas fait encore le coup du petit coup de main.

Sarah resta quelques secondes sans rien dire, fixant son amie tandis que son sein absent la lançait à nouveau.

– Euh… non, non merci.

Dans sa tête la terreur pulsait encore.