Votez mafia

Les amateurs de théorie du complot adorent employer le terme « d’état profond ». Ça fait mystérieux, force souterraine, groupe de pression au nom exotique, Bieldberger, Diner du Siècle, Bones and Skull, et j’en passe. Et pas seulement eux à vrai dire, puisque la presse mainstream reprend ce terme d’autant volontiers que peu à peu, à force de lanceurs d’alerte, de suspicions, d’affaires et de corruptions plus ou moins avérées, le public réalise avec confusion que son destin politique, économique et social est en réalité entre les mains d’intérêts opaques où son bulletin de vote n’a le poids que ces groupes veulent bien lui donner, à savoir aucun. C’est du reste une des raisons pour laquelle je ne vote pas. Il ne faut pas être grand clerc pour deviner que Fillon est un imbécile utile dont le maintien surjoué à la présidentielle est parfait pour mettre en valeur les deux candidats du capital : Marine Le Pen et Emmanuel Macron. L’une divise et ment de sorte que la politique libérale à laquelle elle est soumise soit imposée par une forme de Théorie du Choc, à la manière d’un Donald Trump du pauvre. L’autre endort, soulage, caresse dans le sens du poil, de sorte que des mesures parallèles soient adoptées par un pays sous Lexomil. Bien entendu, je n’imagine pas une seconde que ce soit strictement les mêmes qui soutiennent l’un et l’autre, il est même plus probable que deux écoles d’influences soit ici à l’œuvre et en concurrence, l’une visant à briser l’Europe et l’autre à s’y soumette. L’une rêvant d’une grande guerre sainte et totale, à l’instar d’un Steve Bannon, le gourou de Trump, et l’autre d’un grand marché dérégulé et global. Mais comme notre pays fonctionne par réseaux et noyautage, tout peut laisser à penser que c’est la même poignée d’individus qui tirent les ficelles à travers les commis d’état. Exactement comme ce fut le cas durant toute l’ère gaullienne et jusqu’à Nicolas Sarkozy où, entre autres, les noms de Pasqua, Léandri, Elf, Foccard, Deferre, et les parrains de la mafia Corse reviendront régulièrement dans des affaires d’argent, de meurtre, de délit en col blanc, de trafic de drogue, comme la fameuse French Connection qui fut à n’en pas douter une aubaine pour les partis politiques. Jusqu’en 70, date à laquelle, les Etats-Unis firent de graves accusations envers les autorités françaises, et qui aboutis, dans la précipitation et la confidentialité (votée de nuit par une poignée de députés), à notamment la fameuse loi de 70, puis à la fin de la French, ou disons plutôt à sa restructuration. Il n’y a en effet guère besoin de chercher loin pour qui imaginent « un état profond » il suffit de regarder du côté de la Corse, de l’Italie, « l’état profond » s’appelle mafia, ou plutôt les mafias puisque ce phénomène d’influence s’étendant jusqu’au sommet du pouvoir se retrouve aussi bien aux Etats-Unis qu’en Russie ou en Chine. Je reste d’ailleurs convaincu qu’il est impossible de comprendre l’économie moderne, l’évolution des conflits, et même l’élection « d’homme fort » à la tête de pays clefs si l’on ne saisit pas le paradigme mafieux dans son ensemble. Tant dans son économie que dans sa géopolitique.

 

La mafia et le pouvoir, une veille romance.

Arte, à qui on ne saurait reprocher de ne pas être avec son temps, a encore une fois très finement programmé deux documentaires, l’un en trois parties, démontrant précisément de ce thème tellement sulfureux que jusqu’en 2004 les autorités françaises niaient la présence d’une ou plusieurs mafias sur le territoire. Et un autre relatant (Enfin ! En ce qui me concerne) les relations étroites que Reagan entretint avec le crime organisé à travers l’agence MCA, elle-même émanation de la mafia de Chicago (en partie finance par Al Capone notamment sous le contrôle de Sidney Korshak, avocat de la mafia.) et à qui il doit une grande partie de sa réussite. Le documentaire est basé sur une enquête et un livre « Dark Victory » qui a failli valoir à son auteur, Dan Moldea, la fin de sa carrière. Reagan passe en effet pour un saint auprès des Républicains, toute remise en question du mythe forcément très mal vu pas l’establishement. Et pourtant…

 De même, le documentaire en trois parties au sujet de l’épopée qui relie la mafia corse et le pouvoir français. Des années vingt avec les célèbres Carbone et Spirito, rois de Marseille jusqu’à la Libération, notamment liés à l’affaire Stavisky. Puis avec la famille Guérini et leur relation « respectueuse » avec Gaston Deferre, mais surtout à travers le pouvoir gaullien. Le SAC, le Service d’Action Civique, la police privée du Général de Gaulle, en passant par la France Afrique, Foccard, et surtout Charles Pasqua qui fut la courroie de transmission bienveillante entre le pouvoir, la mafia corse et les réseaux africains. Des relations sulfureuses qui mèneront notamment à l’affaire Elf et surtout au massacre d’Auriol qui sonnera la dissolution du SAC. Un documentaire important en ceci qu’il nomme expressément les liens tissés par le RPR puis l’UMP, jusqu’à l’actuelle mouture de ce parti douteux autant avec la corne d’abondance Africaine qu’avec la pègre corse, auquel, bien entendu, sont également intimement lié les nationalistes, et Cosa Nostra. A travers Etienne Léandri, dandy, playboy, ancien gestapiste et relais indispensable de Luciano en Sicile. Un imbroglio d’influence entre les cercles de jeu parisiens et africain, les parrains du sud de la Corse, la bande organisée de la Brise de Mer dans le nord, et qui aboutiront à la non moins très douteuse affaire Erignac. Puisque, si j’en crois une de mes relations, ancien haut fonctionnaire et proche de Philippe Séguin, le coupable désigné est un arrangement avec la vérité.

Je vous ferais grâce de revenir en détail sur les relations qu’entretenaient Joe Kennedy avec la mafia de Chicago, et son influence certaine dans l’élection du fils. Ellroy le romance très bien dans American Tabloïd, Youtube est rempli ras la gueule de documentaire sur le sujet, sans omettre les dérives complotistes qu’on imagine. Cosa Nostra et le pouvoir américain, c’est une relation de longue date qui commencera notamment avec le naufrage du Normandie, coulé par un incendie criminel dans le port de New-York. Elle se prolongera avec l’exil de Luciano en Sicile qui assurera un débarquement « facile » à l’armée américaine. En échange de quoi, les mafieux se retrouveront à des postes clefs. Cette association et le marché noir de l’après-guerre, cultiveront le champ d’une Cosa Nostra mis au pas par Mussolini et trouvera sa cause dans la lutte contre le communisme. Arrangement qui fera la fortune de Démocratie Chrétienne et d’Andreotti jusqu’au maxi procès et à la guerre que mena Toto Riina. Mais le maxi procès n’a pas eu la peau de la pieuvre qu’on retrouvera cette fois dans l’entourage proche de Silvio Berlusconi, lui qui n’a jamais voulu révéler l’origine de sa fortune…

 En Russie, cela tient de l’institution comme en Chine. Les industriels et les banques ayant investi dans la république russe le savent bien, pas d’avenir sans grichka, littéralement le toit, la protection. Quant aux investisseurs occidentaux en Chine, ils se heurtent cette fois au gwanxi, le réseau régionale et familiale que les Chinois cultivent avec soin et qui favorise à loisir les triades qui ne sont, depuis leur apparition jusqu’à aujourd’hui, qu’associations et réseaux « d’entraide ». La grichka de Poutine avait un surnom, la Famille, l’entourage proche d’Elstine, dont il se débarrassera après avoir été porté au pouvoir par ceux-là même. L’opacité du régime chinois interdit de connaitre l’étendue exacte de la pénétration de ces mêmes triades au sein de Pékin. Il ne peut toutefois éviter l’écueil des scandales pour corruption qui s’enchaînent, des accidents industriels majeurs, des scandales financiers qui émaillent tant la presse chinoise que coréenne ou japonaise. Des dysfonctionnements comme l’Italie du Sud en connaît depuis trop longtemps, mais aux proportions de l’Asie…

 
Cette relation intime n’est pas le seul fait de politiciens facilement corruptibles, elle se déroule également dans cette zone grise que partagent barbouze et voyous, cette même relation de proximité qui relie la criminalité à la police, par exemple une préfecture de Paris à dominante corse et la pègre des jeux. Mais si la Guerre Froide a été propice à ces arrangements, du Japon à l’Italie en passant par la France, elle perdure parce que par définition, les voyous sont des sources et des ressources quand il s’agit de peser qui en Afrique, qui en Europe ou en Amérique nord et sud. Sur les syndicats notamment, mais bien entendu auprès des gouvernements. Une relation qui repose moins sur la notion de corruption que de celle de services communs, de retour d’ascenseur.

 

Mythe et propagande.

Porté par l’imagerie populaire du cinéma, notamment, des médias paresseux, et bien sûr, ses faits d’armes, le mot même de mafia est relié dans l’esprit du public à une nébuleuse de violence captivée par le secret. Une entité ne poursuivant qu’un seul but, les bénéfices, éventuellement objet de fantasme pour qui rêve à la mythologie du « bandit d’honneur ». Un groupe ou plutôt des groupes portés sur les armes automatiques, les gourmettes de mauvais goût et les règlements de comptes. Or, si le phénomène mafieux ne se limitait qu’à sa branche armée il aurait disparu de lui-même depuis longtemps. Si le trafic de cocaïne s’était arrêté à la seule représentation, tout à fait commode, de Pablo Escobar et ses outrances, Miami n’aurait jamais connu le boum économique que la ville a rencontré à partir des années 80, le Panama n’aurait pas été envahi, la guerre civile qui ne dit pas son nom au Mexique n’aurait jamais eu lieu. En réalité, on estime que pour la seule Cosa Nostra sicilienne, la branche armée ne représente que 30% des effectifs. Sachant que d’une part ces communautés fonctionnent en réalité avec une poignée d’individus, qui par le biais d’une myriade d’associés contrôlent des organisations globales. D’une petite ville de la côte pacifique mexicaine à Manille, en passant par Madrid, Dakar, Londres, et Milan. Si Salvatore « Lucky » Luciano et Meyer Lansky sont connus pour la création d’une véritable holding du crime organisé, c’est à Miguel Angel Felix Gallardo que le Mexique et les Etats-Unis doivent l’organisation de cartels et la distribution de la cocaïne colombienne via la frontière. Cartels qui débuteront naturellement sur le ton de l’entente cordiale avant de connaitre le destin moderne d’une guerre qui a déjà fait plus de morts que le Vietnam en a fait dans les rangs américains. Débarrassé du paramètre « communisme » états et mafias n’ont d’autant pas pris leurs distances que la globalisation du marché est un terreau fabuleux pour le crime organisé, la dérégulation une aubaine, et qu’il ne s’agit plus seulement de gagner une guerre économique, mais de capter des ressources ou de les maintenir sous son contrôle dans un contexte de plus en plus vorace. Le cas d’école de la PS2 est un exemple parfait de cette voracité concomitante d’un boom technologique. Le succès mal anticipé de la console a fait exploser les cours du coltan, du cuivre et de l’or avec pour conséquence une intensification de la violence au Katanga et au sud Kivu. Soumis à des contingences parallèles au marché légal, les circuits de la cocaïne s’orientent aujourd’hui vers l’Afrique afin de distribuer l’Europe, faisant par la même des Caraïbes une plaque tournante, et de la corne ouest de l’Afrique une zone à risque. Un marché légal auquel le crime organisé s’est toujours attaché et qui aujourd’hui ne peut tellement pas faire l’impasse sur l’argent noire injecté dans son économie, qu’on en vient à vouloir l’intégrer dans les chiffes du PIB. Un marché légal qui après tout fréquente les mêmes banques off shore, quand ce n’est pas plus simplement le pouvoir politique qui se plie au rêve des voyous. Bref en réalité les mafias sont aux mains d’hommes réfléchis, ayant des vues stratégiques et économiques, fabriqué de cadres, de médecins, de personnalités bien sous tous rapports, poursuivant non pas seulement une course au bénéfice mais également au pouvoir. Contrôler les syndicats pour Cosa Nostra USA, c’était contrôler des pans entiers de l’économie du pays. Aider à faire élire un président, c’est s’assurer que la justice regardera ailleurs quand cela sera nécessaire. Et ainsi par exemple une série de très grosses enquêtes menées contre la mafia américaine seront purement et simplement fermées dans les années 80, à l’initiative même de la Maison Blanche…

La part d’ombre.

Seul le temps, l’histoire, et le décès de quelques-uns, permettent de délier les langues, dévoiler le petit théâtre d’ombres qui se déroule dans les arcanes du pouvoir. Les morts ne font pas de procès, ni ne vous expédient leurs assassins. Les campagnes électorales en revanche vous laissent entrevoir ce qui se profile. En demi-teinte, au travers des affaires et des informations qui transpirent, se dessinent des associations sans qu’on sache avec certitude quel projet cela recouvre. Comme cela est détaillé ici , il est impossible que Donald Trump ait fait fortune sans l’aide sinon de la famille Gambino, au moins celle d’Atlantic City. Dans les années quatre-vingt Paul Castelano, patron de la famille Gambino avait imposé une taxe de quelques dollars sur l’ensemble des fenêtres des immeubles en construction à New-York. À vrai dire dans les années 70/80, les cinq familles régnaient sans partage sur la ville et toute la côte est jusqu’en Floride. Côté français, au travers de cette affaire de costume que se saurait fait offrir François Fillon, c’est à nouveau l’école Foccard qu’on retrouve, du moins son héritier, le sulfureux maître Bourgi. Passé au service successif d’à peu près toute la famille des Républicains, de Chirac à Sarkozy en passant par Villepin et aujourd’hui Fillon. Il est un des pivots du réseau africain, mais il n’est sans doute pas le seul si l’on considère les intérêts du groupe Bolloré dans tous les ports de la corne ouest, d’Abidjan à Dakar… La mafia, les mafias ne s’intéressent à la politique que dans la seule mesure de leurs intérêts. Et les intérêts de la mafia tendent vers des marchés déréglementés, des systèmes économiques de captation, une justice relâchée, et l’opacité financière. Soit exactement vers quoi tendait, curieusement, l’ère Reagan, et ce, vers quoi aspire l’économie libérale comme l’envisage Donald Trump, ou comme elle conceptualisé au travers d’accord tel que le CETA. Les tribunaux d’arbitrage ne sont finalement qu’un décalque des réunions mafieuses ou deux clans cherchent l’arrangement plutôt que la guerre. Et si vous trouvez que vous ne vivez pas réellement en démocratie, attendez de connaitre la suite. Quand sur la décision d’un de ces tribunaux la France sera condamnée à payer x milliards à tel compagnie privée. Le racket à l’échelle globale. Comme c’est déjà arrivé au Canada et à l’Allemagne.

Ce phénomène de symbiose entre le crime organisé et le monde des affaires, n‘est probablement pas une volonté consciente mais un facteur pratique pour les deux parties. Comment d’ailleurs imaginer que si 62 personnes les plus riches dépassent en patrimoine 99% de la population mondiale, elles ne se connaissent pas, ne s’arrangent pas entre elles, ne se font pas éventuellement la guerre, et ce avec des moyens qui dépassent largement ceux des états. Des moyens qui ne reposent pas seulement sur une puissance économique mais des réseaux, exactement comme dans la logique mafieuse. Et de même comment ne pas penser que des banques comme HSBC n’emprunte pas la même démarche, quand fort de sa position de « trop gros pour couler » elle reçoit une amende ridicule de deux milliards contre des montagnes d’argent blanchis pour le compte du crime organisé. Et qui plus est dans un contexte d’actionnaires toujours plus gourmands qui l’autorise dans la foulée à licencier en masse pour dégager quatre milliards. Or la tendance qui se profile à travers le trading à haute fréquence c’est un flot quotidien et astronomique d’argent sur un marché parfaitement volatile et opaque. Ce mariage presque naturel entre le légal et l’illégal, entre les industriels du nord de l’Italie et la Camorra ne peut non seulement qu’aggraver le problème sanitaire et écologique, comme l’a révélé, par exemple, le scandale de la mozzarella à la dioxine, mais s’opère par ailleurs sur une dissolution, un retrait de l’état-nation, attaqué de toute part par le capital, et une privatisation de la guerre et de la sécurité. Où les mercenaires finissent par intervenir partout, des rangs de Daech aux compagnies privée chargées de sécuriser les sites sensibles, transport, logistique, personnel, quitte à servir de supplétif aux états, comme en Irak et en Afghanisan. A savoir qu’une question géo localisée et exceptionnel durant la Guerre Froide tend à se généraliser aujourd’hui dans une logique du tous contre tous. Combien de temps, dans cette acceptation totalitaire d’un capitalisme mafieux allons nous attendre avant de voir des holdings ne plus simplement se contenter d’OPA hostile et de tirer les ficelles en sous-main mais s’agresser frontalement pour, au hasard, le contrôle d’un oléoduc, un accès à l’eau ou la main mise sur le minerais katangais ? N’est-ce pas d’ailleurs déjà le cas, tant les liens entre les affaires et le pouvoir sont étroits. Gazprom n’est-il pas le moteur financier et l’arme géostratégique de la politique de Vladimir Poutine, en Ukraine mais également vis-à-vis de l’Allemagne. Les intérêts de la nation alignés sur les intérêts des holdings, ceux là même allant finalement jusqu’à les supplanter, les débarrasser de leur pouvoir de décision jusqu’à ne plus être que des coquilles vides de lois scélérates décidées par un parlement européen comme un conseil d’administration et une assemblée nationale asservie.

Dans ce contexte, l’argument de souveraineté nationale fait figure de cachet pour la toux. Les angoisses millénaristes d’un grand remplacement de fiction, de gentille distraction pour xénophobe pathologique. La question du voile, un épiphénomène auquel on accordera l’importance d’un leurre, à manière d’occuper les esprits pendant que des réseaux sont à la manœuvre de leurs seuls et uniques intérêts. S’il y a bien nécessité de rupture, c’est avec un système qui s’auto-alimente et se proroge dans la corruption à la seule force d’un suffrage universel truqué, tronqué, à coup de sondage opportunistes et de slogans de campagne vide de sens. S’il y a bien nécessité de rupture, il est dans la société civile uniquement, dans la volonté de reprendre son destin en main sans passer par celle d’un prestidigitateur à voix de prophète, de mettre à jour à la manière des lanceurs d’alerte. D’en finir avec cette naïveté qui consiste à penser que la France est forcément ruinée parce que des milliardaires et leurs commis nous l’affirment. Que la protection de nos intérêts énergétiques ne repose que sur une « réal politique » jamais en difficulté pour s’arranger avec les faits, et non pas essentiellement sur le montant des rétros commissions et leur versement. Que je ne sais quel groupe de penseur de l’ombre planifient, on ne sait quel ordre mondial, quand ce qui se profile, c’est un plus grand désordre mondial, un désordre feutré émaillé de conflits armés. Que les commis du capital qui se pressent au portillon du pouvoir ont à cœur le destin de leur compatriote et non pas la seule fortune de leurs réseaux. En finir avec cette croyance qui consiste à penser qu’à partir d’un certain montant, d’un certain pouvoir, un individu ne perd pas pied avec la réalité, pour finir par devenir ce parfait sociopathe qui ruine des régions entière uniquement pour payer 100 euros moins cher la production d’une chemise qu’il lui en rapportera 1000. Des comportements aberrants du toujours plus comme on peut le voir dans Merci Patron, justifié par le dévoiement de la philosophie libérale, et que dénonçait déjà en son temps rien de moins qu’Adam Smith. Justifié par un discours économique mortifère si l’on considère les prévisions de la courbe d’Hubbert, reposant notamment sur la fin du régime communiste et le sentiment mêlé d’impunité et de fin de l’histoire, déclaré par un capitalisme triomphant, arrogant, mais jamais en reste de réclamer plus, toujours plus.

 
Berlusconi et la mafia

Pour les relations entre mafia et république française

Reagan et la mafia

 

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Les Sorciers de la Guerre – Bacon and Cheese 2.

Il oublia naturellement très vite cette vidéo, parti pendant deux semaines au combat, il oublia même que le monde tournait. Dans ces moments intenses où il n’était pas à régler des problèmes d’un coin à un autre du monde, où les seuls individus qu’il croisait étaient des combattants tout comme lui, et sa seule préoccupation était de survivre, il lui semblait même se faire des vacances du monde. L’existence redevenait simple et directe, vivre ou mourir, tuer ou être tué. Une équation presque reposante. Pour autant le monde lui commençait à s’intéresser sinon à lui, du moins à ses activités.

Plus tard, un spécialiste très bien payé des médias, analysa le succès de la vidéo comme la conjonction improbable de la rencontre entre le lobby gay, la mode du complotisme, et de l’Islam radical. Une analyse qu’aurait pu faire d’ailleurs à peu près n’importe qui. On y aurait ajouté des chatons rigolos et des japonais déguisés en Télé Tubbies et on frisait le record de la saison pour Youtube. Un million de vues en une semaine et demie, et ce pour une première raison, ce que le spécialiste des médias appelait un leader d’opinion, c’est-à-dire un faiseur d’opinion. John Graham, écrivain, journaliste, essayiste, et grand défenseur de la cause gay australienne qui tomba littéralement amoureux de cette fin tragique, cette vidéo. Qui, par un dramatique hasard collait parfaitement à son nouveau roman, l’histoire d’un jeune Basha Bazi afghan, pourchassé par la guerre et les barbus. Les Basha Bazi, littéralement garcon-jouet, étaient une tradition afghane, comme l’opium, plus ou moins disparus avec les talibans, mais qui revenaient en force avec la nouvelle économie. Garçons destinés à la danse et au plaisir, de préférence mineurs. Le livre allait justement sortir pour la rentrée, l’éditeur en avança la sortie. S’ajouta à cela toute la sphère des amateurs de complots, du plus délirant au mieux surinformé, qui se mit à faire de cette vidéo un genre de virus sur lequel chacun glosa à loisir. L’ensemble conclu par un drame sommes toutes bien opportun pour une carrière politique. Le jeune pakistanais, dont le père était une figure possible des prochaines élections locales, ne supportant ni la mort de son amoureux impossible, ni son exposition soudaine aux menaces des barbus, se suicida. Il n’en fallu pas plus pour que son père se lance dans une croisade anti américaine, ni pour que CBS et le New York Times s’intéressent au sujet. ¨Pendant que certains membres du Congrès commençaient à poser des questions au département d’état, qui lui-même était déjà en train de préparer une panoplie de contrefeux.

 

 

 

Le colonel n’imaginait pas une seconde que ce scandale qui montait puisse avoir le moindre rapport avec lui. Même la date qu’indiquait la vidéo, n’avait pas éveillé chez lui un début d’intérêt. Il y avait tellement de bombardements pendant ces temps de retraite « honorable »…  Et quand il fut convoqué à Hong Kong, à son retour du Yémen, dans le cadre du programme White Blossom, il fut le premier surpris d’entendre son supérieur lui demander s’ils avaient le moindre rapport avec cet incident. D’une part parce que comme le gouvernement, son supérieur préférait ignorer la nature de la plupart de ses actions de sorte qu’il puisse les nier en toute transparence, si jamais par un hasard improbable on l’interrogeait. Conséquemment à quoi toute question de ce genre frisait l’incorrection en ce qui le concernait. D’autre part il ne voyait absolument pas pourquoi on se préoccupait d’un tel épiphénomène, ce n’était pas exactement un secret d’état que l’Empire bombardait à tout va, ni qu’il  y avait des ratés. La politique, expliqua son supérieur avec un geste fataliste. Et le colonel n’aima pas beaucoup cette réponse. C’était l’excuse toute trouvée des militaires et des fonctionnaires pour expliquer leurs échecs et leurs erreurs. Il faut dire que les politiques étaient si souvent de tels crétins voraces qu’ils faisaient sans peine le coupable idéal. De son expérience ça sentait la défection de dernière minute, le parapluie qu’on se prépare à ouvrir en étant bien sûr qu’il ne serait pas dessous. Il avait vu ce qu’ils avaient fait à North, comment ils l’avaient laissé seul devant la commission d’enquête. Il avait tenu son rang, militaire jusqu’au sang. Il avait tout encaissé, avalé toute la ligne et l’hameçon sans faillir, et pour le récompenser ils l’avaient finalement fait blanchir. Aujourd’hui il faisait le guignol sur Fox News, Falcon News comme disaient les gars. Mais lui n’était pas de ce bois là. Il en avait trop fait, trop vu, pour supporter ce genre de mascarade, pris trop de risques. Il savait parfaitement que sa fierté aurait le dernier mot, ou son orgueil, finalement on lui donnait le nom que l’on voulait suivant son point de vue sur la question. Il aurait parlé d’honneur si ce qu’il avait et faisait pour eux avait aucun rapport avec sa conception de l’honneur. C’était un sale boulot mais il fallait bien que quelqu’un s’y colle puisque c’était nécessaire. Pour autant il était hors de question pour lui d’accepter d’être interrogé et jugé par quelque clampins encravatés. Des oies blanches et des imbéciles qui croyaient qu’une guerre se gagnait avec les gants. Et en y réfléchissant, il se rendit compte qu’il ne supportait plus du tout cette histoire de guerre propre, sans mort « innocent ». Dans une guerre il n’y a pas d’innocent, il n’y a que des bourreaux et des victimes. Gibier ou prédateur, souvent les deux, la survie ne connait pas la morale.

 

 

 

Il songea à consulter un avocat, il y en avait quelques-uns spécialisés dans ce domaine, comme il y en avait pour les criminels. En général ils étaient plutôt compétents, naturellement excessivement chers, et discrets. Mais finalement ça aussi ça le dégoutait. Ouvrir le parapluie sur lui, se protéger comme un bon clampin pris la main dans le sac. D’une part il n’était coupable de rien sinon d’avoir fait son devoir, son premier devoir de soldat, obéir. D’autre part il assumait la totalité de ses actes et il était hors de question pour lui de s’excuser d’aucune manière. Ni de ce qu’il était, ni de ce qu’il avait fait, faisait ou ferait.

 

La seule excuse qu’il méritait c’était une balle dans la tête, et c’est exactement ce qu’il espérait que la vie lui donnerait.

 

Mais même si sa tête se demandait encore comment une histoire aussi ridicule pouvait prendre une telle importance, il fallait bien faire quelque chose. Son instinct le lui disait. Il avait toujours plus fait confiance à son ventre qu’à sa tête. La vie est un roman, disait Balzac, et l’instinct le personnage devinant les intentions de l’auteur. Alors il réagit de la manière qu’il connaissait instinctivement le mieux, en guerrier. Il commença à s’intéresser à cette histoire stupide, et agiter son propre réseau. Il en fallait bien un quand on faisait ce qu’il faisait, partout dans le monde, pour trouver ceux qu’il fallait, effacer ses traces, etc… sa propre petite agence de renseignement à lui, informelle, préventive, souple, sûre.

 

Il apprit que le petit pédé s’appelait Massoud, comme l’autre, bien entendu. Il apprit qu’un groupe d’autres petits pédés s’étaient formés en Europe, les Pédés Musulmans… Leur slogan c’était « Gay et musulman Allah est pour ». Des nord-africain pour la plupart, sans doute candidats au suicide. Il y avait même déjà des teeshirts, le Lion du Pandjchir et le petit pédé, face à face, sur fond arc en ciel. Il apprit que l’écrivain en avait même fait la couverture de son bouquin, et que ça se vendait comme des petits pains. Il apprit que les fatwa pleuvaient comme d’un bateau amiral. Il se procura le livre. Il se procura des informations sur le père de l’autre petit pédé. Ses allés-venues, sa vie, son œuvre. Il se procura les informations que détenait la presse sur cette histoire, sur lui-même. Renifla, chercha par où était peut-être déjà parti un coup fourré. Et il avait un nez de pointeur pour ces choses-là. Il se procura un dossier de l’ISI sur le père de la fiotte flinguée, une carte, un plan des lieux.

 

 

 

La vie est peut-être parfois morale. Allez savoir, ou le laisse croire. En tout cas Aslim le croyait. Que la vie avait une morale. Et que cette morale était dictée par Allah. Que quoiqu’il en coûte Justice serait rendue aux Vrais Croyants. Mais justement puisqu’il voyait la vie comme une affaire morale, il ne croyait pas du tout à l’usage de la violence. Combattre les ennemis de l’Islam ce n’était pas les combattre avec des épées mais avec des mots et des idées acérées. Allah se chargeait tout seul de les châtier, lui seul était autorisé à le faire, et leur jour viendrait, s’Il le voulait, inch Allah ! Aslim n’était pas un musulman modéré, il était journaliste. Un journaliste avec une charia dans la tête et dans le cœur, qui tentait d’instiller dans ses articles une image glamour du sujet. Selon lui le meilleur moyen de toucher l’âme occidentale. Une charia adaptée à son temps, light, sans lapidation ni mains coupées, sans fouet, cool, démocratique. Aslim croyait très fort à ses idées de présentation, il avait étudié en Angleterre, il avait étudié les anglais, et bien entendu ça ne plaisait pas. Son style. Les jeunes adoraient, mais les autres… les vieux, les paysans, les montagnards… Trop moderne pour eux. Ils l’avaient averti, une fois, deux fois, jamais il n’aurait pensé qu’ils lui enverraient les américains. Une façon de le renvoyer à l’occident qu’il rêvait tant de séduire et dont ils ne voulaient simplement pas. Mais Aslim se regardait trop écrire pour comprendre, même après un an d’enfer. Un an pendant lequel il avait été emprisonné et torturé scientifiquement, déplacé volontairement dans différentes prisons, avant d’être simplement relâché dans la nature, couvert de plaies et de bleus, à demi mort, après une formidable dérouillée finale. Il ignorait pourquoi ils ne l’avaient pas tué, et s’était finalement dit qu’Allah l’avait protégé. Pas forcément un signe, mais un encouragement. Mais quand il vit son tortionnaire dans les rues de Kaboul, il sut que cette fois Allah lui faisait signe. La Justice, enfin.

 

 

 

Les téléphones portables avec caméra sont une formidable  invention, tout le monde peut se fliquer à tout moment. Big Brother à portée de médiocrité. La vidéo apparut bien entendu, à tout seigneur tout honneur, sur Youtube, pendant l’émission d’une demi-heure qu’Aslim présentait sur la toile, depuis sa chambre. On y voyait le tortionnaire en compagnie de trois hommes en encadrant un autre. Et cet autre n‘était rien de moins que le « père du petit pédé »  Ibrahim Al Fwazari, l’outsider des élections de novembre. Quand on apprit que celui-ci avait disparu le lendemain, le jeu de quille se mit en branle.

 

Al Jaazira passa la vidéo en prime time, assurant au jeune journaliste la couverture médiatique qu’il souhaitait, pour sa carrière, pour la Justice. Pour Dieu. Le gouvernement impérial fut sommé de répondre aux accusations de kidnapping. Et bien entendu, que ce tortionnaire soit immédiatement mis aux arrêts.

 

On ne parle pas à l’Empire sur ce ton-là.

 

Des explications ? Et puis quoi encore, ces informations sont classées secret défense et selon nos lois nous n’avons aucun compte à rendre à personne. Vous n’êtes pas content ? Prenez votre ticket et attendez votre tour, les autres n’ont pas fini de sécher.

 

Puis un émir saoudien en glissa un mot à un de ses amis du Congrès, qui en glissa un autre à un sénateur, etc… Le temps que l’administration réagisse à cette puce sur son énorme dos, cinq soldats des Forces Spéciales avaient été tués en représailles, et l’écrivain magnifique reçu à l’ONU. Aslim raconta par le menu les tortures infligées, tout le Moyen-Orient s’en ému, des occasions se présentèrent, une patrouille de canadiens au complet. Onze morts en trois semaines ça faisait un genre de record dans le cadre d’une armée en retraite. Un sénateur de l’Empire, ou bien était-il français, ils sont tous experts dans ce domaine, a dit, « le meilleur moyen pour être sûr que les choses n’iront nulle part, c’est de créer une Commission d’Enquête. ». La Maison Blanche, en promit une, et assura les familles de leurs soutiens les plus sincères. On n’en était pas encore aux excuses mais comme l’administration était aux mains des gentils, la Maison Blanche se préparait un discours pro pédé démocrato-musulman. Un sérieux mélange à destination de la bouée Europe. Qui en boirait la liqueur, bien entendu, jusqu’à la lie. Mais dans la secrète alcôve du renseignement, de la CIA au Pentagone l’anxiété était montée d’un gros cran. Où était le colonel ? Qu’avait-il fait du colis, dans quel but, pourquoi, qui lui avait donné l’ordre ? Qui lui en avait donné l’ordre… en voilà une bien intéressante question. Qui lui donnait des ordres justement ?

 

Le dossier militaire du colonel était classé top secret, for your eyes only, etc. Estampillé, sécurisé, et personne ne comptait ouvrir la boîte de Pandore. Pas encore. Et après ? Eh bien après ils verraient un parcours militaire remarquable, trente ans d’opérations spéciales et de coups tordus, d’assassinats. Pour les Forces Spéciales, la CIA, la DEA, le Pentagone, la Maison Blanche, le Congrès… Qui lui donnait les ordres ? Excellente question, n’est-ce pas ?

 

Parce qu’en fait personne ne lui donnait des ordres. Plus depuis qu’ils avaient créé ce nouveau groupe. Le colonel avait carte blanche, point barre. Tout au plus son supérieur lui suggérait des plans, des directions, lui soumettait des idées, à lui de voir sur les moyens. Et il disposait de tous les moyens militaires et logistiques qu’il désirait, sans limite de fonds. Le colonel connaissait son métier, c’était une Rolls dans son genre, un placement en or.

 

 

 

Même l’Empire hésite avant de faire chier Dark Vador. Alors, quand il réapparut, à Londres, on ne le convoqua pas, on l’invita à un barbecue. Un barbecue ? Magnifique, il adorait les barbecues.

 

–       Oh mais comment ? Mais il ne fallait pas…

 

–       Ça vient direct de chez les brits ! C’est des spécialistes du bacon les brits, vous m’en direz des nouvelles, gouverneur !

 

Ils avaient essayé de rendre ça informel, casual comme ils disaient, détendu, saucisses, bières lights, jeans repassé et petit pull en v portés sur les épaules, jaune citron, vert forêt. Des steaks New Yort Cut épais comme des tables de ferme. La viande bien juteuse, un peu sucrée sur les bords, directement importée de Houston. On parle de tout et de rien, on évoque le passé, on glisse sur le présent on suggère l’avenir, l’interroge. On sourit beaucoup, on plaisante même. Il était venu avec un carton plein de tranches de bacon sans marque, made in England donc. Ils les avaient fait griller avec le reste. Ils ne comptaient pas lui demander un jour où était passé le pakistanais, pour les mêmes raisons qu’ils ne lui demandaient jamais des rapports circonstanciés de ses activités. Ce qu’ils voulaient savoir c’est ce qu‘il comptait faire. Comment il allait se sortir de ce traquenard. L’un d’eux avait même osé évoquer Germanicus en croyant faire le malin à propos des généraux et des sénateurs romains déchus. Il lui avait fait remarqué, acerbe, que Germanicus avait été assassiné par Tibère. On en resta là.

 

 

 

Il les pratiquait depuis trop longtemps. Il savait comment ils fonctionnaient. Ils étaient comme les mafieux. Grégaires et vindicatifs. Le groupe avant tout. Il savait qu’ils n’attendraient pas longtemps pour agir, selon leur intérêt, selon si par exemple son patron était lui aussi dans leur ligne de mire. Il vivrait ou mourait. Et s’arrangeraient pour que ça ressemble à une mort de civil. Mais les mafieux avaient quelque chose qu’ils n’avaient pas, n’auraient jamais. L’instinct. L’instinct de frapper le premier.

 

 

 

La tranche de rôti avait été découpée dans un bœuf de Kobé, cuite à coeur sous une croute de pâte briochée blonde légèrement épicé à la vanille et au piment d’Espelette, et farcie d’une fine tranche de truffe du Périgord. Elle faisait comme le dessin d’un nuage au milieu de la chair rose sang, un nuage ponctué de quelques étoiles de persil, la viande accompagnée d’une purée de pommes de terre crémeuse, arrosée d’un peu de graisse et de sang. Elle était servie sur une assiette de porcelaine translucide, ornée de figures bleutées de style Qing. Couverts en argent, poinçonnés, importés d’Angleterre. Elle avait un goût mêlé et puissant, une tendresse particulière qui n’était pas sans rappeler celui de la viande d’autruche, le bruit de la truffe emporté sur une queue de comète de vanille bourbon pimenté qui venait épouser parfaitement le goût du Siglo V et du whisky japonais. Il y avait dans cet ensemble un mariage si magique qu’il était impossible de se dire que le Chef Laforge n’avait pas pensé à ce qui accompagnerait immanquablement le dîner de ses convives. Ce qui bien entendu était le cas. Le Siglo V avait dans sa musique une suavité qui ressemblait bien à son pays, une douceur qui s’opposait à la puissance classique des Cohibas communs. Le meilleur du Robusto embrassant la finesse du N°2, sur une longueur proportionnelle au plaisir qu’il offrait. Tandis que le Yamazaki, au contraire d’un écossais de la même gamme, offrait un moelleux particulier qui répondait parfaitement à cet orchestre de sensations et de goûts, de parfums et de saveurs.

 

Vois sur ces canaux, dormir ces vaisseaux, dont l’humeur est vagabonde. C’est pour assouvir ton moindre désir qu’ils viennent du bout du monde, cita pour lui-même le colonel. Il recracha une bouffée de son cigare.

 

–       C’est magnifique. Absolument divin. Madeleine vous complimenterez André pour moi.

 

–       Attendez de voir le dessert… Laforge est un magicien.

 

–       Vous l’avez payé cher ?

 

–       Un million et demi de dollars pour qu’il lâche son affaire de Shanghai, et trente mille en salaire.

 

–       Pas mal.

 

–       Je m’en sors bien, Blankfein a déboursé cinq millions pour avoir Tomazaki chez lui.

 

–       Jamais entendu parler.

 

–       Un chef japonais, formé par Le Bec. Il tenait un huit étoiles à Canton.

 

–       Huit étoiles ?

 

–       Vous connaissez les chinois, il faut toujours qu’ils en fassent trop.

 

Dans le fond de la pièce Aretha Franklin chantait Night Time is the Right Time, le colonel n’aurait su mieux dire.

 

–       Finalement vous allez faire quoi ? Vous restez ou vous partez ? Il y a une grosse demande en ce moment pour des gens de votre compétence. Les russes payent royalement à ce qu’on dit.

 

–       Je reste évidemment. C’est pour l’Empire que je me suis battu, pas pour ces imbéciles.

 

–       Ces imbéciles comme vous dites dirigent l’Empire.

 

–       Ils n’en dirigent qu’une partie, la roue tourne, et croyez-moi, elle va drôlement tourner.

 

–       Comment ça ?

 

–       J’ai fait envoyer des fleurs aux journalistes…

 

–       Des fleurs ?

 

–       Les fleurs du mal, ricana le colonel avant de reprendre une gorgée de son whisky japonais.

 

Madeleine avala une bouchée de son rôti.

 

–       Allons colonel arrêtez de vous faire prier !

 

–       Projet White Blossom,

 

–       Qu’est-ce que c’est ?

 

–       Une idée à la con.

 

L’ancienne secrétaire d’état tira sur son cigare. Oui, André était un magicien. C’était comme si l’arôme du Siglo venait embrasser la saveur flottante de la bouchée qu’elle venait d’avaler. Blankfein avec son japonais cuisine du monde c’était fait avoir. Il n’y avait rien de mieux que l’authentique cuisine française.

 

–       Mais encore… ?

 

–       Un petit malin de la Compagnie s’est mis en tête que les chinois étaient portés sur l’opium. Je sais pas, on doit leur distribuer des livres d’images sur l’histoire de l’Empire quand ils arrivent.

 

–       Et alors ?

 

–       Alors il a proposé un projet visant à leur refaire le coup de la guerre de l’opium… mais sans la guerre.

 

–       Importer massivement de l’opium en Chine pour pourrir les élites ?

 

–       De l’héroïne plus exactement, raffinée par nos amis afghans, et convoyé par nos camarades russes. Mais sur le principe vous  y êtes. Sauf que ce n’est plus les élites qui se cament, enfin plus seulement.

 

–       Oui, en effet… et ils ont accepté ?

 

–       Vous rigolez ? Vous imaginez pas l’argent qu’on se fait sur cette opération.

 

–       Ça marche vraiment ?

 

–       Pas tant que ça en fait, il y a une grosse concurrence, mais justement…

 

–       Et l’argent ?

 

–       Même principe que pour l’Iran gate, ça finance nos opérations dans le monde.

 

–       Les imbéciles ! Ils n’apprendront donc jamais ?

 

–       J’en ai peur…

 

Elle leva la tête au ciel et réfléchit quelques instants aux conséquences d’une telle révélation. L’Empire introduisant délibérément de la drogue chez son concurrent direct pour le pourrir de l’intérieur. Les chinois n’avaient jamais digéré l’affront de la Guerre de l’Opium, encore aujourd’hui ils y pensaient.

 

–       Vous savez ce que nous risquons ?

 

–       Oh oui, la guerre. Ça tombe bien, j’adore la guerre.

 

Ils reprirent l’un et l’autre une bouchée de leur rôti.

 

–       Mais je ne m’en fait pas pour eux, les chinois sont des hommes affaires, tout comme nous, ils sont juste un peu plus voraces. Ils vont se faire tondre sévère, il y aura quelques morts, qui sait Taïwan va tomber dans leur botte droite, et puis tout rentrera dans l’ordre.

 

Le colonel mêla la bouchée à un peu de son cigare, ferma un instant les yeux, jouir du moment, puis il recracha la fumée en avalant sa viande.

 

–       Vous savez ce que disait ce personnage de roman  magnifique qu’était Maître Vergès ? « La fumée du cigare, n’a pas pour seule vertu de faire fuir les moustiques, elle écarte aussi de moi les humanistes ! »

 

–       Dieu nous préserve des humanistes, approuva-t-elle en avalant une gorgée de son verre en cristal de France.

 

 

 

Personne ne sut jamais ce qu’était devenu l’homme politique pakistanais. La CIA, l’ISA, Total Intelligence, CIC, cherchèrent activement le ressortissant, en vain. D’ailleurs ils furent tous très vite bien trop occupés avec le scandale qui venait d’exploser à la figure de l’Empire. C’était le Guardian, un journal de gauche anglais qui avait balancé le premier missile. Repris un peu plus tard par le Los Angeles Herald, avec de nouvelles révélations, et surtout des noms. A travers le monde on déplorait déjà plusieurs suicides. Washington était en situation de crise, Pékin aussi, mais pas la même, Taïwan comptait ses couilles. La Corée, le Japon sortaient des pétards supplémentaires. Personne, à l’exception du supérieur direct du colonel. Qui n’en parla jamais ni à ses hommes, ni aux membres de leur club de militaires et de politiciens d’affaires, ni à ses proches. Fervent baptiste, il pria en revanche beaucoup.

 

 

 

Le courrier était arrivé vers dix heures, apporté par son secrétaire, avec une dizaine d’autres enveloppes, toutes estampillées Top Secret, sceau impérial. Celle-ci en particulier était ornée d’un timbre du Pakistan, et comme telle le secrétaire la présenta en premier, l’air intrigué. Il lui rendit son regard, décacheta l’enveloppe pour en trouver une autre dans du papier de soie. Rose et blanc. Avec écrit au dos, dans une belle lettrine anglaise « From Kaboul with love, for your eyes only ». Les deux hommes se regardèrent à nouveau, l’un et l’autre savaient de qui ça venait, il connaissait l’humour particulier du colonel. Il l’ouvrit prudemment, comme s’il craignait maintenant un jet d’anthrax. A l’intérieur il y avait une photo. Une photo du colonel, avec sa barbe à collier de professeur d’école, son bronzage manche courte, et nu comme un vers qui faisait comme un faux signe d’excuse, la main sur la bouche. Il était accroupi sur un lit, tenait dans l’autre main des tranches de bacon sous blister, le sexe caché par un éventail d’autres tranches emballés.

 

Sur la photo il y avait marqué « oups, he slept ! »

 

 

 

Désolé il a glissé. Le directeur vomit.

Les Sorciers de la Guerre – Bacon and Cheese 1.

L’appareil survolait les montagnes, un léger vrombissement s’échappaient de ses turbines, l’image était neigeuse et verdâtre. Les rochers semblaient comme noir d’encre et la neige était phosphorescente. La caméra était guidée depuis le sol et une petite boule en plastique incrustée dans un clavier d’ordinateur. Un compteur télémétrique sur l’écran donnait son altitude, neuf mille pieds, une fenêtre sa position géographique sur une carte au dix millièmes, longitude et latitude indiquées par des chiffres. Sur un autre écran au-dessus de l’ordinateur on pouvait lire l’image de la seconde caméra, gros plan sur un sol vide. Un ciel glacé de nuit, un imperceptible bruit d’abeille, une ombre blanche furtive dans le ciel. Une soucoupe volante.

 

Et puis, derrière un rocher, voilà qu’apparaissait une masse différente des autres, un village, un hameau tout au plus. Niché au pied d’un sommet. Un hameau de torchis et de parpaings, où on élevait des chèvres, des poules. Un hameau avec un âne et deux chameaux, les transports en commun.  Une simple commande clavier permettait de faire passer les caméras en mode thermique, poules, ânes, chameaux, chèvres et villageois apparurent en bleuté pour la plupart, parce que le corps baisse de température pendant le sommeil. La guerre des mondes.

 

 

 

La pièce où se trouvait l’opérateur était ventilée par un système d’air conditionné fonctionnant à partir d’une centrale hydroélectrique installée à 150 mètres sous la surface de la terre, au bord d’un lac souterrain. Glissée comme un biscuit aquatique sous une montagne et ignorée du monde pendant 3500 ans. Pour autant il y faisait une température avoisinant les 37°, l’essentiel de la ventilation suffisant tout juste à refroidir les méta calculateurs des serveurs qui se trouvaient, par blocs de quatre, derrière le mur de béton armé, face à l’opérateur. Pour ne pas augmenter la température de la pièce, l’éclairage était assuré par quelques ampoules LED microscopiques et les écrans eux-mêmes. L’opérateur avait sur la peau des reflets vert jaune métalliques et les yeux lumineux d’un animal pris dans les phares. Un tatouage de code barre sur le biceps droit et un teeshirt Facebook avec le pouce « like » retourné vers le bas. Il avait vingt-trois ans, gagnait 120.000 dollars par an, avait un diplôme de mathématiques, travaillait pour une SII norvégienne sous contrat avec l’armée impériale. Assigné pour une période de six mois, au terme de laquelle, comme stipulé lors de la négociation, il lui serait remis une carte verte. Il avait déjà reçu plusieurs propositions d’emplois à Wall Street, avec des promesses de tripler son salaire actuel. A côté de la console d’ordinateur il y avait un bol de tofu et une bouteille de Coca Cola de trois litres entamés.

 

Il ouvrit une fenêtre sur un écran annexe, clapota sur le clavier une ligne de code, puis une série de chiffres, ouvrant des fonctionnalités secondaires directement reliées à la soucoupe volante. Tapa deux autres lignes code, terminées par le terme « switch ». Les caméras passèrent en mode automatique, tandis que le guidage s’effectuait manuellement au clavier, à l’aide de la boule. Un petit algorithme de son cru et dont raffolaient les opérateurs de l’armée. Il leva la tête vers le type derrière lui.

 

–       Voilà c’est fait.

 

Puis il sortit de son fauteuil et laissa la place à un jeune homme barbu portant une grosse robe brune de laine brute qui sentait le patchouli et la paille. Le jeune homme fit rouler la boule d’une main assurée. Il avait les doigts longs à la peau ambrée, aux ongles parfaitement nacrés virant légèrement sur le rose. Il prenait soin de ses mains, sa peau était brillante et souple, massé avec de l’huile après chaque ablution. La boule offrait une légère résistance pour qu’on puisse la manipuler doucement. Une légère inclinaison sur la droite et la soucoupe volante entamait un virage dans cette direction. Le jeune homme se mit à rire, et dit quelque chose dans sa langue aux hommes debout à l’entrée de la pièce. Puis il inclina la boule à l’opposé et la  soucoupe reprit sa direction initiale. Les caméras firent le point sur le village, le jeune homme leva la tête, incrédule, vers l’opérateur qui lui montra la touche « enter ». Le jeune homme appuya sur la touche.

 

 

 

Tout le monde ne dormait pas dans le village. Une observation plus accrue de l’environnement aurait montré qu’un peu au bord de l’écran, la zone de chaleur était imperceptiblement plus intense. Un arrêt sur image, ou un ralenti, aurait décrit à un œil avisé, une silhouette occupée à danser.

 

 

 

C’était un jeune homme d’une quinzaine d’années, seul devant son ordinateur. L’engin fonctionnait à l’aide d’une batterie solaire, il avait été fabriqué par une entreprise japonaise, avec des fonds de la Fondation Bill Gates. Le tout au bénéfice d’une ONG qui les avait distribués dans la région, comme dans un certain nombre de régions inaccessibles du monde. Le programme Connected World avait été un succès qui avait levé 850.000 dollars lors de son lancement à New York, déductible d’impôt.

 

Le jeune homme avait une double vie. Le jour, il était le fils d’un des bergers du hameau, il gardait les chèvres avec son chien, soignait les bêtes si besoin est, aidait ses parents pour tous les travaux de ferme, et donnait à tous l’image d’un jeune homme sérieux, taiseux et bon croyant. Le soir, devant sa webcam et son ami du Pakistan, il était la reine du disco.

 

Il avait appris l’anglais grâce à un autre programme d’aide, une ONG de l’Eglise de Scientologie qui expédiait des professeurs un peu partout dans les coins les plus défavorisés.

 

L’ordinateur profitait d’une puissante antenne de liaison située à huit cent kilomètres vers l’ouest, d’une base de surveillance ECHELON. Ce qu’ignorait totalement le jeune homme qui partait du principe que s’il avait un ordinateur, il avait forcément accès à internet. Le bénévole qui leurs avait confié la machine leurs avait succinctement expliqué ses possibilités. Il avait, comme tous les adolescents et les enfants, rapidement maîtrisé les outils, et il était ici celui vers qui tout le monde se tournait quand on voulait suivre ce qui se passait dans le monde. A savoir sa petite sœur et ses deux cousins. Les autres s’en fichaient, le monde qu’ils connaissaient et constituait leur environnement depuis leur naissance, leur suffisait amplement. En revanche, cette découverte, celle d’internet et du vaste univers auquel il vous ouvrait avait été une véritable révolution dans la vie personnelle du jeune homme.

 

Depuis qu’il était tout petit il avait toujours senti une attirance franche pour les vêtements féminins, les poupées, et préféré les jupes de sa mère aux jeux de garçon. Le trouble à leur sujet était venu plus tard. Il ne se l’expliquait pas, se trouvait bizarre parce qu’à sa connaissance il était le seul garçon du village à être comme ça. Il n’en parla donc jamais à personne, pria souvent à ce sujet, cherchant une réponse qu’il découvrit finalement sur internet. Le monde qu’il y avait vu, le monde tel qu’il était à Sidney, Toronto, Tokyo, San Francisco avait transformé sa vie. Il avait désormais sa page Facebook, son compte Youtoube, Twitter, son blog Worldpress où il tenait une petite chronique de sa vie fictive de reine disco des montagnes. Exubérant, les yeux maquillés, revêtu d’une robe de fiançailles enfilée sur sa tunique, il commentait l’actualité gay. Les lois anti pédé en Russie, comme il les appelait avaient sa faveur, il avait déjà signé 47 pétitions à destination du CIO, pour faire plier le gouvernement russe. Publiait des photos violentes d’actes homophobes sur sa page Facebook. Etait devenu hystérique quand l’entreprise avait banni son compte pour une période d’une semaine. Il en avait beaucoup parlé sur Twitter. Il avait fait aussi connaissance avec une japonaise, lesbienne, étudiante aux Beaux-Arts à Paris, avec qui il correspondait régulièrement, et donc son ami du Pakistan. C’était une véritable histoire d’amour entre eux. Virtuelle et par caméra interposée certes, mais ils se disaient tout, se montraient tout, faisaient virtuellement l’amour ensemble, et, il faut bien le dire, pleuraient et se plaignaient beaucoup ensemble aussi. Deux tourtereaux séparés par des milliers de kilomètres et des siècles de préjugés, ainsi qu’ils se voyaient, Roméo et Roméo.

 

Mais ce soir, ils dansaient en écoutant Gloria Gaynor et son increvable tube « I Will Survive ». La musique venait de la chambre de son ami pakistanais, qui, au contraire de lui, avait une vie de citadin et des parents assez occidentalisés et riches pour lui offrir tout l’appareillage électronique qu’il désirait. Les deux jeunes hommes enregistraient la scène, comme ils enregistraient tous leurs échanges. Tous les deux jours, l’antenne relais d’ECHELON cessait d’émettre pendant 24h, privant les deux jeunes hommes l’un de l’autre. Pendant cet insupportable intervalle ils pouvaient se repasser les enregistrements, c’était mieux que rien. Le jeune pakistanais se laissa tomber sur sa chaise en riant. Gloria Gaynor terminait son hymne à la gagne, son ami continuait de danser avec moult œillades et effets de bras comme une danseuse balinaise. Soudain il  y eu un violent éclair, et puis plus rien. Une fenêtre annonça que le plug-in Flash Adobe avait planté.

 

 

 

La commande « enter » actionnait le largage simultané de deux engins de de 226 kilos, guidés par GPS, d’une valeur unitaire de 56.000 dollars. Le montant global des bombes larguées avait été payé en cash et dormait dans une enveloppe, glissée dans la poche d’un pantalon de treillis. L’argent avait été glissé comme une faveur d’un père pour son fils, mais en réalité il était tout à fait inutile, l’armée larguait des dizaines de bombes de ce genre par jour, une de plus, une de moins…

 

Les deux explosions quasi simultanées étaient filmées à l’aplomb, ils virent très bien les deux éclairs comme d’intenses tâches jaunes et blanches, puis le nuage de fumée qui s’élevait vers le ciel, faisant disparaître le paysage. La première bombe avait largement suffi  à disperser le hameau, la seconde y avait ajouté un cratère comme une trace de doigt géant qu’ils ne virent pas, la soucoupe volante avait repris son chemin comme si de rien n’était. Dans la pièce, les hommes près de l’entrée applaudissaient.

 

 

 

–       Opération Soucoupe Volante ?

 

–       Ouais, des soucoupes volantes, c’est comme ça que le gamin appelle ça… Allez, mettez opération UFO, ça fera plus sérieux…

 

–       Faut que j’explique ce que cela signifie au moins.

 

–       De quoi ?

 

–       UFO, je peux pas mettre que c’est l’Opération Unidentified Flying Object…

 

–       Mouais… bah alors mettez UFO pour United Force Operation.

 

–       Ça fait deux fois le mot opération. Operation United Force Operation, fit remarquer l’officier responsable des vols.

 

Il allait devoir expliquer ce vol non programmé, à une administration pointilleuse sur la bonne tenue des rapports. Une opération qui se réduirait d’ailleurs à cet acronyme pour l’essentiel, avec quelques détails concernant le vol, et les munitions utilisés, le tout estampillé « secret défense » dûment tamponné du sceau gouvernemental.

 

–       Ah ouais, c’est pas faux… merde… vous avez une idée ?

 

–       Pourquoi pas Objective ? proposa l’opérateur qui était retourné derrière la console.

 

–       United Force Objective ?

 

–       Oui.

 

–       Ça ne veut rien dire, objecta l’officier.

 

–       On s’en branle sévère, mettez ça.

 

L’officier responsable ne savait pas exactement à qui il avait à faire. Il n’y avait aucune bande patronymique sur son treillis, seulement un écusson indiquant un grade de lieutenant-colonel. Il avait juste reçu des ordres précis de sa hiérarchie, avait compris que l’officier travaillait directement et secrètement avec le Pentagone, il n’avait pas besoin, ni envie d’en savoir plus. Qui étaient les barbus avec lui, ne le regardait pas plus. Il obéit et fut bien content de voir cette délégation s’en aller.

 

.

 

L’opération fraîchement baptisée serait ensuite immatriculée avec un numéro à huit chiffres comportant l’indicatif 810, signalant une mission confidentielle, et terminé aléatoirement par une des cinq premières lettres de l’alphabet qui de facto la classait parmi les opérations relevant du commandement spécial. De sorte que si quiconque venait à demander à consulter les archives et connaître le détail succin de ladite opération il lui faudrait une autorisation de niveau trois, ce qui dans la nomenclature des renseignements correspondait à un grade d’officier supérieur. L’opération n’était pas datée précisément, les horaires inscrits étaient faux, la localisation précise également. Et si un fouineur particulièrement retord parvenait à apprendre sa nature réelle, analyser la boîte noire du drone, et à connaître exactement les différentes zones où il s’était rendu, il réaliserait qu’il avait au moins largué deux bombes JDAM qui n’étaient sur aucun des registres.

 

 

 

Il serra une à une les mains de la délégation, échangea encore quelques paroles chaleureuses avec le plus vieux et son fils. Ils parlaient en arabe, son accent était assez bon et quelques-unes de ses locutions laissaient à penser qu’il avait même vécu dans un pays arabe. Son aide de camp arriva juste au moment où les afghans repartaient en hélicoptère. Le plus vieux, le chef, était un trafiquant et un cultivateur d’opium important du Badakhchan. En échange d’un investissement de deux millions et demi de dollars et quelques services, il acceptait d’ouvrir une nouvelle route vers le Pakistan, afin de distribuer un concurrent du Helman. Quelques services dont la disparition de ce village qui se trouvait justement sur cette nouvelle route. Il aurait largement pu payer chaque villageois pour qu’ils regardent ailleurs, voire qu’ils participent. Mais selon lui ils avaient été contaminés par la Pax Americana, reçu la visite de plusieurs ONG, ils craignaient qu’ils discutent voire qu’ils se mettent à parler aux patrouilles qui passaient dans la région. Bref à réfléchir comme des occidentaux. Le concurrent du Helman et lui s’étaient battus pendant de longues années, cet arrangement d’affaire avait permis d’obtenir une paix précaire. Il allait également permettre d’augmenter les volumes à destination de la Chine, dans le cadre du projet White Blossom.

 

Un avion l’attendait au bout du tarmac, avion de transport plein raz la gueule de marines et de colis Taco Bell qu’on envoyait dans le sud faire du nettoyage de champs de pavots en attendant d’enfin repartir au pays. Obama avait donné le feu vert, ils étaient tous heureux de foutre le camp d’ici. L’avion le déposa à Kaboul, de là il prit un autre avion de transport, direction l’Irak. Cette fois il était seul avec son aide de camp, avec qui il régla quelques détails avant de se prendre une heure pour dormir. Dans son paquetage il avait des flacons de vitamine A, B, D, B1, et E. Une boîte de décontractant musculaire, quatre plaquettes d’amphétamines militaires, du Flyfox 50, un médicament conçu pour diminuer les effets du décalage horaire, en trompant chimiquement l’horloge interne. La combinaison du tout était disait-il, en plus d’une alimentation saine et des exercices physiques, son secret de longévité. Ils atterrirent à l’aube, alors que le soleil n’était pas encore levé et qu’une épaisse ombre bleutée semblait recouvrir le monde.  Hunting Time, comme l’appelait un de ses instructeurs à Fort Bennings, qui, avec le crépuscule, constituait les meilleurs heures pour attaquer « …de Alexandre le Grand à Westmorland. ». Pour des raisons évidentes de visibilité d’une part mais pour des raisons biologiques également. Un intervalle de période pendant laquelle ceux qui dormaient étaient dans une phase où ils rêvaient intensément et ceux qui étaient éveillés subissaient une légère chute hormonale, qui généralement entrainait une baisse de l’humeur. Conséquemment à quoi c’était également une des heures idéales pour les interrogatoires.

 

Ils furent accueillis par deux Hummers noirs blindés où les attendaient des irakiens et des américains, tous en tenue civile, à l’exception des armes et des gilets pare-balles. Très peu de paroles échangées, efficacité militaire, ils repartirent en direction d’une des prisons secrètes autour de Bagdad. Installées sous Saddam, réaménagées par l’administration impériale, tenues désormais par une combinaison de militaires irakiens et de contractants occidentaux. Le contingent de la Coalition était peut-être au trois quarts reparti, le second plus important contingent de cette coalition avait énormément à faire sur place. Des contrats à honorer, des sites et des gens à protéger, des clients chiites, des clients sunnites, des clients anglais, américains, australiens, des contrats gouvernementaux…

 

Le responsable de la prison était un ami. Ils s’étaient connus ici même pendant ce qu’on avait appelé pour les journaux la reconstruction. C’était même lui qui lui avait trouvé ce poste, avant il était dans une unité antiterroriste de la police irakienne, surnommé la Wolf Brigade, qui avait lui-même encadrée en suivant le modèle mis en route au San Salvador. Son ami n’était pas content, des agents de la Compagnie avaient déposé un prisonnier dont il ne voulait pas, un sac à emmerdes à ce qu’il disait. Il n’était pas venu pour ça, mais s’il pouvait rendre service…

 

 

 

Les deux fonctionnaires de la CIA étaient du genre de ce que leurs collègues des autres agences impériales appelaient des Cowboy. Tous ceux qui travaillaient à la CIA n’avaient pas systématiquement droit à ce titre, et même si l’appellation tenait de l’expression commune, dans ce cas elle relevait également de tout un tas de stéréotypes et détails vestimentaires qui les rendaient reconnaissables des kilomètres à la ronde, ce qui est ennuyeux pour un agent des renseignements. Holster bien en vue, lunettes noires, jean et teeshirt décontracté, coupe militaire, un pistolet-mitrailleur en toute circonstance, même quand ils allaient boire un coup. Bref ils ressemblaient aux contractants qui les accompagnaient. Le genre d’homme que le lieutenant-colonel fréquentait depuis des années et qu’il avait appris à respecter. Comme cela faisait des années qu’ils croisaient également des fonctionnaires de la CIA se prenant pour des Cowboys, sous prétexte qu’ils étaient envoyés en mission à l’étranger vers des destinations exotiques. Des rats de bureau avec la panoplie au complet, tellement neuve qu’on se prenait à chercher s’il avait oublié d’enlever des étiquettes. Et l’officier ne plaisantait pas avec les mythomanes et les fabulateurs.

 

Il leur fit enlever la totalité de la panoplie par trois gardes irakiens qu’il avait lui-même formé, histoire d’ajouter à l’humiliation. On leur fila à chacun un treillis réglementaire, après quoi seulement il concéda à écouter leur histoire. Les deux hommes savaient bien entendu à qui ils avaient à faire, ils étaient même informés de sa venue avant qu’il arrive, et on leur avait du reste demandé de l’éviter. Mais même humiliés ils restaient des fonctionnaires assermentés du renseignement et expliquèrent au colonel que la raison de leur présence et l’identité de leur prisonnier était confidentielle. Il ne voulut rien savoir, comme son ami le directeur de la prison, il connaissait les procédures en ce qui concernait les déplacements de prisonniers. Comme pour les opérations de bombardement, il y avait un code, et le code de ce prisonnier-là disait Guantanamo et « sensible ». Or si « sensible » peut recouvrir tout un tas de choses, elles signifiaient toutes que sa présence ici pouvait attirer l’attention sur ce lieu. Par exemple comme un chef d’Al Qaïda que ses copains voudraient récupérer. Chose auquel personne ne tenait. De plus, en général les gars qui finissaient à Guantanamo, étaient parfois passés par ici, mais ils ne revenaient pas.

 

 

 

L’argument d’Al Qaïda était un argument rentré dans le vocabulaire du renseignement impérial. Presque devenu un synonyme, une expression courante signifiant priorité nationale. Le colonel s’en servait à toute occasion, il se fichait totalement d’Al Qaïda ou qui pouvait être ce type, il fallait seulement qu’on lui trouve un nouveau logement et qu’il puisse retourner à ses affaires.

 

 

 

Le type s’appelait Fabrice Fèvre, ingénieur en eaux et forêt, il était parti en Guinée dans le cadre d’une mission humanitaire, mais surtout pour oublier une histoire d’amour qui avait duré trois ans. Trois ans passionnés, jusqu’à ce qu’elle rencontre son meilleur ami. Une double trahison qui l’avait laissé six mois sur le carreau, avant que son frère ne parvienne à lui secouer les puces et le convaincre de « faire quelque chose de sa vie au lieu de pleurnicher sur une conne ». Une nuit, il avait été kidnappé par un commando de quatre hommes, conduit dans un lieu discret et interrogé. Il se trouvait qu’il ressemblait vaguement au portrait faxé et baveux qu’avait reçu l’antenne de la CIA locale. Un portrait correspondant à celui d’un terroriste supposé. Il se trouvait également qu’il avait des origines espagnoles et un physique typé qui en France lui avait déjà valu d’innombrables contrôles d’identité. Non seulement tout le monde le croyait toujours arabe, mais en plus, il portait la barbe. La barbe et les cheveux longs, ne parlait pas un traître mot d’arabe, mais ça pour les militaires c’était visiblement un détail. Après avoir été tabassé, noyé, terrorisé, ils lui avaient fait avouer sa participation au 11 septembre, assez pour être expédié à Cuba. Pendant quatre ans ses parents avaient engagé plusieurs détectives, fait des pieds et des mains au quai d’Orsay pour qu’on le retrouve. De forts soupçons s’étaient orientés vers l’administration impériale depuis la libération de quelques autres innocents qui avaient confirmé la présence de plusieurs français. Pour une raison ou une autre, l’administration avait toujours nié la présence d’un certain Fèvre. Sans doute pour ne pas admettre l’avoir enlevé sur un territoire souverain, mais de récents accords bilatéraux avait autorisé les autorités françaises à venir vérifier sur place. Les administrations du monde entier ayant ceci de commun qu’elles détestaient autant être prises en défaut que de devoir reconnaître leurs erreurs, on avait préféré le déplacer en urgence, en attendant de savoir quoi faire de lui. Car apparemment, l’on n’était toujours pas certain, après quatre ans d’enfer, qu’il n’était pas effectivement ce terroriste supposé. Exaspéré, le lieutenant-colonel entra dans la cellule, dégaina son pistolet et lui flanqua une balle dans le crâne.

 

 

 

Après quoi il descendit un étage en dessous, et entra dans une autre cellule où se tenait trois hommes. L’un d’eux avait les pieds et les mains attachés, suspendu par un crochet la tête en bas, nu comme un vers. Son corps était violement marqué de traces de coups, barré d’hématomes où par endroit la peau avait cédée. Les deux autres se tenaient en bras de chemise, l’un des deux tenait dans la main un long morceau de câble gainé. Le colonel retira sa veste de treillis, les choses sérieuses allaient pouvoir commencer.

 

 

 

Deux jours plus tard il était à Londres, en compagnie d’une délégation saoudienne. Quelques angles à arrondir, quelques informations à transmettre, il avait été assigné comme chef de la sécurité. Il n’aimait pas beaucoup ce genre de boulot qu’il avait déjà fait maintes fois, parce que concrètement ça consistait pour l’essentiel à ne rien faire et à attendre. Même quand ce n’était pas seulement qu’un titre, comme ici, la protection rapprochée n’avait rien d’une tâche palpitante pour un homme d’action tel que lui. Il connaissait la plupart des membres de la délégation. Tous frères, oncles, cousins, leurs épouses et leurs enfants. Il avait appris à en apprécier certains, se défaire des clichés qu’on avait sur eux, et même à admirer. Pas tous, certains n’étaient que grossiers personnages tout juste assez malins pour être nés dans la bonne famille. Mais la princesse et son fils, par exemple l’impressionnaient beaucoup. Elle pour sa beauté d’une part, mais aussi cette volonté qu’elle avait de compter, et que son fils compte également. Son mari avait cinq épouses et quelques poignées de maîtresses, mais elle tenait le première place. Fine tacticienne, elle imposait ses vues. Et lui, le môme, il était vraiment exceptionnel. Il comprenait si vite, il s’intéressait à tant de choses ! Il adorait leurs conversations. Un garçon de 13 ans, capable de discuter des mérites comparés de Clausewitz, Sun Tsu et Galula ! Qui s’intéressait aux grandes batailles ! Ça le changeait des imbéciles de la Compagnie, des hommes de troupe, des officiers en général qui n’avaient pas l’ombre d’une culture militaire sortie de ce qu’il y avait dans leur manuel.

 

Ils attendaient dans le hall du Savoy, assis dans de gros fauteuils en cuir. Quatre saoudiens à lunettes noires autour d’eux, tous formés par l’Empire, certains par lui. Le gamin occupé avec sa tablette Apple, sa mère à discuter avec une des tantes, et lui qui terminait un coup de fil avec son supérieur direct. Il partait à la fin de la semaine régler un problème, un autre, au Yemen. Mission de combat, bonne nouvelle, un peu d’action.

 

 

 

L’action, le combat, la guerre, il ne vivait sans doute que pour ça. Il avait épousé l’armée très jeune, fils et petit-fils de militaire, il était tombé amoureux de la guerre dès sa première fois au Liban. Il ne se faisait aucune espèce d’illusion sur son travail, sa raison, sa motivation réelle. Le monde libre et toutes ces conneries là. Ça faisait trop longtemps qu’il était dans l’armée pour ça, et qu’il se battait d’un coin à un autre de la planète. Le Big Business dictait tout. Et de son point de vue ce n’était pas plus mal. Grâce à l’invasion de l’Irak, et de l’Afghanistan, l’Empire avait accès à de nouvelles ressources énergétiques. Avec l’invasion du Panama il s’était assuré un libre passage sur le canal. En Bosnie, au Kosovo, au Yémen, au Koweït, même au San Salvador, au Mexique ou en Colombie, partout où il était allé, partout quelque soit la raison officielle de sa présence, le Big Business suivait quand il ne donnait pas directement les ordres. Et partout, en réalité, il avait défendu plus que des affaires de gros sous, plus que de nouvelles ressources d’énergie, il avait défendu un style de vie. Le style de vie impérial, le style de vie que le monde entier enviait, et voulait imiter. Et ils avaient tous beau les maudire, tous accuser l’Empire de vouloir dominer le monde, tous penser et prétendre ce qu’il voulait, ils voulaient tous ressembler à l’Empire.

 

–       Vous avez vu colonel, vous êtes célèbre.

 

Le colonel sursauta en sortant de ses rêveries. Célèbre, un mot qu’il détestait en ce qui le concernait. Il se tourna vers le jeune garçon à côté de lui qui lui souriait, sa tablette sur les genoux, branché sur Youtube. Il jeta un œil vague au titre de la vidéo « CIA killing my boyfriend » et répondit avec un sourire qu’il n’était pas de la CIA de toute manière. Mais voulait bien la voir.

 

Ça commençait par un texte assez long et larmoyant en anglais et en arabe. Puis on assistait aux derniers instants de ce qui semblait être un jeune homme, afghan à ce que le texte disait, déguisé et maquillé en femme, en train de danser. Puis il y avait un violent éclair, et le noir. Bon, soit, pas de bol, quelqu’un avait balancé une bombe sur le seul paysan pachtoune à avoir une caméra branchée à ce moment-là. Et un pédé de surcroit. A la limite c’était marrant.

 

–       Pauvre gars, dit-il alors que la vidéo se terminait.

 

Et bien entendu il le pensait. Il avait vu beaucoup de gens mourir, et parmi eux nombreux de sa main, parfois assez près pour sentir leur haleine. S’il n’avait jamais exprimé de doute à ce sujet, il n’y avait pas non plus ressenti le moindre plaisir. La guerre était belle, mais la mort était laide et triste. La mort était une défaite, un échec, même pour celui qui la donnait. Pour autant elle était nécessaire comme tous les échecs de l’existence. Parfois même elle était salutaire. Il n’y avait rien qui l’écœurait plus que cette soi-disant idée de guerre propre, chirurgicale, hygiénique. La guerre c’était sale, et plus on la faisait salement, plus on avait la chance de la gagner. Tous ces imbéciles qui pensaient le contraire, ces libéraux, n’y connaissaient rien, pour avoir la paix il fallait donner la mort. Et quand il pensait à la sienne propre, inéluctable, il espérait simplement qu’il la recevrait les armes à la main, debout, dignement, comme le guerrier qu’il était.