La Vida Loca 2.

Le français était un ancien gendarme, il parlait un espagnol aussi approximatif que son anglais, mais c’était pour ça qu’ils l’avaient choisi, son espagnol. Les trois autres ne parlaient qu’anglais, avec l’accent terroir et l’acholi.  On leur avait confié un GPS et l’ordre de localiser les puces précisément. Les quatre hommes n’avaient aucune connaissance en matière de renseignement, pas la moindre information sur la situation locale, sauf ce qu’on pouvait lire dans les journaux. Tout ce qu’on leur avait donné comme indication c’était d’être prudents et discrets, on ne leur avait pas non plus autorisé à emporter d’arme avec eux. Leur mission était théoriquement simple, une fois les puces localisées, ils alertaient leurs supérieurs, et repartaient. Rien de plus, et rien donc qui justifiait l’emploi possible d’armes. Bien entendu puisqu’ils n’avaient aucune compétence ni expérience dans le domaine, aussi discrets pouvaient-ils essayer d’être, trois noirs et un blanc bien propres qui trainaient ensemble à Ciudad Juarez, on les avait immédiatement pris pour des flics américains. Un Ojos, un guetteur, qui n’avait rien de mieux à faire, les avait logés au cas où, et avait prévenu ensuite le chef du secteur. Le chef du secteur en avait référé à son propre chef, qui lui-même avait téléphoné sur la côte. Vingt-quatre heures après avoir atterri au Mexique, les quatre contractants étaient déjà repérés, un seul coup de fil et ils étaient morts.

Pour l’ancien caporal Mornier, s’il ne s’agissait tout de même pas de vacances – qui aurait l’idée de passer des vacances dans une ville pareille ? Ça en avait tout de même un peu le goût, comparativement aux deux mois qu’il venait de passer en Irak. Il était payé deux milles dollars la journée, avec deux jours de repos inclus, uniquement pour encadrer ces trois gars, et s’assurer qu’ils savaient se servir d’un GPS. Pour Hope, son subordonné immédiat, avec qui il était également allé en Irak, même comparativement à Bagdad ou Sadr City, ça restait un travail, dangereux et mal payé. Mais il n’en avait pas d’autre, n’en connaissait pas d’autre.

Aussi loin qu’il s’en souvenait, il n’avait jamais connu autre chose que la guerre. D’abord comme une rumeur qui grossissait et se réduisait à mesure des progrès et des défaites des armées. Ensuite comme une composante quotidienne de sa vie, quand vers l’âge de 11 ans la NRA, la National Resistance Army, l’armée devenue nationale du président Museveni, l’avait enrôlé de force, lui et tous les hommes du village. Ceux qui avaient tenté de fuir ou de résister avaient été tués. Les vieillards, estimés inutiles, également, les filles et les femmes avaient toutes été violées sans aucune exception d’âge ou de condition. On en avait laissé quelques unes s’enfuir pour qu’elles passent le message aux autres villages alentours, on avait embarqué de force quelques jeunes filles, on avait massacré tous les autres. Tout ça parce qu’un jour un illuminé du nom de Kony s’était pris l’idée d’instaurer un genre de charia chrétienne en Ouganda. A la tête de la Lord’s Resistance Army, il comptait virer Museveni et instaurer un état régi par les Dix Commandements, la Loi de Dieu selon lui. La guerre avait commencé en 1988, s’était officiellement arrêtée en 2006, mais en réalité les forces de la LRA avaient continué à se battre de l’autre côté de la frontière, en RDC. En 2007, Hope avait été officiellement libéré de ses obligations militaires, lui ainsi que 20.000 autres enfants-soldats. Il s’était retrouvé à Kwate, un quartier pourri de Kampala, à mendier et voler pour survivre. Tout le monde savait qu’il avait été un enfant-soldat, personne ne l’aurait jamais engagé pour faire un boulot normal, assimilé qu’il était, comme tous les autres, à un petit voyou violent et sans éducation. Quand ils tombaient sur eux, les flics s’en donnaient à cœur joie, et tous les jours on déplorait des vols et actes de violences dont les responsables étaient toujours ces gosses perdus. Hope savait bien qu’il y avait sûrement du vrai là-dedans, que la guerre en avait rendu fou plus d’un, mais c’était une excuse pratique pour taire les exactions dont se rendait elle-même responsable la police. Une façon aussi de nier tous ces gamins que l’armée nationale avait enrôlés de force, en dépit des accords internationaux. Museveni était soutenu par les Nations Unis, la NRA avait jeté dehors la LRA, autrement dit les Nations Unis avaient violé leur propre loi en reconnaissant la victoire d’une armée illégale, une armée qui avait entre autre valu à d’autres, comme Charles Taylor, d’être jugé à la Haye. Hope était le seul des trois qui savait lire l’anglais, il avait lu des choses là-dessus et compris que l’histoire est écrite par les vainqueurs. Un jour, il était tombé sur une annonce de DSS dans le journal. Une organisation spécialisée dans la sécurité et qui cherchait des gens ayant une expérience militaire. Ça ou survivre dans les rues de Kampala, 400 dollars par mois, nourris, logés, c’était même mieux que les 10 dollars par semaine qu’il touchait quand il était dans la NRA. Mais maintenant qu’il était au Mexique, à pas plus de huit cent mètres de la frontière des Etats-Unis, il se prêtait à rêver de foutre le camp de toutes les guerres à venir ou présentes, s’installer en Amérique et profiter de tous ses avantages.

Ils étaient installés dans un motel au nord-est de la ville.  Une chambre d’hôtel standard, comme on en trouvait sur tout le continent, avec un lit double, meubles en contreplaqué, l’eau courante, une douche et une baignoire, de l’électricité en permanence, une télévision câblée. Ce qui en soit constituait pour un gamin de Kampala, né dans la brousse et qui avait grandi avec les atrocités de la guerre, un genre de miracle permanent. En Irak déjà il avait pu voir l’Amérique et son formidable pouvoir. Les installations gigantesques, les supermarchés interminables, les piscines d’eau potable au milieu du désert, les convois de nourriture acheminés sous protection militaire dans les coins perdus. En tant que sous-traitant de Blackwater, il n’avait pas eu accès à toutes ces facilités, à l’exception des PX où l’on pouvait absolument tout acheter, même des maisons clef en main et à crédit pour le retour au pays. Mais il avait pu les voir, et en rêver. A la télé américaine et mexicaine c’était un défilé quasi constant de publicités sur toutes les chaines, locales, nationales, internationales. Avec des gens beaux, souriants, heureux, de présenter ou consommer des quantités invraisemblables de produit. Hope avait compté jusqu’à 53 marques de céréales différentes rien qu’en passant deux heures devant la télé. Pour tous les goûts, au miel, soufflé, au chocolat, au caramel, avec des morceaux de guimauve ou bien encore garanties sans sucre, spécial régime. Il avait trouvé ça extraordinaire. Dans ce pays, tout ce qu’on voulait, rêvait, et même ce à quoi on ne pensait même pas, devenait réalité. Comme un conte de fée, avec de la nourriture de conte de fée. Et ce n’était qu’à quelques centaines de mètres d’ici. Quelques centaines de mètres qui le séparait du paradis, et cette mission. Retrouver des gens disparus grâce à une puce électronique. Ça aussi il n’y avait que les américains pour pouvoir faire ce genre de chose, pour avoir la volonté de le faire. Sa mère, son père, ses grands-parents, il aurait bien aimé qu’eux aussi aient rencontré la volonté américaine.

Il n’avait jamais cherché leurs cadavres, à quoi bon, il les avait vus mourir, et depuis leurs restes avaient dû finir dans l’estomac d’un prédateur… ou d’un rebelle. Ces choses-là arrivaient souvent là-bas. Son chef d’unité de l’époque ne mangeait-il pas le cœur de ses ennemis ? Pour se rendre invincible disait-il.

Ils avaient éteint l’air conditionné et mis en route le ventilateur. Les ougandais n’aimaient pas l’air conditionné, cette odeur de glace recyclée, et tous les maux de crâne et mauvais rhumes qu’on attrapait. Et puis c’était complètement inutile contre les moustiques. Ils étaient installés ensemble dans une chambre familiale, le français avait une chambre pour lui seul, c’était le chef. Les deux autres étaient assis à côté de lui, une bière à la main, ils commentaient une émission à la télé avec Tom Cruise. Le souffle chaud qui lui parvenait par l’entrebâillement de la fenêtre lui rappelait l’Irak. Un Irak avec un parfum mêlé d’essence et de pâte de maïs chaud. Il avait remarqué aussi que les gens ici avait des têtes différentes que les irakiens, ou les américains, ils étaient en général petits, assez épais, avec beaucoup de pauvres, de mendiants, de paysans montés et perdus à la ville. Il y avait une vibration particulière pourtant ici, une vibration qui lui rappelait encore plus l’Irak que la chaleur. Quelque chose d’électrique, de lourd, de permanent, cette chose qu’il avait senti dans la brousse aussi, en traversant des villages, abandonnés ou non. La violence qui bourdonne dans l’air.

Hope se demanda s’il existait un pays au monde où il n’y avait pas la guerre. Le téléphone sonna.

 

–       Hope, on se bouge, c’est l’heure.

DSS leur avait loué une voiture sensément discrète pour la surveillance. Ils avaient dû virer les autocollants et les PLV publicitaires avant de pouvoir s’en servir. Hope s’était même arrangé pour lui donner une couleur locale, poussière et flancs cabossés, et tant pis pour la garantie. Ils suivirent les indications du GPS. Le signal semblait venir d’une maison grise, fermée par un mur d’enceinte coiffé de tessons de bouteilles. Comme chez lui à Kampala, comme en Irak, et tous les endroits où les flics étaient plus dangereux que les voleurs. Il en avait même développé une théorie, suite à un voyage en Europe, là où l’état s’absentait, les tessons apparaissaient. Ils notèrent également la présence de deux caméras panoramiques, l’une au dehors, l’autre de l’autre côté de la grille. La rue était déserte. Pas une fenêtre allumée, pas un bruit, à part ceux au loin de la ville, Hope n’aimait pas ça, mais il ne dit rien, il savait que Mornier n’écouterait pas. Il n’écoutait jamais, ou presque, pour lui il était tout juste un boy, et les deux autres des porteurs. Les français, les anglais, ils étaient tous pareils, l’histoire est écrite par les vainqueurs… Il le laissa observer, prendre des notes, se disant qu’on devait sûrement très bien le voir grâce à la panoramique, même de nuit, même à distance, parce que ceux qui s’étaient installés ici étaient probablement bien mieux équipés qu’eux, et plus organisés aussi. Et pour le coup, il fut bien heureux d’être noir. Ils restèrent là une demi-heure, histoire de voir s’il y avait du mouvement autour de cette maison. A Bagdad, à Sadr City, faire ce genre de chose c’était l’exacte bonne manière pour s’attirer tout un tas d’ennuis. Mais comme le danger était visible et permanent, peut-être que ça conditionnait certains réflexes. Hope savait que c’était faux. Il savait d’expérience, et pour son malheur, qu’un guerrier a un mal fou à se débarrasser de son habitude du danger, que la mort et la violence lui manquent, et que la paix est pour lui une forme d’obscénité déplacée. D’ailleurs il sentait cette tension en lui et observait le décor comme une proie cherche les crocs. Mais il ne la sentait certainement pas chez l’ancien gendarme. Et pour cause, en Irak s’il était bien armé comme les autres, il ne s’était jamais contenté d’autre chose que de commander depuis sa chambre, et faire le beau à oreillette quand le client débarquait à l’hôtel. Il n’avait probablement jamais tiré un coup de feu de sa vie en dehors des périodes de manœuvres, et certainement ni jamais tué, ou blessé quelqu’un, même s’il avait été à Bangui, et au Tchad, un gendarme de caserne avec un beau CV.  Hope l’enviait.

–       Hope ! Va nous chercher des pizzas, on a la dalle !

Mornier avait appelé le bureau américain, transmit les informations, l’affaire était dans le sac, il était content de repartir. Trois jours à Juarez, c’était comme trois jours dans une grande ville américaine mais en beaucoup plus pourris. Mornier n’aimait ni l’Amérique, ni ses villes, ni ses citoyens, il travaillait avec eux uniquement parce qu’ils payaient lourd pour des boulots qu’on aurait pu confier à des gamins. En Irak par exemple, quasiment aucune de ses très nombreuses compétences n’avaient été utilisés. Il avait été entrainé à la protection des grandes personnalités, il n’avait eu à faire qu’à des cadres moyens d’entreprises pas moins moyennes. Il était breveté commando, mais rien d’autre que des missions de protection de convois où on pouvait très bien se passer de lui. Il parlait parfaitement anglais et un peu d’arabe, mais on avait insisté pour leur fournir un traducteur, un imbécile qui plus est.

Hope avait obéi, il était allé à la réception, avait demandé où on pouvait trouver des pizzas, mais comme la femme ne comprenait pas son anglais ou l’anglais tout court, il sortit et s’était égaré dans le quartier sans la moindre idée de la direction à prendre. Au bout d’un quart d’heure, harassé par la chaleur il avait arrêté un passant et lui avait demandé :

–       Pizza ?

Le type lui avait fait un vague signe empressé vers le bout de la rue, et finalement il avait trouvé un Pizza Hutt faisant la pute au coin d’une rue, dans son habit tout rutilant de mauvais goût plastique. Il entendait déjà Mornier râler sur la qualité des pizzas américaines, mais il s’en fichait. Ce barnum jaune, noir et rouge, l’attirait. C’était fascinant, la taille, la disproportion, la propreté pharmaceutique, le régal d’images spectaculaires comme si les pizzas vous donnaient des pouvoirs spéciaux et pas quelques kilos de plus. Tout ça au milieu d’une ville desséchée, plombée, vrombissant la violence. C’était le rêve américain, sa promesse d’être un havre perpétuel, perpétuellement répété, partout, sous toutes les formes, du marketing. Mais pour Hope c’était plus, comme un symbole, son premier pas vers la liberté, et la paix. Alors au lieu de revenir avec les pizzas, comme un bon boy, il mangea d’abord sur place, seul, ou plutôt en compagnie d’autres gens seuls, la plupart, comme lui, les yeux rivés sur un écran où un autre. Au mur, ou sur leur table, entre leurs mains, picorant du doigt des données informatiques sur un bloc de verre. Une autre curiosité pour Hope. A Kampala ce genre d’engins c’était pour les riches et dans les films, ici, en occident, ils en avaient tous. Et tous, absolument tous, passaient des heures à le tripoter. Seul ou en groupe, qu’ils soient amis, connaissances ou pas, ils ne parlaient plus, n’écoutaient plus, ne lisaient même pas si ça se trouve, ils digitalisaient. A la télévision il y avait un match de base-ball.

Immédiatement, quand il rentra, il sentit que quelque chose n’allait pas. Il avait à peine approché le motel que ce truc spécial en lui, ce truc qu’on apprenait quand on avait souvent été proie et prédateur, se déclencha. Et il n’aurait su dire quoi sur l’instant. Mais instinctivement il posa les boîtes de pizza et attendit en retrait que quelque chose lui explique. Il savait que parfois il se trompait. Il savait que parfois c’était juste sa vieille peur qui réclamait un peu d’action. C’était pour ça qu’il n’avait jamais cherché à se marier, à avoir une vie de famille, c’était trop de risque.

Finalement il les vit. Deux types, jeunes, l’air de rien, dans une voiture. Quelque chose qui se dégageait d’eux, même l’air de rien, même ni spécialement baraqués, ni particulièrement menaçants. Et pourtant la menace était là. Ils attendaient, ils avaient l’habitude, ils étaient prêts. Hope s’empara lentement de son téléphone et composa le numéro de Mornier. Pas de réponse. Il insista, tomba sur le répondeur et ne laissa pas de message. Bien… il essaya le numéro d’un de ses collègues, toujours pas de réponse. Et soudain ça lui sauta au visage. Et soudain sa vieille peur l’avala tout cru.

Il n’était plus lui-même, Hope, le petit gars de Kampala, ou le caporal Sans Pitié de la NRA, il était une chèvre qui essayait de filer à l’anglaise devant un troupeau de lions. Il tremblait, incapable de se maîtriser, et se mit à reculer, tout en se maudissant parce qu’il savait intiment que cette vieille terreur là attirait systématiquement les prédateurs, comme le nord magnétique, comme une odeur. Il recula, jusqu’à ce que la voiture disparaisse de sa vue, crut apercevoir un des gars tourner la tête puis il courut. De toutes ses forces.

Le capitaine Carmichael s’était trouvé absolument génial quand il avait eu l’idée de l’opération Fantôme, il se trouva également génial quand il imagina une armée de mercenaires pucés, voire pourquoi pas, téléchargeables. Et il se faisait déjà fort de trouver des financiers pour soutenir ce nouveau projet. Mais en attendant, et précisément à cause de ce défaut, les quatre contractants de Blackwater, ou plus exactement de DSS avaient disparu. Pas de nouvelle aucune depuis une semaine. Soit DSS était une entreprise africaine à ce qu’il avait cru comprendre, et tout le monde s’en foutait un peu. Mais il y avait paraît-il un français dans le lot, et ces salopards de français ne se prenaient pas pour la moitié du nombril du monde. Le directeur n’était pourtant pas complètement contrarié. Avant de disparaître, le français avait transmis et faxé des informations précises, il autorisa donc le capitaine à produire un faux document, stipulant que Rita Lopez travaillait pour le gouvernement des Etats-Unis, ce qui théoriquement donnait de facto droit aux mêmes Etats-Unis d’enquêter sur place au sujet de sa disparition. Quarante-sept heures après la disparition des contractants, la fanfare de la DEA débarquait à Juarez. A la cinquantième heure, les unités spéciales de la police mexicaine étaient conviées à la suivre à la villa indiquée. Il n’y eu aucune fusillade. La maison avait été simplement vidée, les caméras retirées, les seuls traces de présence qu’ils découvrirent c’était quelques résidus de cocaïne et une bouteille de vodka cassée, la Vida Loca, comme ils disaient. Ils n’avaient même pas pris la peine de déplacer les cadavres. Une centaine.

Il fallut quelques mois pour les identifier tous. Nombreux étaient dans un tel état, décomposition ou supplice, que même un génie n’aurait pu les remasquer. Mais cela n’avait plus beaucoup d’importance. Pas mal d’argent dépensé à graisser des pattes, un échantillon de femmes à travailler avant de trouver le machin électronique et confirmer l’information. Toutes les bonnes femmes de l’usine de chaussures étaient pucées. Difficile de savoir exactement combien d’autres usines américaine avaient fait la même chose avec leurs filles, .Alors on avait interdit d’embaucher les ouvrières des gringos. Et tué toutes les autres, dont Rita Lopez et sa fille Maria Consuela. Tous les bras pucés furent soigneusement découpés. 300 bras emballés, congelés et expédiés à l’adresse personnelle du capitaine Carmichael.

Le capitaine Carmichael se fit muter en Europe.

Hope ? Eh bien comme son nom l’indique…

La légende aztèque prétend que c’est en voyant un aigle sur un cactus, selon les prédictions du prêtre, que le roi de Culhuacan décida de s’installer sur le lac Texoco. Qu’il fonda sa capitale, auquel il donna le nom de Tenochitlan, et ceci explique accessoirement l’aigle qui flotte sur le drapeau mexicain. Comme disent les guides touristiques, le Mexique est une terre de contraste, Mexico, feu Tenochitlan, se trouvait donc dans une cuvette, à deux mille mètres d’altitude, les pieds à la fois sur une zone marécageuse et sismique, le tout encerclé d’une alliance de gaz noir comme la suie. Mais passé cette frontière nocturne, on découvrait un paysage autrichien fait de collines et de sapins bleus à l’infini, qui disparaissait peu à peu dans la chaleur blanche du sud-ouest. Avant de se transformer à nouveau, touffus et verdoyants, dans la région de Xochimilco, plein de couleurs comme les aimaient tant les guides touristiques, jusqu’au lac de Tsehuilo. Où se trouvait justement, une attraction touristique. Pour amateur de frisson. On l’appelait la Isla de las Munecas, l’Ile aux Poupées. Il y avait là des centaines de poupées accrochées, pendues à des bouts de fils de fer, les yeux vidés, borgnes, clos, fixant le vide. Des têtes de poupées, des bras, des poupées bleuies par la pourriture ou à demi brûlées, noires, fondues. Des poupées tailladées, ficelées par des nœuds compliqués à des ponts plein d’autres poupées décapitées ou démembrées. Des poupées pourries, abandonnées, retrouvées, collectionnées, pleines de terre, en l’état dans un étrange dédale de film d’horreur. L’île était habitée par un ermite qu’on ne voyait presque jamais, et les touristes étaient friands de ses rares apparitions. Un petit homme qui marchait avec les bras bien le long du corps. Un jour, sans qu’on sache trop pourquoi, il avait décidé de quitter sa famille, et s’installer ici. Il y avait fait la connaissance du fantôme d’une petite fille, et pour ne pas qu’elle soit seule et triste, il lui avait ramené ces poupées trouvées. C’était l’histoire qu’il avait raconté aux journalistes venus le déranger dans sa solitude. Par ici on le connaissait sous le nom de Don José, sa famille disait qu’il était un peu fou. Une nuit il s’était réveillé les mains autour du cou de sa femme. En plein cauchemar il avait manqué de la tuer. Alors il était parti. Parti le plus loin possible de la Vida Loca. Il faisait moins de cauchemar quand il était ici, ces poupées c’était comme une thérapie en quelque sorte, une forme d’art peut-être. Et comme tout le monde le croyait fou, personne ne faisait vraiment attention à ses allées venues. Ils voyageaient beaucoup pour un ermite. En première classe évidemment, la Vida Loca c’était aussi ça. Ailleurs, dans une autre vie, un autre monde, loin des horreurs touristiques, on l’appelait El Novio, le Fiancé. Parce que quand il parlait aux filles, juste avant de leur montrer ses outils de travail, il lui disait : « ne t’inquiète pas, je vais te présenter à ma famille. »

Publicités

Contractor, les prolos de la guerre

« La guerre n’est pas instituée par l’homme, pas plus que l’instinct sexuel ; elle est loi de nature, c’est pourquoi nous ne pourrons jamais nous soustraire à son empire. Nous ne saurions la nier, sous peine d’être engloutis par elle. » Ernest Jünger.

« Mercenaries never die they only go to hell to regroup » Anonyme.

La guerre se privatise. Du conflit syrien en passant par des organisations militaires comme Daech ou paramilitaire comme Academi ex Blackwater, à l’invasion de l’Iraq, où le personnel des contractants fut le second contingent derrière la Coalition, le marché des SMP, ou société militaire privée, a littéralement explosé ces trente dernières années. Dégageant en 2006 un chiffre d’affaire global de 100 milliards de dollars et six ans plus tard de 430 milliards de dollars…. Analyse d’un phénomène.

De Bob Denard à Blackwater, de l’aventure à la normalisation.
Les Suisses et les amateurs de Flaubert ne me contrediront pas, l’usage de mercenaires remonte à l’antiquité. En fait, on peut dire que le métier de mercenaire à ceci de commun avec celui de la prostitution qu’il est aussi vieux que l’humanité. La force de l’armée romaine reposait en partie sur sa capacité à intégrer des forces étrangères dans ses rangs, et la Légion Étrangère, concept si unique et si exceptionnel que l’on créa les Marines faute de pouvoir se la payer, repose en soi sur le même modèle militaire que celui de Rome. Ainsi au terme de la Seconde Guerre mondiale, on se mit à parler intensément allemand dans la légion, et les ennemis d’hier, ancien SS et ex FFI, de se retrouver côte à côte dans la cuvette de Den Bien Phu. Avec ce risque corolaire à l’usage d’auxiliaire : la trahison, le retournement de veste. Et quelques-uns de ces mêmes anciens de la Wehrmacht ou de la SS de passer du côté des Vietnamiens moins au nom du communisme que du nationalisme. Mais bien entendu en soit un mercenaire est un fusil à louer, il ne se normalise au contact d’aucune armée en particulier, et se soumet aux ordres que dans la mesure de ses intérêts. Un légionnaire n’est donc pas réellement un mercenaire et jusqu’ici, pour se le figurer, on avait le choix entre le cinéma ou des personnages hauts en couleur comme Bob Denard. L’archétype même de ce qu’on surnomme avec un certain mépris mêlé de fascination « les chiens de guerre ».

Après un passage dans l’armée qui le fera passer de matelot mécanicien à fusiller marin et au grade de quartier-maître, le légendaire mercenaire français va littéralement s’épanouir en Afrique avec tous les conflits post coloniaux qui vont émailler le continent, et hélas continue de l’émailler. Sa vie, son œuvre est typique de ces légendes guerrières, entre coups tordus, séjours en prison, amateurisme, moment de gloire et fin sans reconnaissance, ni fortune. David Smiley, ancien opérationnel du MI6 les ayant employés, disait de lui, de Roger Faulques, autre légende du métier, et des mercenaires belges qu’ils oscillaient entre deux théâtres d’opérations : le Congo et l’Yémen. Le premier pour l’alcool et les femmes, mais où ils n’étaient jamais payés et le second où ils demeuraient sobres et célibataires, mais gagnaient leur vie. Mode de vie et figure emblématique aujourd’hui disparus, et même récusés par l’ensemble de ces professionnels pour qui un Denard fait figure d’irresponsable et de déplorable amateur. D’ailleurs, le terme même de mercenaires est rejeté au profit du normatif « contractant » moins imagé, avec le commerce ce que l’on gagne en confusion, on le perd en poésie. Car il s’agit non seulement aujourd’hui d’un très gros business donc, mais également d’un business qui se spécialise.

De l’encadrement et de l’entraînement des forces de sécurité, en passant par la sécurisation de site sensible, la protection du transport maritime ou le sauvetage, parfois, de région ou de pays tout entier, non seulement les rôles qu’ils endossent sont multiples, mais leurs rangs se professionnalisent sans faire appel aux seuls anciens des unités d’élite. Avec des grilles salariales pour le moins contrastées. Car même dans ce monde, il existe un sous-prolétariat, qui bien que n’étant pas nécessairement sous-qualifié, comme les Gurkhas (commandos népalais de l’armée britannique, légendaires pour leur férocité au combat), reste limité par les bornes d’un néo-colonialisme d’usage courant dans la hiérarchie militaire comme dans la logique libéral. Ainsi si tel soldat de fortune touchait péniblement 300 dollars par mois en ex-Yougoslavie, le contractant d’aujourd’hui en touche en moyenne trois mille par semaines, du moins si on est blanc et chanceux. L’ougandais ou le népalais chargé de l’encadrement du personnel local ou de la sécurisation sous menace caractérisée, c’est toujours entre 1000 et 500 euros par mois. Pour autant, professionnalisation ou pas, la vie souvent courte de ces hommes, et plus rarement de ces femmes, est très loin de la sinécure. Disons-le, pour nombre des états et des entreprises qui les emploient, ils ne sont pour l’essentiel que de la viande à canon, du sacrifiable. Si les chiffres officiels parlent de 3487 tués côté Coalition en Afghanistan, ils doubleraient en ce qui concerne le personnel militaire privé. Et j’écris ça au conditionnel, car en fait on n’en sait rien avec certitude. Un soldat qui rentre dans une boite au pays, c’est drapeau, flonflon et super décoration pour l’arbre de Noël posthume. Un employé, tout le monde s’en fout. À nouveau, comme partout, la loi libérale a raison sur les hommes.

Privatisation de la guerre et Res Publica
Cette évolution du marché de la guerre privée a notamment été marquée par la fin de l’ère soviétique et du régime d’Apartheid. Le désengagement auprès des pays satellites et les coupes sombres dans les budgets militaires, a non seulement mis au chômage pas mal d’anciens soldats, mais surtout a crée un appel d’air tel que durant les années 1990 l’Afrique dans son ensemble va être en quelque sorte la proie des flammes. Et dans cette logique un trafiquant d’arme notoire comme Viktor Bout, aujourd’hui en prison, d’y faire fortune, notamment avec la guerre civile en Sierra Léone. Qui plus est, rapidement, et notamment sous l’influence d’une croissance à deux chiffres, les salaires du privé vont devenir bien plus attrayants que les pauvres soldes proposées au personnel des armées régulières. Mais c’est Ben Laden qui va réellement donner son impulsion au marché. D’une par en créant lui-même une sorte d’armée privée du terrorisme international, où le djihadiste passera des montagnes afghanes à celle de l’Algérie du FIS, de la Bosnie ou de la Tchétchénie. Mais surtout avec la formidable impulsion offerte par le 11 septembre. Et son corolaire idéologique de la Guerre contre le Terrorisme qui a permis notablement aux néo conservateurs d’imposer une militarisation globale. Ainsi si la présence des contractants en 91 en Iraq était d’un pour cent soldats, lors de la seconde invasion il passera à un pour dix…

En France, où le mercenariat est punissable depuis 2003, notamment à cause de l’aventure comorienne de Denard, avec une croissance moyenne de 4,5 % par an depuis 2000 le marché de la sécurité (au sens général) se porte comme un charme. Et ce, alors que les statuts juridiques des SMP françaises sont dans le flou depuis la loi de 83 et que leur développement n’est en rien comparable à celui des sociétés anglo-saxonnes. Car n’oublions pas que notre état régalien est allergique à l’idée que l’usage de la force échappe à son seul contrôle. Les SMP française comme GEOS auront quand même dégagé un chiffre d’affaires de 73 millions d’euros en 2010. Tout en étant soutenu dans leurs efforts par le Secrétariat Général pour la Défense National et la Sécurité. En 2004, le gouvernement français a bien offert un contrat au privé pour de l’encadrement et de la formation, mais rien de comparable à ce qui se fait chez les Anglais ou les américains. Car nos contractants locaux sont face à deux problèmes majeurs : la frilosité de l’état à externaliser sa défense donc, et l’avancée économique énorme des SMP anglo-saxonne qui en sont déjà à la capitalisation en bourse. De fait ni les moyens, ni les missions, ni les services proposés ne peuvent rentrer librement en concurrence avec les acteurs majeurs de cette industrie que sont les Etats-Unis, Israël, l’Afrique du Sud ou le Royaume-Uni. Les SMP à la française notamment plus modeste, ne proposeront pas d’activité de soutien (transport, génie civil, maintenance) seront essentiellement exclue du domaine opérationnel et se concentreront sur la protection des biens et des personnes, la formation et l’encadrement de personnel et l’intelligence économique. En se reposant essentiellement sur trois pôles de compétences. La « GIGN connection » avec par exemple certain membre du commando qui avait libéré le vol d’Air France en 94, aujourd’hui reversés dans l’intelligence économique. L’industrie de la sécurité dans laquelle se sont reconvertis pas mal de démobilisés des années 90, et la filière ou plutôt la mouvance néofasciste. N’oublions pas, que sous le coup de peinture de Philippot (Marine c’est seulement la vitrine, la tête c’est lui) c’est aussi ça le Front National avec notamment son service d’ordre le DPS (Département Protection Sécurité) qui non contant d’avoir été la cible d’une enquête parlementaire sur sa qualité éventuelle de milice privée, entretient de nombreux liens avec de petites boite sécurité en Afrique et quelques anciens militaires aujourd’hui reconverti dans les SMP, comme le rapporte Philippe Chapleau dans la revue Culture et Conflit. La même filière néofasciste qui combat aujourd’hui au côté des Russes en Ukraine.

Conséquence de cet ostracisme jacobin, la France doit maintenir un contingent d’environs 5 000 hommes sur le continent africain pour environs un demi-milliard d’euros. Et si l’opération Serval a été un succès, l’intervention en Centre Afrique sera une catastrophe dont nos médias se sont bien gardé de poser un regard autrement que pour mettre en lumière le comportement de certain militaire (notamment pour viol). Mais il est vrai que de parler des scènes de cannibalisme auxquelles ont assisté nos soldats impuissants et sans moyen c’est beaucoup trop connoté auprès des bonnes consciences. Comme on évitera avec soin d’entamer le sujet sur l’état lamentable du matériel. Au point où la France va désormais s’équiper en arme légère auprès de nos voisins allemands, le Famas étant appelé à être remplacé par le HK416. Ou en Afghanistan où nos troupes devaient parfois annuler des opérations de reconnaissance parce que notre drone national ne prend pas son envol en cas…. de vent contraire. Un état des lieux en forme de rigolade que me faisait déjà une relation lors de la première guerre du Golf. Tandis que l’armée américaine dépensait des centaines de millions d’euros pour s’assurer que les glaces et les pizzas des GI arrivent à bonne température au milieu du désert, l’armée française, victime des ambitions électorales des petits pantalons qui nous gouvernent, se débrouillait avec quelques rations et le bricolage maison. Or je ne sais pas si vous avez déjà démonté et nettoyé un Famas en pleine nuit avec le matériel pourri fourni par l‘armée, mais comme jeu de piste il y a plus fun, d’autant si au même moment, on vous tire dessus.

Irish Road
Du Golf de Guinée en passant par celui d’Aden. De la Nouvelle-Orléans après l’ouragan Katherina à la Mer de Chine ou aux sites d’exploitation d’Areva en Afrique, les contractants sont partout. A bord des super tankers contre les pirates somaliens ou nigérians, sur les sites cogéré par le Pentagone, ou occupés à surveiller la frontière entre le Mexique et les USA. Au reste, les compagnies civiles ont bien compris l’intérêt et le bénéfice à tirer de ces armées privées. On pourrait ici citer KBR (génie civil) Cubic ou Kroll (formation) ou ITT (communication) qui ont toutes pris des parts sur ce marché. Mais on peut également citer les fusions entre SMP comme Dyn Corp (une des plus anciennes SMP américaine encore en activité) par CSC ou Armorgroup, émanation de ArmorHolding après le rachat de DSL, SMP anglaise. Pour des résultats qui semblent bien contrastés. Si les spécialistes de l’ex Blackwater ont notamment été montrés du doigt à plusieurs reprises en Iraq et en Afghanistan avec leurs méthodes de cowboy surarmés. Si Executive Outcome a également été violemment condamné pour son intervention en 95 au Sierra Léone, la réalité du terrain est moins tranchée. La cause de l’incident qui a valu la mort à une équipe de Blackwater à Falloudja ? La direction de Blackwater elle-même. Qui n’hésita pas à envoyer ces hommes en plein fief insurgé sans GPS ni carte d’état-major. Résultat, ils se sont perdus et sont tombés sur un nid de frelons. Les Sud-africains d’Executive Outcom perçus à l’époque comme de sales racistes voulant en découdre avec les pauvres noirs du Sierra Léone, ont non seulement été appelé par le gouvernement local, mais on mit purement et simplement fin à cette guerre. Ils y ont mit fin, et permit le processus de paix, je précise, avec un total de 150 hommes… Contre 15 000… . Oui, la réalité de ces hommes que l’on se figure toujours comme des assassins surarmés, sans foi ni loi, tout juste bons à prendre l’argent et à tuer est bien différentes de nos projections et fantasmes. Projection contre l’affreux impérialisme, d’où qu’il soit, et fantasme de super tueur tip top, mais sans pitié. Car si les GI surnommaient les mercenaires de Blackwater et autre Dyn Corp, Caviar Company, dans les faits, le caviar est un peu rance, qu’on en juge. Des équipes envoyées au feu sans matériel adéquat et devant se payer eux même leurs armes et moyens de protection. Compter 150.000 euros pour un 4×4 blindé, les contractants préféreront s’équiper en blindage de fortune, plaques d’acier soudées à l’arrière, rouler à toute blinde et faire feu sur tous ceux qui ont le malheur de leur couper la route. Avec bien entendu une chance sur deux qu’il s’agisse de malheureux innocents au lieu d’un kamikaze. Si assurer la sécurité d’un parking en zone à risque peut s’arranger avec un AK47 (400 dollars neuf en Iraq) et une caisse de munitions sorties d’un stock russe (ajouter deux cent dollars) les choses se corsent dès lors qu’il s’agit de protéger un convoi. Gilet pare-balles, plus un jeu de chargeurs en extra qui obligera à porter également un gilet de combat, plus un pistolet d’appoint avec un holster adapté, une arme secondaire, un téléphone cellulaire, un GPS pour éviter de se perdre et des lunettes de vision nocturne si vous voyagez de nuit et un Camel Pack si c’est de jour. Rapidement le contractant à tôt-fait de se transformer en robocop en y craquant une partie de sa paye. Mais à raison de 25 morts par jour certain mois en Iraq, il y a des nécessités sur lesquelles personne ne peut faire l’impasse. Du moins théoriquement. Car logique de rentabilité oblige, si les anciens membres des unités d’élites sont naturellement recherchés, pour certaines tâches, on se rabattra sur, par exemple, les ex enfants-soldats d’Afrique et d’ailleurs pour le gros, le tout-venant. Avec salaire minable à la clef, moyen de transport non protégé, arme de seconde main, et assurance qui refusera de couvrir telle opération qui aurait permis d’ôter une balle ayant rendu tétraplégique sa victime. Et bien entendu, tout ça dans cette belle logique de restriction de coût qui voudra qu’on licencie untel à mille dollars par mois parce que tel autre sans grade acceptera de n’être payé que cinq cent. Une démarche qui bien sûr ne s’arrêtera pas là puisqu’avec une petite formation, payante, on enverra sans remords un simple agent de sécurité s’occuper de protéger un convoi sensible ou un chauffeur routier non formé mais armé à conduire un même convoi. Comme dit un de ces messieurs dans l’excellent documentaire The Shadow Company, en Iraq, si vous aviez une arme sous la main, il y avait de l’argent à se faire pour n’importe qui. La saine et libre concurrence jusqu’à l’abattoir, une certaine idée du fair-play.

« Vive la mort, vive la guerre, vive le sacré mercenaire »
C’est avec ces mots que Jean-François Stévenin trinque dans le sympathique Chiens de Guerre, et qui à mon avis traduit assez bien une certaine mentalité pour partie de ces hommes. Prêts à risquer leur vie, leur intégrité physique contre l’assurance d’une existence de danger et d’un bon salaire. Mais au fond, je crois que ce n’est qu’une idée romantique, peut-être bien réelle au temps des « affreux » et autre gueules cassées des guerres post coloniales, mais aujourd’hui disparue sous l’effet de la privatisation. Car pour la plus part qui sont-ils ? Des retraités sans autres compétences que militaire, des fins de carrière pour qui c’est un moyen de s’assurer des revenus substantiels, des enrôlés de force déclassés et sans moyens, victimes eux même de la guerre, des hommes mal payés dans des armées qui se dépouillent peu à peu au profit de la voracité marchande. Ou, car on n’y échappe pas, bidule gavé de film de Rambo et qui croit que le port d’un arsenal lui autorise de se prendre pour un surhomme. Car certes, le domaine se professionnalise, mais on l’a vu, ce n’est pas d’avoir une conscience ou des scrupules qui caractérisent immédiatement le libéralisme. Débarrassé de la nécessité de paraitre face à un communisme progressiste et dogmatique, à la fois tyran et socialement innovant, le capitalisme moderne poussent désormais les états à se détricoter de tout ce qui faisait leur spécificité, mais également de tout ce qui protégeait les citoyens de la sauvagerie des marchands. Retraite, Droit du travail, santé, éducation, et aujourd’hui l’un des derniers remparts de l’état constitué, la défense. Tâche notamment simplifiée par des animaux politiques sans envergures, ambitieux comme des termites. Et, dans le cas qui nous occupe, selon un cercle vicieux qui veut que plus on réduira les effectifs, plus la nécessité d’employer des auxiliaires se fera ressentir.

L’idée du gouvernement Sarkozy de vouloir recentrer la compétence de nos forces sur les unités du COS (Commandement des Opérations Spéciales, équivalent du Joint Operation Special Command américain) à savoir sur des régiments comme le 13ème RDP ou le 1er REI était bonne et logique. Pour une fois qu’il en a eu une… Non seulement nos unités d’élites sont largement réputées à travers le monde quand elles ne sont pas simplement uniques dans leur fonction –comme le 13ème Régiment Dragon Parachutiste précisément – mais considérant la volatilité de notre sécurité tant extérieure qu’intérieur, disposer de spécialistes au lieu de généralistes est plus une nécessité qu’une option. Reste que l’état français a beau se cacher derrière sa posture jacobine quand ça l’arrange, à vouloir tout enrégimenté, réglementé, punir, taxer au nom de la sacro-sainte et indivisible petite cagnotte, il va bien falloir à un moment lâcher la bride. Ne serait-ce que pour ne pas se retrouver à devoir protéger nos rues et/ou nos intérêts dans le monde avec une cohorte estampillé d’une compagnie privée américaine ou russe. Qu’à ce compte-là des rachats entre méga holdings et des accords commerciaux transcontinentaux, on pourrait bien un jour se retrouver avec le 108ème Bataillon Parachutiste de chez CocaPepsi, il serait tant de choisir. Soit d’inventer un autre modèle économique, et vu les flèches qui nous gouvernent c’est pas gagné, soit d’arrêter de se réclamer d’une époque révolue et jouer le jeu pour de vrai de ce capital qui charme uniformément nos médiocres.

Quant à moi, je salue ces messieurs (et dames) d’où qu’ils viennent. Risquer sa vie pour une société marchande qui ne les considère même pas, ou les causes des autres, même si c’est parce qu’on est un inadapté, je trouverais ça toujours plus noble que rester sur son cul à commenter l’actualité en expliquant au monde tout ce qu’il fait de travers, ou à compter ses primes de fin d’années tout en envoyant des gens se faire tuer.

Pour en savoir plus :

SMP Thank you Mister Bin Ladin 3.

A ce stade de la journée tu te dis que t’as épuisé tout le stock de farces, insister ça ferait trop. T’avais neuf vies, t’es passé à trois, faut pas abuser de la rigolade. Pas de bombes jusqu’à Samarra, pas de pistoléros halal pour nous souhaiter la bienvenue en ville, comme du velours. Alors tu commences à reprendre confiance et t’as tort. T’arrives devant une grosse bicoque grise avec une enceinte en béton et barbelés, des mecs nous ouvrent la grille. Barbes, lunettes de soleil à la nuit tombée, teeshirt et jean, PM à l’épaule, tronche de robot… super nous voilà dans un des quartiers généraux de nos potes de la CIA.

–       Pute vierge ! s’exclame Gaston en voyant le matos dans la cour.

Antennes relais comme à la NASA, camion transmission sorti d’un film de science-fiction, des centaines de caisses de munitions, des flingues partout, le tout dans une cour qui doit pas dépasser les deux cent mètres carrés. Par la porte d’entrée on peut apercevoir un hall éclairé façon aquarium avec des dizaines d’ordinateurs allumés sur des enfilades de tables sur tréteaux. Il y a des gus qui vont et viennent à l’intérieur, des civils, des militaires, tous l’air vachement occupés comme s’ils allaient faire décoller une fusée pour Mars. Quand je pense au matos qu’on avait au 13 alors qu’on était censé être à la pointe du renseignement militaire… Faut voir que nous autres, jusqu’à la 1er Guerre du Golfe on n’avait même pas de satellite dans le ciel assez correct pour distinguer un camion à frite d’un char blindé. C’est Tonton qui nous a équipés quand il a vu les jolies images en couleurs des ricains. Mais on en a que trois engins dans le ciel nous, les ricains ils en ont trente, et tous les ans ils te sortent une nouvelle génération. Nous autres c’est Hélios et ses variantes, point barre. En gros on n’est pas aidé. Le chef de groupe qui s’appelle Chief Squadron et rien d’autre, nous dit d’attendre dans la cour et se barre avec les caïds à lunettes. Quelque part par un soupirail un type se met à hurler le nom d’Allah, sur tous les tons de la gégène, l’ambiance… Ça me rend nerveux toute cette merde, je m’en allume une pendant que les autres cousins parle entre eux. Ils déblatèrent sur leur performance autoroutière, comme des gosses qui se raconteraient leur dernière sortie à Disneyland.  A les écouter on dirait que c’est la première fois qu’ils jouent à rock in the cashba, ils en reviennent pas de leur puissance de feu, je vais finir par comprendre pourquoi plus tard, quand on repart finalement, et toujours à quatre véhicules comme un putain de convoi de la mort.

En fait ils savent pas vraiment si Dark Vador est là-bas, ou non. Les mecs de la CIA d’ici ont eu un tuyau, avant de risquer l’hallali, ils veulent être sûrs. Alors en théorie on est censé se pointer en sioux, se faufiler, fureter, et en gros se planquer en attendant que le faisan sorte du bois. On doit rien faire si jamais on le voit ou on le sent, juste appeler la cavalerie. Sauf que je sais bien que s’il a le moindre soupçon Chief Squadron voudra se le payer tout seul. Ouais, je dis bien en théorie… parce que le mode sioux ces mecs là ils en ont une version télé. Ou plus exactement chasse, pêche et tradition vu qu’on dirait qu’ils sont à la chasse au caribou dans les rues de Samarra,. Ils font quoi ? Ils roulent au pas en matant salement tout le monde. Et puis quand on arrive dans la zone, ils sautent de voiture, claquent les portières, branchent leur pétard, font claquer les culasses et les chargeurs, enfilent leurs lunettes de vision nocturne et hop passe en mode silencieux en se faisant des gestes comme dans films. Autant dire qu’à ce stade, dans un pays en guerre, les insomniaques sont au courant que ça va friter, et les autres en train de se réveiller. Pour le déplacement en plus, ils sont trop fortiches. Ils passent d’un bond d’une porte à l’autre pour rester à l’abri dans une rue déserte, étroite et où de toute manière on les repère au bruit que fait leur brélage. Moscou me regarde sans dire un mot mais j’ai pas besoin de traduction, on est tous les trois dans la merde et il y a plus qu’à espérer que le tuyau soit crevé et que surtout on ne tombe pas sur un barbu…

Ces mecs ont tout le matériel mais pas la moindre idée de ce qu’ils font. Qui a engagé ces guignols ? D’après Gaston, qui me racontera ça plus tard, ça toujours été comme ça dans ce boulot. Avant, au temps des Bob Denard, quand on recrutait, il arrivait régulièrement de se retrouver en compagnie de branquignoles ayant vu trop de films ou lu trop de récit guerrier, pas la moindre expérience, et devenant rapidement des voyous armés au milieu d’une guerre civile. D’ailleurs Denard lui-même n’avait d’expérience que celle de la libération et pas le moindre grade. On aurait pu espérer qu’avec l’avènement des SMP ça se professionnalise un peu, ce qui a bien été le cas. Mais le principe d’une entreprise privée étant de faire des bénéfices, la moyenne employée sur le terrain n’a de l’expérience des armes que celle apprise dans la police. Pour la bonne et simple raison qu’un ancien Delta Force avec toutes ses compétences ça coûte cher et que dans le contexte on préfère l’employer soit à la formation, soit à la seule protection des grosses légumes. En fait, on l’apprendra plus tard par Fazir, sur les douze mecs, huit sont d’anciens flics de Chicago, inspecteurs à la criminelle, shérif, ou chief détective à l’inspection générale, et que les autres sont d’anciens formateurs de la NRA, tous issus d’un club de tir ou d’un autre, et pas la plus petite formation militaire autre que celle qu’on leur a dispensée avant de partir, trois semaines au centre d’entraînement de Blackwater. Et visiblement ils n’en n’ont retenu que le côté Rambo.

L’ennui avec le matériel militaire, en dehors des armes, c’est qu’il demande toujours une certaine habitude pour en faire usage correctement. Des lunettes de vision de nuit sont tout à fait utiles mais quand on ne s’est jamais durablement déplacé avec, elles paraissent un peu encombrantes au visage. Sans compter qu’elles n’offrent jamais la même vue globale qu’on pourrait avoir en plein jour, on voit en vert. Leur fonctionnement repose sur une optimisation des sources lumineuses disponibles la nuit. Plus la source est elle-même optimum, moins en réalité on voit. Ce ne sont pas des lunettes faites pour un éclairage de ville par exemple, même si cette ville est comme celle-ci au trois quart plongée dans le noir. Un seul lampadaire peut complètement aveugler une zone. Bien entendu, ces machins intelligents se règlent sur l’intensité, jusqu’à un certain point, et ce n’est pas immédiat. Pas plus qu’une pupille peut immédiatement faire le point quand soudain une porte s’ouvre, éclairant violemment les Rambo qui passent. Et c’est comme ça qu’on passe d’une opération commando foireuse, à une catastrophe.

Consigne de sécurité élémentaire numéro un dans un déplacement, à moins d’avoir une cible identifiée en vue, le doigt jamais sur la détente. Deuxième consigne, si l’arme possède un sélecteur de tir, le garder en position coup par coup, au pire rafale de trois. Pas sur tir continu. Sans quoi vous avez 25 balles de calibre 5,56 qui vont s’éparpiller selon leur nature particulière dans le petit corps d’une fillette, et diversement dans le hall derrière elle, traversant les murs comme du beurre et pour certaines, la tête du grand-père qui dort là. Troisième consigne de sécurité élémentaire, quand vous portez des lunettes de vision nocturne, ne jamais regarder directement une source lumineuse du type ampoule de 100 watts. Sans quoi vous vous retrouvez aveugle pendant quelques secondes, et au lieu de réagir correctement, vous allez percuter votre voisin que vous n’avez pas vu et qui se trouve à peu près aussi buse que vous sur la question militaire. Il a aussi le doigt sur la détente, son arme sur rafale de trois, et pim pam poum, l’aveugle se retrouve estropié à cause de son pote qu’il a bousculé.

–       CIESE FIRE ! CIESE FIRE ! hurle le Chief Squadron.

Consigne ultime et élémentaire également, et celle-là elle est pour nous, avant de partir à l’aventure dans une ville hostile par nature, s’assurer que ses compagnons de voyage ne sont pas des foireux de première main.

Parce que quand les parents de la petite se pointent, ainsi qu’une bonne moitié du voisinage, tu te retrouves dans la situation inédite pour toi de devoir cavaler devant une meute de civils en furie, avec un blessé, tandis que tes petits potes canardent au hasard. Ils espéraient sans doute que les 4×4 allaient nous sauver les Rambo, mais ils ont oublié qu’ils sont dans un pays non seulement en guerre, mais qui est en train d’attirer comme des mouches tous les dingos de la planète ayant un compte à régler avec l’Amérique et l’Occident en général. Donc quand on arrive les cocktails Molotov pleuvent d’un peu partout, se mette à cramer sur les Mitsubichi, et comme nos indomptables connards à gâchette ont peur du feu, ils essayent de se replier vers une maison en défonçant la porte tout en rafalant en continu les toits d’où partent les bouteilles. Les occupants de la maison se pointent, les femmes hurlent, les hommes hurlent, et bien entendu tu as là l’adolescent de service, en révolte contre le monde entier et les ricains tout spécialement, qui sort la kalach familiale et dégomme un des Rambo. Les autres évidement répliquent, à trois, dans un couloir d’un peu plus d’un mètre vingt de largeur sur trois mètres de profondeur, comptant, en plus de l’ado, deux femmes, un homme d’une soixantaine d’années, et cinq Rambo plus Gaston et moi…

Heureusement quand le monde devient un peu plus fou que d’habitude, on peut compter sur d’autres fous, totalement inadaptés à la vie courante mais qui se sentent normalement à leur aise dans le chaos. Moscou fracasse une des vitres d’un 4×4 en flamme, ouvre la portière de l’intérieur, passe derrière le volant et nous hurle de nous pointer. Bon, ces bidules sont assez gros pour contenir huit bonhommes format US, à quinze, dont désormais un tué et deux blessés depuis la dernière fusillade, c’est étroit. Le 4×4 est en feu, la température à l’intérieur est montée comme dans un four, mais tant que les flammes n’ont pas encore rongé les pneus, Moscou peut faire marche arrière, un tête à queue et nous sortir de là pendant qu’on nous arrose joyeusement.

Bon, il faudra quand même compter avec l’intervention de la cavalerie US qui n’est heureusement jamais loin dans ce pays, et on rajoutera une dizaine de cadavres à cette fantastique soirée pleine de rebondissements riches en émotions. Le lendemain, et toute la semaine, pas un mot dans les médias locaux ou internationaux sur la petite sauterie. Les anciens flics ont tous été évacués de Samarra et à ma connaissance, à part le Chief Squadron, évacué d’Irak également. Surtout quand un responsable d’Halliburton exige que nos lui expliquions ce qui s’est passé. Si on peut rendre service… pour le capitaine qui a eu cette fabuleuse initiative, il en chie tellement sous lui de ce qui se passerait si sa hiérarchie apprenait la bavure (au décompte final il y aura trente et un morts), que désormais c’est notre pute. Quant aux supers espions de la CIA, pas de nouvelle, même pas un petit mot doux, cette affaire n’a jamais eu lieu, ils ne savent même plus qui est Zarqaoui. Et pour cause… puisque pendant qu’on s’arsouillait à Samarra, ils l’ont volatilisé juste à côté de Bagdad… Comment se fait-il que des opérationnels de la CIA n’étaient pas au courant ? Si ça se trouve ils l’étaient mais voulaient quand même tenter le coup avec leur info bidon.

Oncle Sam a compris la leçon depuis le Vietnam, c’est la seule qu’il a retenue, ils tiennent les journalistes en laisse, mais dans ce genre de guerre chacun essaye de se servir de l’autre pour parvenir à ses fins. Alors le massacre finit par venir aux oreilles de la presse, Al Jaazira se met sur le coup, et le Département d’Etat se met en quatre pour trouver des coupables pas trop emmerdants. Mais à ce stade de l’affaire, on n’en a plus rien à secouer parce que Bob a retrouvé l’ami Stone…

Enfin retrouver c’est un grand mot. Le petit père s’est effectivement tiré chez la concurrence, et ils l’ont envoyé chasser des têtes au Kurdistan, à la frontière iranienne.

–       Cet enculé nous a vendu à Apple ! bouillonne Bob alors que je rentre dans la pièce avec une pleine caisse de Jack Daniel’s, cadeau du capitaine foireux

–       De quoi ? je demande.

Il m’explique. Pour retrouver notre pote, Bob est allé poser des questions au fameux Desmond qui se trouve être installé à l’hôtel où ont posé leur cul tous les journalistes accrédités d’Europe et d’Amérique. Et Bob a justement une copine reporter. Ces deux là s’aiment pour de vrai, aussi invraisemblable que ca soit de tomber amoureux au milieu d’un carnage. Alors quand Bob lui a causé de ce qui s’était passé, Ann a fait son enquête de son côté… et Desmond a reçu une visite. Le type travaille donc pour la boite de Job et l’idée c’était bien entendu d’avoir le fameux jeu avant les autres. Merde, on a risqué notre vie pour un putain de jeu vidéo. Et un jeu de quoi en plus ? Un jeu de guerre…

–       On peut pas laisser passer ca, annonce Moscou lugubre.

–       Et tu veux faire quoi ? demande Gaston, il est chez les indiens.

Je suis d’accord, on ne peut pas laisser ce connard s’en tirer comme ca. Dans ce boulot, trahir son employeur est une chose qui peut se produire. Un mercenaire travaille pour l’argent pas pour la patrie, une idéologie ou une cause. Enfin, sauf exception Gastonienne… C’est la loi de l’offre et de la demande, après chacun vois les choses comme il veut. Mais trahir ses camarades, risquer de les faire tuer, ca, c’est une règle, ca ne se fait pas. Jamais. Je mate la caisse de Jack.

–       Attends, j’ai une idée…

Quand les gens pensent Irak, ils pensent systématiquement à Saddam, Al Qaïd, au pétrole et à la famille Bush. Sans tout ca, si Prescott Bush ne s’était pas lancé dans les affaires, cette guerre n’aurait jamais eu lieu, et un certain nombre d’autres non plus. Mais ils oublient tous deux éléments de taille, le Kurdistan et les deux frontières avec l’Iran et la Syrie. Le PKK et les kurdes en général ne sont pas les amis des turcs, qui sont les amis des américains. Mais en fait ils ne sont pas les amis de grand monde, en Iran, en Syrie, c’est le même mode qu’ailleurs, et ici même, après la 1er Guerre du Golfe, Saddam en a fait massacré parce que comme partout, leur indépendance n’arrange personne. Surtout si on redécoupe les frontières à leur avantage. Des millions de tonnes de pétrole iranien tomberaient naturellement entre leurs mains. Le carnage qu’a commis Saddam a été un genre de coup de pouce pour eux finalement, le Kurdistan est passé au statut de région autonome, reconnu par la communauté internationale comme on dit, à savoir les yanks et l’europe trop contant de faire chier l’As de Pique. Du coup ils sont d’accord pour aider les ricains ici, sans trop croire à leurs promesses, tout le monde sait ce que vaut la parole des grandes puissances. Les brits ont fait le même coup aux karènes, et au Vietnam, les Hmongs ont été les pigeons de tout le monde. Mais le problème c’est que la guerre est un bon prétexte pour les voisins d’envahir le territoire. Les syriens, les iraniens, les turcs et tous les djihadistes en veine de carnage. C’est la fête par ici, le chaos par intermittence. Raid de nuit, opération commando, massacre au petit matin… la région est branchée Force Spéciale et SAS. Ca passe les frontières en douce, se met au courant du programme nucléaire des uns, fourni des armes aux kurdes de Syrie, et à tous les mécontents du régime globalement. Ca fait tellement longtemps qu’ils veulent se faire El Assad… Et puis ca chasse aussi, le terro, et pour ca ils se font donc aider des kurdes. C’est des bons pisteurs ces mecs, des pointures et durs comme des cailloux, patient aussi comme des cailloux.

Dommage…

Ca fait deux jours qu’ils ont passé la frontière avec l’Iran, ils marchent en file indienne, espace réglementaire, ils ne suivent pas une piste, ils se rendent quelque part. On dit que Téhéran a installé des camps d’entrainement près de la frontière, pourquoi pas ? A 300 mètres ce sont des silhouettes humaines se découpant sur une ligne d’horizon trouble, on ne distingue aucun visage, tous enturbannés, des uniformes identiques, des armes couleur sable… A 500 mètres ce sont des pipes sur un stand de tir trop vaste, à peine des ombres naines se déplaçant sur un plan incertain. A 800 mètres c’est comme de dégommer des fourmis avec un arc. A 1200 mètres c’est abusé.

Dans la lunette de visée c’est des flocons dispersé dans le soleil. Gaston respire lentement avec le ventre, jusqu’à obtenir le calme complet. Je viens de lui indiquer la force du vent, la distance, l’air n’est ni trop lourd ni trop chaud, a vrai dire c’est le temps idéal pour ce genre de chasse.

Les flocons se dispersent. Le fusil claque, se ramasse contre son épaule, troisième cartouche engagée. Ils savent qu’ils ont déjà passé la frontière, en plein territoire indien, ils savent qu’ils sont dans la merde. Et il n’y aucune espèce de chance qu’ils ne nous voient jamais, même s’ils sont relié par satellite pouet.  Deux anciens du 13 ? Même pas dans tes rêves.

Le cinquième étui me retombe brûlant sur l’épaule, Gaston engage un nouveau chargeur.

Après on est allé à pied jusqu’aux cadavres, et on s’est filmé en faisant les barbus. J’ai décapité Stone pour le style, on a envoyé ca à l’agence… de la part du Vengeur masqué du Prophète Al Qaïda BP Kaboul en direct du Hezbollah cousin. J’imagine qu’ils ont gobé, on baragouine l’arabe Gaston et moi.