Les Sorciers de la Guerre – Le troisième millénaire 2.

Big J et Ace n’avaient rien pané à rien, le point de vue de Ace c’était que tout ça était trop compliqué, et qu’il valait mieux s’en tenir à ce qu’on savait faire. Big J lui n’aimait pas beaucoup ces histoires d’ordinateur, il s’en méfiait comme ses ancêtres siciliens s’étaient méfiés de l’électricité, du train, du télégraphe. Mickey hésitait. Il avait son idée, elle se défendait.

–       Quand on bossait pour le Vieux tout le monde disait la même chose de la came, que c’était trop compliqué, que les politiciens nous suivraient pas, et si on les avait écoutés on en serait encore à essayer de faire des millions en volant des camions.

–       La came c’est plus ça, la ruée vers l’or c’est terminé.

–       Justement ! Ecoutez, je comprends pas plus que vous toutes ces conneries de bite à la seconde je sais pas quoi, mais Franck est un bon mec, un mec sérieux, ses copains ont du crâne, c’est pas des cowboys qui nous proposent de braquer une banque ou de monter une affaire avec les mexicains, leur truc ils y ont réfléchi ! Putain les gars un à deux milliards voir plus !

Bref, ils avaient fini par dire oui.

Restait à  boucler l’affaire avec les cubains et l’associé d’Eddy. C’est Irish qui s’était chargé d’amener le fric aux cubains, pendant que Franck, Eddy et Tony allaient rencontrer l’associé, l’ancien de la NSA. A le voir, Irish était le mec le plus à la cool qu’on puisse imaginer. La cinquantaine, rouquin, toujours tiré à quatre épingles, toujours le sourire, les filles l’adoraient. Le charmeur. Il connaissait un peu Cuba, il était déjà allé là-bas pour les affaires, il avait causé avec les mecs, fait un tour en bateau, bu un verre ou deux. Ils lui avaient fait essayer des nouvelles armes qu’ils avaient reçues. Tout ça le temps que tout le monde soit sûr qu’il n’était pas suivi par le FBI, ou qu’il essayait de les baiser d’une manière ou d’une autre. Sans quoi Johnny aurait terminé avec les requins. Mais c’était les affaires, on n’y pouvait rien pensait philosophiquement Irish. Du reste, il n’aurait pas hésité à faire exactement la même chose avec eux, sans jamais non plus quitter son sourire. Le rencard avec l’associé c’était moins bien passé par contre. Déjà sa gueule plaisait pas à Franck, et puis qu’il sniffe de la coke comme ça au lieu de faire affaire, ça aussi ça l’avait gonflé. Le fric ? Il était là le fric, dans le sac, le programme ? Ouais, tu veux une ligne ? Non mais oh ! Franck lui avait demandé, tu connais Steve Vitello ? Tu devais le rencontrer non ? Le gars avait bafouillé qu’il ne savait pas de quoi il parlait, et puis il avait sorti le programme. Sur une clé USB. Eddy avait vérifié sur son ordinateur avec une simulation informatique qu’il avait lui-même programmée. Enfin, il avait essayé d’expliquer ça à Tony mais il n’avait pas tout compris, ce mec était incroyable. James Bond, trop con qu’il n’ait pas terminé ses études. Eddy avait souri, ça marchait, il avait dit que c’était bon qu’on pouvait le payer, Franck lui a mis une balle dans la tête.

On n’avait pas besoin de perdre de l’argent pour ce connard qui avait essayé de les doubler. C’était la première fois qu’Eddy voyait un mec se faire tuer. Il savait qu’il allait garder longtemps l’image de la tête qui s’ouvre pour cracher de la cervelle.

Enfin, Eddy s’était mis au boulot. Avec le budget restant, moins la part des cubains, il s’était acheté un serveur, un ordinateur de compétition, un relais satellite, et tout un arsenal de cryptage en cas où les Feds écouteraient. Franck lui avait aussi laissé Nicky The Knife en protection, parce qu’on savait jamais dans les affaires. Jusqu’à cette fabuleuse nuit du  23 décembre 2006. Eddy se souviendrait longtemps de cette date. Une date historique, le 23 décembre 2006, cette nuit fabuleuse où il avait été le dieu de l’or. Où pendant quelques poignées de secondes il avait eu comme le monde dans sa main. Le programme fonctionnait. C’était extraordinaire, et finalement si facile, si simple. Scarface, petit joueur.

–       Alors Franck, comment ça va ?

Et puis voilà que le FBI avait débarqué chez Franck et Tony, et que dans la foulée ils avaient attrapé Eddy à la sortie du boulot. Alors Franck comment ça va ? Pourquoi tous les flics essayaient de faire comme dans les séries télé, genre on se connait, on va parler entre hommes ? Franck se posait parfois la question mais il n’avait jamais pensé à la poser à un flic.

–       Tu connais Steve Vitello Franck ?

–       Non.

–       CyTech, le cambriolage, le type étranglé, ça te dit rien ?

–       Non, moi les faits divers vous savez…

–       C’est vrai que t’es un fait divers à toi tout seul Franck.

–       Pourquoi je suis là exactement ?

–       Et Johnny Irish, il connait Vitello ?

–       Faut lui demander.

–       Faut lui demander… tu es là pour la mort de Vitello et de cet homme de ménage. Tu es là parce qu’on a trouvé de la coke chez toi, du fric, des armes.

–       J’ai un permis pour chaque arme.

–       Et l’argent ?

–       Je l’ai gagné à Las Vegas.

–       Bah tient ! T’as des reçus !?

–       Bien entendu.

En gros le FBI n’avait rien contre  eux, sauf la coke.

–       Où est-ce que tu l’as trouvé ce mec ? C’est un putain de psychopathe !

–       Maitre Letzberg ? Il est génial ce mec !

–       Génial !? Putain mais il est pas génial c’est un putain de dingue de pittbull oui ! C’est moi qui l’ai accompagné dans le bureau du mec du FBI. Putain il a pas arrêté de beugler tout le long, l’autre couillon arrivait pas à en placer une. Il essayait de lui faire « on a possession, on a possession ! Votre client vend de la drogue ! » Et l’autre va chier on vous emmerde ! Vous voulez nous surveiller ? Nous aussi on surveille, et paf il lui a mis le film !

–       Le film ?

–       Le gamin, Eddy, ce cinglé d’ordinateur, c’est lui qui m’a installé ça dans la maison. Des micro caméras, on les voit même pas.

–       La gueule qu’a fait le poulet, il s’est même excuser dis donc, mais l’autre il voulait pas partir tant que vous autre étiez pas dehors. Le poulet appelle, l’autre il gueule encore que faut que ça aille fissa, il a des rendez-vous bordel. Vous sortez, j’invite l’avocat à déjeuner, et il gueule encore qu’il a du boulot, du fric à faire et pas que ça à foutre que bouffer putain ! Un psycho je te dis !

–       Je l’adore ce mec.

Le fin de mot de l’histoire ? Franck l’avait raconté à son oncle.

–       Toi tu souris, t’es content.

–       Ouais.

–       Alors dis-moi comment sont les nouvelles ?

–       Les nouvelles sont excellentes

–       Excellentes à quel point ?

–       A un milliard et demi de points…

–       Un milliard et demi !?

–       Pour le moment.

–       Pour le moment ?

–       Oui, on va peut-être faire plus.

–       Ah oui ?

–       Oui.

–       Oh putain viens dans mes bras ! Ecoute… je vais tout faire pour que tu passes capitaine.

–       Merci Mickey !

–       Non, merci à toi ! Tu sais… si on fait pas plus, c’est pas grave hein… mais si on fait plus je prends hein !

–       Je savais que tu dirais ça… Ecoute… faut que je te parle d’un truc. On a eu un problème.

–       Un problème ?

–       Les Feds nous sont tombés dessus.

–       Qui ça nous ?

–       Moi, Tony et Eddy.

–       Pourquoi ?

–       Visiblement ils ont fait le lien entre nous et Vitello, Mais ils ont rien à part la c.

–       La c ?

–       La c.c chez moi.

–       Quoi !? Dis-moi que c’est une blague !?

–       Non, 100 grammes de bonne coke, c’est les flics qu’ils l’ont mise.

–       Ah ouais !? C’est quoi ces conneries ? Ils sont cons au FBI mais quand même…

–       Eddy a installé des caméras chez moi, je les ai sur un film en train de mettre la came.

–       Hein ? T’as un film avec les Feds en train de fourrer de la came chez toi ? J’ai bien compris ?

–       Ouais.

–       Putain de ta mère ! Ça fait 25 ans que ces enfoirés me font chier, nuit et jour ! Et toi tu les as filmés ! Oh putain ! Mais c’est le Noël des bandits et on m’avait rien dit ! Oh bordel ! Viens là Franck ! Dans mes bras ! T’es magique !

Magic Franck, ça lui était resté pendant de longues années après ça, sans qu’il ne le sache d’ailleurs. Et il fallait bien, ce n’était pas tous les jours qu’un jeune ramenait un milliard et demi de dollars en une seule soirée, et en plus niquait le FBI dans la foulée. Non, pas tous les jours, et bien entendu, Di Stefano, qui était parti en pleine réunion en les envoyant tout se faire cuire voulait maintenant en être. Qu’il aille se faire foutre, avait répondu l’oncle de Franck, mais il avait aussi dit à Franck de se méfier. Pas assez tôt, hélas. Di Stefano c’était déclaré après avoir fait enlever Eddy et tuer Nick the Knife, s’il n’arrivait pas à le faire parler, au moins il pourrait s’en servir comme otage. Mais de préférence on le ferait parler. Di Stefano avait un mec spécial pour ça, Louis Blanco dit l’Eventreur. Un type parfaitement sociable, au demeurant, connu pour ouvrir le ventre de ses victimes, si possible de leur vivant. Un moyen simple et pas cher selon lui d’obtenir le respect. Tout le monde n’en mourrait pas, c’était là que résidait le talent.

Mais Eddy était donc un fondu d’informatique, et de gadget électronique, un fan de James Bond aussi, et parmi tous les machins qu’il s’était achetés avec l’argent de Monsieur Rizzo et ses associés, il y avait cette montre. Une montre à l’ancienne, munie d’un GPS qu’on actionnait en tournant la couronne dans le sens inverse de l’heure. Le cadran s’éclairait en bleu, ça voulait dire que le GPS était en route. Fabuleux, made in Japan, marque Agent X… et ça marchait. Il avait expliqué le truc à Tony, installé le programme sur son ordinateur. N’importe où il se trouvait Tony pouvait le repérer s’il actionnait sa montre.

Il était chez Di Stephano.

Tellement sûr d’eux et de leur coup qu’ils n’avaient même pas cherché un coin moins résidentiel, ni plus discret. Rompre la sacro-sainte règle des tampons dans la mafia, qu’on ne puisse remonter à la source du problème, c’était bien du Di Stefano. Le Cappo Uno, le Cador d’un mètre soixante-trois, celui qui en avait tellement rien à foutre de personne, et tellement dans le calbute qu’il pouvait faire ses trucs dans sa cave. Et pas n’importe quoi, baiser Mickey Rizzo en personne. Franck était parti avec Tony et Johnny Irish. Espérant trouver Di Stefano dans la foulée, ils étaient tombés sur l’Eventreur et sa bande en pleine séance de terreur. Merci à James Bond, merci à l’informatique, merci à des mecs comme Tony qui comprenait le 21ème siècle, Eddy n’avait pas eu le temps de beaucoup morfler. Et pas du tout de parler.

Ouais, tellement sûr d’eux que l’Eventreur avait même déclaré à Franck « tu peux pas me buter, tu sais avec qui je suis ». Comme s’il en avait quoi que ce soit à foutre de Di Stefano, en ce qui le concernait il était mort. Mais ce genre de chose, ce n’était pas à lui d’en décider. Un affranchi n’en tue pas un autre, sauf s’il en a reçu l’autorisation, c’est la règle, la transgresser c’était se condamner à mort. Et une seule personne pouvait donner cette autorisation, le patron de Mickey Rizzo, Jake Canuzzio.

–       Les siciliens c’est des cas. Ils font de ces machins là-bas, je sais pas comment ils les fabriquent, ni avec quoi mais on devrait leur donner un permis pour ça. Je sais pas, ça doit être à force de vivre isolé dans la montagne, des genres de croisement pas naturel. Avec Jo on avait ce mec qu’il avait connu en prison, on l’appelait le Marteau parce qu’il avait des poings comme ma tête, putain qu’il était énorme celui-là, vous vous souvenez  ?

–       Enorme.

–       Il parlait à peine l’anglais, illettré, une gueule à faire peur… tu vois Lucas Brazzi ? Bin le même genre, tu le voyais tu pensais à un cimetière. C’est Biggy qui l’a pris sous son aile, il ramassait le blé pour lui, pas un retard de paiement. Il panait rien à rien mais personne discutait jamais. Faut dire que Biggy c’était un cas, t’avais pas intérêt à être en retard sur son blé. Il aurait pu être juif tellement il avait les pognes crochues, un rapace, un psycho du blé, tu lui parlais argent, il sortait le pétard ! Tu te souviens ?

–       Ouais.

–       A cette époque-là on allait dans un club de Soho, bon jazz, bonne bouffe, pas cher du tout, tout le monde sait comment était Jo, il avait le don pour trouver ce genre d’endroit.

–       Et il adorait le jazz.

–       Ouais, il s’y connaissait vachement. Le Blue Rose ça s’appelait, et un jour on y va avec Biggy et le Marteau. On boit quelques verres, on force pas hein, on commande à bouffer, et bien sûr, quand arrive la note, voilà Biggy qui nous pique sa crise. Oh mon dieu ! Mais c’est quoi ça !? C’est un numéro de téléphone ? C’est quoi tous ces chiffres bordel on a mangé de l’or ? Enfin voyez. Et putain ça fait chier parce que Biggy il est aussi riche que pingre voyez, et qu’il nous faisait toujours le plan. Là-dessus le Marteau il fait, vous savez comme il faisait avec sa voix lente « gné vous inquiétez pas gné m’en occoupe ». Il fait signe au serveur de remettre une tournée, et au moment où il arrive, il balance la nappe les couverts, les assiettes, tout par terre. Le serveur sait pas quoi faire, là-dessus le Marteau se lève, tu vois, King Kong, grrrroa la terre tremble, et il lui dit : « tou vo su cirque tous les samedis soir ? »

–       Ah, ah, ah !

–       Excellent !

–       Putain c’était une autre époque, des endroits comme ça à Soho ça existe plus. Aujourd’hui le Marteau il passerait pour le Monstre des Carpates

–       Nuance, il passait déjà pour le monstre des Carpates… t’as fait quoi à ta barbe ?

–       Eh Johnny s’il te plaît on a une décision à prendre là.

–       …

–       Vous, vous rendez-compte de ce que vous me demandez là ?

–       Ecoutes Jake, sans manquer de respect, ça fait combien de temps qu’on parle de son cas ?

–       Et alors ? Les problèmes ça existe, les problèmes ça se résout, on trouve un arrangement, c’est pour ça qu’on a créé la Commission, pour résoudre les problèmes pas pour en fabriquer d’autres. Et c’est lui le chef je vous rappelle !

–       Chef de quoi ? Tu sais bien que personne le respecte ce connard.

–       Montre un peu plus de respect Paulie je te prie, tu te crois où ?

–       Un arrangement ? Mais Di Stefano n’en a rien à foutre de rien ! Freddy a fait huit piges pour sa gueule, il ne lui a même pas payé un verre ! Jake on s’est tous fait les os ici, on connait la règle, mais trop c’est trop !

–       Je vais te donner ma réponse petit, c’est non. Et c’est même pas la peine d’y rêver, tu m’as compris ? Non. Mais je vais te dire pourquoi, parce que la Commission est là pour ça, que la Commission est notre garant à tous, tu comprends, et elle n’est pas là pour compter les mouches, elle est là pour faire respecter cette loi : nous ne tuons pas les nôtres, en aucun cas, quoi qu’ils fassent… mais putain de merde ! Bon Dieu vous vous êtes regardés ? Hein, vous vous rendez compte de ce que vous êtes en train de demander ? Mais il s’est passé quoi ? C’est quoi cette époque ? Qu’est-ce qui arrive à cette Chose à Nous ? Il y a 20 ans jamais vous n’auriez osé demander une chose pareille, même pas le chuchoter, même pas  y penser !.On ne fait pas ça, on ne pas tue l’un des nôtres. En aucun cas, quoi qu’il ait pu faire !

Jake Canuzzio était reparti sur sa chaise roulante, laissant un lourd silence autour de la table et des hôtes contrariés. Mais Rizzo avait compris le message. C’était celui de Ponce Pilate.

–       Bute-le, avait-il dit à Franck.

Franck avait fait ça avec les habituels, son pote Tony, Irish et Fats qu’on appelait aussi le Coiffeur à cause de la moumoute. A trois, dans le restaurant préféré de ce trou du cul. Lui et son garde du corps, ce gros tas de Jo Bananas. Les journaux disaient que les flics avaient relevé 35 impacts de balles, dont 15 balles dans le seul corps de Di Stefano, Franck avait un peu piqué sa crise. Et malheureusement ça ne serait pas sa dernière. Après un coup comme ça, ou il mourrait, ou son oncle allait prendre la place de Di Stefano et lui serait capitaine, facile. Mais en attendant c’était l’option mort qui était à retenir, Franck avait la haine, c’était la guerre, et il était prêt à la faire. Aussi quand Paulie l’avait appelé pour lui dire que le fils de Di Stefano mangeait tranquillement au restaurant avec des potes, son sang n’avait fait qu’un tour. Il osait se montrer ce chacal ? Franck avait débarqué avec Tony, le trou du cul était toujours là, il n’avait même pas remarqué les trois gros qui le regardaient salement. Son pote si, mais l’autre avait l’air de faire comme si son père était toujours le roi du monde. Franck s’était approché, et là seulement le mec l’avait remarqué. Mais il avait un flingue planqué à côté de lui, alors Franck au lieu de reculer, s’était jeté sur lui en attrapant le couteau à viande et l’avait égorgé.

–       Ça fait trente ans que je fais ce métier. En trente ans j’ai vu beaucoup de gens partir. Beaucoup. Des amis Des amis partir en prison, se faire arrêter pour extorsion, vol, trafique… Mais jamais j’aurais un jour pensé que mon propre neveu allait se retrouver en taule parce qu’il a égorgé un connard devant trente-cinq putains de témoins ! Vous avez leurs noms j’espère ! Hein Johnny, tu as bien relevé chacun des numéros, dis-moi.

–       Il avait un flingue Mickey !

–       Qu’est-ce que ça peut bien me foutre qu’il avait un flingue ou un bazooka ? Vous pouviez pas l’attendre dehors non ? Vous réfléchissez deux secondes !? Tu te rends compte dans quel putain de merdier tu viens de nous foutre Franck ? Hein ? Combien tu as de la putain de chance d’être mon foutu neveu ! Hein !? A partir de maintenant vous tous là, vous ne bougez plus une oreille. C’est compris, vous faites ce que je vous dis et rien d’autre ! Capice ? Rien d’autre.

A vrai dire Franck, Tony, Paulie et conséquemment Mickey Rizzo pouvaient tous remercier Eddy d’avoir la manie de la surveillance et la boulimie du high tech. Sans l’enregistrement, le FBI n’aurait pas fait pression pour que le NYPD regarde ailleurs. Ça plus une valise de dollars en pot-de-vin. Mais tout a une fin. On ne pouvait pas se permettre qu’un flic fasse du zèle, outre passe. Que les poulets apprennent que Mickey Rizzo avait eu la peau d’Antonio Di Stefano pour une histoire de milliard gagné sur internet. Et puis il ne fallait pas s’attendre à ce que ça s’arrête, il y aurait d’autres Di Stefano. Et des moins cons qui tenteraient eux aussi leur chance. Il ferait parler les petits, et… la question était remontée tout en haut cette fois… débattue devant la Commission, il valait mieux tuer la poule aux œufs d’or que faire les frais d’une guerre.

Franck avait fait un voyage dans l’ouest le temps que ça se tasse. A son retour Mickey l’avait nommé responsable de salle de son club, pour qu’il en sorte le moins possible, pas la peine de narguer les flics. Et ce soir c’était la fête. On avait fait les comptes, un milliard quatre cent cinquante-six millions huit cent treize mille deux cent cinquante dollars et dix-huit cents. Ce soir on fêtait les nouveaux prodiges, Eddy et Tony. Tout le monde était là, Irish, Paulie, Fats, Freddy, Nicky Boom-Boom, et même Mickey, avec sa nouvelle petite amie. La femme de Mickey vivait avec les gosses en banlieue. Il avait fait passer des ordres, champagne à volonté et du meilleur, du Cristal ! A un milliard et demi la bouteille, il pouvait se permettre, se disait Tony. Il n’était pas très content du résultat. Il avait espéré que ça le rapprocherait de Rizzo, qu’il serait affranchi, mais rien ne venait, alors que merde, en plus c’était Rizzo qui avait été nommé empereur intérimaire à la place de Di Stefano !  Et qui s’en était occupé à part son neveu et ce foutu Irish ? Et là Franck qui s’invitait à la table de son oncle sans demander la permission, comme un égal. Oui, il l’avait mauvaise, il était jaloux, ce n’était pas comme ça que ça devait se passer. C’était pas ça Cosa Nostra.

Mickey avait bon goût, la fille était ravissante. Fine, cheveux courts, genre étudiante et pas l’ombre de ce maquillage pute rose Barbie que se mettaient les filles de chez eux. Elle se leva en saluant Franck, elle avait l’air intelligente en plus.

–       Au moins elle peut parler…

–       21 ans…

–       Alors, ils ont décidé quoi?

–       On arrête tout. C’est terminé.

C’était un coup dur pour Franck, même s’il s’y attendait un peu.

–       Après ce qui s’est passé des têtes doivent tomber, c’est obligatoire.

–       Qui ?

–       Tes potes, Tony et Eddy.

C’était comme s’il l’avait giflé.

–       C’est mes potes d’enfance Mickey ! On a grandi ensemble.

–       C’est pas négociable, ils doivent partir.

–       Mais Mickey…

–       Non.

Irish, ce putain d’Irish arrivait en se dandinant, une paire de clef à la main.

–       Eh les mecs, ça vous dirait une Mercedes décapotable ? C’est cadeau personnel.

Une bagnole ! Leur lot de consolation, ils les prenaient pour quoi ? Des gamins qu’on achetait avec une bagnole, du champagne et des putes ? Ils croyaient qu’il n’avait pas déjà pas les moyens de se payer tout ça ? Eddy souriait, Eddy était en extase, merde, il ne comprenait donc pas qu’ils étaient en train de se foutre de leur gueule ? Qu’est-ce que c’était que cette bagnole pour Irish ? Si ça trouve il l’avait volé la veille pour pas avoir l’air ingrat, pour faire comme le patron.

–       On va l’essayer ?

Tony s’était seulement méfié une fois dehors, quand il avait réalisé qu’Irish était resté derrière eux. Mais il n’avait pas eu le temps de se servir de son pistolet. Il mourut l’arme à la main et criblé de balles alors que Franck songeait à son avenir en avalant cul-sec un verre de grappa. Il était écœuré.

–       Qu’est-ce que tu espérais ? Lui avait fait Paulie.

C’était dans leur serment, et il avait juré sur la Sainte Marie, que son âme brûle comme ce papier s’il trahissait les siens. La Famille, le parrain, passait avant tout,  devant les enfants, les épouses, les frères et les sœurs. Il se souvenait de ce jour parfait où il avait prêté serment en présence de son père et de son oncle. Comme si c’était il y a une heure. Chaque seconde, jusqu’à l’odeur du papier qui brûle mélangé à l’after-shave de Mickey. Le sentiment immense de fierté qu’il avait ressenti en étant accepté parmi eux. A l’époque ce serment avait quelque chose de sacré, Comme une déclaration à son propre père et à tous les gars, le pacte d’acier de leur fraternité, son entrée dans l’aristocratie du crime où une parole était une parole. Le serment en lui-même n’était que des mots, comme les vers des chants militaires qui promettaient mort et souffrance pour les braves. Une façon de donner de l’ampleur et du drame à la cérémonie, à la promesse. Il réalisait aujourd’hui qu’il ne s’agissait pas que de mots. Son père n’avait jamais fait tuer d’ami à lui. De ça il était sûr. Et chaque fois qu’il avait réglé un compte, il l’avait fait de face. Mais c’était un autre temps. Un temps où vos meilleurs amis ne se faisaient pas tuer en faisant la fortune de Cosa Nostra. Un temps où ceux qui faisaient leurs preuves étaient nommés, félicités.

Il y a 20 ans comme disait Canuzzo.

Un temps qui n’avait jamais existé, il le savait bien. Alors un jour il avait pris sa décision. Une décision grave, dangereuse sans doute, mais sans retour.

–       Tu veux quoi ?

–       C’est terminé Mickey, je laisse tomber.

–       Hein ? Mais t’es pas chez IBM mon petit père ! Tu peux pas juste décider de démissionner ! C’est pas toi qui décide, on sort pas de Cosa Nostra, c’est Cosa Nostra qui te sort. T’es un soldat mec ! Un soldat !

–       C’est terminé je te dis, je me casse.

–       Mais où tu vas aller !? Qu’est-ce que tu vas faire ? Tu ne sais rien faire d’autre ! T’es un criminel ! C’est dans ton sang !

–       Je ne sais pas, je verrais…

–       Ecoute petit, je ne veux pas me mêler, fais ce que tu dois faire, mais oublie pas, tu appartiens à Cosa Nostra.

On parla encore longtemps de Magic Franck après sa disparition. Une de ces légendes qu’on se racontait autour d’un repas, d’une partie de cartes, qu’on amplifiait, qu’on exagérait, qu’on plongeait dans des aventures mettant en valeur le conteur. Il devint le roi de l’informatique, le petit génie qui avait des gadgets à la James Bond, Mister Un Milliard. Un type avec des couilles en acier et un ordinateur dans la tête, mi Tony Montana mi Dr No. Parfois quelqu’un demandait ce qu’il était devenu, on disait qu’il était au Canada, d’autres au Brésil. La police déclara finalement qu’on n’avait jamais retrouvé le corps.

C’est dans le sang.

Oui, ils avaient raison, c’était dans le sang. Et le monde entier était une tentation. Mais on n’était pas obligé d’y céder. Et au lieu de souffrir comme un pauvre civil, de subir, il fallait faire de ce vice une qualité. Eddy l’avait initié à l’informatique et à la finance, Tony avait cru en lui, Franck avait éloigné ses démons en s’y intéressant à son tour. Il avait reprit ses études là où les avait laissées, le chemin avait été difficile, mais chaque fois qu’il avait douté il lui avait suffit de repenser à Eddy et Tony baignant dans leur sang. Ce n’était donc que ça Cosa Nostra, ni parole, ni honneur. Aujourd’hui il avait changé de gouvernement. Aujourd’hui il travaillait légalement à Londres sous un nom d’emprunt Franck Walter, consultant financier. Il gagnait dix fois plus que du temps où il travaillait pour son oncle, tapait dans la caisse comme un cochon, et c’était tout ce qu’il y a de plus légal. Les banques, elles, elles se protégeaient les unes les autres, elles, elles obéissaient vraiment la loi du silence, elles, on les respectait. Et pas question de voir des banquiers se balader en Rolls Cappo Uno. On voyait des banques partout, tous les jours en sortant de chez soi, et personne ne savait exactement ce qu’ils fabriquaient avec l’argent… Si les autres avaient su.

Bref Franck avait trouvé sa voie. C’est dans le sang.

Les Sorciers de la Guerre – Le troisième millénaire 1.

–       Comment il s’appelle le gros vert ?

–       Hulk

–       Ouais, v’la Hulk, t’as remarqué un truc, pourquoi il a tous ses vêtements qui se déchirent sauf son pantalon.

–       Vont pas montrer sa bite non plus.

–       Tu parles, avec ce qu’ils montrent aujourd’hui ? Je sais pas, au moins son cul ! Non même pas. Tu sais pourquoi ?

–       Non vas-y

–       C’est parce que quand Banner s’énerve et se transforme en Hulk, il devient impuissant. C’est ça que ça veut dire. Tu l’as jamais vu la bite à Hulk nan ?

–       Nan, j’avoue.

–       Bin voilà…

–       Tu veux dire qu’il a plus de bite ?

–       Non je veux dire que sa bite elle devient toute petite, minuscule, comme ces connards qui font de la muscul. et tapent dans la gourde.

–       Ouais, mais ça explique pas pourquoi son pantalon il pète jamais.

–       Ni pourquoi il est violet.

–       Ni pourquoi il est violet, c’est juste.

–       Il a tout le temps un pantalon violet même quand il est normal ?

–       Non, le docteur Banner tu vois c’est pas un hippy, lui c’est plutôt le genre prof à lunettes avec le velours côtelé, mais dès qui se transforme en Hulk, paf, le bennard  violet.

–       Et inviolable.

–       Et inviolable.

–       Moralité ?

–       Moralité il a une toute petite bite qui sert à rien, et on veut pas nous la montrer pour pas casser le mythe.

–       La suspension d’incrédulité.

–       De quoi ?

–       C’est comme ça que ça s’appelle, la suspension d’incrédulité.

–       Qu’est-ce qu’il raconte ?

–       Je sais pas, qu’est-ce que tu racontes ?

–       C’est un terme de cinéma, le moment où quelque chose d’impossible se passe dans un film, et qu’on y croit quand même.

–       Hein ? Mais de quoi tu parles ?

–       Du pantalon de Hulk. C’est un procédé. C’est pas un symbole.

–       Comprends rien, un procédé de quoi ?

–       C’est une façon de faire, je veux dire.

–       Une façon de faire quoi ?

–       Une façon de faire passer un truc impossible.

–       Mais justement il passe pas, on se pose la question.

–       Oui, avec vous il passe pas parce que vous êtes des geeks.

–       Des quoi ?

–       Des geeks…

–       C’est quoi ça ?

–       Des connards à lunettes.

–       Ah ouais ? Vous êtes des connards à lunettes vous deux ? Ah, ah, ah ! Elle est bien bonne celle-là !

–       Qui est-ce que tu traites de geek, je suis pas un geek !

–       Mais si t’en es un, déjà quand on était môme tu kiffais Daredevil.

–       Ah Dardevil ça c’est bien ! Moi j’aime bien ce mec avec son armure et ses super armes.

–       Non, tu confonds, ça c’est Iron Man.

–       T’es sûr ?

–       Ouais, Daredevil il est aveugle et il a un collant rouge.

–       Tout ce que tu veux, mais je connaissais Hulk avant tous ces mecs et je suis pas un connard à lunettes.

–       Bon si tu le dis…

–       Oui je le dis ! Tu m’as regardé ? J’ai l’air d’un connard à lunettes ?

–       Non, non, j’ai pas dit ça, j’ai dit que toi et Tony vous connaissiez ces trucs par cœur parce que vous êtes des geeks, la suspension d’incrédulité ça marche pas sur vous, enfin pas là.

–       Mais qu’est-ce qu’il raconte ?

–       Ouais, tu racontes quoi ?

–       Laissez tomber.

–       Non mais vas-y, explique !

–       Rien, rien, je dis que c’est des trucs les gens y remarquent pas c’est tout ! Ils l’acceptent, c’est comme le smoking à James Bond.

–       Eh insulte pas James Bond, moi j’aime bien ce mec, il a la classe !

–       Je l’insulte pas, j’adore James Bond, je dis juste que quand les gens le voient dans son smoking en train de se battre, bin ils trouvent ça normal qu’il se déchire pas le smoking. Parce que c’est James Bond.

–       Attend, tu veux dire que le smoke à Bond c’est comme le fute à Hulk ?

–       Ouais en gros.

–       Eh mais il est pas violet son smoke à Bond.

–       J’ai pas dit ça.

–       Si c’est ce que tu as dit, tu as dit que le smoke à Bond c’était comme le pantalon du gros vert.

–       Oui parce qu’il se déchire pas.

–       Aaaaah…. Mais pourquoi il se déchirerait le smoke à Bond ?

–       Bah quand même, dans une bagarre ça arrive qu’on se déchire les fringues non ?

–       Ouais, mais c’est Bond…

–       Bin voilà.

 

Depuis combien de temps ils se connaissaient tous les trois ? Depuis la communale ? Non avant. Tony venait avec sa mère déjà au square quand Eddy y était. C’était après qu’ils avaient rencontré Franck, à l’école justement. Franck était un peu plus âgé qu’eux deux, de deux ans environ. Tout de suite entre Eddy et Tony ça avait fonctionné. Peut-être leur différence de caractère. Tony le bouillant, le charmeur, Tony l’ambitieux, et Eddy le calme, le studieux. Celui qui réfléchissait avant de l’ouvrir, le timide aussi. C’était lui le connard à lunettes de la bande après tout. Mais Tony avait toujours été fan de bédé.

–       Tu sais ce que ça veut dire si l’oncle rentre dans l’affaire.

–       Ça veut dire quoi ?

–       Ça veut dire que si ça merde, ils s’occuperont de nous.

–       Super, un peu plus de pression, j’avais besoin de ça…

–       C’est la règle, c’est comme ça. Faut l’accepter c’est tout. Alors comment ça se passe ton boulot ?

–       Cool, je m’éclate bien.

–       Tu sais, si cette affaire marche, je suis bon. Avec les connections de Franck et le fric… mon pote…  on va parler vrai argent là.

–       Je comprends pas, pourquoi t’as besoin de cet argent là… enfin je veux dire ce truc…

–       Tu crois que j’ai le choix ?

–       Quand même… Personne t’oblige non plus.

–       Tu piges pas hein ? C’est dans le sang.

Ils avaient grandi dans le même quartier, leurs parents se connaissaient tous. Ils passaient leur noël, leur jour de l’an, les vacances ensemble. Les parents d’Eddy tenaient un Delicatessen dans la 8ème rue au-dessus de chez Moe. Tony, lui, avait perdu son père très tôt, c’était un peu le père de Franck qui l’avait élevé. Franck lui c’était différent des deux autres, il était né dedans, il avait pas 21 ans qu’il était déjà affranchi. Son père était capitaine dans la famille Lucchese.

–       Regarde cet enculé de Gravano ! Cette salope de balance, il a buté 19 mecs sans sourciller, il est plein ras la gueule de fric, les Feds le mettent sous protection, il se refait faire la gueule, et quoi ? Il repique au truc !

Leurs chemins s’étaient séparés après le secondaire. Tony avait commencé à bosser à droite à gauche, Franck avait lâché l’école en 4ème et s’était mis à travailler avec son père, Eddy avait poussé jusqu’à l’université, avant de se faire pécho en train de barboter les questions des examens de 1er année dans l’ordi du directeur. Il était le seul aujourd’hui à avoir un travail avec un salaire. En Floride à Miami. Et ça marchait plutôt bien pour lui. Il avait rencontré un mec là-bas, un ancien de la NSA qui travaillait sur des algorithmes de statistique boursière. Il lui avait raconté des trucs très intéressant sur le cryptage, les règles en vigueur aux Etats-Unis. Et la faille dans le système qu’il avait trouvé. Alors Eddy s’était dit que si on pouvait mettre cette faille à contribution, on se ferait des montagnes de fric.  Il en avait parlé à Tony. Tony était un mec intelligent, il avait tout de suite compris. D’ailleurs Tony connaissait un mec dans l’informatique, Steve Vitello. Fournisseur pour Intel, Microsoft… Un type sérieux, rencontré à une table de jeux. Tony savait qu’il avait besoin d’un garant là-dessus. Une banque par exemple, et il en avait une en quelque sorte. Franck était blindé, mais surtout il avait derrière lui des gens qu’on ne nommait pas. Tony avait présenté le projet au gars avec Eddy. Ils ne lui avaient pas tout expliqué, mais assez pour l’intéresser. Un programme de décryptage des données. Le mec avait dit banco. Evidemment.

–       Je veux dire, j’encule ce fils de pute de Sammy Gravano, cette balance qu’il crève en enfer, mais c’est la même chose, c’est dans le sang. C’est comme ça, il y a plein de mecs qui auraient pu devenir des capitaines d’industrie, bosser dans le légal, on connaît tous les histoires, mais tu peux pas lutter contre le sang.

Vitello savait qui était Tony, Franck, et surtout son oncle. Ils allaient dans les mêmes cercles de jeu. Mais à vrai dire il n’avait pas beaucoup d’estime pour eux. Des bouseux à peine capable de s’habiller correctement, pas assez intelligents pour gagner leur blé autrement qu’en cognant et en tuant. Bref, des brutes. Qui n’avaient même pas vu tout le potentiel du projet qu’ils proposaient. Le blé monstre qu’on pouvait se faire avec ça… Steve Vitello était un homme confiant dans sa réussite, qui avait déjà fait affaire avec des gens louches, gagné de belles sommes, avait dans ses relations des hommes politiques de second rang, des anciens employés de la CIA et du FBI. La mafia ? Suffisait de les regarder, ces mecs-là, pour être d’accord avec ses copains, rien de plus qu’une bande de voyous qui réussissaient parce que les gens étaient trop cons ou trop peureux pour les laisser faire… Et ils étaient pourtant si sous-développés…. Quand il contemplait son carnet d’adresse, son bureau, sa maîtresse, sa voiture, Vitello était saisi d’une sorte de lucidité extrême dû notamment à la cocaïne, qui lui faisait voir et comprendre toute l’étendue de la puissance qu’un simple type comme lui, parti de presque nulle part, pouvait accumuler. A condition de craindre ni les paris, ni d’user sa cervelle  comme Napoléon devait gérer ses batailles.

Alors quand Tony leur avait présenté Franck à lui et à son associé, il leur avait aimablement dit non. Franck était furieux. Il se prenait pour qui de l’avoir fait venir pour rien ? Tony pensait que le mec avait eu peur. Que quelqu’un lui avait parlé d’eux. Ça arrivait. Les mecs réfléchissaient après, se mettaient à écouter toutes les conneries qu’on disait sur eux et voilà… Mais non. Eddy avait le nez sur sa boîte mail depuis le début. Eddy avait vu que le gars essayait de contacter son pote ancien de la NSA. D’après Eddy le mec lui dirait rien, mais Vitello en savait assez pour commencer à bosser, à extrapoler sur un programme. Et voilà comment on en était arrivé à l’oncle de Franck.

 

On baise pas un affranchi.

 

–       Alors voilà ils nous disent, le mec doit partir. Okay, le mec en question fait deux mètres, c’est un russkov, genre tu vois un grizzly. Alors nous on se dit, vaut mieux qu’on lui fasse la surprise, c’est mieux quand tu chasses le grizzly de le faire pendant qu’il hiberne.

–       La nuit, quand il dort ?

–       Voilà, tu connais, t’as pigé. Tony et moi on rentre dans sa chambre, le mec dort, Tony sort le pétard et va pour lui en coller une, et bing ! D’un coup le gus ce réveille comme s’il avait fait un cauchemar, et il crie, et il attrape Tony par le cou !

–       Le mec m’étrangle, je lâche le flingue !

–       Et il est l’est là, pendu au mec qui me dit « gne fingue, agnrappe le fingue ! »

–       Ah, ah, ah !

–       Mais moi je sais pas où il est tombé le flingue, c’est la nuit, il dormait, la chambre est éteinte. Alors je me fous à quatre pattes et je cherche.

–       Pendant que l’autre il essaye de m’arracher la tête.

–       Ouais, et je trouve pas le flingue, je trouve ses clubs de golf à ce cul ! Je prends un club et je lui en mets un coup, et encore un autre, je tape comme un bûcheron, putain ! Au bout de cinq en pleine poire, le mec enfin il calanche. Tony trouve le flingue juste après merde ! Putain j’en ai chié, je veux le finir. Je prends le pétard, bang, bang, je me dis c’est bon, et quoi ? Le mec se réveille !

–       Non ?

–       Si ! Un grizzly je te dis

–       Ouais, et c’est lui qu’il attrape maintenant !

–       Non ?

–       Si, authentique ! Le mec se met debout et il m’attrape par la gorge, putain j’avais l’impression d’être un con de jambon à un crochet !

–       T’as fait quoi ?

–       Bah qu’est-ce que tu voulais que je fasse, le flingue est tombé !

–       Encore ?

–       Bah ouais !

–       Mais je l’ai vu cette fois, alors je l’ai ramassé et j’ai tiré… Putain, combien il y a de balles dans le Beretta ? 15 ? 16 ?

–       15.

–       15, j’ai dû lui tirer 10 balles facile en plus.

–       10 ?

–       Ouais, douze en tout. Mais ça s’arrête pas là ! Attends !

–       Putain ! Nan !?

–       Si ! Bon… le mec il doit pu être là demain matin. Alors on l’emballe dans le tapis, avec la couverture, les draps, tout. On nettoie comme il faut.

–       Je refais le lit.

–       Il refait le lit, et on prend notre colis. Putain qu’il était lourd ce con !

–       Putain, une tonne ! On en a chié sévère.

–       T’imagines ? Deux mètres le gars ! Il devait peser combien ?

–       Je sais pas 150, 180…

–       Voilà, genre… bref on arrive, on le met dans le coffre, et on se barre dans le New Jersey. On se cale près d’un coin que je connais, c’est peinard, y’a pas beaucoup de passage.

–       Mais au moment où on arrive, on entend du bruit derrière.

–       Le mec dans le coffre ?

–       Ouais !

–       Nan !

–       Si je te jure, douze bastos dans le buffet, je l’ai matraqué sept fois je sais pas dix, et il était toujours pas mort cet enfant de pute !

–       Incroyable, le Guiness Book !

–       Ah mais attends, c’est pas le plus beau… Bon, le mec est vivant, quand on ouvre le coffre il gueule après nous même ! Il a douze balles de 9 mm dans le corps et il nous traite d’enculé !

–       Putain…

–       Alors je me dis, tant mieux après tout, on n’aura pas besoin de se le coltiner une deuxième fois, et vu qu’il a l’air en forme pour un mort, bin il va creuser lui-même, je me dis.

–       Et on le fait sortir du coffre.

–       Voilà, et on lui dit d’avancer. On s’arrête un peu plus loin, à une centaine de mètres de la route environ, je lui file la pelle et vas-y creuse.

–       Tout le long du chemin il nous a traités !

–       Ouais, et il continue en faisant semblant de creuser, avec moi derrière, qui tient le flingue. Je l’avais rechargé hein…

–       Ouais.

–       Et d’un coup le mec se retourne et me balance la pelle dans la gueule.

–       Incroyable !

–       Je te jure !

–       Et il se barre en cavalant en plus !

–       En cavalant ?

–       Comme un putain de lapin ! Douze bastos dans le corps, la tronche emplâtrée !

–       Et alors ?

–       Alors qu’est-ce tu crois, on avait que ce flingue, je l’ai ramassé et j’ai tiré !

–       Tu l’as eu ?

–       Ouais putain que je l’ai eu ! Ouais ! J’ai vu sa tête qui a penché d’un coup, comme s’il se prenait un caillou… mais l’enculé a continué de courir !

–       Whaou ! Terminator !

–       Rambo ouais plutôt. Ils nous appellent le lendemain, tu sais quoi ? Ils nous disent faites gaffes les mecs c’est un ancien militaire, Forces Spéciales, ces trucs là.

–       Non ? Le lendemain seulement ?

–       Ouais !

–       Et alors ?

–       Bah alors on n’ jamais retrouvé le mec.

–       C’est vrai ?

–       Ouais, on lui a couru après, on l’a cherché, disparu, même pas de trace de sang, que dalle !

–       Putain je te jure, le Retour des Morts-Vivants…

–       Putain… incroyable cette histoire… tu crois qu’il est toujours vivant le mec ?

–       Bah va savoir, peut-être qu’il est toujours en train de cavaler dans cette forêt, peut-être même qu’il y habite maintenant, je sais pas, mais si je dois y retourner, la prochaine j’emmène un exorciste !

–       Et des explosifs.

 

Franck avait parlé à son oncle, il lui avait expliqué le coup de salope que l’entrepreneur essayait de faire sur leur dos. Il y a des règles, il y a des choses qu’on peut pas laisser courir. Il avait aussi parlé à Johnny Irish. L’ancien du NSA avait accepté un rencard avec Vitello mais à la place c’était Irish et un autre gars qui s’étaient pointés, Léo Fats, son garde du corps. Ils avaient fait ça propre, plop, plop, plop, avec des silencieux, pro.

–       Qu’est-ce que tu fabriques ? On est des animaux ou quoi ? avait fait Johnny en voyant Fats piquer sa montre au mec.

–       Eh c’est une Patek Phillipe, ça vaut une blinde ce truc !

–       Et alors ? Repose ça, et va plutôt chercher la bagnole.

Ils avaient largué les corps dans l’Hudson, après quoi Irish s’était rendu dans les bureaux de la compagnie, récupérer tout ce qu’ils avaient sur leur projet. Pas de bol pour le mec du ménage, Il avait dû faire passer ça pour un cambriolage. Ça n’avait pas été très long, le mec n’avait pas beaucoup souffert, Johnny Irish, le roi du lacet.

–       Non, faut dire ce qu’il est, c’est le rock’n roll qui a fait la différence. Ça a tout changé dans le business.

–       Le rock’n roll ? Tu veux dire Elvis tout ça ? C’est vrai que c’est un bon filon, mais de là à dire qu’Elvis a tout changé…

–       Non je veux dire, le rock’n roll il a amené quoi à part Elvis ?

–       C’est plutôt Elvis qui a amené le rock’n roll.

–       Si tu veux, bon et alors ? Ça amené quoi le rock ? Ça amené la came, et la came ça a tout changé.

–       Pas faux.

–       Sans le rock, pas de came, et sans came, il reste quoi pour faire du vrai argent ?

–       Ouais, mais même ça, ça a changé, c’est plus comme avant. Dans le temps tu te prenais cinq piges à tout péter. Dix avec la loi RICO… allez 15 en tout, max, et tu pouvais te faire jusqu’à deux bâtons par semaine, mais maintenant… Avec toute leur surveillance électronique, et les graisseux qui contrôlent là-bas, les cubains, les mexicains, les colombiens, les salvadorien putain…

–       Ouais c’est plus pareil, ça rapporte sévère hein, je dis pas.

–       Mais c’est plus difficile.

–       Voilà, on est d’accord, le rock est mort, donc la dope aussi… alors il reste quoi pour les mecs ? Les dépôts ? Les camions de marchandise ? Ils prennent des risques pour combien, allez 20.000, putain c’est même pas le prix de ma montre !

–       Les mecs croient qu’il suffit de grimper dans un camion pour se faire de l’argent !

–       Ouais, je sais pas, on a fait quand même quelque beau truc nous, hein ?

–       Ouais.

–       C’est trop de risque.

–       Il a raison, moi je dis on est à l’ère d’internet, des ordinateurs à la maison, des jeux vidéo, c’est le troisième millénaire les mecs, c’est là où est le vrai blé aujourd’hui. Les gars n’y connaissent rien, quand ils pensent ordinateur, ils pensent marchandise volée ! Moi je dis qu’il est temps de les mettre au parfum, temps de faire renter cette Chose à Nous dans le troisième millénaire !

–       Salud !

–       Salud !

L’oncle de Franck était très loin d’être n’importe quel clampin, sous-chef de la Famille Gambino, l’aristocratie, le haut du panier. Le genre de mec qu’on rêvait de rencontrer quand on était un affranchi, comme les civils avec Brad Pitt ou le Président des Etats-Unis, et à peu près autant d’espoir que ça se produise. Les stars ça s’approche pas comme ça. Autant dire que décrocher un rendez-vous avec lui et les autres, pour Tony et Eddy, c’était comme d’être reçu par les patrons de General Motors. D’ailleurs ce n’était pas qu’une image si on tenait compte qu’à elles seules les Cinq Familles tenaient 40% du marché de la construction pour l’ensemble de la côte est, 38% du marché des ordures, dont 25% rien qu’à New York, et ça c’était qu’une partie du business légal. Sammy Gravano, l’affaire avec Gotti, ce putain d’Henry Hill, tout ça avait foutu un beau bordel, parce qu’avant eux c’était presque du 80%, mais les choses évoluent, les gens passent et depuis que Di Stéphano avait été nommé à la tête de la Commission, on disait que tout était en train de rentrer dans l’ordre. Ce n’était pas forcément l’avis de tout le monde. A vrai dire personne ne le supportait ce Di Stéphano. Un putain de paysan, selon les gars, débarqué du vieux pays il n’y avait même pas 15 ans, et qu’on leur avait imposé, à cause des autres là-bas. Ils disaient qu’il fallait un ancien, un vrai comme chez eux qui respectait le silence et savait faire discret, comme Provenzanno. Mais quoi ? Di Stéphano se prenait pour un empereur. Encore moins discret que Gotti en pleine gloire, et même pas foutu d’avoir sa classe. Il s’était pointé à la réunion en Rolls, immatriculée Cappo 1. C’est possible ça ? Le type il ne voulait pas des teeshirt Cosa Nostra non plus ? Les gars étaient dégoutés Et fallait voir sa tenue… tout en blanc, avec un Marcel, une grosse chaîne en or autour du cou et un médaillon de San Gennaro… Pas possible ce mec, il se croyait encore dans son quartier à Palerme… La vérité c’est que ce type s’était imposé devant des mecs comme l’oncle de Franck qui lui était un gars d’ici. La vérité c’est qu’il voulait sa part sur tout, et qu’il prenait pas à moins de 70%, qu’il leur laissait des miettes, comme ce foutu Costello, et les mecs tiraient tous la langue à cause de lui. Comment on pouvait vouloir faire affaire avec ce mec. Comment ? Sans son accord, plus rien ne se faisait. Mickey avait convoqué aussi Jimmy « Big J » Balleria, et Carlo « Ace » Di Cocco, respectivement sous-chef et consigliere de la Famille Genovese. Des anciens eux aussi, des mecs très sérieux en tout cas, et que eux tout le monde respectait. Il savait que s’il les intéressait eux aussi, Di Stéphano suivrait, les Genovese avaient encore toute leur réputation.

–       C’est quoi ça ?

–       Un brouilleur de fréquence, c’est pour pas que les Feds nous entendent.

–       Putain !

–       Bon on peut  y aller maintenant ?

–       Messieurs, d’abord merci d’être venus, je sais comment votre temps est précieux, je ne vais pas vous abreuver de détails …

–       Vas-y, vas-y abreuve !

–       Bien, internet, l’informatique est en train d’ouvrir tout un monde de nouvelles opportunités pour nous, en terme plus trivial, nous avons trouvé un moyen de pirater les gens sur l’autoroute de l’information.

–       Eh Mickey c’est pour ces conneries que tu m’as fait venir ?

–       Tu veux bien écouter ce que le gamin a à dire ouais ?

–       Mes gosses ont un ordinateur à la maison, tous ces trucs, le jeu vidéo, moi j’aime pas, trop violent. Et puis Internet c’est tout neuf, c’est une mode, ça va passer.

–       Mouais… bon, on a trouvé un moyen d’avoir accès à tous les comptes et les centres de paiement d’Amérique du Nord, et par conséquent un moyen de les siphonner. Evidemment, tout le truc c’est de les siphonner sans être pris.

–       Et vous avez trouvé un moyen de faire ça ?

–       Mon ami Eddy ici présent va vous expliquer.

–       J’ai un associé qui travaille au Nasdaq, un ancien de la NSA. Il a trouvé un moyen de pirater Pegasus.

–       C’est quoi ça Pegasus ?

–       C’est le satellite de communication des trois quarts des banques et des sociétés de paiement par carte du pays. Voyez, chaque fois que quelqu’un exécute une opération financière, l’ordre est donné sous une forme cryptée, à travers le satellite. Avec notre système on est capable de décrypter le message pendant une courte période. Après quoi on place ce qu’on appelle un Sniffeur, un programme qui va nous permettre de ramasser tous les codes et les numéros des compte auxquels ces opérations seront attachées. Carte bleue, ordre de virement, ce qu’on veut.

–       Putain mais qu’est-ce que j’en ai à foutre moi de tous ces machins et ces trucs !

–       Tu veux bien écouter ce qu’il a dire oui ? S’il te plaît !

–       On peut faire ça parce que toutes les banques américaines, utilisent des clés de cryptage à 40 bits secondes, s’ils reçoivent une autorisation fédérale pour utiliser des clés de cryptages de 128 bits seconde, c’est foutu, ça ira trop vite. En résumé notre fenêtre d’opportunité c’est maintenant.

–       Explique-leur pour les clés à 128 bits. Pourquoi il faut une autorisation.

–       Il faut une autorisation parce qu’après la seconde guerre mondiale, le gouvernement américain a décrété que tous les matériels de cryptage seraient considérés comme des armes de guerre. En conséquence de quoi, le gouvernement autorise les entreprises à ne travailler qu’avec des clés de 40 bits parce qu’elles sont trop courtes pour une utilisation militaire.

–       Mais qu’est-ce qu’il raconte à la fin ce môme ?

–       Je parle d’algorithme cryptographique.

–       Hein ?

–       Attends… Jimmy, tu vois quand tu te sers de ta carte bleue et que tu payes un truc sur internet ? Bin là t’as des mecs qui peuvent pomper ton compte rien parce qu’ils ont réussi à brouiller le signal entre toi et ta banque.

–       Une fois qu’on aura accès aux codes bancaires on pourra directement faire transférer les fonds sur un compte off shore à Cuba

–       Mais les banques, elles vont bien voir qu’il y a de l’argent qui manque nan ?

–       Non, parce qu’elles ne verront rien. On prendra pas beaucoup, juste quelques cents sur chaque compte, ça sera invisible.

–       Et si elles le voient quand même !?

–       Ecoutez, mettons que vous avez une note de téléphone qui monte à 115 dollars en moyenne, et là, au lieu de ça, elle est à 119 dollars, vous allez vous faire chier pour 4 dollars ?

–       De toute manière, dans le pire des cas, même si elles soupçonnent quelque chose, elles ne remonteront jamais jusqu’à nous ! Les banques les organismes de crédits, ils ont des assurances contre ça, ils préféreront payer plutôt que leurs clients gardent leur fric au coffre !

–       Okay, mais pourquoi Cuba ?

–       Castro est trop contant qu’on pompe le fric des banques américaines, il veut 25 millions et une commission sur le blanchiment.

–       Okay, concrètement, vous attendez quoi de nous ?

–       On a besoin de 15 millions de dollars, cash.

–       15 millions cash ?… t’es sûr de toi ?

–       C’est du solide Monsieur Rizzo, on a une opportunité de trois jours, juste pour la période de Noël, en trois jours on compte ramasser entre un à deux milliards, voir plus.

–       Un à deux milliards voir plus ? Un ou deux milliards… D’où tu viens môme ?

–       Brooklyn

–       Et toi ?

–       Brooklyn.

–       Vous avez grandi ensemble ? Vous êtes allez à l’école ensemble ?

–       Ouais.

–       Vous êtes de Brooklyn et vous avez besoin de 15 plaques… T’es sûr à quel point de ton truc, petit ?

–       Je parierais ma vie dessus

–       Ça pourrait arriver en effet…

–       Porca miseria che faccio ! Mickey perque mi hai demanda de venir ?

–       Antonio t’es à New York ici, s’il te plaît !

–       Ah ouais c’est vrai j’avais oublié que ces enculés ne parlaient pas notre langue !

–       Qui est-ce que tu traites d’enculé fils de pute !

–       Franck ! Montre un peu de respect s’il te plaît !

–       Ce tas de merde ne sait même pas ce que respect veut dire ! Ce tas de merde est né avec une petite cuillère en argent dans la bouche !

–       Tu veux bien te rassoir oui ?

–       A qui que tu dis de se rassoir toi !? J’en ai plein le cul de ces conneries ! Rizzo, ça suffit, je me casse… allez Joe, on y va on se barre de cet asile de dingue ! Rien à foutre de leur histoire ! Rien à foutre de cet endroit !

–       Je t’avais dit que cet enculé ferait chier.

–       … Bon… revenons-en à nos moutons… Vous prenez combien là-dessus ?

–       400 millions, le reste est pour vous, et si on se fait un autre milliard au passage, on s’arrangera…

–       Attendez deux secondes, si j’ai bien pigé vous êtes en train de nous dire qu’on va ramasser des centimes et vont va se faire des milliards ? Ça fait un paquet de centimes.

–       En effet.

–       Bon… allez faire un tour.

Les Sorciers de la Guerre – Bacon and Cheese 2.

Il oublia naturellement très vite cette vidéo, parti pendant deux semaines au combat, il oublia même que le monde tournait. Dans ces moments intenses où il n’était pas à régler des problèmes d’un coin à un autre du monde, où les seuls individus qu’il croisait étaient des combattants tout comme lui, et sa seule préoccupation était de survivre, il lui semblait même se faire des vacances du monde. L’existence redevenait simple et directe, vivre ou mourir, tuer ou être tué. Une équation presque reposante. Pour autant le monde lui commençait à s’intéresser sinon à lui, du moins à ses activités.

Plus tard, un spécialiste très bien payé des médias, analysa le succès de la vidéo comme la conjonction improbable de la rencontre entre le lobby gay, la mode du complotisme, et de l’Islam radical. Une analyse qu’aurait pu faire d’ailleurs à peu près n’importe qui. On y aurait ajouté des chatons rigolos et des japonais déguisés en Télé Tubbies et on frisait le record de la saison pour Youtube. Un million de vues en une semaine et demie, et ce pour une première raison, ce que le spécialiste des médias appelait un leader d’opinion, c’est-à-dire un faiseur d’opinion. John Graham, écrivain, journaliste, essayiste, et grand défenseur de la cause gay australienne qui tomba littéralement amoureux de cette fin tragique, cette vidéo. Qui, par un dramatique hasard collait parfaitement à son nouveau roman, l’histoire d’un jeune Basha Bazi afghan, pourchassé par la guerre et les barbus. Les Basha Bazi, littéralement garcon-jouet, étaient une tradition afghane, comme l’opium, plus ou moins disparus avec les talibans, mais qui revenaient en force avec la nouvelle économie. Garçons destinés à la danse et au plaisir, de préférence mineurs. Le livre allait justement sortir pour la rentrée, l’éditeur en avança la sortie. S’ajouta à cela toute la sphère des amateurs de complots, du plus délirant au mieux surinformé, qui se mit à faire de cette vidéo un genre de virus sur lequel chacun glosa à loisir. L’ensemble conclu par un drame sommes toutes bien opportun pour une carrière politique. Le jeune pakistanais, dont le père était une figure possible des prochaines élections locales, ne supportant ni la mort de son amoureux impossible, ni son exposition soudaine aux menaces des barbus, se suicida. Il n’en fallu pas plus pour que son père se lance dans une croisade anti américaine, ni pour que CBS et le New York Times s’intéressent au sujet. ¨Pendant que certains membres du Congrès commençaient à poser des questions au département d’état, qui lui-même était déjà en train de préparer une panoplie de contrefeux.

 

 

 

Le colonel n’imaginait pas une seconde que ce scandale qui montait puisse avoir le moindre rapport avec lui. Même la date qu’indiquait la vidéo, n’avait pas éveillé chez lui un début d’intérêt. Il y avait tellement de bombardements pendant ces temps de retraite « honorable »…  Et quand il fut convoqué à Hong Kong, à son retour du Yémen, dans le cadre du programme White Blossom, il fut le premier surpris d’entendre son supérieur lui demander s’ils avaient le moindre rapport avec cet incident. D’une part parce que comme le gouvernement, son supérieur préférait ignorer la nature de la plupart de ses actions de sorte qu’il puisse les nier en toute transparence, si jamais par un hasard improbable on l’interrogeait. Conséquemment à quoi toute question de ce genre frisait l’incorrection en ce qui le concernait. D’autre part il ne voyait absolument pas pourquoi on se préoccupait d’un tel épiphénomène, ce n’était pas exactement un secret d’état que l’Empire bombardait à tout va, ni qu’il  y avait des ratés. La politique, expliqua son supérieur avec un geste fataliste. Et le colonel n’aima pas beaucoup cette réponse. C’était l’excuse toute trouvée des militaires et des fonctionnaires pour expliquer leurs échecs et leurs erreurs. Il faut dire que les politiques étaient si souvent de tels crétins voraces qu’ils faisaient sans peine le coupable idéal. De son expérience ça sentait la défection de dernière minute, le parapluie qu’on se prépare à ouvrir en étant bien sûr qu’il ne serait pas dessous. Il avait vu ce qu’ils avaient fait à North, comment ils l’avaient laissé seul devant la commission d’enquête. Il avait tenu son rang, militaire jusqu’au sang. Il avait tout encaissé, avalé toute la ligne et l’hameçon sans faillir, et pour le récompenser ils l’avaient finalement fait blanchir. Aujourd’hui il faisait le guignol sur Fox News, Falcon News comme disaient les gars. Mais lui n’était pas de ce bois là. Il en avait trop fait, trop vu, pour supporter ce genre de mascarade, pris trop de risques. Il savait parfaitement que sa fierté aurait le dernier mot, ou son orgueil, finalement on lui donnait le nom que l’on voulait suivant son point de vue sur la question. Il aurait parlé d’honneur si ce qu’il avait et faisait pour eux avait aucun rapport avec sa conception de l’honneur. C’était un sale boulot mais il fallait bien que quelqu’un s’y colle puisque c’était nécessaire. Pour autant il était hors de question pour lui d’accepter d’être interrogé et jugé par quelque clampins encravatés. Des oies blanches et des imbéciles qui croyaient qu’une guerre se gagnait avec les gants. Et en y réfléchissant, il se rendit compte qu’il ne supportait plus du tout cette histoire de guerre propre, sans mort « innocent ». Dans une guerre il n’y a pas d’innocent, il n’y a que des bourreaux et des victimes. Gibier ou prédateur, souvent les deux, la survie ne connait pas la morale.

 

 

 

Il songea à consulter un avocat, il y en avait quelques-uns spécialisés dans ce domaine, comme il y en avait pour les criminels. En général ils étaient plutôt compétents, naturellement excessivement chers, et discrets. Mais finalement ça aussi ça le dégoutait. Ouvrir le parapluie sur lui, se protéger comme un bon clampin pris la main dans le sac. D’une part il n’était coupable de rien sinon d’avoir fait son devoir, son premier devoir de soldat, obéir. D’autre part il assumait la totalité de ses actes et il était hors de question pour lui de s’excuser d’aucune manière. Ni de ce qu’il était, ni de ce qu’il avait fait, faisait ou ferait.

 

La seule excuse qu’il méritait c’était une balle dans la tête, et c’est exactement ce qu’il espérait que la vie lui donnerait.

 

Mais même si sa tête se demandait encore comment une histoire aussi ridicule pouvait prendre une telle importance, il fallait bien faire quelque chose. Son instinct le lui disait. Il avait toujours plus fait confiance à son ventre qu’à sa tête. La vie est un roman, disait Balzac, et l’instinct le personnage devinant les intentions de l’auteur. Alors il réagit de la manière qu’il connaissait instinctivement le mieux, en guerrier. Il commença à s’intéresser à cette histoire stupide, et agiter son propre réseau. Il en fallait bien un quand on faisait ce qu’il faisait, partout dans le monde, pour trouver ceux qu’il fallait, effacer ses traces, etc… sa propre petite agence de renseignement à lui, informelle, préventive, souple, sûre.

 

Il apprit que le petit pédé s’appelait Massoud, comme l’autre, bien entendu. Il apprit qu’un groupe d’autres petits pédés s’étaient formés en Europe, les Pédés Musulmans… Leur slogan c’était « Gay et musulman Allah est pour ». Des nord-africain pour la plupart, sans doute candidats au suicide. Il y avait même déjà des teeshirts, le Lion du Pandjchir et le petit pédé, face à face, sur fond arc en ciel. Il apprit que l’écrivain en avait même fait la couverture de son bouquin, et que ça se vendait comme des petits pains. Il apprit que les fatwa pleuvaient comme d’un bateau amiral. Il se procura le livre. Il se procura des informations sur le père de l’autre petit pédé. Ses allés-venues, sa vie, son œuvre. Il se procura les informations que détenait la presse sur cette histoire, sur lui-même. Renifla, chercha par où était peut-être déjà parti un coup fourré. Et il avait un nez de pointeur pour ces choses-là. Il se procura un dossier de l’ISI sur le père de la fiotte flinguée, une carte, un plan des lieux.

 

 

 

La vie est peut-être parfois morale. Allez savoir, ou le laisse croire. En tout cas Aslim le croyait. Que la vie avait une morale. Et que cette morale était dictée par Allah. Que quoiqu’il en coûte Justice serait rendue aux Vrais Croyants. Mais justement puisqu’il voyait la vie comme une affaire morale, il ne croyait pas du tout à l’usage de la violence. Combattre les ennemis de l’Islam ce n’était pas les combattre avec des épées mais avec des mots et des idées acérées. Allah se chargeait tout seul de les châtier, lui seul était autorisé à le faire, et leur jour viendrait, s’Il le voulait, inch Allah ! Aslim n’était pas un musulman modéré, il était journaliste. Un journaliste avec une charia dans la tête et dans le cœur, qui tentait d’instiller dans ses articles une image glamour du sujet. Selon lui le meilleur moyen de toucher l’âme occidentale. Une charia adaptée à son temps, light, sans lapidation ni mains coupées, sans fouet, cool, démocratique. Aslim croyait très fort à ses idées de présentation, il avait étudié en Angleterre, il avait étudié les anglais, et bien entendu ça ne plaisait pas. Son style. Les jeunes adoraient, mais les autres… les vieux, les paysans, les montagnards… Trop moderne pour eux. Ils l’avaient averti, une fois, deux fois, jamais il n’aurait pensé qu’ils lui enverraient les américains. Une façon de le renvoyer à l’occident qu’il rêvait tant de séduire et dont ils ne voulaient simplement pas. Mais Aslim se regardait trop écrire pour comprendre, même après un an d’enfer. Un an pendant lequel il avait été emprisonné et torturé scientifiquement, déplacé volontairement dans différentes prisons, avant d’être simplement relâché dans la nature, couvert de plaies et de bleus, à demi mort, après une formidable dérouillée finale. Il ignorait pourquoi ils ne l’avaient pas tué, et s’était finalement dit qu’Allah l’avait protégé. Pas forcément un signe, mais un encouragement. Mais quand il vit son tortionnaire dans les rues de Kaboul, il sut que cette fois Allah lui faisait signe. La Justice, enfin.

 

 

 

Les téléphones portables avec caméra sont une formidable  invention, tout le monde peut se fliquer à tout moment. Big Brother à portée de médiocrité. La vidéo apparut bien entendu, à tout seigneur tout honneur, sur Youtube, pendant l’émission d’une demi-heure qu’Aslim présentait sur la toile, depuis sa chambre. On y voyait le tortionnaire en compagnie de trois hommes en encadrant un autre. Et cet autre n‘était rien de moins que le « père du petit pédé »  Ibrahim Al Fwazari, l’outsider des élections de novembre. Quand on apprit que celui-ci avait disparu le lendemain, le jeu de quille se mit en branle.

 

Al Jaazira passa la vidéo en prime time, assurant au jeune journaliste la couverture médiatique qu’il souhaitait, pour sa carrière, pour la Justice. Pour Dieu. Le gouvernement impérial fut sommé de répondre aux accusations de kidnapping. Et bien entendu, que ce tortionnaire soit immédiatement mis aux arrêts.

 

On ne parle pas à l’Empire sur ce ton-là.

 

Des explications ? Et puis quoi encore, ces informations sont classées secret défense et selon nos lois nous n’avons aucun compte à rendre à personne. Vous n’êtes pas content ? Prenez votre ticket et attendez votre tour, les autres n’ont pas fini de sécher.

 

Puis un émir saoudien en glissa un mot à un de ses amis du Congrès, qui en glissa un autre à un sénateur, etc… Le temps que l’administration réagisse à cette puce sur son énorme dos, cinq soldats des Forces Spéciales avaient été tués en représailles, et l’écrivain magnifique reçu à l’ONU. Aslim raconta par le menu les tortures infligées, tout le Moyen-Orient s’en ému, des occasions se présentèrent, une patrouille de canadiens au complet. Onze morts en trois semaines ça faisait un genre de record dans le cadre d’une armée en retraite. Un sénateur de l’Empire, ou bien était-il français, ils sont tous experts dans ce domaine, a dit, « le meilleur moyen pour être sûr que les choses n’iront nulle part, c’est de créer une Commission d’Enquête. ». La Maison Blanche, en promit une, et assura les familles de leurs soutiens les plus sincères. On n’en était pas encore aux excuses mais comme l’administration était aux mains des gentils, la Maison Blanche se préparait un discours pro pédé démocrato-musulman. Un sérieux mélange à destination de la bouée Europe. Qui en boirait la liqueur, bien entendu, jusqu’à la lie. Mais dans la secrète alcôve du renseignement, de la CIA au Pentagone l’anxiété était montée d’un gros cran. Où était le colonel ? Qu’avait-il fait du colis, dans quel but, pourquoi, qui lui avait donné l’ordre ? Qui lui en avait donné l’ordre… en voilà une bien intéressante question. Qui lui donnait des ordres justement ?

 

Le dossier militaire du colonel était classé top secret, for your eyes only, etc. Estampillé, sécurisé, et personne ne comptait ouvrir la boîte de Pandore. Pas encore. Et après ? Eh bien après ils verraient un parcours militaire remarquable, trente ans d’opérations spéciales et de coups tordus, d’assassinats. Pour les Forces Spéciales, la CIA, la DEA, le Pentagone, la Maison Blanche, le Congrès… Qui lui donnait les ordres ? Excellente question, n’est-ce pas ?

 

Parce qu’en fait personne ne lui donnait des ordres. Plus depuis qu’ils avaient créé ce nouveau groupe. Le colonel avait carte blanche, point barre. Tout au plus son supérieur lui suggérait des plans, des directions, lui soumettait des idées, à lui de voir sur les moyens. Et il disposait de tous les moyens militaires et logistiques qu’il désirait, sans limite de fonds. Le colonel connaissait son métier, c’était une Rolls dans son genre, un placement en or.

 

 

 

Même l’Empire hésite avant de faire chier Dark Vador. Alors, quand il réapparut, à Londres, on ne le convoqua pas, on l’invita à un barbecue. Un barbecue ? Magnifique, il adorait les barbecues.

 

–       Oh mais comment ? Mais il ne fallait pas…

 

–       Ça vient direct de chez les brits ! C’est des spécialistes du bacon les brits, vous m’en direz des nouvelles, gouverneur !

 

Ils avaient essayé de rendre ça informel, casual comme ils disaient, détendu, saucisses, bières lights, jeans repassé et petit pull en v portés sur les épaules, jaune citron, vert forêt. Des steaks New Yort Cut épais comme des tables de ferme. La viande bien juteuse, un peu sucrée sur les bords, directement importée de Houston. On parle de tout et de rien, on évoque le passé, on glisse sur le présent on suggère l’avenir, l’interroge. On sourit beaucoup, on plaisante même. Il était venu avec un carton plein de tranches de bacon sans marque, made in England donc. Ils les avaient fait griller avec le reste. Ils ne comptaient pas lui demander un jour où était passé le pakistanais, pour les mêmes raisons qu’ils ne lui demandaient jamais des rapports circonstanciés de ses activités. Ce qu’ils voulaient savoir c’est ce qu‘il comptait faire. Comment il allait se sortir de ce traquenard. L’un d’eux avait même osé évoquer Germanicus en croyant faire le malin à propos des généraux et des sénateurs romains déchus. Il lui avait fait remarqué, acerbe, que Germanicus avait été assassiné par Tibère. On en resta là.

 

 

 

Il les pratiquait depuis trop longtemps. Il savait comment ils fonctionnaient. Ils étaient comme les mafieux. Grégaires et vindicatifs. Le groupe avant tout. Il savait qu’ils n’attendraient pas longtemps pour agir, selon leur intérêt, selon si par exemple son patron était lui aussi dans leur ligne de mire. Il vivrait ou mourait. Et s’arrangeraient pour que ça ressemble à une mort de civil. Mais les mafieux avaient quelque chose qu’ils n’avaient pas, n’auraient jamais. L’instinct. L’instinct de frapper le premier.

 

 

 

La tranche de rôti avait été découpée dans un bœuf de Kobé, cuite à coeur sous une croute de pâte briochée blonde légèrement épicé à la vanille et au piment d’Espelette, et farcie d’une fine tranche de truffe du Périgord. Elle faisait comme le dessin d’un nuage au milieu de la chair rose sang, un nuage ponctué de quelques étoiles de persil, la viande accompagnée d’une purée de pommes de terre crémeuse, arrosée d’un peu de graisse et de sang. Elle était servie sur une assiette de porcelaine translucide, ornée de figures bleutées de style Qing. Couverts en argent, poinçonnés, importés d’Angleterre. Elle avait un goût mêlé et puissant, une tendresse particulière qui n’était pas sans rappeler celui de la viande d’autruche, le bruit de la truffe emporté sur une queue de comète de vanille bourbon pimenté qui venait épouser parfaitement le goût du Siglo V et du whisky japonais. Il y avait dans cet ensemble un mariage si magique qu’il était impossible de se dire que le Chef Laforge n’avait pas pensé à ce qui accompagnerait immanquablement le dîner de ses convives. Ce qui bien entendu était le cas. Le Siglo V avait dans sa musique une suavité qui ressemblait bien à son pays, une douceur qui s’opposait à la puissance classique des Cohibas communs. Le meilleur du Robusto embrassant la finesse du N°2, sur une longueur proportionnelle au plaisir qu’il offrait. Tandis que le Yamazaki, au contraire d’un écossais de la même gamme, offrait un moelleux particulier qui répondait parfaitement à cet orchestre de sensations et de goûts, de parfums et de saveurs.

 

Vois sur ces canaux, dormir ces vaisseaux, dont l’humeur est vagabonde. C’est pour assouvir ton moindre désir qu’ils viennent du bout du monde, cita pour lui-même le colonel. Il recracha une bouffée de son cigare.

 

–       C’est magnifique. Absolument divin. Madeleine vous complimenterez André pour moi.

 

–       Attendez de voir le dessert… Laforge est un magicien.

 

–       Vous l’avez payé cher ?

 

–       Un million et demi de dollars pour qu’il lâche son affaire de Shanghai, et trente mille en salaire.

 

–       Pas mal.

 

–       Je m’en sors bien, Blankfein a déboursé cinq millions pour avoir Tomazaki chez lui.

 

–       Jamais entendu parler.

 

–       Un chef japonais, formé par Le Bec. Il tenait un huit étoiles à Canton.

 

–       Huit étoiles ?

 

–       Vous connaissez les chinois, il faut toujours qu’ils en fassent trop.

 

Dans le fond de la pièce Aretha Franklin chantait Night Time is the Right Time, le colonel n’aurait su mieux dire.

 

–       Finalement vous allez faire quoi ? Vous restez ou vous partez ? Il y a une grosse demande en ce moment pour des gens de votre compétence. Les russes payent royalement à ce qu’on dit.

 

–       Je reste évidemment. C’est pour l’Empire que je me suis battu, pas pour ces imbéciles.

 

–       Ces imbéciles comme vous dites dirigent l’Empire.

 

–       Ils n’en dirigent qu’une partie, la roue tourne, et croyez-moi, elle va drôlement tourner.

 

–       Comment ça ?

 

–       J’ai fait envoyer des fleurs aux journalistes…

 

–       Des fleurs ?

 

–       Les fleurs du mal, ricana le colonel avant de reprendre une gorgée de son whisky japonais.

 

Madeleine avala une bouchée de son rôti.

 

–       Allons colonel arrêtez de vous faire prier !

 

–       Projet White Blossom,

 

–       Qu’est-ce que c’est ?

 

–       Une idée à la con.

 

L’ancienne secrétaire d’état tira sur son cigare. Oui, André était un magicien. C’était comme si l’arôme du Siglo venait embrasser la saveur flottante de la bouchée qu’elle venait d’avaler. Blankfein avec son japonais cuisine du monde c’était fait avoir. Il n’y avait rien de mieux que l’authentique cuisine française.

 

–       Mais encore… ?

 

–       Un petit malin de la Compagnie s’est mis en tête que les chinois étaient portés sur l’opium. Je sais pas, on doit leur distribuer des livres d’images sur l’histoire de l’Empire quand ils arrivent.

 

–       Et alors ?

 

–       Alors il a proposé un projet visant à leur refaire le coup de la guerre de l’opium… mais sans la guerre.

 

–       Importer massivement de l’opium en Chine pour pourrir les élites ?

 

–       De l’héroïne plus exactement, raffinée par nos amis afghans, et convoyé par nos camarades russes. Mais sur le principe vous  y êtes. Sauf que ce n’est plus les élites qui se cament, enfin plus seulement.

 

–       Oui, en effet… et ils ont accepté ?

 

–       Vous rigolez ? Vous imaginez pas l’argent qu’on se fait sur cette opération.

 

–       Ça marche vraiment ?

 

–       Pas tant que ça en fait, il y a une grosse concurrence, mais justement…

 

–       Et l’argent ?

 

–       Même principe que pour l’Iran gate, ça finance nos opérations dans le monde.

 

–       Les imbéciles ! Ils n’apprendront donc jamais ?

 

–       J’en ai peur…

 

Elle leva la tête au ciel et réfléchit quelques instants aux conséquences d’une telle révélation. L’Empire introduisant délibérément de la drogue chez son concurrent direct pour le pourrir de l’intérieur. Les chinois n’avaient jamais digéré l’affront de la Guerre de l’Opium, encore aujourd’hui ils y pensaient.

 

–       Vous savez ce que nous risquons ?

 

–       Oh oui, la guerre. Ça tombe bien, j’adore la guerre.

 

Ils reprirent l’un et l’autre une bouchée de leur rôti.

 

–       Mais je ne m’en fait pas pour eux, les chinois sont des hommes affaires, tout comme nous, ils sont juste un peu plus voraces. Ils vont se faire tondre sévère, il y aura quelques morts, qui sait Taïwan va tomber dans leur botte droite, et puis tout rentrera dans l’ordre.

 

Le colonel mêla la bouchée à un peu de son cigare, ferma un instant les yeux, jouir du moment, puis il recracha la fumée en avalant sa viande.

 

–       Vous savez ce que disait ce personnage de roman  magnifique qu’était Maître Vergès ? « La fumée du cigare, n’a pas pour seule vertu de faire fuir les moustiques, elle écarte aussi de moi les humanistes ! »

 

–       Dieu nous préserve des humanistes, approuva-t-elle en avalant une gorgée de son verre en cristal de France.

 

 

 

Personne ne sut jamais ce qu’était devenu l’homme politique pakistanais. La CIA, l’ISA, Total Intelligence, CIC, cherchèrent activement le ressortissant, en vain. D’ailleurs ils furent tous très vite bien trop occupés avec le scandale qui venait d’exploser à la figure de l’Empire. C’était le Guardian, un journal de gauche anglais qui avait balancé le premier missile. Repris un peu plus tard par le Los Angeles Herald, avec de nouvelles révélations, et surtout des noms. A travers le monde on déplorait déjà plusieurs suicides. Washington était en situation de crise, Pékin aussi, mais pas la même, Taïwan comptait ses couilles. La Corée, le Japon sortaient des pétards supplémentaires. Personne, à l’exception du supérieur direct du colonel. Qui n’en parla jamais ni à ses hommes, ni aux membres de leur club de militaires et de politiciens d’affaires, ni à ses proches. Fervent baptiste, il pria en revanche beaucoup.

 

 

 

Le courrier était arrivé vers dix heures, apporté par son secrétaire, avec une dizaine d’autres enveloppes, toutes estampillées Top Secret, sceau impérial. Celle-ci en particulier était ornée d’un timbre du Pakistan, et comme telle le secrétaire la présenta en premier, l’air intrigué. Il lui rendit son regard, décacheta l’enveloppe pour en trouver une autre dans du papier de soie. Rose et blanc. Avec écrit au dos, dans une belle lettrine anglaise « From Kaboul with love, for your eyes only ». Les deux hommes se regardèrent à nouveau, l’un et l’autre savaient de qui ça venait, il connaissait l’humour particulier du colonel. Il l’ouvrit prudemment, comme s’il craignait maintenant un jet d’anthrax. A l’intérieur il y avait une photo. Une photo du colonel, avec sa barbe à collier de professeur d’école, son bronzage manche courte, et nu comme un vers qui faisait comme un faux signe d’excuse, la main sur la bouche. Il était accroupi sur un lit, tenait dans l’autre main des tranches de bacon sous blister, le sexe caché par un éventail d’autres tranches emballés.

 

Sur la photo il y avait marqué « oups, he slept ! »

 

 

 

Désolé il a glissé. Le directeur vomit.