SMP Thank you Mister Bin Ladin 3.

A ce stade de la journée tu te dis que t’as épuisé tout le stock de farces, insister ça ferait trop. T’avais neuf vies, t’es passé à trois, faut pas abuser de la rigolade. Pas de bombes jusqu’à Samarra, pas de pistoléros halal pour nous souhaiter la bienvenue en ville, comme du velours. Alors tu commences à reprendre confiance et t’as tort. T’arrives devant une grosse bicoque grise avec une enceinte en béton et barbelés, des mecs nous ouvrent la grille. Barbes, lunettes de soleil à la nuit tombée, teeshirt et jean, PM à l’épaule, tronche de robot… super nous voilà dans un des quartiers généraux de nos potes de la CIA.

–       Pute vierge ! s’exclame Gaston en voyant le matos dans la cour.

Antennes relais comme à la NASA, camion transmission sorti d’un film de science-fiction, des centaines de caisses de munitions, des flingues partout, le tout dans une cour qui doit pas dépasser les deux cent mètres carrés. Par la porte d’entrée on peut apercevoir un hall éclairé façon aquarium avec des dizaines d’ordinateurs allumés sur des enfilades de tables sur tréteaux. Il y a des gus qui vont et viennent à l’intérieur, des civils, des militaires, tous l’air vachement occupés comme s’ils allaient faire décoller une fusée pour Mars. Quand je pense au matos qu’on avait au 13 alors qu’on était censé être à la pointe du renseignement militaire… Faut voir que nous autres, jusqu’à la 1er Guerre du Golfe on n’avait même pas de satellite dans le ciel assez correct pour distinguer un camion à frite d’un char blindé. C’est Tonton qui nous a équipés quand il a vu les jolies images en couleurs des ricains. Mais on en a que trois engins dans le ciel nous, les ricains ils en ont trente, et tous les ans ils te sortent une nouvelle génération. Nous autres c’est Hélios et ses variantes, point barre. En gros on n’est pas aidé. Le chef de groupe qui s’appelle Chief Squadron et rien d’autre, nous dit d’attendre dans la cour et se barre avec les caïds à lunettes. Quelque part par un soupirail un type se met à hurler le nom d’Allah, sur tous les tons de la gégène, l’ambiance… Ça me rend nerveux toute cette merde, je m’en allume une pendant que les autres cousins parle entre eux. Ils déblatèrent sur leur performance autoroutière, comme des gosses qui se raconteraient leur dernière sortie à Disneyland.  A les écouter on dirait que c’est la première fois qu’ils jouent à rock in the cashba, ils en reviennent pas de leur puissance de feu, je vais finir par comprendre pourquoi plus tard, quand on repart finalement, et toujours à quatre véhicules comme un putain de convoi de la mort.

En fait ils savent pas vraiment si Dark Vador est là-bas, ou non. Les mecs de la CIA d’ici ont eu un tuyau, avant de risquer l’hallali, ils veulent être sûrs. Alors en théorie on est censé se pointer en sioux, se faufiler, fureter, et en gros se planquer en attendant que le faisan sorte du bois. On doit rien faire si jamais on le voit ou on le sent, juste appeler la cavalerie. Sauf que je sais bien que s’il a le moindre soupçon Chief Squadron voudra se le payer tout seul. Ouais, je dis bien en théorie… parce que le mode sioux ces mecs là ils en ont une version télé. Ou plus exactement chasse, pêche et tradition vu qu’on dirait qu’ils sont à la chasse au caribou dans les rues de Samarra,. Ils font quoi ? Ils roulent au pas en matant salement tout le monde. Et puis quand on arrive dans la zone, ils sautent de voiture, claquent les portières, branchent leur pétard, font claquer les culasses et les chargeurs, enfilent leurs lunettes de vision nocturne et hop passe en mode silencieux en se faisant des gestes comme dans films. Autant dire qu’à ce stade, dans un pays en guerre, les insomniaques sont au courant que ça va friter, et les autres en train de se réveiller. Pour le déplacement en plus, ils sont trop fortiches. Ils passent d’un bond d’une porte à l’autre pour rester à l’abri dans une rue déserte, étroite et où de toute manière on les repère au bruit que fait leur brélage. Moscou me regarde sans dire un mot mais j’ai pas besoin de traduction, on est tous les trois dans la merde et il y a plus qu’à espérer que le tuyau soit crevé et que surtout on ne tombe pas sur un barbu…

Ces mecs ont tout le matériel mais pas la moindre idée de ce qu’ils font. Qui a engagé ces guignols ? D’après Gaston, qui me racontera ça plus tard, ça toujours été comme ça dans ce boulot. Avant, au temps des Bob Denard, quand on recrutait, il arrivait régulièrement de se retrouver en compagnie de branquignoles ayant vu trop de films ou lu trop de récit guerrier, pas la moindre expérience, et devenant rapidement des voyous armés au milieu d’une guerre civile. D’ailleurs Denard lui-même n’avait d’expérience que celle de la libération et pas le moindre grade. On aurait pu espérer qu’avec l’avènement des SMP ça se professionnalise un peu, ce qui a bien été le cas. Mais le principe d’une entreprise privée étant de faire des bénéfices, la moyenne employée sur le terrain n’a de l’expérience des armes que celle apprise dans la police. Pour la bonne et simple raison qu’un ancien Delta Force avec toutes ses compétences ça coûte cher et que dans le contexte on préfère l’employer soit à la formation, soit à la seule protection des grosses légumes. En fait, on l’apprendra plus tard par Fazir, sur les douze mecs, huit sont d’anciens flics de Chicago, inspecteurs à la criminelle, shérif, ou chief détective à l’inspection générale, et que les autres sont d’anciens formateurs de la NRA, tous issus d’un club de tir ou d’un autre, et pas la plus petite formation militaire autre que celle qu’on leur a dispensée avant de partir, trois semaines au centre d’entraînement de Blackwater. Et visiblement ils n’en n’ont retenu que le côté Rambo.

L’ennui avec le matériel militaire, en dehors des armes, c’est qu’il demande toujours une certaine habitude pour en faire usage correctement. Des lunettes de vision de nuit sont tout à fait utiles mais quand on ne s’est jamais durablement déplacé avec, elles paraissent un peu encombrantes au visage. Sans compter qu’elles n’offrent jamais la même vue globale qu’on pourrait avoir en plein jour, on voit en vert. Leur fonctionnement repose sur une optimisation des sources lumineuses disponibles la nuit. Plus la source est elle-même optimum, moins en réalité on voit. Ce ne sont pas des lunettes faites pour un éclairage de ville par exemple, même si cette ville est comme celle-ci au trois quart plongée dans le noir. Un seul lampadaire peut complètement aveugler une zone. Bien entendu, ces machins intelligents se règlent sur l’intensité, jusqu’à un certain point, et ce n’est pas immédiat. Pas plus qu’une pupille peut immédiatement faire le point quand soudain une porte s’ouvre, éclairant violemment les Rambo qui passent. Et c’est comme ça qu’on passe d’une opération commando foireuse, à une catastrophe.

Consigne de sécurité élémentaire numéro un dans un déplacement, à moins d’avoir une cible identifiée en vue, le doigt jamais sur la détente. Deuxième consigne, si l’arme possède un sélecteur de tir, le garder en position coup par coup, au pire rafale de trois. Pas sur tir continu. Sans quoi vous avez 25 balles de calibre 5,56 qui vont s’éparpiller selon leur nature particulière dans le petit corps d’une fillette, et diversement dans le hall derrière elle, traversant les murs comme du beurre et pour certaines, la tête du grand-père qui dort là. Troisième consigne de sécurité élémentaire, quand vous portez des lunettes de vision nocturne, ne jamais regarder directement une source lumineuse du type ampoule de 100 watts. Sans quoi vous vous retrouvez aveugle pendant quelques secondes, et au lieu de réagir correctement, vous allez percuter votre voisin que vous n’avez pas vu et qui se trouve à peu près aussi buse que vous sur la question militaire. Il a aussi le doigt sur la détente, son arme sur rafale de trois, et pim pam poum, l’aveugle se retrouve estropié à cause de son pote qu’il a bousculé.

–       CIESE FIRE ! CIESE FIRE ! hurle le Chief Squadron.

Consigne ultime et élémentaire également, et celle-là elle est pour nous, avant de partir à l’aventure dans une ville hostile par nature, s’assurer que ses compagnons de voyage ne sont pas des foireux de première main.

Parce que quand les parents de la petite se pointent, ainsi qu’une bonne moitié du voisinage, tu te retrouves dans la situation inédite pour toi de devoir cavaler devant une meute de civils en furie, avec un blessé, tandis que tes petits potes canardent au hasard. Ils espéraient sans doute que les 4×4 allaient nous sauver les Rambo, mais ils ont oublié qu’ils sont dans un pays non seulement en guerre, mais qui est en train d’attirer comme des mouches tous les dingos de la planète ayant un compte à régler avec l’Amérique et l’Occident en général. Donc quand on arrive les cocktails Molotov pleuvent d’un peu partout, se mette à cramer sur les Mitsubichi, et comme nos indomptables connards à gâchette ont peur du feu, ils essayent de se replier vers une maison en défonçant la porte tout en rafalant en continu les toits d’où partent les bouteilles. Les occupants de la maison se pointent, les femmes hurlent, les hommes hurlent, et bien entendu tu as là l’adolescent de service, en révolte contre le monde entier et les ricains tout spécialement, qui sort la kalach familiale et dégomme un des Rambo. Les autres évidement répliquent, à trois, dans un couloir d’un peu plus d’un mètre vingt de largeur sur trois mètres de profondeur, comptant, en plus de l’ado, deux femmes, un homme d’une soixantaine d’années, et cinq Rambo plus Gaston et moi…

Heureusement quand le monde devient un peu plus fou que d’habitude, on peut compter sur d’autres fous, totalement inadaptés à la vie courante mais qui se sentent normalement à leur aise dans le chaos. Moscou fracasse une des vitres d’un 4×4 en flamme, ouvre la portière de l’intérieur, passe derrière le volant et nous hurle de nous pointer. Bon, ces bidules sont assez gros pour contenir huit bonhommes format US, à quinze, dont désormais un tué et deux blessés depuis la dernière fusillade, c’est étroit. Le 4×4 est en feu, la température à l’intérieur est montée comme dans un four, mais tant que les flammes n’ont pas encore rongé les pneus, Moscou peut faire marche arrière, un tête à queue et nous sortir de là pendant qu’on nous arrose joyeusement.

Bon, il faudra quand même compter avec l’intervention de la cavalerie US qui n’est heureusement jamais loin dans ce pays, et on rajoutera une dizaine de cadavres à cette fantastique soirée pleine de rebondissements riches en émotions. Le lendemain, et toute la semaine, pas un mot dans les médias locaux ou internationaux sur la petite sauterie. Les anciens flics ont tous été évacués de Samarra et à ma connaissance, à part le Chief Squadron, évacué d’Irak également. Surtout quand un responsable d’Halliburton exige que nos lui expliquions ce qui s’est passé. Si on peut rendre service… pour le capitaine qui a eu cette fabuleuse initiative, il en chie tellement sous lui de ce qui se passerait si sa hiérarchie apprenait la bavure (au décompte final il y aura trente et un morts), que désormais c’est notre pute. Quant aux supers espions de la CIA, pas de nouvelle, même pas un petit mot doux, cette affaire n’a jamais eu lieu, ils ne savent même plus qui est Zarqaoui. Et pour cause… puisque pendant qu’on s’arsouillait à Samarra, ils l’ont volatilisé juste à côté de Bagdad… Comment se fait-il que des opérationnels de la CIA n’étaient pas au courant ? Si ça se trouve ils l’étaient mais voulaient quand même tenter le coup avec leur info bidon.

Oncle Sam a compris la leçon depuis le Vietnam, c’est la seule qu’il a retenue, ils tiennent les journalistes en laisse, mais dans ce genre de guerre chacun essaye de se servir de l’autre pour parvenir à ses fins. Alors le massacre finit par venir aux oreilles de la presse, Al Jaazira se met sur le coup, et le Département d’Etat se met en quatre pour trouver des coupables pas trop emmerdants. Mais à ce stade de l’affaire, on n’en a plus rien à secouer parce que Bob a retrouvé l’ami Stone…

Enfin retrouver c’est un grand mot. Le petit père s’est effectivement tiré chez la concurrence, et ils l’ont envoyé chasser des têtes au Kurdistan, à la frontière iranienne.

–       Cet enculé nous a vendu à Apple ! bouillonne Bob alors que je rentre dans la pièce avec une pleine caisse de Jack Daniel’s, cadeau du capitaine foireux

–       De quoi ? je demande.

Il m’explique. Pour retrouver notre pote, Bob est allé poser des questions au fameux Desmond qui se trouve être installé à l’hôtel où ont posé leur cul tous les journalistes accrédités d’Europe et d’Amérique. Et Bob a justement une copine reporter. Ces deux là s’aiment pour de vrai, aussi invraisemblable que ca soit de tomber amoureux au milieu d’un carnage. Alors quand Bob lui a causé de ce qui s’était passé, Ann a fait son enquête de son côté… et Desmond a reçu une visite. Le type travaille donc pour la boite de Job et l’idée c’était bien entendu d’avoir le fameux jeu avant les autres. Merde, on a risqué notre vie pour un putain de jeu vidéo. Et un jeu de quoi en plus ? Un jeu de guerre…

–       On peut pas laisser passer ca, annonce Moscou lugubre.

–       Et tu veux faire quoi ? demande Gaston, il est chez les indiens.

Je suis d’accord, on ne peut pas laisser ce connard s’en tirer comme ca. Dans ce boulot, trahir son employeur est une chose qui peut se produire. Un mercenaire travaille pour l’argent pas pour la patrie, une idéologie ou une cause. Enfin, sauf exception Gastonienne… C’est la loi de l’offre et de la demande, après chacun vois les choses comme il veut. Mais trahir ses camarades, risquer de les faire tuer, ca, c’est une règle, ca ne se fait pas. Jamais. Je mate la caisse de Jack.

–       Attends, j’ai une idée…

Quand les gens pensent Irak, ils pensent systématiquement à Saddam, Al Qaïd, au pétrole et à la famille Bush. Sans tout ca, si Prescott Bush ne s’était pas lancé dans les affaires, cette guerre n’aurait jamais eu lieu, et un certain nombre d’autres non plus. Mais ils oublient tous deux éléments de taille, le Kurdistan et les deux frontières avec l’Iran et la Syrie. Le PKK et les kurdes en général ne sont pas les amis des turcs, qui sont les amis des américains. Mais en fait ils ne sont pas les amis de grand monde, en Iran, en Syrie, c’est le même mode qu’ailleurs, et ici même, après la 1er Guerre du Golfe, Saddam en a fait massacré parce que comme partout, leur indépendance n’arrange personne. Surtout si on redécoupe les frontières à leur avantage. Des millions de tonnes de pétrole iranien tomberaient naturellement entre leurs mains. Le carnage qu’a commis Saddam a été un genre de coup de pouce pour eux finalement, le Kurdistan est passé au statut de région autonome, reconnu par la communauté internationale comme on dit, à savoir les yanks et l’europe trop contant de faire chier l’As de Pique. Du coup ils sont d’accord pour aider les ricains ici, sans trop croire à leurs promesses, tout le monde sait ce que vaut la parole des grandes puissances. Les brits ont fait le même coup aux karènes, et au Vietnam, les Hmongs ont été les pigeons de tout le monde. Mais le problème c’est que la guerre est un bon prétexte pour les voisins d’envahir le territoire. Les syriens, les iraniens, les turcs et tous les djihadistes en veine de carnage. C’est la fête par ici, le chaos par intermittence. Raid de nuit, opération commando, massacre au petit matin… la région est branchée Force Spéciale et SAS. Ca passe les frontières en douce, se met au courant du programme nucléaire des uns, fourni des armes aux kurdes de Syrie, et à tous les mécontents du régime globalement. Ca fait tellement longtemps qu’ils veulent se faire El Assad… Et puis ca chasse aussi, le terro, et pour ca ils se font donc aider des kurdes. C’est des bons pisteurs ces mecs, des pointures et durs comme des cailloux, patient aussi comme des cailloux.

Dommage…

Ca fait deux jours qu’ils ont passé la frontière avec l’Iran, ils marchent en file indienne, espace réglementaire, ils ne suivent pas une piste, ils se rendent quelque part. On dit que Téhéran a installé des camps d’entrainement près de la frontière, pourquoi pas ? A 300 mètres ce sont des silhouettes humaines se découpant sur une ligne d’horizon trouble, on ne distingue aucun visage, tous enturbannés, des uniformes identiques, des armes couleur sable… A 500 mètres ce sont des pipes sur un stand de tir trop vaste, à peine des ombres naines se déplaçant sur un plan incertain. A 800 mètres c’est comme de dégommer des fourmis avec un arc. A 1200 mètres c’est abusé.

Dans la lunette de visée c’est des flocons dispersé dans le soleil. Gaston respire lentement avec le ventre, jusqu’à obtenir le calme complet. Je viens de lui indiquer la force du vent, la distance, l’air n’est ni trop lourd ni trop chaud, a vrai dire c’est le temps idéal pour ce genre de chasse.

Les flocons se dispersent. Le fusil claque, se ramasse contre son épaule, troisième cartouche engagée. Ils savent qu’ils ont déjà passé la frontière, en plein territoire indien, ils savent qu’ils sont dans la merde. Et il n’y aucune espèce de chance qu’ils ne nous voient jamais, même s’ils sont relié par satellite pouet.  Deux anciens du 13 ? Même pas dans tes rêves.

Le cinquième étui me retombe brûlant sur l’épaule, Gaston engage un nouveau chargeur.

Après on est allé à pied jusqu’aux cadavres, et on s’est filmé en faisant les barbus. J’ai décapité Stone pour le style, on a envoyé ca à l’agence… de la part du Vengeur masqué du Prophète Al Qaïda BP Kaboul en direct du Hezbollah cousin. J’imagine qu’ils ont gobé, on baragouine l’arabe Gaston et moi.

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SMP – Thank you Mister Bin Ladin 1.

Mercenaries never die, they go to hell to regroup.

Bagdad, 14h et des décimales, chaleur de chien, le four, pas le cul d’un début d’ombre, et de la poussière, partout. En nuages filandreux qui couvent la rue, foulant les pieds, collant au visage, dans la bouche. C’est un peu radioactif, ça contient forcément des particules de pétrole, et peut-être même de chair humaine, c’est rouge brun, grisâtre aussi ça crache de partout alentours. Le paysage est sec, gris, dressé de petits HLM coiffés d’une forêt de paraboles, avec le linge qui sèche aux fenêtres, les rues jonchés de déchets.. J’attends, je suis posé contre une porte en métal chaud, calé dans le renfoncement, une casquette de baseball sur la tête. Tee-shirt et jean noir, Bushmaster M4A2 en bandoulière, prêt à l’emploi, le doigt le long du pontet. J’attends que mon client ressorte. Derrière moi, sur ma gauche, il y a une Mercedes blanche. Derrière le volant il y a un chauve avec une grosse moustache. On l’appel Taras, pour Taras Boulba, à cause de la forme de sa moustache, un afghan du nom d’Amar, ancien chauffeur de taxi à Kaboul, ramené dans les valises. Un fou furieux du volant. Un fou furieux en général. A côté, avec ses lunettes noires Porsche, sa gueule de tombeur latino, et son AR15, c’est mon pote Gaston, dit le Chinois.

En face, dans l’entrebâillement de la porte, je peux apercevoir le pied de Bob, Un british, notre N°3 de notre groupe de cinq, N°2 est là-haut avec le client, je sais pas ce qu’ils foutent. Notre colis est anglais, représentant d’une compagnie d’informatique d’après ce qu’on a compris, et dès qu’on l’a vu on a capté qu’on allait en chier.

 

Déjà il a débarque bourré, et direct collé à l’hôtel il a voulu qu’on lui fasse monter du sky et des putes. C’est pas notre boulot, mais c’est lui qui allonge après tout. Evidemment, il a trouvé le moyen de s’embrouiller avec les filles. C’est Viktor, alias Moscou, qui est allé voir. Il est redescendu avec une fille sous chaque bras, des chats sauvages. Deux slovènes, à peine 20 piges mais déjà teigneuses comme des routières. Viktor leur a filé 500 dollars à chacune, elles ont foutu le camp. Et puis ce matin il était encore bourré. Léger, mais il sentait l’alcool et avait l’œil pétillant du connard qui s’apprête à en faire une bien grosse. En fait, il l’avait déjà faite…

–       Eh mais c’est quoi ces conneries ?

Ça fait bien trois ans que toutes les compagnies du monde qui traitent avec l’Irak forment ou sont obligées de faire former son personnel. Il y a des consignes très simples, basiques à suivre, et l’une d’elles, évidente, c’est de faire profil bas. On a bien assez à faire avec les américains comme ça. Chaque fois qu’ils sortent c’est la fanfare. Alors pourquoi ce con avait enfilé un teeshirt Union Jack ? Et ce chapeau vieux rose, c’était nécessaire ? Il allait bosser ou il allait à la plage ? Gaston m’a jeté un regard, et puis je me suis retourné vers Taras qui a fait non de la tête. Marre de ces conneries, on est monté dans la bagnole, on a laissé le chauffeur s’en occuper. Taras est allé farfouiller dans le coffre, a trouvé un teeshirt noir XXL appartenant probablement à Moscou et une casquette qui avait été blanche dans une autre vie. Soit le Brit mettait ça, tout de suite, soit il restait à l’hôtel. Taras parle un anglais très particulier à base de beaucoup d’arabe et de pachtoune, d’un peu de français et de russe, et de quelques bribes d’anglais, le tout avec un accent qu’il espère américain… mais quand il donne un ordre, c’est de l’esperanto, la langue universelle, tout le monde pige. Il est pas particulièrement grand, sa moustache pas beaucoup plus furieuse que celle des 90% de la population des irakiens, mais il a un regard de dingue. Un regard qui donne la fièvre. En général on évite de l’emmener avec nous au PX, ou n’importe quel endroit où on pourrait se poser avec des mecs des autres boîtes. Il a tendance à rendre nerveux tout le monde, et cette manie de penser d’abord avec ses grosses couilles d’afghan avant de se demander si, par exemple, c’est bien raisonnable de faire chier un Navy Seal de deux mètres. On a vécu… on n’a pas aimé. L’anglais nous a regardés comme s’il y avait crime de lèse-majesté. Mais tu soutiens pas longtemps le regard de deux mecs qui ont l’air d’avoir un champ de mines dans les yeux et des flingues de compétition. Il a obéi, et il s’est même fait siffler par des Marines qui sortaient de l’hôtel en uniforme. Ce qui leur  a valu un geste qu’on aurait préféré pas voir, mais heureusement juste à ce moment-là Viktor et Bob sont sortis, et les Marines se sont sans doute dits que ça serait dommage de déchirer leur bel uniforme pour un anglais mal embouché. Moscou a dépassé la barre fatidique des deux mètres de onze centimètres. Cent quatre-vingt-huit kilos de barbaque et jamais de fonte. Des bras comme des tonneaux, des cuisses comme deux fois ses bras, des pognes d’ours transgénique. Bob, à part sa gueule de salopard  c’est les tatouages. Il en a jusque dans le cou. Un irlandais, ancien du Royal Airborn, qui déteste aussi bien les anglais que les américains, mais les anglais plus.

–       Et Stone ?

–       Le médecin est monté le voir, la grippe.

–       Putain…

La grippe ? Dans ce four du diable ? Explication, les PX et leur air climatisé limite frigo.

 

Et maintenant nous voilà à Sadr City, Chiite ville, le western qu’Oncle Sam veut mettre au pas, comme Saddam, ironie du sort… Qui est-ce que ce mec est venu voir exactement ? D’habitude les réunions de travail se déroulent dans la zone verte autant que possible, ou alors dans un hôtel, dans des lieux où l’on peut maximiser la sécurité. Qui est ce Saddam Haslim qu’il rencontre aujourd’hui ? Si on avait les moyens, de bons contacts, quelqu’un à la direction ancien membre du renseignement ricain, par exemple, ou un ex diplomate, peut-être qu’on aurait pu avoir des infos des loups-garous. C’est comme ça qu’on les appelle entre nous, la Wolf Brigade, comme disent les US, des paramilitaires chiites qu’ils ont formés contre « les terroristes ». Ici c’est leur fief, ils connaissent tout le monde, et en gros c’est la brigade de la mort locale, tu leurs mens pas, ou pas longtemps.

 

Mais faut pas rêver. On a signé chez Centurion… la pire boîte du marché.

 

Centurion c’est le bébé de mon ancien commandant, le commandant Franck David du 13ème RDP et Fazir Tchitaz, un homme d’affaire franco iranien qui gère les contrats, et nous dégotte plus souvent qu’à notre tour des boulots de merde. Essentiellement de la protection rapprochée de petits cadres, de petites boîtes sans moyen, venues racler les fonds de tiroir du pillage généralisé de l’Irak. Alors on rationne sur tout et on se démerde pour les kilométrages. La Merco a dépassé les cent milles depuis le siècle dernier au moins, Taras a beau la bichonner comme une femme, un jour elle nous panera en pleine fenouille. Quant au matos, c’est le nôtre, ou de la récup, ou alors le cadeau que tu te fais pour Noël quand t’es au front. Comme ce Bushmaster et l’AR15 que Gaston et moi on s’est acheté au PX avec toutes les options, visée laser, clip de rechargement rapide, kit chargeur double…

 

Qu’est-ce qui m’a pris de signer chez eux ?

 

 

Les bureaux de Centurion en jettent par contre. A Asnières, à l’américaine, avec plein de photos de types surarmés, en pleine opération, gueules camouflage. Il y avait des hélicoptères aussi, et des navires de combats.  Toutes prises sur internet évidemment. Centurion possède bien un hélicoptère, en rade à Addis Abbeba… aucun navire à part un vieux chalutier qui fait peur même aux pirates, et question personnel… eh bien il y a nous, et c’est tout. Mon pote Gaston, dit le Chinois dit aussi Escobar, Bob, Moscou, Stone, le grippé, un autre qui est en convalescence chez lui au bled, Moshe alias Batman, et moi-même Max, dit Toxic. Toxic, Moscou, Batman, Chinois, on dirait une convention de Lucha Libre…

 

Je sais très bien ce qui m’a pris. J’ai croisé un soir Gaston dans un rade, il m’a parlé de ce qu’il faisait, j’avais déjà été sous les ordres du commandant, je savais que c’était le mec sur qui on pouvait compter. Je venais de lourder la police, plein le cul de me la faire mettre profond, et j’étais toxico à l’adrénaline depuis trop longtemps pour lâcher les armes.

 

Dans le bureau du colonel, il y a un triptyque de photos. A droite George Bush junior et sa tête de farce, à gauche Oussama Ben Laden et sa face de saint, au milieu le World Trade Center en train de flamber, un gros « MERCI ! » juste au-dessus. Dans nos bureaux à nous, il y a un autre poster du même genre. Moscou et Gaston debout sur un monceau de cadavres de rebelles afghans avec écrit au-dessus d’eux, Thank You Mister Bin Ladin. Humour de militaire, on sait à qui on doit notre fric. Avant le 11 septembre, Centurion vivotait. Le mercenariat se portait à merveille, merci bien, SMP qu’ils appellent ça maintenant, Société Militaire Privé, mais c’était les grosses boîtes américaines et anglaises qui chopaient le marché, Northbridge, Dyn Corp qui existe depuis les années 50. En 98 Gaston était content quand il gagnait 100 dollars par jour dans une guerre africaine. Maintenant on se fait des payes à 5000 boules semaine pour accompagner des colis ! Et nous c’est rien, on est des prolos du métier, des gagnes petits. Blackwater, Global Security, CICA, KBR, ils ont tout, le meilleur matériel, carte blanche, des contacts partout, et du fric à en crever. Et ils emploient de tout ! Mécanos, fusils, cuisiniers, plombiers, hôtesses, spécialistes des interrogatoires, traducteurs. Tout ce qu’on veut, et rubis sur l’ongle. Et faut voir où ils installent leur personnel, les bagnoles qu’ils payent à leurs cadres. Ils se gavent ! C’est bien simple, entre eux les soldats nous appellent les Caviars. Tout ça grâce au 11 septembre, alors merci Ben Laden.

 

–       Alors il se passe quoi là-haut ? demande Gaston dans mon écouteur à Viktor qui attend avec le colis.

–       Je sais pas, il cause avec les parents d’un jeune.

–       Un jeune ?

–       Ouais, quatorze je dirais, un ado.

–       En anglais ?

–       Non en arabe, apparemment le mec parle bien.

–       Bon…

Et il sent l’alcool… il est pas net ce gus ou quoi ? Je lève les yeux, une voiture. Un vieux break blanc, cabossé avec la vitre arrière côté passager  remplacé par un carton, le chauffeur ressemble à un clone de Saddam Hussein, comme environ tous les mâles iraquiens entre 25 et 50 ans. Je l’oublie et je regarde en haut, à l’étage où se trouve tout le monde. Mais en même temps mon esprit me chatouille. La voiture, il y a quelque chose qui ne va pas. Et en même temps que je me demande, je commence à mater les toits, les volets fermés, merde, dès que je l’ai vue cette rue j’ai pensé emmerdes. Un carrefour en T, deux rues, et un cul de sac devant cet immeuble.

–       Dis, c’est quoi ces gens, t’as pigé ? je demande à Moscou.

–       Un jeu vidéo.

–       De quoi ?

–       Un putain de jeu vidéo, le petit a fait un jeu vidéo ! gueule Viktor dans l’oreillette.

–       Putain de merde ! je fais en retour. Mais c’est pas à cause de ce qu’il vient de me dire, c’est à cause de la bagnole. Ça y est j’ai pigé ce que j’ai capté. Un trou dans le carton, et le noir derrière. Un trou pour mater discrètement et un mec derrière. Fais chier, on s’est fait loger.

–       On bouge.

–       De quoi ? me fait Viktor.

–       On bouge !

–       Okay…

 

Gaston a commencé à sortir de la voiture, et puis immédiatement après, c’est parti en sucette.

Le volet à droite, troisième étage, qui bouge, un canon qui dépasse, je balance une rafale à hauteur d’homme, un autre volet, à ma gauche, quatrième, rafale d’AK, mauvais tireur mais on s’en fout vu que même aveugle il va pas me rater longtemps. Gaston s’y met pendant que je bouge en continuant de tirer à droite, rafale de suppression, continue, mauvais tireur mais bon réflexe. Il réplique, arrose la Merco qui n’en a pas demandé tant, me rate par hasard alors que je me colle contre une autre porte, et que Bob s’y met à son tour. Gauche, droite, ils y vont de bon cœur, mais c’est rien à côté de Taras.

On était tous contre l’idée de donner une arme à ce cinglé. Mais essayer d’empêcher quelqu’un d’avoir un gun en Iraq c’est comme d’emmener un gosse dans une usine de confiserie et espérer qu’il ne pique pas de bonbons. Son pétard préféré, et qui ne le quittait même pas quand il faisait sa toilette c’était un pistolet-mitrailleur VZ61 Skorpion, très populaire en Bosnie pendant la guerre et qui est l’arme idéale, à courte portée quand t’es dans un lieu étroit, parce que ça balance jusqu’à 50 prunes à 850 coups minute et que ça tire n’importe comment. Même sans le faire exprès, c’est difficile de lui échapper. Et alors avec Taras c’était carrément créatif, parce que dès qu’il l’avait dans les mains il se prenait pour Tony Montana, à défourailler tout en beuglant des insultes en pachtoune. C’est à ce moment-là, alors que Bob bute un des mecs, que Gaston reclipse une paire de chargeurs, et que Taras nous fait son putain de numéro de cintré que je vois, d’un coup, face à moi, la pointe d’une roquette de RPG dépasser du toit d’en face, et le break refouler vers nous, un gus, cul sur la portière et keffieh sur le crâne, un AK dans les pognes.

–       BOB ! A neuf heures ! je gueule

L’irlandais rafale la bagnole pendant je m’occupe du toit. Les balles déchiquètent du linge, des paraboles, un bout de mur, j’aperçois la queue du lance-roquette qu’on déplace, je m’arrache de la porte, alors qu’on se met à nous tirer dessus depuis les immeubles derrière. Je vide un chargeur, puis un autre, plus qu’un seul à la ceinture. Finalement c’est Gaston qui se farcit le servant du RPG. Trois projectiles en pleine poitrine, le doigt du servant s’écrase contre la détente, la roquette traverse l’air brûlant avec un bruit de fusée de 14 juillet et explose deux étages au-dessus de ma tête en fracassant une partie de l’immeuble. Je saigne de la bouche, je suis désorienté, un acouphène qui me bourdonne dans le crâne comme un générateur à pétrole, le carrefour est noyé dans un épais nuage de béton qui me rentre dans la gorge, les yeux, me bouche le nez comme si j’étais un poisson. Je lance au hasard une de mes deux grenades vers la voiture qui mitraille toujours, cours tandis que Moscou surgit de l’entrée, sa masse masquant complètement le colis sur lequel il a enfilé son gilet pare-balle. On voit à peine la Merco mais ça empêche pas d’avancer. La grenade éclate, je couvre Bob qui passe derrière moi en mitraillant les immeubles au pif. Qui est mort, qui est vivant à ce moment là on n’en sait rien. Ça continue de nous tirer dessus, et c’est tout ce que je sais. Tu sais comment tu te sens dans ces moments là, quand tu vois rien, sauf les flammes des canons, que t’entends rien sauf ce bruit de popcorn des pétards, et les hurlements des balles qui te frôlent ? Comme un animal, un animal traqué. Tu penses plus, c’est ta terreur qui parle, ta terreur, ta colère, tout en même temps, qui te jute dans les artères et te fait voir le machin en accéléré, comme si ta vie d’un coup a l’air d’un film qui sursaute. Et puis soudain, un miracle. Enfin si on veut.

 

Le nuage de poussière qui s’éventre par le milieu. Trois hélicoptères Apache surgis de nulle part, tirs de suppression sur les bâtiments, Gatling, ça fait un foin d’enfer, c’est pire que l’horreur, tu te plaques au sol quoiqu’il se passe, et tu vois même pas les bouts d’immeubles qui partent en pièces comme dans Matrix parce que t’as le nez dedans et que t’attends que ça se tasse. Un des Apaches finit par balancer une roquette sur un des immeubles, dont le sommet se dématérialise dans un nuage de béton de sang et de fer, et voilà le reste de l’orchestre, trois Hummers noir corbeau et un pick-up Toyota. L’ensemble plein à craquer de chauves sous stéroïdes, tatouages, lunettes noires, barbichette ZZTop, et équipement de compétition. Avec les baffles et le rap à fond, Robocop feet Emenem.

 

On avait pas besoin de voir leur carte qu’ils n’avaient pas pour savoir qui étaient ces gus. Des « contractants » comme on dit maintenant, mais pas comme nous du tout. Ceux-là c’était la crème, le vrai caviar, et ils en avaient strictement rien à foutre de rien. Ils nous ont ordonnés de nous mettre à plat ventre, et comme Taras, bin c’est Taras, il a pris un méchant coup de crosse dans la gueule. L’anglais aussi s’est excité quand il a vu les civils qu’étaient avec les tueurs dans la première voiture.

–       Desmond you motherfucker !

C’est tout ce qu’on a eu le temps de comprendre avant qu’ils nous embarquent tous, ainsi que le gamin et sa famille dans un seul et même élan généreux, rapide et brutal.

Ensuite je sais pas trop où ils nous ont emmenés. Des blocs, des prisons secrètes ils en ont autant que Saddam en avait, et question traitement c’est pas beaucoup moins sauvage.

Les Sorciers de la Guerre – Bacon and Cheese 2.

Il oublia naturellement très vite cette vidéo, parti pendant deux semaines au combat, il oublia même que le monde tournait. Dans ces moments intenses où il n’était pas à régler des problèmes d’un coin à un autre du monde, où les seuls individus qu’il croisait étaient des combattants tout comme lui, et sa seule préoccupation était de survivre, il lui semblait même se faire des vacances du monde. L’existence redevenait simple et directe, vivre ou mourir, tuer ou être tué. Une équation presque reposante. Pour autant le monde lui commençait à s’intéresser sinon à lui, du moins à ses activités.

Plus tard, un spécialiste très bien payé des médias, analysa le succès de la vidéo comme la conjonction improbable de la rencontre entre le lobby gay, la mode du complotisme, et de l’Islam radical. Une analyse qu’aurait pu faire d’ailleurs à peu près n’importe qui. On y aurait ajouté des chatons rigolos et des japonais déguisés en Télé Tubbies et on frisait le record de la saison pour Youtube. Un million de vues en une semaine et demie, et ce pour une première raison, ce que le spécialiste des médias appelait un leader d’opinion, c’est-à-dire un faiseur d’opinion. John Graham, écrivain, journaliste, essayiste, et grand défenseur de la cause gay australienne qui tomba littéralement amoureux de cette fin tragique, cette vidéo. Qui, par un dramatique hasard collait parfaitement à son nouveau roman, l’histoire d’un jeune Basha Bazi afghan, pourchassé par la guerre et les barbus. Les Basha Bazi, littéralement garcon-jouet, étaient une tradition afghane, comme l’opium, plus ou moins disparus avec les talibans, mais qui revenaient en force avec la nouvelle économie. Garçons destinés à la danse et au plaisir, de préférence mineurs. Le livre allait justement sortir pour la rentrée, l’éditeur en avança la sortie. S’ajouta à cela toute la sphère des amateurs de complots, du plus délirant au mieux surinformé, qui se mit à faire de cette vidéo un genre de virus sur lequel chacun glosa à loisir. L’ensemble conclu par un drame sommes toutes bien opportun pour une carrière politique. Le jeune pakistanais, dont le père était une figure possible des prochaines élections locales, ne supportant ni la mort de son amoureux impossible, ni son exposition soudaine aux menaces des barbus, se suicida. Il n’en fallu pas plus pour que son père se lance dans une croisade anti américaine, ni pour que CBS et le New York Times s’intéressent au sujet. ¨Pendant que certains membres du Congrès commençaient à poser des questions au département d’état, qui lui-même était déjà en train de préparer une panoplie de contrefeux.

 

 

 

Le colonel n’imaginait pas une seconde que ce scandale qui montait puisse avoir le moindre rapport avec lui. Même la date qu’indiquait la vidéo, n’avait pas éveillé chez lui un début d’intérêt. Il y avait tellement de bombardements pendant ces temps de retraite « honorable »…  Et quand il fut convoqué à Hong Kong, à son retour du Yémen, dans le cadre du programme White Blossom, il fut le premier surpris d’entendre son supérieur lui demander s’ils avaient le moindre rapport avec cet incident. D’une part parce que comme le gouvernement, son supérieur préférait ignorer la nature de la plupart de ses actions de sorte qu’il puisse les nier en toute transparence, si jamais par un hasard improbable on l’interrogeait. Conséquemment à quoi toute question de ce genre frisait l’incorrection en ce qui le concernait. D’autre part il ne voyait absolument pas pourquoi on se préoccupait d’un tel épiphénomène, ce n’était pas exactement un secret d’état que l’Empire bombardait à tout va, ni qu’il  y avait des ratés. La politique, expliqua son supérieur avec un geste fataliste. Et le colonel n’aima pas beaucoup cette réponse. C’était l’excuse toute trouvée des militaires et des fonctionnaires pour expliquer leurs échecs et leurs erreurs. Il faut dire que les politiques étaient si souvent de tels crétins voraces qu’ils faisaient sans peine le coupable idéal. De son expérience ça sentait la défection de dernière minute, le parapluie qu’on se prépare à ouvrir en étant bien sûr qu’il ne serait pas dessous. Il avait vu ce qu’ils avaient fait à North, comment ils l’avaient laissé seul devant la commission d’enquête. Il avait tenu son rang, militaire jusqu’au sang. Il avait tout encaissé, avalé toute la ligne et l’hameçon sans faillir, et pour le récompenser ils l’avaient finalement fait blanchir. Aujourd’hui il faisait le guignol sur Fox News, Falcon News comme disaient les gars. Mais lui n’était pas de ce bois là. Il en avait trop fait, trop vu, pour supporter ce genre de mascarade, pris trop de risques. Il savait parfaitement que sa fierté aurait le dernier mot, ou son orgueil, finalement on lui donnait le nom que l’on voulait suivant son point de vue sur la question. Il aurait parlé d’honneur si ce qu’il avait et faisait pour eux avait aucun rapport avec sa conception de l’honneur. C’était un sale boulot mais il fallait bien que quelqu’un s’y colle puisque c’était nécessaire. Pour autant il était hors de question pour lui d’accepter d’être interrogé et jugé par quelque clampins encravatés. Des oies blanches et des imbéciles qui croyaient qu’une guerre se gagnait avec les gants. Et en y réfléchissant, il se rendit compte qu’il ne supportait plus du tout cette histoire de guerre propre, sans mort « innocent ». Dans une guerre il n’y a pas d’innocent, il n’y a que des bourreaux et des victimes. Gibier ou prédateur, souvent les deux, la survie ne connait pas la morale.

 

 

 

Il songea à consulter un avocat, il y en avait quelques-uns spécialisés dans ce domaine, comme il y en avait pour les criminels. En général ils étaient plutôt compétents, naturellement excessivement chers, et discrets. Mais finalement ça aussi ça le dégoutait. Ouvrir le parapluie sur lui, se protéger comme un bon clampin pris la main dans le sac. D’une part il n’était coupable de rien sinon d’avoir fait son devoir, son premier devoir de soldat, obéir. D’autre part il assumait la totalité de ses actes et il était hors de question pour lui de s’excuser d’aucune manière. Ni de ce qu’il était, ni de ce qu’il avait fait, faisait ou ferait.

 

La seule excuse qu’il méritait c’était une balle dans la tête, et c’est exactement ce qu’il espérait que la vie lui donnerait.

 

Mais même si sa tête se demandait encore comment une histoire aussi ridicule pouvait prendre une telle importance, il fallait bien faire quelque chose. Son instinct le lui disait. Il avait toujours plus fait confiance à son ventre qu’à sa tête. La vie est un roman, disait Balzac, et l’instinct le personnage devinant les intentions de l’auteur. Alors il réagit de la manière qu’il connaissait instinctivement le mieux, en guerrier. Il commença à s’intéresser à cette histoire stupide, et agiter son propre réseau. Il en fallait bien un quand on faisait ce qu’il faisait, partout dans le monde, pour trouver ceux qu’il fallait, effacer ses traces, etc… sa propre petite agence de renseignement à lui, informelle, préventive, souple, sûre.

 

Il apprit que le petit pédé s’appelait Massoud, comme l’autre, bien entendu. Il apprit qu’un groupe d’autres petits pédés s’étaient formés en Europe, les Pédés Musulmans… Leur slogan c’était « Gay et musulman Allah est pour ». Des nord-africain pour la plupart, sans doute candidats au suicide. Il y avait même déjà des teeshirts, le Lion du Pandjchir et le petit pédé, face à face, sur fond arc en ciel. Il apprit que l’écrivain en avait même fait la couverture de son bouquin, et que ça se vendait comme des petits pains. Il apprit que les fatwa pleuvaient comme d’un bateau amiral. Il se procura le livre. Il se procura des informations sur le père de l’autre petit pédé. Ses allés-venues, sa vie, son œuvre. Il se procura les informations que détenait la presse sur cette histoire, sur lui-même. Renifla, chercha par où était peut-être déjà parti un coup fourré. Et il avait un nez de pointeur pour ces choses-là. Il se procura un dossier de l’ISI sur le père de la fiotte flinguée, une carte, un plan des lieux.

 

 

 

La vie est peut-être parfois morale. Allez savoir, ou le laisse croire. En tout cas Aslim le croyait. Que la vie avait une morale. Et que cette morale était dictée par Allah. Que quoiqu’il en coûte Justice serait rendue aux Vrais Croyants. Mais justement puisqu’il voyait la vie comme une affaire morale, il ne croyait pas du tout à l’usage de la violence. Combattre les ennemis de l’Islam ce n’était pas les combattre avec des épées mais avec des mots et des idées acérées. Allah se chargeait tout seul de les châtier, lui seul était autorisé à le faire, et leur jour viendrait, s’Il le voulait, inch Allah ! Aslim n’était pas un musulman modéré, il était journaliste. Un journaliste avec une charia dans la tête et dans le cœur, qui tentait d’instiller dans ses articles une image glamour du sujet. Selon lui le meilleur moyen de toucher l’âme occidentale. Une charia adaptée à son temps, light, sans lapidation ni mains coupées, sans fouet, cool, démocratique. Aslim croyait très fort à ses idées de présentation, il avait étudié en Angleterre, il avait étudié les anglais, et bien entendu ça ne plaisait pas. Son style. Les jeunes adoraient, mais les autres… les vieux, les paysans, les montagnards… Trop moderne pour eux. Ils l’avaient averti, une fois, deux fois, jamais il n’aurait pensé qu’ils lui enverraient les américains. Une façon de le renvoyer à l’occident qu’il rêvait tant de séduire et dont ils ne voulaient simplement pas. Mais Aslim se regardait trop écrire pour comprendre, même après un an d’enfer. Un an pendant lequel il avait été emprisonné et torturé scientifiquement, déplacé volontairement dans différentes prisons, avant d’être simplement relâché dans la nature, couvert de plaies et de bleus, à demi mort, après une formidable dérouillée finale. Il ignorait pourquoi ils ne l’avaient pas tué, et s’était finalement dit qu’Allah l’avait protégé. Pas forcément un signe, mais un encouragement. Mais quand il vit son tortionnaire dans les rues de Kaboul, il sut que cette fois Allah lui faisait signe. La Justice, enfin.

 

 

 

Les téléphones portables avec caméra sont une formidable  invention, tout le monde peut se fliquer à tout moment. Big Brother à portée de médiocrité. La vidéo apparut bien entendu, à tout seigneur tout honneur, sur Youtube, pendant l’émission d’une demi-heure qu’Aslim présentait sur la toile, depuis sa chambre. On y voyait le tortionnaire en compagnie de trois hommes en encadrant un autre. Et cet autre n‘était rien de moins que le « père du petit pédé »  Ibrahim Al Fwazari, l’outsider des élections de novembre. Quand on apprit que celui-ci avait disparu le lendemain, le jeu de quille se mit en branle.

 

Al Jaazira passa la vidéo en prime time, assurant au jeune journaliste la couverture médiatique qu’il souhaitait, pour sa carrière, pour la Justice. Pour Dieu. Le gouvernement impérial fut sommé de répondre aux accusations de kidnapping. Et bien entendu, que ce tortionnaire soit immédiatement mis aux arrêts.

 

On ne parle pas à l’Empire sur ce ton-là.

 

Des explications ? Et puis quoi encore, ces informations sont classées secret défense et selon nos lois nous n’avons aucun compte à rendre à personne. Vous n’êtes pas content ? Prenez votre ticket et attendez votre tour, les autres n’ont pas fini de sécher.

 

Puis un émir saoudien en glissa un mot à un de ses amis du Congrès, qui en glissa un autre à un sénateur, etc… Le temps que l’administration réagisse à cette puce sur son énorme dos, cinq soldats des Forces Spéciales avaient été tués en représailles, et l’écrivain magnifique reçu à l’ONU. Aslim raconta par le menu les tortures infligées, tout le Moyen-Orient s’en ému, des occasions se présentèrent, une patrouille de canadiens au complet. Onze morts en trois semaines ça faisait un genre de record dans le cadre d’une armée en retraite. Un sénateur de l’Empire, ou bien était-il français, ils sont tous experts dans ce domaine, a dit, « le meilleur moyen pour être sûr que les choses n’iront nulle part, c’est de créer une Commission d’Enquête. ». La Maison Blanche, en promit une, et assura les familles de leurs soutiens les plus sincères. On n’en était pas encore aux excuses mais comme l’administration était aux mains des gentils, la Maison Blanche se préparait un discours pro pédé démocrato-musulman. Un sérieux mélange à destination de la bouée Europe. Qui en boirait la liqueur, bien entendu, jusqu’à la lie. Mais dans la secrète alcôve du renseignement, de la CIA au Pentagone l’anxiété était montée d’un gros cran. Où était le colonel ? Qu’avait-il fait du colis, dans quel but, pourquoi, qui lui avait donné l’ordre ? Qui lui en avait donné l’ordre… en voilà une bien intéressante question. Qui lui donnait des ordres justement ?

 

Le dossier militaire du colonel était classé top secret, for your eyes only, etc. Estampillé, sécurisé, et personne ne comptait ouvrir la boîte de Pandore. Pas encore. Et après ? Eh bien après ils verraient un parcours militaire remarquable, trente ans d’opérations spéciales et de coups tordus, d’assassinats. Pour les Forces Spéciales, la CIA, la DEA, le Pentagone, la Maison Blanche, le Congrès… Qui lui donnait les ordres ? Excellente question, n’est-ce pas ?

 

Parce qu’en fait personne ne lui donnait des ordres. Plus depuis qu’ils avaient créé ce nouveau groupe. Le colonel avait carte blanche, point barre. Tout au plus son supérieur lui suggérait des plans, des directions, lui soumettait des idées, à lui de voir sur les moyens. Et il disposait de tous les moyens militaires et logistiques qu’il désirait, sans limite de fonds. Le colonel connaissait son métier, c’était une Rolls dans son genre, un placement en or.

 

 

 

Même l’Empire hésite avant de faire chier Dark Vador. Alors, quand il réapparut, à Londres, on ne le convoqua pas, on l’invita à un barbecue. Un barbecue ? Magnifique, il adorait les barbecues.

 

–       Oh mais comment ? Mais il ne fallait pas…

 

–       Ça vient direct de chez les brits ! C’est des spécialistes du bacon les brits, vous m’en direz des nouvelles, gouverneur !

 

Ils avaient essayé de rendre ça informel, casual comme ils disaient, détendu, saucisses, bières lights, jeans repassé et petit pull en v portés sur les épaules, jaune citron, vert forêt. Des steaks New Yort Cut épais comme des tables de ferme. La viande bien juteuse, un peu sucrée sur les bords, directement importée de Houston. On parle de tout et de rien, on évoque le passé, on glisse sur le présent on suggère l’avenir, l’interroge. On sourit beaucoup, on plaisante même. Il était venu avec un carton plein de tranches de bacon sans marque, made in England donc. Ils les avaient fait griller avec le reste. Ils ne comptaient pas lui demander un jour où était passé le pakistanais, pour les mêmes raisons qu’ils ne lui demandaient jamais des rapports circonstanciés de ses activités. Ce qu’ils voulaient savoir c’est ce qu‘il comptait faire. Comment il allait se sortir de ce traquenard. L’un d’eux avait même osé évoquer Germanicus en croyant faire le malin à propos des généraux et des sénateurs romains déchus. Il lui avait fait remarqué, acerbe, que Germanicus avait été assassiné par Tibère. On en resta là.

 

 

 

Il les pratiquait depuis trop longtemps. Il savait comment ils fonctionnaient. Ils étaient comme les mafieux. Grégaires et vindicatifs. Le groupe avant tout. Il savait qu’ils n’attendraient pas longtemps pour agir, selon leur intérêt, selon si par exemple son patron était lui aussi dans leur ligne de mire. Il vivrait ou mourait. Et s’arrangeraient pour que ça ressemble à une mort de civil. Mais les mafieux avaient quelque chose qu’ils n’avaient pas, n’auraient jamais. L’instinct. L’instinct de frapper le premier.

 

 

 

La tranche de rôti avait été découpée dans un bœuf de Kobé, cuite à coeur sous une croute de pâte briochée blonde légèrement épicé à la vanille et au piment d’Espelette, et farcie d’une fine tranche de truffe du Périgord. Elle faisait comme le dessin d’un nuage au milieu de la chair rose sang, un nuage ponctué de quelques étoiles de persil, la viande accompagnée d’une purée de pommes de terre crémeuse, arrosée d’un peu de graisse et de sang. Elle était servie sur une assiette de porcelaine translucide, ornée de figures bleutées de style Qing. Couverts en argent, poinçonnés, importés d’Angleterre. Elle avait un goût mêlé et puissant, une tendresse particulière qui n’était pas sans rappeler celui de la viande d’autruche, le bruit de la truffe emporté sur une queue de comète de vanille bourbon pimenté qui venait épouser parfaitement le goût du Siglo V et du whisky japonais. Il y avait dans cet ensemble un mariage si magique qu’il était impossible de se dire que le Chef Laforge n’avait pas pensé à ce qui accompagnerait immanquablement le dîner de ses convives. Ce qui bien entendu était le cas. Le Siglo V avait dans sa musique une suavité qui ressemblait bien à son pays, une douceur qui s’opposait à la puissance classique des Cohibas communs. Le meilleur du Robusto embrassant la finesse du N°2, sur une longueur proportionnelle au plaisir qu’il offrait. Tandis que le Yamazaki, au contraire d’un écossais de la même gamme, offrait un moelleux particulier qui répondait parfaitement à cet orchestre de sensations et de goûts, de parfums et de saveurs.

 

Vois sur ces canaux, dormir ces vaisseaux, dont l’humeur est vagabonde. C’est pour assouvir ton moindre désir qu’ils viennent du bout du monde, cita pour lui-même le colonel. Il recracha une bouffée de son cigare.

 

–       C’est magnifique. Absolument divin. Madeleine vous complimenterez André pour moi.

 

–       Attendez de voir le dessert… Laforge est un magicien.

 

–       Vous l’avez payé cher ?

 

–       Un million et demi de dollars pour qu’il lâche son affaire de Shanghai, et trente mille en salaire.

 

–       Pas mal.

 

–       Je m’en sors bien, Blankfein a déboursé cinq millions pour avoir Tomazaki chez lui.

 

–       Jamais entendu parler.

 

–       Un chef japonais, formé par Le Bec. Il tenait un huit étoiles à Canton.

 

–       Huit étoiles ?

 

–       Vous connaissez les chinois, il faut toujours qu’ils en fassent trop.

 

Dans le fond de la pièce Aretha Franklin chantait Night Time is the Right Time, le colonel n’aurait su mieux dire.

 

–       Finalement vous allez faire quoi ? Vous restez ou vous partez ? Il y a une grosse demande en ce moment pour des gens de votre compétence. Les russes payent royalement à ce qu’on dit.

 

–       Je reste évidemment. C’est pour l’Empire que je me suis battu, pas pour ces imbéciles.

 

–       Ces imbéciles comme vous dites dirigent l’Empire.

 

–       Ils n’en dirigent qu’une partie, la roue tourne, et croyez-moi, elle va drôlement tourner.

 

–       Comment ça ?

 

–       J’ai fait envoyer des fleurs aux journalistes…

 

–       Des fleurs ?

 

–       Les fleurs du mal, ricana le colonel avant de reprendre une gorgée de son whisky japonais.

 

Madeleine avala une bouchée de son rôti.

 

–       Allons colonel arrêtez de vous faire prier !

 

–       Projet White Blossom,

 

–       Qu’est-ce que c’est ?

 

–       Une idée à la con.

 

L’ancienne secrétaire d’état tira sur son cigare. Oui, André était un magicien. C’était comme si l’arôme du Siglo venait embrasser la saveur flottante de la bouchée qu’elle venait d’avaler. Blankfein avec son japonais cuisine du monde c’était fait avoir. Il n’y avait rien de mieux que l’authentique cuisine française.

 

–       Mais encore… ?

 

–       Un petit malin de la Compagnie s’est mis en tête que les chinois étaient portés sur l’opium. Je sais pas, on doit leur distribuer des livres d’images sur l’histoire de l’Empire quand ils arrivent.

 

–       Et alors ?

 

–       Alors il a proposé un projet visant à leur refaire le coup de la guerre de l’opium… mais sans la guerre.

 

–       Importer massivement de l’opium en Chine pour pourrir les élites ?

 

–       De l’héroïne plus exactement, raffinée par nos amis afghans, et convoyé par nos camarades russes. Mais sur le principe vous  y êtes. Sauf que ce n’est plus les élites qui se cament, enfin plus seulement.

 

–       Oui, en effet… et ils ont accepté ?

 

–       Vous rigolez ? Vous imaginez pas l’argent qu’on se fait sur cette opération.

 

–       Ça marche vraiment ?

 

–       Pas tant que ça en fait, il y a une grosse concurrence, mais justement…

 

–       Et l’argent ?

 

–       Même principe que pour l’Iran gate, ça finance nos opérations dans le monde.

 

–       Les imbéciles ! Ils n’apprendront donc jamais ?

 

–       J’en ai peur…

 

Elle leva la tête au ciel et réfléchit quelques instants aux conséquences d’une telle révélation. L’Empire introduisant délibérément de la drogue chez son concurrent direct pour le pourrir de l’intérieur. Les chinois n’avaient jamais digéré l’affront de la Guerre de l’Opium, encore aujourd’hui ils y pensaient.

 

–       Vous savez ce que nous risquons ?

 

–       Oh oui, la guerre. Ça tombe bien, j’adore la guerre.

 

Ils reprirent l’un et l’autre une bouchée de leur rôti.

 

–       Mais je ne m’en fait pas pour eux, les chinois sont des hommes affaires, tout comme nous, ils sont juste un peu plus voraces. Ils vont se faire tondre sévère, il y aura quelques morts, qui sait Taïwan va tomber dans leur botte droite, et puis tout rentrera dans l’ordre.

 

Le colonel mêla la bouchée à un peu de son cigare, ferma un instant les yeux, jouir du moment, puis il recracha la fumée en avalant sa viande.

 

–       Vous savez ce que disait ce personnage de roman  magnifique qu’était Maître Vergès ? « La fumée du cigare, n’a pas pour seule vertu de faire fuir les moustiques, elle écarte aussi de moi les humanistes ! »

 

–       Dieu nous préserve des humanistes, approuva-t-elle en avalant une gorgée de son verre en cristal de France.

 

 

 

Personne ne sut jamais ce qu’était devenu l’homme politique pakistanais. La CIA, l’ISA, Total Intelligence, CIC, cherchèrent activement le ressortissant, en vain. D’ailleurs ils furent tous très vite bien trop occupés avec le scandale qui venait d’exploser à la figure de l’Empire. C’était le Guardian, un journal de gauche anglais qui avait balancé le premier missile. Repris un peu plus tard par le Los Angeles Herald, avec de nouvelles révélations, et surtout des noms. A travers le monde on déplorait déjà plusieurs suicides. Washington était en situation de crise, Pékin aussi, mais pas la même, Taïwan comptait ses couilles. La Corée, le Japon sortaient des pétards supplémentaires. Personne, à l’exception du supérieur direct du colonel. Qui n’en parla jamais ni à ses hommes, ni aux membres de leur club de militaires et de politiciens d’affaires, ni à ses proches. Fervent baptiste, il pria en revanche beaucoup.

 

 

 

Le courrier était arrivé vers dix heures, apporté par son secrétaire, avec une dizaine d’autres enveloppes, toutes estampillées Top Secret, sceau impérial. Celle-ci en particulier était ornée d’un timbre du Pakistan, et comme telle le secrétaire la présenta en premier, l’air intrigué. Il lui rendit son regard, décacheta l’enveloppe pour en trouver une autre dans du papier de soie. Rose et blanc. Avec écrit au dos, dans une belle lettrine anglaise « From Kaboul with love, for your eyes only ». Les deux hommes se regardèrent à nouveau, l’un et l’autre savaient de qui ça venait, il connaissait l’humour particulier du colonel. Il l’ouvrit prudemment, comme s’il craignait maintenant un jet d’anthrax. A l’intérieur il y avait une photo. Une photo du colonel, avec sa barbe à collier de professeur d’école, son bronzage manche courte, et nu comme un vers qui faisait comme un faux signe d’excuse, la main sur la bouche. Il était accroupi sur un lit, tenait dans l’autre main des tranches de bacon sous blister, le sexe caché par un éventail d’autres tranches emballés.

 

Sur la photo il y avait marqué « oups, he slept ! »

 

 

 

Désolé il a glissé. Le directeur vomit.