La Vida Loca 2.

Le français était un ancien gendarme, il parlait un espagnol aussi approximatif que son anglais, mais c’était pour ça qu’ils l’avaient choisi, son espagnol. Les trois autres ne parlaient qu’anglais, avec l’accent terroir et l’acholi.  On leur avait confié un GPS et l’ordre de localiser les puces précisément. Les quatre hommes n’avaient aucune connaissance en matière de renseignement, pas la moindre information sur la situation locale, sauf ce qu’on pouvait lire dans les journaux. Tout ce qu’on leur avait donné comme indication c’était d’être prudents et discrets, on ne leur avait pas non plus autorisé à emporter d’arme avec eux. Leur mission était théoriquement simple, une fois les puces localisées, ils alertaient leurs supérieurs, et repartaient. Rien de plus, et rien donc qui justifiait l’emploi possible d’armes. Bien entendu puisqu’ils n’avaient aucune compétence ni expérience dans le domaine, aussi discrets pouvaient-ils essayer d’être, trois noirs et un blanc bien propres qui trainaient ensemble à Ciudad Juarez, on les avait immédiatement pris pour des flics américains. Un Ojos, un guetteur, qui n’avait rien de mieux à faire, les avait logés au cas où, et avait prévenu ensuite le chef du secteur. Le chef du secteur en avait référé à son propre chef, qui lui-même avait téléphoné sur la côte. Vingt-quatre heures après avoir atterri au Mexique, les quatre contractants étaient déjà repérés, un seul coup de fil et ils étaient morts.

Pour l’ancien caporal Mornier, s’il ne s’agissait tout de même pas de vacances – qui aurait l’idée de passer des vacances dans une ville pareille ? Ça en avait tout de même un peu le goût, comparativement aux deux mois qu’il venait de passer en Irak. Il était payé deux milles dollars la journée, avec deux jours de repos inclus, uniquement pour encadrer ces trois gars, et s’assurer qu’ils savaient se servir d’un GPS. Pour Hope, son subordonné immédiat, avec qui il était également allé en Irak, même comparativement à Bagdad ou Sadr City, ça restait un travail, dangereux et mal payé. Mais il n’en avait pas d’autre, n’en connaissait pas d’autre.

Aussi loin qu’il s’en souvenait, il n’avait jamais connu autre chose que la guerre. D’abord comme une rumeur qui grossissait et se réduisait à mesure des progrès et des défaites des armées. Ensuite comme une composante quotidienne de sa vie, quand vers l’âge de 11 ans la NRA, la National Resistance Army, l’armée devenue nationale du président Museveni, l’avait enrôlé de force, lui et tous les hommes du village. Ceux qui avaient tenté de fuir ou de résister avaient été tués. Les vieillards, estimés inutiles, également, les filles et les femmes avaient toutes été violées sans aucune exception d’âge ou de condition. On en avait laissé quelques unes s’enfuir pour qu’elles passent le message aux autres villages alentours, on avait embarqué de force quelques jeunes filles, on avait massacré tous les autres. Tout ça parce qu’un jour un illuminé du nom de Kony s’était pris l’idée d’instaurer un genre de charia chrétienne en Ouganda. A la tête de la Lord’s Resistance Army, il comptait virer Museveni et instaurer un état régi par les Dix Commandements, la Loi de Dieu selon lui. La guerre avait commencé en 1988, s’était officiellement arrêtée en 2006, mais en réalité les forces de la LRA avaient continué à se battre de l’autre côté de la frontière, en RDC. En 2007, Hope avait été officiellement libéré de ses obligations militaires, lui ainsi que 20.000 autres enfants-soldats. Il s’était retrouvé à Kwate, un quartier pourri de Kampala, à mendier et voler pour survivre. Tout le monde savait qu’il avait été un enfant-soldat, personne ne l’aurait jamais engagé pour faire un boulot normal, assimilé qu’il était, comme tous les autres, à un petit voyou violent et sans éducation. Quand ils tombaient sur eux, les flics s’en donnaient à cœur joie, et tous les jours on déplorait des vols et actes de violences dont les responsables étaient toujours ces gosses perdus. Hope savait bien qu’il y avait sûrement du vrai là-dedans, que la guerre en avait rendu fou plus d’un, mais c’était une excuse pratique pour taire les exactions dont se rendait elle-même responsable la police. Une façon aussi de nier tous ces gamins que l’armée nationale avait enrôlés de force, en dépit des accords internationaux. Museveni était soutenu par les Nations Unis, la NRA avait jeté dehors la LRA, autrement dit les Nations Unis avaient violé leur propre loi en reconnaissant la victoire d’une armée illégale, une armée qui avait entre autre valu à d’autres, comme Charles Taylor, d’être jugé à la Haye. Hope était le seul des trois qui savait lire l’anglais, il avait lu des choses là-dessus et compris que l’histoire est écrite par les vainqueurs. Un jour, il était tombé sur une annonce de DSS dans le journal. Une organisation spécialisée dans la sécurité et qui cherchait des gens ayant une expérience militaire. Ça ou survivre dans les rues de Kampala, 400 dollars par mois, nourris, logés, c’était même mieux que les 10 dollars par semaine qu’il touchait quand il était dans la NRA. Mais maintenant qu’il était au Mexique, à pas plus de huit cent mètres de la frontière des Etats-Unis, il se prêtait à rêver de foutre le camp de toutes les guerres à venir ou présentes, s’installer en Amérique et profiter de tous ses avantages.

Ils étaient installés dans un motel au nord-est de la ville.  Une chambre d’hôtel standard, comme on en trouvait sur tout le continent, avec un lit double, meubles en contreplaqué, l’eau courante, une douche et une baignoire, de l’électricité en permanence, une télévision câblée. Ce qui en soit constituait pour un gamin de Kampala, né dans la brousse et qui avait grandi avec les atrocités de la guerre, un genre de miracle permanent. En Irak déjà il avait pu voir l’Amérique et son formidable pouvoir. Les installations gigantesques, les supermarchés interminables, les piscines d’eau potable au milieu du désert, les convois de nourriture acheminés sous protection militaire dans les coins perdus. En tant que sous-traitant de Blackwater, il n’avait pas eu accès à toutes ces facilités, à l’exception des PX où l’on pouvait absolument tout acheter, même des maisons clef en main et à crédit pour le retour au pays. Mais il avait pu les voir, et en rêver. A la télé américaine et mexicaine c’était un défilé quasi constant de publicités sur toutes les chaines, locales, nationales, internationales. Avec des gens beaux, souriants, heureux, de présenter ou consommer des quantités invraisemblables de produit. Hope avait compté jusqu’à 53 marques de céréales différentes rien qu’en passant deux heures devant la télé. Pour tous les goûts, au miel, soufflé, au chocolat, au caramel, avec des morceaux de guimauve ou bien encore garanties sans sucre, spécial régime. Il avait trouvé ça extraordinaire. Dans ce pays, tout ce qu’on voulait, rêvait, et même ce à quoi on ne pensait même pas, devenait réalité. Comme un conte de fée, avec de la nourriture de conte de fée. Et ce n’était qu’à quelques centaines de mètres d’ici. Quelques centaines de mètres qui le séparait du paradis, et cette mission. Retrouver des gens disparus grâce à une puce électronique. Ça aussi il n’y avait que les américains pour pouvoir faire ce genre de chose, pour avoir la volonté de le faire. Sa mère, son père, ses grands-parents, il aurait bien aimé qu’eux aussi aient rencontré la volonté américaine.

Il n’avait jamais cherché leurs cadavres, à quoi bon, il les avait vus mourir, et depuis leurs restes avaient dû finir dans l’estomac d’un prédateur… ou d’un rebelle. Ces choses-là arrivaient souvent là-bas. Son chef d’unité de l’époque ne mangeait-il pas le cœur de ses ennemis ? Pour se rendre invincible disait-il.

Ils avaient éteint l’air conditionné et mis en route le ventilateur. Les ougandais n’aimaient pas l’air conditionné, cette odeur de glace recyclée, et tous les maux de crâne et mauvais rhumes qu’on attrapait. Et puis c’était complètement inutile contre les moustiques. Ils étaient installés ensemble dans une chambre familiale, le français avait une chambre pour lui seul, c’était le chef. Les deux autres étaient assis à côté de lui, une bière à la main, ils commentaient une émission à la télé avec Tom Cruise. Le souffle chaud qui lui parvenait par l’entrebâillement de la fenêtre lui rappelait l’Irak. Un Irak avec un parfum mêlé d’essence et de pâte de maïs chaud. Il avait remarqué aussi que les gens ici avait des têtes différentes que les irakiens, ou les américains, ils étaient en général petits, assez épais, avec beaucoup de pauvres, de mendiants, de paysans montés et perdus à la ville. Il y avait une vibration particulière pourtant ici, une vibration qui lui rappelait encore plus l’Irak que la chaleur. Quelque chose d’électrique, de lourd, de permanent, cette chose qu’il avait senti dans la brousse aussi, en traversant des villages, abandonnés ou non. La violence qui bourdonne dans l’air.

Hope se demanda s’il existait un pays au monde où il n’y avait pas la guerre. Le téléphone sonna.

 

–       Hope, on se bouge, c’est l’heure.

DSS leur avait loué une voiture sensément discrète pour la surveillance. Ils avaient dû virer les autocollants et les PLV publicitaires avant de pouvoir s’en servir. Hope s’était même arrangé pour lui donner une couleur locale, poussière et flancs cabossés, et tant pis pour la garantie. Ils suivirent les indications du GPS. Le signal semblait venir d’une maison grise, fermée par un mur d’enceinte coiffé de tessons de bouteilles. Comme chez lui à Kampala, comme en Irak, et tous les endroits où les flics étaient plus dangereux que les voleurs. Il en avait même développé une théorie, suite à un voyage en Europe, là où l’état s’absentait, les tessons apparaissaient. Ils notèrent également la présence de deux caméras panoramiques, l’une au dehors, l’autre de l’autre côté de la grille. La rue était déserte. Pas une fenêtre allumée, pas un bruit, à part ceux au loin de la ville, Hope n’aimait pas ça, mais il ne dit rien, il savait que Mornier n’écouterait pas. Il n’écoutait jamais, ou presque, pour lui il était tout juste un boy, et les deux autres des porteurs. Les français, les anglais, ils étaient tous pareils, l’histoire est écrite par les vainqueurs… Il le laissa observer, prendre des notes, se disant qu’on devait sûrement très bien le voir grâce à la panoramique, même de nuit, même à distance, parce que ceux qui s’étaient installés ici étaient probablement bien mieux équipés qu’eux, et plus organisés aussi. Et pour le coup, il fut bien heureux d’être noir. Ils restèrent là une demi-heure, histoire de voir s’il y avait du mouvement autour de cette maison. A Bagdad, à Sadr City, faire ce genre de chose c’était l’exacte bonne manière pour s’attirer tout un tas d’ennuis. Mais comme le danger était visible et permanent, peut-être que ça conditionnait certains réflexes. Hope savait que c’était faux. Il savait d’expérience, et pour son malheur, qu’un guerrier a un mal fou à se débarrasser de son habitude du danger, que la mort et la violence lui manquent, et que la paix est pour lui une forme d’obscénité déplacée. D’ailleurs il sentait cette tension en lui et observait le décor comme une proie cherche les crocs. Mais il ne la sentait certainement pas chez l’ancien gendarme. Et pour cause, en Irak s’il était bien armé comme les autres, il ne s’était jamais contenté d’autre chose que de commander depuis sa chambre, et faire le beau à oreillette quand le client débarquait à l’hôtel. Il n’avait probablement jamais tiré un coup de feu de sa vie en dehors des périodes de manœuvres, et certainement ni jamais tué, ou blessé quelqu’un, même s’il avait été à Bangui, et au Tchad, un gendarme de caserne avec un beau CV.  Hope l’enviait.

–       Hope ! Va nous chercher des pizzas, on a la dalle !

Mornier avait appelé le bureau américain, transmit les informations, l’affaire était dans le sac, il était content de repartir. Trois jours à Juarez, c’était comme trois jours dans une grande ville américaine mais en beaucoup plus pourris. Mornier n’aimait ni l’Amérique, ni ses villes, ni ses citoyens, il travaillait avec eux uniquement parce qu’ils payaient lourd pour des boulots qu’on aurait pu confier à des gamins. En Irak par exemple, quasiment aucune de ses très nombreuses compétences n’avaient été utilisés. Il avait été entrainé à la protection des grandes personnalités, il n’avait eu à faire qu’à des cadres moyens d’entreprises pas moins moyennes. Il était breveté commando, mais rien d’autre que des missions de protection de convois où on pouvait très bien se passer de lui. Il parlait parfaitement anglais et un peu d’arabe, mais on avait insisté pour leur fournir un traducteur, un imbécile qui plus est.

Hope avait obéi, il était allé à la réception, avait demandé où on pouvait trouver des pizzas, mais comme la femme ne comprenait pas son anglais ou l’anglais tout court, il sortit et s’était égaré dans le quartier sans la moindre idée de la direction à prendre. Au bout d’un quart d’heure, harassé par la chaleur il avait arrêté un passant et lui avait demandé :

–       Pizza ?

Le type lui avait fait un vague signe empressé vers le bout de la rue, et finalement il avait trouvé un Pizza Hutt faisant la pute au coin d’une rue, dans son habit tout rutilant de mauvais goût plastique. Il entendait déjà Mornier râler sur la qualité des pizzas américaines, mais il s’en fichait. Ce barnum jaune, noir et rouge, l’attirait. C’était fascinant, la taille, la disproportion, la propreté pharmaceutique, le régal d’images spectaculaires comme si les pizzas vous donnaient des pouvoirs spéciaux et pas quelques kilos de plus. Tout ça au milieu d’une ville desséchée, plombée, vrombissant la violence. C’était le rêve américain, sa promesse d’être un havre perpétuel, perpétuellement répété, partout, sous toutes les formes, du marketing. Mais pour Hope c’était plus, comme un symbole, son premier pas vers la liberté, et la paix. Alors au lieu de revenir avec les pizzas, comme un bon boy, il mangea d’abord sur place, seul, ou plutôt en compagnie d’autres gens seuls, la plupart, comme lui, les yeux rivés sur un écran où un autre. Au mur, ou sur leur table, entre leurs mains, picorant du doigt des données informatiques sur un bloc de verre. Une autre curiosité pour Hope. A Kampala ce genre d’engins c’était pour les riches et dans les films, ici, en occident, ils en avaient tous. Et tous, absolument tous, passaient des heures à le tripoter. Seul ou en groupe, qu’ils soient amis, connaissances ou pas, ils ne parlaient plus, n’écoutaient plus, ne lisaient même pas si ça se trouve, ils digitalisaient. A la télévision il y avait un match de base-ball.

Immédiatement, quand il rentra, il sentit que quelque chose n’allait pas. Il avait à peine approché le motel que ce truc spécial en lui, ce truc qu’on apprenait quand on avait souvent été proie et prédateur, se déclencha. Et il n’aurait su dire quoi sur l’instant. Mais instinctivement il posa les boîtes de pizza et attendit en retrait que quelque chose lui explique. Il savait que parfois il se trompait. Il savait que parfois c’était juste sa vieille peur qui réclamait un peu d’action. C’était pour ça qu’il n’avait jamais cherché à se marier, à avoir une vie de famille, c’était trop de risque.

Finalement il les vit. Deux types, jeunes, l’air de rien, dans une voiture. Quelque chose qui se dégageait d’eux, même l’air de rien, même ni spécialement baraqués, ni particulièrement menaçants. Et pourtant la menace était là. Ils attendaient, ils avaient l’habitude, ils étaient prêts. Hope s’empara lentement de son téléphone et composa le numéro de Mornier. Pas de réponse. Il insista, tomba sur le répondeur et ne laissa pas de message. Bien… il essaya le numéro d’un de ses collègues, toujours pas de réponse. Et soudain ça lui sauta au visage. Et soudain sa vieille peur l’avala tout cru.

Il n’était plus lui-même, Hope, le petit gars de Kampala, ou le caporal Sans Pitié de la NRA, il était une chèvre qui essayait de filer à l’anglaise devant un troupeau de lions. Il tremblait, incapable de se maîtriser, et se mit à reculer, tout en se maudissant parce qu’il savait intiment que cette vieille terreur là attirait systématiquement les prédateurs, comme le nord magnétique, comme une odeur. Il recula, jusqu’à ce que la voiture disparaisse de sa vue, crut apercevoir un des gars tourner la tête puis il courut. De toutes ses forces.

Le capitaine Carmichael s’était trouvé absolument génial quand il avait eu l’idée de l’opération Fantôme, il se trouva également génial quand il imagina une armée de mercenaires pucés, voire pourquoi pas, téléchargeables. Et il se faisait déjà fort de trouver des financiers pour soutenir ce nouveau projet. Mais en attendant, et précisément à cause de ce défaut, les quatre contractants de Blackwater, ou plus exactement de DSS avaient disparu. Pas de nouvelle aucune depuis une semaine. Soit DSS était une entreprise africaine à ce qu’il avait cru comprendre, et tout le monde s’en foutait un peu. Mais il y avait paraît-il un français dans le lot, et ces salopards de français ne se prenaient pas pour la moitié du nombril du monde. Le directeur n’était pourtant pas complètement contrarié. Avant de disparaître, le français avait transmis et faxé des informations précises, il autorisa donc le capitaine à produire un faux document, stipulant que Rita Lopez travaillait pour le gouvernement des Etats-Unis, ce qui théoriquement donnait de facto droit aux mêmes Etats-Unis d’enquêter sur place au sujet de sa disparition. Quarante-sept heures après la disparition des contractants, la fanfare de la DEA débarquait à Juarez. A la cinquantième heure, les unités spéciales de la police mexicaine étaient conviées à la suivre à la villa indiquée. Il n’y eu aucune fusillade. La maison avait été simplement vidée, les caméras retirées, les seuls traces de présence qu’ils découvrirent c’était quelques résidus de cocaïne et une bouteille de vodka cassée, la Vida Loca, comme ils disaient. Ils n’avaient même pas pris la peine de déplacer les cadavres. Une centaine.

Il fallut quelques mois pour les identifier tous. Nombreux étaient dans un tel état, décomposition ou supplice, que même un génie n’aurait pu les remasquer. Mais cela n’avait plus beaucoup d’importance. Pas mal d’argent dépensé à graisser des pattes, un échantillon de femmes à travailler avant de trouver le machin électronique et confirmer l’information. Toutes les bonnes femmes de l’usine de chaussures étaient pucées. Difficile de savoir exactement combien d’autres usines américaine avaient fait la même chose avec leurs filles, .Alors on avait interdit d’embaucher les ouvrières des gringos. Et tué toutes les autres, dont Rita Lopez et sa fille Maria Consuela. Tous les bras pucés furent soigneusement découpés. 300 bras emballés, congelés et expédiés à l’adresse personnelle du capitaine Carmichael.

Le capitaine Carmichael se fit muter en Europe.

Hope ? Eh bien comme son nom l’indique…

La légende aztèque prétend que c’est en voyant un aigle sur un cactus, selon les prédictions du prêtre, que le roi de Culhuacan décida de s’installer sur le lac Texoco. Qu’il fonda sa capitale, auquel il donna le nom de Tenochitlan, et ceci explique accessoirement l’aigle qui flotte sur le drapeau mexicain. Comme disent les guides touristiques, le Mexique est une terre de contraste, Mexico, feu Tenochitlan, se trouvait donc dans une cuvette, à deux mille mètres d’altitude, les pieds à la fois sur une zone marécageuse et sismique, le tout encerclé d’une alliance de gaz noir comme la suie. Mais passé cette frontière nocturne, on découvrait un paysage autrichien fait de collines et de sapins bleus à l’infini, qui disparaissait peu à peu dans la chaleur blanche du sud-ouest. Avant de se transformer à nouveau, touffus et verdoyants, dans la région de Xochimilco, plein de couleurs comme les aimaient tant les guides touristiques, jusqu’au lac de Tsehuilo. Où se trouvait justement, une attraction touristique. Pour amateur de frisson. On l’appelait la Isla de las Munecas, l’Ile aux Poupées. Il y avait là des centaines de poupées accrochées, pendues à des bouts de fils de fer, les yeux vidés, borgnes, clos, fixant le vide. Des têtes de poupées, des bras, des poupées bleuies par la pourriture ou à demi brûlées, noires, fondues. Des poupées tailladées, ficelées par des nœuds compliqués à des ponts plein d’autres poupées décapitées ou démembrées. Des poupées pourries, abandonnées, retrouvées, collectionnées, pleines de terre, en l’état dans un étrange dédale de film d’horreur. L’île était habitée par un ermite qu’on ne voyait presque jamais, et les touristes étaient friands de ses rares apparitions. Un petit homme qui marchait avec les bras bien le long du corps. Un jour, sans qu’on sache trop pourquoi, il avait décidé de quitter sa famille, et s’installer ici. Il y avait fait la connaissance du fantôme d’une petite fille, et pour ne pas qu’elle soit seule et triste, il lui avait ramené ces poupées trouvées. C’était l’histoire qu’il avait raconté aux journalistes venus le déranger dans sa solitude. Par ici on le connaissait sous le nom de Don José, sa famille disait qu’il était un peu fou. Une nuit il s’était réveillé les mains autour du cou de sa femme. En plein cauchemar il avait manqué de la tuer. Alors il était parti. Parti le plus loin possible de la Vida Loca. Il faisait moins de cauchemar quand il était ici, ces poupées c’était comme une thérapie en quelque sorte, une forme d’art peut-être. Et comme tout le monde le croyait fou, personne ne faisait vraiment attention à ses allées venues. Ils voyageaient beaucoup pour un ermite. En première classe évidemment, la Vida Loca c’était aussi ça. Ailleurs, dans une autre vie, un autre monde, loin des horreurs touristiques, on l’appelait El Novio, le Fiancé. Parce que quand il parlait aux filles, juste avant de leur montrer ses outils de travail, il lui disait : « ne t’inquiète pas, je vais te présenter à ma famille. »

La Vida Loca 1.

Un million et demi de femmes, d’hommes, d’enfants, grouillant sous un ciel couleur de plomb, ponctué d’un œil borgne, blanc laiteux, radioactif, dégueulant de chaleur, comme une nappe invisible de napalm. L’odeur puissante de l’essence, du caoutchouc, des fumées d’usines chimiques, quatre mille huit cent cinquante-trois kilomètres carrés de béton, de routes défoncées, de maisons basses, de barres HLM pourries, de containers, d’hypermarchés, de zones industrielles, de bidonvilles. Un million et demi de femmes, d’hommes, d’enfants, suintant dans les rues cabossées, les boulevards envahis de néons publicitaires, noyés dans la poussière, les particules de plomb, d’ammoniac,  d’acier, de gaz carbonique, de cocaïne. Le Rio, lisse, gris, comme un ruban métallique déroulé sur toute la longueur de la ville, surplombé des flots inextinguibles de voitures amassées devant les postes frontières. Quatre mille huit cinquante-trois kilomètres carrés de béton rongés de fabriques de jouets, d’ateliers de couture, d’abattoirs, d’usines chimiques, d’ateliers de montage, accolés à des réseaux organiques de mobil home, baraques en préfabriqué, blocs dortoirs, motels miteux. Maquilas, zone d’exploitation exonérée, zéro droit de douane, et salaire dérisoire, le paradis des groupes industriels. Maquiladoras, le plein emplois pour tous, la promesse des années soixante repassée à la sauce ALENA. Un million et demi de travailleurs étalés tout le long de la frontière, un million et demi d’esclaves au service du grand marché global. Essentiellement des femmes.

Elles étaient moins chères. Elles obéissaient. Elles avaient des troupeaux de mômes à nourrir. Elles étaient jetables.

Personne ne savait plus trop bien combien. Combien avaient été jetées. Deux mille cinq cent, trois mille. Parfois on ne retrouvait pas tout. Juste une tête ou une main. Parfois elles étaient si abimées qu’on ne pouvait pas les identifier. Deux milles avaient déjà disparu avec certitude, toutes ici même dans cette ville cuite. Et la plupart étaient ouvrières dans les Maquilas. Un mystère, un Triangle des Bermudes cannibale, noyé au milieu d’un flot ininterrompu d’autres meurtres, d’autres disparitions. Et de scandales. Politiques, financiers, écologiques. De policiers et de juges corrompus, impliqués avec les cartels. De dessous de table d’industriels locaux, des affaires d’eau polluée, détournée, d’aliments contaminés, de procès perdus contre des holdings américaines. Et bien entendu les affaires de drogue qui faisaient la une pratiquement chaque jour.  Sous la forme d’un règlement de compte la plupart du temps, ou d’un kidnapping. Beaucoup de gens disparaissaient des deux côtés de la frontière. La frontière c’était pour les autres, les civils.

Les cartels allaient et venaient comme bon leur semblaient, il n’y a pas de frontière pour les narcotrafiquants, l’argent est un passeport universel.

Le mari de Rita travaillait de l’autre côté, à El Paso dans une fabrique de pneus. Il y vivait aussi. Sauf le mardi et le mercredi. Le mardi et le mercredi, il passait le Rio, tous ses papiers en règle. Il rentrait voir sa famille, ses trois enfants, faisait l’amour à Rita, et repartait. Chaque fois qu’il revenait il semblait plus fatigué, plus nerveux. Plus porté sur la bière et le mezcal aussi. Il disait que c’était la vie chez les gringos qui le rendait fou, la Vida Loca, mais Rita savait bien qu’il mentait. Comme il avait menti cette fois-là où il lui avait raconté que son patron avait appelé l’immigration pour arranger ses papiers. Les gringos ne faisaient pas ça, à quoi bon ? Ils avaient toute la main d’œuvre qu’ils voulaient d’un côté comme de l’autre du Rio. Des dizaines de milliers d’affamés venus du sud, de l’est, de l’ouest à rêver american way of life, grosse voiture, frigo, télé couleurs, Hollywood, Miami, on avait tous une chance. Des dizaines de milliers de mains et de bras remplaçables, remplacés. Un coup de fil à l’immigration, aux Federales et plus besoin de les licencier. Il mentait parce qu’elle savait bien qu’un ouvrier du pneu n’avait pas les moyens d’offrir des cadeaux à ses enfants chaque fois qu’il revenait, ni une maison à sa mère, que cet argent, ces facilités il n’y avait que les narcos qui pouvaient vous les offrir, les narcos pouvaient tout s’offrir.

Puis un mardi il ne rentra pas.

Rita s’inquiéta, mais elle ne pouvait pas l’appeler parce que le forfait coûtait trop cher pour les Etats-Unis. Alors elle alla voir Ramon, qui travaillait tout comme lui dans la même usine de pneus. Mais Ramon ne savait pas où il était passé. Elle lui demanda s’il croyait qu’il travaillait avec les cartels, Ramon changea de sujet, la politique, l’économie… Tous ces politiciens, ces patrons qui des deux côtés du monde les exploitaient. Ils n’étaient que des jouets, des figurants, interchangeables, son mari avait dû se faire virer et il avait trop honte pour rentrer. Comment était-ce possible qu’il ne fut pas au courant ? Il travaillait bien là-bas lui aussi non ? Les cartels, elle en était certaine, c’était les cartels. Ramon répondit qu’elle regardait trop la télé, et dit à sa femme de la mettre dehors. Maria Consuela, son aînée demanda après son père, son petit frère pleura, Rita se rendit à la chapelle du quartier avec les enfants et prièrent pour qu’il revienne saint et sauf.

Dieu entendit sa prière, ou presque, il ne rentra pas il appela. Enfin, pas lui exactement, un homme d’abord, un homme avec une grosse voix sèche et un accent du Sinaloas. Il lui dit que tout allait bien, pour le moment, Carlos avait été retenu mais qu’il pouvait revenir très bientôt. Qu’il suffisait pour ça qu’elle écoute et qu’elle fasse exactement ce qu’il lui demanderait. Ensuite elle entendit sa voix. Essoufflée, faible, tremblante, elle avait aussitôt fondu en larme. Ils étaient fichus, tous, elle, lui, ses enfants, les cartels ne faisaient pas de détails, ils faisaient des exemples. Plein d’exemples.

–       Rita, Rita ! Escucha me ! No te preocupe !

Ne t’inquiète pas, ce n’est rien, un malentendu. Elle entend des hommes rire derrière lui, un malentendu ! Ah, ah ! Des hommes vont venir, donne-leur la voiture, donne-leur la maison, donne-leur la maison de maman, donne-leur l’argent que j’ai enterré dans le jardin pour nos vieux jours. Donne-leur tout et vas-t-en, je reviens. Rita pleura de plus belle, l’homme à la grosse voix reprit le téléphone.

–       Entiende ?

–       Si… si…

Le patron les avait appelés alors qu’ils étaient avec des putes, dans une propriété privée, avec piscine, cigare, whisky à 200 dollars, ecstasy, cocaïne, la complète, la Vida Loca. Ils cuvaient de la veille. Fêtaient le dernier arrivage et n’avaient même pas pris la peine de se changer depuis. Tout crasseux dans leurs uniformes noirs, transpirant l’alcool et la came, le foutre et la violence. Les filles avaient l’habitude, elles ne faisaient même plus attention. D’ailleurs la plupart étaient camées jusqu’aux yeux. Pour elles, c’était presque comme des amis. Elles les appelaient par leur surnom, leur prénom, leur donnait du mon cœur, mi angelito, mi amor. Chantaient avec eux les complaintes des narco corridos.  Parfois une chanson parlait d’une fille disparue. Ou d’un type qui en avait tué une autre pour laver son honneur. Parfois des gens qu’elles avaient connus, comme Nino le Pelé, un ancien voleur qu’on appelait comme ça parce qu’on l’avait retrouvé pelé dans le désert. Un chaud lapin des rues de Juarez. Qui avait baisé quelqu’une de trop, Lupita Tête Coupée. Mille morts par an, tous les ans, depuis dix ans. Le patron leur avait dit que les Ojos avaient fait leur boulot, que le type était logé, qu’ils n’avaient plus qu’à le cueillir. Mais il faudrait qu’ils soient en civil cette fois. Le colis vivait de l’autre côté du Rio, cinq jours sur sept, sauf le mardi et le mercredi. Qui était-il ? C‘était pas leurs oignons. Le patron le voulait, il devait de l’argent, rien de plus.

Le chef du groupe c’était le sergent Guerrero de la police de Juarez. Un dur, avec une moustache tombante et des yeux furieux. Des épaules de déménageur, des mains d’ouvrier du bâtiment. Un sicario, un vrai. Ils l’avaient recruté alors qu’il était encore à l’université. De la coke, de l’argent, des filles, une nouvelle bagnole toutes les semaines, la seule chose qu’il avait à faire, traverser la frontière. Puis, quand il avait été temps pour lui de faire son service, ils lui avaient proposé de rentrer dans la police. Dans la police ? Pour devenir policier au Mexique il fallait avoir rempli ses obligations militaires, être majeur, un casier vierge, être marié passer un test de dépistage contre la drogue. Il avait 17 ans, avait été déclaré positif au cannabis et à la cocaïne. Son capitaine l’avait fait convoquer et lui avait donné un papier comme quoi il avait fait ses deux ans au sein de l’infanterie, dans le Chiapas. Puis il avait dit qu’il avait un an pour se marier et faire des enfants, mais que d’ici là il serait affecté à Juarez. Guerrero avait deux femmes, quatre divorces, huit maîtresses, 23 enfants et deux petits-enfants aujourd’hui.

Le colis roulait dans une Subaru grise. Une occasion visiblement. Ils l’avaient coincé à deux blocs de son motel, en pleine rue, en plein jour, en douceur quasiment. Et pas un seul des huit témoins de la scène n’avait essayé de prévenir la police. Ici c’était comme là-bas. Personne ne pouvait savoir qui exactement les payait. Guerrero attendait avec deux autres gars dans une chambre d’un motel en banlieue, à huit cent mètres de la frontière. Le type avait un sac sur la tête, il ne les vit pas jusqu’à ce qu’ils l’installent dans la salle de bain, les mains et les pieds attachés avec du Chatterton. Carlo remarqua l’accent du sergent, il était le seul à avoir cet accent mais il espéra d’abord que c’était ceux de là-bas qui essayaient de le racketter. C’était courant. Le plus souvent on s’en tirait avec une bonne dérouillée, tout ce qu’ils voulaient généralement, c’était le stock. Et ils vous laissaient repartir après. Nu, en sang, mais vivant. Guerrero lui annonça finalement la nouvelle, lui rappela ce qu’il essayait d’oublier depuis une semaine. Qu’il devait de l’argent.

Vingt-cinq mille dollars. Ce que dépensait sa maîtresse préférée en un seul weekend à Malibu. Un pourboire pour le patron. Mais peu importe, question de principe, de confiance. Il avait promis de payer sous une semaine, on en était à deux. La confiance était perdue.

–       A toi de nous la faire retrouver, tu comprends ?

Le sergent avait fait ça souvent depuis 16 ans qu’il travaillait pour le cartel, il savait comment réagissait chacun dans ces cas-là. Il avait même fait un classement des différentes réactions, auxquelles chaque fois il avait une réponse graduée. La plus courante, était celle qu’adopta d’abord Carlo. Nier, faire l’imbécile, celui qui s’est trompé de jour, et pourquoi pas, tant qu’on y est de personne. Guerrero lui demanda s’il pensait qu’ils étaient venus pour rire ? Ensuite il sortit de la salle de bain et le laissa avec deux de ses hommes. On mit la télé assez fort pour pas qu’on l’entende crier, quelqu’un partit acheter des bières. C’était la première étape, ensuite on le ferait appeler sa femme, il lui dirait quoi faire et quand ça serait fait, on le relâcherait. As simple as that, avait fait Guerrero avec son gros anglais. Le type n’avait peut-être pas pris assez de baffes, il continua à nier, le sergent fit signe vers la baignoire. Le Jefe appela vers la fin de l’après-midi, où on en était ? Le type avait enfin téléphoné à sa femme. Les choses allaient bientôt être réglées. Le patron avait demandé s’il n’était pas trop abimé, non ça allait, ses gars savaient  faire eux aussi. Bien, bien, maintenant il fallait attendre que sa femme obéisse. Soignez le, donnez-lui à manger, allez lui acheter des vêtements neufs et qu’il prenne un bain, si patron !

Pourquoi faire ? Qui était ce type ? Il était important ? demanda un des jeunes de la bande à un ancien, No se importa, c’est les ordres, le soigner, qu’il se sente bien, confiant, allez va lui acheter des vêtements. Le jeune apprendrait plus tard. A la longue, s’il vivait aussi longtemps que le sergent par exemple. Maintenant ils allaient devoir attendre, une heure, deux jours, ils n’en savaient rien. Autant que le type se tienne tranquille sans qu’on l’y oblige. C’était mauvais d’acculer les gens, ne leur laisser aucun espoir, ils pouvaient devenir fous, faire n’importe quoi. Guerrero le savait, il était entouré de gens comme ça, sans espoir, cinglés. Tout comme lui, il ne se faisait pas d’illusions.

Carlo regarda la télévision avec les gars, le câble, films pornos en boucle, ils lui donnèrent une bière, fumèrent un joint ensemble. Il s’excusa d’avoir fait des histoires au début, parce qu’il voyait bien qu’au fond c’était des mecs réglos qui ne faisaient que leur travail. Pas le Syndrome de Stockholm, la trouille. Guerrero lui dit que ça allait, c’était pas grave, oublié, puisque les choses rentraient dans l’ordre, bientôt il serait chez lui, avec sa femme et ses enfants. Et tout le long qu’il dit ça, Carlo fixa le lacet qu’il avait autour de son poignet, avec des têtes de morts en ivoire enfilées dessus, comme un chapelet, une fantaisie pour la Fête des Morts. Des têtes de morts sculptées dans des dents. Carlo le savait, il n’aurait pas su dire pourquoi mais il le sentait. C’était des dents, et ce n’était pas un chapelet. C’était un garrot. Le sergent l’avait enfilé en prévision, au cas où, un cadeau du patron. Qu’il n’aimait pas beaucoup, trouvait lugubre et de mauvais goût, mais le patron aurait été vexé si ça s’était su. .Autant de crânes que de garrotés. Le mettre comme ça c’était plus facile que d’essayer d’utiliser ses deux mains. On prenait appui d’un côté, on nouait le lacet de l’autre, il n’y avait plus qu’à tirer. Et à attendre, et à regarder. C’était long. La plupart du temps, ils se débattaient, il fallait beaucoup de force ou être à deux au moins. Les enfants, les femmes c’était techniquement plus facile, mais tout le monde détestait ça. C’était intime aussi. On sentait la vie de la personne s’en aller. On sentait sa peur, son désespoir, on lisait la surprise dans son regard, l’incrédulité, les supplications. Après tout ils avaient tous des mères, des sœurs, des épouses, ils étaient tous pères ou oncles, ou parrains. C’était peut-être pour ça qu’ils s’acharnaient particulièrement quand c’était des femmes et des enfants. Ils leurs en voulaient. Peu importe la raison de leur mort, ils leurs en voulaient de s’être trouvés sur leur chemin.

Le téléphone sonna à nouveau aux alentours du crépuscule, tout était terminé, affaire conclue, ils devaient le raccompagner de l’autre côté, au Mexique, où quelqu’un viendrait le chercher. Guerrero annonça la bonne nouvelle au type, il retournait au pays, il allait bientôt être libre, rejoindre sa femme, ses enfants.

Et Guerrero fut soulagé qu’on ne lui demande pas de le tuer. C’était un brave mec ce type, rien qu’une mule qui essayait de dorer un peu sa croute pour sa famille. Vingt-cinq ans à peine, la vie devant soi jusqu’ici. C’est les deux plus jeunes du groupe qui l’emmenèrent, toujours avec un sac sur la tête, pour sa sécurité lui expliquèrent-il, couché par terre, le long de la banquette arrière. Ils empruntèrent un poste frontière au nord de Juarez, le douanier était un ami à eux, ils passèrent le pont qui enjambait le Rio en quelques minutes. Le type passa d’une voiture à un van, et personne ne lui adressa plus la parole jusqu’à ce qu’ils arrivent.

–       Està seguro ?

–       Claro que si ! Tu le prends pour qui mon mec ?

–       Puta de merdia ! Llama el Novio

Les deux hommes étaient installés à la terrasse couverte d’une villa rococo, face au Golf de Californie, perchée en haut d’une falaise recouverte de cocotiers. De la musique s’échappait de la villa, on donnait une soirée. La quarantaine, quelques kilos en trop, dans des sahariennes brodées à la main, une demi-douzaine de téléphones disposés devant eux sur la table, avec de gros verres à cocktails pleins, des jetons aux couleurs acidulées, et un jeu de carte. Derrière eux se tenait un gars avec des lunettes noires. Il ne devait plus voir grand-chose avec cette obscurité, mais peu importe. Elles comptaient plus que lui ces lunettes, elles disaient, ne vous approchez pas de cette partie de la villa. Et tout le monde savait qu’il n’y avait pas d’avertissement en l’air par ici. Les deux hommes étaient installés là depuis le début de la soirée, ils resteraient là tout du long. C’était leur boulot, passer des coups de fils, répondre au téléphone, rien d’autre. Parfois ils envoyaient quelqu’un dans la maison, passer un message, poser une question mais le plus souvent ils réglaient tout eux-mêmes. Les patrons n’aimaient pas qu’on les dérange quand ils s’amusaient, et encore moins quand ils recevaient le gouverneur de l’état.

–       Il est encore là-bas ?

–       Comment je saurais moi ?

–       S’il est reparti, ça risque de prendre quelques jours, il n’aime pas prendre l’avion.

–       Il vient comment alors ?

–       En bus.

–       Putain de paysan ! Appelle-le quand même.

Mais El Novio, le Fiancé n’avait pas encore quitté Juarez. Il mangeait seul dans un petit restaurant quand son téléphone sonna. Un homme de taille moyenne avec un visage d’indien, des mains de paysan, la soixantaine ou plus. La peau tannée, qui marchait à petits pas comptés, les bras bien le long du corps et parlait d’une voix douce. Ses yeux aussi étaient doux, presque tristes. Il s’approcha de Maria Consuela et lui caressa les cheveux.

–       Como se llama ?

La jeune fille se mit à pleurer.

–       No te préocupe, lui dit-il de sa voix douce, je vais te présenter ma famille.

Le capitaine John Carmichael de la Drug Enforcement Agency avait une vision quasiment tayloriste du renseignement, et une foi quasi invincible dans l’électronique de pointe. Il avait servi en Irak, travaillé pour le commandement des opérations spéciales, il avait pu admirer l’incroyable efficacité des drones, la précision des hélicoptères Apache et des bombes à guidage laser. Il se félicitait que le plus gros fournisseur d’informatique au monde, et notamment de l’armée, soit américain. Rien d’étonnant donc à ce que ce fut lui qui ait eu l’idée de l’opération Fantôme, ni à ce que soit encore lui qui se charge de convaincre les entreprises de participer. L’idée était fort simple et partait d’un constat dramatique. Des milliers de personnes disparaissaient de Juarez chaque année, dont les fameuses deux ou trois mille femmes, le féminicide comme on l’appelait ici. Des milliers de disparus sans laisser de trace, pas de corps, de témoins, rien, comme si une soucoupe les avait enlevés. La plus grande part des enquêtes ne menait jamais nulle part. Tout le monde savait à la DEA, que sur une classe de deux cent types sortie de l’école de police, la moitié était en cheville avec les cartels depuis leur adolescence. Et on ne pouvait pas plus faire confiance aux juges ou aux hommes politiques. A quelques exceptions près, l’héroïsme est une question relative, bien plus que le compromis. Et surtout une question limitée dans le temps, comme le savaient tous les journalistes de Ciudad Juarez. Aussi le capitaine Carmichael avait-il convaincu certaines entreprises américaines établies en ville, de pucer leurs employés. Secrètement, sous prétexte d’une vaccination obligatoire. De sorte que s’ils disparaissaient, ou s’ils passaient illégalement la frontière, ou encore si on les savait en affaire avec les cartels, on sache où les trouver en toute circonstance. Les puces étaient dotées d’un émetteur GPS, avaient une immatriculation spécifique, chacun des trois cents employés, qu’on avait ainsi marqués à leur insu, essentiellement des femmes, pouvait être, théoriquement, suivis dans leurs faits et gestes nuit et jour. Tous ceux qui connaissaient l’existence de cette opération avaient trouvé ça formidable, surtout quand on avait appris que c’était grâce à Fantôme qu’on avait récemment empêché une grosse livraison à San Diego. Le gouverneur du Texas, qui avait donné son feu vert pour que l’opération ait lieu plus spécifiquement à El Paso et à Juarez, était même convaincu qu’il faudrait étendre cette idée à tous les enfants américains pour se prévaloir des pédophiles. Théoriquement, il y avait quelque part sur un ordinateur, une carte des deux villes et de leurs environs avec des points lumineux dessus qui allaient et venaient, sous l’oeil d’un fonctionnaire délégué de la NSA, un spécialiste de la surveillance électronique. Concrètement, la NSA n’aimait pas beaucoup collaborer avec les autres agences gouvernementales, le spécialiste avait été rappelé. La DEA disposait d’un budget faramineux mais était en sous effectifs depuis que de nombreux policiers avaient été reversés à la chasse au terroriste. L’un dans l’autre personne ne surveillait ce qui se passait, à moins d’un tuyau bien solide. Parce qu’il n’y avait pas de carte high tech avec des points lumineux dessus comme des avions de lignes autour d’un aéroport. Que le satellite dédié était partagé autant par la DEA que le FBI, et les douanes, qui chacun avait leur propre priorité. La plupart du temps, il n’était même pas orienté dans cette direction du monde. Pour se faire, Carmichael devait obtenir une autorisation signée de son supérieur direct, qui se chargeait lui-même de passer les ordres. La procédure prenait environ trois jours. A San Diégo ils avaient eu de la chance. .Mais le capitaine ne doutait quand même pas de l’efficacité du système, chance ou pas, sans cette puce San Diégo n’aurait sans doute pas été un succès.

Cette fois l’information était arrivée par l’une des entreprises associée à l’opération. Une disparition, une énième, deux femmes. Une mère et sa fille qui travaillaient dans la même usine de chaussures de sport, dont toutes les ouvrières étaient obligatoirement pucées. Carmichael pensa immédiatement au féminicide. Personne ne savait très bien ce que cela cachait. Pourquoi ici plus qu’ailleurs on tuait des femmes. De nombreuses légendes urbaines couraient sur le sujet. Snuff movie, tueur en série, milliardaire gringo dégénéré, traite des blanches, messe noire, comme avec la secte de Matamoros, et bien entendu, il y avait les cartels. Mais eux n’étaient pas une légende urbaine. De nombreuses femmes de la ville s’étaient mobilisées en associations, les syndicats, certains journalistes avaient tenté d’obliger le gouvernement à s’intéresser à la question. Le monde entier était au courant aujourd’hui. Mais les femmes continuaient de disparaître les unes après les autres, et de plus en plus de famille foutaient le camp de la ville. Trois jours plus tard, l’image satellite confirma que les deux puces fonctionnaient toujours, mais n’indiquait pas le moindre mouvement. Pour des questions délicates de juridiction pointilleuse, il était trop compliqué d’expédier un agent de la DEA là-bas avec une équipe, surtout qu’il s’agissait d’une opération secrète. Et précisément pour cette même raison, on ne pouvait pas non plus tenir la police de Juarez au courant. Trop de fuite possible. D’ailleurs, l’entreprise américaine qui avait accepté de collaborer, n’y tenait pas plus que ça. Ni de l’intervention des uns, ni des autres. Pour la simple raison qu’elle-même devait composer sur place avec cartels et policiers locaux. Aussi avait été-t-il convenu, pour que personne ne s’attire des ennuis, que l’on fasse appel à une société militaire privée. En l’occurrence la plus connue d’entre elles, Academi, ex Xe, ex Blackwater.

L’organisation traitait plusieurs milliers d’opérations par an. De tous les types. Missions de sécurisation, secours, sauvetages, renseignements, interventions armées, surveillances, entraînements, gardiennages de site sensible, etc. Dix filiales, plusieurs centaines d’hommes et de femmes sur le terrain, dont 30% d’anciens policiers, pour des raisons économiques, et quantité de sous-traitants venus du monde entier pour s’occuper de ce que les cadres d’Academi considéraient comme des opérations mineures ou faciles. Cadres qui n’avaient bien entendu pas la moindre idée de ce à quoi ressemblait une opération militaire et qui en vérité s’en fichaient royalement.

L’un de ces sous-traitants était Defense Security Service, DSS, dont le siège social était établi  à Kampala, Ouganda. C’est comme ça que Hope se retrouva expédié à Juarez avec deux autres collègues ougandais et un responsable français.

Miss Bala, chronique de la guerre civile.

Il y a parfois des films qui imposent le respect rien que pour leur mécanique scénaristique ou tout simplement leur audace. Et j’imagine qu’il en fallait une certaine pour faire un film comme Miss Bala, considérant la situation actuelle du Mexique où les cartels et le gouvernement se font une guerre enragée. En 2014 nous avons dépassé les 40.000 morts « connus » et la situation ne s’améliore d’autant pas que, comme le rappelle un carton à la fin du film, le trafic de drogue vers les Etats Unis génère la somme colossale de 25 milliards de dollars par an. Ainsi si le cinéma est un acte politique, celui-ci l’est frontalement dans sa dénonciation d’une société totalement corrompue à la puissance des cartels et de la terreur qu’ils imposent. Mais si trop souvent les films politiques  dans leur acceptation pure ont la fâcheuse tendance à vouloir être didactiques pour ne pas dire dialectiques et ici on pourra se tourner vers le cinéma de Costa Gavras ou de Risi par exemple. Ce n’est pas le cas de Miss Bala.  Ici un film viscéral, à hauteur de ses  victimes, totalement baladées pour ne pas dire balayées par le tourbillon d’une guerre ouverte.

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Miss Bala c’est la mésaventure d’une jeune fille voulant participer à un concours de beauté et qui se retrouve, bien malgré elle, embringuée avec les cartels et plus particulièrement avec le chef de l’un d’entre eux, traqué par une police totalement corrompue. Constamment manipulée et ballotée entre deux autorités, celle d’une police aux ordres des trafiquants ou de la DEA, et celle du chef de l’Etoile (un cartel inventé pour les besoins du film et on comprend aisément pourquoi). Ainsi de simple témoin innocent elle deviendra tour à tour passeur ou complice involontaire d’une embuscade visant à éliminer un général de l’armée mexicaine. Elle sera témoin d’un meurtre, sera faite miss grâce à l’influence des cartels et passera quelques jours de sa jeune existence dans la peur constante d’être tuée ou de voir sa famille massacrée, passant en quelques jours du stade de victime à coupable sans avoir jamais rien fait d’autre que de subir le joug de Lino, le chef de l’Etoile. Mais subir n’est pas exactement le terme. La jeune Laura Guerrero n’est pas une victime ordinaire, en état de choc permanent, terrorisée mais résiliente, et au péril de sa vie, elle va finalement essayer d’échapper, tout le film durant, à ses poursuivants et contrecarrer leur plan. Essayer de fuir cet engrenage infernal où toutes les cartes sont systématiquement biaisées par une corruption endémique qui touche absolument toutes les couches de la société mexicaine.

Portée par l’interprétation tendue de la jeune Stéphanie Sigman, Miss Bala démonte point par point le mécanisme d’une société qui fait des victimes les acteurs involontaires d’une guerre sans merci entre corrompus, bien mieux que le feront les cartes postales d’un Sicario. Faisant le portrait d’une société mexicaine, le réalisateur Gerardo Naranjo, dont c’est ici le troisième film, décrit finalement une guerre civile qui ne dit pas son nom. Un film désespéré puisqu’il ne débouche sur rien d’autre que sur la fabrication d’une victime en coupable sans qu’on sache finalement si l’héroïne du film va enfin sortir de cette spirale infernale dans laquelle elle a mis le doigt involontairement ou si elle sera cent mètres plus loin la cible de la barbarie des cartels. Anecdote signifiante de la situation mexicaine, l’interprète du chef de l’Etoile, Noé Hernandez, acteur à ses heures et surtout champion olympique de marche à pied, est mort deux ans après le film alors qu’il se remettait d’une blessure à la tête causée par une fusillade. Le film d’ailleurs s’inspire d’un fait divers où une jeune miss se retrouva impliquée dans un trafic de drogue. Alors si ça vous intéresse de voir un film capable de parler de la situation mexicaine sans bavardage inutile et précieux comme le très inutilement cruel Cartel de Ridley Scott, et avec autre chose que de l’anecdotique spectaculaire comme encore une fois Sicario, je vous conseille de vite vous rendre sur votre site de streaming préféré et de visionner ce petit cadeau du Mexique.