Une livre de chair 1.

Elle était la starlette de son quartier, Sarah Balie, la pépette aux yeux gentils, innocents, le bon dieu sans confession, jusque dans sa façon de se montrer aux garçons qui lui plaisaient. Hop, hop, une petite danse, ça t’as plus ? t’en veux plus ? Allonge. Sarah comptait, beaucoup. Sur les hommes, sur leur naïveté, en général. Et le comble c’est que ça marchait, ses copines l’admiraient toutes. Elle avait son appartement, sa connexion internet, son gaz, toutes ses factures gratis grâce à son réseau de gogos. Tout ça par internet, le jouet des âmes solitaires. Et dans la vie aussi. Fallait bien s’amuser. Elle était blonde avec des mèches noires, portait des lunettes rectangulaires, avait un visage symétrique de poupée Barbie, les lèvres gamines avec lesquels elle aimait faire des moues, un petit corps bien proportionné aux jambes longues dont bien évidemment elle jouait beaucoup. Dans la vie Sarah Balie pepsait la vie, une autre raison pour laquelle tout le monde l’adorait. Elle était vive, souriait tout le temps, mais calculait beaucoup. En fait elle ne faisait que ça. Ce que telle chose pouvait coûter ou combien ça pouvait rapporter. Et c’était encore pire quand elle était sur internet à pêcher le couillon. Elle avait l’habitude bien sûr, regarder les comptes Facebook, estimer ses clients potentiels et choisir ceux qui lui plaisait le plus parce qu’un bon mensonge ne sonne jamais mieux que lorsqu’il a une part de vrai. Elle avait appris ça dans son école de commerce. Un BTS, où à vrai dire elle n’avait pas fichu grand-chose. Sarah préférait de loin la vie que lui proposaient les clips de Rihanna et Beyonce, les biatchs internationales,  que de trimer dans un bureau. Alors en plus de pêcher les gogos sur internet, elle vendait des parfums et des fringues, de la contrefaçon comme du vrai ma sœur ! Un peu d’argent de poche, le gros elle se le faisait avec les mecs avec qui elle sortait. Sortir ne voulait pas dire coucher dans son langage, elle ne se donnait pas comme cela, il fallait l’emmener en boîte, lui faire des cadeaux, les espèces étaient acceptées, lui payer son appart. Pour ça les vieux c’était les mieux. Les hommes mariés par exemple. Bref, elle savait s’y prendre pour se faire entretenir. Et toute ses copines ou presque l’imitaient, bien au courant grâce à elle des avantages qu’il y avait à tirer à faire les brouteuses, revendre des parfums, et jouer la fille amoureuse auprès du bon pigeon. Et la vie allait ainsi gaiement pour Sarah Balie parce qu’après tout chacun sa merde, et tant pis si dans le lot il lui arrivait de « brouter » un mec au RSA tout ce qu’elle voyait c’était ce qu’il rapportait. A l’instar des garçons de sa génération et de son éducation, la jeune femme avait été élevée à l’aune d’un cynisme sans âme, dispensé tant par la mode que la télévision, la publicité et globalement tout ce qui n’inspirait pas cette génération, les actualités, la politique, tout ça ne valait rien, tous des voleurs, alors pourquoi pas nous. Elle avait été élevée et bercée par les exploits de quelques paumés autour d’une piscine sous l’œil circonspect et égrillard d’un million d’imbéciles. Née d’un monde qui semblait ne plus rien proclamer que soit riche et célèbre ou crève. De ce monde elle ne connaissait donc que son prix et pas sa valeur, elle était de son temps en somme.

Elle suçotait une chuppa shup bleu anis avec un petit air d’allumeuse un peu maladroite. Il se demanda ce qui lui prenait de faire ce numéro, c’était limite indécent et elle le savait très bien.

– Sa ta plu jé fai sa pour toi, écrivit-elle à toute vitesse sur son clavier avant de couper la caméra. Fallait jamais trop en donner à ces connards.

– Euh… ça surprend… t’es toujours comme ça ?

– Non que pr toi.

Il était installé derrière son bureau, grand, large d’épaule, le visage carré. Il portait des lunettes lui aussi et avait l’air également gentil. Un romantique à ce qu’elle avait pu juger en lisant entre les lignes de son profil Facebook. Elle était assez douée pour ça, l’habitude d’internet toujours, et son intelligence comptable. Les romantiques évidemment c’était les plus faciles, surtout à l’âge de ce type, 50 ans. Surtout seul comme il était. Elle l’avait deviné sans qu’il lui dise. Il ne s’en plaignait pas d’ailleurs, il avait des amis sur le net c’était tout, et ça semblait lui suffire. Elle trouvait ça bizarre, incroyable même, mais chacun sa merde donc. Son baratin était si bien rodé qu’il lui arrivait même d’inviter ses copines à jouer avec le bonhomme, à imaginer quoi lui répondre, s’amuser un peu, entre deux sorties. Bien sûr dans ces cas-là la caméra était en panne ou la connexion au bord d’être coupée.

– Si je conai ma conexion ça fais tjrs ça kan ça va coupe.

Il mit quelques secondes à traduire ce qu’elle avait bien voulu écrire. Quand elle ne tapait pas en SMS son français était à peine correct, sans parler de l’orthographe. Mais il avait remarqué une chose, quand il la coinçait dans ses retranchements, elle se mettait à écrire dans un français presque normal, comme si soudain elle se concentrait pour déjouer sa manœuvre. Il n’avait pas trop confiance, il savait ce qu’était une « brouteuse » ça portait bien son nom, ça commençait par un petit service, puis un plus gros, jusqu’à ce qu’on lui ouvre stupidement son compte en banque, le vieux truc de l’héritage avec virement au bout. Mais d’un autre côté celle-ci était plutôt jolie, l’air gentille, et à la lire on hésitait entre la délicieuse idiote et la jeune femme fraîche, souriante et positive qu’elle affichait effectivement dans la vie. Ce savant mélange des deux pour mieux noyer le poisson après l’avoir hameçonné avec une sucette pour film porno. L’art du teasing ramené au palier de la ménagère de moins de cinquante ans. Mais il n’avait pas retenu vraiment ça, à part qu’elle était mignonne, la sucette il s’en foutait d’autant qu’elle était maladroite comme la gamine qu’elle était et que sexuellement parlant ça n’annonçait rien de bien de passionnant. Enfin il s’en foutait… pour le moment, ce n’était que des images, mais en effet cette sollicitude soudaine d’une jeune femme de 20 ans sa cadette lui réchauffait le cœur. Un cœur esseulé d’une séparation d’avec une femme qu’il avait aimé comme un fou, un cœur solitaire aussi comme elle l’avait si bien deviné. Oui d’une certaine façon, sa façon de se montrer sans fard, souriante et positive, même en SMS, lui plaisait assez pour que sa méfiance naturelle reste en parenthèses. Il avait un instinct pour les pervers, les voleurs, il en avait croisé quelques-uns, rarement à ses détriments parce qu’il avait cet instinct justement. Mais il avait une faiblesse pour les femmes, et bien entendu les femmes en détresse. Comme tous les hommes ou presque sans doute.

– Toute la technique ma sœur c’est qu’ils croient que tu t’intéresses à leur gueule.

Mélanie, qui voulait se lancer dans le biz à son tour, posait des questions ce soir alors qu’ils étaient en ligne avec le vieux, caméra en mode « en panne ».

– Comment tu fais ça toi ?

– Bah je raconte que je suis une fille honnête et gentille et que je cherche un homme qui m’aimera pour la vie, toutes ces conneries là…

– Et ça marche ?

Mélanie se mit à rire.

– C’est pas important ce que tu dis en vrai, c’est ce que tu vas lui faire dire de lui, dans le commerce on appelle ça l’écoute active.

– L’écoute active ?

– Tu fais que parler pour obtenir des réponses, s’il a des amis, s’il a de l’argent ou pas, un père, une mère, son passé tu t’en fous, tout ce que tu veux savoir c’est comment le niquer comme il faut. Et petit à petit tu racontes l’histoire de l’héritage, t’y vas doucement, tu lances une somme, un loto, comme ça, et tu reviens pas dessus. C’est vraiment comme à la pêche. Tu lui prends une petite somme et tu lui en promets une énorme.

– Lui tu vas lui prendre combien ?

– T’as besoin de forfait ?

– De quoi ?

– Ton forfait t’as besoin de plus ?

– Euh… je suis déjà hors forfait.

– Eh bin voilà, t’es chez qui ?

– Néosurf.

– Ah comme moi ! fit joyeusement Sarah.

– Tu vas faire comment pour lui prendre de l’argent ?

– Je vais pas lui prendre justement, je vais lui demander comme un service, aider la jolie fille éplorée qui suce comme une petite coquine à son papa.

Mélanie rigola à nouveau.

– Oh t’es dégueulasse !

– Mais non c’est pas dégueulasse, je fais pas la pute hein !

– Juste un petit peu.

– Juste un petit peu, reconnut Sarah, et elles rirent ensemble avant d’en revenir à lui.

Elle l’appelait deux fois par jours, autre principe du broutage, jouer la passion, même mal. Il y avait des hommes que ça faisait fuir mais elle savait que sa botte secrète c’était son joli minois et son petit cul, donc elle ne tardait jamais à demander un face à face avec le joli pigeon, ce qui les flattait plutôt généralement. Chaque fois elle lui demandait de ses nouvelles, ce qu’il avait fait de sa journée, il répondait invariablement la même chose, ce gars-là n’avait pas une vie des plus passionnante ni enviable. Il était au RSA, scénariste au chômage, il avait travaillé pour la télé. Il se promenait, rentrait chez lui, regardait une série, lui parlait un peu aussi de son chat, dormait et ne faisait rien d’autre. Mais encore une fois, chacun sa merde.

– Combien ?

– 50 c le prix de ma conexion avc le forfait.

– Pour le moment je ne peux rien faire.

– Pour koi pour lmoment

– Parce que je dois payer mon loyer mademoiselle.

– Combien ton loyer ?

– 476 euros ce mois-ci.

Elle essaya de calculer mais elle ne connaissait pas le montant exact du RSA, ou plutôt elle voulait le confondre si besoin est en s’aidant d’internet. Alors elle lui demanda. Combien il « gagnait » par mois. 710 euros tout ronds avec les allocs.

Parfois il y avait des filous, des radins qui étaient plus difficiles et souvent aussi plus gros à attraper parce qu’ils mentaient sur leur fric. Elle s’était déjà faite avoir une fois, ça lui avait donné une leçon, surtout quand le garçon avait fini par lui sortir la chaîne en or à la caméra en la traitant de salope. Elle avait un moment cru à ses menaces de le retrouver et était restée chez elle, terrée, mais comment il aurait fait puisqu’elle mentait presque sur  tout ? Elle s’était raisonnée et le temps avait fait le reste. Donc celui-là ça lui faisait d’autant moins de fric qu’il avait son électricité à payer, et à nouveau elle lui demanda combien.

– Putain mais il te répond en plus ! s’exclama Mélanie avant d’éclater de rire comme une petite fille.

– Je t’ai dit, tu t’intéresses d’abord à eux, et ils gobent tout, les mecs quoi…

– Pas tous les mecs, protesta sa jeune élève.

– Si, tous les mecs, crois-moi, répondit-elle comme une vieille routière.

A ce moment-là Mélanie aurait presque pu déceler de la haine dans le regard de la jeune femme, si elle avait eu un tant soit peu de psychologie mais si surtout Sarah n’avait pas afficher en même temps son célèbre sourire Colgate de fille fraîche, sympa et toujours positive avec lequel elle accrochait le monde entier depuis qu’elle était gamine. Fille unique, elle avait fait et faisait encore ce qu’elle voulait de ses parents, comme avec tous ceux qui la croisait d’ailleurs. Sarah Balie la fille qui a le monde et son quartier à ses pieds, et qui restait modeste en plus. Pas de chichi avec Sarah, elle partageait tout, quand elle avait de l’argent ses copines en avait, et réciproquement. Elles formaient un genre de gang en somme, un gang de petites voleuses indolentes, bercées aux films pornos et aux meurtres en direct sur Youtube.

– Je suis tre fatigue je ve me couche.

– Fait de beau rêve ma belle.

Elle lança une bordée de smiley faisant un baiser, des petites fleurs et puis écrivit :

– Ok je coupe.

Elle se débrancha de Skype.

– Et voilà, demain même topo, je vais le tanner jusqu’à ce qui paye cette connexion.

– Hihihi, mon forfait tu veux dire !

– Voui

Après quoi elles appelèrent les copines, organiser la sortie de ce soir dans une de leur boîte préférée. Ça s’appelait l’Appollonium. Un gros sucre d’orge au néon sur le bord d’une nationale à l’intérieur duquel il y avait une piscine, des colonnes romaines factices et des mecs friqués parce qu’à l’Appollonium on ne rentrait pas comme ça, fallait afficher et pas de baskets évidemment. Sarah était connue des portiers et du physio, ils l’appréciaient, sa seule présence était un tiroir-caisse, tous les garçons voulaient lui payer à boire, en plus elle se pointait toujours avec d’autres filles, et des mignonnes. Au même moment, alors qu’elle pénétrait dans le saint des saints accueillie par Crazy in Love de Beyoncé, il regardait son écran, atone, en se demandant ce qu’il allait faire de sa soirée.

Il vivait en réalité dans un grand appartement, 110 m², quatre grandes pièces, un bureau, une chambre, un salon, une salle à manger et une cuisine parfaitement équipée, au frigo design, bleu métal. Le tout était rangé avec rigueur, parfaitement propre, il faisait le ménage tous les jours, alors qu’il s’était décrit comme bordélique parce qu’il trouvait que ça allait mieux avec le portrait qu’il s’était donné de lui et qui était presque entièrement faux. Tout comme elle. Oui il avait de l’argent, il était plein aux as même, possédait des commerces, des appartements qu’il retapait pour les revendre avec une plus-value, il avait le goût d’entreprendre. Mais il n’aimait pas que l’on s’intéresse à sa fortune, parce que c’était la sienne justement, chèrement gagnée, et surtout parce qu’il était inconditionnellement, pathologiquement radin. D’où sa méfiance. Cinquante euros c’était pas rien, un sou est un sou. Et son cœur balançait tandis qu’il se demandait s’il allait se planter devant une série ou sortir se balader dans la nuit. Il adorait ça, marcher sous le silence de la lune, sans faire un bruit, comme un chat. Il trouvait ça paisible la nuit. Là-dessus et sur un certain nombre de choses il ne lui avait pas menti non plus. Parce qu’une demie vérité passe mieux qu’un mensonge complet, et c’était plus facile à inventer. Il n’avait pas appris ça quant à lui dans une école de commerce mais au cours de son existence, au fil de sa propre expérience de menteur. C’était une des raisons pour laquelle il avait cet instinct pour les voleurs et les pervers, menteurs pathologiques par excellence, il était lui-même bien versé sur le sujet. Il ne lui avait pas plus menti en décrivant une existence solitaire, plutôt morne, sans véritables amis sinon derrière l’inconsistance globale du virtuel. Quand il ne travaillait pas il s’ennuyait beaucoup. Il aimait beaucoup son travail, son véritable travail. Une expérience toujours renouvelée et passionnante qui faisait même office de thérapie parfois.

– Coucou tu es là

– Je suis là ma belle.

– Ça y es jé plu de conexion.

– Ah merde.

– Oui, je sui dans la merde.

– Je suis désolé pour toi.

– Je sais que tu peu m’aide.

– Tu sais j’ai vraiment rien, faut attendre que mon ami m’envoi cet argent qu’il m’a promis.

Elle n’avait pas envie d’attendre, elle n’aimait pas attendre. Surtout pas après le fric.

– Kan est-ce k’il te envoi ?

– Il a envoyé vendredi soir, faudra attendre lundi ou mardi en comptant le dimanche.

– Mais toi tu peu pa avancé l’argent ?

– Non, je dois payer mon loyer d’abord, et mon électricité Mademoiselle.

– Mé je te rembourserais tout de suite apré. Je toujours tiens mes promesses.

Sa synthaxe aussi était à revoir mais elle s’en fichait complètement, ils arrivaient à lire de toute façon et du moment qu’ils la croyaient…

– Non je t’ai dit, ce n’est pas moi qui me suis mis dans cette situation, je dois d’abord penser à moi, ça s’appelle grandir.

Voilà qu’il lui faisait la leçon. Il était sincère, elle le sentit, comme elle sentit que ce n’était pas la peine d’insister. Il n’avancerait pas de l’argent qu’il n’avait pas encore. Foutu crevard. Il allait falloir jouer le coup de la connexion encore un petit moment avant de passer à l’étape suivante.

Pourquoi lui avait-il raconté qu’on allait lui envoyer de l’argent avare comme il était ? Parce que c’était presque vrai, sauf que ce n’était pas un don mais une créance. 220 euros exactement que lui devait un fournisseur, et tout le monde savait à quel point il pouvait être procédurier avec les dettes. Aussi procédurier qu’il l’était quand il s’agissait de payer, reconnaissons-le, ce n’était jamais de gaité de cœur. Bien entendu il aurait pu taire cette arrivée d’argent mais, sur un moment de confiance, pour la rassurer sans doute sur sa situation, il lui en avait parlé. Et son cœur balançait toujours, entre son portefeuille et son envie d’y croire.

– Ok pas de souci, répondit-elle, qui était l’expression favorite de toute sa génération avec « tranquille » « posé » « cool » et des choses comme ça censées exprimer autant une approbation qu’un signe d’apaisement.

Après quoi elle chercha une question à lui poser, puis lui demanda si lui l’écrivain avait écrit aujourd’hui. Ecrivain, scénariste, elle ne faisait pas la différence. Lui pas vraiment plus à vrai dire. Il avait choisi cette profession parce que se n’en était pas vraiment une, que c’était vague et sans doute un peu prestigieux. Ça faisait rêver, et il n’oubliait pas pourquoi il était après tout sur le net et sur Facebook en particulier, comme tout le monde, à la recherche d’une rencontre. Tirer son coup ? Non ce n’était pas sa seule motivation, même si ce n’était pas négligeable quand on n’avait pas fait l’amour depuis trois longues années. Il y avait aussi la monotonie de son existence, sa solitude bien réelle, recherchée, nécessaire même, mais parfois pénible à porter. Pour autant il ne courait plus après l’âme sœur comme elle le proclamait, peut-être avait-il passé l’âge ou bien était-ce sa dernière expérience, allez savoir.

– Je reviens de loin tu sais.

– Comment ça ?

– Je te raconterais un jour.

Ça avait duré trois ans, il l’avait également rencontrée par le net et Facebook. Trente-quatre ans, élève infirmière pulpeuse, drôle, sensuelle, avec qui il s’était séparé puis rabiboché, trois ans durant, au fil de ses amants, de leur réconciliation sur l’oreiller, de leurs disputes passionnelles, jusqu’à ce qu’ils décident de se séparer pour de bon, se déchirant jusqu’à la fin.  Ça avait failli le mettre KO, sa carrière compromise, ses affaires périclitant, pour la première fois de son existence il avait même envisagé le suicide, puis la mutilation, se couper comme un ados. Finalement il avait décidé que personne ne méritait qu’on meurt ou qu’on se blesse pour lui. Même pas, surtout pas peut-être, celle qu’on avait appelé la femme de sa vie, et cahincaha il avait remonté la pente.

– Tu écoutes quoi comme musique ? Donne-moi des noms.

Sarah, qui se faisait appeler sur le réseau Chantal Dubien Boka, l’avait abordé comme son ex et d’autres femmes entre temps. Directe, sans fioriture, lui avouant qu’elle le trouvait beau, ce qui était non seulement vrai mais n’était pas sa première fois. Il se savait physiquement. Il plaisait aux femmes sans faire d’effort, il lui suffisait de montrer son visage également symétrique, ses traits juvéniles, ainsi que ça avait toujours été depuis sa plus tendre enfance. Tout comme elle, ce dont son instinct de femme avait parfaitement conscience, il était beau objectivement, et il devait être du genre à le savoir. De plus il se déclarait scénariste, signe qu’en plus il se la pétait. Cependant, en dépit des flatteries habituelles plusieurs choses avaient éveillé sa méfiance . Tout d’abord son profil absolument vide, et cette photo de blonde qu’elle avait mise et qu’il était vaguement certain d’avoir déjà vu, ou bien était-ce que ce profil avait un air de déjà vu ? Pourquoi elle ne s’était pas mis elle-même en scène, elle était plus jolie que cette photo ? Pourquoi il n’y avait rien de personnel ni dans ce profil, ni dans ses propos ? Tout ce qu’il savait d’elle, finalement, c’était quoi ? qu’elle était bonne comme on disait, et qu’elle cherchait le grand amour, comme toutes les filles qui l’avaient un jour abordé sur ce réseau du Bovarysme conquérant qu’était Facebook. Ah, et donc qu’elle le trouvait beau, ce qui n’était pas une nouvelle, pas plus que ça devait en être une pour elle quand il lui avait déclaré qu’elle était jolie. Oui, il voulait des noms, des faits, et qu’elle lui dise des choses plus personnelles que comment vas-tu et quand est-ce que l’argent arrive ?

– Céline Dion, Shakira, Beyoncé, Rihanna, Tupac.

Pas une faute d’orthographe, une vraie réponse enfin. Céline Dion ? Bon Dieu… Il avait eu une fois une petite amie fan de cette brailleuse. Il se souvenait encore des longues soirées à écouter cette sucrerie tandis que l’autre, sa compagne de l’époque, à demi saoule, essayait de le convaincre de la magnificence de la voix de Céline. Le reste encore ça allait, ça bougeait, et Tupac, eh bien c’était un héros musical pour bien des gens, un héros à la James Dean, mort jeune, célèbre et dramatiquement comme dans un polard romantique.

– Et toi t’aime koi comme muzik ?

– Oh un peu de tout, mais je suis nul en musique, je ne connais pas grand-chose, je suis beaucoup plus cinéphile que mélomane. J’aime le silence.

Oui, décidément il se la pétait sérieux, cette façon qu’il avait de parler, et de parler de lui…. C’était comme il y a trois jours quand elle avait évoqué le sexe, qu’elle lui avait dit qu’elle pensait qu’il était un expert parce qu’il était écrivain. Il avait répondu sans fausse modestie qu’il se démerdait vu qu’il aimait ça. Il avait déjà entendu ce genre de conneries, c’était une autre bonne raison de s’intituler scénariste au chômage, les artistes ça attire les filles parce qu’elles baisent d’abord avec leur tête. Bien entendu, effet pervers de ce statut spécial, on lui demandait souvent s’il était possible de le lire quelque part. Protégé par copyright prétendait-il, et il ne possédait plus les droits sur ses propres œuvres. Parfois il écrivait une saynète pour les beaux yeux de sa page Facebook et son public attitré, des extraits d’un scénario, d’un roman en cours disait-il. Des saynètes inspirées des films et des séries qu’il regardait quand il ne travaillait pas. Ça distrayait brièvement ses soirées d’écrire ainsi, mais il n’aurait jamais eu la patience d’accoucher vraiment d’un roman ou d’un scénario. Ecrire, en vérité l’ennuyait plus qu’autre chose.

Ses questions non plus n’étaient pas personnelles, elle ne lui demanda pas par exemple de lui citer des musiciens ou des films parce qu’elle avait lu sa page, et qu’elle ne connaissait strictement aucun des titres et des artistes qu’il déclarait aimer. D’ailleurs à son âge c’était normal et ça ne l’aurait pas surprise qu’il ne connaissait pas plus Shakira par exemple. Au lieu de ça, de rebondir sur le sujet, elle en changea comme d’habitude lui demandant ce qu’il avait mangé. Des pâtes avec de l’échine de porc à la crème. Ce qui était tout à fait vrai. Autant que les spaghettis constituaient l’essentiel de son régime. La cuisine ne l’intéressait guère, il mangeait pour manger et à l’économie, ou allait au restaurant. Rarement cependant, et jamais de menu à plus de douze euros, un sou est un sou, donc. Le plat en lui-même, l’échine et les spaghettis à la crème, il appelait ça son plat de cellote. Cellote pour cellule. C’était là-bas, en prison qu’il avait appris ça, faire revenir la crème pour l’épaissir et la mélanger à du curry jaune pour le goût. Un codétenu qui lui avait montré.

– Alors ton pigeon ?

– Il est mûr, tu vas avoir ton forfait ma chérie.

– C’est vrai !? Oh c’est trop ! Mais comment t’as fait il veut vraiment bien te payer une connexion ?

– Il veut me revoir, chantonna Sarah en se levant de sa chaise et en tortillant son gentil petit cul devant la caméra éteinte.

– Et il te reverra jamais.

– Nan, jamais, jamais, jamais, jamais ! s’écria-t-elle comme une gamine.

Mélanie éclata de rire.

– T’es vraiment une salope !

– Bah quoi, je vais quand même pas me faire baiser par un mec au RSA !

– T’as raison, il y en a marre des crevards.

– Moi je mange pas chez Flunch chéri.

– Tu parles lui non plus, les gens qui sont au RSA ils ont des aides, ils ne payent pas leurs loyer ni leur électricité, c’est des assistés, intervint Saïd en se dandinant à travers le salon. Y te balade je te dis !

Saïd, l’indévissable pédé, copain des filles, dans toutes les confidences et quelques combines. Saïd qui lui aussi donnait son cul pour de l’argent, même qu’il avait déjà tourné dans un porno amateur. Mais ce n’était pas plus de la prostitution qu’elle dans les faits. C’était juste qu’ils n’avaient aucune limite de tarif, ils voulaient tout et tout de suite.

– T’es sûr ? demanda Sarah suspicieuse.

Etait-il possible que ce mec lui ait menti ?

– Sur la tête de ma grand-mère wallah, mon oncle Rachid il est au RSA.

– C’est lui qui te l’a dit ?

– Non mais il l’a raconté à ma mère qui me l’a dit, sur la Mecque c’est vrai !

Saïd en faisait toujours des tonnes. Il minaudait, faisait de grands gestes, se tortillait, portait des vêtements près du corps de couleurs criardes et c’était précisément une des raisons qui faisait qu’elles l’adoraient. Un homme inoffensif, charmant, exubérant, avec une langue bien pendue. Ce qu’en argot pédé on appelait plus sobrement une tata.

– Je lui demanderais demain.

– C’est pas risqué ?

– De quoi ?

– Bah de lui demander ça, questionna Mélanie.

– Pourquoi ?

– Bah il t’a dit ce qu’il touchait, il t’a tout dit, il a rien, il va penser que tu l’accuse de mentir.

– Pourquoi non ? Je lui dirais qu’il est mal renseigné c’est tout.

– Mouais…

Pour une fois l’élève n’était pas convaincue. Pourtant, le lendemain c’est bien ce qu’elle fit. Un ami m’a dit… il récusa avec la plus grande véhémence, se moqua même de son ami qui soit disant n’y connaissait rien. Et il savait d’autant de quoi il parlait qu’officiellement il l’était bien au RSA, que rien, aucun de ses commerces ou de ses appartements n’étaient à son nom. Oh bien sûr il y avait son propre logement, ses meubles modernes et coûteux, son tableau de Speedy Graphito mais tant qu’on ne faisait pas de vagues…. C’était là tout le secret dans sa partie, la discrétion.

Sarah Balie doutait, soit il n’était pas au courant de ses droits, soit il mentait, et s’il mentait c’était qu’il était effectivement en train de la balader pour les cinquante euros. Une chose dont elle avait bien horreur, perdre son temps avec une bouche comme on disait, et qu’elle avait déjà vécu plusieurs fois avant de parfaire son petit numéro. Mais à nouveau elle n’insista pas parce qu’il aurait fallu parler de Saïd en qui elle avait toute confiance. Pipelette comme il était, il savait tout sur tout. Du dernier jules de Rihanna à la robe N°52487 de Lady Gaga. Il pouvait même parler politique ! Ce qu’il s’abstenait la plus part du temps parce que ça n’intéressait aucune des filles. Elle changea à peine de sujet, le pressant encore sur l’argent, quand il arrivait, est-ce que c’était sûr ? Elle jouait bien la fille stressée parce que c’était bien ce qu’elle ressentait en pêchant le pigeon, un léger stress, une excitation, la peur toujours possible d’être prise la main dans le sac. Comme quand elle volait dans les magasins avec ses copines. Une autre de ses lucratives activités. Après tout ce n’était pas pour rien qu’elle avait inscrit « à mon compte » comme travail sur sa page.

– J’ai raté une affaire qui aurait pu me rapporter 50000 euros, écrivit-elle

Sans faute.

– J’en suis désolé pour toi ma belle, la prochaine fois tu seras plus prévoyante.

– Alors il te croit ? intervint Saïd en se penchant sur l’écran.

– A fond, il me fait la morale maintenant.

– Encore !? s’exclama Mélanie.

– Eh c’est un daron.

Il répondait obstinément à toutes ses questions, ce qui était d’autant facile qu’elles n’étaient jamais très personnelles. A comparaison, ses autres expériences féminines sur le net avaient été beaucoup plus intrusives et rapidement intimes. Chantal restait à la surface et il n’avait pas grand-chose à se mettre sous la dent d’elle que le souvenir de son visage, de son cul, du coup de la sucette, et ce numéro de téléphone qu’elle avait bien voulu lui concéder à force d‘insistance. Il l’avait appelée aussitôt pour tomber sur un répondeur. Elle n’avait pas envie de parler au téléphone, elle était triste ce soir, à cause de sa connexion, de la merde dans laquelle elle était, tout ça. Il n’insista pas non plus mais ça resta dans sa tête comme un marqueur. Toutes les autres, sans exception, avaient souvent du mal avec la caméra, mais jamais avec le téléphone. Elle c’était exactement l’inverse. Quelque chose de plus clochait dans le paysage. Avait-elle un accent qui pouvait la faire repérer, une façon de parler bizarre, ou idiote ? Etait-ce seulement son propre son numéro ? Ou était-ce que justement la voix et seulement elle était plus personnelle ? Plus intime que l’image et qu’elle en avait pleinement conscience ? Etait-elle seulement aussi maligne que ça ? Il avait des doutes, mais en tout cas son histoire d’être trop triste pour parler sonnait creux. Alors pourquoi lui céder ? Pourquoi, encore une fois, accepter de lâcher cinquante précieux euros quand on avait son genre de maladie ? Par jeu ? Il n’était pas joueur, le jeu coûtait toujours plus qu’il ne rapportait. Par curiosité ? Oui sans doute en grande partie, il était un homme généralement curieux, mais essentiellement parce que comme elle l’avait deviné depuis le départ, il était seul, qu’il se raccrochait aux branches pour y croire même si tout dans cette rencontre et dans ses demandes était aussi improbable que louche.

– Tu lui as dit que tu faisais quoi comme travail ? demanda Mélanie en comptant le nombre de zéro derrière le cinq.

– Que je travaillais dans le cacao.

– Pourquoi le cacao ?

– J’ai un michto qui fait ça, il travaille dans l’import-export, et puis moi j’ai un peu fait des études aussi. Je peux expliquer.

– Ça les intéresse ?

– Quand tu leur parles sous ça dépend. Faut pas faire peur, faut faire rêver le mec. Qu’il se croit déjà avec toi comme avec sa tirelire.

– Alors que c’est lui. La tirelire.

– Voilà t’as compris, intervint Saïd.

– Et toi aussi tu fais ça ? lui demanda la jeune élève.

– Nanan moi je fais le gigolo, c’est plus fun et ça rapporte plus.

Sarah-Chantal fit une de ses petites moues.

– Mouais, moi j’aime choisir, j’aime pas qu’on m’achète.

– Oh chérie arrête de faire ta honteuse, toi aussi tu te fais péter le cul par des vieux des fois !

– Seulement ceux qui roulent en Porsche Cayenne, s’exclama-t-elle.

Et lls éclatèrent de rire tous ensemble.

Son appartement et ce qui se trouvait à l’intérieur, invisible à la caméra (il y avait veillé) était son seul signe extérieur de richesse. Il n’avait pas de Porsche Cayenne, ni de véhicule du tout d’ailleurs, les transports en commun lui suffisaient amplement et c’était moins cher, il ne portait pas beau non plus, ou bien lors d’un rendez-vous important. Pas de vêtement de marque jamais, et rien qui puisse le distinguer du commun. En ceci, et bien qu’il était aussi menteur qu’elle, il était son opposé. Une question de génération sans doute, d’avarice aussi, et d’un peu plus. Internet, comme la séduction, était un jeu de dupe qui se jouait à plusieurs, un labyrinthe de miroirs reflétant ce qu’on y projetait, selon la détermination et les buts de chacun. Lui voulait croire à sa tendresse et était prêt à sacrifier un peu d’argent, elle comptait sans autre ambition que de l’amener à ce sacrifice. Ce qu’il était en réalité, qui il était, comme les autres, elle s’en fichait, les pigeons n’ont pas de nom. D’ailleurs elle ne l’appelait jamais par son prénom, ne le nommait jamais, au contraire de ces précédentes conquêtes. Pas réellement des conquêtes en réalité puisqu’il n’en n’avait pas allongé une en trois ans, mais il avait fait de nombreuses touches. Chantal donc en avait certaine typologie mais pas toute la panoplie, mais peut-être après tout que c’était dans son caractère de tête de linotte pas foutu de payer sa connexion à temps. De fille de cette génération, qui écrit en SMS dans une syntaxe déplorable tout en écoutant Céline Dion bramer, un œil sur Nabilla. Ah non, elle lui avait dit qu’elle trouvait que regarder la télé était une perte de temps. Et non seulement elle le pensait (ça ne rapportait rien) mais en plus elle savait que ça plairait au daron d’entendre ça. Lui non plus n’aimait pas la télé, un spectacle déplorable, et d’un ennui encore plus phénoménal que celui qui l’animait quand il ne travaillait pas. Quand elle lui donna son avis sur la télé ce fut tout juste s’il ne la félicita pas comme un père.

– Tu fé koi ?

– J’étais en train d’écrire, mentit-il.

– T’écris sur koi ?

Il improvisa une réponse, une histoire policière avec un flic raciste comme héros.

– Je sui sur k1 jour tu va devenir célèbre.

Il ne fit aucune remarque mais le pensa très fort pour lui-même. Célèbre,  les gens n’avaient plus que ça à la bouche de nos jours. Comme s’il s’agissait d’un genre de don du ciel, l’aboutissement nécessaire d’une vie réussie. Célèbre et bien vendu, plébiscité, glorifié, statistique de vente à l’appui, certifié world wide si possible. Dis-moi combien de clic, combien de spectateurs, de like, et je te dirais qui tu es. L’alpha et l’oméga du troisième millénaire, de sa génération à elle. Alors que même s’il avait vraiment été celui qu’il prétendait être, un scénariste paumé, un artiste sans le sou, il aurait fui la célébrité comme la peste. Son goût naturel pour l’ombre d’une part, et l’insane sauvagerie qu’elle exerçait sur les gens de l’autre. Comme si tout à chacun était appelé à un moment donné à devenir sa propre enseigne publicitaire, avec toute la pornographie de détails, scabreux ou non, qui allait avec.   Elle lui demanda s’il cherchait un éditeur, une autre question qu’on lui posait souvent et il avait en retour un discours bien rodé sur l’édition. Il ne connaissait pas ce milieu sauf de réputation, et ce n’était pas difficile d’éconduire le curieux avec des excuses du type « tu sais l’édition il a beaucoup de demandes et peu d’élus. » Personne ne contestait jamais que la fameuse célébrité se méritait, bien au contraire, c’était bien pourquoi elle était le signe que les dieux s’étaient posés sur une tête. Même remporter la finale de Loft Story demandait un effort. Stratégie de division, humiliation publique, goût et science du scandaleux, de l’outrancier. Il fallait que le spectateur en ait pour ses kilomètres de pubs et ses SMS payants. Du sang et des larmes, à gogo…

Les Sorciers de la Guerre – Bacon and Cheese 1.

L’appareil survolait les montagnes, un léger vrombissement s’échappaient de ses turbines, l’image était neigeuse et verdâtre. Les rochers semblaient comme noir d’encre et la neige était phosphorescente. La caméra était guidée depuis le sol et une petite boule en plastique incrustée dans un clavier d’ordinateur. Un compteur télémétrique sur l’écran donnait son altitude, neuf mille pieds, une fenêtre sa position géographique sur une carte au dix millièmes, longitude et latitude indiquées par des chiffres. Sur un autre écran au-dessus de l’ordinateur on pouvait lire l’image de la seconde caméra, gros plan sur un sol vide. Un ciel glacé de nuit, un imperceptible bruit d’abeille, une ombre blanche furtive dans le ciel. Une soucoupe volante.

 

Et puis, derrière un rocher, voilà qu’apparaissait une masse différente des autres, un village, un hameau tout au plus. Niché au pied d’un sommet. Un hameau de torchis et de parpaings, où on élevait des chèvres, des poules. Un hameau avec un âne et deux chameaux, les transports en commun.  Une simple commande clavier permettait de faire passer les caméras en mode thermique, poules, ânes, chameaux, chèvres et villageois apparurent en bleuté pour la plupart, parce que le corps baisse de température pendant le sommeil. La guerre des mondes.

 

 

 

La pièce où se trouvait l’opérateur était ventilée par un système d’air conditionné fonctionnant à partir d’une centrale hydroélectrique installée à 150 mètres sous la surface de la terre, au bord d’un lac souterrain. Glissée comme un biscuit aquatique sous une montagne et ignorée du monde pendant 3500 ans. Pour autant il y faisait une température avoisinant les 37°, l’essentiel de la ventilation suffisant tout juste à refroidir les méta calculateurs des serveurs qui se trouvaient, par blocs de quatre, derrière le mur de béton armé, face à l’opérateur. Pour ne pas augmenter la température de la pièce, l’éclairage était assuré par quelques ampoules LED microscopiques et les écrans eux-mêmes. L’opérateur avait sur la peau des reflets vert jaune métalliques et les yeux lumineux d’un animal pris dans les phares. Un tatouage de code barre sur le biceps droit et un teeshirt Facebook avec le pouce « like » retourné vers le bas. Il avait vingt-trois ans, gagnait 120.000 dollars par an, avait un diplôme de mathématiques, travaillait pour une SII norvégienne sous contrat avec l’armée impériale. Assigné pour une période de six mois, au terme de laquelle, comme stipulé lors de la négociation, il lui serait remis une carte verte. Il avait déjà reçu plusieurs propositions d’emplois à Wall Street, avec des promesses de tripler son salaire actuel. A côté de la console d’ordinateur il y avait un bol de tofu et une bouteille de Coca Cola de trois litres entamés.

 

Il ouvrit une fenêtre sur un écran annexe, clapota sur le clavier une ligne de code, puis une série de chiffres, ouvrant des fonctionnalités secondaires directement reliées à la soucoupe volante. Tapa deux autres lignes code, terminées par le terme « switch ». Les caméras passèrent en mode automatique, tandis que le guidage s’effectuait manuellement au clavier, à l’aide de la boule. Un petit algorithme de son cru et dont raffolaient les opérateurs de l’armée. Il leva la tête vers le type derrière lui.

 

–       Voilà c’est fait.

 

Puis il sortit de son fauteuil et laissa la place à un jeune homme barbu portant une grosse robe brune de laine brute qui sentait le patchouli et la paille. Le jeune homme fit rouler la boule d’une main assurée. Il avait les doigts longs à la peau ambrée, aux ongles parfaitement nacrés virant légèrement sur le rose. Il prenait soin de ses mains, sa peau était brillante et souple, massé avec de l’huile après chaque ablution. La boule offrait une légère résistance pour qu’on puisse la manipuler doucement. Une légère inclinaison sur la droite et la soucoupe volante entamait un virage dans cette direction. Le jeune homme se mit à rire, et dit quelque chose dans sa langue aux hommes debout à l’entrée de la pièce. Puis il inclina la boule à l’opposé et la  soucoupe reprit sa direction initiale. Les caméras firent le point sur le village, le jeune homme leva la tête, incrédule, vers l’opérateur qui lui montra la touche « enter ». Le jeune homme appuya sur la touche.

 

 

 

Tout le monde ne dormait pas dans le village. Une observation plus accrue de l’environnement aurait montré qu’un peu au bord de l’écran, la zone de chaleur était imperceptiblement plus intense. Un arrêt sur image, ou un ralenti, aurait décrit à un œil avisé, une silhouette occupée à danser.

 

 

 

C’était un jeune homme d’une quinzaine d’années, seul devant son ordinateur. L’engin fonctionnait à l’aide d’une batterie solaire, il avait été fabriqué par une entreprise japonaise, avec des fonds de la Fondation Bill Gates. Le tout au bénéfice d’une ONG qui les avait distribués dans la région, comme dans un certain nombre de régions inaccessibles du monde. Le programme Connected World avait été un succès qui avait levé 850.000 dollars lors de son lancement à New York, déductible d’impôt.

 

Le jeune homme avait une double vie. Le jour, il était le fils d’un des bergers du hameau, il gardait les chèvres avec son chien, soignait les bêtes si besoin est, aidait ses parents pour tous les travaux de ferme, et donnait à tous l’image d’un jeune homme sérieux, taiseux et bon croyant. Le soir, devant sa webcam et son ami du Pakistan, il était la reine du disco.

 

Il avait appris l’anglais grâce à un autre programme d’aide, une ONG de l’Eglise de Scientologie qui expédiait des professeurs un peu partout dans les coins les plus défavorisés.

 

L’ordinateur profitait d’une puissante antenne de liaison située à huit cent kilomètres vers l’ouest, d’une base de surveillance ECHELON. Ce qu’ignorait totalement le jeune homme qui partait du principe que s’il avait un ordinateur, il avait forcément accès à internet. Le bénévole qui leurs avait confié la machine leurs avait succinctement expliqué ses possibilités. Il avait, comme tous les adolescents et les enfants, rapidement maîtrisé les outils, et il était ici celui vers qui tout le monde se tournait quand on voulait suivre ce qui se passait dans le monde. A savoir sa petite sœur et ses deux cousins. Les autres s’en fichaient, le monde qu’ils connaissaient et constituait leur environnement depuis leur naissance, leur suffisait amplement. En revanche, cette découverte, celle d’internet et du vaste univers auquel il vous ouvrait avait été une véritable révolution dans la vie personnelle du jeune homme.

 

Depuis qu’il était tout petit il avait toujours senti une attirance franche pour les vêtements féminins, les poupées, et préféré les jupes de sa mère aux jeux de garçon. Le trouble à leur sujet était venu plus tard. Il ne se l’expliquait pas, se trouvait bizarre parce qu’à sa connaissance il était le seul garçon du village à être comme ça. Il n’en parla donc jamais à personne, pria souvent à ce sujet, cherchant une réponse qu’il découvrit finalement sur internet. Le monde qu’il y avait vu, le monde tel qu’il était à Sidney, Toronto, Tokyo, San Francisco avait transformé sa vie. Il avait désormais sa page Facebook, son compte Youtoube, Twitter, son blog Worldpress où il tenait une petite chronique de sa vie fictive de reine disco des montagnes. Exubérant, les yeux maquillés, revêtu d’une robe de fiançailles enfilée sur sa tunique, il commentait l’actualité gay. Les lois anti pédé en Russie, comme il les appelait avaient sa faveur, il avait déjà signé 47 pétitions à destination du CIO, pour faire plier le gouvernement russe. Publiait des photos violentes d’actes homophobes sur sa page Facebook. Etait devenu hystérique quand l’entreprise avait banni son compte pour une période d’une semaine. Il en avait beaucoup parlé sur Twitter. Il avait fait aussi connaissance avec une japonaise, lesbienne, étudiante aux Beaux-Arts à Paris, avec qui il correspondait régulièrement, et donc son ami du Pakistan. C’était une véritable histoire d’amour entre eux. Virtuelle et par caméra interposée certes, mais ils se disaient tout, se montraient tout, faisaient virtuellement l’amour ensemble, et, il faut bien le dire, pleuraient et se plaignaient beaucoup ensemble aussi. Deux tourtereaux séparés par des milliers de kilomètres et des siècles de préjugés, ainsi qu’ils se voyaient, Roméo et Roméo.

 

Mais ce soir, ils dansaient en écoutant Gloria Gaynor et son increvable tube « I Will Survive ». La musique venait de la chambre de son ami pakistanais, qui, au contraire de lui, avait une vie de citadin et des parents assez occidentalisés et riches pour lui offrir tout l’appareillage électronique qu’il désirait. Les deux jeunes hommes enregistraient la scène, comme ils enregistraient tous leurs échanges. Tous les deux jours, l’antenne relais d’ECHELON cessait d’émettre pendant 24h, privant les deux jeunes hommes l’un de l’autre. Pendant cet insupportable intervalle ils pouvaient se repasser les enregistrements, c’était mieux que rien. Le jeune pakistanais se laissa tomber sur sa chaise en riant. Gloria Gaynor terminait son hymne à la gagne, son ami continuait de danser avec moult œillades et effets de bras comme une danseuse balinaise. Soudain il  y eu un violent éclair, et puis plus rien. Une fenêtre annonça que le plug-in Flash Adobe avait planté.

 

 

 

La commande « enter » actionnait le largage simultané de deux engins de de 226 kilos, guidés par GPS, d’une valeur unitaire de 56.000 dollars. Le montant global des bombes larguées avait été payé en cash et dormait dans une enveloppe, glissée dans la poche d’un pantalon de treillis. L’argent avait été glissé comme une faveur d’un père pour son fils, mais en réalité il était tout à fait inutile, l’armée larguait des dizaines de bombes de ce genre par jour, une de plus, une de moins…

 

Les deux explosions quasi simultanées étaient filmées à l’aplomb, ils virent très bien les deux éclairs comme d’intenses tâches jaunes et blanches, puis le nuage de fumée qui s’élevait vers le ciel, faisant disparaître le paysage. La première bombe avait largement suffi  à disperser le hameau, la seconde y avait ajouté un cratère comme une trace de doigt géant qu’ils ne virent pas, la soucoupe volante avait repris son chemin comme si de rien n’était. Dans la pièce, les hommes près de l’entrée applaudissaient.

 

 

 

–       Opération Soucoupe Volante ?

 

–       Ouais, des soucoupes volantes, c’est comme ça que le gamin appelle ça… Allez, mettez opération UFO, ça fera plus sérieux…

 

–       Faut que j’explique ce que cela signifie au moins.

 

–       De quoi ?

 

–       UFO, je peux pas mettre que c’est l’Opération Unidentified Flying Object…

 

–       Mouais… bah alors mettez UFO pour United Force Operation.

 

–       Ça fait deux fois le mot opération. Operation United Force Operation, fit remarquer l’officier responsable des vols.

 

Il allait devoir expliquer ce vol non programmé, à une administration pointilleuse sur la bonne tenue des rapports. Une opération qui se réduirait d’ailleurs à cet acronyme pour l’essentiel, avec quelques détails concernant le vol, et les munitions utilisés, le tout estampillé « secret défense » dûment tamponné du sceau gouvernemental.

 

–       Ah ouais, c’est pas faux… merde… vous avez une idée ?

 

–       Pourquoi pas Objective ? proposa l’opérateur qui était retourné derrière la console.

 

–       United Force Objective ?

 

–       Oui.

 

–       Ça ne veut rien dire, objecta l’officier.

 

–       On s’en branle sévère, mettez ça.

 

L’officier responsable ne savait pas exactement à qui il avait à faire. Il n’y avait aucune bande patronymique sur son treillis, seulement un écusson indiquant un grade de lieutenant-colonel. Il avait juste reçu des ordres précis de sa hiérarchie, avait compris que l’officier travaillait directement et secrètement avec le Pentagone, il n’avait pas besoin, ni envie d’en savoir plus. Qui étaient les barbus avec lui, ne le regardait pas plus. Il obéit et fut bien content de voir cette délégation s’en aller.

 

.

 

L’opération fraîchement baptisée serait ensuite immatriculée avec un numéro à huit chiffres comportant l’indicatif 810, signalant une mission confidentielle, et terminé aléatoirement par une des cinq premières lettres de l’alphabet qui de facto la classait parmi les opérations relevant du commandement spécial. De sorte que si quiconque venait à demander à consulter les archives et connaître le détail succin de ladite opération il lui faudrait une autorisation de niveau trois, ce qui dans la nomenclature des renseignements correspondait à un grade d’officier supérieur. L’opération n’était pas datée précisément, les horaires inscrits étaient faux, la localisation précise également. Et si un fouineur particulièrement retord parvenait à apprendre sa nature réelle, analyser la boîte noire du drone, et à connaître exactement les différentes zones où il s’était rendu, il réaliserait qu’il avait au moins largué deux bombes JDAM qui n’étaient sur aucun des registres.

 

 

 

Il serra une à une les mains de la délégation, échangea encore quelques paroles chaleureuses avec le plus vieux et son fils. Ils parlaient en arabe, son accent était assez bon et quelques-unes de ses locutions laissaient à penser qu’il avait même vécu dans un pays arabe. Son aide de camp arriva juste au moment où les afghans repartaient en hélicoptère. Le plus vieux, le chef, était un trafiquant et un cultivateur d’opium important du Badakhchan. En échange d’un investissement de deux millions et demi de dollars et quelques services, il acceptait d’ouvrir une nouvelle route vers le Pakistan, afin de distribuer un concurrent du Helman. Quelques services dont la disparition de ce village qui se trouvait justement sur cette nouvelle route. Il aurait largement pu payer chaque villageois pour qu’ils regardent ailleurs, voire qu’ils participent. Mais selon lui ils avaient été contaminés par la Pax Americana, reçu la visite de plusieurs ONG, ils craignaient qu’ils discutent voire qu’ils se mettent à parler aux patrouilles qui passaient dans la région. Bref à réfléchir comme des occidentaux. Le concurrent du Helman et lui s’étaient battus pendant de longues années, cet arrangement d’affaire avait permis d’obtenir une paix précaire. Il allait également permettre d’augmenter les volumes à destination de la Chine, dans le cadre du projet White Blossom.

 

Un avion l’attendait au bout du tarmac, avion de transport plein raz la gueule de marines et de colis Taco Bell qu’on envoyait dans le sud faire du nettoyage de champs de pavots en attendant d’enfin repartir au pays. Obama avait donné le feu vert, ils étaient tous heureux de foutre le camp d’ici. L’avion le déposa à Kaboul, de là il prit un autre avion de transport, direction l’Irak. Cette fois il était seul avec son aide de camp, avec qui il régla quelques détails avant de se prendre une heure pour dormir. Dans son paquetage il avait des flacons de vitamine A, B, D, B1, et E. Une boîte de décontractant musculaire, quatre plaquettes d’amphétamines militaires, du Flyfox 50, un médicament conçu pour diminuer les effets du décalage horaire, en trompant chimiquement l’horloge interne. La combinaison du tout était disait-il, en plus d’une alimentation saine et des exercices physiques, son secret de longévité. Ils atterrirent à l’aube, alors que le soleil n’était pas encore levé et qu’une épaisse ombre bleutée semblait recouvrir le monde.  Hunting Time, comme l’appelait un de ses instructeurs à Fort Bennings, qui, avec le crépuscule, constituait les meilleurs heures pour attaquer « …de Alexandre le Grand à Westmorland. ». Pour des raisons évidentes de visibilité d’une part mais pour des raisons biologiques également. Un intervalle de période pendant laquelle ceux qui dormaient étaient dans une phase où ils rêvaient intensément et ceux qui étaient éveillés subissaient une légère chute hormonale, qui généralement entrainait une baisse de l’humeur. Conséquemment à quoi c’était également une des heures idéales pour les interrogatoires.

 

Ils furent accueillis par deux Hummers noirs blindés où les attendaient des irakiens et des américains, tous en tenue civile, à l’exception des armes et des gilets pare-balles. Très peu de paroles échangées, efficacité militaire, ils repartirent en direction d’une des prisons secrètes autour de Bagdad. Installées sous Saddam, réaménagées par l’administration impériale, tenues désormais par une combinaison de militaires irakiens et de contractants occidentaux. Le contingent de la Coalition était peut-être au trois quarts reparti, le second plus important contingent de cette coalition avait énormément à faire sur place. Des contrats à honorer, des sites et des gens à protéger, des clients chiites, des clients sunnites, des clients anglais, américains, australiens, des contrats gouvernementaux…

 

Le responsable de la prison était un ami. Ils s’étaient connus ici même pendant ce qu’on avait appelé pour les journaux la reconstruction. C’était même lui qui lui avait trouvé ce poste, avant il était dans une unité antiterroriste de la police irakienne, surnommé la Wolf Brigade, qui avait lui-même encadrée en suivant le modèle mis en route au San Salvador. Son ami n’était pas content, des agents de la Compagnie avaient déposé un prisonnier dont il ne voulait pas, un sac à emmerdes à ce qu’il disait. Il n’était pas venu pour ça, mais s’il pouvait rendre service…

 

 

 

Les deux fonctionnaires de la CIA étaient du genre de ce que leurs collègues des autres agences impériales appelaient des Cowboy. Tous ceux qui travaillaient à la CIA n’avaient pas systématiquement droit à ce titre, et même si l’appellation tenait de l’expression commune, dans ce cas elle relevait également de tout un tas de stéréotypes et détails vestimentaires qui les rendaient reconnaissables des kilomètres à la ronde, ce qui est ennuyeux pour un agent des renseignements. Holster bien en vue, lunettes noires, jean et teeshirt décontracté, coupe militaire, un pistolet-mitrailleur en toute circonstance, même quand ils allaient boire un coup. Bref ils ressemblaient aux contractants qui les accompagnaient. Le genre d’homme que le lieutenant-colonel fréquentait depuis des années et qu’il avait appris à respecter. Comme cela faisait des années qu’ils croisaient également des fonctionnaires de la CIA se prenant pour des Cowboys, sous prétexte qu’ils étaient envoyés en mission à l’étranger vers des destinations exotiques. Des rats de bureau avec la panoplie au complet, tellement neuve qu’on se prenait à chercher s’il avait oublié d’enlever des étiquettes. Et l’officier ne plaisantait pas avec les mythomanes et les fabulateurs.

 

Il leur fit enlever la totalité de la panoplie par trois gardes irakiens qu’il avait lui-même formé, histoire d’ajouter à l’humiliation. On leur fila à chacun un treillis réglementaire, après quoi seulement il concéda à écouter leur histoire. Les deux hommes savaient bien entendu à qui ils avaient à faire, ils étaient même informés de sa venue avant qu’il arrive, et on leur avait du reste demandé de l’éviter. Mais même humiliés ils restaient des fonctionnaires assermentés du renseignement et expliquèrent au colonel que la raison de leur présence et l’identité de leur prisonnier était confidentielle. Il ne voulut rien savoir, comme son ami le directeur de la prison, il connaissait les procédures en ce qui concernait les déplacements de prisonniers. Comme pour les opérations de bombardement, il y avait un code, et le code de ce prisonnier-là disait Guantanamo et « sensible ». Or si « sensible » peut recouvrir tout un tas de choses, elles signifiaient toutes que sa présence ici pouvait attirer l’attention sur ce lieu. Par exemple comme un chef d’Al Qaïda que ses copains voudraient récupérer. Chose auquel personne ne tenait. De plus, en général les gars qui finissaient à Guantanamo, étaient parfois passés par ici, mais ils ne revenaient pas.

 

 

 

L’argument d’Al Qaïda était un argument rentré dans le vocabulaire du renseignement impérial. Presque devenu un synonyme, une expression courante signifiant priorité nationale. Le colonel s’en servait à toute occasion, il se fichait totalement d’Al Qaïda ou qui pouvait être ce type, il fallait seulement qu’on lui trouve un nouveau logement et qu’il puisse retourner à ses affaires.

 

 

 

Le type s’appelait Fabrice Fèvre, ingénieur en eaux et forêt, il était parti en Guinée dans le cadre d’une mission humanitaire, mais surtout pour oublier une histoire d’amour qui avait duré trois ans. Trois ans passionnés, jusqu’à ce qu’elle rencontre son meilleur ami. Une double trahison qui l’avait laissé six mois sur le carreau, avant que son frère ne parvienne à lui secouer les puces et le convaincre de « faire quelque chose de sa vie au lieu de pleurnicher sur une conne ». Une nuit, il avait été kidnappé par un commando de quatre hommes, conduit dans un lieu discret et interrogé. Il se trouvait qu’il ressemblait vaguement au portrait faxé et baveux qu’avait reçu l’antenne de la CIA locale. Un portrait correspondant à celui d’un terroriste supposé. Il se trouvait également qu’il avait des origines espagnoles et un physique typé qui en France lui avait déjà valu d’innombrables contrôles d’identité. Non seulement tout le monde le croyait toujours arabe, mais en plus, il portait la barbe. La barbe et les cheveux longs, ne parlait pas un traître mot d’arabe, mais ça pour les militaires c’était visiblement un détail. Après avoir été tabassé, noyé, terrorisé, ils lui avaient fait avouer sa participation au 11 septembre, assez pour être expédié à Cuba. Pendant quatre ans ses parents avaient engagé plusieurs détectives, fait des pieds et des mains au quai d’Orsay pour qu’on le retrouve. De forts soupçons s’étaient orientés vers l’administration impériale depuis la libération de quelques autres innocents qui avaient confirmé la présence de plusieurs français. Pour une raison ou une autre, l’administration avait toujours nié la présence d’un certain Fèvre. Sans doute pour ne pas admettre l’avoir enlevé sur un territoire souverain, mais de récents accords bilatéraux avait autorisé les autorités françaises à venir vérifier sur place. Les administrations du monde entier ayant ceci de commun qu’elles détestaient autant être prises en défaut que de devoir reconnaître leurs erreurs, on avait préféré le déplacer en urgence, en attendant de savoir quoi faire de lui. Car apparemment, l’on n’était toujours pas certain, après quatre ans d’enfer, qu’il n’était pas effectivement ce terroriste supposé. Exaspéré, le lieutenant-colonel entra dans la cellule, dégaina son pistolet et lui flanqua une balle dans le crâne.

 

 

 

Après quoi il descendit un étage en dessous, et entra dans une autre cellule où se tenait trois hommes. L’un d’eux avait les pieds et les mains attachés, suspendu par un crochet la tête en bas, nu comme un vers. Son corps était violement marqué de traces de coups, barré d’hématomes où par endroit la peau avait cédée. Les deux autres se tenaient en bras de chemise, l’un des deux tenait dans la main un long morceau de câble gainé. Le colonel retira sa veste de treillis, les choses sérieuses allaient pouvoir commencer.

 

 

 

Deux jours plus tard il était à Londres, en compagnie d’une délégation saoudienne. Quelques angles à arrondir, quelques informations à transmettre, il avait été assigné comme chef de la sécurité. Il n’aimait pas beaucoup ce genre de boulot qu’il avait déjà fait maintes fois, parce que concrètement ça consistait pour l’essentiel à ne rien faire et à attendre. Même quand ce n’était pas seulement qu’un titre, comme ici, la protection rapprochée n’avait rien d’une tâche palpitante pour un homme d’action tel que lui. Il connaissait la plupart des membres de la délégation. Tous frères, oncles, cousins, leurs épouses et leurs enfants. Il avait appris à en apprécier certains, se défaire des clichés qu’on avait sur eux, et même à admirer. Pas tous, certains n’étaient que grossiers personnages tout juste assez malins pour être nés dans la bonne famille. Mais la princesse et son fils, par exemple l’impressionnaient beaucoup. Elle pour sa beauté d’une part, mais aussi cette volonté qu’elle avait de compter, et que son fils compte également. Son mari avait cinq épouses et quelques poignées de maîtresses, mais elle tenait le première place. Fine tacticienne, elle imposait ses vues. Et lui, le môme, il était vraiment exceptionnel. Il comprenait si vite, il s’intéressait à tant de choses ! Il adorait leurs conversations. Un garçon de 13 ans, capable de discuter des mérites comparés de Clausewitz, Sun Tsu et Galula ! Qui s’intéressait aux grandes batailles ! Ça le changeait des imbéciles de la Compagnie, des hommes de troupe, des officiers en général qui n’avaient pas l’ombre d’une culture militaire sortie de ce qu’il y avait dans leur manuel.

 

Ils attendaient dans le hall du Savoy, assis dans de gros fauteuils en cuir. Quatre saoudiens à lunettes noires autour d’eux, tous formés par l’Empire, certains par lui. Le gamin occupé avec sa tablette Apple, sa mère à discuter avec une des tantes, et lui qui terminait un coup de fil avec son supérieur direct. Il partait à la fin de la semaine régler un problème, un autre, au Yemen. Mission de combat, bonne nouvelle, un peu d’action.

 

 

 

L’action, le combat, la guerre, il ne vivait sans doute que pour ça. Il avait épousé l’armée très jeune, fils et petit-fils de militaire, il était tombé amoureux de la guerre dès sa première fois au Liban. Il ne se faisait aucune espèce d’illusion sur son travail, sa raison, sa motivation réelle. Le monde libre et toutes ces conneries là. Ça faisait trop longtemps qu’il était dans l’armée pour ça, et qu’il se battait d’un coin à un autre de la planète. Le Big Business dictait tout. Et de son point de vue ce n’était pas plus mal. Grâce à l’invasion de l’Irak, et de l’Afghanistan, l’Empire avait accès à de nouvelles ressources énergétiques. Avec l’invasion du Panama il s’était assuré un libre passage sur le canal. En Bosnie, au Kosovo, au Yémen, au Koweït, même au San Salvador, au Mexique ou en Colombie, partout où il était allé, partout quelque soit la raison officielle de sa présence, le Big Business suivait quand il ne donnait pas directement les ordres. Et partout, en réalité, il avait défendu plus que des affaires de gros sous, plus que de nouvelles ressources d’énergie, il avait défendu un style de vie. Le style de vie impérial, le style de vie que le monde entier enviait, et voulait imiter. Et ils avaient tous beau les maudire, tous accuser l’Empire de vouloir dominer le monde, tous penser et prétendre ce qu’il voulait, ils voulaient tous ressembler à l’Empire.

 

–       Vous avez vu colonel, vous êtes célèbre.

 

Le colonel sursauta en sortant de ses rêveries. Célèbre, un mot qu’il détestait en ce qui le concernait. Il se tourna vers le jeune garçon à côté de lui qui lui souriait, sa tablette sur les genoux, branché sur Youtube. Il jeta un œil vague au titre de la vidéo « CIA killing my boyfriend » et répondit avec un sourire qu’il n’était pas de la CIA de toute manière. Mais voulait bien la voir.

 

Ça commençait par un texte assez long et larmoyant en anglais et en arabe. Puis on assistait aux derniers instants de ce qui semblait être un jeune homme, afghan à ce que le texte disait, déguisé et maquillé en femme, en train de danser. Puis il y avait un violent éclair, et le noir. Bon, soit, pas de bol, quelqu’un avait balancé une bombe sur le seul paysan pachtoune à avoir une caméra branchée à ce moment-là. Et un pédé de surcroit. A la limite c’était marrant.

 

–       Pauvre gars, dit-il alors que la vidéo se terminait.

 

Et bien entendu il le pensait. Il avait vu beaucoup de gens mourir, et parmi eux nombreux de sa main, parfois assez près pour sentir leur haleine. S’il n’avait jamais exprimé de doute à ce sujet, il n’y avait pas non plus ressenti le moindre plaisir. La guerre était belle, mais la mort était laide et triste. La mort était une défaite, un échec, même pour celui qui la donnait. Pour autant elle était nécessaire comme tous les échecs de l’existence. Parfois même elle était salutaire. Il n’y avait rien qui l’écœurait plus que cette soi-disant idée de guerre propre, chirurgicale, hygiénique. La guerre c’était sale, et plus on la faisait salement, plus on avait la chance de la gagner. Tous ces imbéciles qui pensaient le contraire, ces libéraux, n’y connaissaient rien, pour avoir la paix il fallait donner la mort. Et quand il pensait à la sienne propre, inéluctable, il espérait simplement qu’il la recevrait les armes à la main, debout, dignement, comme le guerrier qu’il était.