Black Bush : Analyse d’une supercherie

Après deux mandats et un bilan contrasté, entre échec (notamment contre le lobby des armes) et la demi victoire du Obamacare, Barack Obama laissera sans doute dans l’histoire le souvenir d’un homme élégant, communicatif, drôle, snob et, quand on examine sa politique étrangère, globalement dangereux. Une gouvernance tout en style et en classe et hélas en pas grand chose d’autre, qui laisse derrière lui une Amérique plus fièrement raciste, mesquine, inculte que jamais, l’Amérique de l’agent immobilier orange, la revanche des mimiles et des banksters de Wall Street. Mais n’allons pas trop vite en besogne et revenons en Obama, l’homme qui a sa place réservé à Hollywood, et à celui qui lui donné le pouvoir finalement, son cousin du Texas, George W. Bush Jr.

 

Les français et l’Amérique, un rapport amour-haine

Les français sont passionnés par la politique. Aussi déçus soient-ils des carriéristes qui se succèdent, c’est un sujet qu’ils abordent régulièrement. Ça ne lasse pas d’interroger nos amis anglo-saxons. Particulièrement au sujet de la politique étrangère. Vous vous ennuyez à table et vous avez envie d’un peu d’animation ? Lancez le sujet de la Syrie par exemple. En quelques minutes vos convives jusqu’ici si policés et convenables se transformeront en tribuns de la géopolitique, capables de tout vous expliquer d’un conflit et les enjeux dudit conflit, quand bien même personne n’y comprend grand-chose. Les français sont généralement cultivés, ils se souviennent de leurs cours d’histoire, et comme un tiers de la planète, ils ont internet. Mais il faut bien avouer que globalement ils projettent, comme l’ensemble de la classe politique française, beaucoup plus leur perception du monde sur l’actualité que l’actualité ne projette sur eux une nouvelle perception du monde. Dans l’imaginaire des français par exemple, nous sommes une nation importante qu’il faut écouter, particulièrement l’Europe, et surtout, les Etats Unis. Si les anglais par ironie appellent parfois les USA l’ancienne colonie, il ne fait aucun doute dans l’imaginaire des français que les Etats Unis sont la petite sœur de la France sans qui l’indépendance n’aurait jamais été possible. Et à la limite, s’ils nous ont sauvé les fesses par deux fois, c’est parce que nous les avons autorisés à le faire. Car oui, la France n’oublie ni 1917, ni le Débarquement, et il est difficile d’accepter pour une nation glorieuse et cultivée d’avoir été libérée par une bande de veaux incultes mâchant du chewing gum. Car c’est un peu l’image que la France (et pas seulement) a des américains, un peuple de balourds. C’est même parfois l’image que les américains ont d’eux même vis-à-vis des européens et de la France en particulier. Cette sophistication qui manque si cruellement là-bas, et qui est absolument partout ici. Enfin… en théorie.

De fait le rapport qu’entretiennent les français avec les Etats Unis est un mélange complexe d’amour et de haine. Un mélange de complexe d’infériorité marié à un sentiment très illusoire de supériorité. Quand Dominique de Villepin fit par exemple son discours à l’ONU, c’est comme s’il avait littéralement sauvé l’honneur de la France d’années d’humiliations où la si glorieuse nation s’est vue reculer dans à peu près tous les domaines. Culturel, économique, politique, géopolitique. C’était De Gaulle qui sortait de sa tombe et beuglait vive le Québec libre. Cambronne et son fameux merde. Cyrano et la tirade du nez. Un mélange de panache, d’arrogance et d’indépendance frondeuse qui ne pouvait que séduire la mythologie que tout citoyen d’un pays entretient à propos de lui-même et dudit pays. A tel point que Villepin s’est même cru un destin politique sur la base de ce seul discours et d’une certaine plastique néo romantique qui le faisait se comparer lui-même à un hussard de la politique, comme nous avons eu des hussards dans la littérature. Nos hommes politiques regrettant tous de ne pas être écrivains, et nos écrivains se prenant tous pour des figures de la postérité historique.

Dans cette logique haine/amour qui permet de laisser cohabiter dans une même personne la passion du cinéma hollywoodien, et le rejet de la politique américaine (qui sont pourtant intimement liés), nous avons un rapport à la fois naïf et très paternaliste avec ladite politique. Nous y calquons très souvent notre propre bi partisme, projetons sur ses lois et sa culture notre perception toute personnelle du modèle démocratique que nous avons contribué à inventer. Et rejetons en bloc tout ce qui ne s’attache pas à cette perception. La loi sur les armes par exemple, que protège en théorie le 2ème amendement, peut être différente d’un état à un autre, il est établi que les américains adorent les armes, en possèdent des quantités astronomiques (ce qui est vrai) peuvent en acheter absolument partout (ce qui est faux) et feraient définitivement mieux d’abandonner cette idée saugrenue qui fait des milliers de victimes chaque année. Quant aux défenseurs de la détention d’armes, ce ne sont qu’un ramassis de blancs, abrutis de télé, et largement influencés par une extrême droite chrétienne américaine et la NRA. Jamais, quand nous abordons le sujet en France, nous ne citons la Suisse, qui a quasiment les mêmes lois sur le sujet, où chaque citoyen mâle de plus de 18 ans possède son fusil d’assaut personnel, en tant que conscrit éventuellement mobilisable. La France est un état régalien, il est tout à fait impensable pour un français que l’exercice de la force soit laissé au citoyen. Tout à fait même impensable que la constitution d’un pays autorise par principe sacré au dit citoyen de se révolter contre un état qu’il jugerait tyran. Ce que ne propose en réalité rien de moins que le fameux 2ème amendement. En France nous avons fait la révolution, institué une relique sacrée qui s’appelle la République, avec un R majuscule comme dans Royauté, elle est au-dessus de tout, même de la liberté individuelle, même si la république tombe aux mains de voyous et d’incompétents. Il n’est pas d’ailleurs venu l’idée à Pétain de changer l’intitulé, quand bien même il prônait la « révolution nationale » et était influencé par des monarchistes comme Maurras.

Mais je m’égare…

 

George Bush Jr, le crétin qu’on aimait haïr

Ainsi, pour en revenir au discours de l’ONU, nous étions d’autant plus fiers qu’il s’agissait pour nous de dire non à ce qu’ici même nous considérons universellement comme un con de premier ordre, une buse fabuleuse, George W. Bush Jr. Les médias français ne faisant pour l‘essentiel que s’aligner sur les médias américains, en terme d’opinion, de style, ou même d’émission, nous avons tous appris par cœur la scène où Bush ne peut citer le dirigeant du Pakistan, gloussé quand il s’est étouffé avec un bretzel, choqué et amusé à la fois de le voir faire un doigt aux journalistes comme un ado en pleine montée de sève. Nous avons parfaitement joué le jeu d’une campagne média visant à nous démontrer que le candidat républicain était un crétin à peine capable de diriger un pays, et bien entendu accueilli à bras ouvert son concurrent démocrate Al Gore, auréolé d’un discours écologiste tout à fait à la mode. Et quand les élections lui ont été littéralement volées, nous avons réagi comme il se doit, avec scandale, toujours dans cette acceptation que Bush était incompétent, que sans l’aide de son frère et de papa il n’aurait même pas atteint la Maison Blanche. Nous n’avons pas vu le coup d’état qui se préparait, n’avons pas réalisé que George Bush Junior était bien plus dangereux que stupide, nous n’avons pas non plus compris le désespoir des américains à le reconduire dans ces fonctions pour qu’il en termine une bonne fois avec cette guerre honteuse et fabuleusement dépensière que lui et ses amis se sont organisés.

Car il faut bien dire ce qui est, si la guerre en Irak et en Afghanistan a été ruineuse pour le citoyen américain, elle a été une fabuleuse martingale pour les amis de George Bush. Mais pas seulement ses amis américains, contrairement à ce que nous croyons ici. Par exemple, la manne pétrolière a été partagée avec les italiens, les anglais, les chinois… et les irakiens eux-mêmes. Et s’il n’y avait que le pétrole… la reconstruction de l’Irak représentait une manne potentielle de 435 milliards de dollars… Halliburton (dont Donald Rumsfeld fut un des directeurs) KBR (filiale d’Halliburton) Carlyle Group (dont sont actionnaires les Bush) Dyn Corp (déjà sous contrat avec le Pentagone) ou aujourd’hui France Télécom ou Alstom et tant d’autres se sont faits et se font une fortune avec ces guerres.

Il y a toujours eu des profiteurs de guerre. Et les Etats Unis, nation guerrière entre toutes, a toujours utilisé la guerre pour faire des affaires. Ou l’inverse… Du Plan Marschal en passant par les invasions du Panama, du Vietnam jusqu’à aujourd’hui, les américains le savent parfaitement, le Big Business a suivi, quand il n’a pas précédé.

Or en France, que nous soyons de droite ou de gauche, dans l’acceptation générique que nous donnons de ce bi partisme, si nous percevons diversement le capitalisme, nous considérons généralement que le capitalisme américain c’est le mal. Notre perception de la politique de Bush donc se résumait à un hold-up fomenté par un crétinoïde à peine capable de lasser ses chaussures. Et rien d’autre. D’autant rien d’autre qu’en plus de tout ça, Bush était un chrétien affranchi, affirmant sans rire que Dieu était de son côté. La France étant en plus un pays laïc qui se plaît toujours à bouffer du curé en amuse-gueule (toujours dans la perception « révolutionnaire » qu’elle a d’elle-même) cette image caricaturale de l’américain type ne pouvait que nous satisfaire dans notre sentiment de supériorité.

 

Islam, un nouveau marxisme.

Cette image est importante pour ce qui va suivre. Car, pour être tout à fait juste, ce portrait caricatural de Bush Jr était globalement partagé dans les médias européens. Les anglais, toujours critiques avec leur « ancienne colonie » d’autant que ces guerres y faisaient des victimes, les Espagnols, pour les mêmes raisons, et bien d’autres. L’image globale qui ressortait en France n’était pas, contrairement à ce que nous imaginons ici, le fruit de notre seul esprit sophistiqué, mais celle véhiculée par les médias, sans jamais, en réalité ne relever réellement la « révolution » silencieuse, ce que j’appelle ici un coup d’état, que Bush, aidé par le 11 septembre, fit aux Etats Unis. Je parle bien entendu des lois d’exception du Patriot Act qui non seulement concerne toujours les américains eux-mêmes et attaque frontalement la constitution américaine, mais n’importe qui dans le monde, quelque soit sa nationalité, sa fonction, ou même sa légitimité.

Car, corollaire légal et logique de la Guerre contre le Terrorisme, le Patriot Act est global. N’importe qui dans le monde peut être convaincu de terrorisme, enlevé, tenu au secret dans une prison idoine, jeté à Guantanamo, torturé ou même assassiné sans qu’aucune loi de son pays propre ne puisse l’empêcher. Et les cas sont très nombreux à ce sujet. Pour ceux qui fantasment sur la constitution d’un Ordre Nouveau et d’un gouvernement global, vous pouvez arrêter de cauchemarder, c’est fait. Ça n’a en apparence pas la moindre forme totalitaire, ça se « justifie » par des actes terroristes bien concrets (exactement comme dans 1984 au demeurant) et ça repose sur une collaboration atlantiste et consensuelle de vieux partenaires. Le tout en se payant le luxe, dès le départ de la guerre, de se passer totalement de l’avis de l’ONU, le supposé « gouvernement mondial » actuel… et comble sur la base d’un mensonge avéré ! Ça n’a d’ailleurs même pas l’apparence d’un ordre nouveau mais de la continuité d’un ordre et d’un monde ancien. Celui de la Guerre Froide où l’Amérique et ses alliés affrontaient un Nemesis global et identifié. Et au fond de ce point de vue l’Islam est devenu leur nouveau marxisme.

Il y aurait d’ailleurs long à dire sur ce parallèle et le mélange de fantasme qu’il propose dans la psyché occidentale. Entre angélisme et millénarisme, où l’on ne parle plus de conflit d’intérêt, ou de question idéologique mais carrément de choc des civilisations. Or il n’y a pas une civilisation islamique et une civilisation occidentale. Il n’y a pas de civilisations du tout. Il y a seulement des intérêts économiques divergeants, et, c’est important, au sein même de ces communautés définies. Les intérêts de l’Arabie Saoudite ne sont pas les mêmes que ceux de l’Iran, pas plus que ceux de l’Allemagne sont les mêmes que la France. Si c’était bien le cas l’Europe ne serait pas une usine à gaz et la NSA ne se sentirait pas le droit d’espionner le monde entier. Mais au-delà, les intérêts idéologiques même divergent. Pour autant nous avons ici cette image globale, concrète d’un Islam uniforme ou quasi, diversement paré d’intentions belliqueuses ou au contraire habillé de l’aura de l’idéologie mal aimée, la religion mal aimée, mais surtout et en réalité de la couleur mal aimée, celle de l’Autre. Car l’Autre est toujours en couleur (et mal aimé).

Et soudain l’Autre, justement.

 

l’Elu est noir !

Il serait facile ici d’être très critique avec la perception première qu’on eu les français de Barack Obama. Surtout immédiatement après ce qui apparaissait comme son antonyme, son anti thèse, sa contre théorie. Après l’Amérique Blanche Chrétienne (autant dire l’extrême droite en France) Républicaine. Très facile, si la Suède ne lui avait pas décerné le prix Nobel de la paix à peine investi. Si toute l’Amérique noire n’avait pas défilé en larme à la télé. Si moi-même je n’avais pas versé ma petite larme. Un président américain noir ! ? Après Martin Luther King ? Après Malcom X ? Les lois sur la ségrégation, la mort de Kennedy ? Après autant de symboles négatifs que représentait lui-même le texan chrétien George W Bush, fils honteux du complexe militaro pétrolier.

Je ne sais pas qui a eu cette idée marketing au Pentagone, à la CIA, chez Boeing, ou au parti Démocrate, mais c’est un génie.

Comment le monde entier ne serait pas tombé dans le panneau ?

Un petit gars venu de nulle part, beau gosse, d’un père africain, né à Hawaï, élevé en partie en Indonésie… L’homme international, multiculturel, mondialisé, et surtout noir.

Car là est tout le secret de Barack Obama, la raison même pour laquelle il a reçu son prix Nobel, il est noir. Bon Dieu de merde un nègre à la Maison Blanche ! Dans le pays même où on s’est battu à cause de l’esclavage ! C’était presque aussi beau que la fin de l’Apartheid dit donc. Comme si l’Amérique apposait enfin son blanc-seing à la condamnation universelle, voir même galactique du racisme et des lois racistes. Comme si Nelson Mandela ressortait de taule, mais avec Hollywood en plus et Kennedy, l’autre beau gosse, en back ground…

Un symbole vivant.

Et en plus un symbole cool, le sourire facile, entouré de people enthousiastes, avec une femme écolo. Toute la lyre, l’appât, l’hameçon, la ligne, la canne à pêche, et le pêcheur.

Un symbole vivant qui, en plus, organise une aide médicale universelle. Alors ça dans la tête des francais, particulièrement, par contre, c’est magique. Car n’oublions jamais que la France n’a pas seulement inventé la Révolution, le Conseil National de la Résistance a inventé la Sécurité Sociale. Modèle absolu que le petit frère ignorant des Amériques n’avait jamais accepté ni voulu. Une réforme historique même, historiquement foirée par Roosevelt en personne… C’est dire si même pour les américains le symbole était fort.

Un noir qui fait du social. Non seulement c’était cohérant avec l’histoire même d’Obama mais ça collait parfaitement avec les préjugés et le racisme qui lui ont permis d’être élu, et encore plébiscité à ce jour.

 

Un malentendu raciste

Le premier préjugé, et curieusement il est avant tout américain c’était d’imaginer qu’un noir ne peut atteindre une position de pouvoir. Dans un pays où Will Smith empoche des salaires à 20 millions de dollars, où la totalité de l’industrie du rap ou quasi est dirigée et produite par des noirs. Dans un pays où des villes très importantes comme Détroit, Chicago, ont ou ont eu des maires noirs. Dans un pays à vrai dire où la première langue parlée n’est même pas l’anglais mais l’espagnol, la langue des « latinos » les autres colorate de l’Amérique de papa. Je trouverais ça paradoxal si par ailleurs il n’y avait pas les ghettos d’East L.A, Watts, Inglewood, etc… Mais l’Amérique est paradoxale et sans doute l’accepte-t-elle mieux que les autres nations. Le second préjugés c’était d’imaginer que les arcanes de la Maison Blanche était réservées à une certaine élite blanche, affreusement conservatrice, et bien entendu le complexe militaro industriel forcément raciste puisque fasciste. Toujours dans un pays, où on trouve des hommes d’affaires et des politiques de toutes les couleurs, où Clinton commercialisait la Maison Blanche, des boutons de manchette aux rendez-vous avec des princes saoudiens. Le dernier, c’était la combinaison noir + social qui convenait parfaitement à l’image du brave mec qui n’oublie pas d’où il vient, forcément d’une cabane puisque noir. Et tant pis si Obama est né d’une famille de la classe moyenne et a fait Havard.

En France, il est savoureux cet ensemble de préjugés que nous avons sur l’Amérique. Dans un pays où un homme politique, un journaliste vedette noir ou arabe est considéré comme un événement. Où la large majorité de l’exécutif est blanc et issu des même écoles voir du même milieu. Et où des départements entiers se ghettoïse à petit feux et pas seulement dans les cités, tandis que tout le monde se jette du raciste à la tête.

Oui, quel fabuleux hold-up Barack Obama a fait à nos préjugés divers. Ajoutant bien entendu la carte maîtresse, la fin de la guerre, et la fermeture de Guantanamo pour la bonne bouche. Mieux encore, plus fabuleux, il est parvenu à faire ce que l’autre cowboy n’avait pas réussi, éliminer Ben Laden.

 

Coup d’état médiatique et guerre globale

Ben Laden, le cocu magnifique. Ben Laden et Tora Bora, Ben Laden fanatique religieux, parlant du réchauffement de la planète, Ben Laden milliardaire en cavale, introuvable, insaisissable, mais diffusant quantités de messages. Dr No feat Fantomas. Mais Ben Laden que les Somaliens voulaient livrer à Clinton et qu’il a refusé, Ben Laden que les talibans proposèrent également de livrer dans les semaines qui ont suivi le 11 septembre mais que Bush a à nouveau refusé. Ben Laden qu’on trouve finalement à cent mètres d’une caserne militaire d’élite au Pakistan, pays théoriquement ami avec les Etats Unis. Ben Laden le magnifique et sa multinationale franchisée qui aujourd’hui est absolument partout, de l’Irak à la Syrie en passant par le Mali, alors que les Saoudiens prétendaient ne pas en vouloir contre Saddam Hussein et qui a même donné naissance au cauchemard Daech. Si on ajoute à ça toutes les officines qui ont remplacé la Coalition, c’est moins le choc des civilisations que celui des mercenaires et des drones, l’introduction du roman Babylon Babies….le futur annoncé par William Gibson il y a 30 ans.

Voilà où est le cœur du hold-up, son motif même. La guerre et sa continuité. Pas seulement en Irak, en Afghanistan ou en Syrie. Pas la guerre ciblée, géographiquement définie, concrétisée par des armées. Non la redoutable prise d’otage sémantique que le soit-disant analphabète George Bush a fait au monde : la guerre contre le terrorisme. Et que Barack Obama a non seulement prolongé, mais amélioré.

A savoir une guerre globale et à vrai dire totalement impossible à gagner, puisque ce n‘est pas du tout le but. Suggérer d’ailleurs qu’on puisse éliminer le terrorisme c’est suggérer soit qu’on est déjà tous au paradis, soit dans le meilleur des mondes. Car soit il n’y a plus aucun motif d’injustice, de haine, de vengeance dans ce monde, soit, il faudra s’y faire il y aura toujours quelqu’un pour terrorisé les autres, vouloir changer le monde à coups de bombes, ou, dans le cas qui nous occupe, en réalité, le tenir en respect.

Car ce terme n’est rien de plus qu’une manière de parler de guerre globale et permanente. Une manière d’autoriser une nation et ses alliés à exercer sa tyrannie sur toutes les autres au nom de la sécurité de tous. Une façon non seulement de militariser toutes les sociétés mais de les maintenir sous la pression.

Dans ce jeu Barack Obama n’a pas été le gentil noir avec des idées généreuses de nos préjugés. Il n’a pas été l’outsider de l’establishement. Ni l’exact contraire de George W Bush Jr. Il est et fut son exact prolongement, ou plus exactement son aboutissement. Car si George W Bush aimait parader en tenue de pilote, lui qui a évité la guerre du Vietnam, n’en doutons pas Barack Obama est un tueur. Un vrai.

Il y a quelques années Barack Obama n’a pas fait fermer Guantanamo. Il a fait fermer le bureau chargé de la fermeture de la prison. L’armée américaine a été remplacé par des drones, et des groupes de « contractants » déjà sous mandat du Pentagone et de la CIA, et opérant sous commandement du Joint Special Operation Command. L’utilisation des drones est devenu un programme, des centaines d’engins disséminés dans des bases secrètes à travers le monde avec la capacité et l’autorisation de tuer n‘importe qui désigné. Selon des listes conjointes de la CIA et du JOSC. Comme le révélait le Washington Post en 2013.

Des campagnes d’assassinats systématiques et programmés il y en a eu quelques-unes dans l’histoire américaine. Au Vietnam, avec l’opération Phénix, au Salvador, au Nicaragua avec les Contras. Mais toutes à ce jour conscrites à un pays, pas global, pas pouvant intervenir où il plaisait à l’armée et au renseignement américain. Et un président qui choisit lui-même ses cibles, comme le révélait de son côté le New York Time toujours en 2013, c’était aussi une nouveauté à ma connaissance.

 

l’Oncle Tom de l’Amérique des affaires.

Dans l’abécédaire de la violence employée par les états, il est toujours intéressant d’observer le mode opératoire qu’un pays choisit pour éliminer ses ennemis, il marque assez bien le mode de gouvernance, la volonté qui est derrière. En France, où l’ordre bourgeois règne, de la bande à Bonnot à Mohamed Mera en passant par Khalel Kelkal il faut que ça se termine en Fort Chabrol après une battue. Au temps de la Guerre Froide et des coups tordus, à l’époque du règne absolu de la CIA sur la machine de guerre américaine, on faisait assassiner par d’autres, et disparaître les corps, comme Guevara ou Lumumba. Après la figure Hollywoodienne d’un super méchant tonitruant, l’Amérique ne pouvait se priver de son propre show… au programme super soldat et président concerné, pour finir par faire disparaître le corps, devant les caméras et le monde entier. Le jeter aux requins comme un vulgaire morceau de barbaque, mais, selon le Pentagone, halal.

Cette figure est particulièrement frappante si on y ajoute les révélations de la presse américaine. Mais elle l’est plus encore à mon sens quand on sait qu’Obama avait signé le 31 décembre 2011, alors que tout le monde faisait la fête, une nouvelle formule du National Defense Authorization Act. Une loi qui donna, pour la première fois et explicitement, un sceau d’approbation parlementaire à la détention militaire indéfinie de citoyens, américains ou non, selon le bon vouloir du président, et sans qu’il y ait même obligation de démontrer l’accusation par des preuves ! Dans les faits la loi abolit le recours d’habeas corpus et les garanties constitutionnelles d’application régulière de la loi. Obama est allé ici beaucoup plus loin que l’affreux imbécile texan amateur de peine de mort. Et c’est bien sous l’administration Obama que Manning a été condamné à 35 ans de prison pour avoir révélé des emails et surtout un meurtre en direct commis par l’armée américaine. C’est toujours le président gentil noir trop cool qui affirmait sans tiquer que les bombardements était chirurgicaux et la précision des drones inouïe. Or il ne faut pas s’appeler Einstein pour savoir qu’une bombe de deux tonnes ne tue pas qu’une seule personne à la fois, qu’elle n’est même pas prévue pour ça. D’ailleurs une enquête a démontré que seulement 1,5% des personnes éliminées par ces engins étaient des cibles prioritaires identifiées, les 98,5% restant étant massacrés pour rien.

On a coutume de dire du tzar Poutine qu’il est lui-même un tueur. Il en a la tête, la formation, les contacts, et les méthodes. Si l’on rejoint l’imagerie Hollywoodienne du tueur gentil comme Stallone dans Assassin ou Jason Bourne, Barack Obama respecte des codes parallèles, il est cool, il tue proprement les bonnes personnes, et surtout il le regrette. Mais je trouve plus intéressant de faire un lien avec la propre famille d’Obama. Son grand père Hussein passait pour l’original de la bande. Il est le premier habitant de sa région à être entré en contact avec les anglais dont il prit aussitôt les coutumes. Désavoué par son père et ses frères, il se mit au service du colonisateur, et durant la première guerre mondiale organisa même les corvées au Kenya. Il devint par la suite cuisinier et domestique de ses maîtres blancs, après avoir été en gros leur homme de main.

Finalement Barack Obama aura incarné l’intuition de Tarantino dans Django, l’Oncle Tom bien plus redoutable et tordu que ses maîtres. Maîtres qu’il n’a pas seulement servis mais également en partie élevés.

Planck ! 49

Les enfants regardaient Dieu sauter à cloche pied entre Ciel et Terre. La marelle faisait dix sept kilomètres de long et c’était très amusant de le voir ainsi franchir les cases avec des bonds de géant. C’était comme cette histoire qu’on leur avait enseignée à l’Université au sujet du Petit Poucet et du super pouvoir de ses bottes. Pour l’occasion, Dieu, qui s’amusait beaucoup, avait d’ailleurs chaussé d’immenses bottes rouges qui lui remontaient jusqu’aux cuisses. Mais bien entendu dans l’univers particulier et multidimensionnel de la Crèche rien n’était vraiment ce qu’il semblait ou plutôt tout était beaucoup plus que ce qu’il apparaissait. Reliés à chaque atome du cosmos par des enfilades de métaphores mathématiques, des chapelets d’algèbres secrets connus du seul langage des enfants, des enchaînements de formules de style biochimique en forme d’équations et de phrases quantiques à gueule de clown, Dieu et sa nouvelle bande jouaient avec le destin de l’univers tout entier. Si Dieu mordait la ligne, des millions d’espèces disparaîtraient avec sa défaite, mais comme c’était aussi un jeu, bien sûr, Dieu pourrait recommencer encore et encore jusqu’à ce qu’il ait réussi l’aller retour entre Ciel et Terre.

Eparpillés dans l’univers des êtres particulièrement éclairés, mais jamais prophètes ou bouddhas, observaient à travers leurs visions et sans affolement basculer le destin de tous ceux qui d’une manière ou d’une autre étaient attachés à Dieu. Tous ceux qui faisaient, avaient fait ou ferait partie de lui, passé, futur, présent tout en même temps. Ils virent des troupeaux de gnous courir dans la plaine, poursuivis par un incendie. Ils aperçurent des hordes de soldats se rentrer dedans à coups de hache atomique, portant haut les couleurs d’une nouvelle croisade. Ils assistèrent à la naissance incertaine de nouvelles entités roses et élastiques comme des chewing-gums marmoréens. Observèrent la longue chute d’Honoré et de Lubna dans l’obscurité et se souvinrent même d’un pays appelé Zorzor. Et puis, comme leur propre vision les reliait eux-mêmes à Dieu et à ce qui se passait dans la Crèche, ils virent leur propre destin basculer. Et mordre la ligne.

–       T’as perdu ! T’as perdu ! explosèrent les enfants avec une joie vorace.

–       A moi ! A moi ! fit une petite fille en poussant Dieu.

 

Ainsi pas loin de la constellation de Pégase, un ermite qui avait passé 120 ans à se consacrer à la culture des carottes en milieu montagneux vit débarquer, après donc 120 ans de paix et d’absolue solitude, un groupe de touristes en tenue criarde qui insistèrent pour le prendre en photo et lui acheter ses carottes. Au bout de dix minutes de protestation, l’ermite, qui avait juré de ne jamais porter la main sur quelqu’un, se mettait à les tabasser à coups de canne fracturant tout ce qui pouvait être fracturé.

 

Ainsi à NewRose un ivrogne tombé par hasard sur un élixir particulièrement inspiré qui lui avait fait voir les formes voluptueuses de Lubna en pleine chute se réveilla avec un hoquet, et s’effondra de son tabouret.

–       Eh connard tu peux pas faire gaffe ! aboya un autre ivrogne.

–       Vas te faire foutre.

–       Quoi ?

La bagarre générale qui s’en suivit fut courte mais intense, l’ivrogne inspiré fut éjecté par une des vitres du bar dans la plus pure tradition western, en dépit de son bassin fracturé on l’expédia en prison où il écrivit un roman épais comme un bottin sur les aventures d’une belle jeune femme et d’un homme invisible tombant dans un trou, et qui ne fut jamais publié.

 

Ainsi quelque part à l’intérieur d’un hôpital psychiatrique, enfermé dans une cellule de contention, un schizophrène sortit brièvement de sa fièvre délirante pour expliquer très posément ce qui venait de se passer dans la Crèche et ses multiples conséquences sur l’univers, mais comme sur la planète où il se trouvait tout le monde ignorait l’existence des Régulateurs et de leur super système, personne n’écouta sauf les autres dingues dans l’hôpital. Il y eut une vague d’agitation générale, tout le monde se mit à pomper sur les cigarettes ou à supplier qu’on leur en donne, le psychiatre de garde, circonspect, ordonna une distribution générale de calmants mais ça ne fit qu’empirer les choses. Infirmières et infirmiers se mirent à courir dans tous les sens pour tenter d’administrer les petites pilules bleues. De son côté le schizophrène continuait de brailler ses vérités.

–       Mais que quelqu’un le fasse taire ! hurla le psychiatre en sortant de son bureau.

Une grosse dame aux cheveux filasses passa en trombe devant lui, poursuivie par une petite infirmière.

–       Revenez ici madame Potopo ! Revenez ici tout de suite c’est un ordre !

–       Non, non, non !

Trois armoires à glace obéissant à l’urgence de la situation pénétrèrent en force dans la cellule de contention et maîtrisaient le malade d’une injection d’un puissant neuroleptique. La réaction dans le cerveau du malheureux fut quasi instantanée, elle le coupa de son délire et l’enferma à l’intérieur de lui-même, un endroit où il n’y avait ni lumière ni espoir, seulement un labyrinthe de questions sans réponse.

 

Ainsi, ailleurs sur l’estrade d’une salle de concert, installé derrière un piano très compliqué, un autiste de 6 ans qui avait appris à jouer en une nuit, et qui était en train d’improviser un jazz devant un public averti les yeux fermés, fit sa première fausse note. Celle-ci se glissa à l’intérieur des replis complexes de son esprit pour faire naître quelque chose qui avait été ignoré lors de la conception de son cerveau, une esquisse génétique qui le différenciait du commun et qui, en fleurissant à l’improviste, le fit soudainement sortir de son monde replié. Il n’écouta plus ses doigts, il ouvrit les yeux, il regarda le public, le piano, il regarda la salle tout entière et les autres musiciens autour de lui qui avaient soudain du mal à suivre, et il sourit. La musique s’était enfuie de lui d’un coup, et comme la vie a horreur du vide à sa place s’était soudain engouffré tout un tas d’autres considérations allant de l’envie d’aller faire pipi à prendre un goûter. Devenu enfin un petit garçon comme les autres, il sauta de son tabouret, salua brièvement la foule et s’enfuit dans les coulisses en braillant après sa maman.

 

Ainsi, toujours et encore de nouveaux croisés avec leurs haches atomiques s’annulaient les uns les autres dans un grand carnage inutile, tandis que dans un futur lointain, des entités roses et élastiques à peine nées noircissaient et se racornissaient comme du caoutchouc passé à la flamme. Des supers calculateurs se mirent à dérailler complètement déclenchant des procédures d’alertes sur des sites sensibles de guerre bactériologique, des adorateurs branchés sur le Réseau eurent le cerveau fondu, et puisque toute action implique une réaction proportionnellement contraire, la défaite de Dieu incita également la naissance de nouvelles galaxies autonomes, d’espèces inattendues, de théories matérialistes, de coups de génie brusque chez des imbéciles réputés pendant que Lubna et Honoré tombaient, sains et saufs dans un point d’eau tiède et légèrement salé.

 

Debout à l’écart, observant la petite fille chaussée de ses bottes sauter d’une case à l’autre, Dieu porta la main à son estomac étrangement barbouillé.

–       ça va pas Toto ? demanda un petit garçon en tirant sur sa manche

Les Régulateurs, pour une raison qui n’appartenait qu’à eux avaient décidé d’appeler Dieu Toto. Dieu n’y voyait rien à y redire. Et comme il avait choisi de ne parler qu’à de très rares occasions comme il sied à toute bonne divinité ayant compris les arcanes du Grand Mystère de la Vie, il se contenta de regarder l’enfant en roulant des yeux pensifs tandis que l’Œil de son esprit infini explorait l’intérieur de lui-même pour comprendre le curieux malaise C’est là où il vit Lubna sortir de l’eau, tirant Montcorget derrière elle.

Le petit garçon comprit qu’il y avait avoir du grabuge.

 

Les deux amants trempés regardaient la surface de l’eau sur laquelle se reflétait l’étrange galaxie née de la colère du comptable.

–       Où tu crois qu’on est ?

–       Aucune idée, bougonna Montcorget. En tout cas on voit dehors.

–       C’est peut-être comme des yeux pour lui.

Le comptable haussa les épaules l’air de dire que cette explication en valait bien une autre.

–       Regarde, qu’est-ce que c’est ? demanda t-elle en pointant du doigt un gros engin à la coque sombre qui glissait lentement entre deux satellites en forme de vulve tout en crachant des salves sur un petit engin qui virevoltait vers eux comme un moucheron intoxiqué à la cocaïne.

–       Je sais pas mais ça me dit rien de bon, grommela Honoré qui se demandait ce qui se passerait quand Spot se trouverait à porté de tir du gros bidule.

Elle lui donna un petit coup de coude.

–       Sois pas toujours comme ça…

–       Comme quoi ?

–       Inquiet.

–       Je suis pas inquiet, protesta t-il

–       Mais si, gloussa t-elle en l’embrassant dans le cou.

–       Mais non ! couina t-il en essayant de ne pas penser à ce qui se passait dans son pantalon. Regarde !

Le moucheron avait grossi et il filait maintenant à l’oblique de Spot, mais le gros machin là-bas aussi et les canons n’arrêtaient pas de tirer. Soudain la caverne se renversa, Spot fondait sur le moucheron comme un aigle sur sa proie tout en poussant un genre de cri que l’esprit de Montcorget refusa d’identifier. Ils roulèrent à nouveau l’un sur l’autre et furent stoppés par ce qui avait tout l’apparence d’un petit arbre planté dans l’obscurité.

–       Banzaï ? Il a dit banzaï ?

–       Mais non, mais non.

–       Mais si je t’assure.

Quoiqu’il ait dit son esprit refusait toujours de le savoir. Son esprit et sa personne tout entière sentaient l’astéroïde plonger et ils se demandaient quand aurait lieu le choc. Puis il y eut un gloussement de plaisir et ils comprirent qu’il avait encore avalé quelque chose. Spot se stabilisa face à une large planète oblongue, au loin on voyait toujours le gros engin qui fonçait vers eux.

–       Je crois qu’ils le cherchent, qui c’est tu crois, les Orcnos ?

Honoré n’en savait rien mais visiblement qui qu’ils furent le fait que leur ennemi ait été avalé par un genre d’astéroïde rieur ne leur suffisait pas, il fallait absolument qu’ils aient obtenu la preuve de sa destruction.

 

Les Serpatis, plus connus de certains sous le sobriquet des « petits bonhommes sous le tapis » étaient des gens très scrupuleux quand il s’agissait de réduire leurs ennemis à néant, même si à bien y réfléchir il était très scrupuleux sur à peu près tout. Tellement scrupuleux qu’ils lisaient toujours au moins deux fois les textes en minuscule et en six langues indiquant les ingrédients, imprimés sur les boîtes de cassoulets ou les barres chocolatées, au cas où il y aurait une contre indication. Leur confier un manuel d’utilisation d’un logiciel revenait à assurer à l’ordinateur lui-même de sérieuses migraines. Ils discutaient tout et n’auraient sûrement pas appuyé sur la touche Démarrer pour arrêter l’ordinateur. C’était pas conforme. Si pointilleux en fait qu’ils étaient le cauchemar des assureurs et des banquiers qui certains s’étaient même suicidés quand ils avaient tenu absolument à revoir pour la 17ème fois l’alinéa B-50, page 56, paragraphe 121, là tout en bas, corps 6.  Aussi, consciencieusement, les canons de l’engin se mirent en position de tir, prêts à pulvériser l’innocent Spot.

–       Faut qu’on prévienne le martien, faut qu’il dise à ce machin de bouger de là, ils vont nous tirer dessus, fit Honoré avec angoisse quand soudain la planète oblongue éjecta un long jet blanc irisé et crémeux qui englua l’appareil Serpati et ses terribles canons.

Puis il y eut quelques explosions. Pour eux des formes colorées à l’avant de la coque du navire qui éclatèrent sans bruit. Les canons, bouchés par la substance étrange, sperme cosmique, avaient fait feu sur eux-mêmes, scrupuleusement déclenché par des canonniers fermement attachés à tirer, quoiqu’il advienne. Ils avaient reçu des ordres et pas même le jet de machin qu’avait repéré le super calculateur de bord ne les en avait dissuadé. Un ordre c’est un ordre. Des gens très pointilleux donc.

–          Ah bah merde alors ! s’exclama Lubna en riant. Elle leur a craché

dessus !

Même Honoré ne put s’empêcher de trouver ça drôle.

–       On est vraiment dans un endroit bizarre hein….

Elle lui prit tendrement la tête entre les mains et le regarda comme si elle le voyait pour la première fois, un sourire ému aux lèvres.

–       Et c’est ton endroit !

Ça il avait toujours du mal à s’y faire, ne serait-ce que parce que jusqu’ici et à ce qu’il en savait, il avait toujours pensé ce n’était pas les hommes qui fabriquaient les galaxies et les constellations, que c’était au-delà de leur compétence à moins de posséder de supers pouvoirs comme un genre de dieu et bien entendu il ne s’était jamais vu comme tel. D’ailleurs les supers pouvoirs c’était dans les bandes dessinées et les Bibles et il avait toujours tenu l’un et l’autre comme des inepties sans intérêt. Mais bon, d’un autre côté, il fallait bien admettre aussi que tout ce qu’il avait toujours cru, et avec lui quelques milliards d’êtres humains, était bien loin de la réalité des choses. Son long voyage jusqu’ici avait fini par l’en persuader.

–       Si tu le dis, admit-il avec un bougonnement d’impuissance avant qu’elle ne l’embrasse longuement.

Dans l’appareil Serpati c’était la confusion. L’explosion des canons avait causé de gros dégâts, tuant quelques centaines de minuscules soldats et créant des avaries que le super calculateur de bord estimait réparable qu’à condition qu’on trouve au plus vite une zone d’atterrissage. Mais le commandant avait reçu l’ordre de détruire un appareil ennemi et son occupant et son cerveau n’était pas constitué pour aller à l’encontre d’un ordre de son haut commandement sans lui faire lire d’abord les petites lignes qu’il avait au fin fond des replis de la dernière page de sa conscience et qui stipulaient, Article 2178-B, alinéa C-15 du code de déontologie militaire, de ne jamais remettre en question les ordres du haut commandement. Son sous-officier, le capitaine Verbalux était dans le même cas, mais il savait reconnaître une situation désespérée quand il en voyait une. La substance étrange qui les avait englués avait rendu toutes les communications extérieures impossibles, les détecteurs étaient morts, et piloter ce gros engin à l’aveugle revenait à tenter d’apprendre la brasse à un fer à repasser.

–       Nous ne pouvons plus poursuivre commandant, et nous ne pouvons pas non plus atterrir, tous les radars sont morts, il faut évacuer !

–       Je ne veux pas le savoir, fit fermement le commandant, en regardant l’astéroïde souriant flotter dans l’espace là-bas comme un défit à l’Article 2178-B, alinéa C-15. Vous allez réunir une équipe et me bousiller cette saloperie ! Le capitaine, qui avait donc les mêmes codes de déontologie dans la tête, ne chercha pas à discuter. Non pas parce que sa conscience lui interdisait de faire autrement – il avait un esprit plutôt imaginatif qui lui permettait de faire tourner ses propres scrupules en bourrique au point qu’il lui arrivait parfois de ne pas lire la liste des ingrédients au bas du paquet de nouilles- mais parce que l’obliger à se remémorer le contenu de l’article sus nommé lui donnait des migraines invraisemblables.

Quittant le pont supérieur, il réunit une troupe de cinquante commandos et s’enfila avec eux dans une capsule de guerre encore trempée de la substance bizarre qui s’échappa de l’appareil principal en marquant une courbe compliquée vers l’astéroïde pas moins bizarre.

 

Tout là bas dans la caverne, Krome observait attentivement l’intrus que venait d’avaler Spot. Il connaissait ce genre de machine, il savait qu’elle genre de créature voyageait là dedans, des monstres à double mâchoire rétractable dont la préoccupation majeur se résumait à exploser les thorax des gens avec leur petit, à pondre des œufs n’importe où et dévorer les équipages qu’ils avaient contaminés. De son point de vue des prédateurs absolument pas fréquentables. Bien déterminé à ne pas laisser son Spot se faire coloniser avec des œufs pleins de crabe à queue étrangleuse, il alla chercher le plus puissant engin que contenait le râtelier de la capsule et sortit avec la mine féroce, doigt sur la détente.

La porte de l’engin était en train de s’ouvrir sur une lueur verdâtre, crachant des jets de vapeur inquiétants, Krome mit un genou à terre et visa tandis qu’une longue patte arachnide émergeait lentement de la machine. Puis il y eut une seconde patte, une troisième et enfin une longue tête étrange sur un long cou compliqué avec un genre de sourire baveux et plein de dents qui invitait à un accueil musclé. Mais quelque chose retint le doigt de Krome. Un détail au niveau de la quatrième patte à émerger de la machine qui perturba quelques instants un martien qui savait d’expérience que dans l’espace personne ne vous entendait crier, une serviette en cuir bouilli. Or jusqu’ici s’il avait bien eu une certitude c’est que ces choses là  n’avaient aucun usage des serviettes en cuir bouilli sauf pour y déposer un de leurs œufs surprise.

–       Il y a quelqu’un ? cria la créature avec une voix qui évoquait le bruit d’un doigt glissant sur une vitre pleine de graisse.

Et ça non plus ce n’était pas normal, jusqu’ici Krome avait toujours été persuadé que ces choses là n’avaient à leur vocabulaire que l’espèce de chuintement sinistre qui s’échappait de leur gorge à l’instant où la seconde mâchoire venait se planter dans le crâne de l’astronaute égaré. Berthier qui, désœuvré et curieux s’était aventuré dans la gueule de Spot, et regardait effaré la créature se déployer, était du même avis. Il était allé au cinéma. Il savait donc très bien également à quel genre de créature ils avaient à faire et s’il n’osait pas hurler à Krome de tirer à volonté ce n’était que parce que la terreur s’était installée dans sa gorge comme un gros cailloux aux bords coupants.

–       Allez, répondez, je sais qu’il y a quelqu’un je vous sens, expliqua la créature en agitant son énorme tête lugubre en direction de Krome. Il y eut un silence puis elle ajouta : bon d’accord je ne vous sens pas exactement mais je sais qu’il y a des organismes au sang chaud ici ; beaucoup même, précisa t-elle comme si ça la surprenait elle-même.

Nouveau silence, la créature poussa un sifflement sinistre et Krome crut une seconde qu’elle l’avait repéré et s’apprêtait à l’attaquer, mais elle posa sa serviette et fit :

–       Je connais la réputation de mon espèce vous savez, on débarque chez les gens, on pond des œufs partout, nos petits sont très mal élevés, tout ça, mais je vous assure les gens exagèrent. Tenez moi par exemple, j’ai un métier.

Krome ne savait plus très bien si c’était son babillage ou la curiosité qui commençait à le démanger mais il fallait qu’il le fasse taire. Il activa le laser de son fusil à plasma et gronda sur un ton de commandement.

–       Ferme ta gueule et pattes en l’air !

Apercevant le point rouge sur son thorax la créature ne fit pas ce qu’il s’attendait, elle ne fila pas sur lui mâchoires et griffes en avant, elle obéit en s’exclamant :

–       Ah bah quand même ! Merci de me répondre !

–       J’ai dit ferme là !

Krome promena son regard sur l’appareil, puis demanda.

–       Qui es-tu ? D’où sors-tu ?

Mais la créature garda le silence, ses pattes avant toujours bien dressées au-dessus de sa tête de cauchemar.

–       Réponds !

–       Dites donc faudrait savoir, je réponds ou je ferme ma gueule ?

–       Tu fermes ta gueule et tu réponds.

Bizarrement l’autre comprit.

–       Je m’appelle -ici la chose poussa une série de sifflements et de crissements qui faisait penser à une fosse à crotales en train de bouffer des piments- et je suis voyageur de commerce.

–       Voyageur de commerce, répéta le bandit comme si un rouage dans sa tête venait de sauter.

–       Vendeur en assurance plus exactement, précisa la créature avec un ton professoral.

–       Ah.

–       Dites je peux vous demander quelque chose à mon tour ? C’est un endroit sûr ici ?

Mais Krome n’eut pas le temps de répondre, une voix hystérique hurla du fond du gosier de Spot.

–       L’écoutez pas ! C’est un alien ! ! Ils pondent des œufs partout et ils bouffent les cosmonautes !

C’était Berthier qui s’était dressé de derrière son abri, le visage déformé par la terreur. Krome et la créature se tournèrent vers lui. La créature siffla entre ses dents, un peu de bave coula, grésillant en tombant sur le sol spongieux.

–       Ah je vois… un terrien je suppose, fit la créature d’une voix si glissante et si froide que le commercial crut sentir un gros serpent lui ramper sur le corps.

–       Dans le mille Emile, grogna le bandit avant de se désintéresser de Berthier. Pourquoi tu me demandes ça ? T’as des emmerdes ?

–       Un petit différent commercial, expliqua la chose sur un ton badin, dites, je peux baisser les pattes ?

–       Non, et pense même pas à me faire le coup du râtelier à tiroir.

–       Le râtelier à tiroir ?

–       Ta deuxième mâchoire.

–       Oh ça ! fit-il en exhibant très lentement la seconde rangée de dents qui se tenait au fond de son gosier. Vous savez c’est surtout pratique pour manger dans une assiette, personnellement je préfère les bols, au moins je peux à peu près me servir de mes mains, mais dans l’espace n’est-ce pas, on ne mange pas toujours comme on veut hein.

Il ramena sa mâchoire à l’intérieur, une lueur de découragement traversa le regard de feu du martien.

–       Bon, bon, et tu ponds pas d’œufs ici non plus !

–       Vous inquiétez pas je ne suis pas en période d’ovulation.

La lueur de désespoir se fit plus intense, le petit point rouge disparut de son thorax, la créature vit la silhouette de Krome se déplacer. Dans son langage visuel à elle, c’était une chose allongée, type bipède à sang chaud, qui bougeait bien assez lentement pour elle. Elle le suivit en le hélant.

–       Eh où vous allez ?

Mais il ne répondit rien dépassant le rocher depuis lequel Berthier avait depuis longtemps déguerpi. Quelque chose comme un long miaulement traversa les abysses de l’astéroïde. Les Serpatis approchaient et Spot les avait repérés.

–       Il y a des chats ici ? s’étonna l’alien. J’aime bien les chats.

–       SPOT TU FAIS CHIER !

–       A qui vous parlez ?

–       Le machin dans lequel on est, fit Krome avant de détaler.

–       Eh mais qu’est-ce que… commença la créature avant de sentir derrière elle quelque chose l’aspirer par tous les appendices de son corps compliqué.

Une sensation transmise de génération en génération et qu’en conséquence elle n’avait pas besoin de comprendre pour fuir avec toute la vitesse dont elle était capable. Et pas grand chose dans l’univers était plus rapide que cette créature là. Ni plus agile. La reine alien déboula dans le fond de la caverne en hurlant plus qu’en sifflant, des cris qui évoquaient autant une peur ancestrale qu’une haine sans bord pour le vide. Elle dépassa le commandant Congo et Wiz, l’un et l’autre parfaitement ahuris, et disparut sur les flancs de la grotte après une escalade aussi courte que vivace, déménageant au passage quelques centaines de lemmings parfaitement scandalisés.

–       Avons-nous vu la même chose commandant ? demanda le professeur d’une voix blanche.

–       J’en ai peur, concéda une bulle télépathique pas moins livide.

–       Vous inquiétez pas, c’est un genre de voyageur de commerce, expliqua le pirate derrière eux.

Deux paires d’yeux dubitatifs se tournèrent vers Krome qui s’asseyait. Son fusil à la main.

–       Si, si, je vous assure, il avait une serviette en cuir bouilli avec lui.

–       En cuir bouilli, répéta le professeur en appuyant sur le mot « bouilli » comme si c’était un genre de reproche.

Krome haussa les épaules l’air de dire qu’il n’y pouvait rien.

–       On trouve de tout de nos jours dans l’espace, fit philosophiquement la girafe, une vraie pollution. Vous croyez que c’est dû au Malstrom professeur ?

–       En cuir bouilli, répéta le professeur en regardant la paroi par où avait disparu l’alien.

Puis il y eut un long gloussement spotien.

–       Ah putain, saloperie de bestiaux, qu’est-ce qu’il a encore gobé ! grommela le bandit en regardant du côté du lac.

 

Planck ! 47

–        ça va pas mon bébé ? demanda Lubna penaude tandis qu’ils s’enfilaient par le trou des lemmings.

–       Non ça va pas ! Et arrête de m’appeler bébé ! J’ai 57 ans bon Dieu !

–       Tu es un enfant, répliqua avec douceur la jeune femme.

–       De quoi ?

Arrivé au bout du tunnel il y avait une petite cavité où il se roula en boule comme l’aurait fait un lemming pour lui faire face.

–       Tu es un enfant, répéta t-elle en glissant contre lui la tiédeur de sa peau.

Honoré rougit.

–       Mais non voyons !

–       Tu as vu ce que tu as créé ?

–       Mais non, mais non !

–       Mais si, mais si, insista t-elle en l’embrassant dans le cou. Rien que cet endroit ! Tu as vu la tête qu’il a ? Et ces planètes en forme de bite, ce soleil tu as vu ce soleil ! ? Ce n’est pas vulgaire Honoré, c’est drôle, c’est beau, c’est naïf ! C’est « extraordinaire » comme dit le professeur, on dirait un conte pour adulte raconté par un gosse !

–       C’est pas moi ça, fit Montcorget en balayant la cavité de la main. C’est les Régulateurs machin chose et les lemmings !

–       Et toi mon chéri, et toi !

Elle l’embrassa à pleine bouche avant qu’il n’ait le temps de riposter. C’était chaud, c’était rose, ça vous soulevait la poitrine comme un mistral, ça picotait derrière la nuque, ça vous envahissait de tout l’intérieur comme un serpent malin et doux et tendre et fou amoureux. Honoré n’eut même pas le loisir d’ébaucher une maladresse, d’un seul baiser elle lui réapprit tout ce qu’il savait déjà sur elle, quelque part très, très au fond de son désir. D’un seul baiser, sans même comprendre comment, incapables de s’expliquer ce mystère que seuls connaissent les amants fous, ils retrouvèrent le chemin l’un de l’autre. Et soudain…

Soudain Boum !

–       Qu’est-ce qui se passe encore ! protesta Honoré en se dégageant.

–       On s’en fout laisse tomber, dit-elle en l’attrapant par l’épaule.

Reboum !

La cavité se mit à trembler, un peu de terre à s’effriter au-dessus de leur tête.

–       Ah non, non, non ! gronda Honoré en s’extirpant du terrier. Il émergea en hurlant. Qu’est-ce c’est que ce bordel ? !

Une bulle télépathique lui traversa l’esprit. Elle riait.

–       Krome est en train de chasser les morlecks à coups de grenades.

Il y eut une nouvelle explosion puis le rire du bandit au loin.

–       Cassez-vous bande d’enculés ! Cassez-vous !

–       Qu’est-ce qui se passe ? demanda Lubna derrière lui.

–       Y se passe qu’on sera jamais tranquille ! râla t-il en s’éloignant.

–       Où tu vas ! ?

–       Pisser !

Krome avait aménagé une cache à l’abri des morlecks et des museaux curieux des lemmings. S’y trouvaient en plus des grenades et d’un petit arsenal assez d’aliments conditionnés pour les nourrir tous pendant plusieurs semaines. Krome broya quelques branches et ils se réunirent tous autour d’un feu bleuté.

–       Dites donc vous nous faites pas manger quelqu’un hein ? demanda Berthier avec méfiance en voyant l’énorme leur préparer une épaisse soupe à base de sachets multicolores pleins d’éclatés et de logos bizarres.

–       T’inquiètes connard je te boufferais après, ça c’est des nouilles chinoises.

–       Des nouilles chinoises, vous êtes allé en Chine ? continua Berthier en essayant de glisser sur la première partie de la phrase.

Le monstre le dévisagea de ses yeux de braise, visiblement agacé.

–       Bah quoi ?

–       Fermez là, ordonna Montcorget.

–       Ah vous ça suffit ! Je pose des questions c’est tout !

–       Eh bin t’en poses trop, gronda Krome en faisant apparaître un coutelas recourbé, aiguisé comme un rasoir.

Berthier poussa un petit couinement, l’énorme sourit et attrapa une conserve derrière lui qu’il ouvrit de la pointe de son couteau.

–       T’as cru que c’était pour toi hein ? Nan on a dit plus tard…

Berthier se renfrogna.

–       Ah arrêtez de me menacer à la fin !

–          Je te menace pas, je te préviens, ricana le pirate en arrachant le couvercle de la conserve avec les dents.

–          Où est-ce que vous êtes passé après qu’on ce soit séparé sur Mirmidon ? intervint Montcorget en grognant.

–       Mitrill… commença une bulle télépathique avant d’être coupée en deux par un aboiement.

–       ça va je veux pas le savoir ! Alors Berthier ?

–          Euh… Pourquoi vous me posez cette question ?

Krome cracha le rond métallique qu’il avait entre les dents, coupant une mèche de cheveux de Berthier.

–          Parce que connard, réponds.

–          J’ai été engagé par une entreprise !

Le comptable le fixa, on aurait dit un chien d’arrêt devant une poule d’eau.

–       Vous ?

–       Bah quoi moi ! ?

–       Quand nous étions sur terre vous étiez déjà un employé approximatif, alors qui a pu vous engager ?

Berthier se raidit.

–       « Approximatif » ? Non mais dites donc je vous permets pas !

Ce n’était pas tant le fait qu’on pointe du doigt ce qu’il avait été qui le choquait, il ne s’était évidemment jamais fait d’illusion sur son efficacité au travail dans le passé, que l’idée qu’il se faisait de lui-même depuis qu’il avait été engagé par la D-Mart. Berthier était victime de ce phénomène qui touche tous ceux qui trouvent un poste dans une grosse compagnie, un sentiment d’invulnérabilité accompagné de la certitude quasi mystique de sa propre compétence. Après tout si on l’avait choisi lui et pas un autre c’est qu’il devait forcément avoir quelque chose d’exceptionnel. Ce même sentiment qui généralement s’accompagnait d’une dépression nerveuse quand la dite compagnie finissait par vous licencier pour une raison ou une autre et laissait le cadre moyen exsangue, avec cette éternelle question tournant dans sa tête : « pourquoi moi ? »

Mais Montcorget ne se laissa pas impressionner, il plissa les yeux d’un air méfiant et répéta sa question avec une pointe d’insistance qui aurait pu entailler du titane.

–       Quelle entreprise ?

Berthier, s’accrochant au sentiment qu’il était bien l’homme que la D-Mart avait choisi entre tous pour succéder à l’éléphant rose, dynamique décideur, super cadre en acier, lança comme s’il essayait de happer un peu d’air.

–       Vous ne connaissez pas !

Mais quelque chose dans son expression affolée avait alerté les autres.

–       Moi peut-être, fit onctueusement le professeur en jetant un coup d’œil à la soupe qui bouillonnait légèrement, j’ai travaillé pour beaucoup de compagnies vous savez.

Tout le monde le regardait, le commercial piquait un fard.

–       Euh…

–       ça y’est il recommence, maugréa Honoré.

La réponse ne vint pas de la bouche de Berthier, elle jaillit, choquée, d’une bulle télépathique.

–       La D-Mart ! Il a pensé à la D-Mart !

Les yeux gracieux et uniformément noirs de la girafe semblaient vouloir le plonger tout entier dans un bac d’acide, la bulle que ses cornes lança ensuite ressemblait à une décharge électrique pour le cerveau du pauvre Berthier qui gémit. En une fraction de seconde c’est des siècles de massacres de girafes dans la savane africaine qui se logea dans ses lobes. Il vit les chasseurs hilares avec leur gros fusils et leurs casques coloniaux blancs poser pour la postérité, le pied sur les cadavres troués et sanglants de femelles enceintes. Il vit des nègres débiter des têtes et des pieds pour en faire des trophées, abandonnant le reste aux mouches et aux charognards. Il vit des cornes broyées en poudre et conditionnées pour être expédiées en Chine où on l’utiliserait pour augmenter la vigueur sexuelle et la longévité des imbéciles. Il vit les prédateurs, les Orcnos, les Orcnos métamorphosés en prédateurs, déchirer les flancs d’un girafeau avant de le dévorer vivant. Il eut le goût et l’odeur de la corne brûlée dans la bouche, et surtout il entendit les derniers hurlements télépathiques des massacrés. Un jet de pensée qui s’enfonça très loin dans son néo cortex avant de le mettre brièvement en ébullition, allumer des petites lumières partout et puis s’éteindre.

Berthier était pâle comme la mort, Krome s’était arrêté de manger et se curait ses extraordinaires dents de la pointe de son couteau en le regardant d’un air pensif.

–       Enculé de D-Mart, grommela t-il.

Le professeur semblait ne pas y croire.

–       Vous travaillez pour eux !

Berthier ne sut quoi répondre. Alors il lança l’universelle explication de ceux qui tiennent à leur pavillon et à leurs vacances au bord de la mer.

–       Bah quoi ils payent bien !

–       Collabo ! siffla Montcorget.

–       Non mais je vous permets pas !

–       Ils ont détruit mon pays, ils ont détruit la planète entière et toi tu travailles pour eux !

Les yeux de Lubna semblaient vouloir lui creuser les orbites pour lui dévorer le cerveau. Et ce n’était pas qu’une métaphore, au contact des Orcnos la jeune femme avait appris à envahir les esprits de toute sa haine. Les Orcnos adoraient la haine comme d’autres les petits fours. Berthier se sentit étonnement mal à l’aise.

–       Mais… mais…

–       Vous êtes encore plus misérable que je ne le pensais, ajouta Honoré en serrant les épaules de sa tendre. Elle tremblait de rage.

Trouvant le courage on ne sait où, Berthier clama son innocence, la même qui tenait à son pavillon et croyait que tout le monde pensait comme elle.

–       Fallait bien que je gagne ma vie !

Montcorget allait lui jeter encore quelques anathèmes à la figure quand Krome aboya.

–       Fermez là tous !

Dans le fond de la caverne on entendait comme un silence. Comme un silence, c’est une expression totalement idiote finalement, surtout si on met le verbe entendre avant, ça s’entend pas un silence. Mais si c’est comme, admettons, c’est pas tout à fait silence. Le problème c’est que le mot même « silence » implique une totalité, s’il y a du bruit, même un peu, comme un bruit, ce n’est plus un silence, c’est au plus un murmure. Seulement voilà, il y a des moments dans la vie où des silences pèsent plus lourds que d’autres, des silences qui s’imposent d’eux-mêmes. Ceux-là, bizarrement on les entend. Ils ont une quasi consistance. Quand on a vécu par le métier des armes on connaît ça, quand on attend la tempête c’est pareil.

–       Qu’est-ce qui se passe ? demanda Lubna qui par un instinct sans doute commun de panthère n’aimait pas plus ce silence que Krome.

Le bandit ne répondit pas, il leva sa lampe pour jeter un coup d’œil aux parois. Des milliers d’oreilles étaient apparues par les interstices. Puis il y eut comme un gémissement de ravissement et les lemmings se mirent tous à faire : « eek, eek ! ». Krome se tourna vers Berthier, ses yeux sang luisant le meurtre.

–       Toi j’espère que t’as pas un mouchard.

–       Hein… mais non, non !

Krome se leva brutalement et l’attrapa par le col, tranchant d’un coup sec sa combinaison jusqu’au pubis, Berthier n’eut même pas le temps de crier qu’il le laissait retomber lourdement soudain préoccupé par le second gloussement qui parcourut la caverne.

–       Qu’est-ce qui se passe ? demanda le professeur.

–       Spot a repéré un truc et il a envie de jouer avec.

–       Quoi ?

–       Je vous avais prévenu…

Krome attrapa sa lampe et se dirigea vers le lac.

–       Restez ici, et accrochez- vous, ça va secouer. Ah ouais… et mettez vos masques.

Ils regardèrent la lampe disparaître stupéfaits puis soudain sentirent le sol se soulever et les projeter, vers le plafond. Il y eut un bref appel d’air, venu d’au-delà du lac, le vide qui soudain suçait l’atmosphère contenue dans la gueule grande ouverte de Spot. Puis les lemmings leur plurent dessus en poussant des cris de guerre :

–       Iiiiyaaah !

–       Iyah ! ? questionna stupidement Berthier.

–       Iiiyah ! confirma un lemmings en s’écrasant sur sa tête avant qu’un bon millier ne l’imite.

Tandis qu’il s’effondrait sous le poids, Montcorget chassaient les bestioles en beuglant des insultes auxquelles elles répondaient par des petits « eek ! » scandalisés, filant sur lui et Lubna comme un manteau de fourrure en colère. A nouveau le sol bondit sous eux, le siège du professeur plongea dans les algues avec un bruit mou, les lemmings filaient vers le lac.

–       Mais qu’est-ce qui se passe ! ? lança une bulle télépathique affolée.

–       ça j’aimerais bien le savoir, grogna Montcorget en menaçant du poing les derniers rongeurs à disparaître au loin.

Accroché à un rocher, Krome regardait la capsule flotter follement au bout de son amarrage, attirée par la gueule ouverte de Spot. Il sentit une présence derrière lui, c’était Lubna qui s’était laissée pousser par la curiosité.

–       Qu’est-ce qui se passe ?

Krome regardait à travers des jumelles inframétriques, il laissa échapper une espèce de rire.

–       On dirait qu’il poursuit une sonde.

–       Il poursuit ?

–       Ouais je l’ai dit, il on dirait un clébard, une fois il a avalé un astronef tout entier, je te dis pas la gueule qu’ils faisaient dedans.

–       Et après il en fait quoi ?

–       Rien. La plupart du temps il recrache.

–       C’est fou.

–       Et encore, t’as rien vu… il haussa la voix. Spot fait hop !

Ils sentirent Spot bondir dans le cosmos, la gueule toujours grande ouverte. Maintenant elle pouvait apercevoir ce qu’il poursuivait, une espèce de sphère métallique avec des pattes comme une méduse électronique.

–       Vous croyez que la D-Mart…

Elle n’eut pas le temps de finir sa phrase, coupée par l’ordre du bandit.

–       Spot avale !

La chose gazouilla avant de fondre sur l’objet volant pas encore identifié. Puis les mâchoires se refermèrent avec un claquement étouffé. La sphère roula à l’intérieur tandis que la capsule retombait avec fracas. Krome éclaira le sol de sa torche. La sphère était posée sur le sol spongieux comme une verrue en acier, puis il y eut un cliquètement, une patte glissa maladroitement d’en dessous et tâta la surface autour d’elle. Suivit une seconde patte, puis une troisième, enfin une diode rouge s’alluma à la surface de la coque. Krome dégaina son arme.

–       Qu’est-ce que c’est ?

–       J’en sais foutre rien mais ça me dit rien de bon.

La machine se redressa complètement avant de rentrer en lévitation et d’allumer un puissant projecteur. Puis elle se mit à siffler et à claquer en s’enfilant vers le lac, illuminant le chemin devant elle, indifférente aux milliers de petits yeux et de petites oreilles qui la surveillaient avec intérêt. Krome visa l’engin en fermant un œil mais Lubna l’en empêcha.

–       Attends.

–       Quoi ?

–       Je sais pas.

Elle lui fit signe de le suivre. Krome n’avait pas l’habitude d’obéir à qui que ce soit mais son instinct fit une exception. Lubna n’était pas une demi-portion catégorie femme. Ces deux là se reconnaissaient à leur manière.

–       Qu’est-ce c’est encore que ça ? grommela Honoré tandis que la machine faisait son apparition en sifflotant.

–       Une sonde de guerre, s’exclama le commandant Congo avec appréhension.

–       Qu’est-ce qu’elle fait ici ? demanda le professeur pendant que Berthier, bandant son absence de muscle tentait de le sortir des algues gluantes tout en masquant sa nudité.

La girafe concentra son esprit sur le cerveau bionique de la sonde.

–       Elle se demande la même chose, expliqua le commandant avec surprise avant de lancer une série de bulles télépathiques chiffrées dont ils ne comprirent rien et leur fit l’effet d’une invasion de millions de un et de zéro grouillants comme une armée de petits soldats.

La sonde répondit avec une variété extravagante de sifflements et de stridulations, fonçant vers eux son projecteur les dévoilant plein feu. Effrayé, Berthier lâcha le professeur et s’éloigna en couinant.

–       Il nous attaque ! ?

Mais le commandant était trop occupé à répondre à la machine qui s’était immobilisée à sa hauteur et palpait délicatement ses cornes du bout de ses pattes mécaniques. La voix du bandit retentit comme un orage qui avance.

–       Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-ce qu’il veut ! ?

La girafe expliqua.

–       C’est une sonde de guerre Panckor Jackhammer, elle a déserté.

–       Déserté ?

Même le bandit n’avait pas l’air d’y croire.

–       Déserté ? reprit le professeur avec méfiance. Elle a une conscience ?

Le commandant lança une nouvelle série d’ondes télépathiques, l’engin répondit par des sortes de gloussements électriques.

–       Vous n’allez pas le croire.

Le professeur se renfrogna.

–       Dites toujours.

–       Elle dit qu’elle a rencontré Dieu mais qu’ils se sont engueulés. Elle dit qu’elle faisait partie du 12ème bataillon des Engagés de Dieu qui ont déclaré la guerre totale contre les Croyants de la Nouvelle Foi.

–       ça veut dire quoi ? demanda Berthier.

–       ça veut dire qu’en plus de tout le reste le cosmos est victime de guerre de religion, répondit tristement le professeur, est-ce quelqu’un pourrait me sortir de là !

La sonde se précipita vers lui et de ses pattes délicates le redressa en cliquetant joyeusement.

–       Il vous demande si vous êtes le professeur Wiz, traduisit la girafe.

–       Il me connaît ? Je croyais que les sondes de guerre avaient des capacités réduites… Ah oui, évidemment Dieu… dites lui que oui.

La sonde cliqueta de plus belle en tripotant sa chaise roulante.

–       Elle dit qu’elle est ravie de vous rencontrer, que vous êtes un génie et que si vous voulez elle peut améliorer votre chaise.

–       Pas question, qu’elle laisse ma chaise tranquille ! s’écria Wiz en activant le moteur sous lui d’un coup de doigt. La chaise et le professeur s’éloignèrent cahin-caha.

La machine le suivit du projecteur en poussant un petit sifflement désolé.

–       Et il est où son putain de bataillon ? maugréa Krome son arme toujours à la main et la mine méfiante. Une colonie de un et de zéro leur traversa l’esprit, la sonde stridula avec conviction.

–       A des années lumières, expliqua le commandant, nous sommes tranquilles.

Le bandit n’était pas acheteur.

–       Moi je dis que faudrait lui mettre un bon coup de blast. Ces trucs sont bourrés d’émetteurs !

La culasse de son arme fit un bruit de piston en se refermant, la sonde tourna son projecteur vers lui, mais le fauve avait déjà disparu dans l’ombre et faisait feu par pur réflexe.

–       Iiiiyaaah !

Les lemmings avaient reflué dans l’autre sens à la poursuite de la sonde, Krome sentit une vague de fourrure très énervée le renverser, déviant le tir vers le plafond. Spot poussa un petit gémissement et tout se mit à bouger, renversant à nouveau le professeur dans le matelas d’algues qui formait la rive du lac. La sonde prit un ton scandalisé.

–       Elle affirme qu’elle a détruit elle-même tous ses émetteurs, qu’elle non plus elle ne veut pas être reprise, traduisit à nouveau la girafe. Je crois qu’elle nous prend pour des déserteurs.

–       Et les lemmings, ils la prennent pourquoi ? bougonna le comptable, encerclé par les rongeurs, debout sur leurs pattes arrières et qui poussaient des petits « eek, eek ! » en tendant leur minuscule museau brun et noir vers la sonde.

–       Je crois qu’ils veulent qu’elle vienne jouer avec eux, répondit le commandant sur un ton presque désolé.

Honoré secoua la tête désabusé.

–       N’importe quoi !

Il fendit la foule des lemmings et alla se servir un peu de soupe en rouspétant après le cosmos et tous ces trucs et ces machins qui traînaient dedans. Pendant que les lemmings essayaient d’attraper les pattes de l’engin en poussant des « eek ! » et des « Iiiyakah ! et que celui-ci se mettait à ronronner en dansant au-dessus d’eux, le commandant demanda au professeur.

–       S’il est en conflit avec Dieu, vous croyez qu’il ait pu attirer le Malstrom avec lui ?

–       Regardez nos deux amis, fit le professeur en désignant Lubna qui s’empressait auprès du comptable. Vous avez vu leur peau ? Elle est redevenue normale. J’ai remarqué ça quand nous nous sommes posés ici. A mon avis cet endroit est le seul de l’univers où il ne peut pas avoir de prise.

–       Mais que va t-il se passer quand Dieu et les Régulateurs s’approcheront de nous ? Il y a un risque non ?

–       Il y a toujours un risque, une part d’inconnu, philosopha le professeur, c’est pour ça que c’est bon.

–       Qu’est-ce qui est bon ? intervint Berthier pas rassuré par le mot

« risque ».

–       La vie mon ami, la vie !

Tandis que les autres mangeaient et que la sonde se laissait grimper dessus par les lemmings, Honoré et Lubna retournèrent à leur terrier. Le premier toujours bougon, grommelant on ne sait quoi entre deux cuillerées de nouilles.

–       Où on en était ? gloussa la jeune femme en fourrant son nez au creux de son cou.

Mais Honoré la repoussa, visiblement mal à l’aise.

–       Qu’est-ce qu’il y a ? demanda t-elle le regard plein d’un soudain désarroi.

Lui aussi avait remarqué que leur peau avait repris une forme normale. Même l’horrible allergie qui s’était manifestée sur son ventre avait disparu sans qu’il ne se l’explique. Mais quelque chose s’agitait en lui comme une peur sourde et il n’arrivait pas à déterminer si c’était une appréhension légitime ou bien prétexte pour se dérober. Et se dérober de quoi d’abord ? Ils étaient enfin réunis, ce à quoi il avait rêvé, ce pourquoi il était allé à l’encontre de tous ses principes et pour lequel il avait même risqué sa vie, chose impensable dans le passé, s’était finalement réalisé. Alors, qu’est-ce qu’il avait ? Il marmonna quelque chose à propos des films de fesse puis se rembrunit et avala une bouchée pour s’occuper la bouche.

–       Quoi ?

Il lui jeta un coup d’œil plein d’appréhension. Il ne savait pas comment aborder la question. Ce qu’il savait des rêves qui se réalisent tenait du domaine des fictions qu’avait déversé sa lucarne par le passé et il l’avait naturellement toujours tenue pour des inepties de midinettes. Ce qu’il connaissait de la sexualité, de ses pratiques et de ses risques, aurait tenu sur la moitié d’un timbre-poste lui-même coupé en deux. En conséquence tenter de débattre de l’un ou l’autre revenait pour lui à libérer une partie de lui-même tellement enfouie et tellement impeccablement verrouillée que quinze ans de psychothérapie et de psychanalyse n’y aurait pas suffit. Alors il se défendit comme il put avec un mot qu’il avait entendu dans le poste et qui chaque fois lui avait rappelé combien il était sage de se garder invisible aux autres.

–       Sida.

–       Quoi Sida ?

Il roula des yeux paniqués, réalisant qu’il était en train de s’entraîner lui-même sur un terrain qu’il ne connaissait pas et qui en plus avait l’air drôlement glissant. Il essaya de s’occuper la bouche avec une nouvelle cuillerée de nouilles, mais il avait fini son quart.

–       Euh…

Une onde de colère traversa le regard de Lubna. Elle avait compris où il voulait en venir.

–       Tu veux savoir si j’ai le Sida ?

Il n’y avait pas que les films qu’elle avait faits, après tout il se souvenait qu’au Zorzor elle se prostituait. Et c’était bien connu les pays exotiques étaient toujours pleins de Sida. Il la regarda d’un air désemparé et malheureux à la fois. Lubna s’écarta de lui et le considéra avec une froideur telle que le terrier sembla se réfrigérer.

–       Monsieur veut peut-être que je passe un test ? ou bien monsieur a peut-être amené des préservatifs avec lui ?

Qu’est-ce qu’elle est belle quand elle est en colère, pensa t-il dans son for intérieur tandis qu’une autre partie de son esprit gémissait, désemparé, lui arrachant quelques mots plaintifs

–       C’est normal non ?

A vrai dire Lubna était d’accord, c’était légitime. Honoré ignorait qu’au Zorzor elle avait toujours veillé sur sa santé ni que son manager dans le porno l’avait faite « certifié conforme » comme il disait par des médecins de très haute technologie. Il ignorait surtout ce qu’elle savait des Orcnos, à savoir que si elle avait été malade, Zool l’Ignoble s’en serait servi pour tourmenter sa conscience. Mais en vérité elle était déçue. Déçue qu’il se pose ce genre de question après tout ce qui leur était arrivé, après tout ce chemin parcouru, après tout ce à quoi ils avaient échappé, des sorts parfois pire que la mort. Déçue et vexée.

–       Tu me prends pour qui ?

–       Lubna, parvint-il à articuler avec une mine si misérable qu’on lui aurait fait la charité sans qu’il ait besoin de tendre la main.

–       Tu crois que je suis stupide ?

–       Mais non !

–       Inconsciente peut-être ?

–       Mais non !

Il tendit les bras pour l’enlacer mais elle se déroba et sortit du terrier en crachant comme une chatte furieuse.

–       Pauvre type.

–       Lubnaaa !

Les autres autour du feu se retournèrent pour voir la jeune femme s’éloigner d’un pas raide et scandalisé.

–       Qu’est-ce qui se passe ? demanda une bulle télépathique.

–       Dispute d’amoureux, répondit le professeur avec un petit sourire tordu.

La girafe lui adressa un coup d’œil interdit. Le commandant ne comprenait pas.

–       Ah.

–       Ne vous inquiétez pas c’est courant chez les humains.

Ils suivirent du regard Lubna qui s’éloignait pour aller bouder.

–       Qu’est-ce qu’elle fout ? grommela Krome en extirpant un bout de viande de sa boîte de conserve.

–       Je crois qu’elle boude, expliqua le professeur.

–       Ah…

Mais ce « ah » là laissait entendre que le commandant savait cette fois très bien ce que bouder signifiait.

–       Ma femme faisait ça aussi des fois, expliqua t-il l’air de dire que ça avait même été un calvaire. Quand elle attendait un petit surtout.

–       T’as été marié ? questionna Krome.

–       Une femelle et deux girafons, répondit fièrement le commandant.

–       Qu’est-ce qu’ils sont devenus ? demanda Wiz.

Congo fouetta de la queue de dépit.

–       Tués par des gnous.

–       Des gnous ?

Il raconta.

–       Au Kenya pendant la grande migration vers la Tanzanie. D’habitude les gnous ont tendance à nous éviter, ils se méfient de nos sabots, mais cette année là nous avions connu une pénurie de nourriture, nous étions en plein sur leur territoire, et ils étaient en surnombre. Vous savez le gnou est assez con dans l’ensemble mais des centaines de milliers gnous pris en groupe et qui n’ont rien avalé de décent depuis une semaine…  Je n’ai rien pu faire, ma femme et mes deux petits ont été emportés par la masse, ainsi que nombre de mes compagnons.

–       Désolé pour vous, fit sincèrement le professeur.

–       Que voulez-vous, la vie sauvage comme disent les hommes, même si je n’ai jamais bien compris cette expression, à mon sens la vie que vous menez est beaucoup plus sauvage que la nôtre.

Dans son trou Honoré tournait et retournait la question pas très bien sûr de ce qui le préoccupait réellement. Etait-ce le risque de maladie, la sexualité elle-même, ou cette chose qu’il ignorait mais qu’il sentait à propos des rêves qui se réalisent sans qu’on puisse les assumer ? Ou alors c’était le trac. Encore une émotion qu’il ignorait. La première fois où il avait eu un rapport sexuel c’était allé si vite, poussé par ses glandes autant que par la nécessité de ne pas trop déranger les draps du lit, qu’il n’avait pas eu le temps d’y penser. Mais là c’était complètement différent. Non seulement il était coincé ici, non seulement il n’avait pas le même âge, mais surtout, il fallait bien qu’il l’admette, Lubna l’intimidait. Sa sexualité, son indépendance, la force qu’il sentait chez elle et pour finir le simple fait qu’elle l’ait choisi parmi tous ceux qui l’avaient un jour courtisé, ça l’inhibait. Mais que faire ? Comment résoudre son dilemme ? Il ne pouvait tout de même pas en parler aux autres ! Renfrogné, il se roula en boule et essaya de penser à autre chose, pendant qu’au dehors on entendait la sonde glousser poursuivie par les lemmings.

–       Elle a l’air de bien s’amuser, fit remarquer le professeur en regardant l’engin tourner sur lui-même, les rongeurs accrochés à ses pattes antérieures ou sur le sommet de la sphère par grappe.

La girafe lança une bulle télépathique, la sonde fit une réponse chiffrée.

–       Elle dit qu’elle n’a jamais été aussi heureuse de sa vie.

–       Ah ouais ? dis donc prof, je voulais te demander, c’est quoi ton idée pour piéger Dieu ?

Le professeur prit un instant de réflexion puis dit du ton qu’il employait pour expliquer ses théories à des parterres de scientifiques.

–       Pour une raison que j’ignore il fait une fixation sur monsieur Montcorget et Lubna et tout le système qu’il a mis en branle fonctionne sur cette lubie comme vous avez pu le voir quand le Malstrom s’est déversé sur nous. Je pense que lorsque ces deux là auront fini de se chamailler et qu’ils se reproduiront, cela provoquera la colère de l’entité qui se fait appeler Dieu. Cette colère pourrait être son point faible.

–       Pourrait ? Vous n’en êtes pas sûr ? s’inquiéta le commandant

–       Difficile à dire, d’après ce que j’ai pu étudier du phénomène c’est une entité multiple, un agglomérat de différents systèmes biologiques et d’autres choses que je n’ai pas vraiment réussis à cerner mais qui semblent hérités de ces nombreuses explorations au sein du Réseau, mais le segment qui les réunit tous ce sont ces deux là.

–       La colère d’un dieu moi ça me dit rien de bon, fit raisonnablement Krome en découpant un nouveau bout de viande. Qu’est-ce qui va se passer quand il pétera un plomb parce que ces deux là copulent.

–       Pour vous répondre en toute franchise mon ami, je n’en ai aucune idée mais je suis certain d’une chose les modifications que cette entité provoque sur la nature à travers ses fantasmes s’arrêteront net.

–       Pourquoi ?

–       Parce que ces fantasmes se retrouveront face à une réalité toute simple : ces deux là s’aiment et rien ni personne ne peut rien faire contre ça.

Mais visiblement tout le monde n’en était pas aussi certain.