La Vida Loca 2.

Le français était un ancien gendarme, il parlait un espagnol aussi approximatif que son anglais, mais c’était pour ça qu’ils l’avaient choisi, son espagnol. Les trois autres ne parlaient qu’anglais, avec l’accent terroir et l’acholi.  On leur avait confié un GPS et l’ordre de localiser les puces précisément. Les quatre hommes n’avaient aucune connaissance en matière de renseignement, pas la moindre information sur la situation locale, sauf ce qu’on pouvait lire dans les journaux. Tout ce qu’on leur avait donné comme indication c’était d’être prudents et discrets, on ne leur avait pas non plus autorisé à emporter d’arme avec eux. Leur mission était théoriquement simple, une fois les puces localisées, ils alertaient leurs supérieurs, et repartaient. Rien de plus, et rien donc qui justifiait l’emploi possible d’armes. Bien entendu puisqu’ils n’avaient aucune compétence ni expérience dans le domaine, aussi discrets pouvaient-ils essayer d’être, trois noirs et un blanc bien propres qui trainaient ensemble à Ciudad Juarez, on les avait immédiatement pris pour des flics américains. Un Ojos, un guetteur, qui n’avait rien de mieux à faire, les avait logés au cas où, et avait prévenu ensuite le chef du secteur. Le chef du secteur en avait référé à son propre chef, qui lui-même avait téléphoné sur la côte. Vingt-quatre heures après avoir atterri au Mexique, les quatre contractants étaient déjà repérés, un seul coup de fil et ils étaient morts.

Pour l’ancien caporal Mornier, s’il ne s’agissait tout de même pas de vacances – qui aurait l’idée de passer des vacances dans une ville pareille ? Ça en avait tout de même un peu le goût, comparativement aux deux mois qu’il venait de passer en Irak. Il était payé deux milles dollars la journée, avec deux jours de repos inclus, uniquement pour encadrer ces trois gars, et s’assurer qu’ils savaient se servir d’un GPS. Pour Hope, son subordonné immédiat, avec qui il était également allé en Irak, même comparativement à Bagdad ou Sadr City, ça restait un travail, dangereux et mal payé. Mais il n’en avait pas d’autre, n’en connaissait pas d’autre.

Aussi loin qu’il s’en souvenait, il n’avait jamais connu autre chose que la guerre. D’abord comme une rumeur qui grossissait et se réduisait à mesure des progrès et des défaites des armées. Ensuite comme une composante quotidienne de sa vie, quand vers l’âge de 11 ans la NRA, la National Resistance Army, l’armée devenue nationale du président Museveni, l’avait enrôlé de force, lui et tous les hommes du village. Ceux qui avaient tenté de fuir ou de résister avaient été tués. Les vieillards, estimés inutiles, également, les filles et les femmes avaient toutes été violées sans aucune exception d’âge ou de condition. On en avait laissé quelques unes s’enfuir pour qu’elles passent le message aux autres villages alentours, on avait embarqué de force quelques jeunes filles, on avait massacré tous les autres. Tout ça parce qu’un jour un illuminé du nom de Kony s’était pris l’idée d’instaurer un genre de charia chrétienne en Ouganda. A la tête de la Lord’s Resistance Army, il comptait virer Museveni et instaurer un état régi par les Dix Commandements, la Loi de Dieu selon lui. La guerre avait commencé en 1988, s’était officiellement arrêtée en 2006, mais en réalité les forces de la LRA avaient continué à se battre de l’autre côté de la frontière, en RDC. En 2007, Hope avait été officiellement libéré de ses obligations militaires, lui ainsi que 20.000 autres enfants-soldats. Il s’était retrouvé à Kwate, un quartier pourri de Kampala, à mendier et voler pour survivre. Tout le monde savait qu’il avait été un enfant-soldat, personne ne l’aurait jamais engagé pour faire un boulot normal, assimilé qu’il était, comme tous les autres, à un petit voyou violent et sans éducation. Quand ils tombaient sur eux, les flics s’en donnaient à cœur joie, et tous les jours on déplorait des vols et actes de violences dont les responsables étaient toujours ces gosses perdus. Hope savait bien qu’il y avait sûrement du vrai là-dedans, que la guerre en avait rendu fou plus d’un, mais c’était une excuse pratique pour taire les exactions dont se rendait elle-même responsable la police. Une façon aussi de nier tous ces gamins que l’armée nationale avait enrôlés de force, en dépit des accords internationaux. Museveni était soutenu par les Nations Unis, la NRA avait jeté dehors la LRA, autrement dit les Nations Unis avaient violé leur propre loi en reconnaissant la victoire d’une armée illégale, une armée qui avait entre autre valu à d’autres, comme Charles Taylor, d’être jugé à la Haye. Hope était le seul des trois qui savait lire l’anglais, il avait lu des choses là-dessus et compris que l’histoire est écrite par les vainqueurs. Un jour, il était tombé sur une annonce de DSS dans le journal. Une organisation spécialisée dans la sécurité et qui cherchait des gens ayant une expérience militaire. Ça ou survivre dans les rues de Kampala, 400 dollars par mois, nourris, logés, c’était même mieux que les 10 dollars par semaine qu’il touchait quand il était dans la NRA. Mais maintenant qu’il était au Mexique, à pas plus de huit cent mètres de la frontière des Etats-Unis, il se prêtait à rêver de foutre le camp de toutes les guerres à venir ou présentes, s’installer en Amérique et profiter de tous ses avantages.

Ils étaient installés dans un motel au nord-est de la ville.  Une chambre d’hôtel standard, comme on en trouvait sur tout le continent, avec un lit double, meubles en contreplaqué, l’eau courante, une douche et une baignoire, de l’électricité en permanence, une télévision câblée. Ce qui en soit constituait pour un gamin de Kampala, né dans la brousse et qui avait grandi avec les atrocités de la guerre, un genre de miracle permanent. En Irak déjà il avait pu voir l’Amérique et son formidable pouvoir. Les installations gigantesques, les supermarchés interminables, les piscines d’eau potable au milieu du désert, les convois de nourriture acheminés sous protection militaire dans les coins perdus. En tant que sous-traitant de Blackwater, il n’avait pas eu accès à toutes ces facilités, à l’exception des PX où l’on pouvait absolument tout acheter, même des maisons clef en main et à crédit pour le retour au pays. Mais il avait pu les voir, et en rêver. A la télé américaine et mexicaine c’était un défilé quasi constant de publicités sur toutes les chaines, locales, nationales, internationales. Avec des gens beaux, souriants, heureux, de présenter ou consommer des quantités invraisemblables de produit. Hope avait compté jusqu’à 53 marques de céréales différentes rien qu’en passant deux heures devant la télé. Pour tous les goûts, au miel, soufflé, au chocolat, au caramel, avec des morceaux de guimauve ou bien encore garanties sans sucre, spécial régime. Il avait trouvé ça extraordinaire. Dans ce pays, tout ce qu’on voulait, rêvait, et même ce à quoi on ne pensait même pas, devenait réalité. Comme un conte de fée, avec de la nourriture de conte de fée. Et ce n’était qu’à quelques centaines de mètres d’ici. Quelques centaines de mètres qui le séparait du paradis, et cette mission. Retrouver des gens disparus grâce à une puce électronique. Ça aussi il n’y avait que les américains pour pouvoir faire ce genre de chose, pour avoir la volonté de le faire. Sa mère, son père, ses grands-parents, il aurait bien aimé qu’eux aussi aient rencontré la volonté américaine.

Il n’avait jamais cherché leurs cadavres, à quoi bon, il les avait vus mourir, et depuis leurs restes avaient dû finir dans l’estomac d’un prédateur… ou d’un rebelle. Ces choses-là arrivaient souvent là-bas. Son chef d’unité de l’époque ne mangeait-il pas le cœur de ses ennemis ? Pour se rendre invincible disait-il.

Ils avaient éteint l’air conditionné et mis en route le ventilateur. Les ougandais n’aimaient pas l’air conditionné, cette odeur de glace recyclée, et tous les maux de crâne et mauvais rhumes qu’on attrapait. Et puis c’était complètement inutile contre les moustiques. Ils étaient installés ensemble dans une chambre familiale, le français avait une chambre pour lui seul, c’était le chef. Les deux autres étaient assis à côté de lui, une bière à la main, ils commentaient une émission à la télé avec Tom Cruise. Le souffle chaud qui lui parvenait par l’entrebâillement de la fenêtre lui rappelait l’Irak. Un Irak avec un parfum mêlé d’essence et de pâte de maïs chaud. Il avait remarqué aussi que les gens ici avait des têtes différentes que les irakiens, ou les américains, ils étaient en général petits, assez épais, avec beaucoup de pauvres, de mendiants, de paysans montés et perdus à la ville. Il y avait une vibration particulière pourtant ici, une vibration qui lui rappelait encore plus l’Irak que la chaleur. Quelque chose d’électrique, de lourd, de permanent, cette chose qu’il avait senti dans la brousse aussi, en traversant des villages, abandonnés ou non. La violence qui bourdonne dans l’air.

Hope se demanda s’il existait un pays au monde où il n’y avait pas la guerre. Le téléphone sonna.

 

–       Hope, on se bouge, c’est l’heure.

DSS leur avait loué une voiture sensément discrète pour la surveillance. Ils avaient dû virer les autocollants et les PLV publicitaires avant de pouvoir s’en servir. Hope s’était même arrangé pour lui donner une couleur locale, poussière et flancs cabossés, et tant pis pour la garantie. Ils suivirent les indications du GPS. Le signal semblait venir d’une maison grise, fermée par un mur d’enceinte coiffé de tessons de bouteilles. Comme chez lui à Kampala, comme en Irak, et tous les endroits où les flics étaient plus dangereux que les voleurs. Il en avait même développé une théorie, suite à un voyage en Europe, là où l’état s’absentait, les tessons apparaissaient. Ils notèrent également la présence de deux caméras panoramiques, l’une au dehors, l’autre de l’autre côté de la grille. La rue était déserte. Pas une fenêtre allumée, pas un bruit, à part ceux au loin de la ville, Hope n’aimait pas ça, mais il ne dit rien, il savait que Mornier n’écouterait pas. Il n’écoutait jamais, ou presque, pour lui il était tout juste un boy, et les deux autres des porteurs. Les français, les anglais, ils étaient tous pareils, l’histoire est écrite par les vainqueurs… Il le laissa observer, prendre des notes, se disant qu’on devait sûrement très bien le voir grâce à la panoramique, même de nuit, même à distance, parce que ceux qui s’étaient installés ici étaient probablement bien mieux équipés qu’eux, et plus organisés aussi. Et pour le coup, il fut bien heureux d’être noir. Ils restèrent là une demi-heure, histoire de voir s’il y avait du mouvement autour de cette maison. A Bagdad, à Sadr City, faire ce genre de chose c’était l’exacte bonne manière pour s’attirer tout un tas d’ennuis. Mais comme le danger était visible et permanent, peut-être que ça conditionnait certains réflexes. Hope savait que c’était faux. Il savait d’expérience, et pour son malheur, qu’un guerrier a un mal fou à se débarrasser de son habitude du danger, que la mort et la violence lui manquent, et que la paix est pour lui une forme d’obscénité déplacée. D’ailleurs il sentait cette tension en lui et observait le décor comme une proie cherche les crocs. Mais il ne la sentait certainement pas chez l’ancien gendarme. Et pour cause, en Irak s’il était bien armé comme les autres, il ne s’était jamais contenté d’autre chose que de commander depuis sa chambre, et faire le beau à oreillette quand le client débarquait à l’hôtel. Il n’avait probablement jamais tiré un coup de feu de sa vie en dehors des périodes de manœuvres, et certainement ni jamais tué, ou blessé quelqu’un, même s’il avait été à Bangui, et au Tchad, un gendarme de caserne avec un beau CV.  Hope l’enviait.

–       Hope ! Va nous chercher des pizzas, on a la dalle !

Mornier avait appelé le bureau américain, transmit les informations, l’affaire était dans le sac, il était content de repartir. Trois jours à Juarez, c’était comme trois jours dans une grande ville américaine mais en beaucoup plus pourris. Mornier n’aimait ni l’Amérique, ni ses villes, ni ses citoyens, il travaillait avec eux uniquement parce qu’ils payaient lourd pour des boulots qu’on aurait pu confier à des gamins. En Irak par exemple, quasiment aucune de ses très nombreuses compétences n’avaient été utilisés. Il avait été entrainé à la protection des grandes personnalités, il n’avait eu à faire qu’à des cadres moyens d’entreprises pas moins moyennes. Il était breveté commando, mais rien d’autre que des missions de protection de convois où on pouvait très bien se passer de lui. Il parlait parfaitement anglais et un peu d’arabe, mais on avait insisté pour leur fournir un traducteur, un imbécile qui plus est.

Hope avait obéi, il était allé à la réception, avait demandé où on pouvait trouver des pizzas, mais comme la femme ne comprenait pas son anglais ou l’anglais tout court, il sortit et s’était égaré dans le quartier sans la moindre idée de la direction à prendre. Au bout d’un quart d’heure, harassé par la chaleur il avait arrêté un passant et lui avait demandé :

–       Pizza ?

Le type lui avait fait un vague signe empressé vers le bout de la rue, et finalement il avait trouvé un Pizza Hutt faisant la pute au coin d’une rue, dans son habit tout rutilant de mauvais goût plastique. Il entendait déjà Mornier râler sur la qualité des pizzas américaines, mais il s’en fichait. Ce barnum jaune, noir et rouge, l’attirait. C’était fascinant, la taille, la disproportion, la propreté pharmaceutique, le régal d’images spectaculaires comme si les pizzas vous donnaient des pouvoirs spéciaux et pas quelques kilos de plus. Tout ça au milieu d’une ville desséchée, plombée, vrombissant la violence. C’était le rêve américain, sa promesse d’être un havre perpétuel, perpétuellement répété, partout, sous toutes les formes, du marketing. Mais pour Hope c’était plus, comme un symbole, son premier pas vers la liberté, et la paix. Alors au lieu de revenir avec les pizzas, comme un bon boy, il mangea d’abord sur place, seul, ou plutôt en compagnie d’autres gens seuls, la plupart, comme lui, les yeux rivés sur un écran où un autre. Au mur, ou sur leur table, entre leurs mains, picorant du doigt des données informatiques sur un bloc de verre. Une autre curiosité pour Hope. A Kampala ce genre d’engins c’était pour les riches et dans les films, ici, en occident, ils en avaient tous. Et tous, absolument tous, passaient des heures à le tripoter. Seul ou en groupe, qu’ils soient amis, connaissances ou pas, ils ne parlaient plus, n’écoutaient plus, ne lisaient même pas si ça se trouve, ils digitalisaient. A la télévision il y avait un match de base-ball.

Immédiatement, quand il rentra, il sentit que quelque chose n’allait pas. Il avait à peine approché le motel que ce truc spécial en lui, ce truc qu’on apprenait quand on avait souvent été proie et prédateur, se déclencha. Et il n’aurait su dire quoi sur l’instant. Mais instinctivement il posa les boîtes de pizza et attendit en retrait que quelque chose lui explique. Il savait que parfois il se trompait. Il savait que parfois c’était juste sa vieille peur qui réclamait un peu d’action. C’était pour ça qu’il n’avait jamais cherché à se marier, à avoir une vie de famille, c’était trop de risque.

Finalement il les vit. Deux types, jeunes, l’air de rien, dans une voiture. Quelque chose qui se dégageait d’eux, même l’air de rien, même ni spécialement baraqués, ni particulièrement menaçants. Et pourtant la menace était là. Ils attendaient, ils avaient l’habitude, ils étaient prêts. Hope s’empara lentement de son téléphone et composa le numéro de Mornier. Pas de réponse. Il insista, tomba sur le répondeur et ne laissa pas de message. Bien… il essaya le numéro d’un de ses collègues, toujours pas de réponse. Et soudain ça lui sauta au visage. Et soudain sa vieille peur l’avala tout cru.

Il n’était plus lui-même, Hope, le petit gars de Kampala, ou le caporal Sans Pitié de la NRA, il était une chèvre qui essayait de filer à l’anglaise devant un troupeau de lions. Il tremblait, incapable de se maîtriser, et se mit à reculer, tout en se maudissant parce qu’il savait intiment que cette vieille terreur là attirait systématiquement les prédateurs, comme le nord magnétique, comme une odeur. Il recula, jusqu’à ce que la voiture disparaisse de sa vue, crut apercevoir un des gars tourner la tête puis il courut. De toutes ses forces.

Le capitaine Carmichael s’était trouvé absolument génial quand il avait eu l’idée de l’opération Fantôme, il se trouva également génial quand il imagina une armée de mercenaires pucés, voire pourquoi pas, téléchargeables. Et il se faisait déjà fort de trouver des financiers pour soutenir ce nouveau projet. Mais en attendant, et précisément à cause de ce défaut, les quatre contractants de Blackwater, ou plus exactement de DSS avaient disparu. Pas de nouvelle aucune depuis une semaine. Soit DSS était une entreprise africaine à ce qu’il avait cru comprendre, et tout le monde s’en foutait un peu. Mais il y avait paraît-il un français dans le lot, et ces salopards de français ne se prenaient pas pour la moitié du nombril du monde. Le directeur n’était pourtant pas complètement contrarié. Avant de disparaître, le français avait transmis et faxé des informations précises, il autorisa donc le capitaine à produire un faux document, stipulant que Rita Lopez travaillait pour le gouvernement des Etats-Unis, ce qui théoriquement donnait de facto droit aux mêmes Etats-Unis d’enquêter sur place au sujet de sa disparition. Quarante-sept heures après la disparition des contractants, la fanfare de la DEA débarquait à Juarez. A la cinquantième heure, les unités spéciales de la police mexicaine étaient conviées à la suivre à la villa indiquée. Il n’y eu aucune fusillade. La maison avait été simplement vidée, les caméras retirées, les seuls traces de présence qu’ils découvrirent c’était quelques résidus de cocaïne et une bouteille de vodka cassée, la Vida Loca, comme ils disaient. Ils n’avaient même pas pris la peine de déplacer les cadavres. Une centaine.

Il fallut quelques mois pour les identifier tous. Nombreux étaient dans un tel état, décomposition ou supplice, que même un génie n’aurait pu les remasquer. Mais cela n’avait plus beaucoup d’importance. Pas mal d’argent dépensé à graisser des pattes, un échantillon de femmes à travailler avant de trouver le machin électronique et confirmer l’information. Toutes les bonnes femmes de l’usine de chaussures étaient pucées. Difficile de savoir exactement combien d’autres usines américaine avaient fait la même chose avec leurs filles, .Alors on avait interdit d’embaucher les ouvrières des gringos. Et tué toutes les autres, dont Rita Lopez et sa fille Maria Consuela. Tous les bras pucés furent soigneusement découpés. 300 bras emballés, congelés et expédiés à l’adresse personnelle du capitaine Carmichael.

Le capitaine Carmichael se fit muter en Europe.

Hope ? Eh bien comme son nom l’indique…

La légende aztèque prétend que c’est en voyant un aigle sur un cactus, selon les prédictions du prêtre, que le roi de Culhuacan décida de s’installer sur le lac Texoco. Qu’il fonda sa capitale, auquel il donna le nom de Tenochitlan, et ceci explique accessoirement l’aigle qui flotte sur le drapeau mexicain. Comme disent les guides touristiques, le Mexique est une terre de contraste, Mexico, feu Tenochitlan, se trouvait donc dans une cuvette, à deux mille mètres d’altitude, les pieds à la fois sur une zone marécageuse et sismique, le tout encerclé d’une alliance de gaz noir comme la suie. Mais passé cette frontière nocturne, on découvrait un paysage autrichien fait de collines et de sapins bleus à l’infini, qui disparaissait peu à peu dans la chaleur blanche du sud-ouest. Avant de se transformer à nouveau, touffus et verdoyants, dans la région de Xochimilco, plein de couleurs comme les aimaient tant les guides touristiques, jusqu’au lac de Tsehuilo. Où se trouvait justement, une attraction touristique. Pour amateur de frisson. On l’appelait la Isla de las Munecas, l’Ile aux Poupées. Il y avait là des centaines de poupées accrochées, pendues à des bouts de fils de fer, les yeux vidés, borgnes, clos, fixant le vide. Des têtes de poupées, des bras, des poupées bleuies par la pourriture ou à demi brûlées, noires, fondues. Des poupées tailladées, ficelées par des nœuds compliqués à des ponts plein d’autres poupées décapitées ou démembrées. Des poupées pourries, abandonnées, retrouvées, collectionnées, pleines de terre, en l’état dans un étrange dédale de film d’horreur. L’île était habitée par un ermite qu’on ne voyait presque jamais, et les touristes étaient friands de ses rares apparitions. Un petit homme qui marchait avec les bras bien le long du corps. Un jour, sans qu’on sache trop pourquoi, il avait décidé de quitter sa famille, et s’installer ici. Il y avait fait la connaissance du fantôme d’une petite fille, et pour ne pas qu’elle soit seule et triste, il lui avait ramené ces poupées trouvées. C’était l’histoire qu’il avait raconté aux journalistes venus le déranger dans sa solitude. Par ici on le connaissait sous le nom de Don José, sa famille disait qu’il était un peu fou. Une nuit il s’était réveillé les mains autour du cou de sa femme. En plein cauchemar il avait manqué de la tuer. Alors il était parti. Parti le plus loin possible de la Vida Loca. Il faisait moins de cauchemar quand il était ici, ces poupées c’était comme une thérapie en quelque sorte, une forme d’art peut-être. Et comme tout le monde le croyait fou, personne ne faisait vraiment attention à ses allées venues. Ils voyageaient beaucoup pour un ermite. En première classe évidemment, la Vida Loca c’était aussi ça. Ailleurs, dans une autre vie, un autre monde, loin des horreurs touristiques, on l’appelait El Novio, le Fiancé. Parce que quand il parlait aux filles, juste avant de leur montrer ses outils de travail, il lui disait : « ne t’inquiète pas, je vais te présenter à ma famille. »

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La Vida Loca 1.

Un million et demi de femmes, d’hommes, d’enfants, grouillant sous un ciel couleur de plomb, ponctué d’un œil borgne, blanc laiteux, radioactif, dégueulant de chaleur, comme une nappe invisible de napalm. L’odeur puissante de l’essence, du caoutchouc, des fumées d’usines chimiques, quatre mille huit cent cinquante-trois kilomètres carrés de béton, de routes défoncées, de maisons basses, de barres HLM pourries, de containers, d’hypermarchés, de zones industrielles, de bidonvilles. Un million et demi de femmes, d’hommes, d’enfants, suintant dans les rues cabossées, les boulevards envahis de néons publicitaires, noyés dans la poussière, les particules de plomb, d’ammoniac,  d’acier, de gaz carbonique, de cocaïne. Le Rio, lisse, gris, comme un ruban métallique déroulé sur toute la longueur de la ville, surplombé des flots inextinguibles de voitures amassées devant les postes frontières. Quatre mille huit cinquante-trois kilomètres carrés de béton rongés de fabriques de jouets, d’ateliers de couture, d’abattoirs, d’usines chimiques, d’ateliers de montage, accolés à des réseaux organiques de mobil home, baraques en préfabriqué, blocs dortoirs, motels miteux. Maquilas, zone d’exploitation exonérée, zéro droit de douane, et salaire dérisoire, le paradis des groupes industriels. Maquiladoras, le plein emplois pour tous, la promesse des années soixante repassée à la sauce ALENA. Un million et demi de travailleurs étalés tout le long de la frontière, un million et demi d’esclaves au service du grand marché global. Essentiellement des femmes.

Elles étaient moins chères. Elles obéissaient. Elles avaient des troupeaux de mômes à nourrir. Elles étaient jetables.

Personne ne savait plus trop bien combien. Combien avaient été jetées. Deux mille cinq cent, trois mille. Parfois on ne retrouvait pas tout. Juste une tête ou une main. Parfois elles étaient si abimées qu’on ne pouvait pas les identifier. Deux milles avaient déjà disparu avec certitude, toutes ici même dans cette ville cuite. Et la plupart étaient ouvrières dans les Maquilas. Un mystère, un Triangle des Bermudes cannibale, noyé au milieu d’un flot ininterrompu d’autres meurtres, d’autres disparitions. Et de scandales. Politiques, financiers, écologiques. De policiers et de juges corrompus, impliqués avec les cartels. De dessous de table d’industriels locaux, des affaires d’eau polluée, détournée, d’aliments contaminés, de procès perdus contre des holdings américaines. Et bien entendu les affaires de drogue qui faisaient la une pratiquement chaque jour.  Sous la forme d’un règlement de compte la plupart du temps, ou d’un kidnapping. Beaucoup de gens disparaissaient des deux côtés de la frontière. La frontière c’était pour les autres, les civils.

Les cartels allaient et venaient comme bon leur semblaient, il n’y a pas de frontière pour les narcotrafiquants, l’argent est un passeport universel.

Le mari de Rita travaillait de l’autre côté, à El Paso dans une fabrique de pneus. Il y vivait aussi. Sauf le mardi et le mercredi. Le mardi et le mercredi, il passait le Rio, tous ses papiers en règle. Il rentrait voir sa famille, ses trois enfants, faisait l’amour à Rita, et repartait. Chaque fois qu’il revenait il semblait plus fatigué, plus nerveux. Plus porté sur la bière et le mezcal aussi. Il disait que c’était la vie chez les gringos qui le rendait fou, la Vida Loca, mais Rita savait bien qu’il mentait. Comme il avait menti cette fois-là où il lui avait raconté que son patron avait appelé l’immigration pour arranger ses papiers. Les gringos ne faisaient pas ça, à quoi bon ? Ils avaient toute la main d’œuvre qu’ils voulaient d’un côté comme de l’autre du Rio. Des dizaines de milliers d’affamés venus du sud, de l’est, de l’ouest à rêver american way of life, grosse voiture, frigo, télé couleurs, Hollywood, Miami, on avait tous une chance. Des dizaines de milliers de mains et de bras remplaçables, remplacés. Un coup de fil à l’immigration, aux Federales et plus besoin de les licencier. Il mentait parce qu’elle savait bien qu’un ouvrier du pneu n’avait pas les moyens d’offrir des cadeaux à ses enfants chaque fois qu’il revenait, ni une maison à sa mère, que cet argent, ces facilités il n’y avait que les narcos qui pouvaient vous les offrir, les narcos pouvaient tout s’offrir.

Puis un mardi il ne rentra pas.

Rita s’inquiéta, mais elle ne pouvait pas l’appeler parce que le forfait coûtait trop cher pour les Etats-Unis. Alors elle alla voir Ramon, qui travaillait tout comme lui dans la même usine de pneus. Mais Ramon ne savait pas où il était passé. Elle lui demanda s’il croyait qu’il travaillait avec les cartels, Ramon changea de sujet, la politique, l’économie… Tous ces politiciens, ces patrons qui des deux côtés du monde les exploitaient. Ils n’étaient que des jouets, des figurants, interchangeables, son mari avait dû se faire virer et il avait trop honte pour rentrer. Comment était-ce possible qu’il ne fut pas au courant ? Il travaillait bien là-bas lui aussi non ? Les cartels, elle en était certaine, c’était les cartels. Ramon répondit qu’elle regardait trop la télé, et dit à sa femme de la mettre dehors. Maria Consuela, son aînée demanda après son père, son petit frère pleura, Rita se rendit à la chapelle du quartier avec les enfants et prièrent pour qu’il revienne saint et sauf.

Dieu entendit sa prière, ou presque, il ne rentra pas il appela. Enfin, pas lui exactement, un homme d’abord, un homme avec une grosse voix sèche et un accent du Sinaloas. Il lui dit que tout allait bien, pour le moment, Carlos avait été retenu mais qu’il pouvait revenir très bientôt. Qu’il suffisait pour ça qu’elle écoute et qu’elle fasse exactement ce qu’il lui demanderait. Ensuite elle entendit sa voix. Essoufflée, faible, tremblante, elle avait aussitôt fondu en larme. Ils étaient fichus, tous, elle, lui, ses enfants, les cartels ne faisaient pas de détails, ils faisaient des exemples. Plein d’exemples.

–       Rita, Rita ! Escucha me ! No te preocupe !

Ne t’inquiète pas, ce n’est rien, un malentendu. Elle entend des hommes rire derrière lui, un malentendu ! Ah, ah ! Des hommes vont venir, donne-leur la voiture, donne-leur la maison, donne-leur la maison de maman, donne-leur l’argent que j’ai enterré dans le jardin pour nos vieux jours. Donne-leur tout et vas-t-en, je reviens. Rita pleura de plus belle, l’homme à la grosse voix reprit le téléphone.

–       Entiende ?

–       Si… si…

Le patron les avait appelés alors qu’ils étaient avec des putes, dans une propriété privée, avec piscine, cigare, whisky à 200 dollars, ecstasy, cocaïne, la complète, la Vida Loca. Ils cuvaient de la veille. Fêtaient le dernier arrivage et n’avaient même pas pris la peine de se changer depuis. Tout crasseux dans leurs uniformes noirs, transpirant l’alcool et la came, le foutre et la violence. Les filles avaient l’habitude, elles ne faisaient même plus attention. D’ailleurs la plupart étaient camées jusqu’aux yeux. Pour elles, c’était presque comme des amis. Elles les appelaient par leur surnom, leur prénom, leur donnait du mon cœur, mi angelito, mi amor. Chantaient avec eux les complaintes des narco corridos.  Parfois une chanson parlait d’une fille disparue. Ou d’un type qui en avait tué une autre pour laver son honneur. Parfois des gens qu’elles avaient connus, comme Nino le Pelé, un ancien voleur qu’on appelait comme ça parce qu’on l’avait retrouvé pelé dans le désert. Un chaud lapin des rues de Juarez. Qui avait baisé quelqu’une de trop, Lupita Tête Coupée. Mille morts par an, tous les ans, depuis dix ans. Le patron leur avait dit que les Ojos avaient fait leur boulot, que le type était logé, qu’ils n’avaient plus qu’à le cueillir. Mais il faudrait qu’ils soient en civil cette fois. Le colis vivait de l’autre côté du Rio, cinq jours sur sept, sauf le mardi et le mercredi. Qui était-il ? C‘était pas leurs oignons. Le patron le voulait, il devait de l’argent, rien de plus.

Le chef du groupe c’était le sergent Guerrero de la police de Juarez. Un dur, avec une moustache tombante et des yeux furieux. Des épaules de déménageur, des mains d’ouvrier du bâtiment. Un sicario, un vrai. Ils l’avaient recruté alors qu’il était encore à l’université. De la coke, de l’argent, des filles, une nouvelle bagnole toutes les semaines, la seule chose qu’il avait à faire, traverser la frontière. Puis, quand il avait été temps pour lui de faire son service, ils lui avaient proposé de rentrer dans la police. Dans la police ? Pour devenir policier au Mexique il fallait avoir rempli ses obligations militaires, être majeur, un casier vierge, être marié passer un test de dépistage contre la drogue. Il avait 17 ans, avait été déclaré positif au cannabis et à la cocaïne. Son capitaine l’avait fait convoquer et lui avait donné un papier comme quoi il avait fait ses deux ans au sein de l’infanterie, dans le Chiapas. Puis il avait dit qu’il avait un an pour se marier et faire des enfants, mais que d’ici là il serait affecté à Juarez. Guerrero avait deux femmes, quatre divorces, huit maîtresses, 23 enfants et deux petits-enfants aujourd’hui.

Le colis roulait dans une Subaru grise. Une occasion visiblement. Ils l’avaient coincé à deux blocs de son motel, en pleine rue, en plein jour, en douceur quasiment. Et pas un seul des huit témoins de la scène n’avait essayé de prévenir la police. Ici c’était comme là-bas. Personne ne pouvait savoir qui exactement les payait. Guerrero attendait avec deux autres gars dans une chambre d’un motel en banlieue, à huit cent mètres de la frontière. Le type avait un sac sur la tête, il ne les vit pas jusqu’à ce qu’ils l’installent dans la salle de bain, les mains et les pieds attachés avec du Chatterton. Carlo remarqua l’accent du sergent, il était le seul à avoir cet accent mais il espéra d’abord que c’était ceux de là-bas qui essayaient de le racketter. C’était courant. Le plus souvent on s’en tirait avec une bonne dérouillée, tout ce qu’ils voulaient généralement, c’était le stock. Et ils vous laissaient repartir après. Nu, en sang, mais vivant. Guerrero lui annonça finalement la nouvelle, lui rappela ce qu’il essayait d’oublier depuis une semaine. Qu’il devait de l’argent.

Vingt-cinq mille dollars. Ce que dépensait sa maîtresse préférée en un seul weekend à Malibu. Un pourboire pour le patron. Mais peu importe, question de principe, de confiance. Il avait promis de payer sous une semaine, on en était à deux. La confiance était perdue.

–       A toi de nous la faire retrouver, tu comprends ?

Le sergent avait fait ça souvent depuis 16 ans qu’il travaillait pour le cartel, il savait comment réagissait chacun dans ces cas-là. Il avait même fait un classement des différentes réactions, auxquelles chaque fois il avait une réponse graduée. La plus courante, était celle qu’adopta d’abord Carlo. Nier, faire l’imbécile, celui qui s’est trompé de jour, et pourquoi pas, tant qu’on y est de personne. Guerrero lui demanda s’il pensait qu’ils étaient venus pour rire ? Ensuite il sortit de la salle de bain et le laissa avec deux de ses hommes. On mit la télé assez fort pour pas qu’on l’entende crier, quelqu’un partit acheter des bières. C’était la première étape, ensuite on le ferait appeler sa femme, il lui dirait quoi faire et quand ça serait fait, on le relâcherait. As simple as that, avait fait Guerrero avec son gros anglais. Le type n’avait peut-être pas pris assez de baffes, il continua à nier, le sergent fit signe vers la baignoire. Le Jefe appela vers la fin de l’après-midi, où on en était ? Le type avait enfin téléphoné à sa femme. Les choses allaient bientôt être réglées. Le patron avait demandé s’il n’était pas trop abimé, non ça allait, ses gars savaient  faire eux aussi. Bien, bien, maintenant il fallait attendre que sa femme obéisse. Soignez le, donnez-lui à manger, allez lui acheter des vêtements neufs et qu’il prenne un bain, si patron !

Pourquoi faire ? Qui était ce type ? Il était important ? demanda un des jeunes de la bande à un ancien, No se importa, c’est les ordres, le soigner, qu’il se sente bien, confiant, allez va lui acheter des vêtements. Le jeune apprendrait plus tard. A la longue, s’il vivait aussi longtemps que le sergent par exemple. Maintenant ils allaient devoir attendre, une heure, deux jours, ils n’en savaient rien. Autant que le type se tienne tranquille sans qu’on l’y oblige. C’était mauvais d’acculer les gens, ne leur laisser aucun espoir, ils pouvaient devenir fous, faire n’importe quoi. Guerrero le savait, il était entouré de gens comme ça, sans espoir, cinglés. Tout comme lui, il ne se faisait pas d’illusions.

Carlo regarda la télévision avec les gars, le câble, films pornos en boucle, ils lui donnèrent une bière, fumèrent un joint ensemble. Il s’excusa d’avoir fait des histoires au début, parce qu’il voyait bien qu’au fond c’était des mecs réglos qui ne faisaient que leur travail. Pas le Syndrome de Stockholm, la trouille. Guerrero lui dit que ça allait, c’était pas grave, oublié, puisque les choses rentraient dans l’ordre, bientôt il serait chez lui, avec sa femme et ses enfants. Et tout le long qu’il dit ça, Carlo fixa le lacet qu’il avait autour de son poignet, avec des têtes de morts en ivoire enfilées dessus, comme un chapelet, une fantaisie pour la Fête des Morts. Des têtes de morts sculptées dans des dents. Carlo le savait, il n’aurait pas su dire pourquoi mais il le sentait. C’était des dents, et ce n’était pas un chapelet. C’était un garrot. Le sergent l’avait enfilé en prévision, au cas où, un cadeau du patron. Qu’il n’aimait pas beaucoup, trouvait lugubre et de mauvais goût, mais le patron aurait été vexé si ça s’était su. .Autant de crânes que de garrotés. Le mettre comme ça c’était plus facile que d’essayer d’utiliser ses deux mains. On prenait appui d’un côté, on nouait le lacet de l’autre, il n’y avait plus qu’à tirer. Et à attendre, et à regarder. C’était long. La plupart du temps, ils se débattaient, il fallait beaucoup de force ou être à deux au moins. Les enfants, les femmes c’était techniquement plus facile, mais tout le monde détestait ça. C’était intime aussi. On sentait la vie de la personne s’en aller. On sentait sa peur, son désespoir, on lisait la surprise dans son regard, l’incrédulité, les supplications. Après tout ils avaient tous des mères, des sœurs, des épouses, ils étaient tous pères ou oncles, ou parrains. C’était peut-être pour ça qu’ils s’acharnaient particulièrement quand c’était des femmes et des enfants. Ils leurs en voulaient. Peu importe la raison de leur mort, ils leurs en voulaient de s’être trouvés sur leur chemin.

Le téléphone sonna à nouveau aux alentours du crépuscule, tout était terminé, affaire conclue, ils devaient le raccompagner de l’autre côté, au Mexique, où quelqu’un viendrait le chercher. Guerrero annonça la bonne nouvelle au type, il retournait au pays, il allait bientôt être libre, rejoindre sa femme, ses enfants.

Et Guerrero fut soulagé qu’on ne lui demande pas de le tuer. C’était un brave mec ce type, rien qu’une mule qui essayait de dorer un peu sa croute pour sa famille. Vingt-cinq ans à peine, la vie devant soi jusqu’ici. C’est les deux plus jeunes du groupe qui l’emmenèrent, toujours avec un sac sur la tête, pour sa sécurité lui expliquèrent-il, couché par terre, le long de la banquette arrière. Ils empruntèrent un poste frontière au nord de Juarez, le douanier était un ami à eux, ils passèrent le pont qui enjambait le Rio en quelques minutes. Le type passa d’une voiture à un van, et personne ne lui adressa plus la parole jusqu’à ce qu’ils arrivent.

–       Està seguro ?

–       Claro que si ! Tu le prends pour qui mon mec ?

–       Puta de merdia ! Llama el Novio

Les deux hommes étaient installés à la terrasse couverte d’une villa rococo, face au Golf de Californie, perchée en haut d’une falaise recouverte de cocotiers. De la musique s’échappait de la villa, on donnait une soirée. La quarantaine, quelques kilos en trop, dans des sahariennes brodées à la main, une demi-douzaine de téléphones disposés devant eux sur la table, avec de gros verres à cocktails pleins, des jetons aux couleurs acidulées, et un jeu de carte. Derrière eux se tenait un gars avec des lunettes noires. Il ne devait plus voir grand-chose avec cette obscurité, mais peu importe. Elles comptaient plus que lui ces lunettes, elles disaient, ne vous approchez pas de cette partie de la villa. Et tout le monde savait qu’il n’y avait pas d’avertissement en l’air par ici. Les deux hommes étaient installés là depuis le début de la soirée, ils resteraient là tout du long. C’était leur boulot, passer des coups de fils, répondre au téléphone, rien d’autre. Parfois ils envoyaient quelqu’un dans la maison, passer un message, poser une question mais le plus souvent ils réglaient tout eux-mêmes. Les patrons n’aimaient pas qu’on les dérange quand ils s’amusaient, et encore moins quand ils recevaient le gouverneur de l’état.

–       Il est encore là-bas ?

–       Comment je saurais moi ?

–       S’il est reparti, ça risque de prendre quelques jours, il n’aime pas prendre l’avion.

–       Il vient comment alors ?

–       En bus.

–       Putain de paysan ! Appelle-le quand même.

Mais El Novio, le Fiancé n’avait pas encore quitté Juarez. Il mangeait seul dans un petit restaurant quand son téléphone sonna. Un homme de taille moyenne avec un visage d’indien, des mains de paysan, la soixantaine ou plus. La peau tannée, qui marchait à petits pas comptés, les bras bien le long du corps et parlait d’une voix douce. Ses yeux aussi étaient doux, presque tristes. Il s’approcha de Maria Consuela et lui caressa les cheveux.

–       Como se llama ?

La jeune fille se mit à pleurer.

–       No te préocupe, lui dit-il de sa voix douce, je vais te présenter ma famille.

Le capitaine John Carmichael de la Drug Enforcement Agency avait une vision quasiment tayloriste du renseignement, et une foi quasi invincible dans l’électronique de pointe. Il avait servi en Irak, travaillé pour le commandement des opérations spéciales, il avait pu admirer l’incroyable efficacité des drones, la précision des hélicoptères Apache et des bombes à guidage laser. Il se félicitait que le plus gros fournisseur d’informatique au monde, et notamment de l’armée, soit américain. Rien d’étonnant donc à ce que ce fut lui qui ait eu l’idée de l’opération Fantôme, ni à ce que soit encore lui qui se charge de convaincre les entreprises de participer. L’idée était fort simple et partait d’un constat dramatique. Des milliers de personnes disparaissaient de Juarez chaque année, dont les fameuses deux ou trois mille femmes, le féminicide comme on l’appelait ici. Des milliers de disparus sans laisser de trace, pas de corps, de témoins, rien, comme si une soucoupe les avait enlevés. La plus grande part des enquêtes ne menait jamais nulle part. Tout le monde savait à la DEA, que sur une classe de deux cent types sortie de l’école de police, la moitié était en cheville avec les cartels depuis leur adolescence. Et on ne pouvait pas plus faire confiance aux juges ou aux hommes politiques. A quelques exceptions près, l’héroïsme est une question relative, bien plus que le compromis. Et surtout une question limitée dans le temps, comme le savaient tous les journalistes de Ciudad Juarez. Aussi le capitaine Carmichael avait-il convaincu certaines entreprises américaines établies en ville, de pucer leurs employés. Secrètement, sous prétexte d’une vaccination obligatoire. De sorte que s’ils disparaissaient, ou s’ils passaient illégalement la frontière, ou encore si on les savait en affaire avec les cartels, on sache où les trouver en toute circonstance. Les puces étaient dotées d’un émetteur GPS, avaient une immatriculation spécifique, chacun des trois cents employés, qu’on avait ainsi marqués à leur insu, essentiellement des femmes, pouvait être, théoriquement, suivis dans leurs faits et gestes nuit et jour. Tous ceux qui connaissaient l’existence de cette opération avaient trouvé ça formidable, surtout quand on avait appris que c’était grâce à Fantôme qu’on avait récemment empêché une grosse livraison à San Diego. Le gouverneur du Texas, qui avait donné son feu vert pour que l’opération ait lieu plus spécifiquement à El Paso et à Juarez, était même convaincu qu’il faudrait étendre cette idée à tous les enfants américains pour se prévaloir des pédophiles. Théoriquement, il y avait quelque part sur un ordinateur, une carte des deux villes et de leurs environs avec des points lumineux dessus qui allaient et venaient, sous l’oeil d’un fonctionnaire délégué de la NSA, un spécialiste de la surveillance électronique. Concrètement, la NSA n’aimait pas beaucoup collaborer avec les autres agences gouvernementales, le spécialiste avait été rappelé. La DEA disposait d’un budget faramineux mais était en sous effectifs depuis que de nombreux policiers avaient été reversés à la chasse au terroriste. L’un dans l’autre personne ne surveillait ce qui se passait, à moins d’un tuyau bien solide. Parce qu’il n’y avait pas de carte high tech avec des points lumineux dessus comme des avions de lignes autour d’un aéroport. Que le satellite dédié était partagé autant par la DEA que le FBI, et les douanes, qui chacun avait leur propre priorité. La plupart du temps, il n’était même pas orienté dans cette direction du monde. Pour se faire, Carmichael devait obtenir une autorisation signée de son supérieur direct, qui se chargeait lui-même de passer les ordres. La procédure prenait environ trois jours. A San Diégo ils avaient eu de la chance. .Mais le capitaine ne doutait quand même pas de l’efficacité du système, chance ou pas, sans cette puce San Diégo n’aurait sans doute pas été un succès.

Cette fois l’information était arrivée par l’une des entreprises associée à l’opération. Une disparition, une énième, deux femmes. Une mère et sa fille qui travaillaient dans la même usine de chaussures de sport, dont toutes les ouvrières étaient obligatoirement pucées. Carmichael pensa immédiatement au féminicide. Personne ne savait très bien ce que cela cachait. Pourquoi ici plus qu’ailleurs on tuait des femmes. De nombreuses légendes urbaines couraient sur le sujet. Snuff movie, tueur en série, milliardaire gringo dégénéré, traite des blanches, messe noire, comme avec la secte de Matamoros, et bien entendu, il y avait les cartels. Mais eux n’étaient pas une légende urbaine. De nombreuses femmes de la ville s’étaient mobilisées en associations, les syndicats, certains journalistes avaient tenté d’obliger le gouvernement à s’intéresser à la question. Le monde entier était au courant aujourd’hui. Mais les femmes continuaient de disparaître les unes après les autres, et de plus en plus de famille foutaient le camp de la ville. Trois jours plus tard, l’image satellite confirma que les deux puces fonctionnaient toujours, mais n’indiquait pas le moindre mouvement. Pour des questions délicates de juridiction pointilleuse, il était trop compliqué d’expédier un agent de la DEA là-bas avec une équipe, surtout qu’il s’agissait d’une opération secrète. Et précisément pour cette même raison, on ne pouvait pas non plus tenir la police de Juarez au courant. Trop de fuite possible. D’ailleurs, l’entreprise américaine qui avait accepté de collaborer, n’y tenait pas plus que ça. Ni de l’intervention des uns, ni des autres. Pour la simple raison qu’elle-même devait composer sur place avec cartels et policiers locaux. Aussi avait été-t-il convenu, pour que personne ne s’attire des ennuis, que l’on fasse appel à une société militaire privée. En l’occurrence la plus connue d’entre elles, Academi, ex Xe, ex Blackwater.

L’organisation traitait plusieurs milliers d’opérations par an. De tous les types. Missions de sécurisation, secours, sauvetages, renseignements, interventions armées, surveillances, entraînements, gardiennages de site sensible, etc. Dix filiales, plusieurs centaines d’hommes et de femmes sur le terrain, dont 30% d’anciens policiers, pour des raisons économiques, et quantité de sous-traitants venus du monde entier pour s’occuper de ce que les cadres d’Academi considéraient comme des opérations mineures ou faciles. Cadres qui n’avaient bien entendu pas la moindre idée de ce à quoi ressemblait une opération militaire et qui en vérité s’en fichaient royalement.

L’un de ces sous-traitants était Defense Security Service, DSS, dont le siège social était établi  à Kampala, Ouganda. C’est comme ça que Hope se retrouva expédié à Juarez avec deux autres collègues ougandais et un responsable français.

Tueur de dingue-part 1.

Rétine intelligente reliée au réseau, service des recherches, ministère de la santé, dossier A105X22, un battement de l’œil, sélection, ouverture, je voyais double. Dans mon champ visuel une rue commerçante de Newark remplit de la foule du samedi, et un lecteur à reconnaissance faciale qui cherchait mon client comme un viseur de flingueur longue distance. C’était fidèle, ça ratait rien sur un rayon de cent mètres, le bonheur du chasseur.  Mon client s’appelait Joe Boney, schizophrénie avancée, polytoxicomane, refusait tout traitement, son compte était bon. La technologie c’est bien, mais le mieux encore c’est le renseignement humain. C’était un dealer que je rencardais de temps à autre qui m’avait branché sur cette adresse, il parait qu’il vivait dans le coin. C’était le genre avec la bougeotte, autant en profiter même s’il n’était pas ma priorité du moment. Mes lentilles n’émettaient aucun effet luminescent, un modèle spéciale police mais c’était pas le cas des passants qui m’entouraient et qui pour une bonne moitié avaient le regard comme vitreux, bleuté électrique, signe qu’ils étaient branchés sur la toile et plus tout à fait là. Quel monde de merde, je vivais au milieu des zombies et je courais après des cinglés. Au-delà de la rue c’était un peu le ravage. Des maisons retournées comme un gant, éparpillées sur l’hectare, la côte est avait morflée avec Roberto, le dernier méga ouragan qui nous était tombé dessus il y a six mois. Ils avaient même dû arrêter d’urgence deux centrales avant que ça vire. Merde c’est moi ou tout se barre en couille ? Il y a vingt-cinq ans déjà on nous répétait que le désastre approchait, le début de la fin. Mais qu’est-ce que vous voulez, les gens avaient déjà du mal à rester attentif plus de dix minutes, alors réagir dans les temps… Soudain, bim, le voyant s’alluma en vert, à quatre-vingt mètres dans la rue à droite. Je bifurquais, j’étais prêt. Je le voyais planté devant une vitrine d’informatique, fagoté n’importe comment, crado, le cheveu gras. Y parait que ça faisait ça la folie. On se négligeait, on s’effaçait devant la maladie ou c’est elle qui vous rongeait le crâne, je sais pas mais c’était caractéristique de mes clients. Mal fringués, l’air pas complètement là, et si tu leur parlais rapide t’allais dans le toboggan à délire. Mais moi j’aimais pas les fréquenter, les apprendre, même pas leur dire un mot, ils me foutaient le bourdon. Je m’approchais quand une blonde sorti et lui parla. Elle était mignonne, l’air gentille mais aussi paumée que lui sans doute, ils se prirent par la main et me tournèrent le dos. Pas prévu au programme ça, tant pis, j’avais pas le temps de changer mes plans et plus important sur le feu. Je les rattrapais en rallongeant le pas et sortais mon arme. J’avais enfilé un silencieux, pour pas affoler tout le monde, un modèle récent, vraiment à peine plus de barouf qu’un pistolet à bouchon. Deux balles dans le crâne, projectile à dispersion pour pas toucher un innocent. Le sang gicla sur le visage de la fille qui hurla, désolée ma biche fallait mieux choisir ton bonhomme. J’ai rangé mon flingue et j’ai fait demi-tour pendant que les quelques passants qu’étaient pas branchés sur le réseau accourraient voir ce qui se passait. Marrant quand même, de nos jours les trois quart des gens passaient leur vie dans des mondes virtuels plus incroyables les uns que les autres, et une bonne vieille exécution en pleine rue arrivait encore à les intéresser. Je m’enfilais rapidos dans le métro avant qu’un gars me capte, les gens aimaient pas mon genre de police mais qu’est-ce que j’y pouvais si il y avait autant de dingos de nos jours ?

Ils avaient commencé à remarquer ça au début des années 2000, développement des cas d’autisme et de retard mentaux. Peu à peu non seulement les gens devenaient de plus en plus cons mais ça virait épidémie. Au début on avait accusé le système anti incendie qu’on avait installé dans tous les foyers du pays, obligatoire qu’ils avaient dit avec un produit soit disant censé éteindre un feu par arrosage. Le problème c’est que si ça rongeait bien les neurones des pas encore nés, ça arrêtait même pas les flammes. Et puis ils avaient trouvé une autre cause, et encore une autre. La pollution de l’air, certain métaux lourd dans les médicaments, des colorants artificiels, etc…  Et vous savez comment ça se passe avec les compagnies quand les scandales sanitaires s’enchaînent. Grand raout dans les médias, l’état doit intervenir, il faut des lois, de nouvelles, et en attendant ils avaient continué comme avant jusqu’à ce que ça soit les assureurs qui y aillent de leur influence. Ca avait commencé par le refus d’assurer les malades mentaux s’ils ne se soignaient pas. Et puis vu que le problème se développait, ils réclamèrent qu’on construise plus d’hôpitaux, avec l’aide de leur filiale dans le bâtiment évidemment. Et des lois, plein de lois restrictives les concernant. Oh bien entendu ça avait gueulé mais ça vaut quoi la parole des gens face à des compagnies qui possédaient la moitié du monde en propre ? Rien que New York 30% de la ville avait été littéralement racheté par HCA Consorsium depuis les inondations massives d’il y a dix ans. Et c’était peut-être pas plus mal puisque c’était les seuls pourcentages de la ville à avoir été complètement sauvé des eaux.  Officiellement je n’existais pas. Personne, même aujourd’hui, n’aurait jamais osé officialiser mon genre de boulot. Moins une question d’éthique que d’affaire de réputation. Après tout les assureurs étaient censés vous couvrir pas vous assassiner. D’ailleurs c’était du vocabulaire verboten au sein des compagnies. Jamais on vous disait, va buter machin il déraille trop. Ca aurait été de l’eugénisme en somme et il y a des mots qui fâchent plus que d’autres.  Non, du coup, j’étais tout à fait officiellement chasseur de prime assermenté, loi de 1871, cours suprêmes des Etats-Unis Taylor contre Taintor, sauf que personne ne me payait pour que je ramène des criminels en cavale et qu’en cas d’embrouille avec les flics, mon identifiant indiquait que j’avais reçu officiellement une autorisation de catégorie quatre, en gros un genre de permis de chasse sans obligation de ramener le fugitif vivant. Le vieux principe du « Dead or Alive » de l’ouest sauvage. D’ailleurs je ne tuais personne, la loi de 2025 stipulait seulement que la compagnie se donnait le droit de « neutraliser une souscription problématique » par quelque moyen qu’elle estimerait nécessaire.  C’était assez vague pour permettre mon genre de boulot. Bref je neutralisais des contrats d’assurance et je ne tuais jamais personne. Sauf que tout le monde nous appelait les « tueurs de fou » et que légale ou pas certain d’entre nous se retrouvait au trou à cause d’un flic zéleur, quand c’était pas pire. C’est comme ça qu’on les appelait, des zéleurs, des légalistes qui rejetaient toutes les nouvelles lois de la Fédération sous prétexte que le gouvernement fédérale actuel était un gouvernement d’exception. Il me faisait marrer moi ces mecs, accrochés à une constitution qu’avait été tellement piétinée de fois qu’on aurait pu en faire un tapis de sol. En attendant tout le monde était contant qu’il puisse envoyer l’armée quand il y avait des émeutes de la faim ou un ouragan de type Roberto. Les gens étaient tous pareils, voulaient le beurre et l’argent du beurre.

–       Identifiant ?

–       88.10.24 Ramon Walker secteur A185.

–       Vous êtes loin de chez vous Ramon Walker, me fit remarquer la voix synthétique dans mon appareil auditif intégré.

–       J’ai une autorisation de type 3.

–       Je vérifie.

Une fraction de seconde et le lecteur optique visitait ma rétine, sortait et analysait le fichier puis la voix dit.

–       Autorisation accordée, veillez à la faire renouveler, elle expire dans un mois.

–       Ouais, ouais, je sais, bon tu me l’ouvres cette porte, je suis naze.

–       Je dis ça pour vous vous savez, me fit l’IA sur le ton de la poule vexée avant de libérer la porte du sas.

Bon Dieu depuis que les IA avaient des programmes empathiques censés imiter le comportement humain on causait avec des portes mal embouchée et des robots caractériels. Drôle de monde quand même.

–       Bonjour, je suis votre lit-couchette, me susurra une autre voix alors que je m’enfonçais dans le tube, désirez-vous dormir immédiatement ou préférez-vous une collation-spectacle  avant ?

–       Dormir.

–       Quel genre de rêve désirez-vous ? Nous avons une large gamme de…

–       Pas de rêve.

Ca lui coupa net la chique et c’est ce que je voulais. Un hôtel-tube à deux pas de l’aéroport Reagan. Vu de l’extérieur, tous ces sarcophages empilés ça ressemblait à une ruche taillée dans des cercueils high tech. Exposé aux quatre vents pollués, avec cette IA à la con et ses couchettes en mousse thermo régulée à mémoire de forme. Mais c’était pas cher, moins qu’une véritable chambre d’hôtel en tout cas avec de la vraie nourriture dans une vraie assiette et un vrai lit. Au lieu de ça je commandais un wagon de mignonette de whisky chinois et du bœuf en tube pur Tex-Mex et me dégustait le tout en lisant le livre que j’avais dans la poche. J’aimais bien lire, je veux dire lire un vrai livre en papier recyclé comme on faisait avant. Lire n’importe quoi d’ailleurs, roman, truc d’histoire, bio, c’était ma façon à moi de pas rentrer dans tous leurs délires virtuels. Sortir le crâne du réseau qui nous bouffait tous un peu plus le crâne tous les jours. C’est vrai quoi, depuis qu’on était tous ou presque pucés, on passait plus de temps branché sur un monde qu’existait même pas que dans le dur, le vrai, chez nous, notre planète. Au moins les livres ça me gardait les pieds accrochés à quelque chose. A une époque, quand j’étais gosse, c’était mal vu de se balader avec un bouquin, les gens disaient qu’on aidait à la déforestation tout ça, mais depuis que MB Chemical avait lancé ses campagnes de reforestation transgénique, personne la ramenait trop. Où c’était passé de mode, je savais pas. Là je lisais un truc d’il y a trois siècles au moins. Ca parlait de bataille à cheval, de pays qu’existait plus, de rebelles au tsar, un genre de roi qu’ils avaient dans le temps dans les républiques russes quand c’était encore qu’un seul pays. Ecrit par un certain Léon Tolstoï. J’aimais bien, c’était pas mal, coloré et plein d’aventures que j’aurais rêvé de vivre quand j’étais gosse. Mais il avait fallu quand même que je m’aide du réseau pour comprendre certain truc. C’est comme ça que j’ai appris que l’auteur avait été vachement célèbre à une époque. Des fois je me dis qu’on est en train de tout perdre à force d’être pluggé H24.

–       Monsieur Walker ? Me fit une voix dans ma tête.

C’était Louise, mon assistante. Une vraie hein, pas une IA, moi les trucs avec des neurones synthétiques j’ai moyen confiance.

–       Oui Louise, je rentre demain, pas de vol cette nuit qu’ils ont dit.

–       Oui je suis au courant, une tempête noire, ils l’ont annoncé sur le réseau. Bokken a envoyé un de ses boys scouts, il veut vous parler.

–       Il a des infos sur Gus ?

–       Il n’a rien dit, juste qu’il voulait vous parler.

–       Okay, à demain en ce cas.

Gus c’était mon affaire, celle que je voulais pas foirer. Le truc qui me courait sur le râble depuis des mois, l’introuvable. Gus Van Dyke dit Hollywood parce qu’il était né sur Sunset, un ancien de l’airborn comme moi, on s’était connu à Shanghai pendant la guerre. Sauf que lui il ne s’en était pas sorti aussi bien. PTSD comme disait l’armée, Post Traumatic Stress Disorder. Je savais pas exactement les détails sauf qu’un jour j’étais tombé sur lui dans une liste de recherchés mort ou vif. Putain ce gars avait donné sa santé et risqué sa vie pour la Fédération et c’est comme ça que les compagnies le remerciaient. Pourtant la Guerre des Marques comme on l’appelait c’était bien nous qui l’avions gagné bordel ! Qu’est-ce qu’ils seraient maintenant tous ces consortiums si on les avait pas niqué les niakes ? Et puis elle leur a bien servit la guerre en dehors de ça, l’armement, le génie civile, la sécurité, la surveillance, les nouvelles sources d’énergie, toute ces technologies qu’ils avaient mis au point pour qu’on les écrase net. Rien que le conglomérat Sony-Daewoo ils s’étaient fait plus de vingt milliards avec leurs nano drones de combat. Du coup maintenant quand on apercevait une mouche on savait pas trop si s’en était vraiment une ou une caméra de surveillance. Sauf à se rajouter des implants de réception mais moi c’est bon je trouve que mon identifiant c’est déjà trop.

Les nouveaux avions fonctionnaient avec des moteur alternés hydrogène et solaire. Plus rapides et plus autonomes, du coup les compagnies aériennes avaient réduit leur parc et totalement abandonné le kérosène. Dans la foulée s’était développée toute une gamme d’appareils individuels automatisés. Un genre de dérivé des drones à usage civile mais qui coutait assez d’unités pour pas que je puisse m’en payer un. Je voyageais avec le monde entier en somme, surtout des mecs du sud, mexicains, brésiliens, vu qu’après New L.A l’avion assurait la ligne jusqu’à Sao Paulo. La plus part et des travailleurs itinérants, International Worker, I.W spécialisé que le ministère de l’emploi et de l’initiative envoyait un peu partout dans le monde faire le boulot que les robots faisaient pas ou plus. Ils étaient payés en fonction des distances parcourus et selon les barèmes salariaux locaux. Si le salaire était trop bas ils pouvaient rééquilibrer avec leurs points miles. Souvent des pères de famille, ou des jeunes qui n’avaient pas accès au revenu universel, vu que fallait avoir dix-huit ans et un casier vierge pour le toucher. Et un casier vierge de nos jours avec toute la surveillance et les jugements automatisés, ça courait de moins en moins les rues. A côté de moi se tenait un jeune mec, un latino en tricot de peau et tatouages qui décortiquait une orange les yeux électriques et vides, il était quelque part sur une plateforme virtuelle. Depuis la guerre, avec toutes les saloperies qu’ils avaient balancées, j’avais une déformation olfactive, un pif de truffier. J’avais beau fumer autant que je pouvais pour m’épargner les odeurs, je sentais encore trop bien. Lui il puait un mélange d’agrume, de mauvaise sueur et de relent de poubelle. Encore un des problèmes de notre époque, à force de rester à planer dans le virtuel les gens faisaient plus gaffe à eux et à leur corps. Enfin c’était ma théorie et sûrement que les pénuries d’eau devait y être aussi pour quelque chose mais une chose était sûr, l’humanité puait nettement plus que dans ma jeunesse. Heureusement que le voyage durait qu’une demie heure.

New L.A apparu dans le hublot alors que je terminais mon roman. La ville était née sur les restes de l’ancienne après le méga tsunami de 2023 qui avait eu raison de la faille de San Andréa et par la même occasion d’une partie de l’Indonésie et du Japon. La plus grande catastrophe naturelle de toute l’histoire de l’humanité avaient dit les médias. Mais bon ils avaient répété la même chose après Roberto et le naufrage de New York. Si on les écoutait c’était la fin du monde tous les jours, et ça faisait quarante-deux ans que ça durait. Je le sais quand j’étais môme la grosse affaire c’était déjà le réchauffement. Okay, on sera à cinq degrés d’ici dix ans si on fait rien et ça veut dire une nouvelle ère glaciaire, mais ça va, on vit pas trop mal dans ce bordel. L’humanité s’accroche, on va pas la déloger comme ça. Je vivais sur les hauteurs d’Hollywood, dans un des lotissements qu’ils avaient construit sur Beverley Hills quand les prix de l’immobilier s’étaient effondrés après la catastrophe. « Venez vivre où ont vécu Brad Pitt et John Wayne » disait la publicité, je ne savais pas qui était l’un ou l’autre mais les loyers étaient abordables et la vue imprenable. La résidence avait été construite, parait-il, sur les ruines de l’ancienne demeure d’Elisabeth Taylor, ce qui expliquait pourquoi on l’avait appelé Purple Eyes. Comme je ne savais pas non plus qui c’était ça me faisait une belle jambe, mais ça faisait sympa sur une adresse,  Purple Eyes, 1785 Beverly Hill Road. Toujours mieux que de vivre dans le bloc Oméga 1 de la zone 17 comme on trouvait en bas en ville. C’est que New L.A ça ne ressemblait plus trop à ce que j’avais vu sur les vieilles photos. Déjà la ville était divisée par trois bras de mer, une ile et deux presqu’iles reliées par des ponts, ensuite au nombre de réfugiés et de survivants qui s’étaient entassés dessus quand la Californie avait partiellement fondu dans le pacifique, on avait commencé par construire des camps, qui s’étaient transformé en méga tour, des blocs, quand la fédération avait repris la main. Ca faisait une centaine d’étage, ça logeait entre quarante et cinquante mille personnes, et il y avait tout dedans, des mini villes dans la ville. A condition qu’on aime vivre sous la loi d’un gang ou d’un autre, qu’on supporte la promiscuité, et qu’on n’ait pas peur que pour une raison ou une autre tout tombe en panne, vu que tout y était automatisé. Tu m’étonnes que la plus part de mes clients vivaient ou avaient vécu dans ce genre d’endroit. Ca pouvait rendre n’importe qui fou de vivre là-dedans. Bokken y vivait justement, au dernier étage du bloc Oméga 6 où lui et les siens faisaient régner l’ordre si tant est que d’avoir une horde de voyous dans son bloc pouvait être appelé de l’ordre. Je détestais me rendre là-bas, la circulation était infernale en bas et l’accès au bloc gardé par des crackers assez cons pour dézinguer une vieille si sa gueule leur revenait pas. Des futurs clients s’ils avaient eu la mauvaise idée de s’assurer. Certes c’était devenu obligatoire depuis que les avocats avaient pris le pouvoir sur tous les rouages de la société mais obligatoire ne fait pas parti du registre de vocabulaire d’un gang. Los Lobos faisaient ce qu’ils voulaient à Oméga 6 et c’était pareil ailleurs. D’ailleurs les flics ne se déplaçaient même plus quand il y avait un meurtre, c’est dire, et d’un certain côté c’était pas plus mal si vous voulez mon avis. Eux aussi avaient changé avec le temps, ils s’étaient adaptés comme le reste de la société. J’avais vu le truc venir dans ma jeunesse, la militarisation des poulets. A force de flicage globale, de racheter tout ce que l’armée déclassait pour le civile c’était devenu de véritable androïde de guerre, mi-homme mi-prothèse, armés jusqu’aux dents et carapaçonnés comme une auto blindée, plus prompt à la gâchette et au matraquage qu’à la résolution des crimes et délits. Mais qu’est-ce que vous voulez, à part quelques cinglés plus personne protestait à ce sujet. Trop d’attentats, de guerres, de bouleversements climatiques et sociaux. Les gens étaient plus occupés à survivre qu’autre chose. Les crackers me connaissaient et à cette heure ils n’étaient pas encore trop défoncés. Ils me laissèrent entrer non sans me passer au détecteur et en désactivant mon relais satellite à coup de speed hack, un logiciel spécial, ce qui était bien normal vu la parano généralisée qu’entretenait la fédération chez les nouveaux américains comme nous appelaient les médias. Un drone était si vite arrivé de nos jours, et croyez pas que ça les gênait de dégommer dans la foulée cinquante mille de ces nouveaux américains comme c’était arrivé encore le mois dernier à Washington. Un bloc du même genre que celui-ci, trente mille macchabés dût à une erreur de tir ils avaient dit les poulets. Mais tout le monde savait bien que la cible c’était le Cartel del Norte. A manière de diplomatie pour rappeler aux mexicains qui était les maitres ici. Bokken était un géant filiforme et peroxydé avec assez de piercing et de tatouage pour servir de modèle à une revue spécialisée. Il fumait de la slow à longueur de journée, une herbe transgénique qui vous donnait l’impression de tout voir en slow motion, d’où le nom. Mais quand fallait calculer ses bénéfices ou refaire la tronche à un emmerdeur il était plutôt du genre vif comme l’éclair avec une spécialité dans le rasoir à main. Et fallait surtout pas se fier à ses manière affable, plus il vous la jouait copain plus vous aviez des chances de finir avec la gorge tranchée. Peut-être pour ça que j’appréciais moyen son sourire quand j’entrais enfin dans son bureau après avoir été accompagné tout du long jusqu’au 101ème étage par mes crackers et leur puanteur de craddos de la came. Ca sent le pneu brûlé un cracker si vous voulez savoir, et il y a mieux dans un monte-charge que de se retrouver entre quatre cinglés armés jusqu’aux oreilles puant le caoutchouc brûlé et la crasse.

–       Ramon, mon pote ! Te voilà enfin !

–       J’étais sur la côte est, comment va Bokken ?

–       Contant de voir que les dingues ont pas encore eu ta peau.

–       Contant de voir que les affaires marchent toujours aussi bien, tu voulais me voir ?

–       J’ai un travail pour toi.

–       Je ne travaille pas pour les particuliers, tu le sais bien.

–       Oh mais je sais et c’est pour ça que tu vas le faire quand même, tu sais pourquoi ?

Non décidément je n’aimais pas son sourire à la con, surtout avec ce regard-là.

–       Vas-y explique, dis-je en cherchant déjà lequel des gus autour de moi allait se jeter sur moi en premier.

–       Parce que je sais où est ton pote…

Enfoiré, pensais-je.

–       Qui te dis que je ne peux pas le retrouver moi-même.

Bokken sourit de plus belle et fit signe à un de ces gars qui sorti de la pièce pour réapparaitre cinq minutes plus tard avec Gus. Il avait pris cher, la gueule démontée, une oreille déchirée et recousue à la hâte avec une agrafeuse.

–       Désolé mais il s’est pas montré très coopératif.

J’en n’avais rien à branler de ses excuses, je me penchais sur Gus et je lui demandais si ça allait. Il ne me répondit pas, le regard perdu, comme terrorisé, je me disais qu’il devait être en pleine crise et que personne ne lui avait filé ses médocs.

–       Fils de pute il a besoin de soin !

–       Oh je sais et c’est justement pourquoi tu vas te dépêcher de faire ce que je te demande.

Je regardais Gus, le pauvre vieux il était en train de vriller pour de bon et j’étais impuissant.

–       Vas-y accouche, qu’est-ce que tu veux ?

L’image d’une jeune femme se forma sur ma rétine artificielle, blonde, l’air intelligente, pas plus de vingt ans.

–       Qui est-ce ? Demandais-je à un Bokken qui soudain avait perdu le sourire.

–       Ma sœur, répondit-il sèchement avant de préciser, elle est bipolaire de type un.

–       Elle se soigne ?

–       J’en sais rien mais je pense pas.

L’image se fondit en une autre, une annonce comme j’en recevais de temps à autre, expédiée par le ministère de la santé, elle datait de quelques jours et proposait une prime de dix milles dollars mort ou vif. C’était beaucoup, même pour une bipolaire qui ne se soignait pas.

–       Qu’est-ce qu’elle a fait ?

–       J’en sais rien, trouve là c’est tout.

–       Je veux bien t’aider mais va me falloir un minimum de renseignement, et des garanties.

–       J’ai aucun renseignement sinon je ne ferais pas appel à toi, répliqua-t-il sèchement.

–       Je veux que tu soignes Gus en attendant que je la retrouve.

–       Va te faire foutre Walker, la seule garantie que t’auras de ma part c’est que mes gars lui fileront pas de la dope avant quarante-huit heures, après ils feront ce qu’ils veulent de lui, et on a plein de nouvelle dope à faire tester tu vois ? Ajouta-t-il toujours sans sourire.

Je voyais bien oui et je n’avais aucune envie qu’ils se servent de sa cervelle comme laboratoire.

–       Accorde-moi plus de temps, soixante-douze heures au moins.

–       Deux jours, pas une minute de plus.

Qui aurait cru que Bokken était famille-famille comme ça… mais deux jours c’était peu, surtout si d’autres gars l’avaient dans leur liste de course. Je jetais un dernier coup d’œil à Gus et je le revoyais du temps de sa splendeur quand lui et moi on faisait la loi à Shanghai. Je vais te sortir de là mon pote, me promettais-je en prenant congé de la bande.

Aujourd’hui le réseau fait tout. La montée des eaux n’y a rien changé, l’économie monde y tient. Et le réseau est comme un grand rêve où tout est désormais possible ou à peu près, personne n’y chie, pisse ou bouffe autrement que virtuellement. Terminé l’époque des écrans et des claviers, on y plongeait par l’intermédiaire de notre identifiant. Pour les jeux, et il y en avait des palanqués d’univers de jeu, fallait enfiler des gants et une combinaison pour les sensations, pour le reste, ouvrir son compte ou acheter en ligne suffisait de faire les gestes pour que le reste suive. Ce qui donnait un drôle de spectacle dans la rue. Imaginez des zombies aux yeux électriques faisant des gestes hiératiques des mains ou des pieds, parfois les deux en même temps et ça vous donnera l’idée d’à quoi ressemblait n’importe quel boulevard de New L.A. Mais faut pas croire, c’est pas partout dans le monde comme ça. Pas de réseaux au Moyen-Orient ou dans le sud de l’Europe. Et en Afrique ils commençaient tout juste à toucher des vieux Mac d’avant la Guerre des Marques. Les inégalités comme ils disaient n’avaient pas changé d’un bout à l’autre du globe même si plus personne ne dirigeait vraiment le monde à l’exception des compagnies et des cent familles. Cent familles qui en trois siècles avaient pris possession du marché globale, tissant des liens indéfectibles avec les mafias du monde entier de sorte que les flots d’argent des secondes alimentaient en cash les banques des premières dans un circuit continu de complicités, corruptions et compromissions avec ce qui restait des états. Si la gamine était bipolaire de type un avec une prime de dix milles sur la tête ce n’était certainement pas au ministère qu’il allait falloir m’adresser pour la retrouver en deux jours. Mais à des professionnels du réseau, des gens aussi importants que dangereux, les hackers de la Yamagushi Gumi, les tatoués de feu le Japon. Ces mecs là vivaient quelque part en Asie de nos jours, impossible à trouver physiquement mais pas sur le réseau où ils avaient leur QG sur la plateforme Shoguna One. Une espèce de Japon idéalisé si le Japon avait survécu, entre le manga ka et les films de samouraï moderne, mi techno mi tradi. J’avais choisi un avatar de gaijin, nom d’utilisateur Johnny Wishita parce que je trouvais ça cool et que c’était important d’être cool dans le virtuel. Mais avant je m’installais chez moi, enfilais ma vieille combinaison et mes gants Sensor Plus, pas question de faire le zazou dans la rue comme tous ces cintrés, et avec un bon joint de fine ça le faisait encore plus. Cool je vous ai dit, super cool. Le gaijin dans son costard lamé qui déambule dans les rues enneigés de Néo Tokyo, quartier Shibushi, dit aussi quartier flottant bien qu’il n’avait de flottant que l’application de la loi et l’ordre. A vrai dire ici c’était la Yamagushi qui assurait la loi et l’ordre et si tu t’avisais de déconner avec ça t’étais mort. Pas d’excuse inutile à Shibushi, même le truc du petit doigt c’était passé de mode.

Sur le réseau, Johnny Wishita n’est pas chasseur de prime mais trafiquant de donnée. Des millions de tera octet compilés dans le crâne qui s’autodétruirait immanquablement si quelqu’un s’avisait de buter mon personnage. Et comme c’était un trafic hautement illégal sur la toile, plus officiellement j’étais agent d’artiste pour chanteuse de karaoké. Le genre cool donc, avec son garde du corps cool et ses filles cools façon tokyoïtes lolly pop acidulée. Le ou plutôt la garde du corps était une ninja assermentée Iga du nom d’Izumi, alias Louise dans le monde réel. Toute en cuir bleu avec les cheveux violets et ses deux katanas croisés dans le dos, ses cuissardes, elle en jetait sévère. Dans la vie Louise accusait une bonne vingtaine de kilos en trop mais sur la plateforme c’était une gazelle d’ivoire rapide comme l’éclair. Les gars que je cherchais se faisaient appeler les 47 Ronins et ils avaient leur QG au premier étage d’une salle de pachenko, dans un local comme une grotte technoïde plein de nerds occupés à court-circuiter la toile, fabriquer des virus, des sorts et des bonus, armes spéciales pour les avatars tout ça parfaitement illégalement bien entendu, mais si on y mettait le prix… Personne ne montait à l’étage sans l’autorisation des gros, des patrons, à moins de tenir dans sa main un paquet de 108 Dragons, des cigarettes à inducteur télépathique, fabriquées mains depuis 1938, rachetées par les yakuzas dans les années soixante-dix, ressuscitées sur le réseau pimenté de biochimie virtuelle, un bonus de plus on va dire qui permettait de communiquer directement avec les gars là-haut sans passer par les gorilles en bas. Un mythe courait sur cette marque, qu’elle avait été originellement destinée au marché chinois dans l’espoir de les rendre impuissant. Puis on s’était aperçu que les produits chimiques avaient des effets inattendus et dangereux, la télépathie donc, un secret militaire bien gardé, jusqu’après la guerre. Jusqu’à un oyabun bien renseigné décide de racheter la société. Chaque paquet était numéroté, les numéros 8 ou 18 étaient généralement réservés aux chefs mais c’était peut-être aussi un mythe. Allez savoir ce qui était vrai sur le réseau et ce qui n’était qu’un strory telling raconté par un scénariste dingue au fond de sa cave. Encore un truc qu’on perdait avec le temps, à force de vivre dans des mondes imbriqués où tout semblait possible, on perdait notre histoire, notre passé. La mémoire, notre véritable mémoire. Pourquoi vous croyez que je ne supporte pas de rester trop longtemps dessus ? Je suis un homme de racine moi, j’ai besoin de la réalité, de présent, et il n’y a pas de présent sans passé.

La télépathie c’est quelque chose, un trip. Comme de se retrouver dans un espace très intime avec quelqu’un et la savoir jusqu’au fond de la moelle épinière sans jamais l’avoir rencontré. Un peu comme l’amour avec des chuchotis dans la tête en plus. Avec Izumi on s’était installé dans un bar lounge sur l’avenue Tokugawa. Une bande de néo hippy buvait du saké fluo au comptoir, une serveuse androïde, carrossée comme un avion de chasse, circulait entre les tables distribuant les alcools sur son plateau de verre. Izu avait choisi un thé soushong qu’elle avait discrètement agrémenté d’une pincée musca noir, une métamphétamine qu’on ne trouvait que sur cette plateforme, un truc à vous faire virer berseck en cas d’agression. Il faut dire qu’on avait beau se la jouer méga détendu on n’en menait pas non plus très large. Mon contact là-haut s’appelait One Punch One, Opo pour les intimes et les pirates du réseau. Un petit génie, concepteur d’armes, maître en karaté-manga et que les yakuzas couvaient comme une poule au trésor. Je lui avais sauvé la vie dans le passé, il m’en devait une et beaucoup plus même vu ce que mon personnage trimbalait parfois sur lui comme données sensibles.

–       Je ne peux pas te parler maintenant Johnny, me fit le chuchotis entre mes synapses, je ne peux pas te parler maintenant, répéta-t-il, un écho, j’avais l’habitude.

–       Quand ?

–       Demain, à l’adresse habituelle, à l’adresse…. Demain….

–       Ok.

Je chassais l’image d’Opo d’un revers de la main et remontais à la surface de ma réalité du moment, un faux bar pop dans une fausse ville toc.

–       C’est où l’adresse habituelle ? Questionna Izu en recrachant une bouffée de sa 108.

–       Sur les quais, répondais je maussade.

–       Qu’est-ce qu’il y a ?

–       J’aime pas ça, il n’a pas fait notre code.

–       Quel code ?

–       Normalement il doit terminer par une question, quelque chose ne va pas.

–       Peut-être qu’il a oublié.

–       Il est Asperger, c’est pas le genre à se laisser distraire, répliquais-je en terminant ma bière. Allez viens, on va allez voir l’Oracle. En dehors de Shibushi et de quelques autres quartiers réservés, la ville, comme dans la vie réelle, obéissait à la loi des gangs. Vietnamien contre coréen, coréen contre chinois, chinois contre vietnamien, etc… à ce jeu l’Oracle faisait office de juge de paix respecté ce qui en soit n’avait sûrement pas été une mince affaire pour une mulâtre américaine. Elle avait les oreilles collées au bitume, si elle savait quelque chose sur ma gueule, je ne doutais pas qu’elle me le dirait. Elle vivait dans un immeuble moderne sur Kabukl Boulevard, troisième étage avec portier à l’entrée s’il vous plait. Un bel appartement avec vue, elle était en train de faire des cookies quand j’entrais, accueilli par un jeune moine en robe safran. Ne me demandez pas ce qu’il faisait là, il y avait toute sorte de gens qui passait chez l’Oracle.

–       Il parait que MB Chemical a été hacké la semaine dernière, peut-être qu’ils pensent que tu trimballes les données. La Yamagushi a des parts chez MB

–       Je l’ignorais.

–       Fais attention à toi Johnny, les clans sont nerveux en ce moment, une guerre se prépare.

–       Entre qui et qui ?

–       Plusieurs factions, je n’ai pas les détails…

Ca ne ressemblait pas à l’Oracle mais je lui faisais confiance.

–       Même ici dans le réseau la vie est un cycle tu sais…. Sois prudent, les ombres sont de sorti.

Les ombres ?

–       Tu veux un cookie ? Me demanda-t-elle. C’était sa façon à elle de vous signifier votre congé et vous aviez drôlement intérêt à en goûter un. Oui j’allais être prudent et pour commencer passer par le magasin à outil. Il se faisait appeler Philéas Goldstein, un gaijin comme moi qui perchait dans le nord de la ville, tenait un garage et en sous-main fabriquait et vendait des armes pour les jeux de guerre. Mais ce qui valait dans un jeu de guerre valait ici.

–       Il est magnifique ! Dis-je en soulevant un M4 flambant neuf avec ses balles à l’uranium appauvrie pour percer les blindages.

–       N’est-ce pas, répondit Philéas en remontant se petites lunettes turquoise dessus son nez.

–       Qu’est-ce t’en penses ? Demandais-je à Izumi.

–       J’aime pas les armes à feu tu sais bien.

–       Un sabre ira toujours moins vite qu’une balle.

–       Ah oui ? T’es sûr ?

Non, je n’étais pas sûr, pas dans ce monde-là sans apesanteur réelle, sans rien de réel et où tout devenais vrai pour peu qu’on ait les bons plug-ins, le dernier pouvoir caché à la mode, la dernière pétoire à plasma de chez Machin Chose.

–       J’en prends un, me décidais-je, ainsi que ce HK V206 et ces deux grenades étourdissantes

–       On part en guerre ? Fit Izumi.

–       Ca se pourrait bien.