SMP – Thank you Mister Bin Ladin 1.

Mercenaries never die, they go to hell to regroup.

Bagdad, 14h et des décimales, chaleur de chien, le four, pas le cul d’un début d’ombre, et de la poussière, partout. En nuages filandreux qui couvent la rue, foulant les pieds, collant au visage, dans la bouche. C’est un peu radioactif, ça contient forcément des particules de pétrole, et peut-être même de chair humaine, c’est rouge brun, grisâtre aussi ça crache de partout alentours. Le paysage est sec, gris, dressé de petits HLM coiffés d’une forêt de paraboles, avec le linge qui sèche aux fenêtres, les rues jonchés de déchets.. J’attends, je suis posé contre une porte en métal chaud, calé dans le renfoncement, une casquette de baseball sur la tête. Tee-shirt et jean noir, Bushmaster M4A2 en bandoulière, prêt à l’emploi, le doigt le long du pontet. J’attends que mon client ressorte. Derrière moi, sur ma gauche, il y a une Mercedes blanche. Derrière le volant il y a un chauve avec une grosse moustache. On l’appel Taras, pour Taras Boulba, à cause de la forme de sa moustache, un afghan du nom d’Amar, ancien chauffeur de taxi à Kaboul, ramené dans les valises. Un fou furieux du volant. Un fou furieux en général. A côté, avec ses lunettes noires Porsche, sa gueule de tombeur latino, et son AR15, c’est mon pote Gaston, dit le Chinois.

En face, dans l’entrebâillement de la porte, je peux apercevoir le pied de Bob, Un british, notre N°3 de notre groupe de cinq, N°2 est là-haut avec le client, je sais pas ce qu’ils foutent. Notre colis est anglais, représentant d’une compagnie d’informatique d’après ce qu’on a compris, et dès qu’on l’a vu on a capté qu’on allait en chier.

 

Déjà il a débarque bourré, et direct collé à l’hôtel il a voulu qu’on lui fasse monter du sky et des putes. C’est pas notre boulot, mais c’est lui qui allonge après tout. Evidemment, il a trouvé le moyen de s’embrouiller avec les filles. C’est Viktor, alias Moscou, qui est allé voir. Il est redescendu avec une fille sous chaque bras, des chats sauvages. Deux slovènes, à peine 20 piges mais déjà teigneuses comme des routières. Viktor leur a filé 500 dollars à chacune, elles ont foutu le camp. Et puis ce matin il était encore bourré. Léger, mais il sentait l’alcool et avait l’œil pétillant du connard qui s’apprête à en faire une bien grosse. En fait, il l’avait déjà faite…

–       Eh mais c’est quoi ces conneries ?

Ça fait bien trois ans que toutes les compagnies du monde qui traitent avec l’Irak forment ou sont obligées de faire former son personnel. Il y a des consignes très simples, basiques à suivre, et l’une d’elles, évidente, c’est de faire profil bas. On a bien assez à faire avec les américains comme ça. Chaque fois qu’ils sortent c’est la fanfare. Alors pourquoi ce con avait enfilé un teeshirt Union Jack ? Et ce chapeau vieux rose, c’était nécessaire ? Il allait bosser ou il allait à la plage ? Gaston m’a jeté un regard, et puis je me suis retourné vers Taras qui a fait non de la tête. Marre de ces conneries, on est monté dans la bagnole, on a laissé le chauffeur s’en occuper. Taras est allé farfouiller dans le coffre, a trouvé un teeshirt noir XXL appartenant probablement à Moscou et une casquette qui avait été blanche dans une autre vie. Soit le Brit mettait ça, tout de suite, soit il restait à l’hôtel. Taras parle un anglais très particulier à base de beaucoup d’arabe et de pachtoune, d’un peu de français et de russe, et de quelques bribes d’anglais, le tout avec un accent qu’il espère américain… mais quand il donne un ordre, c’est de l’esperanto, la langue universelle, tout le monde pige. Il est pas particulièrement grand, sa moustache pas beaucoup plus furieuse que celle des 90% de la population des irakiens, mais il a un regard de dingue. Un regard qui donne la fièvre. En général on évite de l’emmener avec nous au PX, ou n’importe quel endroit où on pourrait se poser avec des mecs des autres boîtes. Il a tendance à rendre nerveux tout le monde, et cette manie de penser d’abord avec ses grosses couilles d’afghan avant de se demander si, par exemple, c’est bien raisonnable de faire chier un Navy Seal de deux mètres. On a vécu… on n’a pas aimé. L’anglais nous a regardés comme s’il y avait crime de lèse-majesté. Mais tu soutiens pas longtemps le regard de deux mecs qui ont l’air d’avoir un champ de mines dans les yeux et des flingues de compétition. Il a obéi, et il s’est même fait siffler par des Marines qui sortaient de l’hôtel en uniforme. Ce qui leur  a valu un geste qu’on aurait préféré pas voir, mais heureusement juste à ce moment-là Viktor et Bob sont sortis, et les Marines se sont sans doute dits que ça serait dommage de déchirer leur bel uniforme pour un anglais mal embouché. Moscou a dépassé la barre fatidique des deux mètres de onze centimètres. Cent quatre-vingt-huit kilos de barbaque et jamais de fonte. Des bras comme des tonneaux, des cuisses comme deux fois ses bras, des pognes d’ours transgénique. Bob, à part sa gueule de salopard  c’est les tatouages. Il en a jusque dans le cou. Un irlandais, ancien du Royal Airborn, qui déteste aussi bien les anglais que les américains, mais les anglais plus.

–       Et Stone ?

–       Le médecin est monté le voir, la grippe.

–       Putain…

La grippe ? Dans ce four du diable ? Explication, les PX et leur air climatisé limite frigo.

 

Et maintenant nous voilà à Sadr City, Chiite ville, le western qu’Oncle Sam veut mettre au pas, comme Saddam, ironie du sort… Qui est-ce que ce mec est venu voir exactement ? D’habitude les réunions de travail se déroulent dans la zone verte autant que possible, ou alors dans un hôtel, dans des lieux où l’on peut maximiser la sécurité. Qui est ce Saddam Haslim qu’il rencontre aujourd’hui ? Si on avait les moyens, de bons contacts, quelqu’un à la direction ancien membre du renseignement ricain, par exemple, ou un ex diplomate, peut-être qu’on aurait pu avoir des infos des loups-garous. C’est comme ça qu’on les appelle entre nous, la Wolf Brigade, comme disent les US, des paramilitaires chiites qu’ils ont formés contre « les terroristes ». Ici c’est leur fief, ils connaissent tout le monde, et en gros c’est la brigade de la mort locale, tu leurs mens pas, ou pas longtemps.

 

Mais faut pas rêver. On a signé chez Centurion… la pire boîte du marché.

 

Centurion c’est le bébé de mon ancien commandant, le commandant Franck David du 13ème RDP et Fazir Tchitaz, un homme d’affaire franco iranien qui gère les contrats, et nous dégotte plus souvent qu’à notre tour des boulots de merde. Essentiellement de la protection rapprochée de petits cadres, de petites boîtes sans moyen, venues racler les fonds de tiroir du pillage généralisé de l’Irak. Alors on rationne sur tout et on se démerde pour les kilométrages. La Merco a dépassé les cent milles depuis le siècle dernier au moins, Taras a beau la bichonner comme une femme, un jour elle nous panera en pleine fenouille. Quant au matos, c’est le nôtre, ou de la récup, ou alors le cadeau que tu te fais pour Noël quand t’es au front. Comme ce Bushmaster et l’AR15 que Gaston et moi on s’est acheté au PX avec toutes les options, visée laser, clip de rechargement rapide, kit chargeur double…

 

Qu’est-ce qui m’a pris de signer chez eux ?

 

 

Les bureaux de Centurion en jettent par contre. A Asnières, à l’américaine, avec plein de photos de types surarmés, en pleine opération, gueules camouflage. Il y avait des hélicoptères aussi, et des navires de combats.  Toutes prises sur internet évidemment. Centurion possède bien un hélicoptère, en rade à Addis Abbeba… aucun navire à part un vieux chalutier qui fait peur même aux pirates, et question personnel… eh bien il y a nous, et c’est tout. Mon pote Gaston, dit le Chinois dit aussi Escobar, Bob, Moscou, Stone, le grippé, un autre qui est en convalescence chez lui au bled, Moshe alias Batman, et moi-même Max, dit Toxic. Toxic, Moscou, Batman, Chinois, on dirait une convention de Lucha Libre…

 

Je sais très bien ce qui m’a pris. J’ai croisé un soir Gaston dans un rade, il m’a parlé de ce qu’il faisait, j’avais déjà été sous les ordres du commandant, je savais que c’était le mec sur qui on pouvait compter. Je venais de lourder la police, plein le cul de me la faire mettre profond, et j’étais toxico à l’adrénaline depuis trop longtemps pour lâcher les armes.

 

Dans le bureau du colonel, il y a un triptyque de photos. A droite George Bush junior et sa tête de farce, à gauche Oussama Ben Laden et sa face de saint, au milieu le World Trade Center en train de flamber, un gros « MERCI ! » juste au-dessus. Dans nos bureaux à nous, il y a un autre poster du même genre. Moscou et Gaston debout sur un monceau de cadavres de rebelles afghans avec écrit au-dessus d’eux, Thank You Mister Bin Ladin. Humour de militaire, on sait à qui on doit notre fric. Avant le 11 septembre, Centurion vivotait. Le mercenariat se portait à merveille, merci bien, SMP qu’ils appellent ça maintenant, Société Militaire Privé, mais c’était les grosses boîtes américaines et anglaises qui chopaient le marché, Northbridge, Dyn Corp qui existe depuis les années 50. En 98 Gaston était content quand il gagnait 100 dollars par jour dans une guerre africaine. Maintenant on se fait des payes à 5000 boules semaine pour accompagner des colis ! Et nous c’est rien, on est des prolos du métier, des gagnes petits. Blackwater, Global Security, CICA, KBR, ils ont tout, le meilleur matériel, carte blanche, des contacts partout, et du fric à en crever. Et ils emploient de tout ! Mécanos, fusils, cuisiniers, plombiers, hôtesses, spécialistes des interrogatoires, traducteurs. Tout ce qu’on veut, et rubis sur l’ongle. Et faut voir où ils installent leur personnel, les bagnoles qu’ils payent à leurs cadres. Ils se gavent ! C’est bien simple, entre eux les soldats nous appellent les Caviars. Tout ça grâce au 11 septembre, alors merci Ben Laden.

 

–       Alors il se passe quoi là-haut ? demande Gaston dans mon écouteur à Viktor qui attend avec le colis.

–       Je sais pas, il cause avec les parents d’un jeune.

–       Un jeune ?

–       Ouais, quatorze je dirais, un ado.

–       En anglais ?

–       Non en arabe, apparemment le mec parle bien.

–       Bon…

Et il sent l’alcool… il est pas net ce gus ou quoi ? Je lève les yeux, une voiture. Un vieux break blanc, cabossé avec la vitre arrière côté passager  remplacé par un carton, le chauffeur ressemble à un clone de Saddam Hussein, comme environ tous les mâles iraquiens entre 25 et 50 ans. Je l’oublie et je regarde en haut, à l’étage où se trouve tout le monde. Mais en même temps mon esprit me chatouille. La voiture, il y a quelque chose qui ne va pas. Et en même temps que je me demande, je commence à mater les toits, les volets fermés, merde, dès que je l’ai vue cette rue j’ai pensé emmerdes. Un carrefour en T, deux rues, et un cul de sac devant cet immeuble.

–       Dis, c’est quoi ces gens, t’as pigé ? je demande à Moscou.

–       Un jeu vidéo.

–       De quoi ?

–       Un putain de jeu vidéo, le petit a fait un jeu vidéo ! gueule Viktor dans l’oreillette.

–       Putain de merde ! je fais en retour. Mais c’est pas à cause de ce qu’il vient de me dire, c’est à cause de la bagnole. Ça y est j’ai pigé ce que j’ai capté. Un trou dans le carton, et le noir derrière. Un trou pour mater discrètement et un mec derrière. Fais chier, on s’est fait loger.

–       On bouge.

–       De quoi ? me fait Viktor.

–       On bouge !

–       Okay…

 

Gaston a commencé à sortir de la voiture, et puis immédiatement après, c’est parti en sucette.

Le volet à droite, troisième étage, qui bouge, un canon qui dépasse, je balance une rafale à hauteur d’homme, un autre volet, à ma gauche, quatrième, rafale d’AK, mauvais tireur mais on s’en fout vu que même aveugle il va pas me rater longtemps. Gaston s’y met pendant que je bouge en continuant de tirer à droite, rafale de suppression, continue, mauvais tireur mais bon réflexe. Il réplique, arrose la Merco qui n’en a pas demandé tant, me rate par hasard alors que je me colle contre une autre porte, et que Bob s’y met à son tour. Gauche, droite, ils y vont de bon cœur, mais c’est rien à côté de Taras.

On était tous contre l’idée de donner une arme à ce cinglé. Mais essayer d’empêcher quelqu’un d’avoir un gun en Iraq c’est comme d’emmener un gosse dans une usine de confiserie et espérer qu’il ne pique pas de bonbons. Son pétard préféré, et qui ne le quittait même pas quand il faisait sa toilette c’était un pistolet-mitrailleur VZ61 Skorpion, très populaire en Bosnie pendant la guerre et qui est l’arme idéale, à courte portée quand t’es dans un lieu étroit, parce que ça balance jusqu’à 50 prunes à 850 coups minute et que ça tire n’importe comment. Même sans le faire exprès, c’est difficile de lui échapper. Et alors avec Taras c’était carrément créatif, parce que dès qu’il l’avait dans les mains il se prenait pour Tony Montana, à défourailler tout en beuglant des insultes en pachtoune. C’est à ce moment-là, alors que Bob bute un des mecs, que Gaston reclipse une paire de chargeurs, et que Taras nous fait son putain de numéro de cintré que je vois, d’un coup, face à moi, la pointe d’une roquette de RPG dépasser du toit d’en face, et le break refouler vers nous, un gus, cul sur la portière et keffieh sur le crâne, un AK dans les pognes.

–       BOB ! A neuf heures ! je gueule

L’irlandais rafale la bagnole pendant je m’occupe du toit. Les balles déchiquètent du linge, des paraboles, un bout de mur, j’aperçois la queue du lance-roquette qu’on déplace, je m’arrache de la porte, alors qu’on se met à nous tirer dessus depuis les immeubles derrière. Je vide un chargeur, puis un autre, plus qu’un seul à la ceinture. Finalement c’est Gaston qui se farcit le servant du RPG. Trois projectiles en pleine poitrine, le doigt du servant s’écrase contre la détente, la roquette traverse l’air brûlant avec un bruit de fusée de 14 juillet et explose deux étages au-dessus de ma tête en fracassant une partie de l’immeuble. Je saigne de la bouche, je suis désorienté, un acouphène qui me bourdonne dans le crâne comme un générateur à pétrole, le carrefour est noyé dans un épais nuage de béton qui me rentre dans la gorge, les yeux, me bouche le nez comme si j’étais un poisson. Je lance au hasard une de mes deux grenades vers la voiture qui mitraille toujours, cours tandis que Moscou surgit de l’entrée, sa masse masquant complètement le colis sur lequel il a enfilé son gilet pare-balle. On voit à peine la Merco mais ça empêche pas d’avancer. La grenade éclate, je couvre Bob qui passe derrière moi en mitraillant les immeubles au pif. Qui est mort, qui est vivant à ce moment là on n’en sait rien. Ça continue de nous tirer dessus, et c’est tout ce que je sais. Tu sais comment tu te sens dans ces moments là, quand tu vois rien, sauf les flammes des canons, que t’entends rien sauf ce bruit de popcorn des pétards, et les hurlements des balles qui te frôlent ? Comme un animal, un animal traqué. Tu penses plus, c’est ta terreur qui parle, ta terreur, ta colère, tout en même temps, qui te jute dans les artères et te fait voir le machin en accéléré, comme si ta vie d’un coup a l’air d’un film qui sursaute. Et puis soudain, un miracle. Enfin si on veut.

 

Le nuage de poussière qui s’éventre par le milieu. Trois hélicoptères Apache surgis de nulle part, tirs de suppression sur les bâtiments, Gatling, ça fait un foin d’enfer, c’est pire que l’horreur, tu te plaques au sol quoiqu’il se passe, et tu vois même pas les bouts d’immeubles qui partent en pièces comme dans Matrix parce que t’as le nez dedans et que t’attends que ça se tasse. Un des Apaches finit par balancer une roquette sur un des immeubles, dont le sommet se dématérialise dans un nuage de béton de sang et de fer, et voilà le reste de l’orchestre, trois Hummers noir corbeau et un pick-up Toyota. L’ensemble plein à craquer de chauves sous stéroïdes, tatouages, lunettes noires, barbichette ZZTop, et équipement de compétition. Avec les baffles et le rap à fond, Robocop feet Emenem.

 

On avait pas besoin de voir leur carte qu’ils n’avaient pas pour savoir qui étaient ces gus. Des « contractants » comme on dit maintenant, mais pas comme nous du tout. Ceux-là c’était la crème, le vrai caviar, et ils en avaient strictement rien à foutre de rien. Ils nous ont ordonnés de nous mettre à plat ventre, et comme Taras, bin c’est Taras, il a pris un méchant coup de crosse dans la gueule. L’anglais aussi s’est excité quand il a vu les civils qu’étaient avec les tueurs dans la première voiture.

–       Desmond you motherfucker !

C’est tout ce qu’on a eu le temps de comprendre avant qu’ils nous embarquent tous, ainsi que le gamin et sa famille dans un seul et même élan généreux, rapide et brutal.

Ensuite je sais pas trop où ils nous ont emmenés. Des blocs, des prisons secrètes ils en ont autant que Saddam en avait, et question traitement c’est pas beaucoup moins sauvage.

Les Sorciers de la Guerre – Bacon and Cheese 2.

Il oublia naturellement très vite cette vidéo, parti pendant deux semaines au combat, il oublia même que le monde tournait. Dans ces moments intenses où il n’était pas à régler des problèmes d’un coin à un autre du monde, où les seuls individus qu’il croisait étaient des combattants tout comme lui, et sa seule préoccupation était de survivre, il lui semblait même se faire des vacances du monde. L’existence redevenait simple et directe, vivre ou mourir, tuer ou être tué. Une équation presque reposante. Pour autant le monde lui commençait à s’intéresser sinon à lui, du moins à ses activités.

Plus tard, un spécialiste très bien payé des médias, analysa le succès de la vidéo comme la conjonction improbable de la rencontre entre le lobby gay, la mode du complotisme, et de l’Islam radical. Une analyse qu’aurait pu faire d’ailleurs à peu près n’importe qui. On y aurait ajouté des chatons rigolos et des japonais déguisés en Télé Tubbies et on frisait le record de la saison pour Youtube. Un million de vues en une semaine et demie, et ce pour une première raison, ce que le spécialiste des médias appelait un leader d’opinion, c’est-à-dire un faiseur d’opinion. John Graham, écrivain, journaliste, essayiste, et grand défenseur de la cause gay australienne qui tomba littéralement amoureux de cette fin tragique, cette vidéo. Qui, par un dramatique hasard collait parfaitement à son nouveau roman, l’histoire d’un jeune Basha Bazi afghan, pourchassé par la guerre et les barbus. Les Basha Bazi, littéralement garcon-jouet, étaient une tradition afghane, comme l’opium, plus ou moins disparus avec les talibans, mais qui revenaient en force avec la nouvelle économie. Garçons destinés à la danse et au plaisir, de préférence mineurs. Le livre allait justement sortir pour la rentrée, l’éditeur en avança la sortie. S’ajouta à cela toute la sphère des amateurs de complots, du plus délirant au mieux surinformé, qui se mit à faire de cette vidéo un genre de virus sur lequel chacun glosa à loisir. L’ensemble conclu par un drame sommes toutes bien opportun pour une carrière politique. Le jeune pakistanais, dont le père était une figure possible des prochaines élections locales, ne supportant ni la mort de son amoureux impossible, ni son exposition soudaine aux menaces des barbus, se suicida. Il n’en fallu pas plus pour que son père se lance dans une croisade anti américaine, ni pour que CBS et le New York Times s’intéressent au sujet. ¨Pendant que certains membres du Congrès commençaient à poser des questions au département d’état, qui lui-même était déjà en train de préparer une panoplie de contrefeux.

 

 

 

Le colonel n’imaginait pas une seconde que ce scandale qui montait puisse avoir le moindre rapport avec lui. Même la date qu’indiquait la vidéo, n’avait pas éveillé chez lui un début d’intérêt. Il y avait tellement de bombardements pendant ces temps de retraite « honorable »…  Et quand il fut convoqué à Hong Kong, à son retour du Yémen, dans le cadre du programme White Blossom, il fut le premier surpris d’entendre son supérieur lui demander s’ils avaient le moindre rapport avec cet incident. D’une part parce que comme le gouvernement, son supérieur préférait ignorer la nature de la plupart de ses actions de sorte qu’il puisse les nier en toute transparence, si jamais par un hasard improbable on l’interrogeait. Conséquemment à quoi toute question de ce genre frisait l’incorrection en ce qui le concernait. D’autre part il ne voyait absolument pas pourquoi on se préoccupait d’un tel épiphénomène, ce n’était pas exactement un secret d’état que l’Empire bombardait à tout va, ni qu’il  y avait des ratés. La politique, expliqua son supérieur avec un geste fataliste. Et le colonel n’aima pas beaucoup cette réponse. C’était l’excuse toute trouvée des militaires et des fonctionnaires pour expliquer leurs échecs et leurs erreurs. Il faut dire que les politiques étaient si souvent de tels crétins voraces qu’ils faisaient sans peine le coupable idéal. De son expérience ça sentait la défection de dernière minute, le parapluie qu’on se prépare à ouvrir en étant bien sûr qu’il ne serait pas dessous. Il avait vu ce qu’ils avaient fait à North, comment ils l’avaient laissé seul devant la commission d’enquête. Il avait tenu son rang, militaire jusqu’au sang. Il avait tout encaissé, avalé toute la ligne et l’hameçon sans faillir, et pour le récompenser ils l’avaient finalement fait blanchir. Aujourd’hui il faisait le guignol sur Fox News, Falcon News comme disaient les gars. Mais lui n’était pas de ce bois là. Il en avait trop fait, trop vu, pour supporter ce genre de mascarade, pris trop de risques. Il savait parfaitement que sa fierté aurait le dernier mot, ou son orgueil, finalement on lui donnait le nom que l’on voulait suivant son point de vue sur la question. Il aurait parlé d’honneur si ce qu’il avait et faisait pour eux avait aucun rapport avec sa conception de l’honneur. C’était un sale boulot mais il fallait bien que quelqu’un s’y colle puisque c’était nécessaire. Pour autant il était hors de question pour lui d’accepter d’être interrogé et jugé par quelque clampins encravatés. Des oies blanches et des imbéciles qui croyaient qu’une guerre se gagnait avec les gants. Et en y réfléchissant, il se rendit compte qu’il ne supportait plus du tout cette histoire de guerre propre, sans mort « innocent ». Dans une guerre il n’y a pas d’innocent, il n’y a que des bourreaux et des victimes. Gibier ou prédateur, souvent les deux, la survie ne connait pas la morale.

 

 

 

Il songea à consulter un avocat, il y en avait quelques-uns spécialisés dans ce domaine, comme il y en avait pour les criminels. En général ils étaient plutôt compétents, naturellement excessivement chers, et discrets. Mais finalement ça aussi ça le dégoutait. Ouvrir le parapluie sur lui, se protéger comme un bon clampin pris la main dans le sac. D’une part il n’était coupable de rien sinon d’avoir fait son devoir, son premier devoir de soldat, obéir. D’autre part il assumait la totalité de ses actes et il était hors de question pour lui de s’excuser d’aucune manière. Ni de ce qu’il était, ni de ce qu’il avait fait, faisait ou ferait.

 

La seule excuse qu’il méritait c’était une balle dans la tête, et c’est exactement ce qu’il espérait que la vie lui donnerait.

 

Mais même si sa tête se demandait encore comment une histoire aussi ridicule pouvait prendre une telle importance, il fallait bien faire quelque chose. Son instinct le lui disait. Il avait toujours plus fait confiance à son ventre qu’à sa tête. La vie est un roman, disait Balzac, et l’instinct le personnage devinant les intentions de l’auteur. Alors il réagit de la manière qu’il connaissait instinctivement le mieux, en guerrier. Il commença à s’intéresser à cette histoire stupide, et agiter son propre réseau. Il en fallait bien un quand on faisait ce qu’il faisait, partout dans le monde, pour trouver ceux qu’il fallait, effacer ses traces, etc… sa propre petite agence de renseignement à lui, informelle, préventive, souple, sûre.

 

Il apprit que le petit pédé s’appelait Massoud, comme l’autre, bien entendu. Il apprit qu’un groupe d’autres petits pédés s’étaient formés en Europe, les Pédés Musulmans… Leur slogan c’était « Gay et musulman Allah est pour ». Des nord-africain pour la plupart, sans doute candidats au suicide. Il y avait même déjà des teeshirts, le Lion du Pandjchir et le petit pédé, face à face, sur fond arc en ciel. Il apprit que l’écrivain en avait même fait la couverture de son bouquin, et que ça se vendait comme des petits pains. Il apprit que les fatwa pleuvaient comme d’un bateau amiral. Il se procura le livre. Il se procura des informations sur le père de l’autre petit pédé. Ses allés-venues, sa vie, son œuvre. Il se procura les informations que détenait la presse sur cette histoire, sur lui-même. Renifla, chercha par où était peut-être déjà parti un coup fourré. Et il avait un nez de pointeur pour ces choses-là. Il se procura un dossier de l’ISI sur le père de la fiotte flinguée, une carte, un plan des lieux.

 

 

 

La vie est peut-être parfois morale. Allez savoir, ou le laisse croire. En tout cas Aslim le croyait. Que la vie avait une morale. Et que cette morale était dictée par Allah. Que quoiqu’il en coûte Justice serait rendue aux Vrais Croyants. Mais justement puisqu’il voyait la vie comme une affaire morale, il ne croyait pas du tout à l’usage de la violence. Combattre les ennemis de l’Islam ce n’était pas les combattre avec des épées mais avec des mots et des idées acérées. Allah se chargeait tout seul de les châtier, lui seul était autorisé à le faire, et leur jour viendrait, s’Il le voulait, inch Allah ! Aslim n’était pas un musulman modéré, il était journaliste. Un journaliste avec une charia dans la tête et dans le cœur, qui tentait d’instiller dans ses articles une image glamour du sujet. Selon lui le meilleur moyen de toucher l’âme occidentale. Une charia adaptée à son temps, light, sans lapidation ni mains coupées, sans fouet, cool, démocratique. Aslim croyait très fort à ses idées de présentation, il avait étudié en Angleterre, il avait étudié les anglais, et bien entendu ça ne plaisait pas. Son style. Les jeunes adoraient, mais les autres… les vieux, les paysans, les montagnards… Trop moderne pour eux. Ils l’avaient averti, une fois, deux fois, jamais il n’aurait pensé qu’ils lui enverraient les américains. Une façon de le renvoyer à l’occident qu’il rêvait tant de séduire et dont ils ne voulaient simplement pas. Mais Aslim se regardait trop écrire pour comprendre, même après un an d’enfer. Un an pendant lequel il avait été emprisonné et torturé scientifiquement, déplacé volontairement dans différentes prisons, avant d’être simplement relâché dans la nature, couvert de plaies et de bleus, à demi mort, après une formidable dérouillée finale. Il ignorait pourquoi ils ne l’avaient pas tué, et s’était finalement dit qu’Allah l’avait protégé. Pas forcément un signe, mais un encouragement. Mais quand il vit son tortionnaire dans les rues de Kaboul, il sut que cette fois Allah lui faisait signe. La Justice, enfin.

 

 

 

Les téléphones portables avec caméra sont une formidable  invention, tout le monde peut se fliquer à tout moment. Big Brother à portée de médiocrité. La vidéo apparut bien entendu, à tout seigneur tout honneur, sur Youtube, pendant l’émission d’une demi-heure qu’Aslim présentait sur la toile, depuis sa chambre. On y voyait le tortionnaire en compagnie de trois hommes en encadrant un autre. Et cet autre n‘était rien de moins que le « père du petit pédé »  Ibrahim Al Fwazari, l’outsider des élections de novembre. Quand on apprit que celui-ci avait disparu le lendemain, le jeu de quille se mit en branle.

 

Al Jaazira passa la vidéo en prime time, assurant au jeune journaliste la couverture médiatique qu’il souhaitait, pour sa carrière, pour la Justice. Pour Dieu. Le gouvernement impérial fut sommé de répondre aux accusations de kidnapping. Et bien entendu, que ce tortionnaire soit immédiatement mis aux arrêts.

 

On ne parle pas à l’Empire sur ce ton-là.

 

Des explications ? Et puis quoi encore, ces informations sont classées secret défense et selon nos lois nous n’avons aucun compte à rendre à personne. Vous n’êtes pas content ? Prenez votre ticket et attendez votre tour, les autres n’ont pas fini de sécher.

 

Puis un émir saoudien en glissa un mot à un de ses amis du Congrès, qui en glissa un autre à un sénateur, etc… Le temps que l’administration réagisse à cette puce sur son énorme dos, cinq soldats des Forces Spéciales avaient été tués en représailles, et l’écrivain magnifique reçu à l’ONU. Aslim raconta par le menu les tortures infligées, tout le Moyen-Orient s’en ému, des occasions se présentèrent, une patrouille de canadiens au complet. Onze morts en trois semaines ça faisait un genre de record dans le cadre d’une armée en retraite. Un sénateur de l’Empire, ou bien était-il français, ils sont tous experts dans ce domaine, a dit, « le meilleur moyen pour être sûr que les choses n’iront nulle part, c’est de créer une Commission d’Enquête. ». La Maison Blanche, en promit une, et assura les familles de leurs soutiens les plus sincères. On n’en était pas encore aux excuses mais comme l’administration était aux mains des gentils, la Maison Blanche se préparait un discours pro pédé démocrato-musulman. Un sérieux mélange à destination de la bouée Europe. Qui en boirait la liqueur, bien entendu, jusqu’à la lie. Mais dans la secrète alcôve du renseignement, de la CIA au Pentagone l’anxiété était montée d’un gros cran. Où était le colonel ? Qu’avait-il fait du colis, dans quel but, pourquoi, qui lui avait donné l’ordre ? Qui lui en avait donné l’ordre… en voilà une bien intéressante question. Qui lui donnait des ordres justement ?

 

Le dossier militaire du colonel était classé top secret, for your eyes only, etc. Estampillé, sécurisé, et personne ne comptait ouvrir la boîte de Pandore. Pas encore. Et après ? Eh bien après ils verraient un parcours militaire remarquable, trente ans d’opérations spéciales et de coups tordus, d’assassinats. Pour les Forces Spéciales, la CIA, la DEA, le Pentagone, la Maison Blanche, le Congrès… Qui lui donnait les ordres ? Excellente question, n’est-ce pas ?

 

Parce qu’en fait personne ne lui donnait des ordres. Plus depuis qu’ils avaient créé ce nouveau groupe. Le colonel avait carte blanche, point barre. Tout au plus son supérieur lui suggérait des plans, des directions, lui soumettait des idées, à lui de voir sur les moyens. Et il disposait de tous les moyens militaires et logistiques qu’il désirait, sans limite de fonds. Le colonel connaissait son métier, c’était une Rolls dans son genre, un placement en or.

 

 

 

Même l’Empire hésite avant de faire chier Dark Vador. Alors, quand il réapparut, à Londres, on ne le convoqua pas, on l’invita à un barbecue. Un barbecue ? Magnifique, il adorait les barbecues.

 

–       Oh mais comment ? Mais il ne fallait pas…

 

–       Ça vient direct de chez les brits ! C’est des spécialistes du bacon les brits, vous m’en direz des nouvelles, gouverneur !

 

Ils avaient essayé de rendre ça informel, casual comme ils disaient, détendu, saucisses, bières lights, jeans repassé et petit pull en v portés sur les épaules, jaune citron, vert forêt. Des steaks New Yort Cut épais comme des tables de ferme. La viande bien juteuse, un peu sucrée sur les bords, directement importée de Houston. On parle de tout et de rien, on évoque le passé, on glisse sur le présent on suggère l’avenir, l’interroge. On sourit beaucoup, on plaisante même. Il était venu avec un carton plein de tranches de bacon sans marque, made in England donc. Ils les avaient fait griller avec le reste. Ils ne comptaient pas lui demander un jour où était passé le pakistanais, pour les mêmes raisons qu’ils ne lui demandaient jamais des rapports circonstanciés de ses activités. Ce qu’ils voulaient savoir c’est ce qu‘il comptait faire. Comment il allait se sortir de ce traquenard. L’un d’eux avait même osé évoquer Germanicus en croyant faire le malin à propos des généraux et des sénateurs romains déchus. Il lui avait fait remarqué, acerbe, que Germanicus avait été assassiné par Tibère. On en resta là.

 

 

 

Il les pratiquait depuis trop longtemps. Il savait comment ils fonctionnaient. Ils étaient comme les mafieux. Grégaires et vindicatifs. Le groupe avant tout. Il savait qu’ils n’attendraient pas longtemps pour agir, selon leur intérêt, selon si par exemple son patron était lui aussi dans leur ligne de mire. Il vivrait ou mourait. Et s’arrangeraient pour que ça ressemble à une mort de civil. Mais les mafieux avaient quelque chose qu’ils n’avaient pas, n’auraient jamais. L’instinct. L’instinct de frapper le premier.

 

 

 

La tranche de rôti avait été découpée dans un bœuf de Kobé, cuite à coeur sous une croute de pâte briochée blonde légèrement épicé à la vanille et au piment d’Espelette, et farcie d’une fine tranche de truffe du Périgord. Elle faisait comme le dessin d’un nuage au milieu de la chair rose sang, un nuage ponctué de quelques étoiles de persil, la viande accompagnée d’une purée de pommes de terre crémeuse, arrosée d’un peu de graisse et de sang. Elle était servie sur une assiette de porcelaine translucide, ornée de figures bleutées de style Qing. Couverts en argent, poinçonnés, importés d’Angleterre. Elle avait un goût mêlé et puissant, une tendresse particulière qui n’était pas sans rappeler celui de la viande d’autruche, le bruit de la truffe emporté sur une queue de comète de vanille bourbon pimenté qui venait épouser parfaitement le goût du Siglo V et du whisky japonais. Il y avait dans cet ensemble un mariage si magique qu’il était impossible de se dire que le Chef Laforge n’avait pas pensé à ce qui accompagnerait immanquablement le dîner de ses convives. Ce qui bien entendu était le cas. Le Siglo V avait dans sa musique une suavité qui ressemblait bien à son pays, une douceur qui s’opposait à la puissance classique des Cohibas communs. Le meilleur du Robusto embrassant la finesse du N°2, sur une longueur proportionnelle au plaisir qu’il offrait. Tandis que le Yamazaki, au contraire d’un écossais de la même gamme, offrait un moelleux particulier qui répondait parfaitement à cet orchestre de sensations et de goûts, de parfums et de saveurs.

 

Vois sur ces canaux, dormir ces vaisseaux, dont l’humeur est vagabonde. C’est pour assouvir ton moindre désir qu’ils viennent du bout du monde, cita pour lui-même le colonel. Il recracha une bouffée de son cigare.

 

–       C’est magnifique. Absolument divin. Madeleine vous complimenterez André pour moi.

 

–       Attendez de voir le dessert… Laforge est un magicien.

 

–       Vous l’avez payé cher ?

 

–       Un million et demi de dollars pour qu’il lâche son affaire de Shanghai, et trente mille en salaire.

 

–       Pas mal.

 

–       Je m’en sors bien, Blankfein a déboursé cinq millions pour avoir Tomazaki chez lui.

 

–       Jamais entendu parler.

 

–       Un chef japonais, formé par Le Bec. Il tenait un huit étoiles à Canton.

 

–       Huit étoiles ?

 

–       Vous connaissez les chinois, il faut toujours qu’ils en fassent trop.

 

Dans le fond de la pièce Aretha Franklin chantait Night Time is the Right Time, le colonel n’aurait su mieux dire.

 

–       Finalement vous allez faire quoi ? Vous restez ou vous partez ? Il y a une grosse demande en ce moment pour des gens de votre compétence. Les russes payent royalement à ce qu’on dit.

 

–       Je reste évidemment. C’est pour l’Empire que je me suis battu, pas pour ces imbéciles.

 

–       Ces imbéciles comme vous dites dirigent l’Empire.

 

–       Ils n’en dirigent qu’une partie, la roue tourne, et croyez-moi, elle va drôlement tourner.

 

–       Comment ça ?

 

–       J’ai fait envoyer des fleurs aux journalistes…

 

–       Des fleurs ?

 

–       Les fleurs du mal, ricana le colonel avant de reprendre une gorgée de son whisky japonais.

 

Madeleine avala une bouchée de son rôti.

 

–       Allons colonel arrêtez de vous faire prier !

 

–       Projet White Blossom,

 

–       Qu’est-ce que c’est ?

 

–       Une idée à la con.

 

L’ancienne secrétaire d’état tira sur son cigare. Oui, André était un magicien. C’était comme si l’arôme du Siglo venait embrasser la saveur flottante de la bouchée qu’elle venait d’avaler. Blankfein avec son japonais cuisine du monde c’était fait avoir. Il n’y avait rien de mieux que l’authentique cuisine française.

 

–       Mais encore… ?

 

–       Un petit malin de la Compagnie s’est mis en tête que les chinois étaient portés sur l’opium. Je sais pas, on doit leur distribuer des livres d’images sur l’histoire de l’Empire quand ils arrivent.

 

–       Et alors ?

 

–       Alors il a proposé un projet visant à leur refaire le coup de la guerre de l’opium… mais sans la guerre.

 

–       Importer massivement de l’opium en Chine pour pourrir les élites ?

 

–       De l’héroïne plus exactement, raffinée par nos amis afghans, et convoyé par nos camarades russes. Mais sur le principe vous  y êtes. Sauf que ce n’est plus les élites qui se cament, enfin plus seulement.

 

–       Oui, en effet… et ils ont accepté ?

 

–       Vous rigolez ? Vous imaginez pas l’argent qu’on se fait sur cette opération.

 

–       Ça marche vraiment ?

 

–       Pas tant que ça en fait, il y a une grosse concurrence, mais justement…

 

–       Et l’argent ?

 

–       Même principe que pour l’Iran gate, ça finance nos opérations dans le monde.

 

–       Les imbéciles ! Ils n’apprendront donc jamais ?

 

–       J’en ai peur…

 

Elle leva la tête au ciel et réfléchit quelques instants aux conséquences d’une telle révélation. L’Empire introduisant délibérément de la drogue chez son concurrent direct pour le pourrir de l’intérieur. Les chinois n’avaient jamais digéré l’affront de la Guerre de l’Opium, encore aujourd’hui ils y pensaient.

 

–       Vous savez ce que nous risquons ?

 

–       Oh oui, la guerre. Ça tombe bien, j’adore la guerre.

 

Ils reprirent l’un et l’autre une bouchée de leur rôti.

 

–       Mais je ne m’en fait pas pour eux, les chinois sont des hommes affaires, tout comme nous, ils sont juste un peu plus voraces. Ils vont se faire tondre sévère, il y aura quelques morts, qui sait Taïwan va tomber dans leur botte droite, et puis tout rentrera dans l’ordre.

 

Le colonel mêla la bouchée à un peu de son cigare, ferma un instant les yeux, jouir du moment, puis il recracha la fumée en avalant sa viande.

 

–       Vous savez ce que disait ce personnage de roman  magnifique qu’était Maître Vergès ? « La fumée du cigare, n’a pas pour seule vertu de faire fuir les moustiques, elle écarte aussi de moi les humanistes ! »

 

–       Dieu nous préserve des humanistes, approuva-t-elle en avalant une gorgée de son verre en cristal de France.

 

 

 

Personne ne sut jamais ce qu’était devenu l’homme politique pakistanais. La CIA, l’ISA, Total Intelligence, CIC, cherchèrent activement le ressortissant, en vain. D’ailleurs ils furent tous très vite bien trop occupés avec le scandale qui venait d’exploser à la figure de l’Empire. C’était le Guardian, un journal de gauche anglais qui avait balancé le premier missile. Repris un peu plus tard par le Los Angeles Herald, avec de nouvelles révélations, et surtout des noms. A travers le monde on déplorait déjà plusieurs suicides. Washington était en situation de crise, Pékin aussi, mais pas la même, Taïwan comptait ses couilles. La Corée, le Japon sortaient des pétards supplémentaires. Personne, à l’exception du supérieur direct du colonel. Qui n’en parla jamais ni à ses hommes, ni aux membres de leur club de militaires et de politiciens d’affaires, ni à ses proches. Fervent baptiste, il pria en revanche beaucoup.

 

 

 

Le courrier était arrivé vers dix heures, apporté par son secrétaire, avec une dizaine d’autres enveloppes, toutes estampillées Top Secret, sceau impérial. Celle-ci en particulier était ornée d’un timbre du Pakistan, et comme telle le secrétaire la présenta en premier, l’air intrigué. Il lui rendit son regard, décacheta l’enveloppe pour en trouver une autre dans du papier de soie. Rose et blanc. Avec écrit au dos, dans une belle lettrine anglaise « From Kaboul with love, for your eyes only ». Les deux hommes se regardèrent à nouveau, l’un et l’autre savaient de qui ça venait, il connaissait l’humour particulier du colonel. Il l’ouvrit prudemment, comme s’il craignait maintenant un jet d’anthrax. A l’intérieur il y avait une photo. Une photo du colonel, avec sa barbe à collier de professeur d’école, son bronzage manche courte, et nu comme un vers qui faisait comme un faux signe d’excuse, la main sur la bouche. Il était accroupi sur un lit, tenait dans l’autre main des tranches de bacon sous blister, le sexe caché par un éventail d’autres tranches emballés.

 

Sur la photo il y avait marqué « oups, he slept ! »

 

 

 

Désolé il a glissé. Le directeur vomit.

Les Sorciers de la Guerre – Jihad joe 2.

Grossièrement les blindés ressemblaient à un crapaud qui aurait échangé ses pattes contre des ailerons. Un crapaud volant, altitude maximum 30 mètres, et sa bave : missiles invraisemblables et triple canon rotatif Harrier 880. Un million de balles à la minute. Un engin tellement facile à diriger qu’un gamin de neuf ans pouvait le faire, ce dont ne se privait jamais l’armée impériale, bien entendu. D’ailleurs l’âge limite de la conscription venait de passer à 13 ans. L’engin s’envola dans un glissement puis surgit au-dessus des murs de la base, direction les plaines du nord.

Bien entendu à ce stade-là, l’alerte générale avait été déclarée, et d’autres blindés étaient déjà à leur poursuite. Bien entendu ce n’était pas la première fois d’une de ces bases, ni qu’il volait un de ces blindés. Par contre c’était la première fois qu’il se retrouvait poursuivi par le commandant d’une base, en personne à bord de son appareil personnel. Un wargear Boeing Predator S80 avec la puissance de feu d’un croiseur et la mobilité d’un singe sous cocaïne. Le sergent esquiva les premiers tirs des blindés en volant à basse altitude avant de virer brusquement en faisant pivoter ses mitrailleurs d’ailes. Ronflement de balles, torons de feu rouge violet, qui embrasent le cockpit du blindé, son point de faiblesse. L’engin piqua brusquement en coupant la route d’un autre poursuivant, carambolage aérien, danger. Le sergent piqua à nouveau en changeant de direction, plein ouest quand il vit sur l’écran du tableau de bord le wargear cavaler sur ses quatre pattes bousculant tous les obstacles sur son passage. Pile poil au moment où un scooter armé remontait jusqu’à eux. Deux hommes à bord, une mitrailleuse lourde et beaucoup de balles. Le sergent ne chercha pas à les éviter, au contraire il les colla de sorte qu’ils ne puissent pas tirer, mais il ne s’attendait pas à ce que l’un d’eux essaye de pénétrer dans la cabine et lui reprendre le guidon. Un téméraire. La bousculade ne dura pas très longtemps. D’une parce qu’il était très gros, et de l’autre parce qu’il était très gros justement, que tout son poids portait sur la portière et que c’est ce moment-là que le journaliste choisit pour le jeter de hors du blindé en hurlant :

–       A bas l’impérialisme, vive la démocratie !

Le sergent se retrouva sur le scooter et ne chercha pas à comprendre, coup de coude dans la tête de l’un, direct dans la nuque de l’autre, éjection. Il rattrapa le blindé alors qu’on passait les plaines à l’herbe rase pour le désert et les canyons de la zone 114. A peu près là où on avait localisé les rebelles. Il grimpa sans peine dans l’engin et flanqua un massif coup de poing dans la poire de la démocratie. Six secondes et demie plus tard le canon rotatif 800 mm au trinium du wargear expulsa un suppositoire d’acier. Il juste le temps d’incliner légèrement leur appareil avant que l’explosion ne les balance dans un ravin. Le blindé rebondit dans la pente de caillasses et de rocs avant de s’immobiliser déformé, les ailes édentées, perdu missiles offre grosse récompense Blindage intelligent qui amortissait les chocs mais n’épargnait pas du choc. Sonné tous les quatre ils ne bougèrent pas, ce qui leur sauva la vie. Le wargear s’immobilisa au bord de la falaise, le commandant en sortit en hurlant.

–       Je t’ai bien eu Snake !

Aucune idée de qui il parlait, mais cela n’avait pas d’importance, il s’en allait.

Abenal Songh et son frère étaient natifs du Kantwallah, les régions désertiques justement, ils prirent la direction du bourg qui les avait vus grandir, deux jours de marche pour ne trouver que des ruines calcinées, des cadavres mutilés et des têtes coupées sur des piques, le sergent reconnaissait les méthodes des patrouilleurs Maraudeur qui assuraient la sécurité hors des bases. Et considérant les ruines encore chaudes, ils ne devaient pas être loin, ce n’était pas le moment de trainer. Les Maraudeurs ne partaient jamais très loin de leur fosse commune, au cas où ça attirait plus de cibles. Ce qui ne tarda naturellement pas. Un groupe à pieds plus trois scooters armés. Aucun des quatre n’avait d’armes, perdues dans la chute et pas le temps de chercher. Pas avec un soleil qui montait lentement au midi et commençait à transformer la région en enfer radioactif. Mais pas besoin d’arme quand on en est une. Un bras comme un tronc surgit d’une ruine calcinée et arracha un des pilotes de scooter par-dessus le mur, l’engin partit en vrille, le tireur tomba en arrière en crachant une rafale dans les airs. Le sergent saisit le canon brûlant, et lui écrasa la gorge d’un coup de talon sec, après quoi il entreprit de nettoyer les alentours avec sa nouvelle arme, du beurre.

Shong avait établi son fief à la Gorge du Dragon, dans l’ancienne forteresse des Kraak, perchée en haut d’un piton Among face à  son jumeau Strangh qui formaient les deux extrémités de la Gorge, dites les Dents du Dragon. Les Kraaks avaient disparu des centaines d’années auparavant,, balayés depuis la Route de la Perle et les invasions Haves. Il y avait si longtemps déjà. Et les haves eux même avaient quasiment disparu de sorte que lorsque le sergent en aperçu un, ils crurent qu’il avait vu un fantôme, chose bien possible selon eux dans ces régions, mais il ne croyait pas dans ces superstitions ni aucune autre. Il avait bien vu un petit bonhomme avec un long bâton qui les observait au loin, près d’un arbre tordu, sec et rouge comme le sang. Natifs du Ghenza, la zone la plus chaude de la planète, les haves étaient les seuls bipèdes à pouvoir se déplacer en pleine journée. La peau si noire qu’elle absorbait une partie des rayons du soleil. On prétendait qu’ils étaient capables de marcher quatre jours et quatre nuits sans s’arrêter avec trois dattes et un peu de lait de skun, un insecte des bords du Ghenza.

Ils parvinrent au pied du piton un peu avant le midi, juste à temps pour se protéger de son ombre. Autour d’eux le monde commençait à fumer. Au mitan de la journée la température pouvait atteindre 80°. Songh était un homme de taille moyenne, coiffé d’un bonnet de laine bleu et vert qui les accueillit avec un sourire bienveillant et un salam aleikum parfaitement articulé. Il avait appris l’arabe littéraire avec le Coran, et le Coran était venu jusqu’à lui de la même manière qu’il était arrivé au Prophète, par la voie du ciel. Par un pèlerin du courant des Jibrils, ordre exclusivement consacré à la propagation de la foi dans l’univers, connus pour leur efficacité et le soin qu’ils mettaient dans la représentation des Révélations d’Allah, autrement dit le moment où ils se pointaient d’une navette un Coran sous le bras, et la ferveur dans les yeux. Le mouvement des Jibrils était né avec les premières colonies spatiales, au sein de l’Union. Le sergent ne connaissait rien à la religion et ne s’y intéressait d’autant pas que la Fédération avait décrété qu’il n’y avait d’autre dieu que la Fédération elle-même. Selon les besoins, elle entreprenait de détruire les Eglises, les réduire à néant, tuer et emprisonner clergé et ouailles. Ou bien de les laisser vivoter assurant comme un semblant d’ordre si tant est que la religion en question ne remettait pas en cause la suprématie de la Fédération sur le Centaure. Mais ça le surprit quand même car, pas plus que son commandement ou n’importe quel des soldats, mineurs et cadres en poste ici, il aurait imaginé qu’il puisse y avoir ici que de pauvres hères paumés sur une planète quasi vide de présence intelligente, qu’une proto civilisation perdue et dispersée sur toute la surface des trois continents.

Songh écouta le rocambolesque récit de leur évasion, Bimbtkah, son frère lui venta les mérites du sergent Ivan.

–       Pourquoi ils t’ont fait enfermer ? demanda le leader.

–       Comportement inapproprié, rétorqua le soldat presque au garde à vous,

Pendant le dîner le soldat remonta le dictaphone du journaliste comme s’il avait été réparateur dans une autre vie. Mais non, comme il l’expliqua à l’américain, c’était facile, il avait déjà préparé des bombes avec ce genre d’appareil. Il n’était pas le seul journaliste nostalgique, ni le seul à se prendre pour Angus London ou Mykto Rabes, les grands reporters de légende des premiers pas de la conquête spatiale, eux-mêmes nostalgiques des grands du XXème siècle terrien. En gros, il en avait tué d’autres… il était un Satan après tout non ? Et c’est précisément pour cette raison que Songh, le repas terminé, l’avait fait arrêter.

Le sergent comprenait très bien. Il aurait fait exactement la même chose à sa place. Même si ça ne l’arrangeait pas du tout en réalité.

Car Songh était bien sa mission et tout depuis le départ avait été planifié pour arriver jusqu’à lui. Le marshal leur avait juste donné une occasion, ignorant que le commandant l’avait lui-même manipulé sur ordre. Quelque part dans le ciel, un satellite les suivait à la trace depuis l’évasion. Quelque part pas loin du satellite, un opérateur au sein de la station spatiale attendait un ordre de lui pour expédier un escadron de chasse Skooda, vitrifier la zone. Mais avant il devait s’occuper personnellement du leader. Et c’était immédiatement impossible.

Immédiatement, en plus d’être enfermé, il vivait comme un conflit. Le sergent Rochenko était né orphelin, dans une cuve, quelque part dans une des stations spatiales dispersées dans la constellation du Centaure, non loin du site 7820, c’est-à-dire d’une planète mineure, inhabitable mais pas inexploitable pour des méchagears. Il avait grandi dans un orphelinat militaire, n’avait jamais connu autre chose que l’uniforme, entraîné, éduqué, peaufiné à devenir la machine de guerre génétiquement modifiée pour laquelle on l’avait fabriqué. Une éducation violente où seuls les plus forts, les plus rapides et les plus endurants survivaient. En tout point donc, et comme bien d’autres soldats Satan, il représentait l’excellence, le nec plus ultra de ce qu’on pouvait faire en matière de tueur et d’agent de renseignement. Il avait déjà été missionné sur douze conflits de basse et moyenne intensité, effectué une centaine d’opérations, tué un bon millier d’individu, sans compter les bombardements qu’il avait commandé. Décoré deux fois pour acte de bravoure, et service rendu à la Fédération. De sa vie il n’avait jamais remis en question ce à quoi on l’avait destiné, ne s’était interrogé sur le sens de tous ces meurtres, toutes ces actions qu’on lui faisait commettre, et pourtant là, quelque chose le happait.

Etait-ce le décor âpre, le dépouillement dans lequel vivaient ces gens, ou bien la bienveillance qui se dégageait au premier abord de Songh. Ou était-ce la forteresse elle-même. Cette incroyable construction accrochée au sommet du piton, avec ses triples murs d’enceinte, ses tours carrées aux meurtrières dispersées. Combien d’êtres avaient sacrifié leur vie pour bâtir une citadelle pareille. Il fallait que l’enjeu en vaille sacrément la peine, et l’autorité du chef complète. Qui étaient donc ces gens après tout ? Quel genre de courage ou d’inconscience il fallait pour vivre ici ? Son nom lui avait donné et choisi sur une base de données militaires anciennes, un parchemin électronique des derniers siècles terriens, avant que l’humanité s’exproprie d’elle-même de sa planète devenue trop étroite. Son profil, la langue qu’il avait apprise, avaient été dessinés sur plan selon le respect de certaines traditions militaro-ethniques, il possédait implantée dans son cerveau une bibliothèque de faits, d’événements, de guerres, liés au pays supposé des ancêtres suggérés par son nom. Une personnalité préfabriquée puis formatée de soldat russe selon les critères mythologiques en vigueur dans l’armée. Le soldat idéal. Une statue. Couturée.

Opération Dark Road : brûlure au troisième degré, tassement de vertèbres N°1

Opération No Hope : éclats de shrapnel dans le haut du dos et dans les mollets, fracture du petit doigt, luxation du pouce.

Opération Tonnerre de Dieu : Fracture ouverte de l’avant-bras droit, tassement de vertèbres N°2, dysenterie, et un acouphène qui ne l’avait jamais quitté depuis.

Opération Razzia : 5 côtes fracturées, deux balles dans le ventre, brûlure au quatrième degré sur la jambe droite, élongation.

Opération Blue Oignon : Fracture de la main gauche, perte de trois doigts de pied, fracture de la pommette, luxation des deux pouces, plaie au ventre par arme blanche, shrapnel.

La statue était fatiguée ? Oui c’était peut-être ça après tout. Alors pour tenir le coup il se répétait le serment des unités Satan tout en se cognant le crâne de toutes ses forces contre la porte métallique du cachot.

–       Je jure de servir fidèlement le Centaure.

Boum !

–       Contre ses ennemis.

Boum !

–       Ou contre ses amis.

Boum !

–       Je jure d’obéir fanatiquement à mes chefs.

Boum !

Son crâne faisait des bosses larges comme lui dans la porte.

–       Et que je meurs sur le champ si je manque à mon devoir, que je sois immolé par cent couteaux si je déshonore le Centaure.

Boum !

–       Eh oh ! c’est bientôt fini ouais ! s’exclama le garde en entrant dans le couloir, ensommeillé, la casquette de travers, le fusil à bout de bras.

Il y eu un silence, et puis le prisonnier grommela.

–       J’ai mal…

–       Bah ouais t’as mal mon gros, elle t’a rien fait cette porte !

–       Eau, bandage, grommela à nouveau le prisonnier.

–       Oh la, la, à trois heures et demi du matin… pfff, râla le gardien à qui on avait bien spécifié qu’il devait rester en bonne santé. Ici on n’était pas comme là-bas, et après tout il avait sauvé deux de leurs hommes.

Le garde revint quelques minutes plus tard avec une gourde et un chiffon à peu près propre. Il s’approcha pour lui passer à travers la lucarne de la porte. Le bras du géant surgit d’un coup, lui attrapa la tête et la fractionna contre la taule. Quelques os craquèrent, il le souleva pour atteindre les clés et sortit. Maintenant il avait un fusil sans doute chargé dont il ne connaissait pas le mécanisme mais ça ne devrait tarder, il devait se chercher une arme plus silencieuse. Il la trouva dans une cuisine, au milieu des cuissots de cochon-singe, de légumes et de jarres pleines de potage de viande fumante. Dix-sept centimètres de bonne lame pour disséquer le gibier, tranchante comme un rasoir. Enfin il se coula dans l’ombre finir son travail. Il ne connaissait pas la configuration de la forteresse mais il avait une culture pour ce genre de monument et les dispositions nécessaires à leur garde. Il tua peu avant de parvenir à la chambre de Songh. Deux gardes, en silence, morts avant même de comprendre qu’on les tuait. Il connaissait l’emplacement de la chambre parce que c’était de cette pièce que le leader était apparu pour les accueillir. Il était allongé au fond de la pièce, dos à la porte, ronflait paisiblement. Le sergent hésita un instant, et puis…

Et puis il tua un édredon.

Lumière, clap, clap…

Songh est assis entre six gardes qui pointent leurs armes sur lui, il applaudit doucement en souriant.

–       Je ne suis pas aussi naïf que mon frère, je le crains sergent.

Ce fut la seule chose qu’il entendit parce que tout de suite après un des garde lui balançait la crosse de son arme en pleine poire.

Knock out.

Black out.