Océan sec 2.

Sous ses paupières coulaient Saturne et ses cyclones astronomiques, hanté par un Han Solo de papier balayé par le vent, quand sa conscience remonta à la surface brusquement. Le ciel noir surgissant soudain sur sa rétine, par éclipse orange sous l’éclat des gyrophares d’alertes. Pour une raison ou une autre un cadre avait eu idée d’utiliser l’hymne compagnie comme sirène d’alarme. Un chœur de 52 gosses braillant leur admiration pour Moon Petrochimique. Ali portait un gant de télécommande, il effaça la fanfare d’un mouvement de la main et interpella l’unité centrale à haute voix.

–       Ouais ? C’est quoi le problème ?

–       Dysfonctionnement du panneau N°14, perte énergétique 0.2% coefficient d’amplitude fois 4/jour, impossible de commander drones.

–       Pourquoi impossible ?

–       Dysfonctionnement base 500.

–       Base 500 ?

–       Système moteur contrefait.

–       Oh putain…

La conquête spatiale rapportait gros mais elle coûtait cher, la concurrence entre compagnies et états était rude, personne n’était contre l’idée de faire des économies sur le matériel. Le marché de la contrefaçon en informatique avait largement fleuri en Chine, il avait depuis explosé dans le monde entier  Il demanda si c’était réparable, le centrale répondit que oui, si les pièces de remplacement n’étaient pas elles-mêmes d’autres contrefaçons. En attendant il fallait voir ce qui n’allait pas avec le panneau. Ali nagea jusqu’à la salle d’équipement, ouvrit un placard à scaphandrier et se débarrassa de sa combinaison. La tenue s’ouvrait par le côté, les bottes lestées étaient fixées à un socle de sorte qu’il puisse les enfiler facilement. Après quoi il devait mettre son casque, le fixer et le laisser ouvert et ensuite prendre le jet pack et flotter jusqu’au pont supérieur. La procédure prenait un vingt-cinq minutes environ seul, et dix à deux, l’ordinateur central vérifiait l’étanchéité, puis lançait le feu vert. Naturellement, un rapport circonstancié et technique était envoyé à la base relais Deng Xiao Ping qui stationnait au large de Vénus et relayait les messages jusqu’à la terre. Il faudrait un mois pour qu’ils soient au courant. Largement le temps de perdre l’appareil sans que personne ne puisse quoique ce soit. Tout reposait sur ses épaules, quatre millions de tonnes d’hélium 3 à destination de la colonie Washington, le point le plus éloigné de la terre à ce jour, les Portes de l’Univers comme l’appelait la presse sur terre.

La première porte se referma, un voyant lui indiquait quand il pouvait actionner la seconde porte, et puis il s’éjectait dans le cosmos. Une simple pression des pieds et il s’envolait bien au-dessus de l’appareil. Dans l’espace l’aérodynamisme importe peu, ce qui compte c’est la résistance et l’énergie. Chaque kilo joule compte et tous les moyens sont bons pour économiser sur la propulsion nucléaire sans lequel cet appareil ne serait rien de plus que ce à quoi il ressemble, un fer à repasser hérissé de panneaux solaires et d’antennes. 40% de l’énergie à bord, le courant qui alimente les parties habitables, recycle l’hydrogène en bon air à l’odeur de plastique, éclaire les coursives et sécurise contre les incendies, est fournie par les panneaux solaires en forme de pétales déployées à la queue du monstre. Tournesols technologiques aux éclats coupants qui suivent le rayonnement, absorbent, sucent jusqu’à la plus petite particule lumineuse. Transformée en énergie électrique et stockée sous sur la surface de l’appareil, troisième pont, environnement sous vide. Il n’y allait jamais. En revanche ces satanés panneaux il les connaissait bien. Au milieu du bombardement stellaire disposer un mur de silicium fragile comme un plâtre c’était se compliquer la vie. Il avait des stocks entiers de capteurs de rechange mais ce n’était jamais suffisant, l’appareil faisait des corrections, telle zone était condamnée pour économiser sur l’énergie, ou la vitesse de l’appareil ralentit. Ou rien, Ali bricolait comme il pouvait, l’absence d’air et le rayonnement cosmique l’obligeait à ne travailler que quelques heures par jour, avec des produits et des outils spéciaux, colle thermique, soudure sous vide, à froid, ou rien de plus qu’un bon morceau de bande collante quand on avait rien de mieux sous la main. Le tout en veillant à ce qui pouvait éventuellement vous tuer net comme un débris de satellite parti de Jupiter, vitesse d’accélération croissante, aucun obstacle connu, comme le frottement de l’air, 2 millimètres de céramique transformés en balle de gros calibre. Mais ça n’arrivait presque jamais, il fallait le reconnaître. L’appareil offrait une suffisamment large surface pour que ce qui traversait l’espace ne le trouve pas lui, perdu au milieu des fleurs de silice miroitantes. Panneau N°14, bordel, encore celui-là… Ça faisait trois ans qu’il l’emmerdait. Situé sur l’extrémité ouest du bouquet il semblait aussi bien attirer tous les projectiles du secteur que de mal supporter les rayons cosmiques. Le central était incapable de diagnostiquer le problème sérieusement, il aurait fallu tout démonter et tout transporter à l’intérieur ce qui aurait pris des semaines avec des pertes d’énergies récurrentes. Ali s’enfonça sous la ligne des premiers pétales, point jaune minuscule flottant entre les panneaux géants. Selon la rotation du soleil, il en avait encore pour deux heures avant que les premiers rayons ne se posent sur le N°14 et le transforment à son tour en soleil blanc. Deux heures avant que la situation devienne dangereuse. Deux heures pour inspecter une plaque de 24 mètres de large sur 63 de haut, composé de milliers de cellules photoélectriques, reposant sur un bras de plusieurs centaines de tonnes et haut comme une tour. Ça serait insuffisant, il le savait, et il n’avait aucune envie  d’attendre trois mois que le soleil cesse d’éclairer cette zone. Alors il para au plus pressé en se fiant à son expérience. La zone la plus souvent bombardée était située tout en haut du panneau vers la gauche. Il y avait déjà remplacé plusieurs cellules, y avait même trouvé planté un débris de canette de Coca-Cola, signe qu’une navette gravitationnelle de colons était passée par là. Balancer ses déchets dans le cosmos était une manière de gagner de la place. Pas question d’un stock de poubelles ou même d’une usine de recyclage. Ce qui était inutile était éjecté, comme les poissons chient sous eux à mesure qu’ils avancent. Ali appuya sur le bouton de commande des rétros fusées du jet pack, le propulsant le long de la paroi moirée dans laquelle se confondait l’abime étoilée qui l’entourait. Dans ces moments-là il n’y faisait pas attention, il pensait à son problème, il avait peur, le vide lui suçait l’âme. Comme de grimper le bord une falaise, pouvoir s’envoler, mais ne jamais plus se poser. Il fallait qu’il calcule chaque poussée du jet pack pour ne pas s’éloigner brusquement de l’appareil de plusieurs kilomètres. Il n’y avait pas de retour possible dans ces cas-là, il mourait asphyxié comme un poisson hors de l’eau. Il regardait droit devant lui, le doigt sur la molette d’accélération. Il voyait quelque chose bouger. Au fin fond du panneau, six ou huit mètres au-dessus de lui, comme si un éclat s’était détaché.

Dans son casque Beethoven entamait la Pastorale. Un des petits plaisirs qu’offrait la compagnie aux pilotes. La possibilité de télécharger quelques octets de films et de musique. Ali admirait Mozart, était passionné par les interprétations de Beethoven, et vénérait Chopin qui avait fait de la musique un cocktail molotov bien avant les inventions binaires du rock’n roll. La Pastorale, le printemps, pourquoi ça lui avait semblé propice ce jour ? Il n’en savait rien mais la musique avait quelque chose d’une douce réjouissance qui l’envoyait vers le sommet presque sans appréhension. Ça bougeait, encore une couille dans le potage, mais au moins c’était là, simple, qui brillait comme une promesse. Celle d’un problème facile, d’une formalité, et il pourrait repartir dormir, rêver de cyclone astronomique et de héros infondés. Il s’approchait, il s’agissait bien d’un débris de silice violette sucé par le vide, dressé comme un petit dard vers le cosmos. Et puis soudain son cœur se mit à battre la chamade.

Comme quand l’amour vous tape dessus d’un coup, comme quand le trapéziste exécute un truc insensé, comme quand la peur, l’envie, la panique et le désir se mettent à  valser dans les artères. Et son cœur battait si fort, à mesure qu’il s’approchait, qu’il en avait presque envie de vomir. Dans son casque le central passa sur Beethoven pour lui signaler l’accélération anormale de son pouls, lui conseiller de rentrer. Ali n’écoutait pas, il avait les yeux fixés sur le doigt de silice et ce qu’il croyait avoir vu. Un être vivant.

Beethoven reprit ses droits, flûte et hautbois. Fin du premier mouvement.

 

Ça se débattait, ca avait des ailes. C’était coincé. Soudain il fut partagé entre l’horreur et l’émerveillement. L’horreur primitive de l’étranger, de l’autre et du mystère qu’il incluait, et l’émerveillement de celui qui découvre la fabuleuse inventivité de la vie. Un oiseau du cosmos… Ali s’approcha, Beethoven montait. C’était petit, ça ressemblait vaguement à une chauve-souris avec des ailes cartilagineuses et noires, un corps oblong couvert d’une peau caoutchouteuse comme une combinaison de plongée dressé de minuscules fils noirs qui couraient tout le long de la créature. Elle avait une petite tête de souris et deux yeux ronds bouton, une tâche claire qui divisait le haut de son crâne comme un masque. Elle le regardait mi inquiète mi implorante, son aile droite restée coincée sous le cartel du panneau. Son instinct animal devina aussitôt qu’il s’agissait d’un petit. Son attitude, sa complète absence d’agressivité, ce regard implorant du gosse dans une mauvaise passe. Ali s’approcha.

Elle n’était pas plus grosse que son poing, et il la tenait comme on tient un oiseau, les ailes repliées. Il la regardait fasciné, elle lui rendait son regard, partagée entre la crainte et la reconnaissance. La micro caméra sur son casque immortalisait la scène, la première rencontre extraterrestre avérée, là dans sa main, et soudain il comprit pourquoi il n’avait jamais rencontré jusqu’ici aucune créature intelligente, parce qu’il n’y avait que des animaux, et les animaux se cachent.

Pour redescendre il lui suffisait de se retourner sur lui-même et le bas devenait le haut. De peur de lâcher la créature, il se guida avec ses pieds et sa main libre jusqu’à un portique d’accès, et actionna l’ouverture, en vain.

–       Central le portique N°6 est en rade.

–       Négatif équipage, issue condamnée, objet non autorisé.

–       Objet ?

–       Equipage non autorisé à intégrer l’appareil avec l’objet non autorisé.

–       Mais quel objet !?

–       Objet découvert sur panneau N°14

–       Mais c’est pas un objet ! C’est un animal !

–       Objet non autorisé, possibilité de contamination avec l’équipage.

–       Mais tu te rends compte ou quoi ? C’est la première fois qu’on trouve un être vivant ! Un extraterrestre.

–       Objet non autorisé, possibilité de contamination avec l’équipage.

–       Bon, bon, écoute, ça vit dans le vide apparemment, pas besoin d’oxygène, on peut le mettre dans une des chambres de décompression..

–       Négatif zone pathogène possible.

–       Mais c’est totalement isolé !

–       Négatif objet non autorisé, possibilité de contamination avec l’équipage.

Ali regarda la créature. Elle semblait curieuse maintenant. Elle reposait dans son gant jaune, calme, les yeux fixés sur la bulle de la visière, elle le regardait, attendant qu’il décide. Ali se mit à hurler.

–       Mais merde il faut qu’ils le voient, il faut que tout le monde le voit !

–       Négatif, objet non autorisé. Autonomie scaphandrier – 30%.

–       Saloperie de bordel de merde de machine ! c’est filmé ! ils vont vouloir le voir, il faut qu’ils le voient ! C’est unique !

Tout se bousculait maintenant dans son esprit, la stupidité obstinée de cette machine, la fabuleuse découverte et les mille et une question qu’elle posaient, la Guerre des Etoiles, Yoda, et les vers parasites des météorites, sa propre survie, l’oxygène qui allait manquer tôt ou tard, le cosmos. Et cette chose, cette créature qui l’observait de ses yeux ronds comme des boutons, surprise, dubitative, et qui tout en même temps semblait comprendre son désarroi. Qu’est-ce qu’il allait faire ? Qu’est-ce qu’il pouvait faire ? Forcer le passage avec ses outils ? Il lui faudrait des heures pour venir à bout de la première couche d’acier qui protégeait le sas. Il continua d’argumenter, il hurla, il ordonna, jura, implora, et l’air commençait sérieusement à manquer pour toutes les supplications. Le central ne voulait rien entendre, il obéissait à un protocole, il n’en connaissait aucun autre, il n’y avait aucune exception possible, même au nom de la civilisation humaine, même au nom de la science. En ce qui le concernait toutes ces notions étaient abstraites, des paramètres sans importance. Ali regarda une dernière fois la créature. Il était épuisé, en sueur, la peau rouge, les yeux écarquillés, perdus, à bout de souffle. Et elle lui rendait son regard. Elle ne s’était jamais débattu, n’avait jamais tenté quoique ce soit d’agressif vers lui. Elle s’était laissée faire avec la simplicité de celle qui reconnait son impuissance, et maintenant attendait simplement qu’il se décide à la relâcher. Ali ouvrit la main. La créature se redressa maladroitement, comme ankylosée, lui jeta un bref coup d’œil et détendit son corps d’un coup, plongeant droit devant, les ailes le long du corps, avant de les déployer brièvement et de reprendre de la vitesse. Elle s’éloigna de sa vue par à coups, ce n’était pas des ailes, du moins elle ne s’en servait pas comme telles, c’était des nageoires. Des nageoires et par il ne savait quel procédé elle remontait le courant cosmique. Bientôt elle ne fut plus qu’un point dans la nuée abstraite de la voie lactée au loin. Le sas s’ouvrit. Ali regarda à l’intérieur, s’avança lentement, hébété, à bout de souffle. Le sas se referma, il dévissa son casque et le laissa flotter autour de lui, et puis d’un coup il se mit à pleurer. A pleurer si fort qu’il fut incapable sur le moment de se défaire de sa combinaison. Flottant, recroquevillé dans sa carapace jaune disproportionnée, la tête penchée, des bulles d’eau qui s’élevaient de chaque côté de son visage. Il resta là un moment avant de parvenir à se déshabiller. Les larmes se calmaient, il se sentait épuisé, incapable de réenfiler sa combinaison de bord, il se laissa voguer jusqu’au dôme panoramique, des bulles d’eau éparses dans son sillage. Il leva les yeux sur Saturne au loin dont il devinait les anneaux, revoyant la créature, chaque image, chaque détail qu’il avait pu saisir sur le moment. Puis il repensa à ce que la caméra avait enregistré, au rapport qu’il ne manquerait pas de faire, à cette fabuleuse découverte et l’univers lui parut soudain encore plus grand, plus insondable, plus extraordinaire qu’il n’avait jamais été pour lui auparavant. La vie ! Enfin !

Il commanda au central de projeter le film de la rencontre. La créature apparut dans son poing qui recouvrait tout le dôme. Craintive, surprise, son petit museau brillant. Il s’entendit hurler, coupa le son et commanda à nouveau la Pastorale. Les violons emplirent l’appareil de leurs vibrations passionnées, la créature le fixait, il s’endormit en souriant.

 

Le panneau N°14 continua ses défaillances pendant plusieurs semaines, le central décida de couper un certain nombre de circuits sans en informer l’équipage. Son attitude obstinée, son incompréhension des règles strictes de sécurité avait alerté le central sur sa capacité à discuter de simples décisions de bon sens. Et le potentiel danger qu’il représentait pour lui-même comme pour la mission. Aussi quand le moteur nucléaire N°2 montra des signes de faiblesse, il n’alerta pas plus Ali. Il le laissa dormir, rêver de créature ailée, et passa de lui-même à la propulsion chimique. L’appareil ralentit, rallongeant le voyage de vingt-cinq ans. Quant à l’enregistrement de l’incident, il fut expédié lors d’un second message vers la base au large de Vénus. Parvenant avec trois mois de décalage et la funeste nouvelle que le ravitaillement vers les Portes de l’Univers était fortement compromis. Les cadres de la compagnie décidèrent de garder la découverte secrète, inutile de compromettre un peu plus ce voyage sans retour et firent effacer les enregistrements. Ali ne se réveilla jamais.

Les Sorciers de la Guerre – Bacon and Cheese 1.

L’appareil survolait les montagnes, un léger vrombissement s’échappaient de ses turbines, l’image était neigeuse et verdâtre. Les rochers semblaient comme noir d’encre et la neige était phosphorescente. La caméra était guidée depuis le sol et une petite boule en plastique incrustée dans un clavier d’ordinateur. Un compteur télémétrique sur l’écran donnait son altitude, neuf mille pieds, une fenêtre sa position géographique sur une carte au dix millièmes, longitude et latitude indiquées par des chiffres. Sur un autre écran au-dessus de l’ordinateur on pouvait lire l’image de la seconde caméra, gros plan sur un sol vide. Un ciel glacé de nuit, un imperceptible bruit d’abeille, une ombre blanche furtive dans le ciel. Une soucoupe volante.

 

Et puis, derrière un rocher, voilà qu’apparaissait une masse différente des autres, un village, un hameau tout au plus. Niché au pied d’un sommet. Un hameau de torchis et de parpaings, où on élevait des chèvres, des poules. Un hameau avec un âne et deux chameaux, les transports en commun.  Une simple commande clavier permettait de faire passer les caméras en mode thermique, poules, ânes, chameaux, chèvres et villageois apparurent en bleuté pour la plupart, parce que le corps baisse de température pendant le sommeil. La guerre des mondes.

 

 

 

La pièce où se trouvait l’opérateur était ventilée par un système d’air conditionné fonctionnant à partir d’une centrale hydroélectrique installée à 150 mètres sous la surface de la terre, au bord d’un lac souterrain. Glissée comme un biscuit aquatique sous une montagne et ignorée du monde pendant 3500 ans. Pour autant il y faisait une température avoisinant les 37°, l’essentiel de la ventilation suffisant tout juste à refroidir les méta calculateurs des serveurs qui se trouvaient, par blocs de quatre, derrière le mur de béton armé, face à l’opérateur. Pour ne pas augmenter la température de la pièce, l’éclairage était assuré par quelques ampoules LED microscopiques et les écrans eux-mêmes. L’opérateur avait sur la peau des reflets vert jaune métalliques et les yeux lumineux d’un animal pris dans les phares. Un tatouage de code barre sur le biceps droit et un teeshirt Facebook avec le pouce « like » retourné vers le bas. Il avait vingt-trois ans, gagnait 120.000 dollars par an, avait un diplôme de mathématiques, travaillait pour une SII norvégienne sous contrat avec l’armée impériale. Assigné pour une période de six mois, au terme de laquelle, comme stipulé lors de la négociation, il lui serait remis une carte verte. Il avait déjà reçu plusieurs propositions d’emplois à Wall Street, avec des promesses de tripler son salaire actuel. A côté de la console d’ordinateur il y avait un bol de tofu et une bouteille de Coca Cola de trois litres entamés.

 

Il ouvrit une fenêtre sur un écran annexe, clapota sur le clavier une ligne de code, puis une série de chiffres, ouvrant des fonctionnalités secondaires directement reliées à la soucoupe volante. Tapa deux autres lignes code, terminées par le terme « switch ». Les caméras passèrent en mode automatique, tandis que le guidage s’effectuait manuellement au clavier, à l’aide de la boule. Un petit algorithme de son cru et dont raffolaient les opérateurs de l’armée. Il leva la tête vers le type derrière lui.

 

–       Voilà c’est fait.

 

Puis il sortit de son fauteuil et laissa la place à un jeune homme barbu portant une grosse robe brune de laine brute qui sentait le patchouli et la paille. Le jeune homme fit rouler la boule d’une main assurée. Il avait les doigts longs à la peau ambrée, aux ongles parfaitement nacrés virant légèrement sur le rose. Il prenait soin de ses mains, sa peau était brillante et souple, massé avec de l’huile après chaque ablution. La boule offrait une légère résistance pour qu’on puisse la manipuler doucement. Une légère inclinaison sur la droite et la soucoupe volante entamait un virage dans cette direction. Le jeune homme se mit à rire, et dit quelque chose dans sa langue aux hommes debout à l’entrée de la pièce. Puis il inclina la boule à l’opposé et la  soucoupe reprit sa direction initiale. Les caméras firent le point sur le village, le jeune homme leva la tête, incrédule, vers l’opérateur qui lui montra la touche « enter ». Le jeune homme appuya sur la touche.

 

 

 

Tout le monde ne dormait pas dans le village. Une observation plus accrue de l’environnement aurait montré qu’un peu au bord de l’écran, la zone de chaleur était imperceptiblement plus intense. Un arrêt sur image, ou un ralenti, aurait décrit à un œil avisé, une silhouette occupée à danser.

 

 

 

C’était un jeune homme d’une quinzaine d’années, seul devant son ordinateur. L’engin fonctionnait à l’aide d’une batterie solaire, il avait été fabriqué par une entreprise japonaise, avec des fonds de la Fondation Bill Gates. Le tout au bénéfice d’une ONG qui les avait distribués dans la région, comme dans un certain nombre de régions inaccessibles du monde. Le programme Connected World avait été un succès qui avait levé 850.000 dollars lors de son lancement à New York, déductible d’impôt.

 

Le jeune homme avait une double vie. Le jour, il était le fils d’un des bergers du hameau, il gardait les chèvres avec son chien, soignait les bêtes si besoin est, aidait ses parents pour tous les travaux de ferme, et donnait à tous l’image d’un jeune homme sérieux, taiseux et bon croyant. Le soir, devant sa webcam et son ami du Pakistan, il était la reine du disco.

 

Il avait appris l’anglais grâce à un autre programme d’aide, une ONG de l’Eglise de Scientologie qui expédiait des professeurs un peu partout dans les coins les plus défavorisés.

 

L’ordinateur profitait d’une puissante antenne de liaison située à huit cent kilomètres vers l’ouest, d’une base de surveillance ECHELON. Ce qu’ignorait totalement le jeune homme qui partait du principe que s’il avait un ordinateur, il avait forcément accès à internet. Le bénévole qui leurs avait confié la machine leurs avait succinctement expliqué ses possibilités. Il avait, comme tous les adolescents et les enfants, rapidement maîtrisé les outils, et il était ici celui vers qui tout le monde se tournait quand on voulait suivre ce qui se passait dans le monde. A savoir sa petite sœur et ses deux cousins. Les autres s’en fichaient, le monde qu’ils connaissaient et constituait leur environnement depuis leur naissance, leur suffisait amplement. En revanche, cette découverte, celle d’internet et du vaste univers auquel il vous ouvrait avait été une véritable révolution dans la vie personnelle du jeune homme.

 

Depuis qu’il était tout petit il avait toujours senti une attirance franche pour les vêtements féminins, les poupées, et préféré les jupes de sa mère aux jeux de garçon. Le trouble à leur sujet était venu plus tard. Il ne se l’expliquait pas, se trouvait bizarre parce qu’à sa connaissance il était le seul garçon du village à être comme ça. Il n’en parla donc jamais à personne, pria souvent à ce sujet, cherchant une réponse qu’il découvrit finalement sur internet. Le monde qu’il y avait vu, le monde tel qu’il était à Sidney, Toronto, Tokyo, San Francisco avait transformé sa vie. Il avait désormais sa page Facebook, son compte Youtoube, Twitter, son blog Worldpress où il tenait une petite chronique de sa vie fictive de reine disco des montagnes. Exubérant, les yeux maquillés, revêtu d’une robe de fiançailles enfilée sur sa tunique, il commentait l’actualité gay. Les lois anti pédé en Russie, comme il les appelait avaient sa faveur, il avait déjà signé 47 pétitions à destination du CIO, pour faire plier le gouvernement russe. Publiait des photos violentes d’actes homophobes sur sa page Facebook. Etait devenu hystérique quand l’entreprise avait banni son compte pour une période d’une semaine. Il en avait beaucoup parlé sur Twitter. Il avait fait aussi connaissance avec une japonaise, lesbienne, étudiante aux Beaux-Arts à Paris, avec qui il correspondait régulièrement, et donc son ami du Pakistan. C’était une véritable histoire d’amour entre eux. Virtuelle et par caméra interposée certes, mais ils se disaient tout, se montraient tout, faisaient virtuellement l’amour ensemble, et, il faut bien le dire, pleuraient et se plaignaient beaucoup ensemble aussi. Deux tourtereaux séparés par des milliers de kilomètres et des siècles de préjugés, ainsi qu’ils se voyaient, Roméo et Roméo.

 

Mais ce soir, ils dansaient en écoutant Gloria Gaynor et son increvable tube « I Will Survive ». La musique venait de la chambre de son ami pakistanais, qui, au contraire de lui, avait une vie de citadin et des parents assez occidentalisés et riches pour lui offrir tout l’appareillage électronique qu’il désirait. Les deux jeunes hommes enregistraient la scène, comme ils enregistraient tous leurs échanges. Tous les deux jours, l’antenne relais d’ECHELON cessait d’émettre pendant 24h, privant les deux jeunes hommes l’un de l’autre. Pendant cet insupportable intervalle ils pouvaient se repasser les enregistrements, c’était mieux que rien. Le jeune pakistanais se laissa tomber sur sa chaise en riant. Gloria Gaynor terminait son hymne à la gagne, son ami continuait de danser avec moult œillades et effets de bras comme une danseuse balinaise. Soudain il  y eu un violent éclair, et puis plus rien. Une fenêtre annonça que le plug-in Flash Adobe avait planté.

 

 

 

La commande « enter » actionnait le largage simultané de deux engins de de 226 kilos, guidés par GPS, d’une valeur unitaire de 56.000 dollars. Le montant global des bombes larguées avait été payé en cash et dormait dans une enveloppe, glissée dans la poche d’un pantalon de treillis. L’argent avait été glissé comme une faveur d’un père pour son fils, mais en réalité il était tout à fait inutile, l’armée larguait des dizaines de bombes de ce genre par jour, une de plus, une de moins…

 

Les deux explosions quasi simultanées étaient filmées à l’aplomb, ils virent très bien les deux éclairs comme d’intenses tâches jaunes et blanches, puis le nuage de fumée qui s’élevait vers le ciel, faisant disparaître le paysage. La première bombe avait largement suffi  à disperser le hameau, la seconde y avait ajouté un cratère comme une trace de doigt géant qu’ils ne virent pas, la soucoupe volante avait repris son chemin comme si de rien n’était. Dans la pièce, les hommes près de l’entrée applaudissaient.

 

 

 

–       Opération Soucoupe Volante ?

 

–       Ouais, des soucoupes volantes, c’est comme ça que le gamin appelle ça… Allez, mettez opération UFO, ça fera plus sérieux…

 

–       Faut que j’explique ce que cela signifie au moins.

 

–       De quoi ?

 

–       UFO, je peux pas mettre que c’est l’Opération Unidentified Flying Object…

 

–       Mouais… bah alors mettez UFO pour United Force Operation.

 

–       Ça fait deux fois le mot opération. Operation United Force Operation, fit remarquer l’officier responsable des vols.

 

Il allait devoir expliquer ce vol non programmé, à une administration pointilleuse sur la bonne tenue des rapports. Une opération qui se réduirait d’ailleurs à cet acronyme pour l’essentiel, avec quelques détails concernant le vol, et les munitions utilisés, le tout estampillé « secret défense » dûment tamponné du sceau gouvernemental.

 

–       Ah ouais, c’est pas faux… merde… vous avez une idée ?

 

–       Pourquoi pas Objective ? proposa l’opérateur qui était retourné derrière la console.

 

–       United Force Objective ?

 

–       Oui.

 

–       Ça ne veut rien dire, objecta l’officier.

 

–       On s’en branle sévère, mettez ça.

 

L’officier responsable ne savait pas exactement à qui il avait à faire. Il n’y avait aucune bande patronymique sur son treillis, seulement un écusson indiquant un grade de lieutenant-colonel. Il avait juste reçu des ordres précis de sa hiérarchie, avait compris que l’officier travaillait directement et secrètement avec le Pentagone, il n’avait pas besoin, ni envie d’en savoir plus. Qui étaient les barbus avec lui, ne le regardait pas plus. Il obéit et fut bien content de voir cette délégation s’en aller.

 

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L’opération fraîchement baptisée serait ensuite immatriculée avec un numéro à huit chiffres comportant l’indicatif 810, signalant une mission confidentielle, et terminé aléatoirement par une des cinq premières lettres de l’alphabet qui de facto la classait parmi les opérations relevant du commandement spécial. De sorte que si quiconque venait à demander à consulter les archives et connaître le détail succin de ladite opération il lui faudrait une autorisation de niveau trois, ce qui dans la nomenclature des renseignements correspondait à un grade d’officier supérieur. L’opération n’était pas datée précisément, les horaires inscrits étaient faux, la localisation précise également. Et si un fouineur particulièrement retord parvenait à apprendre sa nature réelle, analyser la boîte noire du drone, et à connaître exactement les différentes zones où il s’était rendu, il réaliserait qu’il avait au moins largué deux bombes JDAM qui n’étaient sur aucun des registres.

 

 

 

Il serra une à une les mains de la délégation, échangea encore quelques paroles chaleureuses avec le plus vieux et son fils. Ils parlaient en arabe, son accent était assez bon et quelques-unes de ses locutions laissaient à penser qu’il avait même vécu dans un pays arabe. Son aide de camp arriva juste au moment où les afghans repartaient en hélicoptère. Le plus vieux, le chef, était un trafiquant et un cultivateur d’opium important du Badakhchan. En échange d’un investissement de deux millions et demi de dollars et quelques services, il acceptait d’ouvrir une nouvelle route vers le Pakistan, afin de distribuer un concurrent du Helman. Quelques services dont la disparition de ce village qui se trouvait justement sur cette nouvelle route. Il aurait largement pu payer chaque villageois pour qu’ils regardent ailleurs, voire qu’ils participent. Mais selon lui ils avaient été contaminés par la Pax Americana, reçu la visite de plusieurs ONG, ils craignaient qu’ils discutent voire qu’ils se mettent à parler aux patrouilles qui passaient dans la région. Bref à réfléchir comme des occidentaux. Le concurrent du Helman et lui s’étaient battus pendant de longues années, cet arrangement d’affaire avait permis d’obtenir une paix précaire. Il allait également permettre d’augmenter les volumes à destination de la Chine, dans le cadre du projet White Blossom.

 

Un avion l’attendait au bout du tarmac, avion de transport plein raz la gueule de marines et de colis Taco Bell qu’on envoyait dans le sud faire du nettoyage de champs de pavots en attendant d’enfin repartir au pays. Obama avait donné le feu vert, ils étaient tous heureux de foutre le camp d’ici. L’avion le déposa à Kaboul, de là il prit un autre avion de transport, direction l’Irak. Cette fois il était seul avec son aide de camp, avec qui il régla quelques détails avant de se prendre une heure pour dormir. Dans son paquetage il avait des flacons de vitamine A, B, D, B1, et E. Une boîte de décontractant musculaire, quatre plaquettes d’amphétamines militaires, du Flyfox 50, un médicament conçu pour diminuer les effets du décalage horaire, en trompant chimiquement l’horloge interne. La combinaison du tout était disait-il, en plus d’une alimentation saine et des exercices physiques, son secret de longévité. Ils atterrirent à l’aube, alors que le soleil n’était pas encore levé et qu’une épaisse ombre bleutée semblait recouvrir le monde.  Hunting Time, comme l’appelait un de ses instructeurs à Fort Bennings, qui, avec le crépuscule, constituait les meilleurs heures pour attaquer « …de Alexandre le Grand à Westmorland. ». Pour des raisons évidentes de visibilité d’une part mais pour des raisons biologiques également. Un intervalle de période pendant laquelle ceux qui dormaient étaient dans une phase où ils rêvaient intensément et ceux qui étaient éveillés subissaient une légère chute hormonale, qui généralement entrainait une baisse de l’humeur. Conséquemment à quoi c’était également une des heures idéales pour les interrogatoires.

 

Ils furent accueillis par deux Hummers noirs blindés où les attendaient des irakiens et des américains, tous en tenue civile, à l’exception des armes et des gilets pare-balles. Très peu de paroles échangées, efficacité militaire, ils repartirent en direction d’une des prisons secrètes autour de Bagdad. Installées sous Saddam, réaménagées par l’administration impériale, tenues désormais par une combinaison de militaires irakiens et de contractants occidentaux. Le contingent de la Coalition était peut-être au trois quarts reparti, le second plus important contingent de cette coalition avait énormément à faire sur place. Des contrats à honorer, des sites et des gens à protéger, des clients chiites, des clients sunnites, des clients anglais, américains, australiens, des contrats gouvernementaux…

 

Le responsable de la prison était un ami. Ils s’étaient connus ici même pendant ce qu’on avait appelé pour les journaux la reconstruction. C’était même lui qui lui avait trouvé ce poste, avant il était dans une unité antiterroriste de la police irakienne, surnommé la Wolf Brigade, qui avait lui-même encadrée en suivant le modèle mis en route au San Salvador. Son ami n’était pas content, des agents de la Compagnie avaient déposé un prisonnier dont il ne voulait pas, un sac à emmerdes à ce qu’il disait. Il n’était pas venu pour ça, mais s’il pouvait rendre service…

 

 

 

Les deux fonctionnaires de la CIA étaient du genre de ce que leurs collègues des autres agences impériales appelaient des Cowboy. Tous ceux qui travaillaient à la CIA n’avaient pas systématiquement droit à ce titre, et même si l’appellation tenait de l’expression commune, dans ce cas elle relevait également de tout un tas de stéréotypes et détails vestimentaires qui les rendaient reconnaissables des kilomètres à la ronde, ce qui est ennuyeux pour un agent des renseignements. Holster bien en vue, lunettes noires, jean et teeshirt décontracté, coupe militaire, un pistolet-mitrailleur en toute circonstance, même quand ils allaient boire un coup. Bref ils ressemblaient aux contractants qui les accompagnaient. Le genre d’homme que le lieutenant-colonel fréquentait depuis des années et qu’il avait appris à respecter. Comme cela faisait des années qu’ils croisaient également des fonctionnaires de la CIA se prenant pour des Cowboys, sous prétexte qu’ils étaient envoyés en mission à l’étranger vers des destinations exotiques. Des rats de bureau avec la panoplie au complet, tellement neuve qu’on se prenait à chercher s’il avait oublié d’enlever des étiquettes. Et l’officier ne plaisantait pas avec les mythomanes et les fabulateurs.

 

Il leur fit enlever la totalité de la panoplie par trois gardes irakiens qu’il avait lui-même formé, histoire d’ajouter à l’humiliation. On leur fila à chacun un treillis réglementaire, après quoi seulement il concéda à écouter leur histoire. Les deux hommes savaient bien entendu à qui ils avaient à faire, ils étaient même informés de sa venue avant qu’il arrive, et on leur avait du reste demandé de l’éviter. Mais même humiliés ils restaient des fonctionnaires assermentés du renseignement et expliquèrent au colonel que la raison de leur présence et l’identité de leur prisonnier était confidentielle. Il ne voulut rien savoir, comme son ami le directeur de la prison, il connaissait les procédures en ce qui concernait les déplacements de prisonniers. Comme pour les opérations de bombardement, il y avait un code, et le code de ce prisonnier-là disait Guantanamo et « sensible ». Or si « sensible » peut recouvrir tout un tas de choses, elles signifiaient toutes que sa présence ici pouvait attirer l’attention sur ce lieu. Par exemple comme un chef d’Al Qaïda que ses copains voudraient récupérer. Chose auquel personne ne tenait. De plus, en général les gars qui finissaient à Guantanamo, étaient parfois passés par ici, mais ils ne revenaient pas.

 

 

 

L’argument d’Al Qaïda était un argument rentré dans le vocabulaire du renseignement impérial. Presque devenu un synonyme, une expression courante signifiant priorité nationale. Le colonel s’en servait à toute occasion, il se fichait totalement d’Al Qaïda ou qui pouvait être ce type, il fallait seulement qu’on lui trouve un nouveau logement et qu’il puisse retourner à ses affaires.

 

 

 

Le type s’appelait Fabrice Fèvre, ingénieur en eaux et forêt, il était parti en Guinée dans le cadre d’une mission humanitaire, mais surtout pour oublier une histoire d’amour qui avait duré trois ans. Trois ans passionnés, jusqu’à ce qu’elle rencontre son meilleur ami. Une double trahison qui l’avait laissé six mois sur le carreau, avant que son frère ne parvienne à lui secouer les puces et le convaincre de « faire quelque chose de sa vie au lieu de pleurnicher sur une conne ». Une nuit, il avait été kidnappé par un commando de quatre hommes, conduit dans un lieu discret et interrogé. Il se trouvait qu’il ressemblait vaguement au portrait faxé et baveux qu’avait reçu l’antenne de la CIA locale. Un portrait correspondant à celui d’un terroriste supposé. Il se trouvait également qu’il avait des origines espagnoles et un physique typé qui en France lui avait déjà valu d’innombrables contrôles d’identité. Non seulement tout le monde le croyait toujours arabe, mais en plus, il portait la barbe. La barbe et les cheveux longs, ne parlait pas un traître mot d’arabe, mais ça pour les militaires c’était visiblement un détail. Après avoir été tabassé, noyé, terrorisé, ils lui avaient fait avouer sa participation au 11 septembre, assez pour être expédié à Cuba. Pendant quatre ans ses parents avaient engagé plusieurs détectives, fait des pieds et des mains au quai d’Orsay pour qu’on le retrouve. De forts soupçons s’étaient orientés vers l’administration impériale depuis la libération de quelques autres innocents qui avaient confirmé la présence de plusieurs français. Pour une raison ou une autre, l’administration avait toujours nié la présence d’un certain Fèvre. Sans doute pour ne pas admettre l’avoir enlevé sur un territoire souverain, mais de récents accords bilatéraux avait autorisé les autorités françaises à venir vérifier sur place. Les administrations du monde entier ayant ceci de commun qu’elles détestaient autant être prises en défaut que de devoir reconnaître leurs erreurs, on avait préféré le déplacer en urgence, en attendant de savoir quoi faire de lui. Car apparemment, l’on n’était toujours pas certain, après quatre ans d’enfer, qu’il n’était pas effectivement ce terroriste supposé. Exaspéré, le lieutenant-colonel entra dans la cellule, dégaina son pistolet et lui flanqua une balle dans le crâne.

 

 

 

Après quoi il descendit un étage en dessous, et entra dans une autre cellule où se tenait trois hommes. L’un d’eux avait les pieds et les mains attachés, suspendu par un crochet la tête en bas, nu comme un vers. Son corps était violement marqué de traces de coups, barré d’hématomes où par endroit la peau avait cédée. Les deux autres se tenaient en bras de chemise, l’un des deux tenait dans la main un long morceau de câble gainé. Le colonel retira sa veste de treillis, les choses sérieuses allaient pouvoir commencer.

 

 

 

Deux jours plus tard il était à Londres, en compagnie d’une délégation saoudienne. Quelques angles à arrondir, quelques informations à transmettre, il avait été assigné comme chef de la sécurité. Il n’aimait pas beaucoup ce genre de boulot qu’il avait déjà fait maintes fois, parce que concrètement ça consistait pour l’essentiel à ne rien faire et à attendre. Même quand ce n’était pas seulement qu’un titre, comme ici, la protection rapprochée n’avait rien d’une tâche palpitante pour un homme d’action tel que lui. Il connaissait la plupart des membres de la délégation. Tous frères, oncles, cousins, leurs épouses et leurs enfants. Il avait appris à en apprécier certains, se défaire des clichés qu’on avait sur eux, et même à admirer. Pas tous, certains n’étaient que grossiers personnages tout juste assez malins pour être nés dans la bonne famille. Mais la princesse et son fils, par exemple l’impressionnaient beaucoup. Elle pour sa beauté d’une part, mais aussi cette volonté qu’elle avait de compter, et que son fils compte également. Son mari avait cinq épouses et quelques poignées de maîtresses, mais elle tenait le première place. Fine tacticienne, elle imposait ses vues. Et lui, le môme, il était vraiment exceptionnel. Il comprenait si vite, il s’intéressait à tant de choses ! Il adorait leurs conversations. Un garçon de 13 ans, capable de discuter des mérites comparés de Clausewitz, Sun Tsu et Galula ! Qui s’intéressait aux grandes batailles ! Ça le changeait des imbéciles de la Compagnie, des hommes de troupe, des officiers en général qui n’avaient pas l’ombre d’une culture militaire sortie de ce qu’il y avait dans leur manuel.

 

Ils attendaient dans le hall du Savoy, assis dans de gros fauteuils en cuir. Quatre saoudiens à lunettes noires autour d’eux, tous formés par l’Empire, certains par lui. Le gamin occupé avec sa tablette Apple, sa mère à discuter avec une des tantes, et lui qui terminait un coup de fil avec son supérieur direct. Il partait à la fin de la semaine régler un problème, un autre, au Yemen. Mission de combat, bonne nouvelle, un peu d’action.

 

 

 

L’action, le combat, la guerre, il ne vivait sans doute que pour ça. Il avait épousé l’armée très jeune, fils et petit-fils de militaire, il était tombé amoureux de la guerre dès sa première fois au Liban. Il ne se faisait aucune espèce d’illusion sur son travail, sa raison, sa motivation réelle. Le monde libre et toutes ces conneries là. Ça faisait trop longtemps qu’il était dans l’armée pour ça, et qu’il se battait d’un coin à un autre de la planète. Le Big Business dictait tout. Et de son point de vue ce n’était pas plus mal. Grâce à l’invasion de l’Irak, et de l’Afghanistan, l’Empire avait accès à de nouvelles ressources énergétiques. Avec l’invasion du Panama il s’était assuré un libre passage sur le canal. En Bosnie, au Kosovo, au Yémen, au Koweït, même au San Salvador, au Mexique ou en Colombie, partout où il était allé, partout quelque soit la raison officielle de sa présence, le Big Business suivait quand il ne donnait pas directement les ordres. Et partout, en réalité, il avait défendu plus que des affaires de gros sous, plus que de nouvelles ressources d’énergie, il avait défendu un style de vie. Le style de vie impérial, le style de vie que le monde entier enviait, et voulait imiter. Et ils avaient tous beau les maudire, tous accuser l’Empire de vouloir dominer le monde, tous penser et prétendre ce qu’il voulait, ils voulaient tous ressembler à l’Empire.

 

–       Vous avez vu colonel, vous êtes célèbre.

 

Le colonel sursauta en sortant de ses rêveries. Célèbre, un mot qu’il détestait en ce qui le concernait. Il se tourna vers le jeune garçon à côté de lui qui lui souriait, sa tablette sur les genoux, branché sur Youtube. Il jeta un œil vague au titre de la vidéo « CIA killing my boyfriend » et répondit avec un sourire qu’il n’était pas de la CIA de toute manière. Mais voulait bien la voir.

 

Ça commençait par un texte assez long et larmoyant en anglais et en arabe. Puis on assistait aux derniers instants de ce qui semblait être un jeune homme, afghan à ce que le texte disait, déguisé et maquillé en femme, en train de danser. Puis il y avait un violent éclair, et le noir. Bon, soit, pas de bol, quelqu’un avait balancé une bombe sur le seul paysan pachtoune à avoir une caméra branchée à ce moment-là. Et un pédé de surcroit. A la limite c’était marrant.

 

–       Pauvre gars, dit-il alors que la vidéo se terminait.

 

Et bien entendu il le pensait. Il avait vu beaucoup de gens mourir, et parmi eux nombreux de sa main, parfois assez près pour sentir leur haleine. S’il n’avait jamais exprimé de doute à ce sujet, il n’y avait pas non plus ressenti le moindre plaisir. La guerre était belle, mais la mort était laide et triste. La mort était une défaite, un échec, même pour celui qui la donnait. Pour autant elle était nécessaire comme tous les échecs de l’existence. Parfois même elle était salutaire. Il n’y avait rien qui l’écœurait plus que cette soi-disant idée de guerre propre, chirurgicale, hygiénique. La guerre c’était sale, et plus on la faisait salement, plus on avait la chance de la gagner. Tous ces imbéciles qui pensaient le contraire, ces libéraux, n’y connaissaient rien, pour avoir la paix il fallait donner la mort. Et quand il pensait à la sienne propre, inéluctable, il espérait simplement qu’il la recevrait les armes à la main, debout, dignement, comme le guerrier qu’il était.