La Vida Loca 2.

Le français était un ancien gendarme, il parlait un espagnol aussi approximatif que son anglais, mais c’était pour ça qu’ils l’avaient choisi, son espagnol. Les trois autres ne parlaient qu’anglais, avec l’accent terroir et l’acholi.  On leur avait confié un GPS et l’ordre de localiser les puces précisément. Les quatre hommes n’avaient aucune connaissance en matière de renseignement, pas la moindre information sur la situation locale, sauf ce qu’on pouvait lire dans les journaux. Tout ce qu’on leur avait donné comme indication c’était d’être prudents et discrets, on ne leur avait pas non plus autorisé à emporter d’arme avec eux. Leur mission était théoriquement simple, une fois les puces localisées, ils alertaient leurs supérieurs, et repartaient. Rien de plus, et rien donc qui justifiait l’emploi possible d’armes. Bien entendu puisqu’ils n’avaient aucune compétence ni expérience dans le domaine, aussi discrets pouvaient-ils essayer d’être, trois noirs et un blanc bien propres qui trainaient ensemble à Ciudad Juarez, on les avait immédiatement pris pour des flics américains. Un Ojos, un guetteur, qui n’avait rien de mieux à faire, les avait logés au cas où, et avait prévenu ensuite le chef du secteur. Le chef du secteur en avait référé à son propre chef, qui lui-même avait téléphoné sur la côte. Vingt-quatre heures après avoir atterri au Mexique, les quatre contractants étaient déjà repérés, un seul coup de fil et ils étaient morts.

Pour l’ancien caporal Mornier, s’il ne s’agissait tout de même pas de vacances – qui aurait l’idée de passer des vacances dans une ville pareille ? Ça en avait tout de même un peu le goût, comparativement aux deux mois qu’il venait de passer en Irak. Il était payé deux milles dollars la journée, avec deux jours de repos inclus, uniquement pour encadrer ces trois gars, et s’assurer qu’ils savaient se servir d’un GPS. Pour Hope, son subordonné immédiat, avec qui il était également allé en Irak, même comparativement à Bagdad ou Sadr City, ça restait un travail, dangereux et mal payé. Mais il n’en avait pas d’autre, n’en connaissait pas d’autre.

Aussi loin qu’il s’en souvenait, il n’avait jamais connu autre chose que la guerre. D’abord comme une rumeur qui grossissait et se réduisait à mesure des progrès et des défaites des armées. Ensuite comme une composante quotidienne de sa vie, quand vers l’âge de 11 ans la NRA, la National Resistance Army, l’armée devenue nationale du président Museveni, l’avait enrôlé de force, lui et tous les hommes du village. Ceux qui avaient tenté de fuir ou de résister avaient été tués. Les vieillards, estimés inutiles, également, les filles et les femmes avaient toutes été violées sans aucune exception d’âge ou de condition. On en avait laissé quelques unes s’enfuir pour qu’elles passent le message aux autres villages alentours, on avait embarqué de force quelques jeunes filles, on avait massacré tous les autres. Tout ça parce qu’un jour un illuminé du nom de Kony s’était pris l’idée d’instaurer un genre de charia chrétienne en Ouganda. A la tête de la Lord’s Resistance Army, il comptait virer Museveni et instaurer un état régi par les Dix Commandements, la Loi de Dieu selon lui. La guerre avait commencé en 1988, s’était officiellement arrêtée en 2006, mais en réalité les forces de la LRA avaient continué à se battre de l’autre côté de la frontière, en RDC. En 2007, Hope avait été officiellement libéré de ses obligations militaires, lui ainsi que 20.000 autres enfants-soldats. Il s’était retrouvé à Kwate, un quartier pourri de Kampala, à mendier et voler pour survivre. Tout le monde savait qu’il avait été un enfant-soldat, personne ne l’aurait jamais engagé pour faire un boulot normal, assimilé qu’il était, comme tous les autres, à un petit voyou violent et sans éducation. Quand ils tombaient sur eux, les flics s’en donnaient à cœur joie, et tous les jours on déplorait des vols et actes de violences dont les responsables étaient toujours ces gosses perdus. Hope savait bien qu’il y avait sûrement du vrai là-dedans, que la guerre en avait rendu fou plus d’un, mais c’était une excuse pratique pour taire les exactions dont se rendait elle-même responsable la police. Une façon aussi de nier tous ces gamins que l’armée nationale avait enrôlés de force, en dépit des accords internationaux. Museveni était soutenu par les Nations Unis, la NRA avait jeté dehors la LRA, autrement dit les Nations Unis avaient violé leur propre loi en reconnaissant la victoire d’une armée illégale, une armée qui avait entre autre valu à d’autres, comme Charles Taylor, d’être jugé à la Haye. Hope était le seul des trois qui savait lire l’anglais, il avait lu des choses là-dessus et compris que l’histoire est écrite par les vainqueurs. Un jour, il était tombé sur une annonce de DSS dans le journal. Une organisation spécialisée dans la sécurité et qui cherchait des gens ayant une expérience militaire. Ça ou survivre dans les rues de Kampala, 400 dollars par mois, nourris, logés, c’était même mieux que les 10 dollars par semaine qu’il touchait quand il était dans la NRA. Mais maintenant qu’il était au Mexique, à pas plus de huit cent mètres de la frontière des Etats-Unis, il se prêtait à rêver de foutre le camp de toutes les guerres à venir ou présentes, s’installer en Amérique et profiter de tous ses avantages.

Ils étaient installés dans un motel au nord-est de la ville.  Une chambre d’hôtel standard, comme on en trouvait sur tout le continent, avec un lit double, meubles en contreplaqué, l’eau courante, une douche et une baignoire, de l’électricité en permanence, une télévision câblée. Ce qui en soit constituait pour un gamin de Kampala, né dans la brousse et qui avait grandi avec les atrocités de la guerre, un genre de miracle permanent. En Irak déjà il avait pu voir l’Amérique et son formidable pouvoir. Les installations gigantesques, les supermarchés interminables, les piscines d’eau potable au milieu du désert, les convois de nourriture acheminés sous protection militaire dans les coins perdus. En tant que sous-traitant de Blackwater, il n’avait pas eu accès à toutes ces facilités, à l’exception des PX où l’on pouvait absolument tout acheter, même des maisons clef en main et à crédit pour le retour au pays. Mais il avait pu les voir, et en rêver. A la télé américaine et mexicaine c’était un défilé quasi constant de publicités sur toutes les chaines, locales, nationales, internationales. Avec des gens beaux, souriants, heureux, de présenter ou consommer des quantités invraisemblables de produit. Hope avait compté jusqu’à 53 marques de céréales différentes rien qu’en passant deux heures devant la télé. Pour tous les goûts, au miel, soufflé, au chocolat, au caramel, avec des morceaux de guimauve ou bien encore garanties sans sucre, spécial régime. Il avait trouvé ça extraordinaire. Dans ce pays, tout ce qu’on voulait, rêvait, et même ce à quoi on ne pensait même pas, devenait réalité. Comme un conte de fée, avec de la nourriture de conte de fée. Et ce n’était qu’à quelques centaines de mètres d’ici. Quelques centaines de mètres qui le séparait du paradis, et cette mission. Retrouver des gens disparus grâce à une puce électronique. Ça aussi il n’y avait que les américains pour pouvoir faire ce genre de chose, pour avoir la volonté de le faire. Sa mère, son père, ses grands-parents, il aurait bien aimé qu’eux aussi aient rencontré la volonté américaine.

Il n’avait jamais cherché leurs cadavres, à quoi bon, il les avait vus mourir, et depuis leurs restes avaient dû finir dans l’estomac d’un prédateur… ou d’un rebelle. Ces choses-là arrivaient souvent là-bas. Son chef d’unité de l’époque ne mangeait-il pas le cœur de ses ennemis ? Pour se rendre invincible disait-il.

Ils avaient éteint l’air conditionné et mis en route le ventilateur. Les ougandais n’aimaient pas l’air conditionné, cette odeur de glace recyclée, et tous les maux de crâne et mauvais rhumes qu’on attrapait. Et puis c’était complètement inutile contre les moustiques. Ils étaient installés ensemble dans une chambre familiale, le français avait une chambre pour lui seul, c’était le chef. Les deux autres étaient assis à côté de lui, une bière à la main, ils commentaient une émission à la télé avec Tom Cruise. Le souffle chaud qui lui parvenait par l’entrebâillement de la fenêtre lui rappelait l’Irak. Un Irak avec un parfum mêlé d’essence et de pâte de maïs chaud. Il avait remarqué aussi que les gens ici avait des têtes différentes que les irakiens, ou les américains, ils étaient en général petits, assez épais, avec beaucoup de pauvres, de mendiants, de paysans montés et perdus à la ville. Il y avait une vibration particulière pourtant ici, une vibration qui lui rappelait encore plus l’Irak que la chaleur. Quelque chose d’électrique, de lourd, de permanent, cette chose qu’il avait senti dans la brousse aussi, en traversant des villages, abandonnés ou non. La violence qui bourdonne dans l’air.

Hope se demanda s’il existait un pays au monde où il n’y avait pas la guerre. Le téléphone sonna.

 

–       Hope, on se bouge, c’est l’heure.

DSS leur avait loué une voiture sensément discrète pour la surveillance. Ils avaient dû virer les autocollants et les PLV publicitaires avant de pouvoir s’en servir. Hope s’était même arrangé pour lui donner une couleur locale, poussière et flancs cabossés, et tant pis pour la garantie. Ils suivirent les indications du GPS. Le signal semblait venir d’une maison grise, fermée par un mur d’enceinte coiffé de tessons de bouteilles. Comme chez lui à Kampala, comme en Irak, et tous les endroits où les flics étaient plus dangereux que les voleurs. Il en avait même développé une théorie, suite à un voyage en Europe, là où l’état s’absentait, les tessons apparaissaient. Ils notèrent également la présence de deux caméras panoramiques, l’une au dehors, l’autre de l’autre côté de la grille. La rue était déserte. Pas une fenêtre allumée, pas un bruit, à part ceux au loin de la ville, Hope n’aimait pas ça, mais il ne dit rien, il savait que Mornier n’écouterait pas. Il n’écoutait jamais, ou presque, pour lui il était tout juste un boy, et les deux autres des porteurs. Les français, les anglais, ils étaient tous pareils, l’histoire est écrite par les vainqueurs… Il le laissa observer, prendre des notes, se disant qu’on devait sûrement très bien le voir grâce à la panoramique, même de nuit, même à distance, parce que ceux qui s’étaient installés ici étaient probablement bien mieux équipés qu’eux, et plus organisés aussi. Et pour le coup, il fut bien heureux d’être noir. Ils restèrent là une demi-heure, histoire de voir s’il y avait du mouvement autour de cette maison. A Bagdad, à Sadr City, faire ce genre de chose c’était l’exacte bonne manière pour s’attirer tout un tas d’ennuis. Mais comme le danger était visible et permanent, peut-être que ça conditionnait certains réflexes. Hope savait que c’était faux. Il savait d’expérience, et pour son malheur, qu’un guerrier a un mal fou à se débarrasser de son habitude du danger, que la mort et la violence lui manquent, et que la paix est pour lui une forme d’obscénité déplacée. D’ailleurs il sentait cette tension en lui et observait le décor comme une proie cherche les crocs. Mais il ne la sentait certainement pas chez l’ancien gendarme. Et pour cause, en Irak s’il était bien armé comme les autres, il ne s’était jamais contenté d’autre chose que de commander depuis sa chambre, et faire le beau à oreillette quand le client débarquait à l’hôtel. Il n’avait probablement jamais tiré un coup de feu de sa vie en dehors des périodes de manœuvres, et certainement ni jamais tué, ou blessé quelqu’un, même s’il avait été à Bangui, et au Tchad, un gendarme de caserne avec un beau CV.  Hope l’enviait.

–       Hope ! Va nous chercher des pizzas, on a la dalle !

Mornier avait appelé le bureau américain, transmit les informations, l’affaire était dans le sac, il était content de repartir. Trois jours à Juarez, c’était comme trois jours dans une grande ville américaine mais en beaucoup plus pourris. Mornier n’aimait ni l’Amérique, ni ses villes, ni ses citoyens, il travaillait avec eux uniquement parce qu’ils payaient lourd pour des boulots qu’on aurait pu confier à des gamins. En Irak par exemple, quasiment aucune de ses très nombreuses compétences n’avaient été utilisés. Il avait été entrainé à la protection des grandes personnalités, il n’avait eu à faire qu’à des cadres moyens d’entreprises pas moins moyennes. Il était breveté commando, mais rien d’autre que des missions de protection de convois où on pouvait très bien se passer de lui. Il parlait parfaitement anglais et un peu d’arabe, mais on avait insisté pour leur fournir un traducteur, un imbécile qui plus est.

Hope avait obéi, il était allé à la réception, avait demandé où on pouvait trouver des pizzas, mais comme la femme ne comprenait pas son anglais ou l’anglais tout court, il sortit et s’était égaré dans le quartier sans la moindre idée de la direction à prendre. Au bout d’un quart d’heure, harassé par la chaleur il avait arrêté un passant et lui avait demandé :

–       Pizza ?

Le type lui avait fait un vague signe empressé vers le bout de la rue, et finalement il avait trouvé un Pizza Hutt faisant la pute au coin d’une rue, dans son habit tout rutilant de mauvais goût plastique. Il entendait déjà Mornier râler sur la qualité des pizzas américaines, mais il s’en fichait. Ce barnum jaune, noir et rouge, l’attirait. C’était fascinant, la taille, la disproportion, la propreté pharmaceutique, le régal d’images spectaculaires comme si les pizzas vous donnaient des pouvoirs spéciaux et pas quelques kilos de plus. Tout ça au milieu d’une ville desséchée, plombée, vrombissant la violence. C’était le rêve américain, sa promesse d’être un havre perpétuel, perpétuellement répété, partout, sous toutes les formes, du marketing. Mais pour Hope c’était plus, comme un symbole, son premier pas vers la liberté, et la paix. Alors au lieu de revenir avec les pizzas, comme un bon boy, il mangea d’abord sur place, seul, ou plutôt en compagnie d’autres gens seuls, la plupart, comme lui, les yeux rivés sur un écran où un autre. Au mur, ou sur leur table, entre leurs mains, picorant du doigt des données informatiques sur un bloc de verre. Une autre curiosité pour Hope. A Kampala ce genre d’engins c’était pour les riches et dans les films, ici, en occident, ils en avaient tous. Et tous, absolument tous, passaient des heures à le tripoter. Seul ou en groupe, qu’ils soient amis, connaissances ou pas, ils ne parlaient plus, n’écoutaient plus, ne lisaient même pas si ça se trouve, ils digitalisaient. A la télévision il y avait un match de base-ball.

Immédiatement, quand il rentra, il sentit que quelque chose n’allait pas. Il avait à peine approché le motel que ce truc spécial en lui, ce truc qu’on apprenait quand on avait souvent été proie et prédateur, se déclencha. Et il n’aurait su dire quoi sur l’instant. Mais instinctivement il posa les boîtes de pizza et attendit en retrait que quelque chose lui explique. Il savait que parfois il se trompait. Il savait que parfois c’était juste sa vieille peur qui réclamait un peu d’action. C’était pour ça qu’il n’avait jamais cherché à se marier, à avoir une vie de famille, c’était trop de risque.

Finalement il les vit. Deux types, jeunes, l’air de rien, dans une voiture. Quelque chose qui se dégageait d’eux, même l’air de rien, même ni spécialement baraqués, ni particulièrement menaçants. Et pourtant la menace était là. Ils attendaient, ils avaient l’habitude, ils étaient prêts. Hope s’empara lentement de son téléphone et composa le numéro de Mornier. Pas de réponse. Il insista, tomba sur le répondeur et ne laissa pas de message. Bien… il essaya le numéro d’un de ses collègues, toujours pas de réponse. Et soudain ça lui sauta au visage. Et soudain sa vieille peur l’avala tout cru.

Il n’était plus lui-même, Hope, le petit gars de Kampala, ou le caporal Sans Pitié de la NRA, il était une chèvre qui essayait de filer à l’anglaise devant un troupeau de lions. Il tremblait, incapable de se maîtriser, et se mit à reculer, tout en se maudissant parce qu’il savait intiment que cette vieille terreur là attirait systématiquement les prédateurs, comme le nord magnétique, comme une odeur. Il recula, jusqu’à ce que la voiture disparaisse de sa vue, crut apercevoir un des gars tourner la tête puis il courut. De toutes ses forces.

Le capitaine Carmichael s’était trouvé absolument génial quand il avait eu l’idée de l’opération Fantôme, il se trouva également génial quand il imagina une armée de mercenaires pucés, voire pourquoi pas, téléchargeables. Et il se faisait déjà fort de trouver des financiers pour soutenir ce nouveau projet. Mais en attendant, et précisément à cause de ce défaut, les quatre contractants de Blackwater, ou plus exactement de DSS avaient disparu. Pas de nouvelle aucune depuis une semaine. Soit DSS était une entreprise africaine à ce qu’il avait cru comprendre, et tout le monde s’en foutait un peu. Mais il y avait paraît-il un français dans le lot, et ces salopards de français ne se prenaient pas pour la moitié du nombril du monde. Le directeur n’était pourtant pas complètement contrarié. Avant de disparaître, le français avait transmis et faxé des informations précises, il autorisa donc le capitaine à produire un faux document, stipulant que Rita Lopez travaillait pour le gouvernement des Etats-Unis, ce qui théoriquement donnait de facto droit aux mêmes Etats-Unis d’enquêter sur place au sujet de sa disparition. Quarante-sept heures après la disparition des contractants, la fanfare de la DEA débarquait à Juarez. A la cinquantième heure, les unités spéciales de la police mexicaine étaient conviées à la suivre à la villa indiquée. Il n’y eu aucune fusillade. La maison avait été simplement vidée, les caméras retirées, les seuls traces de présence qu’ils découvrirent c’était quelques résidus de cocaïne et une bouteille de vodka cassée, la Vida Loca, comme ils disaient. Ils n’avaient même pas pris la peine de déplacer les cadavres. Une centaine.

Il fallut quelques mois pour les identifier tous. Nombreux étaient dans un tel état, décomposition ou supplice, que même un génie n’aurait pu les remasquer. Mais cela n’avait plus beaucoup d’importance. Pas mal d’argent dépensé à graisser des pattes, un échantillon de femmes à travailler avant de trouver le machin électronique et confirmer l’information. Toutes les bonnes femmes de l’usine de chaussures étaient pucées. Difficile de savoir exactement combien d’autres usines américaine avaient fait la même chose avec leurs filles, .Alors on avait interdit d’embaucher les ouvrières des gringos. Et tué toutes les autres, dont Rita Lopez et sa fille Maria Consuela. Tous les bras pucés furent soigneusement découpés. 300 bras emballés, congelés et expédiés à l’adresse personnelle du capitaine Carmichael.

Le capitaine Carmichael se fit muter en Europe.

Hope ? Eh bien comme son nom l’indique…

La légende aztèque prétend que c’est en voyant un aigle sur un cactus, selon les prédictions du prêtre, que le roi de Culhuacan décida de s’installer sur le lac Texoco. Qu’il fonda sa capitale, auquel il donna le nom de Tenochitlan, et ceci explique accessoirement l’aigle qui flotte sur le drapeau mexicain. Comme disent les guides touristiques, le Mexique est une terre de contraste, Mexico, feu Tenochitlan, se trouvait donc dans une cuvette, à deux mille mètres d’altitude, les pieds à la fois sur une zone marécageuse et sismique, le tout encerclé d’une alliance de gaz noir comme la suie. Mais passé cette frontière nocturne, on découvrait un paysage autrichien fait de collines et de sapins bleus à l’infini, qui disparaissait peu à peu dans la chaleur blanche du sud-ouest. Avant de se transformer à nouveau, touffus et verdoyants, dans la région de Xochimilco, plein de couleurs comme les aimaient tant les guides touristiques, jusqu’au lac de Tsehuilo. Où se trouvait justement, une attraction touristique. Pour amateur de frisson. On l’appelait la Isla de las Munecas, l’Ile aux Poupées. Il y avait là des centaines de poupées accrochées, pendues à des bouts de fils de fer, les yeux vidés, borgnes, clos, fixant le vide. Des têtes de poupées, des bras, des poupées bleuies par la pourriture ou à demi brûlées, noires, fondues. Des poupées tailladées, ficelées par des nœuds compliqués à des ponts plein d’autres poupées décapitées ou démembrées. Des poupées pourries, abandonnées, retrouvées, collectionnées, pleines de terre, en l’état dans un étrange dédale de film d’horreur. L’île était habitée par un ermite qu’on ne voyait presque jamais, et les touristes étaient friands de ses rares apparitions. Un petit homme qui marchait avec les bras bien le long du corps. Un jour, sans qu’on sache trop pourquoi, il avait décidé de quitter sa famille, et s’installer ici. Il y avait fait la connaissance du fantôme d’une petite fille, et pour ne pas qu’elle soit seule et triste, il lui avait ramené ces poupées trouvées. C’était l’histoire qu’il avait raconté aux journalistes venus le déranger dans sa solitude. Par ici on le connaissait sous le nom de Don José, sa famille disait qu’il était un peu fou. Une nuit il s’était réveillé les mains autour du cou de sa femme. En plein cauchemar il avait manqué de la tuer. Alors il était parti. Parti le plus loin possible de la Vida Loca. Il faisait moins de cauchemar quand il était ici, ces poupées c’était comme une thérapie en quelque sorte, une forme d’art peut-être. Et comme tout le monde le croyait fou, personne ne faisait vraiment attention à ses allées venues. Ils voyageaient beaucoup pour un ermite. En première classe évidemment, la Vida Loca c’était aussi ça. Ailleurs, dans une autre vie, un autre monde, loin des horreurs touristiques, on l’appelait El Novio, le Fiancé. Parce que quand il parlait aux filles, juste avant de leur montrer ses outils de travail, il lui disait : « ne t’inquiète pas, je vais te présenter à ma famille. »

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La nuit du chien 12.

La prison du comté avait été surnommée le Donjon par les habitants jusqu’au 14 novembre 1981. Date à laquelle avait été rediffusé le film Psychose qui avait frappé les esprits notamment en raison de la forme de la maison Bates, dont la prison du comté donnait une version tout en briques noires et en béton. Le désormais Bates Motel avait été bâti à l’orée du XXème siècle par les fondateurs de la ville. A une époque où le Texas s’était débarrassé de ses indiens et rempli de trimards et de voyous, tous emportés par la toute nouvelle fièvre de l’or noir. Une époque à peine moins rude que celle qu’avait connue la Californie un siècle plutôt. Elle se répartissait sur deux étages donc, coiffée d’un toit de tuiles rouges avec une partie avant rehaussée qui dominait le paysage et qu’on pouvait apercevoir des lieues à la ronde. Le bâtiment était classé monument historique, il avait abrité quelques gloires du crime local comme les frères Fuentes, premiers exportateurs de marijuana de la région. Freddy Schnintzell, un tueur en série du temps où on ne les appelait pas encore comme ça, qui avait prospéré tant qu’il tuait des prostituées noires jusqu’à ce qu’il commette l’erreur de s’en prendre aux blanches. Et Johnny Tonto, un voleur de banque chicano, premier et seul condamné à avoir été pendu à Baker. Les six cellules qui la composaient étaient répartis sur les étages, fermées par d’antiques et lourdes portes en acier et gardé par trois hommes armés. Du moins normalement. La prison n’abritait la plus part du temps qu’un ou deux ivrognes, des illégaux attendant l’immigration et globalement c’était assez rare pour que le maire parle d’en faire un musée de l’ouest. Avec six mille cinq cent dix-neuf âmes, le comté ne comptait pas assez de délinquant pour justifier d’une permanence de gardiens. D’ailleurs, le dernier à y avoir séjourné c’était Kid quand Parker avait trouvé vingt grammes sur lui.  Après y avoir enfermé ses prévenus dans des cellules séparés, et saisi la limousine, il confia la garde de la prison à Fred et appela Hamon pour du renfort. Trois grenades et un automatique dans la boite à gant, il ne trouva rien de plus, mais avec les dix mille dollars de Kid, ça faisait beaucoup de choses sensibles à conserver dans un placard tout juste fermé par un cadenas. Louise lui en fit la remarque et lui suggéra de les confier au maire qui possédait par sa famille un vieux coffre-fort de la Wells Fargo. L’idée de demander un service au maire ou même d’aller le voir ne l’enchantait pas plus que ça, mais il n’allait de toute façon pas couper aux explications sur ce qui venait de se dérouler. De ses ancêtres germano-suédois, Hughsum avait conservé la haute taille et les yeux porcelaine. Pour le reste c’était un texan pur jus, qui non seulement était tout à fait certain que le Texas était l’épicentre du monde mais qui n’imaginait pour lui-même et ses proches rien qui ne soit plus grand, plus énorme que le voisin, voir que n’importe qui dans le monde. Dans cette acceptation son ranch était le plus grand du comté et la maison elle-même avait les dimensions d’un château. Pas question qu’il roule autrement que dans le seul Hummer de la région et quand il donnait une soirée pour ses amis d’Austin ou de Houston, les habitants de Baker pouvaient être certain qu’ils assisteraient de loin à un feu d’artifice. Il parlait fort, dans un diner accaparait la conversation et son bureau était remplis de photo de lui en compagnie de figures connues du parti Républicain, Bush père et fils y compris. Du reste sur le moment il se montra bien plus inquiet par cette intrusion au domicile de l’ancien président qu’au sujet de ce qui se passait en ville. Du moins jusqu’à ce qu’il lui parle des grenades.

–       Quoi ? Ils voulaient commettre un attentat chez moi !?

Est-ce qu’il s’inquiétait pour ses clients et son établissement ? Parker n’aurait su dire, ou le fait qu’on ose s’en prendre à ses biens ? Hughsum avait un rapport particulier avec ce qu’il considérait comme sien, et il considérait beaucoup de chose comme étant sa propriété. Cette ville par exemple, il semblait ne faire aucun doute dans son esprit qu’on l’avait moins élu qu’intronisé. Il s’était toujours mêlé de tout et Parker avait toujours eu du mal avec ça. Mais ce qu’il suggéra dépassait de loin le champ de ses prérogatives.

–       Il faut les relâcher !

–       Ca me semble ni souhaitable ni possible, répondit poliment le shérif, avant de lui expliquer pourquoi.

Ce qui lui valu une de ces colères comme le maire en avait le secret.

–       Mais pourquoi vous avez fait ça !? Vous êtes fou !? Vous n’avez donc pas compris à qui vous avez à faire ? Et qu’est-ce qui va se passer d’ici que les marshales arrivent, vous y avez pensé ? Vous voulez qu’une horde de mexicains armés se pointent par ici !?

–       Je n’ai fait que mon travail.

–       Non ! Votre travail c’est d’assurer l’ordre pas d’inviter au désordre, pourquoi vous ne m’avez pas consulté avant d’alerter Alpine ?

–       J’ignorais qu’on me payait pour que vous preniez les décisions à ma place.

–       On vous paye pour protéger et servir, aujourd’hui vous n’avez fait ni l’un ni l’autre !

Comme il aurait aimé être un John Wayne ou un Tommy Lee Jones dans ces moments là. Savoir dire merde sans quasiment desserrer les dents. C’était un art qu’il maitrisait d’autant moins que d’avoir toujours été l’exclu de la bande le poussait à en faire plus que nécessaire, par exemple se justifier auprès d’un homme qui en réalité ne s’intéressait jamais qu’à ses seuls intérêts. Et du coup ce fut à celui qui parla le plus fort, sans résultat du reste. Parker ne pouvait pas relâcher ses prévenus et le maire ne voulait rien entendre. Il reparti en oubliant de lui demander pour le coffre, d’ailleurs il savait d’avance la réponse.

 

La rumeur bourdonnait comme le vent. Dans toutes les bouches, l’incident du midi se disputait avec les récentes nouvelles de la famille Bush. Et tout s’y mêlait, le terrorisme, l’immigration, les mexicains, le mur de Trump, l’attitude du shérif et ce fameux étranger. Certains l’avaient vu se battre, d’autres l’avaient imaginé aux racontars des premiers, d’autres encore, comme Corey, avait assisté à une partie de la scène, et définitivement oui, ce nouveau héros de chair et d’os allait accompagner la bande du Docteur Carnaval. Sa mémoire photographique faisant le reste, il était en train d’enchainer les croquis au rythme de Smell like a teen spirit, faisant voler les truands mexicains d’un bout à l’autre des cases, quand une nouvelle fois son père le surpris, une main sur l’épaule. Le crayon dérapa dans la page, il manqua de tomber de sa chaise, arracha son casque de sa tête et se mit debout comme s’il était prêt à se battre. Mais ce n’était donc que son père en tenue de chasseur, pantalon treillis démodé, gilet fluo et casquette verte forêt coloré du logo du parc national. Le tout affichant un air d’enthousiasme forcé qui faisait presque peine à voir.

–       Fiston, j’ai de l’herbe, des bières dans la glacière, les fusils sont prêts, je t’emmène chasser dans le Big Bend !

Corey le dévisagea quelques instants atterré.

–       Non, dit-il en secouant la tête.

Le sourire de son père tenta la bonne figure.

–       Allez, tu vas pas rester ton après-midi à rien foutre dans ta piaule, faut sortir !

–       Steup pa’ laisses moi tranquille, fit le jeune homme dans un effort pour se montrer plus adulte que celui qui était censé se tenir devant lui.

Le sourire en faisait toujours des tonnes mais on sentait que ses fondations n’étaient pas très solides.

–       Allez fils, arrête de bouder, j’ai été maladroit okay, mais on n’est pas obligé de se faire la gueule non ?

Cette fois le jeune homme explosa.

–       Mais fout moi la paix à la fin ! J’en ai rien à foutre d’aller chasser avec toi ! Fout moi la paix, Barres toi ! Casses toi de ma chambre !

Instantanément le père retrouva ses réflexes de parent, le bon vieil alibi.

–       Eh oh parles moi sur un autre ton tu veux, je suis peut-être pas le meilleur des pères mais je suis quand même ton père.

–       Nan t’es pas mon père, toi t’es un cimetière, vas t’en !

La réplique le cueilli à l’estomac comme un coup de couteau. Qu’est-ce qu’il pouvait répondre à ça ? Sachant ce qu’il savait maintenant sur lui-même ? Rien à part se retirer, blessé, humilié, avec cette casquette à la con, ce gilet à la con, et peut-être se tirer vraiment une balle dans la tête cette fois. Corey tremblait de colère, impossible de se remettre à dessiner et pas trop envie de fumer non plus. D’ailleurs il arrivait à cours et Laro n’était pas chez lui. Il enfila son blouson son père sorti et s’enfila dans le jardin d’à côté par la fenêtre. Ignorant le regard gourmand que lui jetait madame Ferguson depuis la fenêtre de sa cuisine. Son mari apparu l’enlaçant et lui écrasant les seins, suivant du regard Corey qui s’éloignait, un sourire de prédateur épanouissait son visage.

 

Parker entra dans la cellule de l’étranger sans arme parce qu’il l’avait vu débarrasser ce type de la sienne et qu’il se méfiait de ses compétences. Fred se tenait cependant derrière la porte avec un fusil à pompe au cas où.

–       Bon, vous êtes qui vous ?

–       Personne, pourquoi vous m’oubliez pas, je vous ai filé un coup de main aujourd’hui non ?

–       Ca reste à voir, vous vous prenez pour un redresseur de tort ou quelque chose comme ça ? C’était vous aussi hier.

Ce n’était pas une question, d’ailleurs il avait encore la bouche marquée.

–       Y s’est rien passé hier, ce mec emmerdait cette gamine, je lui ai dit d’arrêter c’est tout.

–       C’était son beau-père.

–       Peut-être bien mais ça se fait pas.

–       De quoi vous vous mêlez à la fin ? Et au restaurant c’était à cause de la serveuse aussi ? Vous vous prenez pour…

–       Non, c’est à cause de ce que l’autre a dit, les grenades.

–       Ah oui tiens, expliquez moi ça, vous les avez spécifiquement entendu dire ça ? Qu’ils allaient jeter une grenade ?

–       Non.

Le shérif haussa un sourcil surpris.

–       Pardon ?

–       Pas entendu, vu, je lis sur les lèvres.

Deux sourcils.

–       Vous lisez sur les lèvres en plus ! Et vous savez faire quoi d’autres ?

Pour la première fois l’étranger esquissa un sourire par-dessus ses yeux tristes.

–       D’habitude, m’occuper de mes oignons.

–       Eh bien j’aurais préféré que vous en restiez là, mais je suppose que je dois vous remercier.

Le sourire disparu il haussa les épaules.

–       De rien.

–       Vous êtes recherché ?

–       Pas à ma connaissance.

–       Il va quand même falloir me donner votre nom vous savez.

–       Appelez-moi Sam.

–       Sam ?

–       Ouais.

–       Et vous avez bien un nom de famille.

Pas de réponse. Sam et ça irait merci.

–       Bon, je vais être obligé de prendre vos empruntes avant de vous relâcher, c’est la loi.

–       Faites une exception, c’est mieux.

Rien dans sa voix ou son attitude semblait menaçant mais justement c’était ce calme qui était inquiétant. Impossible de savoir si c’était une requête, un avertissement ou un peu des deux. Instinctivement Parker chercha le contact de la porte avec son talon.

–       Vous n’allez pas faire d’ennuis n’est-ce pas ?

L’étranger fit signe que non.

–       C’est pour vous que je dis ça.

–       Pour moi ? Pourquoi pour moi ?

–       Vous en avez assez qui vous attends comme ça, si ces gars étaient prêt à balancer une grenade pour récupérer leur copain, croyez moi il y e a d’autres qui vont venir, et ceux là ils ne discuteront pas.

–       Les US Marshales seront là avant.

L’étranger ne répondit pas, comme s’il en doutait

–       Alors, ces empruntes ?

Pas de réponse.

–       Okay, mais vous ne sortirez pas d’ici tant que vous refuserez.

–       Sur quel motif ?

–       Bagarre.

–       Vous êtes gonflé vous hein, dit-il sans paraitre s’émouvoir pour autant.

–       Je fais mon boulot, rétorqua le shérif avant de sortir.

–       Enfoiré, grommela l’étranger.

Enrique était muré dans son silence, comme les autres. Mais el Doctor Ramirez beuglait au scandale à la méprise, à l’injustice, jusqu’à ce que les autres lui disent de fermer sa gueule. Fred était à la fête. Tous ces connards de mexicains au frais qui s’engueulaient il trouvait ça marrant même s’il ne comprenait pas un mot. Le shérif lui dit de garder l’étranger à l’œil, ce type lui inspirait autant confiance qu’un serpent endormi. Entre temps le rapport sur le crâne était revenu, laissé sur son bureau par Carson qui y avait ajouté un mot, il prenait son après-midi. Femme, caucasienne, la quarantaine environs, le décès remontait à quelques mois, on l’avait décapité avec une scie à métaux. Au moins ce n’était pas un enfant et d’après le médecin rien n’indiquait des violences. Le tibia était à un homme en revanche, des traces de coups cette fois, fait avec une barre ou une lame rudimentaire. Âge indéterminé, dans les alentours du mètre quatre-vingt. C’était tout mais au moins ça aiderait peut-être El Paso. Après quoi il apprit par Louise, qui l’avait appris par un de ces citoyens curieux de l‘étranger, que ce dernier s’était rendu au West Saloon la veille et qu’il avait causé avec Sharona, même qu’ils avaient drôlement l’air de s’entendre. Il aimait bien la barmaid, elle respectait la loi et savait se faire respecter. Il avait confiance en elle. Sharona en revanche avait toujours prit comme règle de se méfier des flics, Carson était un exemple parmi des dizaines qu’elle avait croisé dans sa vie. Pas complètement de travers, mais pas droit non plus.

–       Sert m’en un autre.

Carson qui se tenait devant elle depuis le début de l’après-midi, à dégoiser à propos du shérif et de l’étranger, les nouveaux héros de la ville. Et qui quand l’intéressé rentra dans le bar, ouvrit grand les bras en ironisant.

–       Le voilà ! Le champion de Baker ! Il est t-y pas beau Sharona notre super shérif !?

–       Carson vous êtes saoul.

–       Finement observé votre honneur.

–       Vous devriez rentrer chez vous.

–       Ah m’emmerdez pas ! rugit l’adjoint soudain plus du tout guilleret ni même saoul. Vous m’avez d’mandé de m’occuper d’El Paso c’est fait !

–       Où vous étiez passé d’abord ? Ce midi, pendant l’incident.

–       Chez moi à me branler la nouille, pourquoi qu’est-ce que ça peut vous foutre vous êtes mon père ? Nan vous êtes un putain de petit boyscout qui vient de se foutre dans la merde jusqu’aux oreilles.

Il commençait à en avoir marre d’entendre le même refrain, comme si les sept plaies d’Egypte allaient s’abattre sur eux. Et peut-être marre de se le dire lui-même sans d’autre solution en vue que l’espoir de l’arrivée de la cavalerie dans les temps. Alpine lui avait fait savoir qu’ils seraient sur place dans les 48h, restait à espérer que rien n’arrive de nouveau d’ici là.

–       Je fais mon boulot et on n’en serait pas là si vous aviez fait le votre ! Et c’est pas en vous saoulant que vous allez nous aider.

–       Nous ? Qui ça nous ? Cette foutue ville ? Pas un qui lèvera le petit doigt quand ça va chauffer, parce que croyez moi ça va chauffer.

–       Non, je pensais à Bayonne et moi.

Carson se marra.

–       V’là que je suis plus au placard alors ? Va dire quoi le maire ? Bin vous savez quoi ? Allez vous faire enculer vous et Hughsum, j’démissionne.

Il accusa le coup pendant que l’autre se retournait pour avaler son verre d’un trait.

–       Sharona, son p’tit frère.

Il essaya d’entamer la barmaid sur l’étranger, mais elle non plus n’était pas d’humeur.

–       Pourquoi vous l’avez enfermé ? Il a empêché que ces mecs ne tuent des gens.

–       Je le libérais quand il aura donné ses empruntes.

–       Mais pourquoi faire !? C’est pas un méchant !

–       C’est la loi et vous n’en savez rien.

Elle prit une mine affligée.

–       Ouais, c’est ça ouais…

Elle était barmaid depuis des années, elle avait fait de la route, et ce type était en train de lui expliquer ce qu’elle savait ou non des gens. Sam n’était pas un mauvais mec, c’était juste un gars qui avait envie qu’on lui foute la paix, est-ce quelqu’un pouvait respecter ça au moins ? Parker reparti sans demander son reste.

–       Connard, grommela Carson.

La nuit du chien 9.

Parker se rendit jusque chez Kid, il comptait faire une première perquisition puis mettre les scellés en attendant d’approfondir demain avec Bayonne. Le coup de fil du maire ne lui avait pas beaucoup plu, cette façon de lui ordonner de virer Carson, de lui expliquer les risques qu’il y avait à garder tout cet argent dans un simple placard à fusil, comme s’il était un débutant ou un gamin.  Hughsum se prenait pour le propriétaire de cette ville, et considérant son argent et ses relations, c’était un peu le cas. Mais parfois il avait tendance à étendre ce droit au monde entier. A sa grande surprise, il trouva Anna sous le préau, assise dans le pick-up démantibulé, elle semblait perdue, désemparée.

–       Anna ? Qu’est-ce que tu fiches ici ?

Elle se retourna vivement, son regard durci.

–       Kid voulait me rendre des affaires… Qu’est-ce qui s’est passé Jim ? Qu’est-ce que Carson a fait à Kid ?

–       C’est un accident, qu’est-ce que tu sais de ses affaires ?

–       Quelles affaires ? Tu ne l’as pas protégé Jim, tu avais promit !

Toujours cette façon qu’elle avait de refuser la réalité comme les enfants, comme s’il avait put empêcher quoique ce soit, qu’il était omnipotent. Elle sauta hors du pick-up et se planta devant lui.

–       Je sais rien ! Débrouilles toi.

Puis le dépassa et s’en alla sans se retourner. Et après elle se demandait pourquoi ce n’avait pas marché entre eux. Incidemment ça le blessa. Ca le blessait toujours quand elle le renvoyait à lui-même, se coupait parce que sa version des choses n’était pas la même. Toujours ce ressenti d’exclusion qui le poursuivait depuis l’enfance. Il entra dans la maison, la porte n’était pas verrouillée parce qu’elles l’étaient rarement par ici. Trop pauvre pour craindre les cambrioleurs dans une ville où tout le monde se connaissait sinon de vue. Il y avait une vieille moto dans le salon, une Triumph noire qui avait appartenu à feu son père, jusqu’à ce que l’arthrose le fasse descendre de la scelle. Les frères se l’étaient gardé comme d’un totem, une statue érigée à feu monsieur Monroe.

–       Et toi et tes frères Kid, qui va garder quoi de vous ? Demanda-t-il au salon vide.

Ils étaient tous enterré dans le petit cimetière à la sortie de la ville. Près du carré de la douzaine de vétéran qu’avait donné Baker aux trois grandes guerres de l’Amérique, Pacifique, Corée Vietnam. C’est là qu’aurait lieu la fin du défilé de l’American Légion, la cérémonie de commémoration et le discours du maire. Au moins il y aurait des fleurs et de la musique, comme un hommage involontaire. Qu’est-ce qu’ils allaient faire de cette moto ? Kid n’avait plus aucun parent dans le secteur, peut-être des cousins dispersés de part l’état mais probablement si abâtardis et lointains que personne ne se manifesterait. Il entra dans la cuisine, ouvrit les placards, beaucoup de choses neuves, des casseroles rutilantes, une poêle encore étiqueté d’un prix invraisemblable. Kid s’occupait de lui et faisait ses courses. La maison n’était pas trop mal rangée considérant qu’il était célibataire. Pas l’idée qu’il se faisait de lui finalement. Ou bien était-ce Anna qui l‘avait changé. Il avait toujours été un chien fou, rebelle, indiscipliné, en délicatesse avec la loi plus souvent qu’à son tour. Et plus souvent qu’à son tour à balayer la cour de la prison du comté. Ca c’était calmé après l’Iraq, mais sa seule réaction après la mort de son frère, ce bordel au Stardust lui avait défini un même homme. Un adolescent attardé qui ne grandirait jamais. Il passa à la chambre, placard, dessous du lit, tiroirs. Trouva un carton à chaussure avec deux pistolets. Un 11,43 et un 9 millimètres de marque étrangère. Et son AR15 camouflage dans le placard, suspendu dans une housse avec deux chargeurs pleins. Il vérifia les projectiles, du 5,56 Otan à pointe orange. Des traçantes. Ce qu’il veut dire qu’il chassait probablement de nuit, braconnait. Mais ce n’était pas le braconnage qui lui avait ramené les dix milles, ni le pochon d’herbe qu’il trouva sous le lit avec les magazines de militia et de tuning. Il faudrait saisir son ordinateur également, en espérant qu’il n’y ait pas un code d’accès ou qu’il ne soit pas trop alambiqué. Flora était douée avec ces machines mais ce n’était pas non plus une hackeuse. Il chercha encore, sous la baignoire, d’autres placards, trouva une carte de visite estampillée Big Bend Project avec un dessin stylisé de paysage de l’ouest. Le complexe immobilier qu’ils avaient commencé à construire à Hamon et abandonné quand une des banques dans l’affaire avait bu la tasse. Il empocha la carte en se demandant pourquoi il avait ça chez lui.

 

Sharona avait trente neuf ans, une fille à Philadelphie qui vivait chez son père, elle-même fille d’une famille de huit garçons. Ca expliquait pourquoi elle n’avait pas peur de tenir tête à trois rednecks. Elle disait qu’elle avait été stripteaseuse, barmaid, serveuse, qu’elle commençait à en avoir marre des ivrognes et envisageait de reprendre ses études pour être infirmière. Il soupçonnait un peu de prostitution dans le lot. Rien que pour le nerf de bœuf ça sentait la solution finale version rue. Elle avait de l’humour, un joli brin de voix, buvait sec et finalement réussi à le sortir de sa sobriété. Cela faisait des mois qu’il n’avait pas bu, et un verre de téquila suffit à le griser comme trois. Il mentait bien, il avait l’habitude et c’était pour le bien de tout le monde. Et peu importe ce qu’il dit ce soir là parce qu’il savait que demain tout serait oublié, une simple conversation de bar avec une nana sympa. Les gens ne s’écoutaient pas la plus part du temps de toute manière. D’autres gars se pointèrent, qu’elle connaissait  apparemment. Ils échangèrent quelques nouvelles, dont cette histoire de crâne qu’il avait déjà entendu chez le barbier. Il n’y comprit pas grand-chose mais ça avait rapport avec l’usine qui s’élevait à l’écart de la route. Au troisième verre de téquila il décida qu’il était plus raisonnable de rentrer, surtout que les gars à côté commençaient à causer des mesures anti immigrations qu’avait récemment prit leur président. Il savait qu’il ne supporterait pas longtemps. La fille lui demanda s’il restait encore un moment à Baker et lui dit qu’elle espérait le revoir. La nuit le surpris, froide, étoilée, avec ce vent bourdonnant qui ne voulait cesser, la lumière acide des lampadaires derrière laquelle croupissait la pénombre mystérieuse. Il sentit sa présence avant de le voir. Une vibration particulière peut-être qui flottait dans l’air. Il le regardait, debout sur ses quatre pattes son museau de travers, coupé en deux par une large cicatrice, formant un petit creux, une faille le long de son museau translucide. Il haletait, ses yeux aveugle, laiteux et brillant de haine. Il senti la peur s’insinuer le long de sa colonne vertébrale, un serpent glacé s’enroulant sur l’arbre de son crâne. Il était brave et ce n’était pas sa première apparition pourtant cette peur revenait à chaque fois. Comme elle ne savait le quitter quand il partait en mission. Un aiguillon chauffant de sa pointe froide ses nerfs à vif. Comme elle le dévorait au creux de ses cauchemars les plus sanglants. Parfois hurler dans son sommeil ne suffisait même pas à les chasser. Et lui était toujours là, chaque nuit, depuis des millénaires, qui le suivait avec son regard de haine, ses crocs ébréchés sous sa langue pendante. Il lui parlait parfois, comme à un ami imaginaire mais ne l’interrogeait jamais sur ce qu’il voulait. Il savait, il savait pourquoi il était là, ce qu’il attendait. Sa mort. Sa mort pour le conduire à sa place en enfer, avec tous les autres. Il ne se faisait aucune illusion, il faudrait qu’il paye, il voulait payer. Il avait mérité sa place. Corey ne savait pas s’il avait mérité la sienne dans ce monde mais il lui était toujours apparu que l’enfer n’avait pas besoin d’au-delà, que l’humanité et sa société lui convenait parfaitement pour s’épanouir. Et quand on travaillait à la plonge dans un routier fréquenté, on avait une certaine idée des jouissances du diable. Soixante couverts salles, plus une dizaine au comptoir, moyenne cent couverts par heure. Diégo avait bonne réputation, quelques spécialités du Chihuahua qui régalait les papilles locales et surtout c’était le seul restaurant sur des kilomètres à la ronde, le seul routier sur une portion interminable de route émaillée de bourgs comme Baker. Au point où Hughsum, le propriétaire, avait obligé la commune à faire agrandir le parking pour accueillir plus de gros culs. Il s’y entendait celui-là pour être autant sur les bons coups que Corey s’était apparemment spécialisé pour les mauvais. Dessinateur de bédé et amoureux frustré, souffrant d’une adolescence naturellement ingrate et de parents aux abonnés absents, et plongeur débordé que le chef ne cessait de houspiller. La plonge c’était un boulot physique, de compétition même, si on ne voulait pas se détruire la santé. Il fallait être organisé concentré, rapide, armé d’une forte résilience et d’une certaine vigueur. Les couverts étaient jetés dans un seau, les assiettes empilées, et gare à ne pas laisser les piles s’agrandir inutilement. Il fallait rincer chaque assiette avant de monter un panier plein qui passerait en machine puis laissé sécher et ranger. Ensuite, quand le seau était remplis, et en espérant que personne n’ait mélangé les couteaux à viande avec le reste, il fallait à son tour le verser dans un panier, rincer puis passer en machine, le tout avec une cadence sans à coup. Un bon plongeur ne portait jamais, il tirait et poussait et quand il s’attaquait aux piles, il veillait à ne pas battre des records en déplaçant plus d’assiettes que nécessaire. Son outil, son socle, c’était son dos. Quatre à cinq heures debout dans la chaleur de la machine, les vapeurs d’eau et de cuisine, sans une seconde débander, il valait mieux s’organiser pour ne pas sentir des lames dans ses reins. L’ennui c’est que l’évier et le plan de travail n’étaient pas à la même hauteur, pas plus que la machine, et qu’enfin le sol était bien incliné comme dans toutes les cuisines mais dans le mauvais sens. L’eau giclait et s’accumulait sous les meubles, les échelles à vaisselle. Si bien qu’après avoir passé une partie de sa soirée à soulever des paniers trop lourds, il perdait facilement une heure rien qu’à tout éponger. Ce soir le pollo Chihuahua débitait du client à la minute, ne lui laissant pas une seconde de répit. Il rinçait, grattait, soulevait, poussait, tirait, piétinait dans un espace confiné de six mètres carrés, saturé de vapeur et du bruit de la machine qui chauffait toute la soirée. Alors quand une serveuse vint lui dire que sa copine l’attendait sur le parking, il fut trop heureux de s’esquiver de cet enfer, et tant pis si quand il reviendrait, sa peine aurait doublé.