Je suis abstentionniste et je t’emmerde.

Comme à chaque élection depuis que le parti de la magouille et des petits arrangements avec la vérité menace ce régime oligarchique qui nous gouverne depuis 40 ans. Comme à chaque fois que la famille Le Pen menace de prendre le pouvoir avec ses financements occultes (Poutine, emplois fictifs et kit de campagne surfacturé) et ses bras cassés admirateurs de Pétain ou d’Hitler. Comme à la moindre occasion où ces petits oligarques flattent les bas instincts d’un peuple en mode larbin, on nous la refait. Si le diable parvient à l’Elysée se sera la faute aux abstentionnistes, ce pourquoi il faut voter utile pour « faire barrage au Front National ». Et l’ensemble des médias, soutenus par une cohorte d’experts en tout sauf en humilité, de tenter de culpabiliser ceux qui se refusent à aller aux urnes. Si le fascisme s’installe en France, ce sera la faute aux affreux qui ont refusé de faire leur devoir citoyens. Et là, dans l’entre-deux tours d’une campagne de scandales sur fond de corruption, c’est open bar. D’autant que le fascisme est en effet à nos portes, dans l’indifférence la plus complète, une acceptation quasi consensuelle d’un peuple aux ordres. Et tant pis si en réalité les abstentionnistes sont les véritables gagnants de cette élection, et si 40% des électeurs de l’oligarchie Le Pen ne votent en leur faveur que faute d’avoir un vote blanc comptant pour autre chose que du beurre. Tant pis si en réalité nous ne vivons pas dans une démocratie, mais son simulacre.

Le vote utile le plus inutile du monde

Un simulacre qui m’autorise immédiatement à délivrer publiquement mes opinions sans pour autant que celles-ci, que ce soit par mon vote ou une quelconque autre manière influent sur la politique de mon pays qui est de toute manière aux ordres. Comme nous la fait remarquer Sarkozy avec le traité de Lisbonne, en réalité mon opinion, la tienne, la nôtre, ils s’en passent quand leurs donneurs d’ordre les sifflent.

Ce n’est d’ailleurs ni Marine Le Pen ni Emmanuel Macron que la France s’apprête à élire, mais, dans un cas comme dans l’autre, Pierre Gattaz et le CAC40. Pour autant depuis 2002, depuis que le père avait déjà démontré qu’aucun vote utile ou non pouvait dissuader un peuple de trouillard de s’en remettre à un père fouettard, on nous explique que voter pour un politicien corrompu ou un commis de banque était donc « utile ». Mais utile pour qui exactement ?

S’il s’agit de lutter contre les idées aberrantes de la ploutocratie Le Pen, je ne vois pas bien où est l’usage. Les Républicains font campagne à la place du FN depuis l’investiture du catastrophique Sarkozy, et le PS a mis tout en place en terme d’arsenal juridique pour que le pays bascule dans la dictature sans que ça fâche. Demain les Le Pen pourront mettre en fonction leur politique d’apartheid, dit de préférence nationale, et museler toute opinion contraire. Toutes les mesures sont déjà là, légiférées, inscrites au journal officiel dans le cadre de l’état d’urgence et de la loi sur le renseignement. D’ailleurs, ce vote « utile » l’est tellement que si les Le Pen n‘ont pas encore pris le pouvoir, dans la tête d’une majorité de paumés, c’est fait. Sept millions de perdants qui croient qu’ils vont changer leur pathétique destin en élisant un clan de bourgeois extrémistes fous d’argent et de pouvoir. C’est, du reste, assez pitoyable de se dire que ce pays à donné un maximum de voix à deux politiciens jusqu’au cou dans les magouilles. Un peuple complice avec ses voleurs, ceux-là même qui lui font les poches, c’est pour ma part un sommet de misère intellectuelle, la démonstration d’une immaturité affligeante (notamment vis-à-vis de la presse) et la preuve qu’en dépit des bavardages et débats incessants autour du seul sujet de la politique, les Français ont une conscience politique Carambar, volatile, versatile, creuse, comme leurs opinions. Bref au lieu de parler de vote utile, on serait bien indiqué de penser plutôt à gouverner, tout simplement, ou à s’en aller.

Voter n’est  ni un droit, ni un devoir, c’est un privilège.

34% de jeunes votent donc pour un parti de vieux, avec des vieilles idées qui datent des années 30 et 50. C’est pour moi la démonstration qu’une part significative de la jeunesse Hanouna et télé-crochet vit sans passé et ne s’envisage aucun avenir. Avec l’argument consommateur N°1 « on-les-a-jamais-essayé-ça-peut-pas-être-pire ». 34% des jeunes ignorent donc qu’un droit est relatif à celui qui gouverne et non un état naturel. Comme l’est la notion de devoir avant qu’elle ne bascule dans l’obligation. Et s’il vous plait passez-moi le couplet sur ces pays où on se bat pour avoir ce droit surtout quand on sait que l’ensemble des dictateurs africains ont fini de légitimer leur pouvoir par le vote, qu’Assad a obtenu un suffrage écrasant au beau milieu d’un carnage et que Patrick Balkany est toujours maire de Levallois. Si la démocratie telle que nous la connaissons se distinguait par le droit de vote et si celui-ci n‘avait d’autre usage que d’entériner un système, il y a longtemps que nos gouvernants l’auraient supprimé. Au reste, si le très conservateur Monsieur Thiers a milité pour la république qu’il abhorrait, c’est uniquement parce qu’un roi est plus fragile qu’une urne. Un roi ça se décapite alors qu’une opinion ça se fabrique. Et en termes de fabrication d’opinion notre époque est passée reine. Monsieur Macron se présente sans programme et le revendique et les deux tiers des électeurs de la famille Le Pen n’ont sans doute pas lu une seule ligne de leur programme, à la notable différence d’un abstentionniste comme moi. Je peux même citer une phrase qui a marqué le cinéphile que je suis « le cinéma français est le seul à pouvoir faire concurrence au cinéma américain ». On ne pourrait pas être moins en phase avec la réalité, je crains hélas que Franck Lapersonne soit aussi peu connu des exécutifs de Sony ou Universal, qu’il ferait un piètre personnage de chez Marvel…

L’abstention, une démarche politique et citoyenne.

Quand on lit les débats de comptoir sur les réseaux sociaux, le moins que l’on puisse dire c’est que la première chose qui frappe ce n’est pas la conscience politique des uns et des autres. Ni plus la lucidité en termes de fabrication d’opinion et d’image. Pasqua, par exemple, expliquait un jour que la meilleure méthode pour couvrir un scandale, était d’ouvrir un contre-feu, une affaire dans l’affaire, qui semble si alambiquée que l’affaire de départ paraisse moindre. Fillon et son « cabinet noir » (brrrr !) nous en a fait une brillante démonstration et un peu plus de 19% des électeurs sont tombés dans le panneau, soumis à cette idée mafieuse qu’on ne peut gouverner sans être corrompu.

Personnellement je suis politisé depuis que je suis enfant. A cinq ans je me plantais devant les débats de l’assemblée pour tenter de comprendre ce qui s’y jouait et me déclarais gaulliste, comme papa et maman. Et toute ma vie je me suis intéressé à des questions politiques ou à l’histoire de mouvement, comme notamment le très prolifique et influant courant anarchiste. Si influant même, que capitalistes et communistes, deux versants d’une même église, ont tout fait pour le détruire, le ridiculiser, le réduire à rien, et massacrer ou interner ses militants. Je recommande à ce sujet l’excellent documentaire « Ni Dieu ni Maitre » en deux parties qu’a produit Arte. Et en termes de fabrication d’opinion et d’image, je suis parfaitement placé pour savoir de quoi on parle. Pas seulement parce que j’ai travaillé dans la pub que j’écris des fictions, que raconter une histoire c’est déjà mentir, manipuler ses lecteurs afin de susciter des émotions, provoquer une réflexion.

Le terme même de « communication politique » défini en soi qu’on ne s’arrêtera ici qu’aux émotions. Que la réflexion autour du projet politique sera occultée de tout débat. Tous les candidats parlent au « nom des Français ». Comme si nous avions tous déjà réfléchi au projet de société que nous proposait le candidat au trône. Comme si le candidat au trône et une cohorte de Rosa Luxembourg, Charles Maurras, Péguy, Hugo avaient harangué et discuté et disputé durant des heures de débats avec des foules compactes et enfiévrées de questions politiques… Comme si qui que ce soit achetait les livres des politiques, lisait leur programme, et ne se contentait pas plus simplement d’aller voter comme on rote.

A titre personnel je vis au crochet d’une société que je récuse, qui me criminalise parce que je préfère le cannabis à l’alcool. Ne trouve pas d’emploi, obligé auprès d’un organisme parfaitement arbitraire et incompétente comme Pole Emploi. Doublé du fait que j’ai 53 ans, fait sept métiers, jobs d’été not include, et que je n’ai pas de réseau dans les professions qui m’intéressent. Ceci explique peut-être le fond de ma colère contre ce pays et son peuple.

Pourtant, à titre citoyen, les résultats des élections m’ont moins mis le mord parce que la famille Le Pen serait au deuxième tour, je m’y attendais comme tout le monde, que parce que Fillon (rend l’argent, maintenant) avait fait plus que Mélenchon. Non pas que j’ai la plus petite affection pour aucun des candidats au trône, que l’idée que mes voisins avaient peut-être préféré un politicien ouvertement vénale et corrompu, à un autre sans casserole financière m’a proprement scandalisé. Même si c’est essentiellement, en réalité, par défiance vis-à-vis des médias, de ce qu’il est convenu d’appeler la médiacratie. Surtout, devrais-je dire.

Parce que ce n’est pas de la citoyenneté que d’aller voter en réaction d’une opinion formatée par d’autres. Ce n’est pas de la citoyenneté que de voter pour des gens qui sont mis en examen. Ce n’est pas de la citoyenneté que de voter pour des individus sans programme, et encore moins budgétisé, comme celui de la famille Le Pen et de leurs réseaux. Ce n’est pas de la citoyenneté que d’appeler à voter en espérant se faire une place au chaud. Ce n’est pas de la citoyenneté de ne pas réaliser que ceci est une pièce de théâtre sur jouée entre des comédiens surpayés, et dont nous connaissons tous la fin. Ce n’est pas de la citoyenneté que de vouloir d’une oligarchie familiale en remplace une autre à la tête du pays. Ce n’est pas de la citoyenneté que de voter par dépit, « utile »  parce que goût Carambar y’avait plus. Ce n’est simplement pas, plus, de la citoyenneté que de voter. Point à la ligne.

Et je revendique, au contraire, être un peu plus « citoyen » que mes compatriotes électeurs, ces gens qui ont eu la malencontreuse idée de naitre dans un pays qu’ils ne méritent pas. Non mon ami électeur, tu ne mérites ni la fronde d’un Cyrano, ni les propos de Proudhon, ni les Lumières au nom duquel tu me brames ton droit de vote, ni le génie de Diderot, ni le talent de tes rois et figures politiques, ton histoire fabuleuse, ni tous tes héros mort, justement, pour que tu puisses librement bêler devant l’urne. D’ailleurs tu ne bêles même plus, tu dis que c’est tous les autres qui bêlent. Tu urines dans l’urne. Tu pisses tes petites rancœurs bilieuses que t’inspires le désastre de ta vie. Tu pisses dans l’urne. Et tu as remarqué, ça fait le même effet que sur un violon.

S’abstenir c’est voter.

D’ailleurs en admettant même que je souscrive à la notion de gouvernement, ce qui n’est pas le cas, ou de président, ce qui l’est encore moins, pour qui, le citoyen que je suis, aurait-il bien pu voter ? Pas un seul candidat ne rejoint mes opinions qu’il s’agit d’écologie, de légalisation, de politique extérieure ou intérieur. Pas un. Pas un ne propose de projet qui tienne en compte la biodiversité de notre pays. Pas un seul qui ne retient de la rue qu’un discours populiste à base de yaka fokon. Pas un candidat ne s’intéresse aux nouvelles technologies, qu’il s’agit d’intelligence artificielle ou de biotechnologie, de recyclage, d’énergie renouvelable à part pour se pogner sur le nucléaire. Pas un politique pour ne citer à un moment ou à un autre De Gaulle.

Vous nous fatiguez avec le Général, laissez-le dans sa tombe et sa constitution avec. Il l’a fabriqué à sa main, pour les enjeux de son époque. Il n’imaginait même pas une alliance autre qu’Atlantique et occidental, et encore moins la fin du bloc communiste. Il a laissé un héritage mi mafieux mi droit dans ses bottes qui a été dévoyé par de minuscules politiciens sans envergure. Pas un politique pour ne pas parler emploi au lieu de travail, d’occupation payée, plutôt que de compétence, de méthode et d’engagement réciproque. Pas un seul pour proposer de remettre à leur place les milliardaires qui tiennent ce pays. Ni plus pour mettre un frein à la corruption et aux hauts privilèges que s’arrogent ces mêmes politiques. Pas un qui ait le plus petit projet culturel. Pas un seul pour se soucier de la casse sociale qui avait lieu chez Whirpool à Amiens pendant leur sauterie électorale. Pas un seul pour proposer des solutions pratiques, budgétisées et concrètes pour les sans abris, les 120 milliards que coûte socialement l’alcool en France, où soulager les hôpitaux publics. Pas un qui est foutu de s’intéresser réellement à ce qui se passe dans les DOM. Pendant que la Guyane gueulait, Emmanuel Macron rêvait d’île. Pas un qui n’a jamais été salarié plus de quatre ans dans toute sa vie, qui ne soit sorti de Dauphine, l’Ena, ou Science Po et pour l’essentiel, pour les « gros » candidats qui ne sorte pas du même milieu privilégié. Pas un qui n’a la moindre expérience de vie autre que l’entre-soi, le calfeutrage des salons chics et des secrets d’alcôve. Pas un qui ne sache ce que ça signifie dans sa chair d’être exilé, à la rue, ou simplement d’avoir faim. Pas un seul.

Alors, sur quoi je puis m’identifier pour voter en tant que citoyen et non consommateur? Si les Le Pen sont élus j’ai l’intime conviction que ce pays va sombrer dans le chaos et pour de bon. Si Macron est élu, que ce chaos aura lieu, mais délayé dans le temps. Quoiqu’il en soit ce sera radical. Je suis donc convaincu en tant qu’homme et citoyen qu’il faut l’être, radical, avant que le régime en devenir nous précipite vers la guerre civile. Que ne pas voter du tout est un devoir citoyen en la circonstance, que c’est le seul moyen, sans violence et avec conscience, une réelle conscience politique, de montrer que nous sommes des Français et pas des touristes.

 

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