La nuit du chien 6.

Le ciel de l’après-midi, s’épaississait, gargantuesque, d’une ligne d’outremer qui dansait sous l’onde de chaleur. La poussière le long de la route formait comme une écume qui léchait les pieds de l’étranger. Il marchait sans but, cherchant un peu d’air à son tête à tête. Parker le vit alors qu’il se rendait chez le juge Johnson. Instinctivement il eu envie de freiner et de faire demi tour mais il s’abstint. Ce fichu crâne qui ne voulait pas quitter le sien. Il n’était pas facilement impressionnable d’habitude ou était-ce ce qui était arrivé à Kid ?, Il avait le sentiment que quelque chose s’était déréglé. Il chassa cette idée de son cerveau et se concentra sur la route alors que Laro rentrait chez Barry, la mine atterrée. Il s’était rendu chez Kid, la maison était silencieuse, froide, et le pick-up n’était pas là. Il n’y avait pas grand monde à cette heure, le ramassis d’ivrogne habituel. Gueule cuite au mauvais whisky et au T-Bird, front buté et petits yeux étroits qui vous cherchaient dans la pénombre comme un chien avec un os. Il n’y avait plus de Barry ici depuis vingt ans mais personne n’avait eu apparemment assez d’imagination ou d’envie pour rebaptiser cet abreuvoir, ni beaucoup de goût ou de moyen pour le décorer. Trois tables en formica, un bar en faux bois, une pauvre lettrine au néon pour une marque de bière disparue, deux tabourets de bar qui avaient connu des jours meilleurs et servit à l’occasion d’arme par destination. Même le barman, Gustavo, avait l’air au rabais. Avec son faciès d’olive, sa petite moustache délabrée, sa bouche étroite, petit et rond gros cul comme une quille. Qui adorait s’habiller en survêtement comme si le sport qu’il n’ait jamais fait de sa vie n’avait été qu’essuyer les verres et nettoyer le dégueulis des ivrognes. Mais l’alcool n’était pas cher et les habitués pas emmerdants, alors avec Kid ils venaient souvent là. Est-ce que quelqu’un l’avait vu ? Il coupa une conversation où intervenait un crâne de femme et des mythes de la frontière. Des yeux rougies le dévisagèrent un moment avant que le verbe déblatèrent par les bouches édentés et molles. On l’avait vu là, un autre disait que non que le shérif l’avait arrêté, et Carson quelqu’un savait où était Carson ?

–       Mais vas-t-en vas t’y voir l’shérif, si tu veux savoir où qu’il est l’adjoint, lui fit dire Gustavo qui n’aimait ni Laro, ni qu’on dérange ses clients dans leur tête à tête avec leur alcoolisme.

Le dealer leva les yeux sur le mexicain qui s’arrachait un poil de sa moustache avant de le suçoter nerveusement. Une vieille manie qu’il avait, que tout le monde trouvait dégoutante et bizarre, et expliquait l’état de la touffe de poils épars qu’il avait au-dessus de la bouche. Ouais, c’était pas plus con. Il ressorti sans payer sa tournée, ce que d’aucun trouva mal élevé.

–       Le shérif ? Non il est parti chez le juge, lui expliqua Louise. Pourquoi ?

–       Bayonne m’a dit que Carson a tué Kid.

–       C’est un accident.

Sa bouche s’ouvrit et se referma plusieurs fois, à ce stade le shoot ne faisait plus effet.

–       Alors c’est vrai il est mort ?

–       Oui, je suis désolé Hernando.

Si choqué qu’il ne s’arrêta même pas sur le prénom, quand une voix retenti de derrière la porte de séparation, le prisonnier avait faim. Le visage de Laro se défit à nouveau, les yeux effarés.

–       Enrique ? Ne put-il s’empêcher de s’exclamer.

–       Tu le connais ? ll était avec Kid.

Tout son potentiel d’ex taulard refoula au bon moment.

–       Hein ? Mais non je viens juste de me rappeler d’un gars que je dois voir.

D’un air si mariole que Louise se rappela instantanément d’en parler au shérif. Assis dans sa cellule, Enrique avait lui aussi reconnu la voix du gars qu’il fournissait, et avait veillé à ce qu’il le sache. Ce fichu shérif ne lui avait pas encore autorisé à appeler et lui avait confisqué son portable. Il savait que les autres finiraient par s’inquiéter de ne pas le voir revenir, mais moins de temps il resterait dans ce trou, mieux il se porterait. Qu’est-ce qui n’allait pas avec ce flic ? Pourquoi il faisait des histoires ? C’était son adjoint le responsable de tout ça, qu’est-ce que lui avait à faire avec ce qui s’était passé ? Enrique n’aimait pas la tournure qu’avait prit les choses. Il était confiant, ils le sortiraient de là sans mal, mais ce flic faisait des histoires dans un bled où il était en affaire, et ça ce n’était jamais bon. Il fallait s’entendre sur un prix, et il n’avait pas encore situé le sien. Louise entra lui demander ce qu’il voulait comme sandwich, il saisi sa chance.

–       Je ne comprends pas madame, pourquoi le shérif ne m’a pas autorisé à passer mon coup de fil, mes avocats vont être furieux.

–       Oh ça je ne sais pas, il faut voir ça avec lui, moi je suis juste la secrétaire, alors vous avez choisi ? Pastrami ou rosbif ?

–       Rosbif, je vous remercie, fit Enrique avec un sourire qu’il espérait élégant. Puis je vous poser une question en retour ? Ajouta-t-il alors qu’elle faisait demi-tour.

–       Oui ?

–       Si je vous donnais disons cinq cent dollars, vous pourriez me rendre mon portable ?

Louise le fixa un instant de ses petits yeux bleus pâle.

–       Non monsieur je ne ferais pas ça. Ni contre cinq cent ni contre mille.

Elle pensait aux dix milles dollars que le shérif avait trouvés dans le pick-up et qu’il avait finalement entassés dans le placard où il gardait ses fusils. Plus d’argent qu’elle n’en n’avait jamais vu de toute sa vie, et qui par atavisme autant que par instinct éveillait sa méfiance sinon ça crainte. Autant et aussi près de la frontière c’était louche, surtout à Baker.

–       Et pourquoi ? s’enquit Enrique un rien surpris.

–       Parce que le shérif a confiance en moi et que je suis une femme honnête.

–       Je ne vois pas le rapport, c’est un simple service !

–       Si le shérif a décidé que vous n’appelleriez pas ce n’est plus un service, c’est un délit. Pardonnez moi mais sans façon.

Elle s’en alla avant qu’il n’ait trouvé quoi répondre. Madre Dio mais ils avaient quoi tous ici ? Enrique était à la limite du scandale, un graffiti attira son regard, taillé dans le mur sous la lucarne. « Parker chinga de tu madre » ça disait, avec un dessin de pendu. Apparemment ce shérif cherchait les ennuis par vice.

 

Le juge Johnson vivait à l’écart entre Hamon et Baker, avec sa femme Elda, leur deux chiens Wolf et Mister Jones dans une grande maison en pin blanc au pied d’une colline rocailleuse, et au milieu de plusieurs dizaine d’hectares de vergers, péchés et pommiers, entretenus par une petite armée d’illégaux et de légaux sur lesquels le shérif évitait sagement de poser un regard. Le juge entretenant un rapport pour le moins conflictuel avec la technologie, qui avait valu une mort prématurée à deux ordinateurs et un fax, Parker avait préféré se rendre lui-même sur place. Il avait besoin d’un mandat pour fouiller la maison de Kid. Pour le crâne il avait faxé une demande d’enquête auprès des autorités d’El Paso, même s’il se doutait par avance du résultat. Comme à son habitude Elda lui fit un accueil délicieux en femme du sud bien élevée, lui offrant orangeade et petits gâteaux, et pas question de refuser, lui aussi était un garçon du sud bien élevé, d’ailleurs il n’était pas certain d’être seulement venu ici pour les papiers. Ce petit réconfort, cette façon désuète et charmante de l’accueillir, quelque chose dont-il avait sans doute besoin après les désordres de la journée. En sorte, manière de se laver l’esprit. Le juge déboula avec ses chiens sur la véranda alors qu’il attaquait un biscuit parfumé à la rose, son stetson poliment posé à côté de lui. Wolf était un gros berger belge au bec usé par le temps et couturé de cicatrice, pas un coyote pour s’aventurer avec lui. Un chien timide qui laissa la priorité à Mister Jones, Golden naturellement enthousiaste qui faisait la fête à tout le monde et qui pour une raison qui lui appartenait adorait le shérif.

–       C’est quoi ces histoires, Carson a tué le fils Monroe ?

–       Un accident, mais j’attends le rapport de Dalton.

–       Un accident ? Alors pourquoi un mandat ?

–       J’ai des doutes, je vais ouvrir une enquête mais j’attends une confirmation d’Alpine.

–       A quel sujet ?

Johnson était sans doute le plus petit homme qu’il n’ait jamais vu, un mètre cinquante huit au plus. Plus petit que lui certainement qui frisait le mètre quatre-vingt-dix et plus petit que sa femme. Le premier blanc qu’il rencontrait plus petit même qu’un indios moyen. Pourtant que ce soit au tribunal ou dans la vie, personne ne faisait le malin avec lui. Il y avait une telle énergie, une telle force dans son regard, que le seul espace qui vous restait prenait la direction de vos pieds ou de quelque part très vague, mais surtout pas yeux dans les yeux. Il lui raconta le type avec Kid, son air de mac, sa façon de mentir, si Dalton confirmait la déclaration de Carson, Kid était peut-être mêlé à des histoires louches. Il voulait en avoir le cœur net.

–       Mouais, moi je serais vous je laisserais tomber.

–       Et pourquoi ça ?

Ce n’était généralement pas le registre du juge, le désordre il n’aimait pas ça, surtout dans son comté.

–       Ce Monroe… vous saviez que sa mère était mexicaine ?

–       Oui et alors ?

–       Alors, vous savez comment ils les adorent de l’autre côté les binationaux.

–       Qui ça ils ?

Le juge fit une drôle de grimace.

–       Ca fait combien de temps que vous êtes le shérif de ce comté Parker ?

–       Sept ans pourquoi ?

–       A votre avis qui nous envoie les mules et les wetbacks ?

La réponse se fit bien entendu dans sa tête sans qu’il ait besoin de le répéter à haute voix.

–       Vous croyez que mon gars là est un des leurs ?

–       Ma main à couper.

Il regarda la main du juge et une pensée morbide.

–       Ils se sont connus en Iraq selon lui.

–       Soit, l’un n’empêche pas l’autre il me semble. Vous avez lu cet article dans le Post sur les délinquants engagés là-bas ? Des membres de gang à qui nous avons appris l’art de la guerre ? Ce pays est devenu fou.

–       Il l’a toujours été, ne put s’empêcher de déclarer Parker.

Le juge lui jeta un regard songeur.

–       Peut-être bien mon garçon, mais il fut un temps où cette folie croyait en quelque chose. Elle avait un but…. Aujourd’hui notre but c’est plus de pizza pour nos soldats, et un avatar à la Maison Blanche.

Parker ne répondit pas. Il ne savait plus quoi penser de son pays lui non plus mais est-ce qu’il l’avait jamais su ? Ces choses le dépassait, lui ce qu’il remarquait c’était ce qui se passait sous son nez, et pour autant limité cet horizon lui avait toujours fait l’effet d’un pays attardé entre l’adolescence et le crépuscule. Une lente agonie qui retournait de la première fois où un blanc avait mis une balle dans la tête d’un indien, le premier bison qu’on avait tué juste parce qu’on le pouvait, la première mine d’or découverte. Les gens étaient partis d’Europe avec un rêve et ils en avaient fait un cauchemar pollué de violence et de junk food. La discussion se porta sur la découverte à l’usine parce que les nouvelles couraient avec le vent par ici. Là-dessus ils étaient d’accord, c’était à El Paso de s’en occuper.

–       Monroe, il lui restait de la famille ?

–       Plus, depuis que son frère ainé a sauté sur une mine.

–       Oui je me souviens de cette malheureuse histoire, Monroe avait déclenché une bagarre au Stardust qui s’est presque terminée en émeute.

–       Et vous l’avez condamné à six mois.

–       Et à rembourser Harry pour les dégâts, ce qu’il n’a jamais fait. Cette famille n’a jamais eu de chance, j’ai voulu être clément.

–       Une bonne affaire pour notre maire.

–       Hughsum rachèterait sa mère si elle était à vendre et qu’il pouvait en tirer un bénéfice, rétorqua le juge.

Ils discutèrent des projets du maire de dénuder ses serveuses et d’installer un karaoké au Stardust, le bar le plus fréquenté de Baker et qui tenait déjà lieu de boite de nuit pour tous les bouseux du coin, jusqu’à deux heures parce qu’il avait fait pression sur le conseil. Puis la conversation dériva sur ce qui se passait à Hamon. Elda était retournée à l’intérieur en s’excusant, elle revint avec un pichet frais d’orangeade alors que le juge tempêtait à propos des politiciens texans, et de la clique de crétinoïdes qui gravitait autour du gouverneur Abbott. Elle échangea un regard avec le shérif et leva les yeux au ciel. Parker se retint de sourire.

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