La nuit du chien 5.

Faute de morgue ou d’hôpital proche, le corps avait été transporté aux pompes funèbres de Hamon. Le temps qu’il arrive, il aurait sa réponse en fin d’après-midi. La dépanneuse qu’il avait appelée sur le retour était là elle, avec le pick-up de Kid. Il sortit et examina les pièces dispersées sur le plateau. Anormalement lourde pour ce que c’était, trois pots d’échappement et un carburateur. Se pouvait qu’il y a des balles là-dedans ? Il secoua un pot à son oreille sans obtenir de réponse.  Comment il allait ouvrir ça ? Il alla chercher la boite à outil dans son coffre de voiture. Tournevis, marteau et huile de coude pour faire sauter les rivets du carburateur.

–       Bon Dieu !

Il devait bien y avoir deux milles dollars tassés en liasse de dix. Si c’était pareil pour le reste, oui pas de doute il venait de mettre le nez dans une affaire de trafique. Maudit Carson.

–       Bah c’est quoi tout ça !? S’exclama Louise alors qu’il revenait une demie heure plus tard, le bras souillés jusqu’au coude, chargés de liasses empaquetées.

–       J’aimerais bien le savoir.

–       On peut pas garder ça ici ! Vous allez le mettre où ?

Il laissa tomber les billets sur son bureau et la regarda désemparé.

–       Ca aussi j’aimerais bien le savoir.

 

Kush et ses copains étaient rassemblés dans le terrain vague, devant la caravane rose rouillée qu’avait loué l’étranger. Il les entendait d’ici qui gloussaient, se caviardaient la bouche d’expressions rap, d’argot rue mac négro. Kush avait été élevé par sa grand-mère et son père, sa mère était décédée d’une overdose. Sa grand-mère qui ne croyait ni à l’école ni à Jésus, vendait des space cake de sa fabrication aux voisins, louait des caravanes abandonnées ou volées, et l’avait laissé faire en gros ce qu’il voulait. Le spliff passait de bouche en bouche. Aspirer, puis se pencher et recracher la fumée dans un verre retourné. Le scorpion à l’intérieur allait bientôt être tellement stone qu’il se piquerait lui-même. Tout le jeu était de savoir lequel d’entres eux aurait la bouffée fatale. Les paris étaient ouverts. Il pouvait entendre leurs commentaires, le scorpion essayait de piquer le verre. Relançant leurs petits rires sadiques à chaque tentative. Il avait fait ça aussi au pays avec ses copains. Ils appelaient ça jouer à Saddam. Gazer un scorpion et le regarder se crever tout seul. C’est un peu comme ça qu’il se sentait, un insecte venimeux sous la cloche de ses souvenirs, lentement empoisonné par des fantômes passés, livré à la folie sans frein. Peut-être était-ce une façon pour la vie de venger les scorpions et ceux qu’il avait tué depuis. Il n’avait pas beaucoup de rapport avec Dieu. N’en n’avait jamais eu et se défiait de ses accents. La vie lui semblait beaucoup trop incohérente et cruelle pour être le fait d’un seul être forcément bien veillant. Ou bien cet être était fou. La phrase de Shakespeare lui revint à l’esprit sous les encouragements des gosses. Apparemment l’insecte avait commencé à se poignarder lui-même l’abdomen. Life is tale told by an idiot full of ado and fury and who means absolutely nothing.  La vie est un conte raconté par un idiot plein de bruit et de fureur et qui ne signifie absolument rien. Où est-ce qu’il avait lu ça ? Il alluma la télé. Sid Diaz sur le site de sa concession occupé à brader son dernier arrivage de Volvo. Il changea de chaine, la météo. Des vents cycloniques étaient en train de se rassembler dans le Golf, tout laissait craindre une saison des ouragans en avance. Sur Fox News, un cyborg de marque américaine essayait de faire croire qu’il était sorti d’une usine Trump. L’étranger remarqua sa coiffure laquée, sa splendide cravate rouge républicain, et puis changea à nouveau de chaine. Sur le toit, la parabole en captait apparemment plus d’une cinquantaine avec les chaines locales.

–       Hey Kush, y ressemble à quoi le nouveau locataire de ta vieille ?

–       J’sais pas je l’ai pas vu.

–       Y parait qu’on dirait un graisseux.

–       Hé ! Dis pas d’conneries la vieille elle peut pas saquer les graisseux, c’est une vraie texane cette carne !

Les autres continuaient de ricaner. Le scorpion s’était poignardé plusieurs fois, mais la mort ne venait pas, il convulsait dans son bocal, griffant le voile de gaz de ses pattes effilées, translucides et noires. Un des garçons dit aux autres.

–       V’nez, v’nez ! Amenez le ! Amenez le !

Comme ces cris lui rappelaient sa propre enfance…. Quand ils couraient à perdre haleine dans les rues poussiéreuses et écrasées de chaleur. Rien n’était plus brûlant que le soleil de là-bas. Et ils allaient, bambins crasseux et bronzés à la conquête de leur quartier comme s’il s’agissait de l’univers tout entier. Mais ceux là n’étaient plus des enfants. Des voix graves ou éraillées de l’adolescence. Ils s’éloignaient en riant et en braillant. L’un d’eux avait découvert une fourmilière, des rouges, bien voraces. Ils s’assirent en cercle tandis que Kush retournait le verre avec le scorpion à demi-mort qui tentait dans un dernier sursaut de s’échapper. Les fourmis ne mirent pas longtemps à grimper sur l’insecte à l’agonie. D’abord une, puis, deux, puis une colonie tout entière de soldats qui ne prenaient même pas la peine de piquer leur victime, leurs mandibules déchirant la chair encore à vif. Le joint en remplaçait un autre, un gros tordu à la fumée bien grasse, Il pouvait les apercevoir derrière le store du fond, au pied d’une butée jonchée de sacs plastique et de déchets divers. L’un d’eux se tortilla pour sortir de sa poche un pétard, un gros comme son index de garçon de ferme. L’un des cauchemars de Corey au lycée. Il le glissa sous le verre avant d’allumer la mèche.

–       Naaaan !?

–       Ah, ah, ah, ah !

–       Itchy et Scratchy présentent !

–       Ah, ah, ah !

Le cercle s’égaya brusquement avec des hourras et d’autres rires. Un rayon de soleil dardait sur le verre le dessin d’une dent. Il sentait sa présence quelque part parmi les caravanes. Dans l’ombre. Sous le ventre d’une voiture, au pied d’un mobile home, Dans la fraicheur nocturne et profonde d’une silhouette de 4×4, projetée sur le bitume cuit par un écrasant soleil d’après-midi. Il attendait la nuit pour se montrer. Seulement la nuit. Soudain il y eu comme un coup de feu lointain. Instinctivement il se ramassa sur lui-même, accroupis, près à fuir. Le verre avait éclaté avec le pétard, le scorpion et les fourmis, les autres poussaient des hourras. Il ferma les yeux, d’autres voix qui se superposaient au bruit dehors. « Allah akbar ! Allah akbar ! » leurs hourras à eux. Il senti le tremblement de son pouce s’emparer de sa main. Les détonations continuaient. Des rafales, au coup par coup, des cris, des explosions, les hurlements d’un soldat… les paupières se soulevèrent sur un monde de travers. Décor des années 80, télé idoine qui continuait de blablater dans le vide. Il avait besoin de bouger.

 

Dans le monde de Corey il n’y avait pas de scorpion torturé ni de fantômes broyés dans le noir. Il y avait Wald et Shamon, les deux geeks condamnés pour avoir piraté le téléphone personnel de Trump, et l’équipe du docteur Carnaval, alias El Diablo Tatuado, le diable tatoué. Avec Benzédrine le culturiste à demi fou et Han Shi, un ninja chinois, ancien mercenaire communiste, dit le Ninja Rouge, dernier héritier de la plus vieille école de ninja d’Asie, celle originaire de toutes les autres, l’école du Maitre Silencieux. Il pouvait dessiner pendant des heures, surtout quand il avait de la bonne weed et la musique à fond dans les oreilles. Et dans ces moments là il se fichait de tout. De vivre dans un trou, de ne pas avoir de parent, de n’avoir pas encore couché Kate dans le maïs, caresser son corps et l’embrasser tout son saoul. Son trait était assuré, presque professionnel. Un don qu’il pratiquait depuis l’enfance. Son rêve pas raisonnable comme il se disait. Devenir dessinateur de bédé avant d’être shérif, son rêve raisonnable. Mais peut-être que l’un n’empêchait pas l’autre, il y avait bien des flics écrivains….  Son style copiait le manga croisant la bédé américaine façon Marvel, Kate n’arrêtait pas de lui répéter qu’il avait un talent fou. Mais il se disait que si ce n’était pas suffisant pour la séduire elle, il n’y avait aucune raison que les éditeurs le soient. Il était un petit, un inconnu, et il savait bien qu’il le resterait. Carnaval, le nom de sa bédé et de son héros, docteur en astrophysique, catcheur de lucha libre qui à chaque épisode luttait contre une menace hors normes. Une invasion extraterrestre, un complot du gouvernement à base de télépathe, des envahisseurs d’une autre dimension, un empereur chinois antique qui se réveillait à l’occasion d’une découverte archéologique. Chaque personnage tenait de l’archétype. Les geeks étaient des génies totalement obsédés par la taille de leur sexe, le culturiste était fou à cause des stéroïdes et fort comme une montagne pour les mêmes raisons, Carnaval avait fait de la prison, d’où ses tatouages, Han Shi s’était rebellé contre ses maitres. Quand se posa une main sur son épaule, le faisant littéralement décoller de sa chaise.

–       Pa’ ?

Les lèvres de son père s’agitèrent, il décolla un des écouteurs de son casque.

–       Quoi ?

–       Euh… je disais, il y a Star Wars à la télé qui passe tu veux pas qu’on le regarde ensemble ?

Instinctivement, Corey recouvrit sa planche avec une feuille blanche.

–       Bah je les ai tous vu, c’est l’quel ?

C’était rare qu’il vienne comme ça et plus encore pour lui proposer quelque chose. L’adolescent chercha dans son regard une explication.

–       L’Empire contre-attaque, je crois.

–       Mouais, il est pas mal, c’est vieux, mais il est pas mal…

Pas plus d’enthousiasme que ça. Critique, distancié. Comme il avait du mal à comprendre cette génération, comme si rien ne les surprenait jamais.

–       Tu viens ? J’ai acheté de la bonne.

Il forçait sur son enthousiasme et ça se sentait. Corey ne fit même pas mine de bouger.

–       Ouais Laro m’a dit…

–       T’as prit quoi toi ?

–       De la Bud.

Son père répondit d’un air gourmand.

–       Je lui ai acheté son dernier sachet de Colombienne.

Ca tombait mal, il ne supportait pas la colombienne.

–       Ah cool.

Une grimace de sourire, à façon de se montrer aimable. Où il voulait en venir à la fin ?

–       Allez viens, y’a d’la bière aussi de la Haagen Dazs je crois tout n’a pas dû fondre…

Décidément il faisait des efforts aujourd’hui. Qu’est-ce qu’il avait ? Il avait l’air défoncé mais avec lui c’était pas une nouvelle fraiche, il était tout le temps défoncé depuis des années. Une autre raison sans doute pour laquelle elle était partie. Il remarqua qu’il hésitait, il ne pouvait pas lui en vouloir. Qu’est-ce qu’il avait fait pour lui ces derniers temps ? Depuis combien de jours, de semaine, il ne lui avait pas adressé plus qu’un borborygme ? Corey regarda sa feuille blanche à regret et puis accepta. Après tout c’était assez rare pour faire un effort. Sur le mur face à son bureau, à côté d’un poster de PJ Harvey s’étalait des dessins dynamiques d’un personnage tatoué avec une cagoule de lucha libre. Alors c’était ça le monde de son gamin ? Des super héros de pacotilles tatoués comme les tapioles de maintenant. Bon… Qu’est-ce qu’il pouvait dire ? Rien, il tourna les talons et ajouta :

–       Dépêches ça commence dans dix minutes…

Comme s’ils allaient rater le prochain passage du train fantôme. C’était quoi son problème ? Il ne s’agissait pas de l’Empire Contre-attaque finalement mais de la Menace Fantôme. Episode qu’il détestait copieusement comme beaucoup de fan. Le pot de glace avait à moitié fondu, et il n’aimait pas la marque de bière qu’il avait choisie. Il ne dit rien, à quoi bon il faisait de son mieux.

–       Je ne comprends ce que les gens ont après Jar Jar Binks, moi je le trouve cool.

–       Cool ? Il est ridicule !

–       Oh t’exagères, il est rigolo, tiens, il me fait penser un peu à toi.

S’il espérait placer un compliment, le regard atterré que lui rendit son fils lui fit saisir toute l’ampleur de sa méprise.

–       Oh ça va c’était pas méchant.

Corey lui rendit un grognement guttural soldé d’un long silence plein de bruits de laser et de blaster.

Pourquoi on faisait toujours ça. Au lieu d’accepter le silence de l’autre essayer de le remplir d’explications  malencontreuses. Pourquoi avait-il mentionné ce fichu Jar Jar, avec sa démarche pataude d’ado et son air toujours enthousiaste de chiot.

–       Moi en tout cas quand j’avais ton âge, je me souviens quand je suis rentré dans l’armée… pareil, même genre, et pas deux sous de jugeote…. Tu me diras tu dois penser que ça a pas beaucoup changé hein…

Corey garda le silence, il pensait à Kate, qu’il aurait adoré qu’elle l’appelle et le soustrait à ce supplice. Mais Olson lui avait confisqué son portable sous prétexte qu’elle était rentré tard dans la semaine. Ce facho de supermarché !

–       J’en veux pas à ta mère tu sais. Elle a beaucoup donné avec moi, beaucoup trop sans doute. C’est un miracle qu’on soit resté aussi longtemps ensemble. Même toi t’es un miracle….

Ce n’était pas l’effet qu’il se faisait ni celle que lui avait renvoyé ses parents jusqu’ici.

–       Tout est de ma faute tu sais, ou presque. Quand je me suis engagé j’y croyais, la nation, la lutte conte le communisme, le Monde Libre contre les Rouges. Enfin… c’est ce que je me disais, ce qu’on se disait tous. Mais quand t’es sur place, ça devient difficile tu comprends. Rien n’est aussi bien délimité. Rien n’est aussi simple.

Il cherchait ses mots, assemblait sa pensée mais ne savait pas bien où lui-même voulait en venir. Tout était parfois si compliqué.

–       Je crois que ce que je veux dire c’est que j’ai fait des choses affreuses et j’ai perdu beaucoup d’amis. A la guerre faudrait jamais s’attacher. Mais on peut pas, à la guerre moins qu’ailleurs. Et forcément on y laisse un peu de soi. J’ai laissé ça là-bas, au Liban, en Colombie, un peu de moi, et je vous ai oublié toi et ta mère.

Corey écoutait d’une oreille distraite. Un œil sur l’écran, son esprit à la belle, il pensait aux aventures du docteur Carnaval.

–       Mais ça va changer je te le promets ! Je cherchais des prétextes pour ne plus vivre, ce n‘est pas la guerre qui est en cause, c’est moi. J’ai compris ça ce midi. Ce n’est même pas pour le drapeau que je me suis battu, je me suis raconté des histoires pendant des années, je me suis battu parce que j’aime ça, et je l’ai payé au prix fort.

Bien entendu il n’allait pas au fond de cette révélation qu’il s’était fait à lui-même dans la voiture. Que plus encore que de se battre c’était de tuer qui était comme un second souffle pour lui. Un don. Abattre un coyote à 800 mètres en pleine course, comment appeler ça autrement ? Ce n’était pas ceux qu’il avait perdu, ce n’était même pas la guerre qui l’avait rendu ainsi, nostalgique et renfermé. Pas même qui l’avait poussé au sommeil debout, une vie de confinement dans un couple de circonstance. Non, tout ça c’était des foutaises. C’était la mort son amie, voilà la vérité. Et sans elle il se sentait comme amputé. Sa proximité, la donner, la risquer. Même les coyotes ne suffisent plus. Puisqu’il n’arrivait pas à se tuer, c’était quoi la prochaine étape ? Lui plutôt que les autres ? Son fils par exemple ? Il fallait qu’il se reprenne en main, reprenne tout en main.

–       Alors voilà ce que je pensais, faut qu’on quitte ce trou, on va aller à Chicago, j’ai encore des cousins là-haut, ils me trouveront un travail facile je pense, comme ça toi t’auras plein de nouvelles possibilités et ça nous donnera l’occasion de redémarrer une vie sans maman. T’en penses quoi ?

Corey se leva sans un mot et prit la direction de sa chambre.

–       Eh mais où tu vas ?

Est-ce que ça valait de répondre ? Est-ce qu’il avait envie de lui dire quelques vérités enfin ? Puisqu’il lui en laissait l’occasion. Peut-être que trop de temps s’était passé depuis la dernière fois où il avait fait mine de réaliser son existence, peut-être qu’il se sentait déjà trop vieux pour accabler ses parents.

–       Laisses tomber, se contenta-t-il de répondre en disparaissant.

–       Hey reviens ici !

Mais rien à faire, la porte claqua et Rage Against The Machine démarra en fanfare « fuck you I won’t do what you tell me ». Quitter Baker oui, mille fois. Mais jamais sans Kate et certainement pas avec son père.

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