La PMA, cette quintessence du libéralisme

Le genre d’article qui me semble plutôt pertinent au sujet de l’homme vécu comme marchandise par notre très cher libéralisme globale.

Tagrawla Ineqqiqi

Ce matin, j’étais très mal réveillée, j’ai donc été extrêmement surprise d’entendre que France Inter avait enfin découvert qu’on pouvait être opposé à la PMA sans être homophobe ou religieux. Mais évidemment – j’étais mal réveillée, disais-je, et j’avais mal entendu : la radio était en fait réglée sur France Culture, ceci expliquant sans doute cela. A audience moindre, on se permet de réfléchir un chouïa plus loin que le bout de son nez.

Car globalement, toute opposition à ces tripatouillages reproductifs est considérée comme le dernier des archaïsmes, emprunt de haine de l’autre, comme si la nuance ne pouvait exister, comme si on ne pouvait pas au moins essayer de penser en dehors des cases pré-établies et limitées qu’on nous impose.

A gauche, on a décidé sans le moindre débat que la PMA était synonyme d’émancipation, et c’est devenu l’unique revendication sociétale de l’époque pour les personnes auto-estampillées « de…

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The Mechanic (1972) étude de cas.

Peu à peu, lentement, sans que nous le réalisions complètement, ce cinéma américain qui a dominé et domine toujours la production mondiale est en train de disparaitre. Il s’efface au profit d’une nouvelle forme visuelle, la publicité. Publicité pour ses vedettes, comme des véhicules promotionnels devenu intouchables à force de cachet pharaonique, quand on ne parle plus simplement de salaire à vie, comme le laisse à penser la série des Avengers, et globalement l’indigestion de franchises. Publicité pour les armes, la violence dans ce qu’elle a de spectaculaire et vidée du moindre enjeu humain. Publicité pour l’Amérique, et ce même si ça toujours été le cas, le gros de la production Hollywoodienne de ces trente dernières années ne pense plus le monde autrement que sous la bannière étoilée. Et bien entendu publicité pour toute sorte de marque, ce qu’on appelle des placements produits. De Coca Cola dans le premier Blade Runner (donc le seul utile à regarder…) ou de BMW dans tel James Bond, on ne les compte plus. Un cinéma de consommation s’adressant à des consommateurs, éclairé, filmé, monté comme un spot de trente secondes.

En 1972 Michael Winner réalisait The Mechanic avec son bientôt vieux complice Charles Bronson (ils ont fait cinq films ensemble) dans le rôle titre. L’histoire d’un tueur à gage de précision, Arthur Bishop, qui prend sous son aile un jeune turc et le forme dans l’art délicat de tuer. La spécialité de Bishop, faire passer un meurtre pour un accident, et il est le meilleur dans le domaine. Nous sommes donc dans les années 70, toute une vague de jeunes cinéastes ont déjà débarqués, notamment du documentaire comme William Friedkin qui un an auparavant réalisait l’électrisant French Connection dans les rues glauques du New York de l’époque. Bref un temps où on faisait toujours du cinéma, et même une certaine forme de cinéma vérité. Je dis bien une certaine forme, car bien entendu dans le cas qui nous occupe, nous sommes dans une série B avec des acteurs de série A, avec tueurs à gage, mystérieuse organisation et quelques clichés afférant qui reviendront du reste dans le cinéma comme un classique. Bishop est un amateur de bon vin, écoute de la musique classique, est d’une précision d’horloger. Je ne compte plus depuis les fois où j’ai surpris un super tueur se délecter d’une sonate au clavecin.

Pour autant ce qui intéresse Winner pour commencer c’est son personnage. Ce qu’il est, ce qu’il fait, et le film va donc démarrer par la préparation d’un meurtre. Pendant seize minutes on va regarder Charles Bronson marcher, prendre des photos, réfléchir, utiliser des fioles mystérieuses pour visiblement saboter une gazinière et déclencher une réaction en chaine, et le tout sans une seule ligne de dialogue. Une très longue scène d’exposition avec juste de la musique en fond sonore. Mieux, Winner ose filmer sa vedette traversant des couloirs dans l’obscurité ! Et même pas pour se cacher ou faire une action de ninja, non juste un type qui traverse un hôtel miteux. Car tout est miteux dans ce passage. Même la victime a l’air d’un type en fuite, planqué dans un quartier populaire de New York. On ne sait rien de lui, on ne peut que juger par la façon dont le très précis Bishop s’habille, l’appartement de la victime, le décor, ça sent la loose.

En 2011, dans sa tentative perpétuelle de se servir de titre connu et populaire pour vendre une soupe indigeste mais que l’on espère juteuse, Hollywood commanda au déplorable yes man Simon West, responsable de purge cinématographique comme les Ailes de l’Enfer ou Lara Croft, un remake de ce film. West vient de la publicité et sa vedette du cinéma d’action dit de formule, un franchisé lancé par Guy Ritchie et labélisé par Luc Besson, le très monolithique Jason Statham. Un comédien qui aurait pu être intéressant s’il n’avait pas abandonné toute ambition dès le départ. Il n’est donc plus question à titre de scène d’exposition que de mettre en avant son plus produit, super Statham. Qui cette fois ne traversera aucun couloir dans le noir, ni en silence. C’est une sorte de super assassin qui tue des super méchants dans des super propriétés de luxe, et comme on a peur que tout le monde soit un peu perdu face à la complexité des enjeux, il parle en voix-off de son métier…

Ce second film en soit n’a aucune importance, mais il devient la norme, ce pourquoi il me semble au contraire utile d’en parler ici en contre-point. Comme on va le voir, l’abime qui sépare ces deux exemples nous annonces bien que le cinéma américain est déjà mort.

 Hollywood Closet.

Le scénario de the Mechanic a été écrit par le légendaire réalisateur Monte Hellman, qui devait initialement le réaliser, et l’auteur et réalisateur Lewis-John Carlino, d’après un roman non édité de lui-même. L’idée de départ de Carlino était d’explorer la relation homosexuelle entre deux tueurs dans un jeu de manipulation réciproque où la sexualité devient un enjeu de pouvoir. Le tout dans le cadre classique du polar. Mais non seulement cette idée va être rejetée par un certain nombre de comédiens du film, qui n’ont aucune envie d’être associés à un « film gay » mais plus globalement Hollywood a toujours soigneusement évité le sujet. Jusqu’à ce que cela devienne une question de société et que les homosexuels aient une représentativité commerciale. Pourtant ce n’est pas faute de trouver des films tissés d’allusions explicitement homosexuelles. On peut citer ici les sous-entendus de Gore Vidal dans le Ben-Hur de 59, connus du réalisateur et de la plus part des acteurs mais soigneusement cachés à Charlton Heston. Ou cette scène dans Spartacus entre un Tony Curtis tout jeune et un Laurence Olivier qui lui demande s’il préfère les huitres ou les escargots. Ou bien l’apparition virilisée de Joan Crawford dans Johnny Guitar qui a renversé tant de lesbienne de l’époque. C’est que les auteurs ou les co-auteurs comme Gore Vidal ou Dalton Trumbo sont eux-mêmes homos, et quand ils ne le sont pas, réalisateur ou comédien le sont. Je vous conseille à ce seul sujet l’excellent documentaire Celluloïd Closet qui retrace cette ère de métaphore et de non-dit. Même s’il ne s’agit pas d’actes explicitement militants, il est parfaitement logique que les auteurs y expriment leur sensibilité, notamment dans le cinéma de genre où les affaires d’amitié virile, les mises en valeurs de tel héros s’y prêtent. J’ignore si dans ce contexte les auteurs de The Mechanic sont ou non homosexuels, mais ça  n’a pas d’importance, ce n’est pas un domaine réservé comme nous le démontre l’excellent Man on High Heels. Reste que Carlino se montra très déçu par le résultat, devenu selon lui une sorte de panure à la James Bond. Les auteurs ne sont pas très justes parfois, et je suppose qu’il n’a jamais vu la mouture de 2011 sans quoi il n’aurait pas tenu ces propos.

En réalité, Winner a parfaitement compris les enjeux tant du scénario que de la production. Alors il va surfer sur notre compréhension. Son Arthur Bishop, aussi impavide et précis est-il, on le sent très vite, est également un homme fêlé. A la 17ème minute, alors qu’un ami de son père vient lui demander son soutien dans un conflit qui l’oppose à l’organisation pour lequel ils travaillent, qu’il ouvre enfin la bouche, un souvenir évoqué révèle immédiatement une enfance terrible aux mains d’un père impitoyable et froid. Bronson n’a pas besoin d’en faire des tonnes pour ça. Ce n’est pas acteur de dialogue, tout est à l’intérieur chez cet ancien mineur passé par la Seconde Guerre Mondiale avant de devenir tardivement une star (il a déjà 51 ans au moment du film). Puis arrive celui qui va devenir son élève, joué par Jan Michael-Vincent (que tous les français on put découvrir quand la Cinq existait avec la série Supercopter) ici dans le rôle du fils de l’ami, et que Winner défini, comme il défini immédiatement les enjeux entre eux en trois plans dans cet ordre : les fesses de Jan Michael-Vincent, son regard troublé fixé sur Bishop, le même regard que lui rend l’intéressé. C’est bref, pas appuyé, mais tout est déjà dit, comme l’on situe dans la foulée toute l’arrogance et la vanité du jeune homme. Finalement Bishop va être appelé à tuer ce vieil ami de son père, tâche qu’il va s’employer à faire sans une once d’émotion, sinon un brin d’amusement quand il oblige sa victime à courir. Car il y a quelque chose du sadique chez cet homme. Pas un sadisme ostentatoire, ordinaire. Un sadisme qui s’exerce dans la précision, son besoin de contrôle, dans la satisfaction d’un travail bien fait qu’il contemple toujours avec un air songeur. Un homme en réalité désespérément seul. Dernier détail, si la nébuleuse organisation n’est jamais expressément nommée, plusieurs lignes de dialogue et situation laisse à penser qu’il s’agit de la mafia..

Dans le remake, en revanche, pas la moindre once d’ambigüité nulle part. Signe des temps, Bishop travaille pour une organisation paramilitaire type SMP, l’ami est plus ou moins son mentor, lui-même cadre de cette organisation. Et comme c’est un gentil tueur il a besoin d’un motif pour tuer. Ici on lui déclare que son ami a trahi, ce qui suffit à ce bon soldat pour le refroidir. En déjouant système de sécurité et garde du corps. Le rapport qui va s’entretenir entre le fils et le gentil tueur sera de l’ordre de la filiation. Un fils mal aimé qui cherche chez ce modèle de virilité un père tutélaire. Car bien entendu Jason Statham ne pouvait pas jouer un perdant. Quand à l’homosexualité elle est bien traitée mais d’une manière qui ne lasse pas d’interroger sur la place qui lui est laissé dans cette ode à la virilité hétéro. Le personnage de l’homosexuel est un tueur gigantesque que va expédier l’apprenti après s’être laisser dragué par un assassin appréciant les jeunes hommes fragiles. Et une sanglante bagarre où l’on marque bien tout le dégout que lui inspire sa cible. Car l’homosexualité est immorale bien entendu et ne peut être que le fait d’être dégoutant.

La solitude est assassine

Un perdant, au fond c’est bien ce qu’est le Bishop des années 70. Il est maitre de son métier, machine froide et efficace, mais sorti de ça c’est un type qui paye une prostituée pour jouer à la comédie de l’amour. A être sa petite amie le temps de tirer un coup et se donner l’illusion qu’il n’est pas seul, à se bourrer de médicaments contre la dépression. Illusion renforcée par le fait que le personnage est joué par la compagne de Bronson à la ville, Jill Ireland, qu’on verra dans la plus part de ses films puisque ces deux là vécurent une relation fusionnelle. La prostituée est allé jusqu’à lui écrire une lettre d’amour, tarifée comme tout le reste, et qui pourtant trouble quand même cet être solitaire dès lors qu’elle fait allusion au poids de sa souffrance. Arrive l’enterrement de cet homme qu’il a tué et une nouvelle rencontre avec son fils. Le personnage est narcissique, n’a aucun respect pour son père ou qui que ce soit mais il focalise sur un Bishop qui n’a pas l’air de savoir lui résister. Encore une fois, rien n’est direct, juste comme une occurrence dans son comportement. Il le ramène chez lui à sa demande, lui sourit quand, chemise ouverte, il lui réclame à nouveau de faire le taxi, et le voilà à assister à une scène entre ce jeune homme plein de morgue et sa petite amie candidate au suicide. Une scène d’une rare froideur et d’un rare sadisme quand on y réfléchi. La jeune femme se tranche les veines devant les deux hommes, pendant que l’un se moque d’elle, l’autre l’observe comme un insecte. On lui demande combien de temps elle va mettre à mourir, il répond en technicien, et quand la fille déclare qu’elle est certaine que son copain va intervenir, la sauver, il lui sourit comme si c’était un spectacle amusant. Mais personne ne l’aidera. Il n’y a pas de place pour une femme dans cette relation. Le jeune homme lui jette ses clefs de voiture et lui recommande de se dépêcher, qu’avec un peu de chance elle sera chez le shérif dans un quart d’heure.  Et la voilà qui s’en va, couverte de sang, sous leurs regards indifférents.

Rendu à sa solitude, sans personne à tuer, Bishop a des insomnies, s’entraine, prend des médicaments et fini par être terrassé par une crise d’angoisse. On lui recommande d’aller voir un psy mais il y a mieux à venir. Un jeune homme dans une voiture rouge pour un homme mûr en peignoir rouge. L’autre s’est invité, et quand, un peu désemparé Bishop lui demande ce qu’il veut, il se contente de répondre par un sourire. Encore une fois rien n’est mis en évidence, sinon que pendant le quart d’heure qui va suivre on va les voir ensemble, en boite, au restaurant, jouant à la pelote, ou assistant à une démonstration de karaté comme un vrai petit couple. D’ailleurs très vite le jeune homme va devenir l’apprenti et semble même s’être installer chez son mentor qui a décidé de le devenir sans autre raison apparente que sa propre affection.

Avec Jason Statham en revanche nous avons à faire à un gagneur. La prostituée est bien là mais tout ce qu’on tire de cette scène c’est que Statham baise bien. On ne comprend pas très bien pourquoi il s’encombre d’un apprenti sinon qu’il a fait la promesse à son père de s’en occuper. C’est un bon soldat et un être noble, car les bons soldats le sont toujours. Et bien entendu, ceux qu’ils tuent sont tous des pourritures dont on nous souligne bien la culpabilité. Seront donc dessoudé un trafiquant de drogue, un tueur à gage homosexuel, un gourou drogué et pervers… etc. Encore une fois il est hors de question de donner le mauvais rôle à sa star, hors de question que la figure du tueur à gage soit autre chose qu’un grand fauve à grosse bite.

L’affection de Bishop n’est pas partagé, ou plutôt comme dans toutes les mafias, avec leur hiérarchie fascisante, on lui reproche d’avoir prit une initiative sans en référer. Et puisque la nouvelle est mal accueillie, on lui propose un contrat pour remettre les compteurs à zéro. Un contrat à faire dans l’urgence, à Naples. Mais dans l’entre-deux, Bishop découvre que son élève a prit un contrat sur sa tête par la même organisation pour laquelle il travaille. Voilà donc les deux, prenant des notes sur l’autre. Après que Bronson ait passé quelques minutes seul dans son lit, désemparé, il note entre autre que son élève aime le fitness. On sent ici que Winner doit répondre à des impératifs commerciaux autant qu’à l’obligation de faire un film dense, véhicule à sa star, au détriment de toute son histoire, de toute la relation ambigüe qu’il a construit jusqu’ici. La relation avec le jeune homme reste cordiale, Bishop est toujours amoureux et réciproquement. Pendant le dernier quart d’heure, piégé par ses employeurs, l’assassin qui durant l’ensemble du film n’utilisera jamais une arme à feu de manière létale, s’adonne à des fusillades contre des soldats de la mafia. Passage durant lequel, en dépit de l’occasion qui lui est donné, et en toute logique narrative le jeune homme n’en profite pas pour éliminer son mentor. Il attend que la paix soit revenue, utilisant une de ses faiblesses (son amour du bon vin et la nostalgie) pour l’empoisonner à la manière d’un Borgia. Tandis que Bishop agonise, il lui demande si c’est à cause de son père. Le jeune homme répond qu’il avait toujours pensé qu’il était mort de cause naturelle. Avant de lui expliquer que son point faible est à la fois la solitude et le respect des règles. L’une l’a conduit à lui, l’autre à venir mourir ici. Mais l’arrogance, le désir de prendre sa place est son point faible à lui, et Bishop lui fera comprendre dans une lettre d’adieu posthume.

A nouveau rien de tout ça dans le dégueulis réalisé par West. Le héros comprend que ses employeurs lui on menti. Le bon soldat se rebiffe avec son apprenti au cours d’une embuscade militaire. Échappe à une bombe concoctée par l’élève qui sait en réalité qu’il a éliminé ce père qu’il l’aimait si peu. Et enfin se débarrasse du personnage en retour en le piégeant avec un chausse-trappe vaste et habile. Petit détail savoureux. Comme le film est marqué par ses origines seventees Statham bichonne une voiture rouge des années 60 (Jaguar type E, la plus connue des voitures de l’époque) qui servira de piège. Et si Jan Michael-Vincent disparait dans l’explosion de la voiture, le Hollywood 2011 ne pouvait pas se contenter de si peu. C’est donc toute la baraque qui explose après une tentative de l’apprenti de l’imiter en tout point (mettre de la musique classique et courir à la voiture, ce qui est parfaitement logique comme chacun comprendra). Car le Statham est inimitable, il se contente de s’imiter lui-même de film en film. Et puis surtout ça permet d’effacer symboliquement tout lien avec le film d’origine pour entamer une énième franchise. Le second film sera encore plus déplorable que le premier, j’ai tenu cinq minutes. On notera également que si le Bishop de 70 utilise un arsenal très limité, qu’il s’agisse d’entrainer son apprenti ou de commettre ses meurtres, fusil de chasse, pistolet, et fusil à air comprimé. Dont il n’usera en réalité quasiment jamais à des fins meurtrières. Et que s’il pratique les arts martiaux, jamais on ne le verra en faire usage. Au contraire bien évidemment de son remake. La NRA est heureuse, c’est une débauche d’arsenal militaire dont on abusera volontiers et à toute occasion, et naturellement Statham se laisse aller à quelque passe martiale, à peu près identiques à toute celles qu’il répète de film en film depuis le déplorable mais distrayant Transporteur.

Détail amusant et qui qualifie bien les préoccupations des publicistes d’Hollywood. Si l’affiche du premier, comme on peut le voir, capitalise sur sa star (avec un fusil qui n’apparait jamais dans le film) dans une approche graphique très typé James Bond, celle du Statham sera une référence au graphisme de Saul Bass et des années 70. La question est donc bien de duper les spectateurs en leur donnant ce qu’ils espèrent voir… et ne verront en réalité jamais. Le cinéma américain est mort dans les années 80, tué par la propagande que véhiculait des stars comme Stallone ou Schwarzenegger, sa mort annoncé dès les succès de la Guerre des Etoiles et des Dents de la Mer. Il survit à travers ses réalisateurs de prestige et leur succès, à travers quelques réalisateurs moins connus qui essayent encore d’écrire des scénarii intéressant. Mais comme l’annonce le très lucide et moralement violent le Congrès, ce sont là les derniers soubresauts d’une industrie qui n’a plus de temps à perdre avec les artistes.

 

 

La nuit du chien 15.

Le dimanche à Baker était jour d’union sacrée en quelque sorte. Il y avait beau n’y avoir qu’un temple, désidérata d’une implantation majeure de suédois, allemands et danois dans la région entre la fin du siècle du charbon et le début de celui du pétrole, n’en restait pas moins une forte influence catholique après des centaines d’année de colonisation espagnole et la proximité avec la frontière. L’un dans l’autre le dimanche, le temple était plein à craquer de catholiques et de protestants, égaux devant la foi et les prêches du pasteur Rosetown, connu aussi bien pour sa largeur d’esprit que Louise sa femme l’était pour ses confitures de cactus et sa gentillesse. Ce jour là le centre ville était plein de personnes endimanchés, comme un saut dans le temps, un retour aux années cinquante, à l’époque où un homme n’aurait jamais osé sortir sans cravate ni chapeau. Aussi pittoresque que désuet même aux yeux du shérif. Pour le pasteur c’était toujours l’occasion d’un prêche en rapport avec l’actualité ou les inquiétudes du moment. Ce dimanche ci tous les esprits étaient tournés sur se qui s’était passé la veille, ou plutôt ce qui avait failli se passer si un étranger n’était pas intervenu. Et la rumeur étant ce qu’elle est, les avis étaient aussi partagés sur la réalité de ce fait que sur la nature même de cet étranger. Certain avançait que c’était un héros, les autres un complice, d’autre encore que tout ça c’était des fariboles et même qu’untel connaissait personnellement les trois routiers qui avaient maitrisé les forcenés. Mais par-delà l’anecdote il y avait l’idée que le shérif avait mis la main sur une bande de dangereux malfaiteurs mexicains. Or non seulement on vivait ici assez prêt de la frontière pour connaitre le pouvoir malfaisant des cartels mais tout le monde regardait avidement la télé où les séries télés et les films relatant la violence des dits cartels étaient légion. Au rayon des boggeymen de l’Amérique effarée, les bandits du sud, de la Colombie au Mexique, avaient toujours incarné la sauvagerie. Rien dans l’actualité récente du nord Mexique ne laissait hélas envisager le contraire, même si la violence avait baissé à Ciudad Juarez, le vis à vis mexicain d’El Paso. De ce point de vue, le pasteur n’échappait malheureusement pas à la règle. Deux ans plus tôt, à l’occasion d’une retraite avec quelques ouailles de l’autre côté de la frontière, il avait été dévalisé par une bande armée de machettes. Le souvenir cuisant et terrifiant qu’il en avait gardé l’avait poussé à questionner le shérif dans la matinée. Les réponses de ce dernier ne l’avaient pas satisfait.

–       Gardons nous, gardons nous mes amis, de l’orgueil, de la vanité de nous croire au-dessus des lois divines. Souvenons-nous de ce qui est dit dans le Saint Livre, le chemin des hommes droits c’est d’éviter le mal. Celui qui garde son âme veille sur sa voie. L’arrogance précède la ruine. Et l’orgueil précède la chute…

Le shérif avait un rapport ambivalent avec Dieu. Elevé dans son acceptation pleine et entière, il s’était fait une idée orthodoxe de sa nature et de ses lois. Conditionné par son éducation à trouver dans la prière une forme de repos de l’âme, et dans la cérémonie du dimanche un rendez-vous nécessaire avec sa conscience supposé de chrétien. Pourtant, à mesure des années, impossible pour lui de ne pas constater le décalage entre les lois énoncées dans le Livre et la réalité de ce qui se passait dans le monde. A vrai dire, plus il vieillissait plus il se demandait si Dieu au fond ne se fichait pas d’eux tous, qu’il convenait de ses propres lois sacrées à la mesure de ses seuls besoins. Comment accepter l’idée d’un Dieu d’amour quand par ailleurs tant d’êtres se tuaient et tuaient en son nom ? L’homme était peut-être le premier fautif de sa condition et laissait la peur et la haine envahir son interprétation de Dieu, il n’avait pour autant jamais cru au libre-arbitre. L’exemple de son éducation, l’exclusion qui semblait le frapper malgré lui depuis qu’il était jeune homme, lui laissait plus à penser que la plus part des gens étaient prisonniers de leur condition et que cela ne relevait pas d’un caractère proactif ou non, d’une décision librement consenti comme on le clamait singulièrement dans ce pays, le cri de campagne d’Obama à Nike, Just Do It ou Yes We Can. Parce que la plus part des gens, sinon tous, étaient aliénés à l’idée qu’ils se faisaient du monde.

–       Nous n’échapperons pas à l’Enfer parce que nous l’avons choisi, le Mal vient à nous car nous le portons en nous. Nous n’échapperons pas à l’Enfer car nous portons sur nous la clef de ses portes mes amis. Alors pourquoi, pourquoi tenter le démon !? Lui tendre nos clefs pour qu’il nous pende mieux avec.

Le pasteur ne le regardait pas mais tout le monde, à commencer par lui, comprenait. Et d’autant mieux qu’il avait commencé le prêche sur ce qui s’était passé la veille. Il n’y avait pas que lui qui était inquiet en ville, et si le port d’arme avait été autorisé comme c’était le cas dans certaine commune de l’état, nul doute que la prière aurait été accompagnée de M4 et autre AR15 achetés dans un de ces guns center qui faisait la fierté de la NRA. Mais comme tout bon prêche évidemment, le message ne s’adressait pas qu’à lui mais à toute la communauté, de se garder de faire le mal, sombrer dans la peur et la paranoïa. Un conseil avisé sans doute. Flora avait trouvé le code d’accès de l’ordinateur de Kid, sans mal, Parker lui avait dit d’essayer la date de naissance d’Anna. Pour une raison ou une autre, peut-être à cause de ces ustensiles de cuisine neufs qu’il avait trouvés chez lui, il avait le sentiment que cette histoire avait compté pour lui, peut-être plus que pour elle. Anna était encore amoureuse de lui, il le savait, et à vrai dire il l’était également d’elle. C’était d’ailleurs précisément pour cette raison qu’il avait renoncé à leur relation. Parce qu’il aimait tout en sachant qu’il ne saurait jamais répondre à son énorme besoin d’affection et de chaleur. L’ordinateur était plein de films piratés, d’images porno, de photos d’armes, de pépettes avec des armes, de véhicules customisés, de pépettes avec des véhicules customisés, et rien de plus sinon deux ou trois jeux vidéos probablement piratés également. Parker trouvait ça curieux qu’il ne garde aucune trace de rien, même pas des ventes de ses pièces détachées, et il ne voyait pas Kid tenir un registre écrit. Pour plus de certitude, juste après que Bayonne l’ait relayé à la prison, il était retourné fouiller chez lui, sans résultat. Alors, après l’office, il en profita pour aller interroger son ex employeur, Sid Diaz, venu comme les autres écouter Rosetown. Sous prétexte qu’il passait à la télévision, Diaz se prenait pour la vedette qu’il n’était pas, affichant les couleurs de son entreprise en toute circonstance. Ici son sempiternel costume en soie bleu assorti d’une cravate et d’une pochette en soie orange qu’il se faisait livrer d’Houston par pur snobisme. Il avait la peau UV et les dents blanchis qui donnaient à ses paroles une aura de néon publicitaire allumé à toute heure. Pourtant aujourd’hui il ne l’était pas, d’humeur publicitaire.

–       Non je ne connais pas ce monsieur ni d’ailleurs aucune des fréquentations de Kid, je ne vois même pas pourquoi vous me posez la question.

Parker lui fit une de ses réponses favorites

–       Parce que c’est mon travail. Kid travaillait pour vous depuis qu’il était rentré, vous pouviez très bien avoir rencontré un ou deux de ses amis non ?

–       Non, je n’ai pas l’habitude de partager le quotidien de mes employés, et au lieu de me poser ces questions inutiles vous feriez mieux d’aller renforcer la sécurité à la prison. Bayonne tout seul là-bas, vous plaisantez ?

–       Pour une fois nous sommes d’accord Sid, intervint le maire derrière lui et qui lui rendait deux bonnes tête. Parker, dites à Carson que je lui pardonne et embauchez le fils Morrison c’est un bon tireur à ce qu’on m’a dit.

–       Kush ? Et pourquoi je ferais une chose aussi idiote ? Rétorqua le shérif qui décidément ne supportait pas ce paternalisme d’Hughsum.

Il n’avait pas remarqué que l’intéressé était là également avec sa grand-mère. Elle n’avait pas réussi à le débarrasser de sa casquette mais elle était parvenue à l’exploit qu’il porte un nœud papillon bordeaux et une veste noire. Quand il le remarqua, il lui tournait le dos et elle le regardait de travers. Qu’est-ce qu’elle lui avait promis à ce sale gosse pour qu’il se rende au temple ? Un énième jeu vidéo, une voiture pour ses dix-neuf ans ?

–       Parce que cette ville vous paye pour assurer sa sécurité, voilà pourquoi.

–       Et c’est ce que je fais, maintenant si vous voulez m’excuser j’ai du travail, s’esquiva t-il en les saluant d’un hochement de tête avant de remettre son stetson.

Il n’avait aucune envie de s’entendre quoi dire et faire, même le prêche du pasteur l’avait agacé. Comme si toute la ville estimait qu’il était trop faillible pour gérer une affaire de deux jours. Finalement, quoiqu’on fasse, les gens ne cessaient jamais de vous juger à l’aune de leur seule première impression. Si Baker avait fini par se faire à son existence, il était resté dans l’esprit de ses habitants le gamin trop long et trop réfléchi qu’il avait été dans le passé. Celui à qui on donnait volontiers des conseils. Il ne se faisait d’ailleurs pas d’illusion, si Hughsum avait appuyé sa candidature c’était uniquement parce qu’il l’imaginait à l’égal du passé. Passif, obéissant, bon fils. La nuit avait été longue. D’une part en raison de la literie de l’armée qui occupait le bureau des gardiens, d’autre part en raison des cris de l’étranger. Il avait crié deux fois dans son sommeil et dit des mots incompréhensibles en arabe. Qui était ce type à la fin ? Il avait fouillé la caravane qu’il avait loué et rien découvert en dehors d’un livre et d’une centaine de dollars enroulés dans une chaussette. Il avait relevé les empruntes sur le Steinbeck. Rien que ça ce n’était pas le genre de chose qu’on trouvait le plus communément sur un suspect. Il n’avait même jamais entendu parler de ce roman alors qu’il avait étudié l’auteur en classe d’anglais. Comme si ce type avait décidé d’échapper à toute les règles, même celles-ci. Avec un peu de chance, ses empruntes seraient plus bavardes que lui. Pourtant il avait demandé à l’inspecteur d’Alpine de rester discret et de ne communiquer qu’à lui seul le résultat de ses recherches. Il se souvenait de la mise en garde de l’étranger, il espérait se conserver une marge de manœuvre au cas ils découvriraient du lourd. L’incident d’hier n’avait pas occulté dans son esprit ce qu’ils avaient appris par la télé le même jour, à savoir que la police d’état et le FBI étaient à la recherche du mystérieux personnage qui s’était introduit chez les Bush. L’avoir entendu rêver en arabe avait soulevé quelque question dans l’esprit du shérif. Il lui restait également à vérifier une dernière chose à propos de Kid, découvrir la raison pour laquelle il avait cette carte du Big Bend Project chez lui. L’ensemble immobilier et sa construction avait été abandonné alors que Kid était encore en Iraq. Par acquis de conscience il avait joint le seul imprimeur encore en activité dans la région et lui avait demandé s’il avait bien imprimé ces cartes. Par chance l’autre les avait bien fabriquées et l’ensemble avait été facturé et livré à un certain Peterson, agent immobilier à Marfa. Il ne tenait pas à sortir du comté, il appela le type chez lui en revenant au bureau.

 

Chez les Olson c’était une autre messe qui était dites.

–       Tu nous fais chier, tu comprends ça ? CHIER !

–       Calmes toi, tu n’es pas dans ton état normal, tu as prit ton Prozac comme le docteur t’a dit ?

–       NON ! Non je n’ai pas prit ton Prozac de merde et non je ne me calmerais pas ! Ma fille n’ira pas à El Paso et je t’interdis, tu m’entends, je t’interdis de la toucher une nouvelle fois.

Kate n’avait pas immédiatement parlé de se qui c’était passé le vendredi soir. Tout ce que Betty en savait tenait dans le récit qu’en avait fait Olson et qui se résumait à « ta fille a essayé de me voler ma voiture, figures toi qu’elle comptait fuguer ». Elle avait bien tenté de l’interroger au petit déjeuner mais la jeune fille était verrouillée dans une de ces bouderies dont elle avait le secret. Puis elle avait trouvé la chemise tâchée de sang dans le linge sale. Que s’était-il passé ? Il l’avait frappé ? Elle n’était pas de l’espèce à embellir la vérité ni à la travestir, Kate avait top en horreur les mensonges et les compromis de ses ainés pour s’y abandonner. Le récit de la soirée avait achevé de transformer sa mère en tigresse. Aussi tôt elle avait levé la punition du beau-père, provoquant non moins immédiatement une vive discussion entre les deux. Kate sorti de l’arrière de la maison comme un boulet, faisant claquer la moustiquaire contre le mur. Vingt minutes que ça durait maintenant, elle n’en pouvait plus.

–       Bande d’enculés ! Dieu est mort et le surhomme est en prison !

–       Corey ? Ca va ?

Debout sur la colline qui dominait Baker, les mains en porte-voix, le jeune homme hurlait après la foule qui se tenait devant le temple. Avec le vent contraire qui fleurait bon l’aliment pour chien, personne ne devait l’entendre, et c’était tant mieux, certain auraient bien été capable de l’écharper.

–       Kate ? T’es sorti ?

Elle lui expliqua.

–       … Quand je lui ai dit qu’il m’avait attrapé, bon Dieu j’ai cru qu’elle allait lui casser la gueule !

–       Eh, eh c’est cool non ?

–       Méga cool, et attends, tu sais quoi ? Elle a dit qu’il était hors de question que j’aille à El Paso.

–       Que du bonheur !

Il semblait sincère mais elle sentait quelque chose de changé en lui, comme une distance qui l’intrigua. Elle le regarda avec plus d’attention et remarqua qu’il avait l’air fatigué, qu’il était plus blanc que d’habitude.

–       T’as fait la fête hier soir ?

–       Un peu.

–       Avec qui ?

–       Un mec génial.

Elle gloussa.

–       Qui ça ton père ?

Il hésita un instant avant de répondre sachant qu’elle allait être sa réaction mais il se souvenait des conseils de l’adjoint. A un moment la conversation avait dérivé sur sa relation avec la jeune fille. Carson avait vite compris son dilemme. Il en pinçait pour elle mais il se rendait compte que ce n’était pas réciproque et ça le bouffait. Presque autant que d’être l’objet de tourment de Kush, Toby et leur bande. Le policier n’était pas le genre d’adulte à plaquer quelques conseils vite fait sur la seule base de son ancienneté. Quoiqu’il estimait avoir été un mauvais père, il avait cette inestimable qualité de se souvenir du jeune homme maladroit et manquant d’assurance qu’il avait été. Il lui avait donc rappelé l’importance de rester soi-même mais également de savoir conserver ses distances.

–       Ce n’est pas ce que les gens savent de toi qui les intéresse, c’est l’idée qu’ils se font de toi. C’est ça qui les passionne, eux, leur point de vue. Si tu donnes tout, si tu montres tout, tu fais quoi ?

–       Je donnes trop ?

–       Nan, même pas ! Tu verras y’a des filles pour lesquels tu serais prêt à te couper un bras et elles trouveront ça insuffisant. Nan, t’empêches les autres de se faire du cinéma à ton sujet, c’est ça le truc. Les gens ne nous veulent pas tel que nous sommes mais tel qu’ils voudraient qu’on soit. Donnes leur ce qu’ils pensent être toi et non seulement tu flatteras leur égo mais en plus ils voudront plus te lâcher.

Le conseil était aussi valable pour ses ennemis que les filles. Selon Carson il se conformait cette fois justement trop à l’idée que ces imbéciles se faisait de lui.

–       Met un pain à ce connard de Toby un jour… bon tu vas te prendre une avoine c’est sûr et je comprendrais que ça te tente pas. Mais fais le une fois et alors tu verras tu vas tout de suite devenir beaucoup moins marrant pour ces petits cons

Finalement il lâcha le morceau à sa camarade, elle n’en revenait pas, comme de juste.

–       Carson ? Toi avec Carson ? Qu’est-ce que tu faisais avec lui ?

Corey éluda.

–       Kush et sa bande me sont tombés dessus, il est venu à mon secours.

Mais s’il espérait qu’elle passe dessus, il se trompait.

–       Quoi ? Qu’est-ce qu’il t’a encore fait ce fils de pute ?

–       Rien, rien d’important, Carson est arrivé à temps.

–       Oh…

Plus surprise par le mensonge qu’elle sentait sous sa réponse que par l’intervention de Carson. Qu’est-ce qu’il avait à garder ses distances avec elle comme ça ?

–       Et tu dis qu’il est cool ce mec ?

Kate avait du mal à y croire.

–       Supa cool, tu sais qu’il fume ?

–       De la weed ?

–       Oui !

Signe immanquable de coolitude chez les adolescents, elle n’en revenait pas.

–       Non ? Carson il fume le bang putain ?

–       Je te jures on a fumé plusieurs douilles ensemble… et picolé.

–       Mouais, je vois ça à ta tête, remarqua-t-elle à la manière d’une grande sœur avec son cadet.

 

La remarque glissa pourtant totalement sur lui ou il fit parfaitement semblant, et ça non plus ça ne lui ressemblait pas.

–       Ton père y t’as vu quand t’es rentré ? Ajouta-t-elle comme s’il avait poussé le concept de la cuite au-delà du raisonnable.

–       Deux jours que je l’ai pas vu, je sais pas ce qu’il fabrique, il est tout le temps dans sa piaule à écouter sa musique de vieux.

–       T’es sûr qu’il est encore vivant au moins ? Réclama-t-elle mi sérieuse mi ironique.

–       Bah y bouge encore alors… Eh mais j’y pense, s’exclama-t-il soudain, si ça se trouve c’est un mort-vivant ! Ca expliquerait plein de chose en tout cas.

Elle rigola. Corey faire des blagues à propos de son père, encore un truc qui avait changé. C’était possible en si peu de temps ? Juste parce qu’il avait parlé avec l’ancien shérif ? Qu’est-ce qui s’était exactement passé hier soir ?

–       Fais gaffe qui te morde pas en ce cas.

Corey haussa des épaules.

–       Pfff il a oublié mon existence de son vivant, je vois pas comment ça changerais une fois mort.

–       Ahaha ! Dis donc t’es en forme aujourd’hui toi !

Il sourit, pas mécontent de sa blague.

–       Tu vas faire quoi si tu vas pas à El Paso ? Il a pas dit qu’il t’avait désinscrit du lycée ?

–       Tu parles ! Elle parle même de déménager d’ici, qu’elle en peut plus de ce trou.

–       Bin dis donc, elle est en forme aussi ta mère, dit-il en masquant sa déception.

–       Une bombe atomique, confirma-t-elle.

Ils discutaient tout en marchant dans les collines, terrain de jeu de cent enfants avant eux, motif d’embuscades entre cowboys et indiens imaginaires, d’autant mieux joués que la région avait réellement été traversée par les guerres indiennes. Que ces collines recélaient son lot d’ossements humains laissés par des colons malchanceux, des indiens trop téméraires. Couvertes d’herbe sauvage et de lichens aux milles couleurs, elles étaient ça et là dressée de mesquites tordus et touffus au pied desquels l’on trouvait des cactus en remblais dispersés dans la caillasse lunaire qui parsemaient le paysage. Il continuait de lui raconter Carson, son incroyable maison, le teeshirt qu’il lui avait offert, elle n’en cru pas ses oreilles.

–       Quoi le teeshirt original de 92 !? Je te crois pas !

–       Juré que c’est vrai.

–       Putain comment t’as trop de la chance ! Chuis jalouse !

–       Hey mais c’est la tortue ninja et la dingo ! Lança quelqu’un derrière eux.

Toby et deux des gars de sa bande se tenaient sous un arbre avec des bières qu’ils avaient déjà entamé. Corey et la jeune fille ne répondirent d’abord rien, adressant un regard de travers au groupe.

‘- Alors c’était comment cette petite douche hier soir ? Ca t’a remis les idées en place ? Ricana Toby.

–       De quoi il parle ? S’enquit Kate.

Corey n’avait pas oublié les leçons de Carson et comme tous les novices forts de ce qu’il prenait pour un nouveau pouvoir il se laissa aller.

–       Et si t’allais te faire enculer Toby, je suis sûr que ça te ferais du bien.

La réaction ne se fit pas attendre, en deux secondes le jeune homme était sur ses jambes et marchait sur lui, mais Corey était prêt, et cette fois Toby n’était pas à quatre mètres au-dessus de lui.

–       T’as dis quoi petite pédale ?

Corey était prêt, du moins il le pensait. Son poing atterri sur le visage de son adversaire avec une force qu’aucun des deux n’imaginait. Ce dernier tomba à la renverse, la lèvre fendue, Corey resta interdit, à la fois impressionné par son exploit et inquiet des conséquences. Elles ne se firent pas attendre. Aussi tôt l’autre se releva et se jeta sur lui le bourrant de coups sous les encouragements de ses copains. Kate lui criait d’arrêter mais Toby était bien décidé à faire payer cher ce crime de lèse-majesté, alors elle ramassa une branche et le frappa de toutes ses forces en travers du dos. Toby roula par terre en criant de douleur. Kate n’en n’avait cure, elle continua de le frapper dans les jambes, les fesses, les mains, jusqu’à ce qu’il s’écarte d’elle en rampant.

–       Barrez-vous ! Barre-vous tous ! Ordonna la jeune fille en faisant tournoyer sa branche au-dessus de sa tête.

Les autres s’enfuirent sans demander leur reste. Corey éclata de rire. Il saignait du nez, avait un œil au beurre noir mais il était hilare.

–       Bah quoi ? S’étonna Kate.

Impossible de parler, il lui montrait du doigt son bout de bois saisi par le rire. C’est là où elle remarqua la forme de ce qui était apparemment une racine d’arbre et dont l’extrémité laissait à l’ensemble guère d’équivoque. Kate jeta le bâton, dégoutée comme une jeune vierge peut être dégoutée par les allusions sexuelles.

–       Aahahah Toby tabassé par une bite énorme ! Aahahaha !

Peu à peu l’hilarité gagna à son tour Kate.

–       Ahahaha ! Et toi qui venait de lui dire que ça lui ferait du bien de se faire enculer.

–       Ouiiiii ! Ahahahah !

A en pleurer et qu’elle était douce cette vengeance là. Il se releva avec une grimace, elle lui demanda si ça allait, il lui répondit que oui, il avait juste mal au visage. Elle l’informa pour le cocard, il essuya le sang qui lui coulait du nez et renifla.

–       Qu’il ne fasse plus chier ce connard, la prochaine ça sera la même, dit-il comme s’il avait eu le dessus.

Oui, vraiment beaucoup changé, et en à peine vingt-quatre heures.

–       Euh… fais gaffe quand même, c’est un taré ce gars là, tu te rappel quand il voulait cogner le coach avec une batte ?

Episode qui avait valu une belle peur à l’un, l’exclusion de l’autre pendant une semaine complète et qui ne s’était pas déroulé selon ses vœux grâce à la présence d’esprit de deux terminales champions de lutte.

–       Rien à foutre qu’il essaye, répondit Corey avec un air bravache.

Incidemment la soirée avec Carson n’avait fait que confirmer un certain nombre de chose que Corey pensait déjà sans oser l’affirmer, ni pour lui-même, ni en général. Des choses qu’il sentait ou qu’il savait intimement mais qui étaient resté dans la chambre secrète de ses désirs et de ses pensées, frappés par l’anathème de l’esprit perpétuellement critique de l’adolescence. S’il le croyait ou le pensait c’est qu’il se trompait forcément, la vie devait être forcément plus compliquée que ça. Carson l’avait détrompé, et notamment sur les adultes en général. Avec lui il se rendait compte que son père, Carson lui-même, tous ceux qu’il connaissait et subornaient sa vie d’une manière ou d’une autre, avaient été à égalité des adolescents manquant d’assurance, maladroits, disgracieux et que l’âge n’effaçait pas forcément ces travers. Que parfois certain conflits nés à ce moment de l’existence ne trouvaient pas de repos avec le temps, qu’ils pouvaient même être le motif d’une vie foirée, comme celle de son père. Sa mère lui avait raconté l’homme qu’il était lorsqu’ils s’étaient rencontrés, juste avant qu’il parte au Moyen-Orient, et celui qui était revenu après l’attentat. Il n’en n’avait jamais parlé avec lui, il lui avait toujours donné le sentiment de détester raconter sa période militaire, et d’ailleurs Corey n’avait aucun goût pour ces affaires là. Mais après la conversation avec Carson, en transposant simplement ce qu’il savait de lui-même, il commençait à se dire que la clef pour comprendre son père, la pierre d’achoppement de ses silences et de ses absences se tenait au cœur des années 80 au Liban.

–       Tu sais, il a perdu tous ses copains à l’époque, tous les gars avec qui il avait fait ses classes, je suis pas sûr que ça soit la meilleure façon de commencer un mariage.

Ils étaient descendus des collines et avaient fait un arrêt au Road Runner, réclamer de la glace pour son œil. Ely s’était inquiétée pour lui il avait frimé en disant qu’elle n’avait pas vu la tête de l’autre. Ely le gronda, que ce n’était pas son genre d’habitude de se battre, puis finalement Kate était intervenu en expliquant qu’elle avait rossé l’agresseur, « à coup de bite en bois ». La tête qu’avait fait la serveuse et les clients présents les avaient fait rigoler comme des bossus jusqu’à ce que la glace soit fondue.

–       Ils ont été marié pendant combien de temps ?

–       Attends… ma mère est partie y’a un an environs, je dirais que ça fait vingt-cinq ans, pourquoi ?

–       Vingt-cinq ans mec ! Tu crois pas que c’est un peu abusé alors qu’il a presque jamais changé pendant toutes ces années.

Kate adorait employer ce genre de terme comme « mec » ou « dude » quand elle voulait paraitre à la fois à la coule et affranchie. Sa façon à elle de dire au monde qu’elle n’était pas dupe. A commencé de ce petit sentiment, mordant, diffus et incommodant qui lui disait que la nuit dernière, par l’opération de Saint Carson, elle avait perdue son Corey rien qu’à elle. Le même qu’elle s’apprêtait à laisser derrière elle sans remord deux jours auparavant et que maintenant elle aurait aimé retrouver. Le Corey qui ne trouvait pas d’explication, d’excuses, aux adultes pour toutes leurs insuffisances. Mais si toutes pièces ne s’étaient pas encore mis en place dans l’esprit du jeune homme, s’il découvrait avec délice le pouvoir que vous conférait un peu d’assurance, une chose s’était résolument inscrite dans sa tête, les parents, les ainés en général n’étaient pas mieux armés qu’eux-mêmes devant la vie mais qu’en plus eux devaient supporter le poids de leur passé, d’une histoire forcément plus longue qu’ils n’avaient pas forcément surmonté, digéré.

–       Mouais je sais pas…. T’imagines toi si tout le lycée se faisait péter par une voiture piégée ce que ça nous ferait ?

–       Non, j’imagine pas, j’ai jamais fait la fête pendant une semaine.

Corey et Kate échangèrent un regard avant d’éclater de rire. Ils se trouvaient sur le bord de la route principale, à la sortie de Baker, marchant côte à côte sur le bas côté, leurs mains s’effleurant. Kate se disait que c’était un peu grossier de sa part, qu’elle faisait sa salope de lui toucher la main l’air de rien comme ça, mais c’était plus fort qu’elle en somme, faire quelque chose qui puisse le ramener dans son giron, même si c’était maladroit. Ils n’avaient pas vu la Chevrolet de l’autre côté de la route qui ralentit à leur niveau. Jusqu’à ce que le chauffeur n’interpelle le jeune homme. Kate aperçu un visage buriné et moustachu, et à côté un barbu avec une casquette qui regardait droit devant lui. Instinctivement quelque chose se noua dans son estomac.

–       Hey petit, tu connais le shérif Parker ?

Corey fit deux pas vers la voiture.

–       Ouais pourquoi ?

–       J’ai un message pour lui.

La détonation remplit l’écho du ciel. Dix-huit billes d’acier de douze millimètre de diamètre crachés dans une longue flamme blanche qui lui arrachèrent tout le sommet du crâne dans une purée rose d’éclats d’os et de cervelle. La dépouille du jeune homme tomba tout droit, le crâne réduit à une mâchoire inférieure. Kate hurla de terreur avant de s’enfuir à travers champ. Le barbu se pencha en avant et regarda sa silhouette s’éloigner à l’horizon.

–       Court petite, court, je te mangerais plus tard.