Le Congrès, le monde de presque demain

Robin Wright, La Robin Wright, la révélation des Anges de la Nuit et de Forrest Gump vient de recevoir une proposition de Miramount : devenir la propriété numérique de la firme. Se faire entièrement scanner, et être pour l’éternité le jouet mécanique des productions Miramount, son exclusivité, déclinable en tout format, science-fiction, drame ou comédie, tout droit réservé. Si la comédienne de quarante quatre ans, commence par refuser, l’état de santé déclinant de son fils la pousse à accepter. La voilà devenue un produit comme un autre, ce qu’elle a toujours été finalement, comme lui fait remarquer son agent, ici joué par Harvey Keitel. Sauf que maintenant c’est officiel. Et pour commencer le film jette une lumière crue sur la violence des rapports inhérente à Hollywood. L’inhumanité des patrons de studio, l’impitoyable dictature que tous exercent sur les artistes, du chef op au réalisateur en passant par les comédiens. Le macrotage des agents, la déshumanisation d’un être humain une fois labélisé « star » otage d’une industrie, de la superficialité du public, de la tyrannie du « rester jeune » et surtout otage de la médiocrité marchande. Une violence dépeinte comme rarement depuis bien longtemps, attachée à la fois à une machine industrielle du divertissement qui n’a jamais été connu pour son sentimentalisme, et à la société américaine en elle-même, qu’il s’agisse des rapports humains ou de sa manière de conduire les affaires.

 

Et à l’heure où Carry Fisher et Peter Cushing sont ressuscités pour les besoins des industries Disney, on ne peut plus vraiment parler ici de science fiction. Le Congrès a été réalisé en 2013, Rogue One est sorti trois ans plus tard. La seule différence est que le Hollywood du monde réel ne s’attaque pas encore aux vivants, uniquement parce que les morts ne peuvent pas protester. Carry Fisher devait jouer sans son soutien-gorge pour satisfaire les pulsions adolescentes de George Lucas, la Carry Fisher du futur n’aura jamais l’occasion d’en témoigner, l’animateur studio fait ce qu’il veut. Le rêve capitaliste enfin à portée de main, corps et esprit rendu à l’état de marchandise, consommable à toute heure. Et ici ce que le film propose va encore un peu plus loin.

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Pas fort loin quand on observe ce qui se passe actuellement dans le monde réel. En fait nous sommes à un saut de puce du futur que nous dépeint le Congrès. Mais plus loin en ce qui concerne l’avenir prévisible de la société du spectacle, la mort déjà programmée du cinéma tel que nous l’avons connu jusqu’ici, et la place exacte qu’est en train de prendre l’art en général au sein de l’appareil capitaliste. Un futur sans pub géante dans des cités sombres et futuristes d’un Blade Runner ou d’un Matrix, perpétuellement décliné d’un film à l’autre. Sans robot sophistiqué mais plein d’autistes lourds plongées dans une projection de leur propre fantasme. Un monde d’illusions perpétuellement renouvelées. De drogues récréatives et intelligentes, de spectacles régressifs, de cinéma taylorisé au goût vanille, chocolat, cerise d’un public infantile et infantilisé. Imposés à nos esprits par la machine libérale à seule fin de faire de nous des piles d’un volt cinq, la source d’alimentation inaltérable du marché. Les consommateurs à vie d’un grand vide chimique.

 

Si un film comme Matrix justement nous dépeignait déjà un monde d’illusion imposée à la fois par une intelligence artificielle tyrannique et la volonté humaine de préférer l’illusion au réel. Et, dans les convenances voulues par la fiction d’un William Gibson d’une technologie dévorante. Matrix en réalité mettait en exergue le fantasme. Un monde rendu à l’état d’un super jeu vidéo où par la volonté d’un scénario près établi, d’une routine testant ses propres limites, l’on peut devenir le prophète omnipotent et omniscient d’une illusion. On comprend dès lors mieux un personnage comme Cypher dans sa volonté de prendre la pilule rouge. Le monde de la machine est volontairement plus séduisant que celui laissé aux êtres de chair et de sang. On peut décider que l’on connait le kung fu et qu’on « tue » tous nos ennemis objectifs ou déclarés sur la seule base d’une programmation. Une mort pas vraiment réelle, une violence débarrassée de tout enjeu politique ou sociale, pas d’agent Smith ou de Trinity souffrant d’hémorragie. Tellement séduisant que l’univers et l’iconographie des héros de ce monde là, cuir, manteaux long, lunettes noires, portables sophistiqués, et prouesses martiales sera décliné à la l’infinie d’un cinéma de la trépanation. Les androïdes d’Alien Convenant font du Mix Martial Art, Milla Jojovitch n’en fini plus de sauver l’humanité dans Resident Evil en baby doll porno, deux flingues à la main. Et les héros de Marvel et de DC comics se livrent une guerre perpétuelle et technologique comme dans le fantasme militaire d’un industriel de l’armement. A ce sujet Matrix est un parfait outil de propagande capitaliste. Déplaçant la cause sur une technologie et une science qui a toujours fait peur à l’humanité du sacré, la seule véritable machine à illusion de notre monde abuse du discours de la révolte et de la rébellion pour mettre en réalité en valeur la soumission. Un peu comme Nike nous invite à être différent pour finalement ressembler à tout le monde.

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Le Congrès lui ne tombe pas dans le piège de cette illusion plus séduisante que le monde réel. Il sait par définition qu’elle l’est. Et le passage du live à l’animation pour marquer ce basculement cette fois volontaire, permet au contraire, par son iconographie référencée à l’art pictural et au dessin animé des années 20 comme le dispensait Disney, par sa caricature grotesque, de dépeindre un monde hallucinatoire. Un grand trip de LSD où les hommes et les femmes qui peuplent nos spectacles modernes ne sont plus que le reflet inutile et grossier d’eux-mêmes. Où tout est possible au-delà même de l’imagination des scénaristes et des réalisateurs, des artistes du monde entier, puisque suborné à nos seuls désirs programmés, nos seuls fantasmes nourris de contes plus grand que nous. Un monde parfait selon le marché, où personne n’a envie de prendre la pilule bleu par peur de ne pas retrouver les pénates de son rêve debout. Où personne n’a envie d’ouvrir les yeux par peur de remettre en question son petit confort moderne fabriqué de mensonges, nourri d’antidépresseur, de drogues récréatives, de modèle de perfection, d’esthétique de supermarché, de série télé et de violence pornographique. Un monde parfait qui bien entendu est suborné à notre regard pour masquer la cruelle réalité d’une société cannibale. Bien avant que Skynet face de nous des machines à rêver, le Congrès nous raconte notre présent comme notre futur immédiat, celui d’un capitalisme devançant le totalitarisme de la machine intelligente. Faisant de l’art une convenance à la portée de tous, non plus moyens d’expression d’une individualité mais facteur d’aliénation de cette même individualité.

 

La charge est violente et d’une infinie cruauté. Et sa violence n’a rien de graphique, rien de séduisante, c’est un constat. Un constat terrifiant et désespéré sur un monde d’aliénés volontaires et de méta holding totalitaire. Où le totalitarisme n’emprunte plus à l’idéologie mais à nos seuls espoirs d’un monde meilleur. Tous les maux du monde se sont déjà envolés de la boite de Pandore, il n’en restait qu’un, le pire et le meilleur, celui de la déraison objective, celui des églises, des révolutions, celui que porte perpétuellement le cinéma et le rêve américain, l’espérance. L’espérance dans un monde où il n’y a plus rien à espérer sinon mourir. La réalité devient dès lors subjective au même titre que nos idéaux ou nos revendications légitimes. Il n’y a même plus besoin de s’embarrasser de pervertir les concepts et les mots, la souris de laboratoire s’en charge elle-même.

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Produit à la fois par Israël, l’Allemagne, la France, la Pologne, le Luxembourg et les Etats-Unis, le film rejette volontairement le procédé de lissage de l’animation numérique « plus vrai que le vrai ». Utilisant pourtant à titre de décor une véritable machine à scanner les comédiens. Le Congrès nous parle donc à la fois du présent du cinéma et de son avenir proche, tout en jetant un regard sans concession sur notre société moderne et celle qui nous attend. Adapté librement du Congrès de Futurologie de Stanislas Lem par le réalisateur israélien Ari Folman à qui l’on devait déjà Valse avec Bashir, le Congrès est un film important. Important et risqué en ceci qu’il ne va pas faire le trottoir à coup d’images léchées et propres pour figurer une illusion qui du coup devient plus séduisante que notre monde plein d’aspérité et de paradoxe. Mais au contraire fait appel à notre propre capacité d’observation, notre propre référentiel d’imaginaire. Où les « stars » débarrassés de leur réalité ne sont plus qu’un reflet grotesque perpétuellement souriant et séduisant. Pendant que sa doublure numérique s’emplâtre avec des créatures mythologique, l’homme ou la femme déifié devient l’ambassadeur de la charité capitalisée. Comme une Angélina Jolie du commerce de l’adoption. Comme un Vin Diesel dissertant sur l’universalisme et la fraternité pendant que sa projection virilisée défie la mort sur fond bleu.

 

Bref, dépêchez vous de voir ce film avant que vous ne soyez plus en état de réfléchir.

Une réflexion sur “Le Congrès, le monde de presque demain

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