Man on high heels, Hard queen.

Dès la première scène le ton est donné, l’inspecteur Ji-Wook est un dur, une légende, couvert de cicatrice, le corps tendu de muscle. Une légende de la police, et même des voyous. Une légende que l’on va découvrir à la fois nu, érotisé par un gangster en admiration et tel qu’il est vécu, une furie de violence. Dès la première scène, cet inspecteur Harry sauce coréenne défonce onze hommes et arrête un parrain non sans l’avoir préalablement dérouillé. Ainsi fait, il est le centre des attentions de ses collègues qui ne cessent de défendre sa force, sa virilité, c’est un vrai mec lui, qui n’a peur de personne. Pour piéger les gangsters, Ji-Wook se sert d’une barmaid, Jang-mi, et elle aussi en pince pour le beau flic qui ne sourie jamais. Et ce n’est pas une pause de dur à cuir. Au fond de lui, depuis l’adolescence, cet homme souffre d’en être un. Ji-Wook est un homme secret, discret, d’autant qu’il cache à tous ce qu’il arrive tout juste à assumer, le fait qu’il se sente femme, qu’il veut en devenir une. Et c’est un apprentissage de souffrance. Il y a les injections, l’opération qui coûte une fortune, mais surtout il y a à le vivre. En plein jour, assumé, sans honte, sans peur, sans cette terrible honte qui vous laisse un goût de sang dans les souvenirs. Cette inacceptation intime au sein d’une société machiste de perpétuelle représentation qui vous pousse à vous muscler, à vous battre, à endurer tout pour effacer. Mais effacer quoi exactement ? Sa différence ou ce fantôme du passé.

 man1

La honte de l’homme blessé

Comment parvenir à aborder un sujet aussi multiple et casse-gueule que l’homosexualité et le transgenre en emballant le tout dans un thriller sec et violent comme seul les coréens savent désormais en produire. ? Parler d’identité contrarié, des premiers troubles de l’adolescence et tout en même temps de ce deuil à tiroir qui compose le film. Deuil d’une carrière de flic, d’un passé douloureux, deuil de sa honte comme de cette virilité qu’on ne reconnait pas. C’est le pari casse-gueule que s’est autorisé Jang-Jin, un des parrains de la nouvelle vague coréenne des années 90, et notablement méconnu chez nous. Pas un de ses films pour franchir la barrière du mainstream et bénéficier de la popularité festivalière d’un Park Chan-wook. Et avec des films de cet acabit, il ne faut qu’il espère que ça change. Faire ainsi croiser deux genres en soi, le film de mec et le film de mec gay est une gageure qui ne peut pas trouver aisément son public. Frisant parfois les limites du mélodrame sirupeux, surligné de souvenirs en carte postale comme des instants David Hamilton, Jang-Jin parvient toute fois à traduire ce trouble sensuel que connaissent certains hommes à l’adolescence avant de décider quelle est réellement leur sexualité. Ce trouble et cette sensualité presque dangereuse que savait également traduire Patrice Chéreau dans l’Homme Blessé et qui ici noue le drame de cet impavide inspecteur. Figure à la fois emblématique d’une certaine Corée mâle et en même temps archétype de la virilité à travers un archétype du cinéma d’action, d’abord dans le rôle du flic dur à cuir puis dans celui de l’homme avec une vengeance pour une dernière demie heure de film particulièrement brutale et sanglante. Car Jang-Jin, qui oscille en permanence entre Adieu ma Concubine et Almodovar chaque fois qu’il fait découvrir l’univers intérieur et l’apprentissage en tant que femme de son héros troublé, n’oublie pas qu’il signe là également un polar dans l’acceptation coréenne, et même asiatique du terme, violent, sans concession. Cet homme qui fait l’admiration de tous sait également se fabriquer, de d’autant solides ennemies, que leur admiration virile semble toujours friser ce fameux trouble sensuel qui tourmenta l’adolescence du héros. Ainsi, les ultimes confidences de son jeune collègue renvoient à la déclaration d’amour dramatique que lui fit un jeune homme de son passé, les tirades presque amoureuses des gangsters à son sujet dérangent les certitudes viriles de leurs hommes. Tandis que lui-même semble ne jamais parvenir à cet accomplissement, cette acceptation qui le torture jusqu’à la dernière minute du film et qui restera pour lui une faille dans sa vie d’homme-femme.

man2

 

Le signifié et le signifiant

Par excellence et par essence le cinéma de genre est un cinéma de code qui ne cesse de les répéter pour mieux les distordre et s’en affranchir. Leçon qu’ont parfaitement intégré un Tarantino et ici un Jang-jin. Un cinéma ultra politique et politisé qui sous couvert de nous faire passer un bon moment plein de rebondissements, de bruit et de fureur, dispense son discours anarchiste et décalé où tous les sujets seront abordés. C’est l’annonce de la téléréalité et de sa violence, dans la Course à la Mort de l’an 2000 de Roger Corman (responsable d’un récent remake en forme de jeu de massacre farceur). C’est la brutalité sociale et physique des rapports humains dans le nihiliste Dog bite Dog de Soi Cheang. Ou carrément la condition humaine dans un Universal Soldier IV totalement fou et morbide. Le cinéma de genre, comme l’avaient compris les réalisateurs de la Nouvelle Vague, obéit en soi tellement à un canevas type, de situations et de personnages pas moins typologiques qu’il suffit d’en respecter les codes pour mieux en exploser le récit. Ici, le héros, immédiatement intronisé et iconisé, nous est offert presque à caricature de tous les héros martiaux des films modernes, de Taken en passant par the Man from Nowhere de Jeong-beom et auquel le film dans son final fait un renvoi direct. Cette figure obligée du voyou fasciné par son Némésis est perpétuellement distordue parce que l’on sait du héros, mais également de ses souvenirs troublés. Et si dans le combat final, ce dernier est habillé en femme, sa tenue renvoie directement au hakama du aïkido, rappelant en permanence la proximité des deux genres dans une société masculine niant ses propres troubles. Il fallait pour parvenir à donner vie à ce personnage un solide interprète, capable de faire passer une féminité en quelques signes. Signes et codes parfois caricaturaux prit au sens premier des observations d’un autre flic, mais qui fait sens dans l’imaginaire viril, et où un petit doigt levé devient le symbole d’une virilité discutée. C’est chose faite avec Cha Seung-won, ancien mannequin et acteur coréen très populaire dans son pays qui fait ici le pari risqué de casser sa propre image de virilité (il est hétéro) pour composer un personnage tout en finesse, à la féminité affleurante, cachée sous une couche de muscle et de violence. Mais il fallait également un réalisateur de talent, au sens exact et raffiné de l’image et du cadre, pour savoir également jouer avec le trouble du spectateur avec l’apparition de cette femme (homme ?) qui d’un regard ne cesse d’interroger la conscience du héros. Sans jamais sombrer dans la caricature ou la farce, et n’oubliant jamais cette touche d’humour que l’on retrouve dans nombre de films coréens Jang-jin compose une œuvre à tiroir d’autant intéressante que le public de ce genre de film est normalement adolescent, qu’il s’adresse d’autant à lui qu’il ne cesse de questionner les figures de style de ce cinéma viril là. Qu’est-ce que vous regardez, qu’est-ce que vous acceptez ou refusez à travers ces codes de la masculinité triomphante et qui vous place face à vos propres troubles. Sortie en 2014 en Corée, Man on High Heels fera une discrète apparition dans nos salles à l’été 2016 pour rapidement intégrer l’enfer du streaming où vous pourrez le découvrir, notamment sur filmcoreen.com, une mine pour les amateurs de ce cinéma-là, et en VO sous-titré s’il vous plaît.

man3

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s