Eric Zemmour, l’intellectuel qui fait pschiit

Eric Zemmour est un animal médiatique. Depuis quinze ans qu’il dispense ses idées dans les médias, qu’il est lancé dans des débats où la petite mécanique bien huilée de son cerveau peut se faire remarquer. À coup de petite vacherie, de mimique de penseur, de déclarations à fort potentiel de scandale, pour sa plus grande satisfaction. Il a appris et rôdé son rôle de Gargamel avec comptabilité et à ce jeu Eric Naulleau lui a merveilleusement servi la gamelle. Dans une espèce de pingpong entre Jean qui pleure et Jean qui rit, entre le cultivé bourgeois libertaire, et le cultivé bourgeois réactionnaire. Quoiqu’il y aurait fort à dire de la culture effective de ce dernier, mythe raisonnable sur lequel il a bâti sa petite entreprise.

Je n’ai jamais lu ses ouvrages. Je ne le connais que comme figure emblématique de bien des haines, dont la mienne passée. Dans sa plus grande ignorance, il a échappé à une rouste magistrale, un jour aux Halles. Un ami venait de me dire qu’il l’avait vu passer et j’étais fou de rage après lui. Je ne me reconnaissais plus, j’ai commencé à le traquer dans le quartier, mais il avait disparu. Peu importe pourquoi. Un de ces nombreux mensonges ou demi-vérité qu’il dispense sur ce ton professoral qui laisse croire qu’il possède des secrets que seul lui et le petit peuple savent. Mais j’y reviendrais. Le discours et sa rhétorique chez Eric Zemmour est peaufiné. Il n’est pas là pour l’interlocuteur, pas là pour le sujet même, il est là, produit, dispensé, élaboré pour le seul spectateur, et ce, dans un but unique : le faire adhérer aux idées d’Eric Zemmour. Et par extension aux idées de la réaction, d’Elisabeth Levy à Florian Philippot en passant par le très exhibitionniste Alain Soral, le Zemmour du pauvre.

Le réel, ça n’existe pas

J’ai eu mon épiphanie, ma révélation, un jour en jetant un œil au hasard sur l’émission qui a fait la gloire du tandem. En écoutant, en regardant, non plus comme une personne impliquée, mais avec l’esprit professionnel d’un habitué de l’image et de la mise en scène. Et j’ai compris. Il ne s’agissait finalement que d’un spectacle. L’homme qui ne cessait de dénoncer l’homo festivus, la société spectacle née des oripeaux de 68, était au cœur même et moteur périphérique de ce système. Le numéro de l’émission était soigneusement rôdé. Après l’instant pommade coutumier des talk-show, l’agneau sacrificiel de l’invité était livré à l’esprit, admit comme chirurgical, du journaliste. Et pendant une minute trente, selon si cet invité en promotion défendait ou non les mêmes idées, il était scrupuleusement assassiné avec un mépris rare, ou habilement mis en valeurs de sorte que l’analyse qu’en faisait Zemmour, se confondait et subornait même le travail de son interlocuteur. Comme une sorte de label « Zemmour approved » garantie sans impureté sociétale, mauvais esprit soixante-huitard, et soupçon d’Anti-France, comme disait Charles Maurras. Passionnément narcissique quant à son seul esprit, Eric Zemmour aime à répéter que ses analyses sont froides, détachées, sans passion aucune, car comme il le dit dans une interview à propos de son dernier livre, lui aussi se pose des questions. Mais en fait pas vraiment. D’ailleurs poser des questions ce n’est guère son credo, il serait plutôt dans la réponse à tout, et même la réponse visionnaire. Après l’attentat à Charlie Hebdo, ventre à terre, il est parti sur tous les plateaux brailler qu’il l’avait dit, les zones de non-droit, l’islamisme, les musulmans, la jeunesse apatride des quartiers… Le réel, messieurs, dames, le réel. À savoir, ce qui en philosophie est défini comme vivant d’une manière autonome, ce qui n’est pas produit de la pensée et donc insoumis à la subjectivité ou l’imagination. Comme l’esprit d’Eric Zemmour en somme, qui examinerait tout à la loupe de son analyse au laser, débarrassé de la passion idéologique. Or il n’y a rien de plus idéologique que les analyses et les propos du journaliste bien entendu.

Pour commencer, il faut bien s’entendre sur une chose, le réel ça n’existe pas plus que la réalité. Et particulièrement quand on se prête à l’exercice d’examiner un phénomène de société. Notre subjectivité, nos sens, notre culture, notre parcours, notre capacité à sentir ce que nous tenons comme tangible et extérieur à nous, de la cuillère à côté de moi à la nature de notre société, tout ça définit le réel et rien d’autre. Prenons par exemple le fameux reportage de De la Villiardière sur l’Islam. La France entière de s’enflammer autour de la seule séquence dites des « dealers islamistes » concept du reste largement défendu par Eric Zemmour dans le cadre de la législation sur le cannabis. On y voit un journaliste agressé face à des jeunes qui veulent le chasser. Pourquoi ? Qu’ont-ils à cacher ? N’est-ce pas là la preuve intangible du réel que dénoncent Eric Zemmour et ce même reportage ? Du réel que traduisent la violence terroriste et les origines sociales voire ethniques des dits terroristes ? Hélas aujourd’hui les caméras sont absolument partout, à commencé par les téléphones portables. Rendu dans un seul même plan séquence (sans coupe) le film tourné par les « dealers islamistes » montre tout autre chose. Il montre des jeunes d’abord simplement curieux puis furieux des propos de l’équipe de télévision qui se comporte en réalité en terrain conquis, fait des remarques limite racistes et est immédiatement agressive avant même que les jeunes ne s’emportent. Et comble du comble, calmés et les raccompagnant à leur voiture, les mêmes « dealers islamistes » de faire une leçon de politesse et de respect, à cette équipe de grossiers personnages. Et il n’y a aucun particularisme ici, aucune intention malveillante, la plupart des équipes de tournage, des journalistes, se comportent de la sorte quel que soit le sujet, lancés qu’ils sont dans la compétition à l’information.

Qui a d’ailleurs fait l’expérience de la folie ou des hallucinogènes, ou des deux, sait bien que cette notion de réalité est toute relative à ce que notre cerveau veut bien nous en dire. Croyez-moi sur parole.

Pourtant, à écouter Eric Zemmour et bien d’autres, le réel, ce serait une France maillée de « zone de non-droit » de quartiers livrés à la terreur et à la violence de barbus vendeurs de shit.. Je me demande ce que pensent les habitants de l’Aveyron, du Jura, de tous ces départements un peu excentrés des grands centres urbains, de ce fameux réel-là. C’est que des loulous à casquette, on ne doit pas en voir souvent dans le Larzac, et des barbus en gandoura non plus. Déjà que moi qui vis pourtant dans un quartier où il y en a, à deux pas d’une de ces fameuses cités redoutables, je n’ai jamais été confronté à la moindre terreur islamistes, violence de rue… Ni la police de ma ville à ce que j’ai compris. Mais pourtant, c’est ce que déclarent les médias, ou ce qu’ils cachent, selon la vision qu’on en a. Et de citer Marseille, la plaine Saint-Denis ou Roubaix pour faire d’une partie un tout. Mais les médias sont propagandes, tout comme Eric Zemmour.

La propagande, c’est un métier

L’autre jour, je me suis prêté à l’exercice de l’écoute latente si cher aux psys, devant un extrait de l’émission ZAN de Paris Première. Zemmour et Naulleau lancés dans un grand numéro de cabotinage journalistique, chacun dans son rôle, et surtout dans une mise en scène parfaitement écrite. Paradoxale dans la mesure où le même Zemmour n’a jamais cesse de dénoncer la manipulation des médias. Mais paradoxe tout relatif quand on est à la fois juge et partie d’une mise en scène qu’on respecte à la lettre. L’extrait concernait le bilan du mandat Obama et la dépénalisation du cannabis. Si Zemmour représente le bourgeois réactionnaire chimiquement pur, Naulleau fait ici un peu figure de la version « bobo » du bourgeois réactionnaire. Et suivant une grille de lecture parfaitement délimitée par une pensée sociale-démocrate paresseuse, il parla de l’espoir qu’avait suscité son élection, de l’Obamacare, du sauvetage injuste des banques. De l’économie à la hausse, de l’abandon impardonnable en Syrie et en Israël et de l’erreur ukrainienne. Mais donc j’étais plus intéressé par la lecture de son interlocuteur, et surtout par sa manière d’amener les choses.

La vertu de l’écoute latente, et la raison pour laquelle les psychologues l’utilisent, c’est qu’elle fait ressortir les mots importants dans une phrase. Ceux qui comptent réellement. Les maîtres du discours qui défilent dans le poste savent parfaitement enrober ces mots de phrases chocs, parfois savantes ou volontairement absconses de sorte que l’auditeur saisissent en un instant sur quelle échelle d’excellence se situe le locuteur. Eric Zemmour vibre sur ces trois registres simultanément.

Pour commencer, il insiste toujours sur le fait qu’il est dépassionné, que sa pensée n’est bornée que par un souci de stricte vérité. Ainsi, il commença sa réponse en l’assurant d’une approche rationnelle et plus mesurée. Pour immédiatement évoquer les élections d’Obama comme ayant fait figure d’hystérie racialiste, autant pour la mesure que le rationnel. Car s’il y a bien eu une forme d’aveuglement autour de son élection, c’est que personne non plus et les Américains encore moins que les autres, n’imaginaient un noir à la Maison Blanche. Que l’esclavage n’est qu’à 300 ans de l’histoire moderne des Etats-Unis, la ségrégation a une petite cinquantaine d’année et que les meurtres racistes sont encore monnaie trop courante. Ce à quoi il ajouta que cette hystérie était le fait des seuls antiracistes. Devant les protestations de Naulleau, que c’étaient eux qui créaient de toute pièce des problèmes en évoquant les questions de race. Une rhétorique courante dans l’abécédaire réactionnaire et qui consiste à dire pourquoi parler d’antiracisme si les races n’existent pas. Or le phénomène dans sa cristallisation ne s’est jamais proposé autour de la pertinence ou non du terme, mais dans cette différenciation et cette essentialisation qu’en font précisément tous les racistes. Ainsi en trois segments Zemmour assure tout d’abord de la rigueur de son analyse puis attaque frontalement à coup de termes volontairement violents pour conclure sur une lecture qui tient moins de l’excellence ou du détachement que de la pure idéologie. Et presque immédiatement de rebondir sur le cas de la Syrie comme celui d’Israël ou selon lui Obama avait parfaitement réagit, contrairement à ce qu’affirmait Naulleau. C’est la petite astuce d’Eric Zemmour, jouer de la surprise en donnant l’impression qu’il dit du bien de celui qui devrait apparaitre comme son ennemi idéologique. Une astuce pourtant essentielle, astragale de cette démarche qui consiste à toujours paraitre détaché, analytique pour ne pas dire scientifique dans sa pensée forcément originale et atypique.

Or ici, il se fichait bien de féliciter Obama que sa politique fut volontaire ou non. L’important, c’était de donner l’impression qu’elle l’était de sorte que la reprise en main russe dans le dossier syrien paraisse une sage mesure à l’initiative de l’ennemi idéologique au lieu d’être en réalité le fruit d’une vieille et objective alliance entre les syriens et l’allié idéologique que représente le non moins très réactionnaire Poutine. Et de même dans le dossier israélien de défendre l’idée qu’Obama à nouveau avait parfaitement bien fait de ne réagir que tardivement, attendu que l’Amérique n’avait rien à faire dans cette galère. Attendu surtout que pour la pensée réactionnaire le monde n’a pas à se mêler de la politique délibérément colonialiste et extrémiste de monsieur Netanyahou. Comme ne le cesse de le répéter dans ses colonnes Elisabeth Levy et ses employés. Puis enfin, alors que sans surprise Naulleau évoquait les soupçons de manipulation du Renseignement russe, de balayer l’assertion en se reposant sur le mensonge de la guerre en Iraq. Raccourci salvateur dédouanant de facto des services pourtant égalitairement connus que la CIA pour leur capacité à manipuler opinion et décideur politique. Argument qu’il n’aurait jamais tenu à l’ère soviétique, quand bien même ni la culture de la CIA ni celle du FSB n’a en réalité varié d’un pouce depuis la Guerre Froide.

Vint ensuite le dossier cannabis qui bien entendu m’intéressait plus et qui ici s’appuyait sur ce collectif d’élus marseillais réclamant sa légalisation. Naulleau, toujours sans surprise, proposa une approche paternaliste et modérée du sujet, préférant une démarche par étape, commençant par la dépénalisation. Comme si les états qui avaient légalisé ou toléraient la consommation avait eux-mêmes procédé par petits pas prudents, comme si la santé en France relevait du cas particulier, de l’exception culturelle. Ce à quoi, sans surprise non plus, quittant soudain sa posture de clinicien de la société, Zemmour défendit l’exact opposé. Mais pas n’importe comment. Cette fois sans argument comptable, sans rien pouvant se reposer sur la rationalité, mais sur une certaine perception déformée. Comme celle de la séquence des « dealers islamistes » ou celle du nombre incalculable de documentaire sur la police produit par la télévision française. Et ce, jusqu’en dans le ton. Celui de l’incendie, qu’il emploie chaque fois qu’il veut rallier à lui le cerveau reptilien ; Et à nouveau, comme avec l’affaire des délinquants qui sont tous noirs ou arabes, et non pas plus essentiellement issus des couches populaires avant d’être une couleur de peau, il invoqua implicitement la sagesse commune de la répression. Et même le sophisme sans scrupule puisque selon lui cannabis et islamisme étaient liés. Démonstration faites avec le passé délinquant des terroristes. Or le fait de dire que tous les terroristes étaient d’anciens délinquants n’implique en aucun cas que tous les délinquants en viennent au terrorisme. Et si en effet, les organisations terroristes modernes s’appuient sur le trafic pour se financer, comme les FARC, le Hezbollah ou Daech, elles s’inscrivent dans la même logique de financement occulte voulu par exemple par la CIA au moment de l’Iran Gate ou le SDECE en Indochine. Puis d’ajouter qu’en réalité, la loi n’était plus appliquée, qu’il suffisait de se rendre dans certaines cités pour le voir, ce à quoi son interlocuteur tenta d’invoquer maladroitement le nombre et le fait que la police était débordée. D’une part, il est toujours amusant d’entendre quelqu’un qui ne s’est jamais rendu dans une cité pour s’acheter son shit en parler comme si c’était son spectacle quotidien. D’autre part bien entendu, comme je le relatais dans mon dernier article sur le sujet, les chiffres des condamnations démentent totalement les propos de Zemmour. Mais mieux que ça, tout démontre également, et pas seulement en France, que la prohibition en termes de drogue au sens général, et la répression afférente est en réalité un complet échec. Que nulle part sur la surface du globe, même pas sous la coupe du génocidaire Duerte, le trafique ne s’arrête en raison de la dureté de la répression. D’ailleurs ni la répression ni la légalisation ne changent en réalité quoique ce soit en terme de consommation, car le problème n’est tout simplement pas dans l’interdit ou son franchissement. Alors que problème de la prohibition, c’est la criminalité endémique qu’elle engendre. Mais bien entendu, dans le format court que lui autorise le médium, Zemmour sait parfaitement qu’il est facile de faire passer un parfait mensonge surtout s’il ne repose que sur une perception limité qu’on peut en avoir au quotidien, un ressenti, celui de son public acquis. Après tout Zemmour est un intellectuel, il est diplômé de l’IEPP, a raté deux fois l’ENA, il sait forcément des choses que monsieur tout le monde ne peut pas savoir sans de longues et hautes études. De la sacralisation du diplôme à l’école de Condorcet. Pourtant parfois à l’écouter, on est pris à se demander s’il n’a jamais ouvert un livre dans sa vie qui ne le conforte strictement dans ses seules idées.

La culture du raccourci ou le Reader’s Digest de la pensée.

Une autre constante chez Eric Zemmour, en dehors d’assurer que sa réflexion est dénaturée de toute passion ou empruntée d’idéologie, est ce tic de langage qui veut que ses plus fumantes déclarations soient systématiquement évidentes et incontestables. Comme si quoique ce soit pouvait l’être. Ainsi, on apprenait à l’occasion d’une interview que les femmes n’étaient pas assez transgressives et que ça expliquait pourquoi il n’y avait pas véritablement de femmes scientifiques ou artistes, et tant pis pour Frida Khalo, Anaïs Nin ou Marie Curie. Puis à un autre, et ça, à nouveau, c’était évident et incontestable, que le pouvoir et les femmes n’allaient pas ensemble, que celui-ci s’étiolait devant le vagin. Et encore une fois tant pis pour Isabelle la Catholique, Elisabeth 1er, Catherine de Médicis ou la reine Victoria. Autant de femmes de pouvoir qui non seulement marquèrent leur passage d’une poigne de fer, mais modernisèrent leur pays tout en leur offrant un rayonnement historique.

Mais c’est l’exemple japonais qui m’intéresse plus ici parce que c’est également un des arguments avancés par le Front National pour expliquer les méfaits de l’immigration. Selon Eric Zemmour le Japon vie la félicité parce qu’il n’a jamais connu la violence migratoire, qu’il a soigneusement exclue ou limitée toute forme d’immigration sur son territoire. Argument qui va rejoindre celui fantasmatique du Grand Remplacement. Ce concept fumeux et angoissé qui voudrait qu’une population puisse suborner tout ou partie d’un pays tant culturellement qu’ethniquement. Ceci dans l’acceptation d’un fantasme d’empire romain en déclin. Or s’il est historiquement avéré que le Japon se garda soigneusement de l’immigration occidentale et conserva ses immigrés coréens, chinois ou aujourd’hui vietnamiens soigneusement à l’écart, il est tout aussi avéré que cela ne prévalut jamais le pays de la violence et du désordre. Que l’endogamie de la société japonaise engendra une guerre civile qui s’étala jusqu’au XVIème siècle et l’ère Tokugawa, et des guerres larvées durant toute son histoire jusqu’à ce que les immigrés occidentaux forcent la main au gouvernement japonais du bout de leurs canons. Également historiquement acquis que cette même endogamie, soutenue par des idéologies exogènes comme le fascisme et le nationalisme, conduisirent ce même Japon à envahir ses voisins avec la dernière barbarie. Qu’enfin, en dépit de l’invasion de la culture américaine et mondialiste, dénoncé en son temps par un Mishima pourtant friand de culture occidentale, et qui le conduisit au suicide, tout comme Kawabata, la civilisation japonaise avec son identité forte et ses particularismes insulaires ne s’est pas effondrée. Les temples shintô continuent d‘être honorés, le féodalisme japonais célébré, les samouraïs glorifiés et globalement le Grand Remplacement n’a jamais eu lieu parce que le Japon a fait chose de l’apport des autres cultures. Que par exemple, le mot « alligato » (merci) est dérivé du portugais « obrigado » et que si le baseball est devenu un sport national, il en va de même des arts martiaux comme le karaté. Art martiaux qui pourtant à la fin de la guerre étaient vécus comme des pratiques d’une autre époque, à bannir du Japon nouveau.

Fort de cette imagerie d’homme cultivé et d’intellectuel froid, Zemmour peut sans vergogne se faire le relais de ce mythe pétainiste qui veut que le soit disant vainqueur de Verdun (il n’y a passé à peine trois mois sur les onze qu’a duré la bataille) a sauvé les juifs français. Mythologie défendue par l’extrême droite depuis la déconfiture du régime de Vichy et qui ne tient par exemple aucun compte des centaines d’enfants qui furent déportés pendant le Vel d’Hiv, à la seule initiative de Pétain. Ni le fait que tous les fonctionnaires français d’ascendance juive furent priés de laisser leur place aux goïms, les laissant de facto à la merci des Allemands. Mais il n’y a pas que sur le mythe de sa culture que ce spécialiste du raccourci propage son idéologie, il y a également sa violence.

De l’usage de la terreur comme outil de propagande

Eric Zemmour, qui sait mieux que personne l’ampleur et l’impact que peut avoir ses propos, n’hésite jamais à appuyer à fond sur la pédale de l’agressivité et de l’outrance. Mais toujours sur le ton dépassionné de l’huissier occupé à débarrasser une famille endettée de ses biens. Toujours maître de son masque, habitué des grands oraux des heures de grande écoute. Ne laissant jamais paraitre que ce pourfendeur de la société du spectacle et de la manipulation médiatique est lui-même spectacle et manipulation. Et de là de faire des pronostics footballistiques erronés en employant une terminologie hérité des théories raciales du XIXème siècle. De prendre un air gourmand quand Léa Salamé l’attaqua sur ses propos au sujet de Pétain pour tonitruer ensuite sur « la doxa dominante ». Terme commun du champ lexical de la réaction. Expression tiroir veillant à faire d’une interprétation un projet, à la faveur du seul argument que le discours dominant tairait une supposée vérité intangible. Comme si par exemple de faire de Mai 68 la matrice de tous les maux de notre société n’était pas en soi une doxa désormais dominante. Ou plus simplement comme si être à la fois journaliste au Figaro et à Valeurs Actuelles, à RTL, Paris Première et invité régulier d’Yves Calvi n’était pas en soi participer à une doxa dominante, celle des médias et d’une certaine droite réactionnaire. Une doxa qu’il n’hésite jamais à bousculer en choisissant soigneusement sa cible pour ce qu’elle est et non ce qu’elle dit, comme cette fois où il affirma à une journaliste noire que les races existaient bien, que c’était si incontestable et évident qu’il n’y avait alors nul besoin de parler de métissage si les races n’existaient pas. Or, si le terme de métissage est une convention de langage issu de l’agriculture, celui de race, apparu en 1480, est dérivé de l’italien razza, et défini au départ une même lignée familiale. Qu’il faudra attendre les théories racialistes du XIXème d’un Gobineau pour que cela soit rapporté à l’ensemble du genre humain avec les hiérarchisations afférentes. Mais pour Eric Zemmour il n’y a aucune théorie ici, c’est vrai parce que ça se voit. Un argument qui ne doit pas déplaire aux prestidigitateurs et aux créateurs d’effets spéciaux.

Je me suis longtemps demandé pourquoi aucun plateau ne s’était jamais pris d’inviter quelque historien ou scientifique pour replacer le journaliste dans son seul contexte idéologique, pourquoi ses interlocuteurs se défendaient toujours aussi mal. Peut-être parce qu’il est difficile d’expliquer diplomatiquement et en trois minutes que le Japon a longtemps été un état ouvertement raciste et ce bien avant les théories du XIXème. Que le métissage était vécu comme une abomination par le shogunat, même si l’illustration de quelques estampes du XVIIème suffirait à l’expliquer. Ou bien, si on est amateur de conspiration, de penser que derrière la promotion du journaliste se cache quelque force réactionnaire visant à suborner les esprits à un nouveau discours dominant. Tout est possible. La raison allant souvent au plus fort il est désormais commun de dire que la France va à sa perte notamment à cause de la révolte d’un microcosme pendant un tout petit mois. Révolte qui en réalité s’inscrivait dans un mouvement mondial peu concerté, et qui pour l’essentiel poussa la société conservatrice des années 50 plus vers le consumérisme que vers les idées développé par les étudiants de 68. Mais je crois plutôt que la violence et l’arrogance d’Eric Zemmour a effet de sidération sur tous. Dans le ronron léthargique du talk-show d’usage courant, l’invité en promotion est pris au dépourvu par cette soudaine agressivité à son endroit. Prit dans le filer de l’immédiateté, piégé par le simple fait que contrairement à son interlocuteur, il n’a jamais eu loisir de constituer des dossiers à charge ou à décharge, qu’il n’est d’ailleurs même pas là pour ça, contrairement à Eric Zemmour, plus procureur itinérant que journaliste.

Reste les spectateurs, pas tant ceux que son numéro d’hypnotiseur a captés, ou qui étaient déjà acquis à sa cause, mais les autres, tous les autres. Tous ceux qui sont visés par cette violence verbale, les immigrés, les musulmans, les femmes, les féministes, les homosexuels, la jeunesse des quartiers, le petit-bourgeois des bars de la rue Oberkampf et des boutiques chic de Barbes, les associations d’aide au logement, les rappeurs, etc. À ceux-là il ne leur reste plus que le procès, l’indifférence ou la violence.

Cette dernière est inenvisageable, car elle se retournerait forcément contre son auteur et par effet conte tous les autres. Sans compter que ça ne tairait pas le discours Le procès n’a jamais servi à grand-chose sur le terrain des idées, le crime même reconnu n’a pas condamné l’homme à se taire, lui assurant au contraire, publicité et un supplément d’âme auprès des ses fans. Reste l’indifférence. Finalement, le seul danger véritable que représente Eric Zemmour c’est ça, l’indifférence à ses idées, les laisser discuter, se répandre dans toutes leurs approximations sans jamais s’interroger, moins sur leur pertinence que sur celui qui les propose et la raison pour laquelle il le fait.

En attendant moi, je ne trouverais pas inutile que l’éducation nationale impose des cours de sémiologie, d’apprentissage de l’image, de l’écoute. Parce que quitte à passer sa vie sur des écrans à regarder des conneries autant ne pas devenir victime de ce terrorisme télévisuel, cette théorie du choc à l’échelle naine.

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