Planck ! 1

Plusieurs choses deviennent réelles qui n’existaient auparavant que dans l’imagination et par conséquent plusieurs effets qu’on attribue à la foi peuvent n’être pas toujours miraculeux. Ils le sont pour ceux qui donnent à la foi une puissance sans borne
Casanova.

Thank you for the fish and goodbye…
Douglas Adams

Je voyage pour vérifier mes rêves
Gustave Flaubert

Pour Hakim, Amin et bien entendu Athem.

 

 

1er Partie

Si j’avais su où tout cela nous mènerait, jamais je ne m’en serais mêlé
Max Planck.

– Mais chère Mademoiselle la France marche la tête à l’envers, croyez-moi ! Nous n’avons plus les moyens de nous contenter d’entretenir le chômage sans contrepartie ! Il est temps que les Français comprennent que les enjeux industriels actuels exigent des sacrifices ! Et sur ce sujet, nous n’avons beaucoup à apprendre du modèle chinois !
La journaliste remercia son invité avec un grand sourire et se tourna vers les spectateurs.
– Et maintenant une page de foot…
L’invité, un homme lustré de la tête au pied, le regard luisant d’ambition, sortit du studio, tandis qu’une maquilleuse se précipitait vers lui.
– Non ça ira, je suis pressé, vous comprenez, dit-il avec un sourire complaisant, la chassant d’une main molle et distinguée.
Mais en vérité ce petit hâle poudré et ses dents vernies au blanc, cette retouche qui en plein jour donnait à ses traits une belle teinte orangée et à son sourire l’éclat d’une lame, n’était pas sans lui déplaire, surtout aujourd’hui. Aujourd’hui qu’il déjeunait avec une sublime métisse rencontrée lors d’une soirée chez des amis. Hélas…
– Allô ! ? Oui… oui… bonjour Thomas…. Oui… ah ! …. Aujourd’hui ? Vraiment … ?
– Ça vous pose un problème mon vieux ?
– Euh… mais non Thomas… Mais vous ne m’avez pas donné l’heure du rendez-vous…
– Inutile, il vous attend en bas.
– Ah ! … euh… parce qu’ils sont à Paris ?
– Bien sûr voyons ! Depuis deux jours et il veut vous rencontrer !
– Moi ? … euh… bien, bien…
Comme l’aura noté n’importe qui tendant l’oreille au coin du zinc, les ils sont de partout, de n’importe quelle conversation. Ils sont de ceux qui font les fusées, détraquent le temps, inventent de nouvelles taxes, de nouvelles règles plus biscornues, créent des emplois ou en détruisent, inventent les modes ou manipulent les petites gens, ceux qui ne savent pas, comme au coin du zinc, que les ils dominent le monde. Mais dans certaines conversations les ils, guère moins omniprésents, sont pour autant plus concrets. Car dans ces conversations là on sait que les ils sont bien les rois du monde, ce pourquoi ils sont les ils et non pas des noms propres. On ne nomme pas ceux qui vous dominent, c’est mal élevé, et surtout c’est inutile, on les reconnaît au premier coup d’œil.
Ce il là ne faisait pas exception.
La Limousine trois portes noires s’étalait devant le siège de France Télévision comme un sous-marin thermonucléaire prêt à quitter son port pour les profondeurs. Écrasant de sa présence le bas de l’immeuble, elle imposait sa puissance aux passants intrigués, jetant une ombre négligente sur le trottoir comme un mauvais autographe qui bientôt disparaîtrait. Si la minute avant il s’était senti un homme important, éclatant, brillant, l’omniprésence de l’engin le ramena immédiatement à cette constatation un brin amère : il n’était pas un il, il ne le serait jamais, mais les ils pouvaient l’avaler tel le cétacé gobe son Pinocchio, ainsi que le fit la Limousine quand il franchit le seuil d’acier blindé de la portière arrière.
Il régnait sur l’habitacle une étrange odeur de sapin artificiel et d’after-shave bon marché qu’on imaginait, volontiers, enveloppant les sièges en skaï du voyageur de commerce au lieu de baigner l’atmosphère de ce pandémonium sur six roues, tout tapissé de cuir de veau, structuré de boiseries en ronce de noyer et nimbé d’une lumière en demi-teinte comme dans les meilleurs pianos-bars. Le il était assis face à lui, immobile, et bien qu’un peu surpris, il reconnut instantanément chez celui-ci la majuscule des maîtres du monde. Un Il comme l’on n’en rencontre que dans les Bibles et autres récits fantastiques. Le Il des éternels absents omnipotents, des Dieux, des Messies et des chimères. Le Il des théoriciens du complot, des populistes, des clergés. The Il. Dans un roman il se serait appelé Dr No, Goldfinger, Fantomas, mais ici dans la moderne réalité il se contentait de l’écusson Microsoft.
Un ordinateur portable extra-plat, écran 17 pouces posé sur la banquette arrière, et le monstre qui démarre silencieusement tandis qu’une silhouette se dessine sur l’écran.
Nul ne sut jamais ce qui fut dit dans la Limousine ce jour-là, pas même lui. Quand il se retrouva un peu plus tard devant l’immeuble de sa compagnie, tout ce dont il se souvenait se résumait à un genre de rébus : éternuer, trouver deux pigeons et Zorzor ! Ça ne voulait pas dire grand chose, mais bizarrement son cerveau sut exactement quoi faire à l’instant même où il pénétra dans son bureau. Ce qu’il ne s’expliquait pas, en revanche, c’est ce sentiment soudain, vaguement inquiétant et parfaitement incongru pour qui envisage le monde comme un objet de consommation, que la fin de celui-ci était proche, imminente. Pour très bientôt…
– La comptabilité ?
– Oui monsieur.
– J’ai besoin d’un comptable, qui est l’appareil ?
– Honoré Moncorget, Monsieur.
– Qui ?

Toute sa vie, Honoré Montcorget s’était appliqué avec un zèle de notaire à n’en faire aucun.
Que ce soit dans la nullité ou l’excellence, Honoré Montcorget gardait un profil rigoureusement médiocre, bien déterminé à ne jamais se faire remarquer, déplacer la moindre molécule d’air, apparaître autrement dans l’œil de l’autre que comme une silhouette myope, avec une voix suffisamment désagréable pour qu’on oublie de le retenir ou que ce soit, même par accident.
Toute sa vie Honoré Moncorget avait tenu le monde entier à bonne distance en s’en soustrayant avec une application pointilleuse. Si bien que s’il n’avait pas été comptable, l’entreprise qui l’employait aurait oublié de le payer. Et que s’il n’avait pas passé sa vie à raser les murs, il l’aurait passée
à se faire bousculer, piétiner, par les passants, les usagers du métro, ses collègues de bureau.
Pas même l’homme invisible, l’homme qui n’est pas là.
Tellement peu là qu’après avoir passé une heure avec lui en tête-à-tête, on avait oublié son visage à l’instant même où il passait la porte. Si extraordinairement absent que c’était à se demander comment il avait réussi à se faire engager où que ce soit, ou même comment il faisait pour acheter une baguette. Être auprès d’Honoré Moncorget ramenait n’importe quel bipède à l’état de poisson rouge, une mémoire de 5 secondes. Une expérience sans doute extraordinaire en soit, mais qu’on oubliait vite.
Ainsi des commerçants s’étaient blessés parce qu’ils avaient oublié à l’instant même où il les quittait qu’ils avaient encore la main au tranchoir. Et il n’était pas rare que l’on rencontre dans les couloirs de l’entreprise des employés qui après lui avoir parlé erraient sans but, incapables de se souvenir pourquoi ils s’étaient aventurés par ici.
Un trou noir.
Très tôt Honoré Montcorget avait compris qu’il ne voulait rien avoir à faire avec le monde. Le monde était plein d’étrangers et d’imprévus, il détestait l’un comme l’autre avec une conviction religieuse. Et très tôt Honoré Montcorget avait acquis la certitude que le meilleur moyen de ne pas le subir serait de ne pas faire de vague, pas le plus petit clapotis. Ce qu’il appelait pour lui-même le Principe Méditerranéen.
Aujourd’hui à 57 ans, il pouvait affirmer en toute sérénité que sa stratégie était la bonne, la meilleure, la seule qui prévalait. Une règle en fer. Et à ceux qui auraient eu l’outrecuidance de lui répondre qu’il y a toujours une exception à la règle, qu’on ne peut prétendre se défier du monde éternellement, il aurait répondu qu’à cette règle-là il y a donc forcément une exception aussi, qu’il était cette exception.
Mais, bien entendu, jamais personne ne lui aurait dit quoique ce soit de la sorte, car donc, en toute chose, il se gardait d’apparaître comme exceptionnel.
Ainsi pendant 23 ans, il avait servi la même compagnie en dépit des multiples bouleversements et remaniements qu’une entreprise moderne était appelée tôt ou tard à subir. Il n’avait jamais dévié de la moindre de ses habitudes, s’était montré égal en tout et vivait seul dans un appartement rangé au cordeau, d’où il pouvait observer, à travers la lucarne de son téléviseur, le chaos du monde avec un détachement presque oriental, cartésiennement assuré qu’il ne passerait pas par lui.
Malheureusement, la curiosité indisposée, il ne s’était jamais égaré à lire au-delà des six côtés de l’hexagone dans la stricte orthodoxie des auteurs morts, les Classiques comme on aimait à dire en France où l’on prend les bibliothèques pour des musées. Il n’avait donc jamais entendu parler de Yasunari Kawabata, auteur de cette jolie maxime : « L’imagination la plus vive n’aura jamais autant de ressource que la destinée » Et quand bien même l’aurait-il lu ailleurs, autrement, parmi les aphorismes de Voltaire, par exemple, qu’il aurait tourné la page en ronchonnant : l’imagination, ça sert à rien, la destinée c’est des conneries. Et puisque l’imagination c’est inutile, il n’aurait jamais pu concevoir qu’avec le même cartésianisme dont il faisait preuve pour se prévaloir du désordre, la science avait déjà illustré la vérité immuable de cette sentence. Que le désordre était l’agent indiscret et nécessaire du thermodynamisme de l’existence, et qu’en terme d’exception il était à la fois sa propre règle et son exception en ceci qu’aucune autre règle ni exception ne lui échappait. Qu’il fallait bien admettre que si un papillon nippon pouvait déclencher une apocalypse à Point à Pitre nul ne pouvait prétendre se prévaloir du chaos. D’où après tout était née la vie.
D’ailleurs se serait-il égaré à imaginer, par un soir de déprime par exemple, qu’il n’aurait pas réussi à visualiser les ailes d’un papillon à Sapporo, et pas moins comprendre que des individus hautement diplômés et honorés d’un Q.I démesuré, puissent dépenser du temps et de l’argent pour répondre à cette question enfantine : d’où vient le vent ?
À cette même question, Honoré Montcorget aurait répondu : mais on s’en fout d’où il vient, il vient c’est tout ! Bien incapable d’envisager que les enfants n’étaient pas les seuls à se préoccuper de ces questions. Enfants dont il évitait en priorité la compagnie, spécialistes selon lui des questions débiles, et pour tout dire exceptionnellement cons.
Aussi quand son téléphone sonna, il n’envisagea pas une seconde la probabilité du moindre bouleversement dans son existence. Il s’agissait pourtant d’un événement forcément inhabituel dans une vie débarrassée du moindre potentiel d’événement, mais donc si éloigné de sa conscience du monde, si effectivement inhabituel, que son esprit se contenta de commander à ses doigts de décrocher le combiné, sans une fraction de seconde se demander si c’était bien raisonnable.
– La comptabilité ?
– Oui monsieur.
– J’ai besoin d’un comptable, qui est l’appareil ?
– Honoré Moncorget, Monsieur.
– Qui ?
– Le chef comptable monsieur,
– Ah ! Y’a un chef chez vous aussi ? Interrogea la voix avec une certaine aigreur. Bon, montez tout de suite alors…
Une des méthodes pour ne pas s’attirer la moindre foudre dans une entreprise consiste à toujours savoir distinguer un ordre d’une suggestion, un chef d’un subordonné, même si l’on ignore le chef de quoi et le subordonné de qui. Ainsi l’employé responsable de sa place et soucieux de la conserver sait instinctivement qu’un chef n’a pas besoin de vous expliquer qui il est ni que sa requête ait la moindre logique ou obéisse à une forme quelconque d’intelligence. C’est même ce qui pour la majorité constitue la différence entre un con avec un titre et un con qui aspire à en avoir un. Montcorget n’avait donc pas le moins du monde reconnu son interlocuteur mais saisit instantanément où, sur l’échelle alimentaire de l’entreprise, il se situait, à savoir au-dessus de sa tête, à l’étage de la direction. Et c’est dans un élan parfaitement naturel qu’il quitta son modeste fauteuil pour s’élever… vers l’inconnu. Un autre événement en soit, ce dont, bien entendu, il n’avait aucune conscience.

C’était grâce à cette même méthode, faire la différence entre ordre et suggestion, que François Berthier avait lui-même réussi à prospérer, en dépit d’une incompétence qui frisait le grand art. Cet instinct d’entreprise qui lui avait permis de vivre grassement, insoucieux de toute forme d’enjeu, ayant lui-même compris bien vite que l’ambition était une vertu qu’il préférait ignorer, une source d’ennuis et de responsabilités dont il n’avait que faire. Sans honte, il se sentait fondamentalement feignant, tellement feignant que de tenter de lutter contre cette fainéantise était un effort supérieur à tous ceux qu’il développait pour donner l’impression de son utilité. Et à vrai dire, même là il n’en faisait pas beaucoup. Il lui suffisait de suivre le flot ronronnant de la vie d’entreprise, d’obéir à ses rites et à ses usages pour s’épargner autre chose qu’un semblant de travail et quelques heures de figuration en milieu climatisé. Après quoi il pouvait retourner à ses activités favorites : Internet, Playstation, draguer des copines virtuelles sur Meetic, et se rendre deux fois par semaine dans un karaoké, chanter des airs de variété avec ses copains, saoul comme un cochon.
Et, bien entendu, pas plus qu’Honoré Montcorget, François Berthier n’aurait pu une seconde imaginer que tout cela puisse changer un jour. Non pas qu’il fût dispensé d’imagination, elle était faible mais bien réelle, mais bercé par son incroyable capacité d’inertie, il ne s’interrogeait plus sur une telle probabilité, platement certain que la vie commençait à la machine à café et se terminait sur un air de Yannick Noah.
« Sa-ga A-frica ! » Aimait-il brailler quand il rentrait ivre dans son petit appartement de célibataire. Mais il appréciait également Michael Jackson et lors des soirées d’entreprise, il lui arrivait d’imiter ses pas de danse pour draguer ses collègues féminins. Autre activité immuable à laquelle il se livrait depuis la première fois qu’il avait intégré une compagnie privée et qu’il répétait dans les supermarchés, les galeries marchandes, chez le coiffeur, au café, avec un succès mitigé mais convenable pour un individu dont l’ambition en toute chose ne répondait qu’à des besoins immédiats.
Aussi en toute logique, lorsqu’il se retrouva convoqué dans le bureau du directeur du département commercial, il n’envisageait pas une seconde le moindre changement de programme, puisque pas plus que le chef comptable il ne se doutait que la vie se fiche de nos certitudes, pire, qu’elle s’en nourrit pour construire de nouvelles routes plus vicieuses, plus tordues, plus têtues que l’eau à travers les rochers. Sans quoi au lieu d’emprunter les chemins des étages il aurait gagné la sortie et se serait porté malade jusqu’à la fin des temps.
Au contraire, il pénétra dans le bureau de son chef le pas conquérant et le sourire déjà conquis, admirant derrière celui-ci l’admirable vue sur Paris à travers les vitres chromées qui recouvraient la tour d’une armure high-tech. Comme de juste il ne remarqua pas le petit bonhomme à demi chauve, d’autant moins qu’il se confondait avec le terne de son siège avec un art consommé du camouflage. En fait le directeur lui-même l’avait effacé de sa mémoire. Il invita Berthier à s’asseoir et l’entretenu aussi tôt comme si Montcorget n’existait pas, plus, n’avait jamais existé.
– Berthier, vous avez travaillé sur le projet Z3000, je crois…
– Eh bien Michel… attendez…
Depuis que l’entreprise française avait américanisé ses méthodes, il était devenu commun que les chefs continuent d’appeler leurs subordonnés par leur nom de famille, tandis que les subordonnés apprenaient le prénom de leur chef. Ça faisait plus proche, moins chef justement. Entre eux d’ailleurs les chefs s’appelaient tous par leur prénom, c’était même comme cela que l’on distinguait une discussion de chef, et s’ils se donnaient parfois du «mon vieux », c’était pour mieux souligner que même au pays des chefs il y avait des chefs. Toutefois aucun subordonné n’oubliait jamais que cette proximité de convenance induisait une prudence de gibier, puisque cesser de prénommer un chef dans une entreprise était la marque des occupants du placard, le signe de l’infamie. Instinctivement Berthier avait senti que la pente venait de se faire glissante, il n’avait aucune idée de quoi il s’agissait. Il donna à la fin de sa phrase un genre de silence réfléchi, espérant que le chef avait des choses à dire. Car les chefs qui ont des choses à dire dispensent toujours leurs collaborateurs – un autre euphémisme franco-américain pour subordonné – de répondre aux questions qu’ils ne posent pas. Heureusement c’était bien le cas.
– Nous avons confié le boulot à Morin mais il y a eu un pépin.
– Un pépin Michel … ?
Quelque chose se contracta légèrement dans l’estomac de Berthier. Morin était son chef après le directeur commercial, et il est une autre tradition dans l’entreprise française, issue du système pyramidale, qui voulait que seuls les subordonnés fussent considérés comme les responsables en cas de pépin. Naturellement il chercha rapidement dans sa mémoire à quel moment il avait pêché pour mériter ça, mais comme rien ne venait, il s’en remit à la parole du chef, espérant que ce ne serait pas trop douloureux.
– Oui mon vieux, figurez-vous que ce pauvre Morin a éternué !
– Eternué Michel ? …
Berthier avait du mal à suivre.
– Oui ! Vous vous rendez compte ?
– Euh…
Il jeta un coup d’œil embarrassé sur le côté, cherchant une issue à cette discussion absurde et tomba totalement par hasard sur les yeux réprobateurs du petit bonhomme déguisé en siège. Suivant son regard, le directeur s’agita soudain. Lèvres et menton rentrés, la peau incolore, le front dégarni, les mèches soigneusement rabattues sur le côté, un nez de rapace et des yeux étroits aux paupières lourdes, le chef comptable était vêtu d’une blouse gris rat comme plus personne n’en portait de nos jours dans le sémillant univers de l’entreprise à l’américaine, sur une chemise Nylon nouée par une cravate en laine tricotée bleu terne – cadeau de sa mère pour ses vingt ans.
– Ah pardonnez-moi, je ne vous avais pas vu !
Montcorget s’abstint de répondre que cela faisait déjà dix minutes qu’il était là, dix minutes qui l’avaient fait passer de l’apathie à la franche panique et maintenant se transformait peu à peu en sainte colère, découvrant celui qu’il savait déjà être son futur compagnon de voyage : la vingtaine, quelques kilos en trop, chemise saumon, costume bleu canard, cravate fantaisiste et sourire niais.
– Berthier je vous présente… euh… le chef comptable !
– Ah oui, bien, enchanté…
Pendant quelques secondes Berthier se demanda s’il venait de parler tout seul, puis Montcorget tourna ses yeux maussades et réprobateurs vers le directeur et Berthier l’oublia instantanément. D’autant plus instantanément qu’il avait pour unique ambition d’avoir une mémoire de poisson rouge, se souvenir de rien, glisser sur tout. Ça tombait bien.
– Le projet Z3000 donc ! Lança t-il avec un entrain un peu forcé.
Après un instant d’hébétude passé à se demander où était passé le chef comptable, le directeur se ranima.
– Oui ! Vous allez prendre sa suite mon vieux !
Une brise de panique frôla à son tour Berthier.
– Sa suite Michel… ?
– Oui, vous avez 24 heures pour vous préparer. Relisez le dossier s’il le faut, vous partez pour le Zorzor demain matin avec le chef comptable. Hors de question que nous rations une affaire pareille pour un éternuement ! Vous n’êtes pas enrhumé j’espère !?
– Pas à ma connaissance, hasarda t-il même si pour la première fois de sa vie il le regrettait.
– Je vous le souhaite, et si ça arrive, bon Dieu mon vieux retenez-vous ! Nous avons à faire à un hypocondriaque paranoïaque, un genre redoutable, croyez-moi !
– Ah oui… ?
Berthier nageait et Montcorget ramait à toute vitesse pour éloigner son cerveau de cette conversation. Il n’avait pas entendu, ce n’était pas vrai, impossible….
Impossible…
Et pourtant… avec insensibilité, les mots lui parvenaient bien aux oreilles, et ils étaient sans appel. On l’envoyait quelque part chez les nègres, et il avait 24 heures pour suer atrocement à cette perspective.
– Bien mais euh…Pardonnez-moi… fit Berthier, assemblant tout son courage. C’est où le Zorzor déjà ?
– Quelque part en Afrique si je me souviens bien.
– Ah oui… oui…
L’Afrique se dit-il, voilà qui était déjà plus séduisant. « Sa-ga A-frica… » Surtout quand on n’était jamais allé plus loin que St Raphaël. Instinctivement ses réflexes d’employé reprirent le dessus.
– J’aurais une prime de déplacement ?
– Ne vous inquiétez pas, la D-Mart, notre partenaire dans cette affaire s’occupera de tous vos frais.
Une satisfaction timide nappa l’esprit engourdi de François Berthier tandis que le directeur prenait son expression concentrée de chef, signifiant la fin de l’entretien. Les deux hommes, rompus aux mœurs d’entreprise, se levèrent sans un mot, se retrouvant bientôt en vis-à-vis dans un long couloir au bout duquel veillait une fontaine à eau en plastique bleu.

– Bon eh bien… enchanté, grommela Berthier en tendant la main vers le chef comptable. Je n’ai pas bien saisi votre nom…
La nature humaine est ainsi faite que deux mêmes individus partageant un point de vue symétrique sur la place qu’ils comptaient occuper dans la vie en général et dans leur entreprise en particulier, se tenant de plus à quelques centimètres l’un de l’autre, étaient non seulement incapables de se reconnaître, mais qui plus est fondamentalement convaincus qu’ils n’avaient strictement rien à faire l’un avec l’autre.
Pour François Berthier, le bonhomme devant lui avait basiquement l’air d’un vieux grigou à moitié chauve avec un visage de vautour affamé, le tout dans une tenue grisâtre qui sentait le papier et les soucis. Il l’imaginait donc volontiers vieux garçon, ennuyeux comme un lundi et, bien entendu, zélé. L’espèce des cireurs de chaussures prêts à dénoncer tous ceux qui ne respectaient pas les règles écrites et non écrites de l’entreprise. D’ailleurs il était comptable, c’était un signe. Pire, chef comptable ! Avec une tête pareille il devait avoir dépensé beaucoup de cirage pour en arriver là. Il s’en méfia aussitôt, l’air rogue que lui rendit Montcorget ne fit rien pour contredire ses convictions.
Pour Honoré Montcorget, le jeune coq en face de lui était trop souriant pour être honnête, trop jeune pour être plus intéressant qu’une savonnette, trop voyant pour son amour de l’ombre. D’un mauvais goût qu’on ne rencontrait que chez les oiseaux exotiques et les amuseurs de cirque, parfumé à l’after-shave et au savon Axe, il agressait son sens de l’odorat et de la symétrie. Il ne doutait pas une seconde que pour que cette anomalie puisse subsister dans la compagnie, il avait sans conteste un cousin à la direction ou bien un art si consommé des courbettes qu’il en faisait perdre à celle-ci tous sens communs. L’un dans l’autre il s’en méfia aussi vite qui le détesta, comme il détestait tout ce qui dépassait, que ce fût par le talent, le physique, ou grimpé sur un tabouret d’amitiés.
La nature humaine est donc ainsi faite que pour des raisons qu’ils croyaient différentes et même incompatibles, deux hommes partageant les mêmes aspirations, se détestaient déjà pour exactement les mêmes raisons.
Montcorget dévisagea quelques secondes son interlocuteur avec un dégoût non dissimulé avant de s’éloigner sans répondre. Berthier le regarda partir incrédule, haussa les épaules et disparut à son tour. La fontaine à eau glouglouta sans raison, mais les fontaines à eau sont parfois d’étranges personnes.
Mais quand bien même la nature humaine est une chose bizarre et contradictoire, truffée de paradoxes et qui n’arrive pourtant jamais à comprendre que l’existence tout entière est un paradoxe, ce qui n’est pas moins paradoxal ; quand bien même ses asymétries symétriques, elle ne réagit jamais à l’imprévu que par l’expérience qu’elle en a. Et forcément de ce point de vue-là, nous sommes tous différents.
Berthier, qui comme tout feignant n’avait d’expérience de l’imprévu que la certitude qu’il pouvait transformer sa fainéantise en contrainte, ne s’affola pas ou presque…. Il se jeta sur le fameux dossier, n’y comprit rien, posa quelques questions à la secrétaire de Morin, en oubliant de la draguer, n’en obtint pas beaucoup plus et, rentré chez lui, consulta Internet comme on va chez la voyante. Mais tout ce qu’il découvrit sur le Zorzor fut un site hébergé par un serveur russe, en cyrillique donc, où il ne rencontra rien de plus que quelques images de porno soft sur fond de carte postale exotique. Avec l’imagination bien limitée qui était la sienne il en conçut l’idée que les photos avaient sans doute été prises là-bas, l’espace d’un instant, se prêta à rêver tombant sur une de ces séances.
Moncorget avait passé son après-midi et son métro à ruminer contre le service commercial, ses imbéciles bariolés, l’entreprise tout entière. Il avait craché sa haine en gueulant après le téléviseur grand ouvert. Gueuler jusqu’à comprendre qu’il était en proie à une terreur absolue et qu’il se mette à zapper comme un fou, trouver un indice du Zorzor dans la vérité de sa télévision. Mais la lucarne pour une fois le trahit et il dut se rabattre sur son Larousse. Hélas, le Larousse étant à la culture ce que la télévision est à la vérité, une approximation, il ne trouva aucune trace non plus du mystérieux pays. Alors il fouilla dans le vieil atlas que lui avait offert sa mère pour ses 16 ans et finit par le trouver par hasard, sous son pouce, quelque part dans le bleu.
« ZORZOR » écrit en majuscule minuscule sous une virgule, un trait courbe dans le bleu de la carte, une chiure de mouche. Paumée. Il n’en dormit pas de la nuit et débarqua à Roissy aussi gracieux qu’un ours dérangé en pleine hibernation. Manqua de mordre l’hôtesse qui bien heureusement ne s’en aperçut pas, et tomba brièvement dans les pommes à l’instant où les turbines se mirent en route, intiment persuadé qu’en plus de se rendre au bout du monde chez les cannibales, il allait d’abord être victime de terroristes cherchant à détourner l’avion sur New York.
Tout au contraire Berthier s’installa confortablement dans son siège, fit du plat à la même hôtesse, qui ne s’en aperçut pas plus, et s’offrit un champagne au frais de la compagnie en rêvant mollement de bimbos sous les palmiers.
Ainsi fait, si deux mêmes individus confrontés à la même inconnue, mais ayant une expérience différente de l’inconnu, sont capables d’en arriver à des équations trop connues et diamétralement opposées. Puisque d’un même point de vue, observant l’identique paysage, nous le voyons toujours différemment. Il n’y avait aucune raison qu’en l’état, Honoré Montcorget et François Berthier perçoivent leurs premiers pas sur la terra incognita de façon moins opposées qui le firent, quand bien même ils découvrirent la même chose, et somme toute, des deux bouts d’une même bêtise.

 

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Planck ! 7

La bouche sèche, le dos raide, tétanisé, encore plaqué contre le mur, le regard fixe et les traits pâles, Honoré Montcorget sentait le tissu glaireux contre son ventre et n’osait regarder l’étendue du baptême. Jamais il ne s’était senti plus honteux, plus humilié, plus amoindri. Jamais, paradoxalement à ce qui s’était produit, il n’avait saisi avec plus de justesse le sens du mot impuissance. Pour un peu il en aurait pleuré. Ce n’était pas tant d’avoir été quasiment violé, ni même l’éruption hâtive qui l’anéantissait de la sorte, que la subite conscience qu’au sein même de sa chair résidait un traître. Une parcelle de caractère rebelle à son contrôle, un reliquat indésirable qui, en dépit de toutes ces années passées dans l’ombre, en dépit de son extrême prudence, du zèle qu’il mettait en tout à n’être remarqué en rien, sommeillait en lui un ennemi indifférent à ses efforts et qui, pour tout dire, et, pour reprendre la pensée de Montcorget, cédait à la première pute venue. Et d’où venait-elle d’ailleurs celle-là ? Qui lui avait fait ce « cadeau » ? Quand ses pensées commencèrent à retrouver leur organisation, cette question afflua rapidement vers le centre de ses préoccupations immédiates et n’eurent aucun mal à localiser l’origine du mal. Ça ne pouvait être que cet énorme et ridicule personnage que la compagnie associée dans « l’affaire » leur avait attribué. Et parlons- en de cette fameuse « affaire », rien que l’énoncé de ce mot arrachait une grimace de mépris à son visage déjà tordu par l’indignation. Une escroquerie oui ! Une escroquerie fumante qui n’avait même pas embarrassé son collègue, même pas effleuré le directeur du département commercial alors qu’il était évident qu’on ne pouvait attendre autre chose de la part des nègres et particulièrement de leurs rois. Prudemment, il se décolla du mur, tentant d’ignorer la sensation de froid et de mouillé qui auréolait sa braguette encore close, et marcha jusqu’à sa chambre d’un pas handicapé, encombré par un appareil génital que les années de mise en berne et le réveil éruptif et soudain, avait rendu douloureux. Puis il se changea, en veillant bien à ne jamais regarder le désastre, allant jusqu’à rouler en boule son pantalon, comme on se défait d’un passé honteux, et s’empara une nouvelle fois du téléphone.

–          Allô ?

 

Giovanni Fabulous rentra au palais aussi soucieux que déprimé. Comme l’avait prédit le français, sa tentative de corruption par le sexe avait été un inestimable échec, et quand bien même l’on s’était ingénié à ne jamais le laisser joindre la France, la détermination qu’affichait le comptable, et qui s’était renforcée avec l’épisode sexuel, prédisait un nouveau fiasco quant à la signature du contrat. Cela, il ne pouvait se le permettre. Car c’était un tout autre mode de vie qui l’attendait s’il échouait une nouvelle fois, un mode de vie qui le répugnait d’avance, très loin des frasques de palais, de la comptabilité de ses stocks options, et des multiples occasions de jouir de l’existence que lui avaient jusqu’ici offert ce job à la D-Mart. Son père le lui avait encore rappelé avant son départ pour le Zorzor, la famille ne tolérait pas qu’il passe une année de plus dans le monde si ce monde ne voulait pas de lui. Et sans ce travail auprès de la compagnie, il y avait peu de chance qu’il puisse vivre autrement que selon les mœurs imposées par les siens, à savoir une vie de soumis, une vie d’esclave à la ramasse du progrès et des richesses. Cela coûtait si cher aujourd’hui de jouir…

Traversant le parc attenant au palais, il consulta sa montre puis regarda vers le ciel d’un air soucieux. Il ne lui restait plus que 57 heures avant son prochain rendez-vous téléphonique avec le grand patron, ce qui, contenu de la vitesse des échanges commerciaux de nos jours, était à la fois une éternité et son contraire. En 57 heures des empires pouvaient changer de main huit fois, des nations s’effondrer, des fortunes se multiplier, des vies tout entières se déliter dans la misère la plus froide, comme si elles n’avaient jamais existé. Dans le monde de la haute finance, le temps, l’histoire, les civilisations, n’étaient plus qu’un battement de paupière sur le visage d’un trader cocaïné. Pour Giovanni Fabulous il en allait de même. Et deux jours et demi pour convaincre l’être le plus intraitable qu’il n’ait jamais rencontré, lui semblaient d’autant plus insuffisants qu’il n’avait pas le moindre début d’une idée.

Bien sûr il avait pensé le corrompre par l’argent, la D-Mart pouvait lui offrir des milliards, mais on le lui avait formellement interdit avant son départ. Il fallait que le contrat soit légal, inattaquable, sans quoi l’affaire serait enterrée et lui avec. Et la loi était formelle à ce sujet, aucun contrat ne serait considéré comme légal si la signature était obtenue par corruption financière. Le sexe on pouvait, les menaces physiques aussi du moment qu’on ne se faisait pas prendre, les petits cadeaux comme des mitrailleuses en or étaient même plutôt bien vus puisqu’ils faisaient vivre tout le monde, l’argent, niet ! C’était ridicule, mais c’était comme ça, Article B754 du Code des Droits Commerciaux, alinéa b2. La Close d’Honnêteté, c’est le nom que les avocats de la compagnie avaient cyniquement donné à cet alinéa et il figurait sur tous les contrats, impossible d’y déroger.

Restait la menace physique… Oui, peut-être avec un calibre sur la tempe… la promesse d’une fabuleuse correction… il voyait bien ça… la peur était un excellent levier, mais non. Son instinct lui disait que ce serait un nouvel échec, qu’il se ferait prendre d’une manière ou d’une autre. Il avait déjà essayé, ailleurs, et il s’en était fallu d’un cheveu pour que ça ne tourne pas à la catastrophe, la violence n’avait jamais été son fort, ce n’était pas dans sa nature.

 

Mais, tout à fait fortuitement, il se trouvait qu’aujourd’hui Giovanni Fabulous avait deux cerveaux. L’un, bien au chaud dans sa boîte crânienne, qui divaguait, l’autre sous sa semelle, aplati, qui extrapolait. Raoul, l’idée qui n’était plus dans l’air mais dans un chewing-gum, avait épousé tout entier sa nouvelle enveloppe jusqu’à ses moindres caractéristiques. Une idée avec une conscience élastique donc, mais, et c’est là un des désagréments de l’abus de chewing-gum, une propension chimique à faire chier. D’un autre côté, puisque Raoul était parti en croisade, c’était une magnifique arme à donner à son esprit, et en l’état il commençait à acquérir l’imagination d’un prince florentin. Cependant, tout est affaire de point de vue, toujours. Du haut de son trône, entouré de mille conseillers plus retords les un que les autres et d’une horde d’assassins assermentés, le duc était libre d’imaginer les pires cruautés politiques, les assassinats les plus alambiqués, donner à l’expression «faire chier » une dimension historique. Du point de vue d’un chewing-gum soudé à une semelle, on voyait forcément les choses d’une façon beaucoup plus terre à terre, pour ne pas dire mesquine. Les complots de Raoul avaient des ambitions de shampouineuse.

–          Tu pourrais lui faire manger de l’acacia, disait-il à haute voix en espérant que ça rendrait malade Montcorget.

–          Faudrait encore qu’il boive ! maugréait Fabulous, persuadé qu’il s’adressait à cette petite voix qu’on avait parfois dans la conscience et ignorait ce qu’était un acacia. Un vrai chameau ! J’ai fait remplir leur réfrigérateur, c’est son collègue qui a tout bu !

–          Ou alors tu l’enfermes, et tu l’empêches de manger.

–          Jusqu’à ce qu’il signe ? Il s’est bien capable de mourir avant ! Il est vieux, il est maigrichon, il est gris, il me rappelle mon oncle Bok !

–          Et si tu lui mettais des petits cailloux dans ses sabots pour qu’il puisse plus marcher.

–          De quoi ? Fabulous balaya cette idée bizarre d’un grand geste de la main. Non, non, faut quelque chose d’efficace, un truc imparable !

Raoul était un peu déçu, lui il la trouvait très bien son idée des petits cailloux.

–          Il pas l’air d’aimé être ici, t’as qu’à lui dire qu’il ne partira jamais !

Il arrive toujours un moment où, à force d’entendre la petite voix dans sa tête, on finit par se dire qu’elle divague encore plus que le reste, et on cesse de l’écouter, ce que fit Fabulous. Il le fit d’autant mieux que la carrière de Raoul comme comploteur allait bientôt prendre une autre forme. Décollé de la semelle par un rebord de marche un peu tranchant, il se retrouva bientôt à soliloquer sur le marbre, tandis que Fabulous s’en allait avec son problème.

–          Non vraiment, je sais pas pourquoi tu t’embêtes comme ça, j’en ai connu des comme toi qui faisaient moins de manières, tu le charges et puis voilà, finis les problèmes !

Il soliloquait toujours quand Gottlieb, l’un des caniches de Madame Rubstein, passait par-là pour son escapade quotidienne vers les cuisines du palais. Gottlieb était un caniche royal qui n’avait pas usurpé son titre. Parfaitement conscient de son ascendance de pure race, persuadé que l’on ne lui avait pas donné ce titre par hasard, il lui arrivait fréquemment de pisser sous la reproduction d’un portrait de Louis XIV au bout de la galerie des glaces, reconnaissant dans son allure et sa perruque une fraternité d’espèce. A vrai dire, Gottlieb se prenait parfois lui-même pour Louis XIV.

–          Dis donc, tu m’écoutes quand je te parle ? continuait le chewing-gum sur le même ton.

Gottlieb se tourna vers le chewing-gum avec l’air de dire « you talkin’ to me ? »

S’il y a bien une chose qui ne doit jamais arriver dans la vie, c’est la rencontre entre un chewing-gum parlant et un caniche psychotique. C’est sans doute pour ça que ça n’arrive pas souvent. Mais cette fois c’était arrivé. Cette fois une maille avait sauté dans le tissu de la réalité et la métaphore filait. Elle filait vers où ? On ne saurait trop dire, elle filait.

–          Bordel c’est bien ma veine, je suis tombé sur un sourd dingue !

Gottlieb pencha la tête de côté, le chewing-gum eut un moment de réflexion, il regarda dans ses molécules, chercha l’erreur et ne la trouva pas. Un petit bout de lui-même était parti avec la semelle de Giovanni Fabulous et il ne s’en souvenait même pas. Une fibre de cette semelle était restée avec lui, et il n’en avait aucune conscience.

–          Merde, où est-ce que j’ai mis mes clefs ? grogna le chewing-gum, tout en se demandant ce que c’était qu’une clé.

Gottlieb pencha la tête de l’autre côté.

 

Ce qui se passa ensuite ? Eh bien le chien fit comme l’aurait fait tous ceux de son espèce, il bouffa le chewing-gum. Pourquoi ? Parce qu’un chien est assez stupide pour grignoter un morceau de benzène décoloré et tout pourri étalé sur une marche ? Un chien non, mais un caniche à sa mémère oui. Et puis aussi pour lui faire fermer sa gueule. On ne s’adresse pas au Roi Soleil de la sorte, quand même !

Maintenant, vu comme ça, vous me direz, au regard de ce qui s’est déjà passé dans cette histoire, qu’une telle rencontre était sans doute prévisible, et finalement si banale dans cette ambiance, qu’on aurait pu se passer de la décrire, en profiter pour être désobligeant avec les caniches, et digresser comme on fait l’école buissonnière. Cela aurait signifié faire l’impasse sur un événement, qui tout anodin qu’il paraissait, allait un jour avoir des conséquences cataclysmiques, pour ne pas dire apocalyptiques et contre lequel le seul remède dans l’univers n’existait même pas.

 

             Assis dans sa chambre, Berthier relisait le dossier Z3000 et essayait de comprendre. C’était un très beau document sur papier couché brillant, mis en page et rédigé par une agence de publicité, à l’usage du comité directeur et des actionnaires. Un dossier qui commençait par se féliciter de la confiance de ceux ci, des progrès engagés par l’entreprise cette année, et enfin de ce nouveau partenariat avec un « pays émergeant » qu’on décrivait brièvement en deuxième page avec de très jolies photos de plages et de cocotiers. Suivait une série de tableaux chiffrés censés expliquer le financement et tous les bénéfices qu’on espérait en tirer, accompagnés d’une étude de marché à propos du Zorzor, ce que les gars du marketing appelaient une niche, fort prometteuse bien entendu. Rien sur la nature exact du projet.

Bien sûr ce n’était pas la première fois qu’il lisait ce genre de document, qu’il remarquait cet art consommé de la périphrase tel que les agences de publicité étaient sommées d’en produire à la chaîne, ni qu’en l’état, à peu près tous les projets adressés au comité directeur et aux actionnaires commençaient par des phrases comme :  « Cette année encore l’entreprise a connu une croissance de… » ou « Les enjeux économiques actuels, la compétitivité, nous obligent à donner le meilleur de nous-mêmes chaque années… ». Cela ne l’avait bien entendu jamais empêché de dormir, mais jusqu’ici il s’était toujours arrangé pour rester à la périphérie des évènements, et jamais il ne se serait imaginé plongé en plein cloaque avec un comptable bileux pour seul secours. En conclusion, il ne savait pas ce qui l’inquiétait le plus, les menaces de Montcorget de faire capoter toute l’affaire, ou la nature de l’affaire elle-même.

Il n’y avait pourtant pas grand chose à faire, demain ils devaient visiter le site de la future Zorzor Academy, ou plutôt de la Zorzor Academy du futur, car d’après ce qu’il avait compris, l’émission de télé n’était qu’un avant goût de ce que projetaient de faire sa majesté et la D-Mart. Mais il ignorait complètement si Montcorget allait accepter de se rendre sur place et craignait en conséquence les éventuelles réactions de sa majesté. Après tout Morin était mort, et Dieu sait comment. Mort pour un caprice de seigneur et Berthier n’avait aucune envie de finir rôti dans un four ou balancé aux requins, de son vivant tout au moins. C’est pourquoi il envisageait de plus en plus sérieusement la fuite comme mode de déplacement futur. Hélas deux choses s’opposaient à son projet, le dingue à la réception et Dumba derrière la porte d’entrée. Alors Berthier regardait l’horizon s’empourprer à travers la fenêtre de sa chambre, nostalgique d’une liberté qu’il n’avait à vrai dire jamais connue.

 

La seule personne qu’Honoré Montcorget avait aimée dans sa vie, en dehors de lui-même et de ses parents, Monsieur Santucci, son professeur de primaire, lui avait dit un jour : « si tu ne peux pas le dire, écrit-le. » Monsieur Santucci savait de quoi il parlait, il avait été journaliste en Algérie pendant l’indépendance, cet adage lui avait coûté la main. Ça n’avait jamais disposé Montcorget à tenir de journal intime, et encore moins à rédiger le moindre roman ou poème, mais aujourd’hui ce conseil prenait tout son sens. Un rapport écrit, voilà ce qu’il allait faire. Il y noterait tout, l’attitude irresponsable du directeur commercial et de son subalterne, la tentative de corruption – sans mentionner toute fois la nature sexuelle de la dite tentative – les évidentes et pitoyables mesures pour l’empêcher d’alerter Paris ou même de sortir de sa chambre, l’escroquerie que cachait le projet bien entendu, et en bonne place, la mort de Morin. Il s’était donc installé devant le petit bureau qui ornait sa chambre, avait monopolisé le papier à lettre de la suite, et s’appliquait présentement à rédiger d’une petite écriture fine et serrée le compte rendu des incidents précités. Au bout de deux heures de pénibles corrections et ratures, il s’aperçut, hélas, qu’il n’avait rien d’un rédacteur, et pire, que de revenir ainsi sur les événements le mettait invariablement en rage, incapable de prendre le moindre recul, acculé à la constatation qu’en l’état son esprit, tout son être, se révoltait de chaque seconde déjà passée dans ce pays de sauvage, de tout ce temps qu’on lui avait fait perdre à essayer de le faire participer à une histoire dont il n’avait que faire… ou presque… Car, invariablement, chaque fois qu’il tentait d’évoquer la tentative de corruption, une partie de son corps se durcissait d’elle-même. Constatation d’autant plus pénible que le reste de sa personne et de son esprit observait cette partie là avec scandale. Au final, Honoré Montcorget se coucha déprimé et avec, ce qu’il faut bien appeler, une gaule d’enfer.
Cependant, le lendemain, Montcorget n’avait pas complètement renoncé à son rapport, d’autant moins qu’il se réveilla « sur la béquille », expression qu’il ignorait puisque jusqu’ici son cerveau avait réussi à abolir les érections matinales, qu’en l’état son sexe était prié d’exprimer ses envies de vider sa vessie autrement que par une manifestation de vigueur. Quoiqu’il en soit, la rébellion de son ventre le déprimait autant qu’elle marquait sa détermination à rapporter dûment tous les désagréments dont il avait été victime, et bien entendu à faire tout son possible pour saboter les négociations. C’est pourquoi il accepta de suivre Berthier sur le site, tout à fait résolu à fournir le maximum de détails sur le sujet de ce qu’il appelait pour lui-même « la grande escroquerie ».

Cette fois il ne fut pas question d’hélicoptère ni de Mercedes, mais d’une escorte armée et de deux Hummers blindés qui bien entendu inquiétèrent immédiatement les deux français.

–          Allons, ce n’est rien, assura Fabulous avec sa bonhomie habituelle, simple mesure de sécurité.

–          Sécurité contre quoi ? demanda Berthier en lorgnant du coin de l’œil les malabars en treillis qui les accompagnaient.

Mais le géant ne se donna pas la peine de répondre, au lieu de ça l’un des balaises fit signe aux deux hommes de grimper dans l’autre Hummer, et plus vite que ça. Les deux français se dispensèrent sans mal de tout commentaire.

 

La route d’El Cordoba était d’une droiture absolue. Une saillie rougeâtre dans le vert, traversant l’île en diagonale, comme une cicatrice faite patiemment. Rien n’avait semblé la détourner de son but, depuis sa construction aux alentours de 1540. Rien, ou à peu près…

Elle devait son nom au conquistador sur le retour qui avait conduit l’expédition punitive contre les indiens rebelles, et l’implacable rectitude à son impatience à les pourchasser dans leur refuge. Puisque la ligne la plus courte entre deux points est paraît-il la ligne droite, rien n’avait résisté à sa volonté, ni les collines, ni les montagnes, ni même les lacs, enjambés par ce qui n’était plus aujourd’hui que des approximations de pont. Les russes en avaient reconstruit un, la rouille le mangeait debout, un cyclone avait à peu près dispersé le second, le troisième n’était plus qu’un souvenir d’enfance dans la tête des centenaires. Par endroit, émergeant de la boue, les roues des Hummers rencontraient un alignement de pavés espagnols sur lesquels on devinait encore l’éclat du vernis ancien, mais la plupart du temps cette route était plus droite dans sa forme que dans son relief. Une diagonale défoncée, cabossée, boueuse, un marasme sur lequel se frayaient les engins avec la grâce de l’hippopotame, balançant leurs occupants comme s’ils étaient assis sur un festival de rodéo pour, plus loin, rouler au pas entre des ravins de boues, tracés par des générations de véhicules divers. Quand on ne s’arrêtait pas pour dégager un tronc ou un troupeau de singes, des babouins. Et des moutons égarés aussi parfois.

Enfin, plus que des moutons, quelque chose qui se rapprochait plutôt d’un rasta sur quatre pattes, des rastas-moutons en quelque sorte, ou des descendants de mouton qui auraient bouffé trop de champignons bizarres. Adaptés au climat, pas tondus depuis dix générations, crasseux, la laine en paquets jaunâtres comme des dreads hirsutes, tombant sur leurs yeux étranges. Des moutons sauvages, plantés au milieu de la route, obstinés, à mâchonner un sac en plastique bleu.

 

C’était un australien, Jim Bradford, passionné d’égyptologie, aventurier hasardeux, et propriétaire non moins hasardeux d’un troupeau de moutons, qui avait eu l’idée d’introduire les deux espèces sur l’île, il y avait un peu plus de cent trente ans, quand il avait découvert que les égyptiens se servaient des babouins comme auxiliaires de police. Ce fut une des rares fois sur cette planète, sans doute, où des babouins furent chargés de garder des moutons. Expérience qui n’a pas dû se renouveler souvent, vu la propension des babouins à se foutre sur la gueule et celle des moutons à se foutre de la leur. D’ailleurs Jim Bradford y perdit sa fortune, un bras, termina alcoolique, et mourut d’une syphilis maupassienne. C’est dire le pouvoir de nuisance des babouins… et des moutons.

Ceux là, tous ensembles, avaient opté depuis longtemps pour un compromis avec les hommes, on leur laissait tout faire ou bien ils mordaient. Les malabars ne tirèrent pas en l’air pour les chasser, et même en n’en tuant un ou deux, on n’était pas certain de ne pas se mettre à dos toute une tribu, planquée dans les fourrés. Une embuscade en quelque sorte. Une embuscade de moutons. Ou bien de babouins. Bref, une route dangereuse, mais distrayante.

–          Ah ! la vie sauvage ! s’extasia Berthier en photographiant un babouin faire un bras d’honneur, avant de s’enfuir dans la jungle, un mouton sous le bras. C’est quoi cet animal à poil qu’il transporte ?

–          Un mouton, répondit Fabulous.

Là-bas les malabars ramassaient le cadavre d’un vieux mâle.

–          Ah ? J’aurais pas crû, une espèce locale sans doute.

–         Ça, à mon avis, y’a pas plus locale, fit soudain remarquer Montcorget avec une voix étonnement désabusée.

Il était pâle, luisant de transpiration, les yeux vagues, brillant d’un éclat sauvage dans lesquels on lisait une détermination de possédé.

–          Ça va aller mon vieux ? s’enquit Berthier.

Montcorget regarda vers la jungle où avaient disparu le babouin et son mouton, secoua la tête sans répondre et remonta dans le Hummer, résigné. Berthier s’en désintéressa et se dirigea vers les arbres, les poings sur les hanches, une auréole de transpiration divisait sa chemise en deux. Il ouvrit largement les poumons, avalant le parfum de vert qui suait du paysage inextricable, et sourit.

–          Ah quand même, c’est quelque chose ! s’exclama t-il en mitraillant les arbres avec son appareil photo de poche.

Il se retourna vers Fabulous et les malabars.

–          Magique ! Tout simplement magique !

–          Et de quoi mon cher ? s’enquit le géant.

–          Eh bien la jungle, ce paysage ! s’exclama Berthier en embrassant d’un seul geste les cathédrales de troncs qui s’élevaient devant lui. Vous savez à Paris on n’a quand même pas souvent l’occasion.

Il avança de quelques pas et s’enfonça jusqu’à la taille dans les fougères impériales et bleutées. Soudain, il y eut au loin une détonation, suivie d’un cri strident poussé par un cochon sauvage en pleine ascension. Berthier le suivit du regard, bouche bée, le cochon traça une courbe au-dessus de leur tête jusqu’à disparaître derrière une rangée de fromagers dans un fracas de branches brisées. Un des malabars hocha la tête.

–          Hum… mine-coco.

Berthier pâlit.

–          Une mine ? Il y a des mines par ici ?

Un autre malabar fit un signe en direction d’une noix de coco à un mètre de son pied droit.

–          Mine-coco.

Berthier regarda son pied puis la noix, mortellement anonyme, avant de faire un bond en arrière.

–          Vous auriez pu me prévenir ! lança t-il à Fabulous sur le ton du reproche. Pourquoi des mines ? Il y a eu une guerre par ici ?

–          Une petite guérilla que nous organisons pour sa majesté, répondit Fabulous sur un ton badin en faisant signe aux autres d’embarquer.

–          Que vous quoi ! ?

Mais il n’eut pas d’explication, un des malabars lui fit signe de réintégrer le Hummer, Berthier n’insista pas plus cette fois que la première.

Quelques kilomètres plus loin, le cortège bifurqua sur un chemin plus étroit et pas moins chaotique, pour déboucher au bord d’une plage de sable blanc, devant laquelle s’étendait un lac uniformément rose. Sa majesté les attendait là, avec ses hommes, protégés par deux half-tracks lourdement armés. Pour l’occasion, il avait revêtu un uniforme plus chargé en médailles qu’un général soviétique, et cette fois il n’y eut aucune obligation concernant le port du masque. Aucun des deux français ne chercha à savoir pourquoi et personne ne chercha non plus à leur expliquer. Il les accueillit à bras ouverts, clamant d’une belle et forte voix :

–          Messieurs, bienvenus sur le futur site de l’Académie Mondiale du Show Business !

Comme les deux français ne réagissaient pas, tous deux aussi affligés, mais pas pour les mêmes raisons, sa majesté embraya en désignant les arbres derrière eux.

–          Ici il y aura un studio d’enregistrement, là-bas se sera un plateau de cinéma et de télé pour entraîner les candidats à la comédie, et là, un centre de science footbalistique.

–          De quoi ? fit Berthier « science footbalistique » kesako ?

–          Eh bien entraînement sportif, cours pour commenter les matchs, devenir arbitre, ou manager de joueur…

–          Mais où est le rapport entre le foot et le show biz’ ?

–          Mon ami, la question serait plutôt quel rapport n’entretient pas le football avec le show business, répondit doctement sa majesté en le regardant de haut.

Berthier aurait sans doute réfléchi à la question si ça n’avait pas risqué de lui faire mal au crâne, mais à vrai dire ce qui le préoccupait présentement c’était plutôt son avenir, contenu du fait qu’il semblait lier à ce qui avait toutes les apparences d’une erreur d’appréciation.

–          Excusez-moi, mais si je comprends bien vous comptez sur nous pour construire cette… euh… académie.

–          Construire ? Bien sur que non ! Pour la financer voyons ! Votre entreprise fabrique des pots d’échappements si je me souviens bien, vous n’avez aucune compétence en matière de show business n’est-ce pas, c’est votre argent qui nous intéresse.

–          C’est bien ce que je craignais, marmonna Berthier en jetant un regard malheureux aux arbres.

Puis il y eut comme un ricanement, un ricanement qui ressemblait à s’y méprendre au bruit d’une scie sauteuse dérapant sur l’étau d’un établi. Un ricanement de glaciale satisfaction, tout chargé d’amertume et de haine, le genre de ricanement qu’aurait pu avoir le diable en découvrant la duplicité de Dieu, et qu’ils n’eurent pas de mal à localiser. Montcorget se tenait les épaules voûtées, les mains dans les poches, fixant sa majesté avec l’air d’un dément. S’il était parti dans le but avoué de démolir par un rapport toute forme d’accord commercial, la fatigue de la route et l’aveu sans remord de ce qu’il apparentait à un personnage de carnaval avait eu raison de sa réserve conspiratrice.

–          Plus la peine de se cacher hein ?… allons-y, escroquons, volons, c’est l’heure de la curée… vous croyez quoi ? Que je vais vous laisser faire hein ? Vous croyez que je vais vous laisser manipuler ma comptabilité pour vos projets de malade ? Espèce de roi nègre, vous croyez que vous pouvez tout vous permettre hein ?

Ici, et pendant quelques secondes, Fabulous et Berthier commencèrent à suer à grosses gouttes. Le premier parce qu’il s’était bien gardé de faire part de la réaction du comptable sur le sujet de la Zorzor Academy et du projet Z3000 en général, le second parce que ce qu’il redoutait, à savoir l’influence de l’humeur du même comptable sur leur relation avec le bourreau de Morin, était en train de prendre une forme si concrète qu’il lui semblait déjà entendre les coups de feu claquer. Mais une nouvelle fois, sa majesté surprit tout le monde. Après avoir fixé Montcorget d’un air étrange, il fit signe à sa garde qu’on s’en allait, puis, avant de tourner les talons, lança vers Fabulous en désignant l’intéressé :

–          Je veux cet homme ce soir en mon palais !

–          Mais bien entendu majesté, susurra le géant.

–          De quoi ? Mais vous croyez que je suis à vos ordres peut-être ! hurla Montcorget.

Mais d’une part les half-tracks étaient déjà en route, d’autre part le regard que lui jeta Dumba, Radji Berthier, et la cohorte de malabars aurait suffit à le disloquer dans l’acide. Pendant quelques secondes Montcorget tenta de leur tenir tête, tout à sa colère, Fabulous siffla :

–          Ne m’obligez pas à devenir désagréable voulez-vous…

Il l’avait dit sur un tel ton, dégageant soudain une aura de parfaite malfaisance, que même les malabars semblèrent un moment effrayés. Fabulous n’avait pourtant pas bougé, et rien dans sa personne n’évoquait autre chose qu’une espèce de gigantesque farce, mais cette farce là était mauvaise, elle irradiait la détermination et la détestation. Berthier était si pâle qu’on aurait pu voir à travers, quant à Montcorget sa brusque colère était en train de s’étioler comme un feu sous la pluie.

–          Montez dans ce véhicule, et dorénavant vous ferez tout ce que sa majesté vous ordonnera, c’est compris ?

Qu’est-ce qui passe par la tête des gens ? C’est une remarque qui souvent nous passe par la tête, quand ce qui passe par la tête des autres fait un grand détour pour éviter la nôtre. C’est une remarque qui, pourtant, dénote généralement que nous avons reconnu la dite chose, parce qu’elle est déjà passée par notre tête, ou l’a si bien effleurée qu’on ne saurait l’ignorer. Et c’est en effet une remarque qu’on aurait droit de se faire au regard de la soudaine réaction de Berthier.

–          Non mais dites donc on est quand même pas vos prisonniers ! Il fait ce qui veut !

Mais d’un autre côté si cette chose fait, ici, un si grand détour pour éviter de nous passer par la tête, c’est que ni vous ni moi ne sommes dans la position de Berthier, un homme effrayé qui cherchait partout un refuge en lui, un moyen de défense ou de fuite, quand il tomba soudain sur cet aspect conscient de sa personne, qu’il était français, né libre et égal, avec la ferme conviction qu’il avait des droits, venu ici plus ou moins de son plein gré, et libre, à priori, d’en partir quand bon lui semblait. Autant de choses que nous sommes donc capables de reconnaître, soit qu’elles nous aient effleuré sinon traversé à l’instant propice. Ce qui ne nous empêchera pas de poser la question et nous tenir, pour ainsi dire, devant le mur de l’incompréhension, avec la conviction plus ou moins avouée que soit a) Berthier déraisonnait, b) l’auteur prête à son personnage une déraison bien supérieure à ses faibles moyens. C’était mal connaître Berthier.

–          Je vous demande pardon ? fit Fabulous en se tournant vers lui.

–          Euh… écoutez, soyons raisonnable ! Ce n’est pas des manières !

Il insistait, et pendant une brusque mais courte seconde, Fabulous se posa la même question que nous tous, ce qui n’était pas une mince affaire puisque ses préoccupations étaient à des années lumière des nôtres, et c’est pas peu dire. La seconde suivante, un geste de sa part et les malabars s’emparèrent de nos deux malheureux compères, les assommèrent, bâillonnèrent et les jetèrent sans plus de formalité dans les véhicules.

 

 

 

Planck ! 2

Au crépuscule de l’année 1492 l’Europe s’était remplie du nord comme au sud d’explorateurs de tous poils, tous aspirants Colomb, découvreurs de nouvelles terres. Au crépuscule de l’année 1492 on imaginait encore des pays qui n’existaient pas, Amérigo Vespucci n’avait pas encore longé le continent à qui il donnerait bientôt son prénom, on parlait de découvrir l’Atlantide, l’Eurasie, la Celtie… qu’on situait un peu partout au gré des théories des astronomes et des géographes. Et du nord comme au sud l’on rencontrait de riches bourgeois tous prêts à financer des expéditions au fin fond du monde et donner leur nom à de nouveaux pays.
Au crépuscule de l’année 1492 les cartes avaient encore des airs de fantaisie littéraire, il ne fallait pas donc s’étonner que tôt ou tard la fantaisie s’y installe pour de bon.
C’est ainsi qu’Oscar Marlow, citoyen écossais et marin de longue date, convainquit Alfonso Aranjuez, éleveur de taureaux et riche marchand de viande, d’investir dans son expédition vers… l’Euzkadie. En réalité Marlow rêvait de rejoindre le continent pas encore américain mais il n’avait trouvé aucun navire où se faire engager. Au huitième verre de xérès Aranjuez se voyait déjà à la tête d’un pays, d’un continent tout entier, au dixième, il lui cherchait un nom.
– L’Alfonsie… non l’Aranjuez ! Ou bien la Nouvelle Nouvelle Inde !… attendez, pourquoi pas Nouvelle, tout simplement ?
– Quoi ? De quoi vous parlez ? … allons, allons mon ami nous n’y sommes pas encore ! Une expédition d’une telle envergure exige…
Après quoi Marlow énuméra la liste énorme de ses besoins. Aranjuez manqua d’avaler son onzième verre de travers.
– Vous croyez vraiment que cela va rapporter tant que ça ?
– Un hold-up.
A l’aube de l’année 1493, une coque de noix du nom de l’Amertume, commandée par le commandant Marlow, quittait Lisbonne avec 11 marins. Tous irlandais. Au midi de la même année l’Amertume s’échouait, par hasard et au terme de multiples erreurs de navigation sur les rivages d’une virgule verte et rouge, tracée sur l’Atlantique.
Mais le hasard n’est-il pas qu’une vue de l’esprit, une aimable convenance pour expliquer ce que l’on peine à comprendre ? N’est-il pas, comme l’affirment certains, le destin qui marche incognito, Dieu avançant masqué, ou, plus précisément, le seul élément stable du chaos, sa roue dentée qui entraîne le mécanisme invraisemblable ? On est tenté de se le demander quand on sait que pour à peu près les mêmes raisons, rêve d’un monde meilleur et erreur de navigation, s’étaient déjà échoué là, une colonie de vikings et un radeau de polynésiens, donnant au fil des ans, une population de géants noirs aux yeux pervenches qui impressionnèrent beaucoup Marlow et ses 8 irlandais (on avait mangé les trois autres quand les biscuits salés avaient commencé à manquer. ) Or ce qui impressionne la nature humaine, hasard ou non, et plus particulièrement à une époque où l’on se tâte encore pour savoir si la terre est plate et au centre de tout, a de fortes chances de finir au bout d’un fusil.
L’équipage de Marlow s’empressa donc de massacrer tous ceux qu’ils trouvèrent sur leur chemin et réduire en esclavage quelques autres. Après quoi ils remirent en état leur coque de noix et tentèrent de rejoindre l’Europe, rapporter la bonne nouvelle. Ils finirent par atteindre ce qui n’était pas encore le Cap où à leur tour ils furent mis en pièces par une tribu xhosas. Tous à l’exception d’un irlandais, Finnémore Ghalendish, qui après deux années d’errance, fini par atteindre un comptoir portugais sur la côte occidentale de l’Afrique où il rencontra Simon Cristobal, navigateur, lui-même désespéré de n’avoir jamais rien découvert.
Les Irlandais étant ce qu’ils sont, d’invraisemblables conteurs, les années de solitude aidant et la folie ayant depuis longtemps gagné, ce qui ne s’appelait pas encore le Zorzor mais l’île Marlow, devint non plus une péripétie de navigation, mais un vaste récit où les mots «or» et «argent» ponctuaient chaque ligne, où l’on trouvait des monstres abominables et des animaux fabuleux, comme le Castorus Ailus, croisement improbable entre un castor adulte et une poule d’eau.
Il ne fallut pas longtemps pour que le navigateur malchanceux soit convaincu de lancer une expédition, d’autant qu’il s’enorgueillissait de quelques cousins à la cour. Si peu, que quelques semaines plus tard une petite flotte battait pavillon vers l’inconnu, tout près à (re)découvrir le pays fabuleux et pour tout dire fabulé.
C’est ainsi qu’en l’an 1496, le capitaine Cristobal et un bataillon de jésuites, foulaient la même plage de sable volcanique où 500 ans plus tôt des géants à tresses blondes croisaient des polynésiennes égarées.
Ceux des autochtones qui avaient échappé au massacre, accueillirent les nouveaux arrivants avec un enthousiasme mitigé. En fait, à les regarder hurler et gesticuler comme ça, en brandissant ce qui s’apparentait à d’énormes haches à deux lames, on aurait même pu penser qu’ils étaient hostiles. Mais le capitaine Cristobal était de ces indécrottables optimistes qui croyait qu’en tout sauvage sommeillait un bon chrétien, et, en dépit des supplications du chef des jésuites, ne fit pas donner le canon, au contraire offrit quelques menues verroteries dont paraît-il les indigènes étaient si friands. Ceux-là y étaient parfaitement indifférents mais curieux de connaître le genre d’individus qui espérait se faire des amis en dispersant sur la plage des perles de couleurs, cessèrent de gesticuler et vinrent pacifiquement à la rencontre de l’expédition comme on s’approche de l’imbécile heureux. Rencontre qui se solda par une poignée de main, geste qui ne lassa pas d’intriguer jusqu’à la fin de ses jours Oiseau-Tonnerre, le chef de la tribu, puisque prendre la main de quelqu’un était pour les siens une invitation sexuelle explicite. Ainsi ce jour là il jeta un coup d’œil soupçonneux sur le navigateur tandis que ce dernier lui demandait dans un portugais d’élite comment se nommait cette terre. Oiseau-Tonnerre s’arracha à son étreinte avec un dégoût à peine dissimulé et lui répondit :
– Zorzor !
Ce qui pourrait se traduire par « va te faire foutre » si le sabir local, mélange de vieux danois et de polynésien érodé par des siècles d’autarcie n’avait pas été à la fois infiniment plus fleuri et plus concis. Ainsi « zorzor » désignait plus pratiquement un nombre de pratiques sexuelles désapprouvées par la morale locale, à base d’animaux morts, d’anus et de chauve souris.
Tout content d’avoir appris un nouveau mot Cristobal s’empressa de baptiser l’île ainsi, en dépit des protestations des jésuites qui auraient préféré un nom plus chrétien. Deux mois plus tard un comptoir était officiellement installé à l’ouest de l’île, et pendant quelques années il commerça tant bien que mal avec les navires qui s’aventuraient par-là. Mais l’on n’y trouva pas plus d’or que de Castorus Ailus et le navigateur dût, à son tour, fabuler bien des fois pour obtenir de ses cousins les moyens nécessaires pour installer une colonie, dotée d’une capitale à laquelle il donnerait son nom, et d’un système politique suffisamment représentatif pour qu’il ait les moyens d’y régner afin de transformer ce cailloux moussu en province portugaise. Hélas le Zorzor n’intéressa jamais vraiment personne et à la mort du capitaine les deux tiers de la virgule n’avaient pas été explorée.
Il fallut attendre près de vingt cinq ans pour qu’un événement sans précédent remette le Zorzor au goût du jour. En 1539 exactement. Attendre qu’une expédition s’en revenant d’Amérique du sud avec une cargaison d’esclaves indiens connaisse une violente mutinerie durant laquelle 207 marins espagnols furent massacrés et deux navires portés disparus. A cette nouvelle le sang bleu d’Espagne ne fit qu’un tour et une expédition punitive fut lancée la même année à la recherche des mutins. Le commandant de l’expédition étant lui-même un conquistador sur le retour et survivant du massacre, il avait quelques comptes à régler avec les indiens. Sa pugnacité à poursuivre les mutins l’entraîna jusqu’au cœur de l’île où il finit par découvrir de l’or, transformant aussitôt sa sauvagerie vengeresse en sauvagerie organisée. Son enthousiasme convainquit la couronne de racheter la virgule au cousin du Portugal, qui ne se fit d’autant peu prier que personne ne lui parla de l’or. Et le Zorzor connu une gloire aussi soudaine qu’éphémère. En trois petites années le filon fut éreinté, les mutins décimés jusqu’au dernier, les autochtones réduits en esclavage ou torturés à mort, il ne passa bientôt par ici que des expéditions de colons trop fatigués pour poursuivre ou des navires égarés. Et au 16ème siècle on s’égarait encore énormément en mer.
Au fil des ans la population du Zorzor se garnit de pasteurs allemands, d’esclaves mandingues, de marchands ottomans, de marins grecs, hollandais, anglais, suédois, de bandits écossais, de pirates chinois… et disparut des mémoires. Durant quatre siècles on continua de s’y perdre sans que pour autant quiconque croit à son existence. A force d’être fabulé le Zorzor avait fini par devenir dans l’esprit des hommes la définition même d’une fable. Il était ainsi de bon ton dans certains cercles choisis du Siècle des Lumières de qualifier les affabulations d’un mythomane de « zorzorie ». Mot rapidement tombé en désuétude, aussi rapidement qu’on avait depuis longtemps oublié son étymologie.
Ainsi le Zorzor connu ses révoltes et même ses révolutions, une famine, la petite vérole et une forme exotique de variole, la fièvre jaune et les doryphores, sans que nul royaume, nul homme de science ne s’en préoccupe, sans que rien, sinon le chaos naturel, ne régule ses mœurs et sa population, très loin de toutes les formes de progrès que connut le monde durant ces années, mais jamais de sa barbarie, puisqu’en dépit de toute sa science l’homme sait toujours apprécier un bon carnage quand l’occasion se présente.
Quand les premiers aviateurs remplacèrent les navigateurs dans leurs appétits de conquête, le Zorzor était un pays de 30.000 âmes, dirigé par un roi sino-espagnol converti à l’Islam par un marchand turc, et régi par un patchwork de lois à peu près aussi démocratiques et évolués qu’une hache sur un billot.
Après un atterrissage forcé, alors qu’il tentait de trouver une nouvelle route aérienne entre l’Afrique du Sud et l’Amérique, le pilote Hans Germund, s’enthousiasma à l’idée d’avoir découvert une civilisation perdue et s’empressa de faire venir à sa suite un collège d’hommes de science qui tentèrent d’apporter au royaume du Zorzor un semblant de modernité. On vit débarquer à Cristobal, la capitale historique, des machines à vapeur, des phonographes, un daguerréotype, des vélos et même une voiture qui impressionna grandement le roi Gonzalo Song, avant qu’il ne se tue avec. Après quoi ses héritiers déclarèrent la modernité dangereuse et chassèrent ou massacrèrent tous ceux qui prétendirent en faire profiter les zorzoriens. Attitude sans doute incivile pour qui a toujours cru dans les vertus du progrès, mais néanmoins plus constante que le progrès lui-même si l’on considère qu’une simple télévision rend totalement hystérique un taliban moyen. Ce pourquoi, en dépit des mêmes progrès, la société moderne s’empressa d’oublier le Zorzor de ses cartes pour rapidement diviser ces mêmes cartes en deux mondes, l’un libre, si on en avait les moyens, l’autre moins libre sauf si on avait des amis au politburo, et encore… Ce qui, incidemment, ramena bientôt le Zorzor dans les mémoires.
En effet, durant les années 50, forts de leur vérité, Union Soviétique et Etats-Unis d’Amérique lancèrent tout autour de la planète des cortèges de satellites parfaitement approximatifs, chargés de photographier le monde, après quoi on espérait qu’ils aient le bon goût de s’échouer dans l’atmosphère. Durant ces mêmes années des quantités de sous-marins des deux bords sillonnèrent donc les mers à la recherche de bouts de satellites et de leur précieuse boîte de pellicule. Quel ne fut pas la surprise du lieutenant-colonel Dimitri Rochenko de découvrir à trois milles nautiques d’une épave américaine, un pays neuf, tout entier figé dans le XIXème siècle. Un pays, où en plus du dialecte local on parlait à peu près toutes les langues les plus courantes de la terre, dirigé par un roi et une église d’inspiration à la fois païenne, bouddhiste, chrétienne et musulmane, que le camarade Rochenko s’empressa de balayer pour installer une base militaire et sa version socialiste du paradis.
Rentré par hasard dans la Guerre Froide, le Zorzor prit cette fois la place qui lui revenait dans les livres d’histoire et les atlas, celle d’une virgule perdue dans le récit tumultueux du vingtième siècle, une respiration au milieu d’une interminable énumération de péripéties politiques, sociales et militaires. Certes ce n’est pas grand chose qu’une virgule mais cela eu au moins comme effet pour le Zorzor d’être enfin en phase avec le reste du monde, puisque à l’instar de nombreux autres pays, il entra à son tour dans la longue liste des nations se trouvant fort démunies lorsque le marxisme-léninisme soviétique eut vécu.
Ils atterrirent à Cristobal par une chaude après-midi, sur le tarmac approximatif d’un aérodrome invraisemblablement grand. Aussitôt Berthier se laissa happer par la chaleur tropicale, l’humidité poisseuse, l’impalpable parfum d’humus, de sel et de fleurs pourrissantes qui baignaient la petite île. Montcorget au contraire observait suspicieux l’état des murs du monstrueux bâtiment qui dominait l’unique et non moins gigantesque piste d’atterrissage, les vieux Migs et l’hélicoptère Tupolev vert-de-gris qui pourrissaient devant l’aérodrome, les soldats somnolents dans leur treillis, l’épaule alourdie d’AK47 d’une autre époque, tout en pestant intérieurement contre ces climats de bougnoules où un homme comme lui n’avait rien à faire sinon attraper un cancer de la peau, voir pire, une maladie exotique.
Ainsi dissemblablement disposés, les deux voyageurs contemplèrent la gigantesque fresque qui les accueillit à l’entrée de l’aérodrome avec la même curiosité mais pas pour les mêmes raisons.
C’était un bas relief en bronze comme en avaient le secret les artistes du réalisme socialiste, avec de vigoureux personnages bâtis comme des bûcherons. L’idéal ouvrier dans une reconstitution d’époque de la célèbre poignée de main entre Cristobal, découvreur officiel du Zorzor, et le bon sauvage Oiseau-Tonnerre.
– Vous croyez vraiment qu’ils avaient des bras comme ça à l’époque ? déclara Berthier tout en admiration.
Montcorget jeta un coup d’œil morne au portrait léninifié d’Oiseau-Tonnerre et, quoiqu’il n’ait pas le moindre intérêt pour l’art, propagandiste ou non, se demanda une fraction de seconde si Berthier était vraiment con à ce point ou s’il le faisait exprès. La seconde suivante il se dit que c’était une question pas moins idiote, 11 heures de vol avec un ahuri qui trouvait tout formidable – les trous d’air, les troupeaux de nègre à l’escale de Bamako, le film dans l’avion, l’ineffable chaleur, la classe économique où l’on avait plus la moindre place pour étendre ses jambes… etc. – l’en avait déjà convaincu, Berthier était un abruti de compétition. Il ne se donna donc pas la peine de répondre et s’en fut vers la douane, sa petite valise à la main, tandis que son collègue sortait un petit appareil jetable et mitraillait l’œuvre d’art. L’autre n’en attendait pas moins, un long voyage passé en compagnie d’un type qui regardait tout d’un œil méfiant et ne parlait que pour grogner contre tout – les trous d’air, la foule à l’escale de Bamako, le film dans l’avion, la merveilleuse chaleur, la classe économique où l’on avait plus la moindre place pour étendre ses jambes… etc. – l’avait convaincu que Montcorget était plus qu’un vieux con, un fossile de vieux con, une référence, un maître étalon, bon pour Sèvre.
D’un autre côté ni l’un ni l’autre ne faisaient là une bien grande découverte, mais comme chacun sait, il y a une marge entre avoir des convictions et faire l’expérience de ses convictions. Si chez certains l’expérience peut ébranler les certitudes, chez d’autres, comme ici, elle ne fit que les renforcer. Ce fut donc dans un état d’hostilité sourde que les deux hommes passèrent la frontière et furent accueillis par un petit bonhomme rondouillard, avec un visage doux et un sourire d’enfant, répondant au nom de Radji Vordoolimbadjanni, chauffeur de son état pour la D-Mart. Nom, prénom et titre qu’il leur débita sans respirer, ni quitter son sourire, dans un français colonisé tamoul, parfaitement incompréhensible. Après quoi il les invita à grimper dans une lourde Mercedes 500 SL noire, aux vitres teintées, rutilante comme les chaussures d’un banquier zurichois, où patientait un géant à la peau sombre et aux yeux pervenches, coincé dans un costume en Nylon et orné d’une superbe Sten plaquée or.
– Dumba, garde du corps, présenta fièrement Radji.
Berthier jeta tout d’abord un coup d’œil inquiet à l’intéressé puis curieux vers la mitraillette.
– C’est de l’or ? Lui demanda t-il avec un sourire de vacancier.
Dumba le dévisagea quelques instants avant de détourner la tête, impérial.
– Cadeau D-Mart, brailla Radji en démarrant sur les chapeaux de roue.
Il fallut quelques secondes pour que le cerveau de Berthier n’intègre complètement l’information. Et quand ce fut fait, il naquit sur son visage un vaste sourire. Mazette ! Il travaillait avec une compagnie aux largesses saoudiennes ! Tous frais payés, son séjour ici risquait d’être idyllique. Quant à Montcorget, bien entendu, il ne vit qu’une chose, le nègre avait une arme, comme à peu près tous les nègres à la télé à l’exception peut-être des sportifs et quelques chanteurs, ce qui, à n’en pas douter, annonçait une guerre. Certes ça ne l’étonnait pas beaucoup plus que ça d’un pays de nègres, mais une nouvelle fois il y a un pas entre avoir des certitudes et en faire l’expérience. Cependant il n’eut guère le temps d’y penser ou d’en paniquer, très rapidement distrait qu’il fut par la conduite inorthodoxe du sri lankais au cœur de la circulation zorzorienne qui en terme d’anxiogène violent valait largement une guerre civile équatoriale.
Comment décrire le plus justement l’inextricable chaos dans lequel la Mercedes plongea au terme d’une longue route poussiéreuse, où ils croisèrent pour l’essentiel des bétaillères et des camions militaires… Comment traduire au mieux la folie pure ? Faut-il un début, une fin, un milieu ? La folie par essence n’a pas d’ordonnance ou du moins, si elle en a un, il lui est propre, abscon, cloisonné du raisonnement commun. Faut-il même décrire, énoncer l’un après l’autre, les dizaines de véhicules approximatifs qui se croisaient dans la capitale du Zorzor au seul respect des lois de la nature, comme l’apesanteur, la sélection naturelle, la loi de Murphy et bien entendu la théorie de la relativité ? Ou au contraire est-il plus juste de laisser à chacun le loisir d’imaginer ce que réservait un minuscule pays du quart monde ayant passé quasiment 1900 ans en complète autarcie de la modernité, et de sa technologie, et qui en 50 ans y avait été propulsé, craché tel un noyau d’olive, en son milieu autant par les lois de l’économie que les desiderata de l’idéologie de masse ? Mais est-il seulement possible d’imaginer si l’on n’a jamais été au Caire, à Bangkok ou Mexico ? Est-il envisageable de concevoir que le surréalisme s’invite tous les jours dans le quotidien des trois quarts des citadins de la planète si soi-même l’on n’a jamais vécu ailleurs qu’en Europe et guère dépassé les limites de Maubeuge ? Certes, l’œil magique de la lucarne offre un spectacle instructif des rues du tiers-monde, mais au fond il n’y a que dans sa chair, quand celle-ci tremble à chaque frôlement, grincement de pneu, froissement de métal et de plastique, à chaque queue de poisson, dépassement périlleux, accélération hasardeuse, que l’on peut ressentir l’impalpable vérité de cette énergie particulière qui habite à peu près partout le chaos automobile.
L’auteur se proposerait bien d’avoir une pensée pour ceux qui ne connurent jamais cette expérience, mais puisque c’est en fait bien impossible et tout à fait exhaustif de tenter d’approcher de ce réel là, il aura le bon goût de prendre le problème à l’envers et plutôt que de décrire le vivier, de plonger son lecteur dans la réalité de son contraire ; par exemple d’un village suisse, au hasard, Gruyère.
Gruyère est une cité perchée en haut d’une colline boisée, au cœur d’une vallée parfaitement ordonnée qui respire le frais et la quiétude paysanne comme elle n’existe plus nulle part sinon dans l’Angélus de Millet et les allégories terriennes des peintres hollandais et flamands. La cité elle-même date d’un moyen âge de livre, un conte, parfaitement conservé dans son passé, avec ses grosses maisons comme des horloges à coucou, ses pavés alignés et ronds, ses tuiles vernies, et sa population, pour autant bien dévouée au tourisme, stratifiée dans une longue histoire, une tradition d’airain, où tout n’est qu’ordre et beauté, calme, mais jamais au grand jamais volupté ni vraiment luxe. Ou alors un luxe caché, confiné aux salons protestants de ses maisons ventrues, à la tiédeur monotone de ses salles à manger bourgeoises où l’on parle bas mais l’on regarde de haut.
Il y a cependant, au milieu de Gruyère, à deux pas de son splendide château, comme une mouche sur un verre de lait. Une extraction de la folie suisse, une incongruité extraordinaire comme seuls les protestants semblent savoir en produire. Comme seul un esprit, une culture, une civilisation toute comprimée dans son puritanisme, sa suffocation de la chair et du cœur, est capable de traduire, telle une unique mais extraordinaire étincelle de folie, la larme solitaire d’un jus étrange, à savoir le musée Giger.
Ainsi au milieu de ce village de poupée sont plantés au frontispice d’acier moiré d’un bâtiment discret, des bébés morts et des pénis fabuleux, des aliens féroces et des vestales aux seins aérodynamiques. Maintenant il est possible qu’on se demande le rapport qu’il y a entre Gruyère et la capitale du Zorzor. Et bien disons qu’il faut imaginer que soudain, sans raison ni explication, le musée Giger explose et envahisse littéralement le doux village. Que plus une fondue ne soit habitée par des croûtons de pain en forme de bite radioactive et des fourchettes dessinées dans des colonnes vertébrales de ptérodactyle. Que pas un mètre ne soit occupé par des bébés avec des masques à gaz fonçant dans des locomotives bestiales. Bref que la folie jaillisse avec violence dans l’ordre absolu d’une existence mise en conserve.
Cependant l’auteur doit reconnaître que la folie zorzorienne n’appartenait pas à l’univers gigerien, et quand bien même, il doit aussi reconnaître que cette tentative de description par l’envers est un bel échec. Car pour tout dire, il n’y a bien qu’un suisse pour comprendre l’horreur, l’ahurissement que cela provoquerait dans sa vie si jamais cela se produisait. Il faut en effet être issu d’une civilisation de confinement et de vache bien gardée pour comprendre, partager, la stupéfaction puis la révolte totale du corps quand surgissent l’imprévisible et le terrifiant. Ailleurs, on en a sans doute une idée, chez les Flamands par exemple, les Anglais, les Allemands, les lecteurs de Kafka, mais rien de comparable à la vérité de l’Helvète. Il n’y aura donc peut-être qu’un suisse pour savoir exactement ce que vit et ressentit ce jour là Honoré Moncorget, quand bien même il n’était pas suisse mais comptable. Comprendre, accepter même, le hurlement discontinu qu’il poussa tout le long du chemin, un hurlement fait d’insultes plus outrées les unes que les autres, nouées ensembles bien serrées, et qui donna à peu près ceci :
« BORDELD’EMPAILLEURDEMESCOUILLESASSASSIND’ENFANTPEDOPHILENEGRETRISOMIQUEARRETEZTOUTDESUITECETTENOMDEDIEUDEBORDELDEMERDEDEBIDULEDEMINISTREDEMERDE ! ! !»
Après quoi, au terme du voyage, alors que Radji lui ouvrait la portière il concluait son cri par une non moins formidable gerbe qu’il déversa généreusement sur le pantalon d’un portier déguisé comme un général d’opérette, au pied d’un gigantesque bloc de béton dans lequel on aurait volontiers imaginé un Ministère de la Vérité, le Welcome Palace Hôtel.
Et Berthier ?
Berthier rien, comme d’habitude.
Berthier vivait dans une image arrachée au catalogue du Club Méditerranée. Il était soudain passé de l’autre côté de la belle image mais il continuait à voir le monde comme s’il ne s’agissait rien de plus qu’un chromo. Berthier était en vacance. Certes il l’était toute l’année, mais pour cette fois ce n’était plus devant la machine à café ou au karaoké. Pour lui c’était comme un petit goût de paradis, une vieille pub Bounty.
– Oh une suite ! Mais nous sommes gâtés ! s’exclama t-il en pénétrant dans un salon rugueux, orné selon la vision socialiste du luxe et de l’exotisme. Et en plus il y a une piscine ! continua t-il sur le même ton en apercevant à travers la fenêtre la pastille verte quinze étages plus bas.
Un hôtel avec piscine et une suite, pour ce banlieusard sans ambition c’était sans aucun doute ce qui se rapprochait le plus d’une existence dans la jet set. Autant dire que dans son cas on frôlait l’extase. Tandis que Montcorget avait parfaitement échappé à cette découverte, tombé évanoui au terme de l’éructation.
– Nous venir chercher vous ce soir pour rencontrer Monsieur D-Mart et Président Docteur, 19h00, soyez prêts, lâcha Radji après que le garde du corps ait déposé le comptable dans sa chambre.
Le visage de Berthier se fendit d’un sourire ravi.
– Qui donc ?
Mais les deux hommes avaient déjà claqué la porte et sa question resta suspendue dans l’air avant de mollement s’évaporer dans l’indifférence. Tout à sa nouvelle béatitude, Berthier oublia aussi vite la question qu’il explora le minibar, alluma la télé, découvrit avec joie qu’on y recevait le câble et s’installa confortablement avec un whisky. Au troisième verre, alors qu’il était en train de songer à se faire monter un seau de glace, il fut interrompu par un cri arraché de la chambre de son collègue.
Montcorget venait de se réveiller dans la semi-obscurité d’un lieu qu’il ignorait, persuadé un instant qu’il était chez lui, à Bondy, mais chez lui il n’y avait aucune tête de gnou accroché face au lit. Berthier surgit, et trouva son collègue assis dans le lit, les mèches de sa calvitie en bataille, l’œil effrayé et fou qui fixait la tête.
– ça va pas mon vieux ? demanda t-il naïvement.
– Non ça va pas imbécile ! hurla aussi tôt Montcorget. Comment ça pourrait aller ! ? Où suis-je ?
– Bah dans votre chambre ! répondit platement le commercial.
– Ma chambre ? Non ce n’est pas ma chambre ! Foutez le camp !
Berthier ressortit en maudissant le jour où on lui avait confié ce travail, et quitta la suite avec la certitude récurrente que le plaisir de ce séjour allait être fortement compromis par un comptable.