Jacqueline Sauvage, une étrange affaire

Ca y est c’est fait. Fidèle à son absence de caractère, après avoir gracié partiellement Madame Sauvage, l’homme qui n‘était pas là a accordé une grâce complète à l’intéressée, au désespoir d’une partie des magistrats. On se souvient déjà sur le mariage gay comment notre badaud sous la pluie avait déjà tergiversé, parlant d’abord d’âme et conscience des maires avant de tapoter de son poing mou et rose sur la table. Avec l’affaire Jacqueline Sauvage on a à la fois un cas à part juridiquement, et une affaire tout à fait symptomatique de notre époque et ce pour plusieurs raisons. A la fois symptomatique du mode de gouvernance de l’absent de l’Elysée, du rapport incestueux qu’entretient le pouvoir avec la justice, de la médiatisation. Mais également idiopathique tant au sujet de la place des femmes dans la société française, que sur le thème de la violence à leur encontre qu’enfin au sujet d’un certain féminisme dogmatique et doctrinaire.

Jacqueline Sauvage, un cas d’école.

Jacqueline Sauvage est le portrait type de la femme battue. Soumise pendant plus de 20 ans à un mari violent qui l’a envoyé quatre fois aux urgences entre 2007 et 2012, elle est également le portrait type d’une femme née en 1947. Mariée à dix-huit ans, et mère un an plus tard. Sans diplôme, d’abord ouvrière dans l’industrie pharmaceutique puis dans la confection, elle est déjà maman de trois enfants alors qu’elle a à peine vingt-trois ans. En 81 son mari chauffeur routier est licencié, il décide de se mettre à son compte, achète un camion et sa femme occupe le poste de conjointe-collaboratrice, sans toucher de salaire. En 89 son fils et sa fille entrent dans l’affaire familiale qui fini par péricliter en 2012, année du drame. C’est d’ailleurs au cours d’une dispute sur la dites entreprise que trois coups de fusils partent. Madame a tiré dans le dos du mari, effrayée, selon elle, par l’éventualité qu’il redevienne violent. Ses filles attestent de sa violence et affirment même des attouchements sexuels. Il n’est pas seulement violent et incestueux, il est alcoolique. En garde à vue, cerise sur ce gâteau à la merde, Jacqueline Sauvage apprend que le jour même son fils s’est pendu. Son fils aussi souffrait de la violence de son père. Une violence qu’il reproduisait lui-même d’ailleurs sur sa femme, comme bien des enfants dans ce cas. Espérant atténuer sa peine, Madame Sauvage invoqua la légitime défense. Mais pour les magistrats et les deux équipes de jurés qui ont successivement condamné et confirmé en appel la condamnation les choses ne sont pas aussi simples. Et mieux, la veille de la journée contre la violence faites aux femmes, avec un sens du timing délicat, la cour d’appel de Paris, rejetait sa demande de liberté conditionnelle. La raison invoquée par la justice pour rejeter l’argument de la légitime défense et la demande de conditionnelle était que la condamnée adoptait une position victimaire, qu’elle ne réfléchissait pas assez sur son crime, sans s’interroger sur la place qu’elle prenait dans le fonctionnement pathologique de son couple. Et le 24 novembre que sa « réflexion demeure pauvre et limitée puisqu’elle peine encore à ce jour à accéder au réel et authentique sentiment de culpabilité  ». Je ne sais pas pour vous mais je trouve que cette dernière phrase à un côté liturgique qui n’est pas sans évoquer l’acte de contrition réclamé à la sorcière sur son buché. Nous y reviendrons. La justice reproche notamment à Madame Sauvage de ne jamais avoir porté plainte même après les épisodes aux urgences, remet en doute le témoignage de ses filles quand elles invoquent des attouchements, mieux le personnel de la prison se plaint que madame se rebelle, on y reviendra également. Bref elle présente à la fois le portait mêlé d’une femme indocile mais soumise, se sentant à la fois non coupable de son geste mais apparemment assez coupable pour avoir caché la violence de son mari à la justice, aux services sociaux.

François Hollande, un autre cas d’école

Par une sorte d’antithèse asymétrique, François Hollande présente également à la fois le portrait d’un homme indocile et soumis. Indocile parce qu’il hésite tout en même temps à céder à l’opinion et à déplaire aux magistrats, ménageant tout d’abord la chèvre et le chou avec sa grâce partielle. Insoumis parce que déclarant avec un aplomb de touriste de sa propre lâcheté que les magistrats manquent de courage. Et soumis parce qu’alors qu’il ‘n’a plus rien à perdre, qu’il espère encore piètrement rentrer dans l’histoire autrement que par la porte de sortie, il fait une nouvelle fois preuve de la seule gouvernance dont il n’a jamais été capable : le sociétal, le cosmétique, et ce essentiellement pour satisfaire un féminisme doctrinaire et victimaire. Le féminisme de la bourgeoisie à conscience, de la maman et de la putain. De cette même bourgeoisie qui réclame à Madame Sauvage après près de quatre ans dans l’enfer carcérale français, pour des raisons qu’elle récuse, de se montrer docile, soumise, obéissante et surtout pénitente. Pour autant j’ai moi-même signé la pétition, je ne peux donc que le remercier pour l’intéressée. Pour le seul titre de la question juridique par contre c’est un autre sujet.

Légitime défense et rapport de perversion.

Toucher au principe de légitime défense c’est toucher à la boite de Pandore, Riposte Laïque, l’amicale des petits blancs mal dans leur peau, réclame déjà qu’on accorde la même grâce à Luc Fournier, le buraliste qui a fusillé un jeune voleur de 17 ans, Jonathan Lavignasse, et qui invoque aussi la légitime défense. Attendu qu’il savait que quelque chose se préparait, avait alerté la gendarmerie, tendu des fils pièges dans son commerce et campait à l’intérieur avec son fusil, la justice évoque plutôt l’autodéfense. Or l’autodéfense est également un thème de prédilection de la France apeurée, particulièrement en cette époque de terrorisme sauvage et quasi pathologique. On se souviendra par exemple de la tentative du maire de Bézier de créer une milice civile à seul dessin de troller les réseaux sociaux et les médias, et de faire les gros yeux aux immigrés. Mais pour en revenir à madame Sauvage, il ouvre peut-être un autre débat plus intéressant, celui dit de la légitime défense différée, comme il est intégré dans le droit Canadien. Ce qu’on pourrait presque inscrire comme une légitime défense spécifique aux femmes et enfants battus et qui s’appuie notamment sur ce qu’on appel le Syndrome de la Femme Battue ou SBF. Le SBF n’est pas une de ces nouvelles maladies inventées par la psy ou le féminisme américain. C’est un ensemble de signes cliniques que connaissent bien les travailleurs sociaux et les urgentistes privant la personne de trouver une solution raisonnable à la situation de terreur et de danger véritable dans laquelle elle se trouve. La victime se concentre alors sur les moyens pour se prévaloir de la violence du conjoint ce qui, sur le long terme, alterne son jugement. Une situation que connaissent également parfois les enfants eux même, à qui on ajoutera une sidération face à l’autorité induite par les parents et les adultes en général, plus le fait que leur parole peut être mis en doute et qui les conduit eux, plus souvent vers le suicide, l’automutilation ou la polytoxicomanie. Quand ils ne reproduisent pas sur d’autre leur martyr. Pour autant le SBF ne semble pas intégrer un autre facteur qui n’est pas rare dans ce genre de rapport de couple. Et un facteur que ne semble pas avoir non plus intégré la justice à l’endroit de Madame Sauvage, et qui est celui du pervers narcissique. Je n’ai pas choisi mon titre par hasard, dans une Etrange Affaire de Pierre Granier-Deferre, Gérard Lanvin tombe sous la coupe de Michel Piccoli sous l’œil médusé et impuissant de Nathalie Baye. Lentement mais sûrement, jouant le chaud et le froid, la séduction et la destruction, Piccoli exerce une emprise complète sur Lanvin au point de son implosion. Freud craignait déjà que ses concepts deviennent grand public et alimente nos babillages. Il avait raison. Le terme de harcèlement a été dévoyé, celui de pervers également, le terme de pervers narcissique devient une formulation à la mode pour de la psychologie de bas étage au service du victimaire, éludant par la même le caractère bien réel du drame. Le harcèlement est relativisé, le fauve se fond dans la foule du banal, à force de traiter tout le monde de facho, de crier systématiquement au loup, quand il survient personne ne fait plus attention. Or le pervers narcissique (à entendre ici en terme « clinique ») est une réalité. Il s’inscrit dans une relation de dépendance à coup de yoyo émotionnel, mélangeant gratification et douche froide jusqu’à se lasser de sa victime quand il l’a totalement dominé car c’est avant tout le pouvoir sur l’autre qui est son moteur à l’instar du psychopathe et du violeur. D’une intelligence plus souvent limitée qu’on ne le croit, elle est cependant concentrée sur le fonctionnement propre de la victime. Son narcissisme même (car nous le sommes tous à titre varié) son manque d’estime d’elle-même, et le rapport alternée contenu dans le triangle de Karpman, bourreau, victime, sauveur. Le bourreau pourra ainsi tenir à la fois les deux autres rôles et vice versa pour sa victime. Ainsi tel mari violent reprochera, après la baffe, à sa femme de le pousser à bout jusqu’à ce qu’elle finisse par se sentir elle-même coupable et donc bourreau des sautes d’humeur de son mari, quitte à se reprocher à elle-même son attitude et s’en excuser, devenant son propre tortionnaire. Ce qui laissera au pervers narcissique tout loisir d’étendre son pouvoir, par exemple en quittant le domicile, en se faisant supplier, en menaçant de divorcer. Inversant totalement le rapport jusqu’à prendre le rôle consolateur en revenant sur ses menaces et en « pardonnant » sa victime. Ce mécanisme intentionnel est fort bien décrit par le proxénète Iceberg Slim dans son autobiographie Pimp. A noter que d’une part si le pervers narcissique est une personne instable qui aime changer de victime sitôt l’une sous sa domination et se lasse vite, c’est également un maniaque du contrôle qui appuiera sur tous les ressorts possibles pour tenir sa victime sous sa domination, au point d’un rapport de dépendance – toujours inscrit dans le principe de Karpman – à assimiler à la toxicomanie (morbidité et toxicité du rapport). Mais qu’à l’instar à nouveau du psychopathe violent c’est un être profondément vide, avec généralement une vision nihiliste du monde, une incapacité empathique à comprendre les autres et lui-même autrement que sous le strict mécanisme de la domination, et surtout qui se cache. Car par essence il a goût à ce qu’il fait aux autres, c’est un pervers donc, cela remplit en soit le vide de lui-même en satisfaisant son narcissisme pathologique. C’est ici que le SBF ne fait pas cas de cette réalité, si la victime cache elle-même ses bosses, le pervers narcissique, à l’instar cette fois du sociopathe, saura présenter un verni social qui dupera absolument tout le monde. Si dans le cas de Madame Sauvage, l’agressivité et l’alcoolisme de son mari laissait peu de doute au voisinage et à l’entourage extérieur, il est à noté qu’on ne passe pas 47 ans avec une personne violente sans entretenir et être entretenu dans un rapport pervers de dépendance. La justice en reprochant à Madame Sauvage son rôle dans le fonctionnement pathologique de son couple reproche peut-être finalement à la victime d’un pervers narcissique de s’être laissé soumettre. Et si je dis ici peut-être c’est que Madame Sauvage reste un mystère pour la justice, que les allégations d’attouchement de ses filles n’ont pas fait l’objet de constat médical ou de plainte, au plus d’une main courante qui, comme toute les mains courantes, finie par s’effacer si aucune plainte ne vient la soutenir. En soit donc on voit que le principe de légitime défense différée pose question d’autant que si le SBF regroupe des signes cliniques, le terme « pervers narcissique » est une notion psychanalytique et non clinique. Bien moins simple à démontrer dans un tribunal. Et ce même si selon le psychiatre, psychanalyste Alberto Eiguer il s’agit d’un cas particulier de la pathologie narcissique.

Féminisme victimaire et tabou social

Il y a toujours eu deux justices, en France ou ailleurs. La justice populaire et la justice d’état, les deux ont pour trait commun d’être humaines, en ceci qu’elles se trompent. S’il appartient aux juristes, avocats et magistrats d’examiner les erreurs de la seconde, la justice populaire refuse de se soumettre à l’examen, elle a raison par la voix du nombre et peu importe si ce jugement est sous l’influence de l’air du temps. Dans le cas qui nous occupe, je peux en témoigner en tant que signataire, ça été le cœur des âmes en détresse, des pleureuses de la cause des femmes, rendez-vous compte il battait sa femme et violait ses enfants. Et peu importe donc s’il n’y a aucune preuve formelle de ce fait, il faut les croire car ce sont des femmes, et les femmes sont nécessairement martyres du genre masculin, le si mal nommé sexe fort. Il y a trois ans, dans un grand élan vibrant d’indignation frelatée, Madame Belkacem se lançait comme défi d’abolir rien de moins que la prostitution et dans la foulée, car en France toute loi doit être assortie d’une taxe non forfaitaire, de pénaliser les clients. Bramant que le corps n’étaient pas une marchandise, et en appelant à la dignité bafouée des femmes par l’avilissante pulsion sexuelle du mâle uniforme. Allégation sur le corps qui a bien dû faire rire tous les publicitaires et autres vendeurs de produits pas forcément nécessaires, de la berline sport aux soutiens-gorge coquins. Du télé-achat pour appareil de musculation en passant par les tablettes de chocolat de Brad Pitt ou les tatouages et la chute de rein de son ex. Position sur la dignité féminine typique de ce féminisme de victime et castrateur qui consiste à uniformiser tant les hommes que leur rapport à la sexualité. Et qui par la même occasion évacue d’un revers de la main tous les hommes et transgenres qui sont eux-mêmes travailleurs sexuels. Et ce à seul fin de ne pas aborder un premier tabou social, celui de la misère sexuelle. Un tabou social qui fait également le succès des sites pornographique sans pour autant faire la fortune de cette industrie en crise, et qui est elle-même victime d’un autre phénomène de misère sexuel : la violence, notamment initié par des comédiens comme Rocco Siffredi ou James Deen. Enfin, une loi qui conduit en réalité non pas à arrêter ce commerce mais à le rendre un peu plus clandestin, et terme d’abolition d’une fatuité assez typique de Madame Belkacem (comme du reste de Madame Royale). Dans une Europe sans frontière où fleurissent les bordels, en Espagne, Belgique, Allemagne, Pays-Bas, etc… Et pour ceux que ça intéresse l’OCRTEH, l’Office Centrale pour la Répression du Trafique d’Êtres Humains c’est un total de 50 fonctionnaires pour l’ensemble du territoire. Autant pour l’immigration clandestine que les réseaux de prostitutions… Ce même féminisme victimaire et petit bourgeois qui fait dire à Caroline Haas qu’il faut oser le clitoris et partager les tâches ménagères dans un pays où 53000 femmes sont excisés (dont une majorité avant l’âge de dix ans) et où 37% des violeurs sont les conjoints eux-mêmes. Car il ne s’agit non pas de nier ici, bien au contraire, mais de mettre le doigt sur un autre tabou social le rapport que la société française entretien avec les femmes.

La Maman et la Putain

Ce n’est pas à l’idée développée par Jean Eustache dans son film de 73 auquel je me réfère ici mais à celle commune dix ans plus tôt au sujet des mères célibataires. Cette perception qui leur valait le titre de mère indigne, de putain donc puisque célibataire et objectivement femme. Dans la psyché française il y a un mythe persistant qui veut que non seulement nous avons inventé l’égalité entre les citoyens et les citoyennes mais que puisque nous avons inventé également le libertinage nous avons élaboré la femme libérée. Bien entendu tout ça n’est qu’une légende urbaine. De Coco Chanel à Bardot, des cocottes aux suffragettes en passant par Louise Michel et Arletty nous sommes persuadés d’être en avance dans le domaine de leur « libération ». Déjà partir du principe qu’une société va libérer les femmes, c’est partir du principe qu’elles ne peuvent pas le faire elles-mêmes. C’est donc une logique non pas de société féministe mais patriarcale et paternaliste. Et bien entendu cette logique s’étend aux hommes eux-mêmes, c’est donc une société qui prend ses citoyens pour des enfants. Ensuite il serait également nécessaire de rappeler qu’il a fallu attendre 1907 pour qu’elles aient droit de toucher un salaire en propre, et soixante ans de plus pour avoir un compte courant sans l’autorisation de monsieur. Que si elles ont obtenu le droit de vote qu’à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, l’Uruguay l’accordait dès 1926… quand à l’avortement il était déjà en vigueur depuis 1920 en URSS quand Simone Veil a réussi à faire plier la société de 1974 et à l’imposer. Et ceci au terme seulement d’un intense et violent débat médiatique. Débat qui est encore d’actualité semble-t-il quand on entend le FN user du terme infâme « d’avortement de confort », et remettre en question son droit au parlement européen. Or le FN est dans l’esprit de beaucoup de français aujourd’hui. Dans la continuité de cette projection déformée et flatteuse que les français se font d’eux-mêmes, celle-là même qui l’autorise à se poser en juge de la misogynie et de la violence de l’Islam vis-à-vis des femmes et dans la foulée de se lancer dans des débats stériles vis-à-vis des interdits vestimentaires des plus intégristes, nous nous glorifions de nos progrès, de notre féminisme et pourquoi pas même de notre adoration du genre. Et là disons que la réalité est moins pimpante. Pour 20% des français un non équivaut à un oui. En 2015, 223.000 femmes étaient victimes de violences conjugales, et 84.000 étaient victimes de viol ou de tentative dont 54% par leur conjoint ou un membre de la famille. Que la France c’est une moyenne de 206 viols, par jour (des deux sexes) pour seulement 12768 plaintes déclarés…que le viol conjugale n’est même pas clairement défini par la jurisprudence de 90 alors que paradoxalement il est plus sévèrement puni que le viol d’une (ou d’un) inconnue. Et je masculinise à dessin la question car c’est un autre tabou, le viol masculin. D’une part celé par la honte de l’acte lui-même (comme chez toute personne violée) que par la difficulté à l’assumer pour un hétéro ou un homo. D’autre part mis au rencard tant par le fait qu’il est moindre comparé à celui des femmes, que par l’action de ce même féminisme dogmatique et en réalité masculinisé. Et puis il y a la réalité du terrain également. La police ce n’est pas les Experts. Une analyse ADN est confiée à un laboratoire privé, au frais de l’enquête, or comme dans bien des affaires, si le cas n’est pas suffisamment gros, le juge d’instruction rejettera la demande de fond. Si la peine prévue est de 15 ans maximum dans les faits c’est très relatif. J’ai le cas personnel d’une amie qui s’est faite violer deux jours durant à domicile, qui a été contaminée par le virus du Sida dans la foulée, et qui a vu son agresseur ressortir libre après un séjour de convenance en psychiatrie. Et ceci après avoir eu à faire à des policiers indifférents et limite insultants. Mais il est vrai que les parents du coupable sont des notables… De plus la procédure dure en moyenne deux ans avec ce que ça sous-entend comme remises en question, doutes et peurs. Le harcèlement de rue peut devenir commun mais une femme qui se rebiffe ça passe moins. Une relation pour avoir osé faire face s’est fait casser le poignet, et quand elle a eu le malheur d’en faire part sur les réseaux sociaux, elle s’est fait insulter et continue de se faire insulter parce qu’elle a eu le tort de préciser que son agresseur était un bon blanc…Racisme et sexisme dans un même paquet cadeau. Harcèlement et violence dont j’ai été moi-même témoin sans qu’aucun défenseur de la femme en péril ne se lève. Et vous pourrez toujours m’avancer que la foule est lâche et indifférente, je vous défie de faire ça en Afrique, au Maroc ou à Dakar pays musulmans s’il en est, mettre une baffe à une femme mûre comme je l’ai vu ici et vous vous ferez défoncer sinon par ces messieurs au moins par ces dames. D’ailleurs si vous n’êtes toujours pas convaincu je vous rappellerais qu’une fois de plus nos députés (de gauche, un comble !) se sont distingués en rejetant un amendement prévoyant d’interdire d’exercice un élu condamné pour viol ou violence. Faisant de facto de l’assemblée et du sénat le seul lieu en France où les agresseurs de femme sont protégés… par la loi. Et un DSK de pouvoir tranquillement violer une prostituée sans qu’une partie de la population ne s’en émeuve plus que ça, pire en appelant au complot, au regret éternel quand à ce qu’aurait put être la gouvernance de ce pervers en lieu et place de celle de demi-molle.

Médiatisation et dilution.

Comme toute les affaires touchant à un point sensible et clivant de notre société celle-ci a connu les affres de la médiatisation, avec son lot de scandales, d’outrances, de certitudes assenées, et le concours gourmand d’une classe politique toujours plus prompte à se faire bien voir de ses employeurs, nous, qu’à faire son travail. Dans le rapport ambigu et conflictuel qu’entretient depuis toujours état et justice en France, justice de cour et cour de justice, et particulièrement dans un contexte toujours plus dégradé depuis le début de l’état d’urgence, les décisions des uns ont des conséquences dont on pourrait se passer. Ainsi on peut aisément voir dans la décision du 24 novembre une réponse de la bergère mal aimée au berger également mal aimé. La déclaration sur la lâcheté évidente de la justice a été suivie d’un mot d’excuse du cancre de l’Elysée, d’autant bien venue que la classe politique passe régulièrement au tourniquet. Or comme nous l’a rappelé l’inénarrable Christine Lagarde ou Jérôme « les yeux dans les yeux » Cahuzac sa bonne grâce vis-à-vis de la caste dominante dépend d’un rapport tacite de non-agression. Cahuzac a plongé pour avoir fraudé sur de l’argent personnel et osé mentir à ses « amis » alors qu’il n’a jamais été grand-chose, là ou au contraire, participant à un détournement massif d’argent public au profit d’un repris de justice multi récidiviste, la puissante Madame Lagarde a été dispensée. Ce qui l’autorise apparemment à déclarer sans complexe qu’il faut s’atteler à la lutte contre les inégalités dans un ensemble Dior du meilleur goût pour qui aime les vieilles en habit de croquemort à paillette. Or sans la grâce du premier magistrat de France, celui censé garantir l’indépendance de la justice, Madame Sauvage n’aurait été libérable qu’en 2018 ce qui fait au total pas mal d’année de prison depuis 2012 et onze mois de préventive pour une personne qui a cherché à mettre fin à son martyr. Or cette dilution des décisions, cette dispersion du discours, ce battage qui finalement ne satisfera que les féministes de pacotilles et les hystériques de la victimisation va surtout avoir pour conséquence d’endormir les uns et les autres dans l’autosatisfaction que justice a été rendue pendant que des tribunaux surchargés rendront des décisions hâtives. Pendant que le budget de la justice française est équivalent à celui de la Moldavie, 37ème sur 43 pays européen. Or je rappel ces chiffres, 223000 femmes victimes de violences conjugales, 75000 viols pour l’année 2016, pas même 13000 plaintes enregistrées, 206 viols par jour. Le 24 novembre dernier, alors que Jacqueline Sauvage était renvoyée en cellule, la 68ème femme de l’année était tuée par son ex conjoint.

En attendant bonne et heureuse année madame, à vous et à vos filles, et bon courage pour vous reconstruire.

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Relever aujourd’hui les défis de demain

Le filet de fumée gris dessinait une longue arabesque au-dessus des toits. Un incendie quelque part. Devant la fenêtre percée d’un carton courait la voie aérienne, une rame à l’arrêt. Ses flancs souillés de graffitis et piqués de rouille. A l’intérieur on distinguait encore quelques reliefs d’ossements humains. Assis pour toujours dans leurs vêtements rapiécés. Ils avaient toujours été là. Quand elle était petite elle leur avait même donné des prénoms. Hector, Juanita, James, Bob, le Dormeur, parce qu’il avait le crâne posé contre la vitre comme s’il dormait. Et puis le Dormeur était tombé en poussière, et ses centres d’intérêts s’étaient déplacés vers les êtres vivants. Les garçons essentiellement. Il n’y en avait pas beaucoup à Dowtown, plus. La plus part partaient travailler pour la Compagnie et vivaient là-bas, sur site à creuser des trous toute l’année, tous les jours sauf le dimanche. Il parait qu’il fallait ça pour que la centrale puisse continuer à fonctionner. Et sans elle plus de saucisse, de pizza, de yaourt, de médicament, de lumières au loin. Grand-père il disait qu’avant, la nuit, le jour, toute la ville était allumée, du courant vingt-quatre heures sur vingt quatre. Il disait aussi que dans le temps la neige était blanche et la pluie coulait non filtré, mais ça elle y croyait moins. Faute de mieux elle s’était fait dépuceler par son cousin Wallace. Un inceste aux yeux des lois de Dowtown. Ni l’un ni l’autre n’avait jamais cafté et ça s’était arrêté à la première fois. Aucun des deux n’avait envie de se faire expulser de Dowtown, vivre dans le Wild comme on disait. Elle avait aussi fréquenté Jab, parce qu’il était un peu voyou sur les bords, qu’il faisait de la contrebande et qu’il portait un blouson de cuir. Et tant pis s’il avait un œil plus bas que l’autre et une main difforme. Beaucoup de gens naissaient comme ça de nos jours. Puis il y avait eu l’expérience Lola. Passionnel, déchirant, et finalement inutile. Lola était partie tenter sa chance à l’est avec un groupe de colons. Elle n’avait plus jamais eu de ses nouvelles. Aujourd’hui elle était retournée vivre avec les siens dans le vieil immeuble où elle était née. Mais sa vie c’était à Near North qu’elle la faisait. Toutes les vieilles tours, les vieux buildings qui partaient en débris et dans lesquels elle récupérait la ferraille, le verre, le plastique quand elle en trouvait, du bois parfois. Elle n’était pas la seule à venir faire la collecte par ici au péril de sa vie mais elle était une des meilleures. Le fer elle le vendait au kilo à la Compagnie, le plastique aussi, le reste elle le ramenait au marché de Dowtown. Pour transporter tout ça elle avait Bull, son tracteur rouge griffé de rouille et de tags avec sa carriole et son moteur à l’éthanol, l’alcool de betterave exactement, qu’on faisait pousser dans les champs d’Old Town. De l’espèce qu’on ne pouvait pas manger, parfois tellement grosse qu’une seule suffisait à faire l’alambic. Bull ne roulait pas vite et il puait le vieil alcoolo mais il était bien pratique et surtout il était précieux. Des moteurs encore en état de fonctionnement il y en avait plus beaucoup de nos jours. Et ceux qui savaient les réparer non plus. Grand-père lui avait appris. Grand-père était de la génération des survivants, ceux qui avaient vu leur monde s’effondrer morceau par morceau sans que personne n’y puisse plus rien. Ceux à qui on avait dit et répété que c’était la crise, la fin des retraites, des aides sociales, de la santé et de l’école pour tous, et qu’il était temps de relever aujourd’hui les défis de demain. Sauf qu’il n’y avait pas eu de demain. Il lui avait aussi raconté que les gens de cette époque là savaient beaucoup de chose, sur leurs vedettes préférés, la présence ou non de gluten dans leurs aliments, comment programmer leur téléphone ou la situation politique dans tel pays. A ce moment là ils avaient un truc qu’ils appelaient internet, une espèce de grand réseau mondial où tout le monde pouvait parler à tout le monde et savoir par exemple quelle température il faisait à Paris à telle heure ou comment préparer une bombe facilement. Elle n’avait jamais compris ça. Puisque tout le monde pouvait à parler à tout le monde pourquoi personne ne s’était entendu pour arrêter de transformer les océans en poubelle et certain pays en cimetière ? Grand-père n’avait pas su répondre à ça. Et au moment où les choses avaient commencé à aller vraiment mal les gens s’étaient rendu compte qu’ils ne savaient en réalité pas grand-chose. Les supermarchés n’apprennent pas à survivre dans le Wild, et tous les manuels de survie au monde ne pourront jamais vous apprendre non plus à endurer les privations. Pour certain cela avait été plus facile que d’autres. Dans le monde de ce temps là, d’après Grand-père, la vie n’était forcément facile pour tous, surtout si on n’était pas né dans le bon pays. Un peu comme pour ceux aujourd’hui qui ne vivaient pas à Dowtown ou à Central. Souvent ce fut les plus durs, les plus méchants qui survécurent, ceux qui avaient le plus de moyens aussi. Mais pas toujours. Les malins, les débrouillards, ceux qui avaient quelques talents utiles pour la communauté et qui étaient prêt à les mettre en commun. Les autres, tous ceux qui avaient passé leur vie à imiter leur parent en fondant une famille, en s’accrochant coûte que coûte à leur travail en redoutant ce qu’ils appelaient le chômage, en économisant pour la retraite. Tous ceux avec des cartes fidélités plein les poches, bloquant leur samedi soir pour voir leur émission préférée et passant ce même samedi dans une galerie marchande à rêvasser d’acheter des choses dont ils n’avaient pas besoin. Tous ceux là avaient irrémédiablement disparus comme un poids mort dès les premières années ou s’étaient accrochés à la traine des autres, grossissant les rangs des bandes armées ou servant de bétail humain à ces mêmes bandes. Grand-père lui avait survécu, fondé une famille au milieu du chaos. Y avait perdu trois enfants et une épouse, puis avait rencontré Grand-mère et eu Pa’ et tante Anna. Accroché à l’existence comme un cancrelat. C’était de famille. Elle entra dans la cuisine. Pa’ était penché au-dessus d’un manuel d’électronique, ses grosses lunettes à double foyer sur le nez. Il avait déjà trente six ans, il ne voyait plus très bien. Mais elle ne comprendrait jamais pourquoi il continuait à s’emmerder à lire ces livres de techniques inutiles aujourd’hui. A croire qu’il pourrait résoudre les problèmes de tout le monde avec ses inventions. Depuis qu’elle était petite il était comme ça. Toujours une nouvelle idée, un énième bricolage. Il avait remonté un frigo une fois et cherché à faire de l’électricité avec un vélo. Mais à quoi bon chercher à avoir un frigo quand il faisait moins vingt-cinq six mois de l’année ? Pour la saison sèche peut-être ? Les chasseurs avaient déjà salés la viande depuis un moment et les autres savaient bien qu’il y avait assez de conservateur dans les saucisses et les pizzas pour durer cent ans même en plein cagnard radioactif. Au bout d’un moment tout le monde en avait eu marre de faire du vélo pour un frigo presque toujours vide, même lui. Une autre fois ça avait été une pompe à essence. Pour une raison ou une autre il s’était persuadé que la cuve était encore pleine. Quatre ans qu’il avait passé à la remettre en route cette pompe. Et bien entendu la cuve était vide depuis des décennies. Grand-père disait qu’il avait la nostalgie d’une époque qu’il n’avait pas connu, que c’était sa manière de s’accrocher à l’espoir que les choses redeviendraient un jour comme en ce temps là. Une époque que même lui n’avait pas connue. Quand tout le monde avait des frigos et qu’il y avait des avions dans le ciel. Elle n’avait jamais rien vu voler dans le ciel à part les corbeaux et les buses. Une fois Pa’ l’avait bien emmené à l’aéroport voir ces fameux avions mais elle n’avait jamais réussi à imaginer ces gros machins en fer flotter dans le ciel et encore moins elle voyageant dedans. Grand-père était assis en face de lui recroquevillé sur sa tasse de jus de baie. Une large croute violacée courait depuis sa nuque jusqu’à l’arrière de son crâne dégarni et squameux, la peau jaunâtre qui collait à ses os, les muscles désormais flasques. Il n’avait plus d’ongles à une main, l’œil droit aveugle et le gauche voilé d’une cataracte laiteuse, le monde était un flou de couleurs indécises pour lui. La respiration sifflante et difficile, presque sourd, il continuait pourtant à s’accrocher. Elle jeta un coup d’œil à la tasse, il avait bavé dedans, regarda son père un rien exaspérée et prit la tasse pour aller la vider. Puis elle prit l’outre en peau suspendu au crochet au-dessus de ce qui avait été un évier et lui resservit une tasse. Pa’ disait qu’il avait été trop exposé depuis trop longtemps. A tout, la radioactivité, le plomb dans l’air, le polonium dans les cigarettes, toutes les saloperies et les chimies qui avaient eu la peau de leur monde d’une manière ou d’une autre. Quand les centrales avaient cessé de fonctionner, le pétrole à devenir un problème majeur, quand assurer la sécurité d’une usine commença à coûter plus cher qu’à la faire tourner coûte que coûte. Elle se sentait privilégiée de ne pas avoir connu ce temps là. Au moins aujourd’hui les choses étaient claires, simples. Le monde était parti en couille et fallait seulement faire avec. Grand-mère avait tenu moins longtemps que lui. Mais sûrement morte des mêmes causes qui l’enverraient dans le trou. Et tante Anna elle n’avait simplement pas pu faire avec. Un jour, après avoir passé une semaine sans manger, elle s’était pendue tout simplement. Beaucoup de gens le faisaient. Se pendre ou se jeter d’une tour. Souvent elle trouvait de vieux cadavres désarticulés dans les ruines de Near North. Surtout à la saison sèche, elle ignorait pourquoi. Comme si sortir soudain de six mois d’obscurité et de froid les rendaient fous.

 

Near North était une forêt de ruines plus ou moins hautes, cavées, trouées, criblées, lézardées, debout sur des tonnes de gravas, de déchets et de carcasses dispersées où apparaissait ça et là des ossements humains ou non. Bull cahotait en rouspétant des crachats de fumée noire et alcoolisée, roues en fer oblige. On utilisait encore quelques pneus mais ceux qui n’étaient pas à la Compagnie valait au moins trois cochons, et des sains s’il vous plait. Pas dans ses moyens ni ceux de personne de sa connaissance. Même Jab n’avait jamais réussi à toucher un cochon d’élevage de sa vie. Faut dire que toutes les fermes étaient du côté de Little Sicily, à côté de Central et qu’elles appartenaient toutes à des gars de la Compagnie. Elle choisissait toujours les ruines les plus hautes, que les étages soient encore là ou non. Pratiquement personne ne le faisait, trop de risque. Et à l’époque des pillards, eh bien par principe les pillards vont au plus pressé. Pendant longtemps les étages étaient restés inviolés. Il y avait les vents tournants, les mouettes ou les corbeaux parfois quand ils devenaient fous, et les tempêtes de verre surtout. Mélange de poussière radioactive, de verre, d’amiante, de limaille de fer résiduel, de plastique brûlée. On les appelait ainsi parce que prit dedans, à moins d’être entièrement couvert d’une quadruple couche de vêtements épais ou d’être dans un abris hermétique on avait aucune chance d’y survivre. Les tempêtes de verre vous arrachaient déjà la première couche de vêtement dans les premières secondes où on était prit dedans. A terre, le seul moyen d’y survivre sans abris proche c’était d’espérer s’enterrer assez vite pour ne pas finir écorché vif. Là-haut, et bien il fallait de la chance, une bonne mémoire de la topographie des lieux et surtout l‘agilité d’un singe. Aussi loin qu’elle s’en souvenait elle avait toujours adoré grimper. Et plus c’était haut, plus ça semblait impossible, plus ça lui plaisait. Elle avait commencé par les vieux immeubles de trois étages de Dowtown avant d’escalader les vieilles tours relais du côté de Far North. Maman n’arrêtait pas de lui faire la vie à cause de ça. Que si elle se cassait quelque chose il n’y aurait personne pour la réparer, qu’elle tomberait malade ou pire serait handicapée à vie. Maman pensait comme Pa’, au temps d’avant où on allait voir un docteur pour vous réparer. C’est sûr que c’était pas avec les médicaments de la Compagnie qu’elle pourrait soigner une jambe ou un dos cassé. Mais c’était comme ça, ils ne comprenaient simplement pas que pour elle et ceux de son âge seul le moment immédiat comptait. Les hommes mouraient autour de quarante cinq ans, les femmes un peu moins surtout si elles avaient eu des grossesses, les enfants morts en bas âge se comptaient par centaine. A ses yeux comme à ceux de sa génération, ils étaient des survivants, nés sur un caprice du hasard, un malentendu, ils ne feraient pas de vieux os alors autant faire ce qui leur plaisait et advienne que pourra. A force de trainer dans les ruines elle était devenue une sorte d’experte en construction. Capable de déceler quelle poutrelle pouvait céder ou sur quel corniche elle pourrait s’appuyer, si la finition avait été bien faite, si on n’avait pas abusé sur le sable dans le ciment. Les vieux buildings, ceux avec le plus de ferraille et de façade tarabiscotée, n’était pas forcément ceux qui avait résisté le mieux, pas tous en tout cas, mais c’était les plus solides. Les autres, ceux essentiellement en verre et acier, gisaient pour la plus part nus au milieu des décombres comme des ossements de géant piqué de rouille dressé vers le ciel. D’autres s’étaient lentement effondré à force d’être cannibalisé. D’autre encore attendait de le faire et devenait si dangereux dans l’intervalle que dans le milieu des Manges Béton on les appelait des cimetières. Il y avait deux classes de Mangeurs, ceux qui comme elle grimpaient dans les cimes et les étages et les autres, ceux qui ramassaient ce qu’ils trouvaient pas terre. Les premiers considéraient les seconds comme des lâches et des usurpateurs, les seconds voyaient les premiers comme des fous. Parfois ils se faisaient la guerre. A coup de barre de fer, de lame de frein aiguisée, de câble. Pour une chaise encore en état ou un kilo de bois. Elle avait une longue cicatrice qui courait sur son avant-bras pour en témoigner. Elle entra dans le hall d’immeuble et admira le haut plafond sur lequel une vieille fresque composée de bonhommes roses avec des ailes se disputait l’espace avec des graffitis de gang. Le plafond était crevé, elle apercevait les étages au-dessus. Une partie avait été ravagé par le feu, une vieille monture de lit calcinée dépassait d’un plancher troué, elle continua son chemin jusqu’aux ascenseurs. Les portes avaient été arrachée depuis longtemps, les cages démontées de A à Z mais personne n’avait essayé d’avoir la peau des câbles. Des mètres et des mètres de câbles d’acier rouillé suspendu dans l’obscurité. Personne ne savait à quoi ils étaient raccroché, personne n’avait jamais été assez fou pour aller vérifier. Elle sorti sa lampe à huile des replis de sa besace et fit claquer deux silex l’un contre l’autre. C’était un peu risqué de faire ça, après toutes ces années des poches de gaz de ville s’étaient formées ça et là, et on ne pouvait même pas les exploiter, seulement espérer qu’elles ne vous pètent pas à la face, mais  ça ne l’effrayait pas. Elle hasarda sa lampe dans la cage et regarda au-dessus d’elle le câble s’enfoncer dans les ténèbres. Impossible de voir quoique ce soit d’ici. Elle sorti une corde en nylon qu’elle avait tressé elle-même et la lança sur la boucle du câble à deux mètres de son crâne. Elle rejoignit les deux extrémités de la corde et fit un nœud coulant qu’elle serra. Quand elle entendit un bruit derrière elle. Instinctivement elle se retourna et porta la main sur le manche de son poignard. Une lame de frein aiguisée emmanchée dans du bois poli et taillé pour ses doigts. Un cadeau de Pa’. Elle ne vit rien, c’était peut-être une bête. Encore fallait-il savoir laquelle. Les mutations ne touchaient pas seulement les hommes et les animaux aussi devenaient fous. Une fois pendant la saison froide un troupeau de rennes s’étaient égaré en ville. Tous à moitié malades, tarés, et fous. Ils avaient tué deux enfants et un chien avant que les hommes ne réussissent à les chasser. Soudain elle entendit des pas sur sa droite, il y avait quelqu’un dans le building avec elle. Elle se tassa sur elle-même, le poignard en garde et avança à pas de chat. Ce n’était peut-être qu’un Mange Béton comme elle mais ça pouvait être autre chose. Une fois dans les ruines du côté du Loop elle avait vu un monstre. La taille et la corpulence d’un ours, avec un visage difforme, simiesque, et couvert d’une fourrure éparse. Impossible de dire ce que c’était mais ça lui avait fichu une frousse de tous les diables. Est-ce que les monstres existaient dans le temps ? Quand cette ville en était encore une ? Autour d’elle tout n’était plus que silence. La main toujours nouée autour de la garde elle s’aventura dans la direction où elle avait entendu les pas. Ce fut aussi bref qu’inattendu, surgissant de l’intérieur d’un mur dans une mauvaise imitation de sa propre tenue. Plusieurs couches de lambeau de tissus, de cuir de cartons maintenus ensemble par réseau de ficelles et de gaine de fil électrique évidée. Il avait la barbe et les cheveux qui formaient comme une seule crinière gluante de crasse, les yeux jaunes et injectés, les ongles longs, craquelés et noircis. Un rictus mauvais déformait son visage et laissait voir des chicots pourris par la glace noire et la sous alimentation. Un Rat, c’est comme ça qu’on les appelait. Rendu à l’état sauvage, qui vivait de charogne et zonait dans toute la ville. Elle brandit la lame devant elle.

  • Vas-y mon gros, je ne te veux pas de mal, dit-elle en espérant que c’était aussi son cas.

Il grogna quelque chose d’inintelligible en faisant de grand geste comme pour la chasser de sa vue. Mais comme elle ne semblait pas vouloir bouger il reparti dans la faille dans le mur en grondant comme un chat en colère. Elle se détendit légèrement mais elle ne se sentait plus de s’occuper du câble, qui sait ce qu’il pourrait faire pendant qu’elle était occupée dans la cage. Elle pouvait essayer de le chasser comme les autres Manges Béton le faisaient parfois en y mettant le feu en général. C’était des Rats après tout, des nuisibles qui venaient à Dowtown voler et piller n’importe quoi, plein de maladies et toutes ces choses là. Souvent dans l’attirail d’un Mange Béton on trouvait une bouteille d’alcool de pomme de terre bouchonnée avec un chiffon. Ce n’était pas toujours efficace, l’alcool ne prenait pas forcément feu comme on voulait mais ça le faisait assez sur un Rat. Mais elle ne se sentait pas de faire une chose pareil, nuisible ou pas c’était un humain comme elle, il avait probablement aussi peur qu’elle et d’ailleurs elle n’avait même pas de bouteille dans son sac. Elle repartit avec sa corde et sa lampe à huile. Il y avait une autre rue deux rues plus haut qu’elle voulait explorer de toute façon.

 

Il n’y avait pas que les Rats et les animaux fous dont il fallait se méfier, il y avait aussi les chiens sauvages, les loups et les ours qui venaient parfois à la saison sèche quand le gibier venait à manquer. Les enfants étaient le plus en danger dans ces cas là. Mais quand vous vous retrouviez face à une meute de chiens bâtards, couverts de cicatrices, écumant, grondant, le poil hérissé à vrai dire n’importe qui l’était. Quand ceux de la Compagnie en avait eu marre d’entendre leurs employés se plaindre de morsure et d’attaque nocturne, ils avaient sorti dont on ne sait où des fusils de chasse et des cartouches neuves. Les fusils étaient sous la garde des responsables de Dowtown, les munitions strictement rationnées. Jerry, le gérant du supermarché, le gardait toujours près de lui. Plus pour impressionner les gamins du quartier que tenir à distance les animaux sauvages. C’est qu’ils étaient tous assez sauvages les mômes d’aujourd’hui, même à ses yeux à elle.

  • Salut Jerry, alors quoi de neuf aujourd’hui ?
  • On a touché des saucisses au fromage !
  • C’est quoi ça le fomage ?
  • Fromage, insista-t-il, c’est européen dans le temps on en fabriquait des tonnes, c’est fait à partir de lait de vache ou de chèvre.
  • Je sais pas ce que c’est une chèvre mais la dernière fois que j’ai vu une vache elle avait deux têtes.

Jerry haussa les épaules.

  • J’imagine que ça n’empêche pas de donner du lait.

Il leva le nez par-dessus son comptoir et jeta un œil dans la besace de la jeune fille.

  • Alors qu’est-ce t’as pour moi aujourd’hui la gamine ?
  • Eh je suis plus une gamine j’ai quatorze ans et demi ! Protesta-t-elle.
  • Ouais, ouais, d’accord, et moi j’en aurais bientôt quarante trois, alors pour moi t’es une gamine.

Elle arrondit les yeux.

  • T’es si vieux que ça !?

Il éclata de rire dévoilant des dents à peu près saines. Jerry n’aurait jamais eu la mauvaise idée de manger de la glace noire ou de boire de l’eau non filtrée et question nourriture, il était bien placé à la tête du garde-manger du quartier.

  • Montre moi plutôt ce que tu as trouvé.
  • Bof, pas grand-chose…

Elle sorti un gobelet en plastique ébréché, une cuillère tordue et noircie, un pot en verre plein de mousse bizarre.

  • Et ça, je sais pas ce que c’est, ajouta-t-elle en posant un petit appareil métallique avec trois gros boutons sur le côté. C’est de l‘électrique de toute façon sert plus à rien.
  • Attends, attends, fit Jerry avec un soudain air de possédé.
  • Qu’est-ce qui t’arrives ?

Il retourna la pièce et vérifia du doigt l’emplacement des piles.

  • Oui, oui c’est ça, attends ! j’y crois pas !

Il se mit à farfouiller dans les tiroirs près de la caisse avant de sortir, triomphant un genre de plaquette en plastique et un paquet d’aluminium. Elle n’y comprenait rien. Il appuya sur un des boutons mais il avait l’air coincé. Pas de drame, il sortit un tournevis qu’il avait fait lui-même et décoinça le bouton, actionnant un clapet dans le boitier.

  • Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
  • Une vieille invention du vingtième siècle, attends tu vas voir, si ça marche c’est magique.

Il décortiqua le paquet d’aluminium dévoilant une paire de piles. Bon Dieu, ce genre de truc ça valait deux cochons au moins ! Où est-ce qu’il les avait trouvé ce salaud ? Pendant un instant elle pensa à son fusil et se demanda s’il aurait le temps de l’atteindre. Puis elle se rappela qu’elle l’aimait bien et qu’il avait été toujours coulant avec elle. Il frotta la rouille sur les contacteurs du bout de ses ongles durs et installa les piles. Il appuya sur un autre bouton, à l’intérieur du boitier des bitoniaux en plastique se mirent à tourner sur eux-mêmes.

  • Génial !
  • Ca marche ?
  • On dirait.

Il arrêta la machine, installa à l’intérieur sa plaquette et remit en route.

  • Et voila ! S’exclama-t-il avec un large sourire.
  • Et alors ?

Il s’agita à nouveau.

  • Oh oui attends j’ai oublié l’essentiel !
  • Mais ça sert à quoi ?

Il fouilla dans ses tiroirs à nouveau.

  • C’est un Walkman, ça sert à jouer de la musique.
  • De la musique ? Tu veux dire comme des tambours ? Y’a pas de tambours là-dedans ? Non ? Si ?
  • Non pas comme des tambours, de la vraie musique… attends…

Il émergea soudain du dernier tiroir, un des fils en plastique dans la main avec des embouts blancs.

  • Tiens, met ça dans tes oreilles, dit-il en lui tendant les embouts.

Elle obéit, il planta l’extrémité du fil dans le Walkman et soudain…

 

Georgia, Georgia

The whole day through

(the whole day through)

Just and old sweet song

Keeps Georgia on my mind.

(keeps Georgia on my mind.)

 

La voix était comme un miel chaud et salvateur qui lui rentrait dans la poitrine et l’esprit, une caresse cuivrée, un vent inconnu et parfumé, la mélodie était une épousailles, une envolée de sentiments comme elle n’en avait jamais connu, une réconciliation avec un temps qui lui était inconnu. Un temps mystérieux et stupide où l’humanité avait passé des siècles à tout casser, tout exploiter, sans réfléchir ni au lendemain, ni aux conséquences. Et d’un coup elle se dit que ça avait été peut-être aussi une époque un peu merveilleuse si on avait été capable de faire des musiques semblables, des appareils de ce genre. Soudain il la sorti de sa rêverie en la secouant par l’épaule. Elle leva les yeux et compris. Elle arracha le casque de ses oreilles et entendit la cloche qui sonnait avec vigueur. Pas besoin qu’il lui dise quoi faire, elle se précipita vers le rideau de fer au dehors, le temps de les apercevoir qui déboulaient par toutes les rues. Bon Dieu ils étaient des dizaines ! Ils se donnaient des noms et des figures différentes selon le clan auquel ils appartenaient. Les Clowns de la Mort se peinturluraient le visage en blanc et rouge, les Héritiers étaient équipés de casque de guerres oubliées et d’épais vêtements en cuir d’homme, les Fantômes de l’Est étaient entièrement vêtus de noir et portaient parfois des masques à tête de mort. Mais à Dowtown et ailleurs on les appelait plus simplement les sauvages, ceux qui vivaient dans le Wild, dégénérés, à demi fous, organisés, armés, véhiculés et chasseurs d’hommes. Ils se déplaçaient à cheval ou juché sur des assemblages hétéroclites d’engins du passé couplé avec des moteurs à l’éthanol, parfois des roues, des chenilles ou des skis. Comment avaient-ils réussi à passer cette fois ? Un large fossé plein d’une forêt de pics enlaçait tout l’ouest du quartier, plus deux rangées de barbelé et les chiens, les guetteurs. L’est était impraticable à la saison de l’entre-deux, à cause des marais, le nord également parce que la Compagnie y siégeait. Quand au sud… si le sud était tombé ce n’était pas bon signe, deux des plus grosses mines de charbon se trouvaient là-bas. Elle tira violemment sur le volet qui claqua contre le béton au même moment où retentissaient les premiers hurlements. Jerry s’était emparé du fusil et regardait à travers le grillage qui couvrait la lucarne derrière le comptoir.

  • Quel clan ? Demanda-t-elle.

Jerry était gris.

  • Je ne sais pas, on dirait qu’il y en a plusieurs.

De tous c’était les Héritiers qui la terrorisaient sans doute le plus, parce qu’ils avaient enlevé sa mère et tué un de ses petits frères. Elle les avait vu faire, lui fracasser le crâne contre un mur. Il y a des images comme ça que même une gamine comme elle ne pouvait pas oublier. Quelque chose grésillait par-dessous les cris et les détonations au loin, elle reconnu la chanson, le Walkman continuait de tourner. Ce supplément d’âme. Elle avait presque envie de pleurer maintenant. Les barbares avaient d’autres projets. Le grillage devant la lucarne éclata emportant avec lui des pans de béton et la tête de Jerry dans une salve de flammes, d’acier et de purée de cervelle qui traversa tout le supermarché projeté par une roquette de 40 mm. Elle happa un peu de l’air brûlant qui avait envahie la pièce et attrapa le fusil. Jamais dans sa vie elle n’avait croisé rien de tel, elle ignorait même ce qu’était qu’une roquette et la plus violente explosion à laquelle elle avait jamais assisté c’était quand son père avait essayé de remettre en marche une vieille voiture avec du gaz de ville. Il avait failli en mourir d’ailleurs ce jour là. Elle était sourde, acouphènes en stéréo, mais peu importe, elle attrapa au passage le Walkman et fila  à l’arrière du magasin avant que ça ne pète de nouveau. Que savait-elle d’autre à part survivre après tout ? Elle était à mi chemin entre les rayons de yaourts de gelée parfumée quand une autre roquette atteint le volet, l’arrachant et le tordant comme du papier aluminium. Poussée par le souffle elle roula contre un étalage de saucisse grillagé. Ca sentait le roussi, la tête qui tournait, envie de vomir, de crier, les oreilles sourdes, le dos qui brûlait. Elle se redressa tant bien que mal, sentit les flammes contre sa peau, ses cheveux qui fumaient. Elle leva les yeux sur la porte de secours, sa seule chance. Elle entendait derrière elle des cris de joie, des coups de feu, des explosions. Merde, jamais ils avaient été aussi armés ! Où ils avaient trouvé tout ça ? Elle se jeta sur la porte et se roula immédiatement dans la poussière qui couvrait l’arrière-cour. Puis, se redressant, hasarda un œil sur la rue. C’était pire qu’elle ne pensait, il en avait partout, armés jusqu’aux dents, de trucs qu’elle n’avait jamais vu de sa vie. Là-bas ils faisaient déjà monter les gens dans leurs cages roulantes. Que faisaient-ils de ceux qu’ils emmenaient ? Tout ce qu’elle en savait c’était par la rumeur, et la rumeur était indécise. Certain disaient qu’ils les mangeaient, d’autres qu’ils en faisaient des esclaves, d’autres encore qu’il faisait un peu des deux et commerce tant de leur viande que de leur force de travail. Quoiqu’il en soit, une fois qu’ils vous attrapaient jamais on ne revenait.

  • Eh toi ! Viens un peu par là !

Elle fit volte face le fusil braqué sur le type qui était en train de grimper la palissade. Aucune idée de son clan mais l’arme qui dépassait de son dos, elle savait ce que ça voulait dire. Elle tira sans réfléchir. La moitié du crâne s’ouvrit et se referma comme une bouche qui appel, giclant un cerveau presque entier. Elle détala aussi tôt entre les deux immeubles devant elle. Derrière elle ça criait, un fusil claqua, la balle ricocha sur un des immeubles, des éclats de ciments rebondissant contre sa nuque. Courir, courir plus vite. Soudain un véhicule lui barra la route, pare-brise grillagé, moteur à nu, carrosserie noire et poussière, roues authentiques, pare-chocs forgés, son cœur bondit dans sa poitrine. Elle était foutue ! Elle braqua son arme en désespoir de cause quand la portière s’ouvrit.

  • Si tu veux vivre, monte !

Barbu avec le crâne presque ras à l’exception d’une fine natte, un genre de croix tatoué sur le cou. Comment lui faire confiance ? Une autre balle claqua derrière elle, puis une autre devant qui fit un cratère dans le goudron. Une arme surgit dans sa main, un pistolet à ce qu’elle en savait, elle n’eut pas l’occasion de répliquer qu’il tirait quatre fois sans la toucher. Elle se retourna interloquée et vit le type dans l’allée.

  • Monte bordel !

Elle obéit sans réfléchir.

 

La voiture bondit sur ce qui restait du highway qui avait un temps couru jusqu’à Central. L’air puait le bois brûlé, les vapeurs d’alcool, le plastique fondu et le cochon fumé. Des explosions retentissaient encore dans leur dos. Flammes dans le rétroviseur extérieur.

  • Salut moi c’est Albert, lui dit-il sur un ton civil, la main tendue vers elle. Qu’est-ce qu’il voulait avec sa main ?

Il se marra.

  • Comme le soda ?

Elle haussa les épaules, elle ne savait pas de quoi il parlait.

  • Non mais sérieux t’as pas un vrai prénom ? Genre pas de surnom de zonarde de ville ?
  • D’une je suis pas une zonarde, de deux ça te regarde pas. C’est comme ça que tout le monde m’appel, c’est tout. Et range ta main

Il n’avait pas l’air d’en revenir.

  • Cocacola hein !? Et comment on dit merci dans ton bled ?
  • Merci pourquoi ?
  • Pour t’avoir sauver le cul.
  • Putain !

Le hurlement l’alerta juste à temps pour faire une embardé et heurter le Rat sur le côté. L’autre projeté sur les reliefs d’une barrière de sécurité, désarticulé à l’arrivée.

  • Arrête de parler et mets nous à l’abri ! .

Albert lui jeta un long coup d’œil songeur mais ne dit rien. Le véhicule continua de filer à travers un cahot de gravas jusqu’à un tronçon d’avenue au bord de laquelle se dressaient des fantômes de magasin et des lampadaires rouillés, avachis comme des vieux arbres. Une vieille enseigne surplombait un immeuble, elle se demanda ce que signifiait Toyota. Les vieux parfois disaient des mots qu’elle ne comprenait pas, comme girafe ou espoir, elle en avait tiré l’idée que le vocabulaire dans le temps n’était pas le même qu’aujourd’hui. Après tout c’était logique, plein de choses avaient disparues qu’ils étaient encore capable de nommer. Un jour ça ne serait plus le cas. Un jour, ses enfants, si elle en avait, ne sauraient même pas ce qui avait été détruit, était mort, et comme ils ne pourraient pas le nommer non plus, ils vivraient avec leur présent, comme neuf et sans regret. Mais est-ce que c’était si bien que ça ? Elle serra les doigts autour du boitier du Walkman enfoui sous ses couches de vêtements. Cette découverte qu’elle venait de faire, la vraie musique, est-ce que c’était si bien que ça que ses enfants un jour ignoreraient totalement qu’une telle chose avait existé ? Qu’ils n’écouteraient jamais de musique, ne lirait plus, seulement chasser et se reproduire. Elle avait envie d’écouter la chanson mais elle se méfiait de lui. Elle lui demanda où ils allaient.

  • A Central où veux tu qu’on aille ?
  • C’est pas la bonne direction.
  • Parce que pour le moment on va juste se planquer.

Elle lui jeta un coup d’œil de biais, elle remarqua les fines ridules qui partaient du coin de son œil et la cicatrice blanchâtre qui lui entamait le front.

  • D’où tu sors d’abord ? Comme t’as fait pour passer ?

Il haussa les épaules.

  • Ces furieux là, plus de muscle que de cervelle. Ils ont arraché vos barbelés et posé des ponts sur vos fossés mais ils ont tout laissé derrière.
  • Où ça ?
  • Du côté de Goose Island.
  • C’est où ça ?
  • Tu connais pas ? T’es sûr que t’habite cette ville ?

Ca la vexa, elle cria presque ;

  • Et toi tu vivais où ? Première fois que je te vois !
  • Normal, j’étais à l’est.
  • A l’est ?
  • Washington, Pittsburg, New York…

Un nomade. On en voyait parfois qui passait par Dowtown, pour se ravitailler en général. Elle n’avait jamais bien compris ce besoin de toujours bouger, traverser le Wild, prendre le risque de se faire tuer au hasard d’une route. On était bien plus fort groupé en théorie…mais après ce qu’elle venait de voir elle commençait à saisir l’intérêt. Groupés ou non les sédentaires étaient vulnérables contre les raids.

  • Washington ? Pittsburg ?
  • Tu connais pas ?
  • Washington c’était la capitale du pays !
  • La capitale ? Pays ? C’est quoi ?

Il ricana.

  • Tu sais vraiment rien toi hein !?

Il vira sur la gauche dans une rue défoncée. Elle serra les dents.

  • J’en sais assez pour survivre dans cette merde !
  • J’ai vu ça…

Elle se roula en boule autour de son fusil.

  • Ouais bin je sais peut-être pas ce que c’est la capitale et je sais pas quoi mais moi cette ville je la connais, j’y suis née !
  • Et alors ?
  • Alors par là il y a plein de Rats c’est dangereux.
  • T’inquiète…. Tiens, je parie que tu peux pas me dire le nom de cette ville.
  • Ici ?
  • Ici ? Ici c’est the Loop, c’est comme ça que tout le monde l‘appel.
  • Ah, ah non c’est pas ça le nom de la ville Cocacola !

Elle retourna un regard de défit.

  • Ah ouais et c’est quoi alors ?
  • Pfff n’importe quoi !

Le nom lui évoquait pourtant quelque chose, peut-être que Grand-père l’avait mentionné, ou Pa’ mais plutôt se faire arracher les dents qui lui restait que de l’admettre. Il rigola à nouveau.

  • Ah sacrée toi !

Il porta la main à sa crinière et lui gratta la tête. Elle se dégagea aussi tôt.

  • Eh pas de ça !
  • Du calme, du calme gamine, t’as l’âge d’être ma petite-fille.

Qu’est-ce ça pouvait lui faire ? Il recommençait elle le coupait.

  • Tu me touches pas c’est tout !
  • Okay, okay, comme tu veux.

Il entra à l’intérieur d’un bâtiment encore quasiment debout, passa les reliefs d’une barrière arrachée et descendit jusqu’au premier sous-sol. Le pinceau des phares ébloui le parking déjà occupé par trois voitures cannibalisées jusqu’à la carcasse. Dans l’une d’elle se tenait un squelette avec un trou dans la tête. Il arrêta la voiture et éteignit les phares. Obscurité, silence, elle senti son cœur battre plus fort, sa main glissa vers la queue de détente, il alluma le plafonnier et sortit une cigarette.

  • Tu fumes ?

Elle fit signe que non. Jab faisait contrebande de cigarettes, elle n’avait jamais su où il les trouvait mais elle avait essayé et ça ne lui avait pas plus, pire elle trouvait que ça puait.

  • La fenêtre, on peut l’ouvrir ?
  • Si t’arrives à la casser…

Elle se pinça le nez.

  • Putain ça pue et en plus ça sert à rien.

Il cracha une bouffée en direction du plafond. Nuage de coton gris se déroulant sur la tôle avant de s’évaporer en miasmes industrielles.

  • Si on faisait toujours des trucs qui sert…

Il consulta la vieille montre à aiguille qu’il avait autour du poignet.

  • En plus c’est mauvais pour la santé ! Ajouta-t-elle.
  • Tu veux dire en plus de la glace, de l’eau, de la neige noire, des tempêtes de verre, de la radioactivité, des sauvages, des Rats, des chiens errants ? des ours mutants ?

Elle détestait comment il arrivait à lui clouer le bec comme ça.

  • On va attendre la nuit, je pense pas qu’ils vont pousser jusqu’ici mais on sait jamais, ça sera plus sûr après.

Il éteignit le plafonnier, la braise de sa cigarette fit rougeoyer son profil et cette croix qu’il avait dans le cou. Elle n’en avait jamais vu de comme ça, deux branches cassés se croisant. Ses pensées s’envolèrent soudain vers Grand-père et Pa’, Jab, son cousin, ils devaient être tous être morts ou enchainés quelque part à l’heure actuelle. Encore trop sidérée pour ressentir du chagrin, de la peur ou de la colère. Juste de l’incompréhension. En l’espace d’un instant ou presque tout son monde s’était effondré. Dowtown sous les flammes et les sauvages partout. En instant elle avait perdu la moitié de ses repères et l’obscurité lui ferait peut-être bientôt perdre la notion de l‘espace et du temps. Elle voulu ouvrir la portière quand elle senti sa main se poser sur sa cuisse.

  • Je t’ais déjà dit de pas me toucher !
  • Allez recommence pas ma petite !

Elle aperçu le reflet rose orange dans ses yeux, l’expression qu’il avait dans le regard. Elle saisi le fusil quand il lui cracha sa cigarette à la figure. Par réflexe elle leva la main pour se protéger, il en profita pour la frapper en plein dans la mâchoire. Sonnée elle senti qu’il lui arrachait le fusil de la main. Elle essaya de se débattre, ll la frappa à nouveau et à nouveau encore, jusqu’à ce que ses lèvres éclatent, son nez pisse le sang, sa mâchoire craque. Elle ne senti bientôt plus rien. Juste dans un coin de sa tête, une sensation cotonneuse d’être palpé, ses vêtements mis en lambeaux, l’air contre sa peau nue, ses fesses, son sexe écartelé…. Elle ne bougeait plus, repliée contre la porte, les fesses presque en l’air sur lesquelles battaient ses couilles. Elle avait les yeux ouverts, l’odeur de tabac et de sueur, son souffle tiède, elle se concentrait sur ça, détachée du bas de son corps. Il la relâcha pour l’attraper par les cheveux et lui fourrer son membre aqueux au fond de la gorge. Elle entendit un cliquetis métallique, senti le canon de son arme se poser contre l’articulation de l’épaule.

  • Suce et pas de conneries, une balle dans l’épaule ça fait pas du bien.

Elle obéit, il ne lui laissait pas le choix de toute façon à la tenir par les cheveux et lui imposer le va et viens. Une de ses mains était appuyée contre le tapis de sol rapiécé. Elle sentit le contact de l’acier contre son poignet, déplaça sa main tout en le laissant faire, Du métal et du bois, le manche de son couteau.

 

  • C’est à toi que tu dis ? C’est quoi ces conneries ?

Central était ceinturé de croisillons de béton hauts comme des voitures, de miradors armés, de barbelés rasoir, d’une rangée de mines et ça et là des nids à mitrailleuse calibre 20. Au-delà on apercevait les tours de verre et d’acier éclaboussés de la lumière de quelques fenêtres, comme un ciel étoilé qu’on pourrait toucher du doigt. Mais apparemment ça ne serait pas aussi simple que ça. Les deux gardes tournaient autour de la voiture en balançant leur matraque au bout de leur poignet. Ils portaient des cottes grises et des casquettes estampillées d’un C argenté. L’un d’eux avait un gros revolver nickelé à la hanche. L’autre se pencha et regarda derrière le siège conducteur.

  • Hydrogène, commenta-t-il.
  • Hydrogène ?
  • Ouaip !

Le premier fronça les sourcils.

  • Dis donc toi, où est ce que tu as appris à monter des compresseurs à hydrogène ? Et d’abord où tu les as trouvé ?

Elle jeta un coup derrière elle, quatre bombonnes blanches alignées. Elle ne savait même pas ce que c’était de l’hydrogène mais ça devait expliquer pourquoi elle roulait aussi vite. Et nerveuse avec ça. Pour elle qui n’avait jamais conduit que son tracteur manœuvrer hors du garage lui avait prit une bonne demie heure et pas sans rayer la carrosserie.

  • Euh… c’est mon père il est très bricoleur !
  • Ton père hein ? Et très voyageur on dirait aussi. La dernière réserve de gaz de ce genre c’était au Canada qu’elle était à ce qu’on dit.

Encore un mot dont elle n’avait jamais entendu parler mais elle n’en montra rien.

  • Ouais bin à c’que disait mon père on est un con.

Le gars avec le révolver tira une lampe torche de sa poche et lui mit la lumière en pleine figure, l’obligeant à fermer les yeux.

  • T’es un petit malin toi hein ? T’es arrivé quoi ?

Elle avait la moitié du visage enflé, les lèvres fendues et tuméfiées, un œil presque fermé qui pleurait, et des traces de sang séché jusque dans les cheveux.

  • Un Rat qui m’a attaqué.
  • Sacré rat hein…. Et c’est quand que t’arrêtes de te foutre de notre gueule ? Sorts de là !

Elle avait le sentiment que si elle obéissait, jamais elle ne pourrait repartir. Il balaya l’habitacle avec le faisceau de sa torche, aperçu des traces suspectes jusqu’au plafond.

  • Bordel, il s’est passé quoi dans cette bagnole ?

Il croisa son regard plein de défit et frappa violemment sur le grillage de protection.

  • Sorts de là je t’ai dis !

Il y a des conséquences à s’en prendre à une Mange Béton, tous les Rats savaient ça, tous ceux qui traitaient avec eux également. Aussi sauvages que les chiens errants qu’ils combattaient, aussi durs que les murs qu’ils grattaient, telle était leur réputation et la raison pour laquelle personne ne les aimaient beaucoup. Utiles, assez fous ou stupides pour s’aventurer partout du moment qu’il y avait de quoi ramasser de la bonne came. Mais infréquentables. Albert ou quelque fut son nom l’avait appris à ses dépends. Et il avait souffert. Elle hésita encore quelques instants avant d’obéir le dos voutée la mine basse et méfiante.  Il l’écarta de la voiture du bout de sa matraque avant de s’installer à sa place.

  • Ouais ça c’est de la caisse ! Gloussa-t-il en posant les mains sur le volant.
  • Vous feriez mieux de prévenir vos chefs, maugréa-t-elle, les sauvages sont à Near North !

En ressortant du parking elle avait d’abord pensé se trouver un nouvel abri dans un quartier qu’elle connaissait comme sa poche. Jusqu’à ce qu’elle les aperçoit occupés à monter un barrage à un croisement. Elle avait fait tout le voyage jusqu’ici en écoutant la chanson, ça lui avait tenu chaud, lui avait fait un peu oublié son odeur de tabac et de sexe. Georgia on my mind….

  • Tu veux peut-être nous expliquer notre boulot !? Aboya l’autre.

Elle soupira, elle n’était pas exactement en position de leur tenir tête et elle le savait.

  • Non je suis juste venu demander asile, vous avez pas le droit de pas me laisser passer c’est la loi !

Personne ne l’avait écrite cette loi et elle posait occasionnellement problème mais tous y obéissaient. Parfois la solidarité c’est tout ce qui restait pour survivre un jour de plus.

  • Si tu passes faudra bosser !
  • Ca me fait pas peur !
  • T’as déjà extrait du charbon ?
  • Et du sel ?
  • Non plus.

Les deux gardes échangèrent un regard et soupirèrent de concert.

  • En tout cas la voiture elle rentre pas.
  • Eh mais vous avez pas le droit !
  • J’ai tous les droits ! Beugla celui au pistolet en penchant son visage bosselé sur elle. Elle rentre pas !
  • Y’a quatre bombonnes d’hydrogène liquide là-dedans, tu veux peut-être qu’on prenne le risque que ça pète ?

Elle le regarda avec un air hésitant, il en savait sûrement plus qu’elle à ce sujet, et elle était certaine qu’elle ne la reverrait jamais si elle la laissait là. Mais que pouvait-elle faire ?

  • Impossible ! C’est du solide !

Ultime et vaine tentative.

  • T’es sourd toi ? Si tu veux rentrer, tu rentres sans elle, sinon barre toi avant qu’on se fâche !

Encore une chance de faire marche arrière. Un regard sur le siège baquet, un autre vers les buildings scintillants. Qu’est-ce qu’elle allait faire ? Elle ne connaissait et n’avait jamais rien connu d’autre que Dowtown et ses environs. Le Wild ? Elle l’avait copieusement évité jusqu’à ce jour. Seule la ville, le gris du béton, la présence des immeubles comme des fortins du passé savaient la rassurer. Devenir nomade ? Comme l’autre ? Et devenir fou comme lui ? Et sinon pour aller où ? Elle avait pensé aux deux seules villes dont elle avait entendu parler, New York parce que c’était par là bas qu’était parti Lola. Mais c’était à l’est, et l’est était désormais aux mains des sauvages. Et Los Angeles, qu’elle aurait été incapable de situer sur une carte. Elle adressa un coup d’œil misérable au garde.

  • Okay, elle est à vous.

Il lui retourna un sourire de bulldog l’air de dire que même si elle avait essayé de repartir il ne lui aurait pas laissé le choix. Son collègue ouvrit sa cotte et en sorti un petit appareil avec une antenne.

 

Ca faisait maintenant trois mois et quatre jours qu’elle était là. Comme chaque année la saison de l’entre-deux s’était conclu par d’interminables averses noires, et comme chaque année elle avait duré moins longtemps que la précédente. Le froid était revenu. Mordant, implacable, qui brûlait et coupait la peau à nu, s’insinuait la nuit dans les épaisseurs de tissu au point de l’insomnie. Garder les yeux fermés et sentir tout son corps grelotter. Alors elle essayait de penser à quelque chose de chaud, douillet, confortable. Les bras de sa mère, le gros matelas puant dans sa chambre et tous les cartons et les couvertures dessus, un feu, un incendie, la saison sèche….et le froid lui mordait la nuque comme un chien de glace. Elle n’avait jamais su grand-chose de la Compagnie. Grand-père lui avait expliqué que les fondateurs avaient à une époque été à la tête d’une grande banque et d’un important groupement d’affaire. Mais comme elle ignorait ce qu’était qu’une banque ou un groupement d’affaire sa seule référence restait ce qui en ressortait. Des saucisses parfumées, des pizzas avec de la pâte imitation fromage, de la purée de tomate et des bouts de cochons. Des pots de gelée colorée et des pilules jaunes ou lanches. Du courant au loin, des gars qui partaient dans les mines et s’installaient là-bas. Le pouvoir, la civilisation ou son relief, le moyen de subsistance de centaine de personnes. En somme pour elle comme un genre de centre du monde. Plus jeune, en admirant les lumières au loin, elle s’imaginait un monde de confort, de gens souriants et bien nourris, comme sur ces vieux catalogues gondolés qu’on retrouvait des fois dans les décombres, ces lambeaux d’affiche que Grand-père appelait des réclames. Un univers auquel elle n’aurait jamais accès, sans doute, mais qui avait le mérite d’exister. Comme un genre d’espoir que tout n’était pas plié, qu’on pouvait encore peut-être encore s’en sortir.  Peut-être qu’au fond elle était comme son père, à s’accrocher à un passé qu’elle n’avait jamais connu en espérant son retour. Un espoir qui s’était dilué dans le froid glacial de la carrière de sel, dans les étroits dortoirs puants, pleins de puces, de cafards et de rats dans lesquels femmes et hommes étaient entassés par sexe et par équipes de travail. Au fond de son écuelle, invariablement remplie, trois fois par jour d’un remugle grisâtre dans lequel parfois flottait de minuscule bout de gras. Au goût de chlore de l’eau filtré, aux gueulantes des contremaitres, à la dureté des matraques quand on n’obéissait pas assez vite à un garde. Quand ils l’avaient dépouillé de son Walkman… Puis un jour elle avait compris la supercherie. Compris ce qui était arrivé à son quartier, Grand-père, Pa’ et tous les autres. Et pourquoi. Elle l’avait reconnu tout de suite à son grand nez plongeant et sa mâchoire lourde. Entrant avec les hommes du baraquement six. Le regard vide, la peau grise. Il semblait avoir prit dix ans. Elle sorti immédiatement du rang et l’interpella, mais Wallace continua son chemin. Les gardes soufflaient dans leur sifflet, deux d’entres eux venaient à sa rencontre mais peu importe, elle bouscula les rangs jusqu’à son cousin.

  • Wallace, tu me reconnais !? C’est moi Cocacola !

Il lui adressa un regard perdu.

  • Cocacola ! Wallace, ta cousine Hope !

Elle détestait son vrai prénom, celui que maman lui avait choisi, elle l’avait toujours trouvé tarte, plat, Hope ! Comme Taupe ! Alors que Cocacola ça sonnait bien, exotique, un peu mystérieux.

  • Gnâââ ! Lâcha Wallace en ouvrant grand une bouche vide.

Ils lui avaient arraché toutes les dents et la langue. Après quoi ils l’avaient revendu comme esclave à la Compagnie. Plus tard elle réalisa qu’il n’était pas le seul ancien de Dowtown. Le seule esclave. Voilà pourquoi les sauvages étaient si bien armés, comment ils étaient parvenus jusqu’à eux sans alerter personne. La Compagnie les avait aidés. La Compagnie avait besoin de main d’œuvre corvéable jusqu’à la mort si besoin. Rien ne devait arrêter sa marche. Chaque début de semaine les équipes étaient réunies et des quotas fixés. Ceux qui les respectaient voir les dépassaient recevaient des plaquettes d’or qu’ils étaient autorisé à dépenser au dispensaire en provisions, boissons, alcool, tabac parfois un peu de cannabis. Les autres vivaient l’enfer. Les cris, les coups, les menaces de privation, pire d’être jeté dehors. Non, il n’y avait décidément plus rien dans ce monde. Plus rien à espérer, rien en quoi croire. La prison ou la barbarie rien de plus. Elle tremblait, le ventre contracté les bras croisés sous la tête, fixant le sommier au-dessus de sa tête. Ses dents castagnaient toute seules. Elle pouvait toujours partir pensait-elle, mais pour aller où ? Quoi faire ? Sans véhicule ? Pour devenir un Rat à son tour ? Jamais de la vie ! Et puis soudain la tête à l’envers d’une fille lui fit face. Un peu plus âgée qu’elle, les cheveux taillée au couteau, la bouille ronde et de grands yeux noirs et pétillants qui la regardaient avec attention.

  • Salut moi c’est Ford.
  • Cocacola, répondit-elle après une hésitation.
  • Comme la boisson ?

Elle haussa les épaules, elle ne savait pas.

  • Moi j’avais pas de nom alors j’ai pris celui d’une enseigne.
  • Tes parents t’ont pas donné de nom ?
  • Je me souviens même pas d’eux.

Elle descendit de son lit.

  • Dis tu veux pas qu’on dorme ensemble, j’ai peur toute seule là-haut.

Cocacola l’inspecta quelques instants avant de lui faire de la place. A deux elles auraient aussi plus chaud.

  • T’es nouvelle ? Première fois que je te vois.
  • Non, avant j’étais là-haut.
  • Là-haut ?
  • Dans les tours !
  • Oh, je savais pas qu’on avait droit.
  • Quand tu fais le service si.
  • Le service ?
  • Oui quand tu les sers quoi, les patrons là-haut.
  • Ah…. Et pourquoi t’es là maintenant ?
  • Pff j’ai pas voulu et j’ai tapé un gars….
  • T’as pas voulu quoi ?

Elle fit un signe obscène, Cocacola pensa au fou dans sa voiture. Parfois elle avait peur que ça se reproduise, le regard de certain garde, d’autres travailleurs. Elle avait réussi à planquer un bout de verre au cas où, bricolé dans un manche plastique. Elles devinrent rapidement amies et un peu plus, et comme le camp n’était pas seulement dirigé par des brutes et des imbéciles, on les mit ensemble à travailler sur la chaine de triage. Ce n’était pas un boulot très dur ou compliqué, trier les blocs de sel par taille et au moins elles étaient à peu près à l’abri du froid. Mais ça vous esquintait les mains et la poussière vous brûlait le nez et les bronches tellement parfois qu’il fallait passer dix minutes à se rincer et boire pour respirer normalement à nouveau. Le soir elle lui racontait comment c’était dans les tours, la musique, les beaux meubles, les beaux habits, la chaleur, la nourriture en abondance. Ca semblait si incroyable que parfois elle la soupçonnait d’embellir les choses. Mais ça faisait rêver et c’était déjà bien. Elle se demandait si dans le temps les gens rêvaient aussi de chose qu’ils n’auraient jamais vu qu’ils avaient déjà tout. Ford lui dit que oui, qu’avant les gens étaient pareils que maintenant qu’ils aient tout ou pas, sauf qu’ils mourraient beaucoup plus vite aujourd’hui. Elle le savait parce que les maitres lui avaient un peu raconté le passé, un très vieux monsieur surtout, le directeur de la Compagnie. Parfois il était gentil, il lui disait d’arrêter de travailler, ouvrait un livre du passé, un livre d’histoire comme il disait, et il lui racontait le monde d’avant. Les guerres, les gens connus, les villes et les pays… Elle ne savait pas non plus si tout était vrai mais c’était de rudement bonnes histoires.

 

Laquelle des deux parla en premier d’aller tenter sa chance ailleurs ? De voler tout ce qu’elles pourraient voler d’utile et s’enfuir loin de ce mouroir où les uns et les autres tombaient comme des mouches ? Sans doute l’idée leur vint en même temps. Au fil de leur amitié, de la confiance qu’elles reprenaient en elles-mêmes et en leur avenir, et de ceux qui s’effondraient d’épuisement ou crachant leur sang à cause du sel dans leurs poumons. Pendant trois semaines elles s’organisèrent, chapardant tout ce qu’elles pouvaient, risquant maintes fois de se faire prendre, jouant de toutes les astuces qu’elles connaissaient. Avant d’échouer ici Ford avec vécu avec une petite communauté dans le Wilde comme il en existait encore. Souvent des nomades-chasseurs qui allaient d’un coin à l’autre du continent. Elle n’était pas la dernière pour savoir voler une cuillère au nez et à la barbe des gardes, ou du sel, ou de la corde. Fuir en soi fut la partie la plus facile, deux fois par semaine une carriole à vapeur venait chercher les déchets cumulés par les prisonniers, vider les latrines, ramasser ce qui ne servait plus, avait été cassé. Elles se cachèrent à l’intérieur d’une montagne de merde et débris divers, respirant avec une paille, le visage couvert de tissu jusqu’à ce que la cargaison soit larguée à Little Sicily à l’usage des fermes sous cloche qu’on avait construit là. L’idéal aurait été de pouvoir voler quelques légumes, un peu de lait, histoire de savoir quel goût ça avait, mais les serres étaient trop sérieusement gardées et Little Sicily sillonné de patrouille du soir au matin. Tout juste parvinrent-elles à filer avant qu’ils n’entament la nouvelle cargaison. Mais le plus difficile ce fut de rester en vie après. Si Ford savait comment fabriquer un collet ou attraper un rat, fabriquer un feu avec à peu près n’importe quoi, ou une corde avec des herbes sauvages, elle ne connaissait rien aux dangers de la ville. Elle ne connaissait pas les pièges à homme que d’autres hommes façonnaient pour se nourrir. Ne savait pas repérer une faille dans un mur, n’avait jamais croisé de Rat, prenait un plancher un plâtre pour un sol en terre, n’avait jamais été forcé de marcher pied nu sur du verre. Et si au contraire Cocacola en connaissait tous les risques et les avantages, elle n’avait jamais été vraiment livrée seule à elle-même, et encore moins avec une blessée. Ford se cassa la jambe et le poignet quelques semaines après leur départ du camp. Il pleuvait ce jour là et le monde n’était plus qu’une vaste patinoire remplie de piège mortel. Poursuivie par un Rat qu’elle avait dérangé dans son logement elle ne se contenta pas de glisser et de tordre la cheville, elle tomba de tout son poids sur une fine plaque de contreplaqué qu’on avait tendu au-dessus d’une fosse remplie de tessons de bouteille. Ford eu de la chance dans son infortune, la plaque résista et s’interposa entre elle et le verre mais en essayant de se retenir elle fini par se blesser. L’os du poignet sorti, le tibia rompu, ses hurlements alertèrent aussi bien les chasseurs que sa compagne. Ils étaient deux, avec de courtes piques arrachées à des grilles de jardin, maigres, vêtus de peau de renne avec des espèces de chapeau à fourrure sur la tête et des bottes en peau d’homme. Ils tournaient autour de la fosse en baragouinant un sabir qu’elle ne connaissait pas. Semblaient se disputer pour savoir qui allait descendre l’achever. Ignorant la silhouette qui les contournait silencieusement et sans les quitter du regard. Cocacola avait quelque chose du jaguar dans ces moments là. Elle sauta sur le dos du premier et l’égorgea avant qu’il n’ait le temps de se secouer les épaules. L’autre tenta aussi tôt de bondir sur elle, mais la jeune fille esquiva, sauta à pied joint sur un mur et se jeta sur son crâne y plantant le poignard rouillé qu’elle avait découvert dans les décombres, un trésor qu’elle bichonnait comme une mère. Ford continuait de hurler et de pleurer incapable de s’arrêter, tant de douleur que de peur quand elle vit le sourire de sa compagne se pencher au-dessus de la fosse.

  • Calme-toi bébé, je suis là.

 

La pluie continuait de battre. Noire, crasseuse, gluante. Ruisselant dans les ravines creusées dans la glace, mâchant la neige au point d’une bouillie noirâtre, épaisse, qui n’alourdissait pas seulement vos pas mais aveuglait la route. Dégoulinant en torrent ou en ruisseau des gouttières rescapées, des buildings ruinés, bouillonnant des égouts et des bouches de métro. Une semaine qu’il pleuvait ainsi sans discontinuer comme si le ciel se purgeait d’un mauvais rêve. Elle leur avait trouvé un abri au deuxième étage d’une tour, dans les restes de ce qui avait été un hôtel de luxe il y avait même encore de large pan de moquette encore collée, chaude et isolante et un lustre cannibalisé qui la fascinait. Elle avait réduit la fracture du poignet avec les moyens du bord et lui avait fabriqué des attèles. Mais son bras ne cessait de gonfler et il commençait à sentir mauvais. Elle savait ce que ça voulait dire, elle avait déjà vu ça, mais ne savait pas le soigner. Elle avait peur pour elle. Ford dormait en travers ses jambes les joues creusées, le teint cireux, les yeux cernés. Cocacola avait bien essayé de chasser dans l’hôtel mais à part un rat malade, et un chat sur trois pattes, les autres animaux se terraient à cause de la pluie. Quatre jours qu’elles suçaient leurs ossements débiles et buvaient de l’eau noire parfaitement conscientes pourtant qu’elles étaient en train de se tuer à petit feu. Mais quel choix avaient-elles ? Elle n’en pouvait plus. Elle pleurait en silence. Elle avait même cassé son poignard en chassant. Elle n’avait plus rien, s’était battu jusqu’au bout et pour quoi ? Pour finir pas crever de faim en regardant son amour mourir lentement. Et avant ça sans doute deviendrait-elle folle. C’était ça sa vie, ça la seule issue que les générations passées lui avaient léguées. Ca servait à quoi maintenant toutes les choses que Grand-père lui avait appris, toutes les lectures de Pa’ ? Même ça avait servit à quoi de survivre jusqu’ici à par prolonger indéfiniment une agonie promise ? Elle aurait dû faire comme tante Anna et depuis longtemps, mais c’est ce qu’elle ferait après avoir achevé les souffrances de Ford. Quand la pluie cesserait, quand elle aurait retrouvé un peu de force et de courage d’en finir. Elle pleurait, effondrée en elle-même si profondément qu’elle n’entendait plus la pluie, le vent, les bruits de la ville dégoulinante, les yeux voilés de larmes, la vue diluée dans le chagrin. Pourtant quand la boule de neige noire s’écrasa devant elle, elle sursauta, les lèvres tremblantes, l’air perdue et chercha autour d’elle. Elle vit leurs silhouettes se détacher sur le fond sombre d’une fenêtre crevée. Ils étaient trois, deux massifs et un plus petit, elle ne voyait pas leur visage mais sentait leur odeur. Puissante, musquée, inconnue. Ce n’était pas une odeur d’homme pourtant ils se tenaient debout et l’observaient du fond de la pièce. Elle gronda qu’ils n’approchent pas, elle était armée. Pour toute réponse l’un d’eux renifla. Elle jeta un coup d’œil à sa compagne elle dormait toujours. Elle tendit la main et chercha une arme, n’importe quoi pour se défendre mais tout ce qu’elle trouva c’était un morceau de ciment détaché du mur. Elle leur jeta l’entendit qui tombait sur le sol puis quelques secondes plus tard il atterrissait devant ses pieds.

  • ALLEZ-VOUS EN OU JE VOUS TUE ! Hurla-t-elle la voix éraillée par la fatigue et le chagrin.

Ford entre-ouvrit les yeux, la chercha du regard puis demanda ce qui se passait. Ils avançaient vers elles maintenant, se balançant sur leurs jambes en gloussant. Cocacola était terrifiée, probablement des Rats ou des mangeurs d’hommes et Ford le senti. Elle se redressa péniblement et plissa des yeux.

  • Mais c’est quoi ça ? demanda-t-elle sur le ton de la lassitude.

Ca apparu dans un rayon de lune. Couvert de poil, le visage noir et ruisselant avec un visage comme elles n’en avait jamais vu. Le nez plat, la bouche et les arcades sourcilières proéminentes avec des bras disproportionnés et des pattes courtes. Des monstres ! Des mutants ! Ca ne pouvait être que ça. Les deux autres apparurent à leur tour l’un des deux était d’un roux sale, l’autre semblait si puissant et musclé qu’on aurait dit qu’il avait passé sa vie à soulever des poids en mangeant dix hommes par jour, celui se tenait sur quatre pattes. Les deux gamines hurlèrent de peur.

  • Ook ? Fit une des créatures avant de s’approcher en tendant la main ouverte vers elles.

La créature les regardait avec attention et douceur, les deux autres en retrait qui observaient. Elles tremblaient de peur, impuissantes, mais cette main et cette expression sentait comme une invitation, quelques chose de primal, instinctif qui obligea Cocacola à tendre la main à son tour et sentir le contact froid de ses doigts. La créature retira lentement sa main et s’approcha d’elles. Ford se mit à crier de terreur quand elle se pencha sur son bras pour le renifler.

  • Le laisse pas me manger ! Le laisse pas me manger !
  • Ook, déclara la créature d’un ton ferme avant de s’éloigner en se balançant sur ses jambes.

Ook, répéta-t-elle avec la même conviction, puis elle arracha un morceau de moquette comme s’il ne s’était s’agit que de papier et sembla donner des ordres aux autres par geste et bruit de gorge. Le plus gros sorti de la pièce pour revenir quelques minutes plus tard avec des morceaux de bois tandis que le roux farfouillait plus loin et ramenait des lambeaux de tissus et des bouts de fils électriques. Ca prit un certain temps et ce fut l’objet de quelques disputes qui firent rire les gamines mais au bout d’un moment Cocacola compris qu’ils étaient en train de fabriquer un genre de brancard, alors elle les aida à terminer. Ce fut le roux qui se chargea de transporter Ford sur son brancard d’infortune, d’une seule main. Elles ne savaient pas où ils les conduisaient, les mutants s’étaient contenté de leur faire signe de les suivre et le plus roux avait embarqué le brancard et son amie comme un sac à main. La marche dura plusieurs jours, sous la pluie, puis à travers la neige qui peu à peu s’éclaircissait. Ils traversèrent la ville, suivirent une autoroute brisée jusqu’au relief d’une forêt brûlée par le givre et au-delà. De temps à autre, la nuit ou le jour, ils se reposaient, l’un des trois partait chasser et revenait avec des mulots, des écureuils. Impossible de les cuire par ce temps et sans un véritable abri, alors elles mangèrent la chair crue en dépit de la nausée. Ils mangèrent également de la mousse et des champignons. Un jour l’un des mutants arracha de l’écorce d’un résineux, le mâcha longuement avant d’appliquer la pâte sur le poignet de Ford. La fièvre tomba peu à peu, la puanteur disparue. Parfois au loin ils croisaient des groupes d’humains, des sauvages généralement, ils les évitaient, passant parfois par les arbres. Cocacola ne se senti pas dépaysé, les arbres c’était comme les tours bien que souvent plus sûr et solide. Mais leurs compagnon étaient plus doués qu’elle à passer de branche en branche, ils pouvaient utiliser leurs pieds pour s’agripper, forcément plus simple. Au-delà de la forêt le paysage devenait montagneux et la neige continuait à s’éclaircir au point de prendre des teintes perlées comme elles n’en n’avaient jamais vu. La bande fini par arriver à l’orée d’une caverne. Au début c’était comme s’il n’y avait rien. Un sol irrégulier dans un espace nocturne où seul le son de leurs pas clapotait en écho. Puis peu à peu elle commença à apercevoir de la lumière qui dansait entre les dents des stalagmites, stalactites, chaude et rousse. Et à mesure qu’ils s’en approchaient les rochers s’habillaient de lichens d’un vert moiré, de champignons jaunes, suintant de chaleur à la faveur d’une rivière qu’elle pouvait entendre grouiller sous ses pas. Tout au bout il y avait une forêt. Mais pas une forêt brûlée par le froid ou la sécheresse comme elles en avaient vu depuis qu’elles étaient enfant, une forêt magique. Une forêt pleine d’un camaïeux de vert qui embrassait le visage d’une puissante et mystérieuse odeur sauvage presque sexuelle. Eclairée depuis les confins d’un tunnel moussu par ne mince ouverture dans la roche à travers laquelle on apercevait le ciel argenté de l’hiver. Une forêt pleine de bruit, de chants, caquètements, gloussements, interjections incompréhensibles, de vie. Tellement que sur le moment son estomac se noua, ses pas ralentirent, le souffle court ; Appréhendant ce miracle comme elle l’aurait fait d’un village de sauvage. Le chef de la bande la poussa gentiment en avant de la tête. Elle se laissa faire, puis enfin elle les vit. Des dizaines, peut-être des centaines de mutants, tous différents. Certain roux ou très musclés et sur quatre pattes, comme les deux avec eux, d’autre comme le chef, d’autre encore avec des bras immenses, noirs, blancs, verts, avec collerette ou sans, minuscule ou grand. Ce n‘était pas des mutants, elle le comprit enfin, c’était des animaux. Elle ne savait pas quel genre d’animaux mais des animaux qui leur ressemblait. Incroyable !  Ils s’avancèrent avec eux dans la forêt sous la curiosité des autres jusqu’à une clairière où était assemblés quelques grands musclés et un roux visiblement âgé et chenu avec le regard le plus doux qu’elle n’ai jamais vu depuis que sa mère l’avait porté dans ses bras, enfant. Il s’avança en se balançant, examina Ford, fit une grimace puis un bruit de bouche et quelques signes mystérieux du bout de ses longs bras. Les grands musclés s’approchèrent et emportèrent la jeune fille avec eux. Ni l’une ni l’autre n’avaient plus peur, le vieux roux la regarda et fit à nouveau ses signes bizarres avec les mains cherchant visiblement quelque chose, une étincelle dans son regard, mais Cocacola ne comprenait pas. Alors il s’éloigna pesamment avant de s’en retourner en trainant un vieux livre déchiré à la couverture presque entièrement arrachée. Et lui jeta devant elle, Cocacola l’ouvrit et comprit. Les signes correspondaient à des mots, des lettres, un langage.

 

Cela faisait deux ans aujourd’hui qu’elles vivaient ici. Ford s’était remise de ses blessures même si elle avait toujours gardé une faiblesse dans son bras qui lui interdisait les cimes. Elle restait souvent en bas avec les autres à s’occuper des enfants des guenons, jouer à cache-cache avec les jeunes gorilles. Autant de mots que Hope avait appris à mesure de ses progrès en langage des signes. Kalima, la femelle orang-outan qui le lui avait appris ne connaissait pas l’inventaire complet des noms qu’avaient donné les hommes aux espèces. Elle en avait inventé d’autres Grand Bras, Col Rouge, Cul Arc-en-ciel, Canine… et aussi pour les oiseaux, les papillons, les rongeurs, les différents insectes qui peuplaient la forêt. Et dans la foulée avait choisi de reprendre son nom de baptême, comme réconciliée. Kalima lui avait raconté son histoire, à elle et aux autres. Comment les humains lui avaient appris le langage des signes et comment elle était parvenue à le transmettre à quelques uns. De ce zoo d’où certain s’étaient échappé, ou de laboratoires. Leur instinct, leur sens de l’auto préservation et la chance avait fait le reste. Ils s’étaient reproduit, cette forêt était un miracle climatique, cette caverne un abri sans pareil. Car il y avait différentes routes, un labyrinthe de pierre et toutes ne menaient pas vers la félicité. Hope était penché sur sa feuille de parchemin, du papier séché au soleil et ciré d’une fine couche de cire d’abeille. Elle avait appris à fabriquer de l’encre à force d’observation, faisant comme son père avant elle, cherchant et réfléchissant. Elle racontait leur histoire à elles et à eux. Jour après jour, feuille après feuille, et parfois le soir lisait pour les autres, les petits, les femelles, les grands dans les arbres. Parfois elle accompagnait ses mots en signes pour ceux qui étaient initiés. Elle n’était pas certaine de savoir pourquoi elle le faisait. Peut-être parce que Kalima lui avait transmit quelque chose. Parfois son auditoire était toute ouïe et regard, d’autre fois s’en fichait ou presque. Kalima elle, était toujours présente, satisfaite, comme si elle avait espéré ce moment depuis longtemps. Hope leva les yeux de sa feuille, un oiseau rouge volait au-dessus des arbres, ses plumes irisées par un rayon du ciel au loin. Peut-être qu’un jour elle aurait envie de reprendre sa propre route, retourner dehors, mais pour le moment elle n’en voyait pas l’intérêt. Peut-être qu’un jour elle aurait envie de fonder une famille à son tour, comme Kalima et les autres. Qu’elle irait se chercher un homme à son goût et pas trop taré. Mais qu’est-ce qui se passerait après ? Quand ses enfants auraient grandi ? Et que leurs enfants grandiraient à leur tour. Que feraient-ils de cet endroit ? Que feraient-ils du monde qu’il restait dehors ? Ils recommenceraient comme avant à tout saccager ? Qui sait, peut-être pas. Peut-être qu’elle saurait les éduquer, transmettre, qu’elle saurait leur faire voir les choses, observer, sentir, goûter à leur présent au lieu de vouloir toujours plus sans jamais savoir vraiment quoi. Qui sait ?.

Elle regarda le tas de feuilles séchées à côté d’elle et eut une idée.

 

 

 

 

Emily Blake vous salut bien -Part 2-

L’italien devait en référer à son boss, il l’appela sur son portable, très à l’aise, dégoisant presque aussi tôt en dialecte napolitain. La Camorra et son réseau mondial. Et là sans doute un mec dans sa cuisine en short et tricot de peau à faire son biz international, empereur sans hermine ni couronne. Elle écoutait sans réellement comprendre. Les intonations, le langage du corps, quelques bribes non dialectales… Si chierto dotore, ciento, como voi. Il la regarda et sourit. C’est bon, lui dit-il en français. Il referma le sac et puis fit signe à son chauffeur de s’approcher. Messe basse. Le gamin, à peine majeur, retourna vers la 205 et alla chercher une enveloppe. Emily vérifia, cent mille euros comme convenu. La loi du marché. Ils récupéraient le plus gros morceau du gâteau mais il n’y avait qu’eux pour pouvoir refourguer ce genre de came et ne pas laisser de trace. Peu importe d’où elle les sortait, peu importe les kosovars, la Camorra les enculerait tous. Elle se souvenait encore de cette fois où elle avait rencontré Di Angelo, Don Stefano, comme les autres l’appelaient. Un mec d’une trentaine d’année dans un imper mi Matrix mi gothique, flanqué de gardes du corps en survêt jaune Bruce Lee. Il l’avait reçut chez lui, là où ils l’avaient assigné à résidence, à Bologne. Une belle demeure avec un parc. Impossible de travailler avec les napolitains sans son blanc-seing. Il en faisait des tonnes, mangeaient des pistaches comme s’il écorchait une peau d’intellectuel mais au moins la prit-il au sérieux. Sa réputation l’avait précédé, les coups de fil du flic avait fait le reste. Le flic…

 

Elle écrivait au tableau : « Et que faudraient-il faire ? Cherché un protecteur puissant, prendre un patron, et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc… » Oh la, la s’exclama Antonin, treize ans, du fond de la classe, si elle commence à faire deux fautes par phrase, il faut un autre café ! Toute la classe éclata de rire, la maitresse y compris. Deux fautes ? Oui c’était pour voir si tu suivais. Bah tiens ! rétorqua le gamin pas convaincu. Alors ces fautes quelles sont-elles ? Antonin corrigea le vers sans faute. Bravo ! Et maintenant tu vas nous réciter la tirade. Hein ? Mais non ! Mais si, dit Emily en lui fourrant le livre dans les mains, tu verras tu t’en tireras très bien. Elle avait raison, le ton frondeur de Cyrano lui convenait à merveille. Le gamin se régala et par la même la classe entière. Elle adorait son métier. Adorait ses élèves. Avant de vouloir faire danseuse, elle voulait déjà être prof, dès six ans ! Mais elle savait que ça ne pourrait durer éternellement. Déjà trop de sang avait coulé, trop d’articles avaient été rédigé, et même si personne ne savait qu’elle était derrière une dizaine de braquages et de cambriolages, tôt ou tard ils remonteraient sa piste. Tôt ou tard. Barres toi gamine, se disait-elle, barres toi. Elle n’arrivait pas encore à s’y faire. .

 

 

Mado

Ils l’ont annoncé dans le journal, à la télé. C’est arrivé à côté des Champs. A la sortie d’un de ces bars qu’ils ont dit. Je savais pas qu’il en avait. Huit bastos dans le corps, pas une chance, deux mecs à moto. Mon pauvre Shérif. Pourquoi ils lui ont fait ça ? Dans le quartier on dit qu’il était en dette, d’autres que c’est à cause d’une vieille histoire. C’est possible. Quand même j’ai pleuré. Oh pas devant tout le monde, mais il a fallu que ça arrive, devant Toussain…Je crois qu’il a compris mais je savais qu’il dirait rien. Un jour il m’a dit que ces choses là pouvaient se produire dans un couple. Je m’étais dit que c’était pour me préparer, que je lui plaisais plus ou un truc du genre. Mais il avait raison, ça arrive des fois, on n’est pas des robots non plus hein ! Mais il ne m’en a pas voulu. Il est comme ça mon homme, il regarde les trucs droit dans les yeux et il fait avec. Mon Toussain… presque des fois dans ses bras j’oublie Marco…. Marco. J’ai rêvé de lui la dernière… Sa queue en soie dans ma bouche maquillée, après quoi il me tirait une balle, son foutre qui faisait des bulles au coin de mes lèvres ourlées avec le sang noir dégoutant sur le lino. Putain, que j’ai mal dormie ! Je me demande si c’est à cause de la mort de Shérif. Bon mesdemoiselles on reprend c’est juste nul ! Nul ! Et archi nul ! Les blondes se rassemblent dans le fond de la pièce. C’est des vrais elles, pas comme moi. Mais question déhanché c’est des bâtons. Tony dit que c’est des danseuses dans leur pays, tu parles ! Si ces filles savent danser moi je suis la Vénus de Milo. On recommence, je fais en claquant des mains. Elles se mettent en rang, mains sur les hanches et avancent l’une après l’autre en faisant le déhanché machinal et le talon qui claque même pas. Oh la, la, mais vous êtes pas vraies vous ! Une des nanas me retourne un regard genre. Quoi ça sert ? Elle me demande avec son accent de l’est, homme tous pareils, elle dit. Si femme, eux regarder. Merde je me dis, voilà que j’ai une révolte. Et moi ma petite je suis responsable d’un établissement de qualité où les filles ne marchent pas comme un sac. Tsss, fait la fille en se retournant vers les autres, bras croisés. Des gars arrivent sur ses entre faits. Costume mal coupé, gros bras, crâne ras et dent en or. Ils se posent dans les canapés, je fais signe aux filles de se disperser. Messieurs, champagne ? Je lance, ils ne m’écoutent même pas, parlent entre eux. Okay, comme ils veulent… Je dis aux autres de s’occuper d’eux et je vais derrière le bar faire l’inventaire. Une fille pousse un cri. Bah qu’est-ce qui se passe encore ? Elle sort en trombe du salon en se tenant le bras. Je l’appel, qu’est-ce qu’il y a montre mon ton bras. Le con l’a pincé jusqu’au sang. Bien, ils veulent voir les choses comme ça. Je dis à une des filles d’appeler le bar d’à côté, Chez Julia et vais voir les trois lascars. J’ai un peu peur quand même mais c’est pas les premiers clients que je rembarre. Dans ce boulot faut savoir se faire respecter. Messieurs que se passe-t-il ? Un problème ? Visky vite ! Me lance l’un des trois en français, sans me regarder. Un autre a attiré une fille sur son genou et lui tripote les cuisses, elle a l’air terrorisée. Eh messieurs, ici on ne touche pas ! Da, da, visky, vite, me répète le gars en me faisant signe de filer. J’appelle la fille, elle se dégage, il essaye de la rattraper sans sortir de son canapé, en vain. Sur ce arrive les deux mecs de Chez Julia, des balourds à bagouze qui me demandent. Je leur fait signe dans le fond, ils vont voir, et puis là-dessus c’est Tony.qui se pointe avec deux nouvelles, mais elle c’est des putes j’en suis sûr. Dans le fond ça discute, qu’est-ce qui se passe ? Il me demande, des emmerdeurs, je fais. Je retourne à mon inventaire quand les deux balourds reviennent. C’est bon c’est arrangé qu’il me fait. Il nous distribue du fric à moi et Tony, de la part des cons et puis repartent en nous les laissant sur le dos. Tony fait un peu de plat aux putes, leur sert des coupes. On fait ça des fois, elles servent de rabatteuse pour nous autres. Tient chéri et si on allait dans ce bar ? En échange on leur envoi des clients. Dans le salon les filles sont revenues, mes anglaises comme je les appels, parce qu’elles le sont. Une brune une blonde, sympa, la vingtaine, avec des formes. Elles dansaient l’une après l’autre, sur une chaise pendant que l’autre cajolait le pigeon. Elles avaient peur de rien mes anglaises, pas comme ces trois blondasses qu’il nous a amené Tony. Bah alors vous attendez quoi ? Je m’exclame en leur montrant le salon. Elles s’exécutent de mauvaise grâce, je sors une bouteille de Johnny Walker Black Label, trois verres et un petit seau de glace, trois cent cinquante sacs. Mais au moment où je pose la bouteille devant eux, il y en a un qui m’attrape par la taille. Non, non, non, je fais, on touche pas j’ai dit ! Tony se pointe. Eeeh on vous a dit quoi là ? Le gros le regarde mauvais mais ne moufte pas. Je me casse, je dis à Tony, j’en ai rien à foutre qu’il ne me paye que ma demi journée, je veux pas rester ici avec ces trois porcs, fric ou pas. Reste, me demande Tony avec ses yeux de cocker. Allez, ils vont faire des histoires ! T’inquiètes on gère… On ? C’est qui on ? Je me demande. Mais bon d’accord je reste, je suis bonne poire, je vais pas faire d’histoire hein… Toussain il ferait la gueule. Une fois comme ça j’ai gueulé parce qu’une pute était venu bosser dans le salon de derrière. Une fois où Tony il était à Marseille. A son retour, merde je les avais tous les deux sur le dos parce que le tapin elle avait dit partout que chez nous y’avait des rats ! Ta mère ! Heureusement qu’en plus on n’a pas eu l’inspection ! Bref, je laisse pisser comme disent les bonhommes. Les gars restent jusque dans la fin de l’après-midi. Font du bruit, pétés, veulent toutes les filles, mais il y a d’autres clients qui se pointe, alors ça ferait des histoires si les crânes ras venaient pas tour à tour sortir des pacsons de billets froissés, acheter une boutanche, sympathiser avec les clients genre gros russky qui gueule en barbare. Et vas-y que je te tape dans le dos et que je paye un verre à tout le monde… Vers sept heures ils sont rejoints par deux autres mecs, blouson de cuir, jean, l’air pas commode, qui nous mate moi, Tony, et les filles comme des loup-garous à l’heure du steak. Mais ils restent pas, ils sortent tous une demie heure plus tard. On fait les comptes avec un des soulards, je m’aperçois qu’il compte drôlement bien pour un mec qui a enquillé quatre bouteilles de sky dans l’aprème. Je suis pas mécontente de les voir partir, les autres filles non plus. Même mes anglaises en pouvaient plus. Vers huit heures j’appel Toussain, voir s’il peut venir me chercher, mais ça répond pas. Tant pis, je vais prendre le métro. On habite dans le XXème, pas loin du Père Lachaise. Dans les transports, ce que j’aime bien, c’est lire. C’est Shérif qui m’a un peu mis à la lecture, mais je lisais avant hein… mais pas les vrais livres, comme il disait. Anouilh, Claudel, Hugo, Zola, ces choses là… Zola c’est du sirop, ça m’ennuie ! Les Classiques qu’il disait Shérif, et tu l’entendais la majuscule. Peut-être, mais moi ce que je préfère en fait c’est l’histoire. L’histoire c’est plein d’histoires déjà, de vraies et je trouve c’est mieux parce que ça explique plein de choses ! En ce moment je lis une biographie de Louis XIV, j’adore. C’est mon roi préféré. On habite au troisième, pas loin du métro, je ne remarque pas la voiture des gars. En fait je ne vois rien sauf quand il me rejoint avec son air vicieux, méchant, et sa dent en or qui brille, son crâne ras. Je frissonne je sais déjà ce qu’il veut, et il me pousse dans le hall. J’aperçois la voiture derrière lui, les autres qui attendent. Non ! Non ! Non ! Le gars me fait un balayage, je tombe sur les fesses, il se marre, il sent l’alcool, le tabac, la transpiration. Il m’attrape par les cheveux et me traine derrière, dans la cour au pied des poubelles et je cris comme une pucelle parce que j’ai peur et qu’en même temps ça me fait un truc, et que je comprends rien. Il me donne un coup de poing sur la bouche, je sens mes dents vibrer, oh non pas encore je me dis… pas encore ! Marco ! Marco où tu es ? Au secours ! L’autre me déchire mon corsage, le soutif, la culotte, je bouge plus, l’attends, je sais ce qu’il fera si je me rebelle. Il m’écarte les cuisses. Marco. Je prie. Je prie plus Jésus maintenant, je prie Marco. Jésus je l’ai oublié. Ou bien c’est lui qui sait pas. Ca doit bien lui arriver à Jésus de pas savoir, non ? C’est un homme non ? Bon un homme extraterrestre mais quand même ! Je prie Marco, oui… et soudain… Marco. Il attrape le mec par le col et le balance comme un sac, le gars est trop saoul pour arriver à se relever d’un coup, Marco lui balance la pointe de sa pompe cramoisi dans l’estomac, l’achève à coup de talon dans la gueule. Oh mon Marco t’es revenu !? Fils de pute ! Crache-t-il sans me regarder, et puis Toussain qui se précipite. Chérie, ma chérie ! Je fonds en larme aussi tôt, dès qu’il me prend dans ses bras, et je regarde Marco. Ses belles boucles brunes sur sa nuque. Elle lui va bien sa veste. Je pleure. Parce que j’ai eu peur, que j’ai mal, que l’accident me revient dans la tête comme une balle, et que Marco s’en va, sans un mot, sans un regard pour moi. Comme d’habitude.

 

Vous allez les laissé s’amuser avec vous combien de temps ? Emily leva la tête du rayon fromage. Un type se tenait à côté d’elle qui faisait mine de comparer les prix. Je vous demande pardon ? Vous allez les laissé combien de temps se moquer de vous ? Châtain avec ça et là encore quelques mèches blondes, mi long, ça faisait un moment qu’elle n’était pas allez chez le coiffeur. Trop souvent avec sa perruque sans doute. Vous êtes qui ? De quoi vous parlez ? Le type jeta un coup d’œil noir à Emily avant de le laisser glisser par-dessus son épaule. Appelez moi, et arrêtez de vous laisser marcher sur la gueule grogna le bonhomme en lui glissant une carte de visite dans la main. Elle lu, Capitaine Michel Feyret, DPJ. Un flic. Sur le moment elle eu peur qu’il l’arrête, mais il avait déjà disparu alors qu’elle levait la tête. Mais… vous… rien, pfft, il n’était plus là. Qu’est-ce qu’il avait voulu dire ? Pourquoi il voulait parler avec elle ? Elle n’avait rien à dire aux flics. Est-ce qu’ils avaient enquêté sur son viol ? Même pas. Emily oublia la carte dans le fond de son sac et n’y pensa plus. Jusqu’à ce que l’Afghan casse Jeanne. Ca lui avait pris un matin à l’aube, comme ça, sans raison, il l’avait tiré du lit, battu, violé avec sa bite et différents objets, battu encore à lui défoncer le nez et la mâchoire, et puis il s’était tiré. On avait retrouvé Jeanne errante sur le boulevard Poissonnière, le visage pété, en sang, les vêtements en lambeaux, hagarde. Après l’Hôtel Dieu, H.P direct. Emily en avait parlé à Toussain, enfin plutôt Mado mais Toussain prétendit qu’il ne savait pas où il avait disparu. Comme il avait prétendu ne plus faire d’affaire avec Marco… Ah c’est différent… il s’est drôlement calmé tu sais, tu comprends ? Non elle ne comprenait pas. Ou plutôt si elle comprenait que les hommes étaient trop faibles, trop lâches pour tenir cette promesse implicite qu’ils induisaient sur elle par leur présence, celle d’un être fiable, solide, qui saurait toujours vous protéger, presque comme un père…. Mais Toussain n’était pas un père finalement, pas plus que ne l’avait été Marco, ou bien d’une autre façon. Marco lui avait enseigné la douleur, l’humiliation, les larmes. Il en avait fait une bonne soumise. Révélé sa véritable nature de pute, de vicieuse, de ça Emily en était certaine. Pour ça il était son père, son père en douleurs. Mais Jeanne, ça passait plus. Et puis le fou elle l’avait toujours détesté, elle s’en fichait du fou. Euh… bonjour c’est Emily Blake. Rappelez moi sur le numéro que je vais vous envoyer dans une heure, rétorqua le flic avant de raccrocher. Emily obéit comme la bonne fille qu’elle avait appris à être.

 

Mado

Désolé je ne peux rien faire. Mais vous m’avez dit… je ne vous ai rien dit du tout, elle n’a pas porté plainte, je ne peux rien faire. Et l’Afghan ? Il est reparti en Algérie, vous croyez quoi que les algériens vont nous le livrer ? Pas de plainte, pas de mandat d’amener, c’est aussi simple que ça. Mais vous vous pouvez l’aidez. Moi ? Oui vous Emily ! Vous pouvez aidez Jeanne et toutes les filles pour que ce genre de choses n’arrive plus, pour ce qu’on vous a fait à vous n’arrive plus. Bah tiens, je me dis, c’est maintenant que ça les intéresse, un an après. Ah ouais et comment ? Vous savez pourquoi votre petit copain n’a rien dit quand vous avez couché avec Monsieur Abderramhane ? Qui ? Shérif, me fait le flic en me regardant droit planté dans les yeux qui rigolent pas. Vous avez couché plusieurs fois avec lui, vous savez pourquoi Marguerite n’a rien dit ? On sentait que quand il disait pas du Monsieur il respectait pas. J’ai haussé les épaules, il faisait quoi le flic là ? Il essayait de me monter contre mon homme ou quoi ? Et Marco, dis moi, c’est un salaud ? Grande nouvelle hein poulet ! Shérif était en dette votre petit copain le faisait payer chaque fois qu’il vous baisait. Peuh c’est même pas vrai ! Vous avez des preuves ? Il n’a rien dit, il m’a regardé gravement, c’est tout, et puis il a ajouté. Vous n’avez pas encore compris hein ? Compris quoi ? Comment l’Antillais s’est arrangé avec votre mac après votre sortie ? Vous croyez quoi ? Bah quoi ? Marco je peux plus l’intéressé, je suis plus assez jolie ! Et puis il s’en fout de moi. Ca pour s’en foutre il s’en fout, vu qu’il vous a vendu à l’Antillais. Vendu ? Bah oui vendu ! Je sens les larmes me monter aux yeux. Mais non ! Mais si ! Faut vous réveillez ma petite, vous êtes de la viande pour eux rien d’autre !

 

Emily n’aimait pas beaucoup qu’on lui dise qu’elle n’était que de la viande. Elle avait été ça, oui, quand elle était pute, sans doute, de la viande mais c’était fini tout ça. Elle avait ce boulot, son petit ami et globalement merde il la traitait bien, toujours gentil ou presque. Parfois quand il était fâché il était froid et ça lui filait vachement les boules, mais c’était tout, jamais un mot plus haut que l’autre, jamais un geste déplacé, un vrai mec. Sérieux, gentleman, non, même cette histoire avec Shérif c’était des conneries de flic. Sûr… Mais qu’est-ce que vous voulez, forcément quand on vous annonce ça on commence à avoir des doutes… on n’a moins d’entrain, on se pose des questions faute d’en poser, on observe.

 

Ma princesse ! Comment tu vas mon bébé, t’as fait bon voyage ? Oui, très bien merci. Il revenait du sud mais elle ne savait pas très bien d’où, de quel sud de quel pays. Il lui disait juste je vais dans le sud, dans le nord, mais jamais à l’ouest ni à l’est. Elle ne lui avait jamais posé de questions sur ses affaires, la convenance, et puis elle savait, la dope, ça se fait pas de parler de ces trucs là. Poses pas de question et tout ira bien. Il laissa sa mallette sur le canapé cuir du salon et l’enlaça amoureusement, bon mari. Ca c’était fait au début du mois, il lui avait demandé sa main un matin, brusquement, avec le diamant et tout, et voilà, même pas le temps de penser à Marco, à ce que lui avait dit le flic, tout ce qu’elle avait vu c’était qu’on faisait d’elle une femme rangée, et peut-être pourquoi pas un jour une maman… Non bon d’accord, avec l’accident elle ne pouvait plus être maman, mais on pouvait adopter non ? Avec le mariage il y avait eu la maison, à Montreuil, deux étages moderne, une ancienne imprimerie, avec un grand jardin avec piscine, une surprise. Elle se sentait comblée, bourgeoise, presque importante. Pour la première fois de sa vie. Et Marco commença enfin à quitter ses rêves. Tu veux boire quelque chose mon chéri ? Il commanda une bière, elle alla en chercher deux. Ils allèrent les déguster au bord de la piscine, sur les transats, il faisait encore un peu froid, mais elle avait mis une petite laine. Samedi prochain, je compte sur toi ma chérie, je veux que tu sois la plus belle fille de la terre. Pourquoi ? Il y a quoi samedi ? Une soirée d’affaire. Une grande soirée avec du beau monde, des gens importants. Ca devait parce que c’était bien la première fois qu’il organisait ça à la maison. Et il y aura Marco, ajouta-t-il, ça te dérange pas qu’il vienne ? Marco ? Encore lui… Son cœur se mit à battre plus fort malgré elle. Euh… non… je sais pas, oui… pourquoi il vient ? Ah les affaires… Emily se raidit, ça la contrariait de penser soudain à lui. Mais tu m’avais dit… pourquoi il était avec toi l’autre fois ? Ah les affaires tu sais, ça va ça vient… Dans la semaine, le flic l’alpagua dans le métro alors qu’elle allait chez une copine. Comment il faisait toujours pour la trouver ? Il la faisait suivre ? Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ? Quoi ? Bah quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Pourquoi vous avez dit oui !? Il avait l’air vraiment furieux. Bah parce que je l’aime ! Non vous ne l’aimez pas ! Vous dormez ! Vous savez ce qu’il a fait en vous épousant, Il a acheté votre silence, votre témoignage ne vaudra plus rien si on le serre ! Emily eu l’impression qu’il venait de lui flanquer un coup de poing dans l’estomac. Elle le regarda hébétée avant de le repousser. Ah ! Fichez-moi la paix ! Elle en voulait encore à la police de n’avoir rien fait après l’accident. Et puis samedi il y aurait Marco… Marco.

 

Mado

J’ai mal à l’estomac. Je sais pas si c’est bien que je vois Marco. Est-ce qu’il va me regarder ? Est-ce que je vais lui plaire ? J’ai quand même changé depuis l’accident. Mes yeux… mes yeux, je vois bien qu’ils ont changé, et mes seins, ils sont tombés un peu mes seins. Ca va lui plaire à Marco ça ? J’ai un peu peur aussi. Je suis mariée maintenant, c’est sérieux. Je peux pas faire ce que je veux. D’ailleurs qu’est-ce que je veux ? Marco ? Vraiment ? Je sais plus. J’entends les premiers invités qui arrivent, jette un coup d’œil par la fenêtre Porsche Cayenne et Audi. Toussain a loué du personnel qui les accueille plateau à la main. Champagne, whisky, il a vraiment mit les petits plats dans les grands. Je me cherche des chaussures pour aller avec cette robe vert émeraude qu’il m’a acheté pour ce soir.je suis drôlement belle dedans. Bon Dieu, j’en avais justement une paire qui irait parfait avec mais cette fichue femme de ménage… Où est-ce qu’elle les a mis ? Je fouille dans le fond du dressing… c’est quoi ça ?

 

Elle était à tomber dans sa robe verte fendue jusqu’à mi cuisse ses cheveux blonds décolorés tombant en cascade de boucles sur ses épaules rondes, le regard fier et droit, le sourire étincelant qui ne failli même pas quand elle vit Marco discutant avec un des gars qu’il avait empêché de la violer. Marguerite était soulagé, il avait un peu peur qu’elle le prenne mal, et ce n’était pas le moment qu’une bonne femme fasse du scandale, surtout que certain de la bande du kosovar s’étaient pointés avec leur régulière. Plus tout se passerait dans le velours mieux ça serait. Ils devaient doubler leur fourniture de filles, tout le deal et cette soirée reposait sur une garantie de distribution à travers les différents établissements que lui et Marco possédaient en sous-main. Donc pas de scandale, pas de bruit, les affaires sont les affaires, et tant pis si ce gros porc de Bacol n’avait pas compris qu’il faut payer avant de toucher. C’était ça qui avait mis le mord à Marco et Toussain approuvait d’autant qu’après tout ils étaient associés aujourd’hui. Même que c’était lui qui avait suggéré le mariage pour éviter d’éventuelles emmerdes à venir. Une bonne idée contenue du contexte de la soirée. Marco savait son genre de salope, il l’avait dressé, et même si elle n’avait pas porté plainte après la soirée foot, elle était bien capable de se rebeller pour une bêtise. C’est une môme tu comprends, lui avait fait Marco, elle peut te péter un caprice rien que parce qu’elle a ses règles… Mais pas ce soir apparemment. Au contraire, elle se montra bonne épouse, souriante et échangeant un mot avec chacun comme si de rien était jusqu’à ce qu’ils passent tous à table. Marguerite racontait une anecdote sur sa période skipper quand il était encore dans les îles, qu’il n’avait que vingt ans et envisageait la vie naïvement. Cette fois là il n’avait pas compris apparemment que la femme du propriétaire du bateau avait des vues sur lui. Il racontait bien, était drôle, savait ménager son effet. J’ignorais que tu savais naviguer mon amour, lança-t-elle. Oh oui, disons que j’ai un peu de pratique, répondit-il interrompu dans son histoire. Mon mari est un homme plein de surprise, répondit-elle, prenant à témoin une autre femme. Vous vous rendez compte j’ignorais même sa passion pour les impressionnistes, lui qui pourtant ne met jamais les pieds dans un musée… Marguerite senti que quelque chose n’allait pas, d’ailleurs il ne voyait pas du tout de quoi elle parlait. Mais de quoi parles-tu mon bébé ? demanda-t-il avec un sourire à lui vendre Dieu sans confession. Allons mon amour ne soit pas aussi modeste, il est ravissant le Monet. Quel Monet ? De quoi tu parles à la fin ? Un brin plus cassant, le regard une lame plus froide. Mais voyons celui de Shérif ! Celui que tu as caché dans le dressing….C’était pour me l’offrir ? Après tout j’ai écarté les cuisses comme il faut… Le malaise était palpable, tandis que les uns commençaient à allonger figure, les autres les regardaient gênés. Allons mon amour, tu es mon épouse, tu n’écarte pas les cuisses comme il faut tu…bah quoi c’est bien ce que tu attends de moi non, c’est bien pour ça que tu m’as acheté ? Sourire forcé, les yeux de Marco qui coulisse vers lui brièvement. Mais qu’est-ce tu raconte voyons ? Combien ? Rétorqua Emily. Combien quoi ? Combien je valais après l’accident ? Pas grand-chose je suppose hein ? Ah… on dirait que la petite à ses règles, rigola Marco en se tournant vers son voisin, ce qui le fit rire ainsi que le voisin immédiat de Emily. Elle le regarda et vit l’arme sous sa veste. C’est que t’es devenu spirituel avec le temps Marco, arrête on va même croire que t’as de l’esprit ! Dit-elle, la voix et les yeux durs. C’est sûr qu’avec toi ça risque même pas d’arriver ma poule, répliqua-t-il en cherchant l’approbation auprès des autres. Et le voisin d’Emily éclata une nouvelle fois de rire. Une de trop sans doute. D’un coup elle lui plantait de toutes ses forces sa fourchette dans la main et arracha l’arme dans le holster. Le type hurla, Marguerite se leva d’un bond et tenta de marcher sur elle. Emily ! Pose immédiatement cette arme c’est dangereux ! Sans déconner ? Cracha Emily avant de tirer et de faire éclater une bouteille à vingt centimètres de lui. Le bruit était assourdissant, le choc dans le bras et l’épaule violent mais elle s’en fichait, elle le tenait en joue, elle les tenait tous en joue, et ils n’en menaient pas large. Pour la première fois de sa vie elle se retrouvait en position de force et elle n’était même pas sûr d’aimer ça, à vrai dire elle avait peur autant que la colère la submergeait. Mais t’es malade ! Aboya Marguerite en jetant un coup d’œil à sa belle veste Karl Lagerfeld souillé de vin. Non ça va, jamais été aussi en forme, crâna Emily. Alors tu me dis combien ? Combien quoi bon Dieu ? C’est à ce moment là que Marco reprit la main, tapant violemment du poing sur la table. Bon maintenant ça suffit Mado ! Tu poses ce flingue immédiatement ! Le bruit du poing la fit sursauter, le regard qu’il lui lançait froid dans le dos. Comme s’il ne la regardait pas mais la traversait, lisait en elle jusqu’au moindre de ses recoins. Emily se senti nue et vulnérable soudain, et tout le monde la regardait, les uns effrayés, les autres attendant la suite prudemment. Et puis lentement elle réalisa qu’il ne l’avait pas encore appelé par son prénom, son vrai prénom, que pour lui il était toujours la gagneuse sous la perruque Louise Brooks. Alors ses yeux s’étrécirent légèrement et elle répéta sa question à son mari : combien ? Mado j’ai dit ça suffit ! Gronda Marco, déjà prêt à se lever. Toi ferme ta gueule ! Ordonna en retour Emily sans le regarder. Pardon ? Depuis quand tu discutes ce qu’on te dit !? Pendant une fraction de secondes cette seule phrase la troubla tellement qu’elle manqua de s’excuser. Marco se tourna vers un des kosovar, goguenard, les putes c’est toujours pareil, si tu les tiens pas elles se prennent pour des stars. T’as dit quoi ? Jappa Emily. Marco ne la regardait même plus, il dit à son complice. Eh Toussain tu vas laisser ta pute nous gâcher la soir… BLAM ! Le doigt d’Emily s’était presque écrasé de lui-même sur la queue de détente. Marco prit la balle en pleine poitrine. Il regarda la tache de sang grandir sur son torse d’un air incrédule, releva la tête, une expression de fureur sur le visage, ou bien était-ce de la douleur ? Il ouvrit la bouche. Sale pu… BLAM ! Cette fois il parti à la renverse et tomba de sa chaise. Alors il se passa plusieurs choses en même temps, Marguerite qui essaye de se jeter sur elle, le voisin de Marco qui se lève d’un bond, arme au poing, les filles qui hurlent et s’enfuient…Et les coups de feu qui se mettent à partir dans tous les sens, Emily qui tombe par terre.

 

Mado

J’ai mal, j’ai mal, j’ai mal… qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Je suis devenu folle ? Toussain est par terre dans une mare de sang, le gars que j’ai planté avec la fourchette a un gros trou dans le crâne… il y a de la fumée, j’ai les oreilles qui bourdonnent… oh, la, la mais c’est pas possible ! C’est pas moi ! C’est pas moi qui ai fait ça ! Non ! Je me relève, j’’avance dans la pièce, il y a un autre crâne ras par terre, et pas loin Marco… Mon pauvre Marco, mon doux Marco… Je m’approche de lui. Il saigne, il me regarde de ses beaux yeux ambres, il a l’air d’un petit garçon perdu. Il essaye de dire quelque chose, des bulles de sang se forment au coin de sa bouche… maintenant je me souviens… le Monet dans le dressing… le Monet de Shérif… et lui là, Marco qui me traite de pute, encore et encore… Pourquoi il a pas fermé sa gueule ? Pourquoi faut-il toujours qu’il se croit tout permis ? Il croasse un truc, lève la main vers moi… Ma… Ma… Mad… Je pointe mon arme vers sa tête alors qu’il balbutie… Mad…. Je tire en fermant les yeux. La détonation je l’entends à peine et quand j’ouvre les yeux il a le visage en bouillie. Il y a plus de Mado, je dis, y’a jamais eu de Mado, moi c’est Emily, et je m’en vais. La maison est vide, tous parti, tous enfuis…. De la poussière dans la cour, même le personnel s’est barré… merde. J’aperçois mon reflet dans la glace… oh non… j’ai du sang partout, la joue déformée, un trou dedans… oh non… qu’est-ce que j’ai fait ?… La maison est vide… et elle a moi toute seule. A moi toute seule. Enfin.

 

Emily se souvenait encore de ce moment. Quand elle avait réalisé que désormais la maison lui appartenait tout entière. La maison et tout le reste. Toute sa vie en fait. Enfin. Elle s’était assise par terre et elle avait pleuré. De joie. Pour la première fois de sa vie. Une joie immense, comme un ouragan qui se soulève. Et les larmes jaillissaient toute seule, mélangeant sanglot et rire en hoquets discordant. Puis, quand ça avait été fini, elle avait fait comme aujourd’hui, ses valises. C’était il y a déjà six ans maintenant

Il était temps d’en finir.

 

Emily

Je ne savais pas quoi faire après la fusillade. J’ai fait des cauchemars aussi. Mais c’est marrant jamais j’arrivais à me souvenir de la tête de Marco… C’est peut-être de l’avoir bousillé… c’est peut-être pour ça que je les fais… va savoir. Va savoir… Je suis allé à l’hôtel, j’en ai choisi un en banlieue est, près de Cergy. C’est là qu’il est né ce con, peut-être que je faisais un pèlerinage aussi… je sais pas, j’ai pas réfléchi, j’ai fait ça d’instinct. Peut-être que c’était une façon, une dernière fois, de me réfugier auprès de lui… Me réfugier auprès du souvenir d’un mec qui m’avait battu, humilié, vendu comme de la viande jusqu’à ce que j’en crève presque ?… Bon Dieu… Ma pauvre Emily, je me suis dit rétrospectivement, t’es cinglée, t’aimes quand ça fait mal. Sauf que ça a pas fait mal du tout rien à foutre même, comme si les balles avaient tout digéré, effacé. C’est Paul, un ancien client du temps où j’étais tapin qui m’a fait mal. En m’extrayant le morceau de balle qui avait ricoché dans ma joue. Après je suis resté environs une semaine à l’hôtel, le temps que ça dégonfle un peu et que ça se tasse aussi. Ils en ont parlé à la télé de cette affaire, c’est comme ça que j’ai appris que les deux crânes ras étaient de la mafia albanaise. Des mecs importants… comme ça que j’ai su que j’étais dans une merde noire. Bon, certes j’avais déjà bien commencé, mais là… J’en étais presque soulagé que le flic me trouve. Comment ?.Un bon flic je suppose qui me connaissait mieux que je ne le pensais. Je lui ai bien demandé hein, mais il ne m’a pas répondu. Il m’a juste demandé ce que je comptais faire.

 

Vous ne venez pas pour m’arrêter ? Le flic la regarda comme si elle avait dit un gros mot et referma la porte derrière lui. J’ai pas besoin de vous dedans, j’ai besoin de vous dehors. Besoin ? Vous avez coupé la queue du serpent, pas la tête. Vous me prenez pour qui ? Une justicière ? Il soupira, exaspéré. Vous ne tiendrez pas deux semaines en prison. Pourquoi ? Vous me prenez pour une gamine ? Non, parce qu’ils vous feront tuer. Emily marqua l’arrêt le flic embraya, sans pitié ni remord. Dehors vous avez vos chances, je peux vous aider à partir en cavale. Mais ça continuera… tout continuera comme avant… Les filles, les tournantes… à vous de voir… Elle semblait désemparée et on ne l’aurait été à moins. Le flic, bon manipulateur jouait sur sa culpabilité de gamine et ça marchait. Mais qu’est-ce qu’elle pouvait faire ? Je ne sais pas, vous savez comment ça marche de l’intérieur, vous avez vu les filles, vous les connaissez, peut-être que vous pouvez les approcher assez pour les sortir du circuit… Non, ça c’était impossible, elle le savait. Elle savait mieux que personne qu’une fille ne quittait jamais son mac, qu’il la vende, la batte, elle était à lui, à lui et à la fois terrorisée par lui autant qu’à l’idée de le perdre. Les bons macs c’est ce que ça faisait, peur, très peur. Et pour une pute, la peur c’est presque une came, en tout cas c’est un mode de fonctionnement. Du conditionnement. Et pour déconditionner ces filles… à moins d’appliquer sa propre thérapie particulière… il faudrait du temps de l’écoute, de la volonté. Un luxe largement au-dessus de ses moyens immédiats. Vous faites quoi alors ? Je ne sais pas… je ne sais plus quoi faire ! Vous savez vous ? Vous savez ce que je devrais faire ? Il se contenta de la dévisager avec son sérieux habituel. Les hommes sérieux elle aimait ça, mais lui il était froid comme du plomb de chasse. Oui, venir avec moi. Mais je croyais que… Si je vous ai trouvé ils vous trouveront. Désolé de vous dire ça mais vous avez été une pute et vous réfléchissez encore comme tel. Ca sembla la choquer mais elle ne dit rien. Juste comme si elle voulait pleurer mais se retenait. Faites vos valises, on y va. On va où ? Chez un ami.

 

Il s’appelait Moscou. Un colosse, bâtit comme un ours, avec une voix de stentor, et russe bien entendu. Un ancien mercenaire naturellement… Le flic savait parfaitement ce qu’il faisait en la lui confiant. Comme il savait ce qu’il faisait en lui glissant en partant une clé USB. Qu’est-ce que c’est ? Elle avait demandé. Tenez, réfléchissez. Vous êtes une fille intelligente, je sais que vous trouverez une solution. Premier mot presque gentil, et le dernier.

 

Emily

Avant j’aimais pas la nuit. La nuit c’était le boulot, la peur, le client qui fait chier, les flics qui font chier, la peur… J’avais tout le temps peur la nuit je crois. Peur de ce que je ne voyais pas, de ce que j’imaginais, peur de ce qui pourrait arriver si… si je me tenais mal, si je n’avais pas choisi la bonne jupe, si je ne suçais pas assez bien… Peur qu’il surgisse avec ses yeux jaunes et me tabasse. Peur d’être violée. Et finalement c’était arrivé… Aujourd’hui je n’ai plus peur. J’aime ça même. C’est calme la nuit. J’aime le calme. Surtout celui qui précède la tempête.

 

Elle glissa l’ogive de 12,7 dans le chargeur avant de l’embrayer. Barret M82 anti matériel, calibre 50 BMG, optique de nuit, vision verte luminescente, trois gardes en poste. Oui il était temps d’en finir. Elle les connaissait, en cinq ans elle avait eu le temps de les apprendre, eux et bien d’autres choses… Elle savait qu’ils ne lâcheraient jamais l’affaire tant qu’ils ne l’auraient pas coincé. Quitte à s’en prendre aux élèves de sa classe, à n’importe qui l’ayant approché de près ou de loin. Ils étaient comme ça, ils ne lâchaient jamais, des chiens. C’était leur loi, leur honneur, le kanun comme ils appelaient ça, la loi des sultans. Et on ne remet pas en question impunément le pouvoir des sultans. Maintenant elle attendait son signal. Malgré sa taille et son poids, il se glissait dans les épineux sans un bruit, l’ombre d’un ours. Personal Defense Weapon, FN Herstal P90 le long de la hanche, fusil d’assaut AR15 en bandoulière  près à l’emploi. En chemin il n’avait rencontré aucun opposant, seulement des barbelés et des mines hors sol Claymore. La routine ou presque. J’y suis, entendit-elle dans son écouteur. Dans le temps elle ne voyait rien. D’une certaine façon ça aidait à vivre, en floue les choses étaient parfois jolies comme des aquarelles de papillons pastels, des légèretés colorés, et la nuit comme des sodas. Mais aujourd’hui qu’elle avait les yeux grand ouverts, autant qu’elle y voit droit. Ca lui avait couté une fortune et elle portait encore des lentilles, mais même à 850 mètres elle voyait parfaitement le garde tourner autour de la piscine. Même qu’il avait une petite mine, il avait dû faire la fête la veille. Il faisait beaucoup la foire ces mecs, comme les russes. Raki, sky, vodka et cocaïne… BAOUM ! 964 mètres seconde officiellement, parce que la convention de Genève interdit les balles supersoniques. Le missile d’acier traverse la tête du garde et la fait éclater avec un bruit écoeurant avant même qu’il n’ait entendu le moindre coup de feu. D’ailleurs avec ce vent contraire, on l’entend à peine. BAOUM ! Le fusil s’enfonce dans son épaule, elle accompagne le mouvement et bloque, choc. C’est lui qui l’a entrainé, tout appris, arme et close combat. Son grand géant, comme elle dit. Moscou. Oui, le flic savait parfaitement ce qu’il faisait. La seconde balle traverse la poitrine de l’autre garde avant qu’il ne s’alerte, le dernier part en courant. BAOUM ! Bonne élève, pensa Moscou satisfait en voyant l’épaule du type partir en purée avec son bras. Maintenant c’était à lui, elle veillait sur ses arrières, et avec des munitions pareilles pas grand chose pouvait lui résister, pas même un mur surtout pas un mur. Il abattu un type qui sortait pisser et entra par les cuisines. Trois cuisiniers et un serveur. Instant de flottement, tout le monde se regarde en chien de faïence. Soudain elle entend six plop dans son écouteur, cadence d’arme auto en mode coup par coup, le bal est ouvert, Moscou est en piste. Par une lucarne elle aperçoit une silhouette courir, un, deux, elle calcule ses pas, BAOUM ! L’ogive traverse le mur de la villa comme du beurre et coupe la silhouette en deux dans un geyser. Moscou avançait, il avait échangé l’AR15 contre le P90, rafales courtes, invariablement mortelles. Pas de quartier, homme de main, personnel, femmes ou hommes. Jusqu’au grand salon, puis la chambre du maitre des lieux. Djenko Nocovic, la quarantaine, cheveux gris séduisant et là avec un AK47, défendant chèrement sa peau, quoique brièvement. Grenade. M78 russe, cadeau de la maison, dit la Sauterelle. Elle rebondit à un mètre vingt de hauteur et éclata en libérant shrapnel du quadrillage et  billes d’acier. Mission terminée, grogna Moscou dans son oreillette. Ca aurait dû être moi en bas, ronchonna Emily, quand soudain…

 

 

 

Emily

Deux vans noirs, quelqu’un a réussi à donner l’alerte. Le fusil fait un bruit de l’enfer. Même avec une oreillette et un bouchon de tir. J’aime pas les armes trop. Ca fait du bruit, ça pue, t’as les mains sales à cause de la poudre. Mais c’est dangereux. J’aime ça quand c’est dangereux en fait. A force je me suis rendu compte que c’était pas la peur qui me motivait, ça avait jamais été la peur, c’était le danger. Combien de fois j’ai flirté avec la correction, juste pour me sentir en danger, pour me réveiller ? Combien de fois j’ai raté une pipe juste parce que je sentais que le client pouvait m’en mettre une ? Combien de fois au fond je ne suis pas allé chercher l’ultime frisson en me faisant frapper juste parce qu’il était dangereux. Et combien de fois j’ai adoré baisé en public, juste pour voir jusqu’où une pute pouvait aller ? Des centaines ?… Mais le mieux, je me dis en appuyant sur la détente, c’est quand il me baisait après. Ah ouais c’était vraiment mieux après, surtout après une bonne dérouillée à la ceinture… Ce beau salaud avec ses yeux jaunes froids. Je laisse le Barret, j’ai immobilisé le van de queue et son chauffeur, abattu deux hommes, les autres se positionne en formation et pendant que les uns mitraillent dans ma direction, rafale prudente et balles traçantes, les autres entrent. J’entends immédiatement d’autres rafales dans mon oreillette. P90 contre AK47, en milieu clos, inégal et à l’avantage de Moscou. J’avance, AR15, visée de nuit à tir réflexe, j’ai chaud mais je n’ai pas peur. Je me sens calme en fait, super calme. C’est comme si je n’entendais plus les balles siffler. Que je ne voyais pas les éclairs verts qui jaillissaient des Kalachnikov. C’était fini la peur. C’était à eux d’avoir peur maintenant… Putain de flic… il savait que je ferais ma curieuse, que je pourrais pas m’en empêcher… Alors je l’ai regardé sa putain de clé USB. Tout ce qu’il avait sur les kosovars et les albanais, photos, films… des films de fille surtout. Prise par elle-même sur leur téléphone, entassée à huit dans une chambre de bonne de dix mètres carrés. Filmées à la sortie des camions, dehors des containers à bestiaux…le musée des horreurs, mais c’est pas ça qui a déclenché le truc C’est la mort de Jeanne. Elle s’est pendue chez elle en sortant d’H.P. Un mois plus tard. Alors que les psys disaient qu’elle allait bien… fils de pute. Quand c’est arrivé ça faisait déjà six mois que je vivais chez mon géant. Il m’avait déjà appris quelques trucs pour rigoler mais j’avais repris mes études, je voulais être prof donc, et ça me suffisait. J’étais bien chez lui, il était marrant, un peu cinglé et sa présence me rassurait  D’ailleurs où j’aurais pu aller ? Il fallait que j’attende que les choses se calment un peu avant de bouger en Espagne. J’avais envie de soleil. C’est marrant finalement c’est là où je suis…

 

Emily Blake je te nomme sergent première classe ! Beugla Moscou en lui posant lourdement sa grosse main sur l’épaule. Autour d’eux des cadavres, de la fumée, du sang, des douilles, des dizaines de douilles qui flottent sur les flaques comme de petites navettes de cuivre. Merci adjudant Rochenko. Allez amène toi gamine, faut pas qu’on traine. Ils retournèrent à Barcelone par la route. Il faisait beau tout allait bien, Moscou portait une casquette étrange à base de petites ailes en mousse et un gros joint au bec. Il était comme ça le gars. Etrange. Etrange et dangereux, mais elle n’en était pas amoureuse. Peut-être trop barré pour elle, ou bien est-ce qu’elle était guérie des hommes dangereux peut-être, peut-être pas. Allez savoir…  Qu’est-ce que tu vas faire ? Tu me conseillerais quoi ? Quitter l’Europe. Ouais j’y ai pensé… Elle avait envie de soleil, de chaleur… de sentir les rayons chauffer sa peau et ne plus penser à rien. Pendant six ans elle avait écumé le continent d’est en ouest, de braquages en cambriolages, poursuivi par la BRI, la BRB, Europol, toujours un temps d’avance grâce à son copain flic. Puisqu’on ne pouvait pas sortir les filles du réseau, détruire le réseau, et comment ? En attaquant le nerf de la guerre, l’argent. Le flic l’avait mis en contact avec des voyous qui l’avait branché avec Luther. Et pendant ce temps Moscou l’avait entrainé.et ça avait bien marché parce qu’au lieu de lui parler il lui avait donné des ordres. Et quand elle venait quêter son approbation il lui disait, t’occupes pas de ce que je pense, agit. Bref elle avait tout le potentiel pour faire un bon petit soldat et c’est ce qu’elle devint, un bon petit soldat, mortelle comme le mamba. Tu crois qu’il va manger ? Michel ? Oui. Possible, oui, mais il n’ira pas en taule. Son pote flic avait été mis en examen pour association de malfaiteur et divers autres délits graves pour un commissaire. Pourtant grâce à eux deux, un des plus gros réseaux d’Europe avait été démonté. Ceux qu’elle volait, ceux qu’il arrêtait, ceux qui mourraient… avec les documents et les pistes qu’elle trouvait, et ils l’avaient récompensé pour ça… mais évidemment les méthodes…. Lui dans le décor, plus aucune protection il était temps aussi de raccrocher les gants. Mais pourquoi faire ? Oui prof, sûrement, mais où ? Elle pensa à Rimbaud, ce poète que lui avait fait découvrir ses lectures d’examen de lettres, Aden. Harara… la corne est de l’Afrique. Est-ce qu’on avait besoin de prof de français là-bas ? Au Yemen ? Tu veux partir au Yemen ? Pourquoi ? Ca craint ? Sévère même. Les américains, Al Qaïda, les sécessionnistes, les attentats… Oh… Choisi une région plus calme et francophone si tu veux partir en Afrique. Ouais calme surtout, j’en ai marre de tout ça. Enfin calme… en ce moment dans le monde tu sais… mouais…

 

Emily

Finalement c’est pas l’Afrique francophone, mais j’enseigne quand même le français. J’ai été engagé par une congrégation catholique belge… moi la pute repentie et meurtrière… moi qui ai à peu près trahi tous les commandements… Mais qu’est-ce qu’ils croient que je l’ai oublié ma foi ? Qu’elle s’est perdue en route ? Je vis en Tanzanie. J’ai une maison rien qu’à moi, une voiture avec chauffeur, même qu’il est pas mal et que je me le taperais bien Avec mes mômes on se fait des jeux d’esprit, ils m’apprennent leur langue et moi la mienne, un mot contre un autre, un alphabet pour un autre, comme une image. Et en fin de semaine je lance un thème de compo autour des mots qu’on a appris. Moi dans leur langue, eux dans la mienne. Ils progressent vite, je suis contente. Mais quand même, des fois ici c’est lourd. Super lourd. Je regarde le plafonnier qui s’est éteint d’un coup, la classe est plongée dans le noir et en pleine dictée. La dictée ils détestent, mais faut bien en passer par là si on veut acquérir les bons réflexes. Eh merde… je grogne, ce qui fait rire la classe bien entendu. Eh elle a dit un gros mot ! s’exclame Jakaya en swahili, faut pas dire gros mot m’dame ! Reproche une voix de fille dans le fond. Oui Julia, j’y penserais et je sors voir ce qui se passe. Patrick, l’homme à tout faire de la congrégation arrive en courant. Le générateur est tombé en panne, qu’il me sort ! Ouais je vois ça, qu’est-ce qui s’est passé encore ? Bah je sais pas. Bon Dieu qu’elle nouille. Six fois ce mois ci que le générateur tombe en rideau. Et on l’a déjà remplacé ! On est en pleine brousse en plus ! C’est ça l’Afrique, faut se démerder. Je retourne vers ma classe, c’est déjà le chahut. On se calme s’il vous plait, on se calme. La classe est finie mais restez dans cour jusqu’à ce que la lumière revienne, c’est bien compris ? En chœur, oui madame ! Bon, Patrick et ce foutu générateur maintenant, et père Jérome qui sort de son bureau en m’interpellant comme si j’étais Dieu le Père. Emily que se passe-t-il ? Mais qu’est-ce que j’en sais moi ? L’humidité, l’entretient, une panne x merde ! Puis soudain j’entends un bruit que je connais trop bien. De loin ça fait tac tac tac, tac. Fusil auto, coup par coup AK ou FAL, j’ai l’oreille fine… Qu’est-ce que c’est Emily ? Demande le père. Des emmerdes, je pense, des braconniers sans doute, je dis. Ouais, on s’approche du générateur… oh la, la, c’est pas possible, putain de braconniers ! La girafe s’est écrasée de tout son poids sur la machine, blessée à mort. L’engin est foutu, il crame même, rôti le cou gracieux de la géante qui pend sur l’herbe. Là bas ça pétarade à nouveau, ça se passe au nord. Sont loin, nous fait Patrick d’un ton d’expert. Soudain une traçante sort de la forêt. Brève mais longue zébrure rouge qui lézarde la nuit comme un couteau. Sont loin hein ? Je fais à Patrick. On attend, accroupis dans le noir et puis les tirs s’éloignent. Alors je me lève et je vais à ma maison à cinq cent mètres de l’école. Emily ? Je veux plus qu’on m’emmerde, plus jamais. Ni moi, ni ceux que j’aime, ni l’endroit où je travaille, ni rien, c’est terminé, verboten. Et les emmerdes dans la vie c’est à perpète. Alors je me suis équipé. Emily ? Lunette de vision de nuit, fusil d’assaut visée réflexe, pistolet de combat full auto, treillis, gilets, bottes de brousse, parée la gonzesse. Je sais de quoi j’ai l’air, j’ai l’air d’un Terminator avec une chatte. Et c’est sûr qu’ils m’ont jamais vu comme ça ici. La petite Emily, la gentille maitresse, l’air de rien hein… .

Le ciel est noir et bleu et j’emmerde Coco Chanel, c’est à tomber, mais sous mes yeux de nuit c’est un camaïeu de vert et de noir, chauve-souris en surbrillance, l’impression d’être un radar humain et je kif. Emily ? Où est-ce que vous allez ? me fait le père Jérôme. Faire la chasse aux cons, ça va me détendre.