Famille je vous plains

J’appartiens à une curieuse famille qui n’a d’aujourd’hui de famille que le nom. Une famille qui a gardé des traditions qui ne lui appartiennent pas vraiment, qui s’enorgueillit des mérites d’autres qu’eux, et qui n’a jamais présenté le modèle d’insoumission et de courage qu’ont inspiré mes deux grand-pères. Du côté français, Henry était un ancien mineur, expédié comme beaucoup dans les tranchées. Il a été à Verdun et vers 1917 il fut volontaire pour se rendre dans les Dardanelles… à pied.  Soit à peu près trois milles kilomètres. Il n’a jamais parlé de son expérience, traumatisé notamment par les animaux massacrés, et c’est sans doute de lui et de ma mère que je tiens mon amour des animaux. Il avait un autre amour, les livres. Pas forcément pour leur contenu mais comme objet en soi. Il a d’ailleurs ramené de son périple un livre allemand ramassé sur un cadavre. Sur lequel il écrivit d’une écriture fine « Serbie 1918 ». Le livre est en allemand et il ne parlait pas allemand, mais je comprends ce qu’il a retenu dans celui-ci. Je l’ai toujours, encore un goût qu’on partage. Du simple point de vue de l’édition, c’est un ouvrage remarquable, un travail comme on en ferait plus aujourd’hui. Je collectionne aussi les livres rares. Pas pour leur aspect mais souvent parce que je sais le sujet trop pointu pour que je le retrouve ailleurs ou qu’il soit réédité. Après la guerre mon grand-père français a intégré la SNCF où je sais qu’il a donné de son temps pour la résistance. C’était un socialiste pur et dur. Mais pas de ceux qui ont profité de l’après-guerre pour se hisser dans la société à la faveur d’une résistance de pacotille. En fait, estimant qu’il ne méritait pas plus que ses camarades il refusa toute forme de décoration ou de promotion. Ma mère, qui était une femme ambitieuse de se sortir de sa condition, lui en a toujours voulu d’avoir adopté le profil bas.

Mon grand-père britannique c’était un autre genre de modèle. Un personnage de roman en quelque sorte, ce qu’il est du reste devenu pour de vrai. C’est mon arrière grand-père George qui a débarqué du Devon au début du XXème siècle, il était coché, il est devenu taxi, mon grand-père est donc né à Paris mais comme son père avait gardé sa nationalité il était sujet de sa majesté comme ses frères. Et cette tradition a perduré à cause de lui justement. J’ai ainsi les deux nationalités en théorie (je n’ai pas fait faire mon passeport anglais). Dans les années 20 au cours d’un voyage d’affaire en Pologne, il est tombé raide dingue d’une jeune polonaise juive. Tellement raide dingue que bien que protestant, il a accepté de se marier à la synagogue en 1922, ma mère a encore la ketouba. En 1940 il était donc en France, major de réserve dans l’armée de sa majesté, marié à une juive et père de trois enfants, et last but not least, franc-maçon. Autant dire que dans cette France là il était une cible de premier ordre. Immédiatement, à l’arrivée des allemands, ses frères se firent naturaliser, il les rejeta à jamais et parti en zone libre avec sa famille. Toujours anglais, toujours franc mac et bien entendu gaulliste jusqu’au bout des ongles. Dénoncé, il fut obligé de fuir avec sa famille au Portugal, où il travailla au service du Special Operation Executive, la branche action du MI9. Il travaillait comme officier de liaison, fournissait des papiers aux juifs qu’il aidait à sortir de France. Un jour il croisa la route d’un certain Jean Moulin. Moulin voulait des papiers pour aller à Londres, le Major n’avait reçu aucun ordre dans ce sens, personne n’avait même l’air de savoir qui il était là-bas. Il lui conseilla de faire un rapport circonstancié sur la situation en France, ce rapport permit à Moulin de partir et de prendre contact avec De Gaulle. Mon grand-père, on l’aura compris, était un homme de principe et qui ne plaisantait pas avec ceux-ci. En 1942 il quitta la tranquillité du Portugal pour se rendre dans la Pologne occupée et tenter de sauver ses beaux-parents. Hélas ces derniers calèrent à la dernière minute, sur le quai de gare, pensant qu’ils pouvaient tenter leur chance avec les nazis en raison de leur position sociale. Ils lui confièrent mon grand oncle qui vit ou vivait encore au Canada il y a peu. C’est après la guerre, après qu’on lui ait donné une légion d’honneur et qu’il ait repris ses affaires que les choses prirent une tournure de blague. De blague juive presque, tellement il y a de l’ironie là dedans. Un jour son comptable, qui était juif, parti avec la caisse. A cheval sur ses principes, rigide comme un coup de trique, il décréta qu’on ne pouvait pas faire confiance aux juifs (ni aux arabes du reste) alors que non seulement il resta marié à sa femme jusqu’à sa mort mais qu’il parlait parfaitement yiddish. Et voilà donc qu’un jour un autre résistant vint voir cet anglais parlant cinq langues (allemand, français, anglais, portugais et donc yiddish et aussi un peu d’urdu vu qu’il travaillait avec l’Inde) et lui proposa une affaire. Le major Mortimore refusa, le monsieur était juif. Le monsieur s’appelait Marcel Bleustein-Blanchet. Un truc qui m’a toujours fait sourire depuis pour moi qui galérais dans la pub, vu que Monsieur Marcel Bleustein-Blanchet n’est rien de moins que le fondateur de Publicis. Le Major resta droit dans ses bottes jusqu’à sa mort en 66. Dans sa maison des Landes, où tout le village l’appelait par son grade, tous les matins il y avait levé de drapeau anglais et français. Après quoi, un casque colonial sur la tête et une canne à bout ferré dans la main, il partait faire ses dix bornes à pied avec son chien. Et le jour où les Beatles reçurent l’Ordre de la Jarretière, comme pas mal d’anglais né durant l’Empire, il fut si outragé qu’on donne cette décoration à ces chevelus, qu’il renvoya la sienne.

Si je vous raconte ça c’est parce que comme je le disais dans un texte précédent (En marge) leur modèle a bercé les récits que m’en faisait ma mère quand j’étais enfant. Et c’est sans doute sur leur exemple et en opposition complète avec ma famille que je me suis construit. Parce que même les héros font des erreurs, aucun de mes grands-parents n’a su construire des enfants équilibrés. Qui comme beaucoup de parents, reproduisirent à l’exact les erreurs de leur propres parents. Mon père n’était pas aimé par les siens. Il vivait dans l’ombre écrasante de son père et sa mère ne lui faisait pas confiance, n’hésitant jamais à le rabaisser en le traitant de menteur ou de voleur. Du reste il a passé son enfance et son adolescence dans des collèges en Angleterre, loin de sa famille, grandissant comme il pouvait, c’est-à-dire pas vraiment. Quand il s’est marié, sa mère ne retint qu’une chose de la mienne : elle était blonde, donc décoloré, donc c’était une pute. Qui plus est, crime de lèse-majesté, cet enfant d’une famille bourgeoise avait osé épouser une fille hors de sa condition, une fille d’ouvrier. En fait mon père était si complexé par son propre père que bien que boxeur émérite ayant gagné plusieurs combat (7) il se fit mettre KO les deux seuls fois où son père était dans la salle… et y perdit la moitié de ses dents. Ainsi il a passé sa vie à courir après sa queue, à faire semblant, à mentir éventuellement, a toujours faire bonne figure même quand sa vie a commencé à s’effondrer financièrement, et s’est accroché à son mariage comme à un défis vis-à-vis de ses parents. En fait en 64, dix ans après leur rencontre, le couple était au bord du divorce, et je suis arrivé comme outil de rattrapage, doudou à offrir à une femme névrosée et pénible. Et mes parents m’ont élevé moi et mon frère en se tirant la bourre à travers nous. Lui suivrait le modèle de mon père, en tout point. Rejeté par ma mère, expédié en pension, avec un père sans autorité mais la bouche pleine de principe parfaitement vide. Lui serait le sportif, le tombeur de ces dames… et accessoirement un homme immature, fabulant à volonté sa vie et qui m’en voulu toujours pour une chose dont je ne suis pas une seule seconde responsable. Quand à moi je serais l’intello et servirais de confident, de psy, de « meilleur ami » à une mère qui n’avait pas bien l’air de savoir où s’arrêtait la limite entre mère et femme sexuée. Et croyez moi j’en ai passé des heures à l’écouter pleurer sur sa solitude, son mal être, à l’entendre dire du mal de mon frère, traiter mon père de « gros porc »… Bien entendu comme tous les petits garçons j’ai longtemps prit fait et cause pour elle. Et comme homme j’ai également prit souvent fait et cause pour les femmes plutôt que les hommes sans me demander si les torts étaient partagés. Ma mère a toujours plus ou moins souffert d’être jumelle, ne pas être unique. Fondamentalement égocentrique et égoïste, facilement jalouse voir haineuse de ce qu’elle n’avait pas, terriblement capricieuse mais ambitieuse. Et je dois bien l’admettre souffrant de ne pas être écouté, vue autrement que pour sa plastique, alors qu’elle a toujours eu beaucoup de curiosité, notamment pour les affaires de cultures et qu’elle a toujours été une fine psychologue, comme tous les pervers narcissiques. Parce que c’est hélas ce qu’elle a également toujours été. Et il n’y a rien de pire que d’être élevé par quelqu’un qui souffle constamment le chaud et froid, rabaisse ses enfants un jour pour en encenser un devant l’autre une autre fois. Ne cesse de critiquer ou d’interroger vos choix, de jouer avec votre perception des choses. Je me souviens par exemple enfant j’étais fou amoureux d’une gamine de mon âge. J’étais à l’English School of Paris, toutes les filles étaient amoureuses de moi (comme me l’a avoué l’une d’entre elles il y a trois ans) mais moi je n’avais d’yeux que pour Katie Brown à qui je n’ai jamais osé déclarer ma flamme. Pendant trois ans j’en ai parlé à ma mère. Et puis un jour qu’elle venait à l’école pour une fête, je lui ai montré la prunelle de mes yeux, une jolie blonde aux yeux bleus avec des tâches de rousseur. Quelle fut sa remarque ? « Mais qu’est-ce qu’elle est laide ! ». J’avais juste dix ans. Ca m’a tellement traumatisé que pendant des années je me demandais systématiquement si ma mère allait trouver jolie ma copine du moment.

Une autre chose qui me traumatisait c’était que j’étais souvent seul et que quand j’étais à l’école anglaise, je n’avais qu’un seul ami, James Chivunga, alors fils de l’ambassadeur de Zambie (on s’est retrouvé depuis grâce à Facebook, il vit là bas aujourd’hui). Ma mère me harcelait à ce sujet, pourquoi je n’avais pas de copain, pourquoi j’étais toujours seul. Des questions que je ne me posais pas réellement, je ne m’entendais pas avec les autres, en fait j’étais même la tête de turc d’un petit con et sa bande, un certain Mark Allen. Mais maman a l’air de ne pas trouver ça normal et un petit garçon veut absolument avoir l’air normal et plaire à sa maman. Alors pour mes dix ans j’ai invité ce petit garçon qui me détestait et sa bande, et James. Mes parents avaient de l’argent alors et aucune espèce de fibre parentale. Mon père fit une énorme commande de friandise chez Le Nôtre, je fus couvert de jouets, et on nous laissa ensemble dans la grande salle de jeu au sous-sol de la maison. Pendant la journée que dura le goûté je fus humilié, rabaissé, Allen et sa bande se comportant comme des porcs, écrasant les petits fours par terre, cassant mes jouets… le pire anniversaire de ma vie, un traumatisme qui m’a longtemps marqué. Et ceci juste pour faire bonne figure devant mes parents. Il ne faut pas se surprendre qu’après ça je préfère très nettement la solitude.

Plus tard c’est un autre traumatisme qui s’est réalisé, et toujours grâce à ma mère. Un jour, alors que j’étais enfant, ma mère et mon frère me demandèrent ce que je pensais de la jolie fille qui venait de rentrer dans le café. Je ne la trouvais pas jolie parce que trop maquillée (j’ai toujours préféré les femmes au naturel, encore aujourd’hui). Je devais avoir six ou sept ans mais j’ai senti tout de suite que ma réponse les « inquiétait »…. Si ça se trouve j’étais homo comme le frère de ma mère ! Les adultes ne se rendent strictement pas compte que les gamins notent tout, sentent tout (surtout un môme comme moi) même s’ils ne comprennent pas nécessairement les enjeux. Ce doute sur ma sexualité ils ont réussi à me le transmettre. Et il s’est d’autant renforcé que d’une part adolescent les homosexuels s’intéressaient beaucoup à moi (et même après) que j’étais souvent sollicité (j’ai même été agressé par un satyre de 15 ans quand j’en avais huit). Mais que d’autres part ma mère aurait adoré que je le sois, qu’aucune femme ne rentre en concurrence avec elle. Je me souviens comme ça d’un séjour dans un hôtel chypriote quand j’avais 14 ans, sortant de la piscine, plein de messieurs en bikini fraise ou jaune tournesol, dont un qui me suivi du regard apparemment subjugué. Et ma mère de rouler des yeux pleins de perversité et de me sortir « tu as vu comment il t’a regardé le monsieur là ? ». Non je n’avais pas vu et que ma mère le relève me gênait naturellement. Heureusement elle n’a jamais su que dans un Club Med un directeur de spectacle était tombé éperdument amoureux de moi (toujours à 14 ans) ni que j’étais souvent « maté » par ces messieurs. Les filles qui m’expliquent que je ne sais pas ce que c’est que le harcèlement sous prétexte que je suis un homme ont une idée très égocentrique de leur sexe. En revanche ma génitrice vit très bien qu’une solide amitié me liait au parrain de mon frère, le meilleur ami de mon père, un certain Roberto Kremper, alors diplomate à l’Unesco. Un homme qu’elle soupçonnait d’être homosexuel même si ça ne se voyait ni se sentait pas une seconde. Pour moi c’était juste une sorte de père de substitution, cultivé, passionnant, atypique et surtout qui me prenait au sérieux et avec qui j’avais de très sérieuse discussion sur la politique ou l’histoire, des sujets qui m’ont toujours passionné. Mais en effet il avait des tendresses particulières. Un jour que nous étions dans la maison de campagne de mes parents, il a beaucoup insisté pour que l’adolescent que j’étais monte sur ses genoux comme un enfant. Je refusais d’abord, j’avais passé l’âge, mais mon père comme ma mère insistèrent à leur tour, à ma plus grande humiliation. Mon père ne m’aimait pas et ma mère se régalait de ce qu’elle faisait. Cet incident en soit est parfaitement anodin si on ne connait pas la suite. Quand j’ai terminé mes études à 25 ans, Roberto m’invita chez lui au Mexique… où dès le premier soir il se livra à des attouchements sur moi. Loin des regards, me sachant incapable de repartir dans les plus brefs délais, il abusa de moi. J’aurais pu être violent, frapper un homme que j’aimais comme un père, ou repartir le lendemain, mais comment expliquer ça à des parents qui étaient assez pervers pour vous mettre dans les bras d’un homme dans lequel vous aviez toute confiance ? Comment expliquer ça alors qu’on vous soupçonne d’être homo quelque part ? Si vous ne comprenez pas les conflits qui se passent dans la tête d’une personne victime d’un viol, je vous propose de vous rapprocher d’une fille à qui s’est arrivé, elle vous expliquera. Vous savez, la culpabilité, la honte…. Alors j’ai encaissé, subi, je me suis plié jusqu’à un certain point à ses caprices (à son grand regret il n’a jamais dépassé le stade d’attouchements parfaitement inutiles) en me saoulant avec lui et en me désolidarisant mentalement de mon corps. Accessoirement j’en ai fait une expérience enrichissante parce que je suis du genre a tirer de tout une expérience enrichissante, même des pires épreuves. J’ai appris à observer le monde de son point de vue, compris l’oppression que lui et les autres homos subissaient dans la bonne société, et j’ai voyagé au Mexique. Comprenant qu’il ne tirerait rien de moi, il m’a payé un tour operator qui m’a donné la chance de découvrir le Yucatan dont j’ai des souvenirs inoubliables. Mais c’est la conclusion de cette histoire qui est peut-être la plus cruelle et la plus savoureuse. Des années plus tard, essayant de me rapprocher de ce frère qui n’a jamais cessé de me détester, je lui confiais ce qui m’était arrivé. Sa réponse ? « Mais comment ? Tu ne savais pas qu’il était homo ? Mais on le savait tous ! » Ca vous en dit long sur ma famille non ?

Bref j’ai grandit envers et contre tous en m’accrochant à ces choses que j’avais toujours aimé. Et passablement hors des routes communes. A 17 ans je suis tombé amoureux d’une jeune fille de mon âge. Une jeune fille qui vivait dans un foyer de la DDAS pour une partie de la semaine, et chez sa grand-mère le weekend. Une fille qui comme moi avait des parents tordus et avec un caractère tout à fait volcanique. Si vous avez vu un Eté Meurtrier, figurez-vous Adjani sans ses envies de vengeances. Si vous vous souvenez de la performance d’Anne Parillaud dans Nikita, vous aurez une idée du personnage. Et si vous vous voulez vous faire une idée de notre relation, lisez 37°2 le matin de Djian. A 17 ans c’est un peu trop grand pour vous une passion pareille. Un jour j’en ai eu assez et on s’est séparé. Mais Eliane (oui comme Adjani dans le film donc) revenait toujours vers moi. Une fois alors qu’elle faisait visiblement une dépression avec bouffée délirante elle est venue de sa Bretagne pour me voir. Je ne savais pas quoi faire, une petite amie à mon frère qui était infirmière a recommandé qu’on la fasse interner, j’ai essayé de la faire sortir en vain. Puis plus tard, elle m’a appelé pour me raconter qu’elle allait se marier et voulait savoir si je voulais récupérer un livre que je lui avais offert. Elle avait fixé la date au 30 septembre. Je n’ai pas fait le rapprochement sur le moment. Je l’ai félicité et tout, non le livre était à elle pas de problème. Le 30 septembre était la date où nous nous étions aimé comme des fous avant que quelques mois plus tard je me sépare d’elle. Ce fut également la date où elle se jeta par la fenêtre.  Ca m’a notamment traumatisé pendant des années, on s’en doute, mais je ne sais pas ce qui m’a le plus traumatisé sur le moment. Sa mort, ou le fait que quand je demandais à sa grand-mère de m’envoyer une photo d’elle (j’avais tout jeté, courrier compris) elle me renvoya une photo… de son cadavre. Pourquoi ? Je n’en ai aucune idée, la bêtise sans doute. L’année suivante c’était mon cousin, l’autre artiste de la famille, l’autre surdoué, qui se suicidait. Et à qui on a demandé de l’annoncer à ma grand-mère ? Qui s’est farci ce moment parfait parce qu’aucun parent n’avait assez le courage de le faire… devines… Si un jour vous écoutez Walk Like an Egyptian des Bangles imaginez-vous avec cette musique, un jour où il fait indécemment beau, en train de vous préparer pour annoncer à votre grand-mère que son petit fils s’est tué. C’est comment dire, assez disruptif. En fait c’est un peu comme cette scène de viol dans Orange Mécanique sur une valse de Strauss. Ca ne s’oublie pas, jamais.

Quand vous n’êtes pas aimé par vos parents, il y a peu de chance que vous vous aimiez en retour. J’ai passé une partie de ma vie non seulement a essayé de me récupérer sur ce sujet, m’aimer suffisamment pour exister pour moi et pas les autres. Mais surtout à survivre en dépit d’eux. Ma mère aurait voulu que je sois son amant, ou pédé, ou mort pour satisfaire son narcissisme et ressembler toujours plus à sa sœur jumelle qui a donc perdu son fils. Ne croyez pas que j’interprète. Ma tante est devenu épileptique suite à une violente chute dans les escaliers. Fracture du crâne, du poignet et donc à terme épilepsie. Ma mère a attrapé une forme bénigne d’épilepsie en tombant par terre depuis sa hauteur, pas de fracture, pas de traumatisme. Elles ont fait deux garçons avec des différences d’âge égale qui ont tous copieusement raté leur existence. L’un de mes cousins est mort et l’autre était au dernière nouvelle un alcoolique raciste au RSA qui faisait du chantage affectif à sa mère en menaçant constamment de se suicider. Et quand sa sœur a fini par décéder, ma mère a harcelé mon oncle par alliance pour qu’il lui donne des effets personnels… comme un portable sur lequel elle lorgnait (alors qu’elle ne sait pas écrire un SMS). Et cette jalousie maladive remontait déjà à son enfance. Je me souviens qu’elle me racontait qu’une fois elle et sa sœur avaient détruit des poupées de porcelaines qu’on leur avait offert parce qu’elles y avaient vu des différences alors qu’elles étaient parfaitement identiques. Juste pour indication des poupées qui avaient coûté une fortune à leurs parents… Un jour comme ça que je vivais chez elle, j’avais trouvé un boulot de formateur. Ma patronne me donna un chèque pour que je me rachète une garde-robe, loue une voiture et me paye un ordinateur. Vu que j’allais être en représentation et circuler dans toute la banlieue parisienne. Ce chèque n’était qu’une avance sur mon salaire. Et vu surtout que j’étais au RSA et que je sortais à peine de la rue… où m’avait jeté ma propre mère. Celle-ci fut si violemment jalouse de me voir avec tout ça… qu’elle vida le frigo en entier, et enferma le tout dans sa voiture pour me punir. J’ai dû aller voir ma patronne (qui était voisine) pour qu’elle me file un paquet de pâte…

J’ai bien entendu essayé de réparer ma propre famille. J’ai eu une chance que mon frère ne s’est jamais autorisé, je me suis réconcilié avec mon père. C’était un brave homme en réalité, terriblement généreux, terriblement seul et terriblement fier. Un homme qui a toujours, maladroitement essayé de me protéger. Quand je sortais de quatre mois de psychiatrie à l’initiative d’un préfet qui ne m’a jamais vu ni fait examiné, c’est lui qui a insisté pour que je vienne me reposer chez eux, elle ne voulait pas entendre parler de moi. Je perturbais son narcissisme encore une fois. Et quand une fois on manqua d’en venir aux mains au cours d’une dispute, c’est encore lui qui est allé me chercher pour s’excuser et me ramener à la maison. A sa mort, le jour de son enterrement, je ne voulais pas faire l’impasse sur ces difficultés, par honnêteté vis-à-vis de lui et de moi. J’ai passé une partie de la soirée à préparer mon discours qui commençait sur ces difficultés et qui se concluait sur ce rapprochement que nous avions vécu lui et moi. Tout le monde est venu me féliciter après ça, très émouvant tout ça, ce qui m’agaça prodigieusement parce que personne ne félicita mon frère. Qui plus est me féliciter parce que je connais mon métier et tourner une phrase ne m’a jamais déclenché la moindre émotion. Mon frère me faisait un peu pitié si j’ose dire, il avait toujours été le mal aimé de ma mère, toujours été mis en périphérie de la famille et moi toujours mis en avant (du moins jusqu’à ce que je tombe malade) alors qu’il n’y a aucune raison objective. Et vers trente ans j’ai essayé de me réconcilié avec lui. Il cherchait un appart avec sa femme du moment et ses gosses, un venait de se libérer dans mon immeuble, je le branchais sur le coup et il s’y installa. Mais pendant toutes ces années où nous avons vécu en voisin, il n’a cessé de faire peser sur moi toute sa rancune. Quand j’ai eu ma dépression et que je m’effondrais lentement sur moi-même, je ne l’ai vu qu’une seule et unique fois… pour me faire engueuler. Mais je ne me rendais pas compte à quel point il me détestait en réalité. Un soir, du temps où lui et moi vivions chez ma mère, ayant perdu l’un et l’autre notre logement, j’entendais ce que je croyais être la télé, et mon frère devant. Je décidais de le rejoindre… mais ce n’était pas ça, ce que j’entendais en réalité c’était lui au téléphone avec un ami à lui qu’il nous avait présenté, un ami avec qui le courant était bien passé. Et mon frère a la même maladie que ma mère, la jalousie. J’apprenais donc que le jour de l’enterrement de mon père j’avais scandalisé tout le monde par mon propos, que je m’étais montré odieux et dégueulasse avec la femme qui m’avait quitté parce que j’avais fait une dépression… bref j’étais une ordure. Il a fallu un an et demi et toute l’obstination de la femme qui l’aimait à l’époque pour que j’accepte de lui reparler. Mais si quelqu’un croyait que quoi que soit avait changé il se trompait. Trois ans après que j’ai quitté Paris, je racontais sur Facebook une anecdote à propos d’un ami à moi qui m’avait sauvé de la rue quand j’avais 18 ans. Ce texte (https://unchatsurlepaule.wordpress.com/2013/06/04/vomir/) était une attaque en règle des bobos et ne le concernait nullement. Ca ne l’a pas empêché de m’attaquer sur Facebook alors qu’on ne se parlait plus depuis trois ans, de liguer ses enfants contre moi, faisant courir le bruit que j’étais raciste, m’accusant même de mentir sur cette anecdote dont en réalité il ne savait rien. Ma nièce s’en ai mêlé avec la prétention de ses vingt ans… alors je les ai tous envoyé rebondir. Depuis, curieusement, même mon neveu et filleul qui ne s’était pas mêlé de l’affaire et avec qui je conservais des liens, ne m’adresse plus la parole.

En fait ma famille aurait préféré que je me suicide comme mon cousin. Ma mère aurait pu jouer la mater dolorosa le restant de ses jours et ajouté ça au panel de son narcissisme pervers, mon frère n’aurait pas eu de concurrent, seul mon père m’aurait sans doute regretté. Ils auraient tous pu dire que j’étais trop fragile, trop sensible alors qu’aucun d’entres-eux n’auraient survécu à ce que j’ai subi durant ma vie, et l’affaire aurait été réglée. A nouveau ce n’est pas une vue de l’esprit, quand je traduisais à ma mère la devise de mon blog et que j’ai tatoué sur mon dos, sa tête s’est d’autant allongé quelle a parfaitement compris que le message s’adressait à tout le monde elle y comprise : ne jamais renoncer et qu’ils aillent tous se faire foutre.

Pardon pour mon impudeur. Je ne sais pas exactement ce qui me pousse à raconter ma vie comme ça, ce n’est pas vraiment mon genre j’ai plutôt cette tendance paternel à garder le plus dur pour moi. Je crois simplement que j’essaye de comprendre ce sentiment que je relatais dans mon texte précédent (en marge) et qui me fait sentir de plus en plus étranger au monde qui m’entoure. A votre société, à vos mœurs, à vos désirs de petit confort, à vos révoltes aussi passagères qu’un spot pour un produit éco-responsable. Je me suis forgé et j’ai grandit en dépit de ma famille et même contre elle. Je suis allé chercher des modèles chez des gens que j’ai à peine connus ou pas du tout. J’ai bataillé contre moi et contre les autres pour me sortir des petites cases où on voulait me coller, au point où une copine m’avait surnommé un jour « Monsieur Oui Mais Non » à raison. J’ai subit les pires humiliations en tant que malade psy, SDF, mal logé, et en dépit de tout ça, je me suis toujours arrangé pour en tirer un enseignement, un bénéfice quelconque. Et quand je regarde mes contemporains, la plus part des gens que j’ai connu ou que je connais, je ne peux m’empêcher de penser : vous êtes des enfants. Est-ce que je regrette quoi que ce soit ? Les regrets ne servent strictement à rien sinon à se torturer. Si, peut-être de ne pas avoir d’enfant, et je sais déjà que je ferais un excellent père. Un papa poule constamment inquiet pour ses gosses certes, mais un bon père. Ni un père-copain comme mon frère, ni un père absent comme le mien, juste un père. Mais bon, parfois quand je fais le bilan de notre monde actuel et ce qui nous attends, je me dis que c’est peut-être pas plus mal, j’ai pas vocation à envoyer des gosses au casse-pipe. Reste que j’ai 54 ans dans deux mois et qu’il y a des folles partout, alors qui sait…

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Jacqueline Sauvage, une étrange affaire

Ca y est c’est fait. Fidèle à son absence de caractère, après avoir gracié partiellement Madame Sauvage, l’homme qui n‘était pas là a accordé une grâce complète à l’intéressée, au désespoir d’une partie des magistrats. On se souvient déjà sur le mariage gay comment notre badaud sous la pluie avait déjà tergiversé, parlant d’abord d’âme et conscience des maires avant de tapoter de son poing mou et rose sur la table. Avec l’affaire Jacqueline Sauvage on a à la fois un cas à part juridiquement, et une affaire tout à fait symptomatique de notre époque et ce pour plusieurs raisons. A la fois symptomatique du mode de gouvernance de l’absent de l’Elysée, du rapport incestueux qu’entretient le pouvoir avec la justice, de la médiatisation. Mais également idiopathique tant au sujet de la place des femmes dans la société française, que sur le thème de la violence à leur encontre qu’enfin au sujet d’un certain féminisme dogmatique et doctrinaire.

Jacqueline Sauvage, un cas d’école.

Jacqueline Sauvage est le portrait type de la femme battue. Soumise pendant plus de 20 ans à un mari violent qui l’a envoyé quatre fois aux urgences entre 2007 et 2012, elle est également le portrait type d’une femme née en 1947. Mariée à dix-huit ans, et mère un an plus tard. Sans diplôme, d’abord ouvrière dans l’industrie pharmaceutique puis dans la confection, elle est déjà maman de trois enfants alors qu’elle a à peine vingt-trois ans. En 81 son mari chauffeur routier est licencié, il décide de se mettre à son compte, achète un camion et sa femme occupe le poste de conjointe-collaboratrice, sans toucher de salaire. En 89 son fils et sa fille entrent dans l’affaire familiale qui fini par péricliter en 2012, année du drame. C’est d’ailleurs au cours d’une dispute sur la dites entreprise que trois coups de fusils partent. Madame a tiré dans le dos du mari, effrayée, selon elle, par l’éventualité qu’il redevienne violent. Ses filles attestent de sa violence et affirment même des attouchements sexuels. Il n’est pas seulement violent et incestueux, il est alcoolique. En garde à vue, cerise sur ce gâteau à la merde, Jacqueline Sauvage apprend que le jour même son fils s’est pendu. Son fils aussi souffrait de la violence de son père. Une violence qu’il reproduisait lui-même d’ailleurs sur sa femme, comme bien des enfants dans ce cas. Espérant atténuer sa peine, Madame Sauvage invoqua la légitime défense. Mais pour les magistrats et les deux équipes de jurés qui ont successivement condamné et confirmé en appel la condamnation les choses ne sont pas aussi simples. Et mieux, la veille de la journée contre la violence faites aux femmes, avec un sens du timing délicat, la cour d’appel de Paris, rejetait sa demande de liberté conditionnelle. La raison invoquée par la justice pour rejeter l’argument de la légitime défense et la demande de conditionnelle était que la condamnée adoptait une position victimaire, qu’elle ne réfléchissait pas assez sur son crime, sans s’interroger sur la place qu’elle prenait dans le fonctionnement pathologique de son couple. Et le 24 novembre que sa « réflexion demeure pauvre et limitée puisqu’elle peine encore à ce jour à accéder au réel et authentique sentiment de culpabilité  ». Je ne sais pas pour vous mais je trouve que cette dernière phrase à un côté liturgique qui n’est pas sans évoquer l’acte de contrition réclamé à la sorcière sur son buché. Nous y reviendrons. La justice reproche notamment à Madame Sauvage de ne jamais avoir porté plainte même après les épisodes aux urgences, remet en doute le témoignage de ses filles quand elles invoquent des attouchements, mieux le personnel de la prison se plaint que madame se rebelle, on y reviendra également. Bref elle présente à la fois le portait mêlé d’une femme indocile mais soumise, se sentant à la fois non coupable de son geste mais apparemment assez coupable pour avoir caché la violence de son mari à la justice, aux services sociaux.

François Hollande, un autre cas d’école

Par une sorte d’antithèse asymétrique, François Hollande présente également à la fois le portrait d’un homme indocile et soumis. Indocile parce qu’il hésite tout en même temps à céder à l’opinion et à déplaire aux magistrats, ménageant tout d’abord la chèvre et le chou avec sa grâce partielle. Insoumis parce que déclarant avec un aplomb de touriste de sa propre lâcheté que les magistrats manquent de courage. Et soumis parce qu’alors qu’il ‘n’a plus rien à perdre, qu’il espère encore piètrement rentrer dans l’histoire autrement que par la porte de sortie, il fait une nouvelle fois preuve de la seule gouvernance dont il n’a jamais été capable : le sociétal, le cosmétique, et ce essentiellement pour satisfaire un féminisme doctrinaire et victimaire. Le féminisme de la bourgeoisie à conscience, de la maman et de la putain. De cette même bourgeoisie qui réclame à Madame Sauvage après près de quatre ans dans l’enfer carcérale français, pour des raisons qu’elle récuse, de se montrer docile, soumise, obéissante et surtout pénitente. Pour autant j’ai moi-même signé la pétition, je ne peux donc que le remercier pour l’intéressée. Pour le seul titre de la question juridique par contre c’est un autre sujet.

Légitime défense et rapport de perversion.

Toucher au principe de légitime défense c’est toucher à la boite de Pandore, Riposte Laïque, l’amicale des petits blancs mal dans leur peau, réclame déjà qu’on accorde la même grâce à Luc Fournier, le buraliste qui a fusillé un jeune voleur de 17 ans, Jonathan Lavignasse, et qui invoque aussi la légitime défense. Attendu qu’il savait que quelque chose se préparait, avait alerté la gendarmerie, tendu des fils pièges dans son commerce et campait à l’intérieur avec son fusil, la justice évoque plutôt l’autodéfense. Or l’autodéfense est également un thème de prédilection de la France apeurée, particulièrement en cette époque de terrorisme sauvage et quasi pathologique. On se souviendra par exemple de la tentative du maire de Bézier de créer une milice civile à seul dessin de troller les réseaux sociaux et les médias, et de faire les gros yeux aux immigrés. Mais pour en revenir à madame Sauvage, il ouvre peut-être un autre débat plus intéressant, celui dit de la légitime défense différée, comme il est intégré dans le droit Canadien. Ce qu’on pourrait presque inscrire comme une légitime défense spécifique aux femmes et enfants battus et qui s’appuie notamment sur ce qu’on appel le Syndrome de la Femme Battue ou SBF. Le SBF n’est pas une de ces nouvelles maladies inventées par la psy ou le féminisme américain. C’est un ensemble de signes cliniques que connaissent bien les travailleurs sociaux et les urgentistes privant la personne de trouver une solution raisonnable à la situation de terreur et de danger véritable dans laquelle elle se trouve. La victime se concentre alors sur les moyens pour se prévaloir de la violence du conjoint ce qui, sur le long terme, alterne son jugement. Une situation que connaissent également parfois les enfants eux même, à qui on ajoutera une sidération face à l’autorité induite par les parents et les adultes en général, plus le fait que leur parole peut être mis en doute et qui les conduit eux, plus souvent vers le suicide, l’automutilation ou la polytoxicomanie. Quand ils ne reproduisent pas sur d’autre leur martyr. Pour autant le SBF ne semble pas intégrer un autre facteur qui n’est pas rare dans ce genre de rapport de couple. Et un facteur que ne semble pas avoir non plus intégré la justice à l’endroit de Madame Sauvage, et qui est celui du pervers narcissique. Je n’ai pas choisi mon titre par hasard, dans une Etrange Affaire de Pierre Granier-Deferre, Gérard Lanvin tombe sous la coupe de Michel Piccoli sous l’œil médusé et impuissant de Nathalie Baye. Lentement mais sûrement, jouant le chaud et le froid, la séduction et la destruction, Piccoli exerce une emprise complète sur Lanvin au point de son implosion. Freud craignait déjà que ses concepts deviennent grand public et alimente nos babillages. Il avait raison. Le terme de harcèlement a été dévoyé, celui de pervers également, le terme de pervers narcissique devient une formulation à la mode pour de la psychologie de bas étage au service du victimaire, éludant par la même le caractère bien réel du drame. Le harcèlement est relativisé, le fauve se fond dans la foule du banal, à force de traiter tout le monde de facho, de crier systématiquement au loup, quand il survient personne ne fait plus attention. Or le pervers narcissique (à entendre ici en terme « clinique ») est une réalité. Il s’inscrit dans une relation de dépendance à coup de yoyo émotionnel, mélangeant gratification et douche froide jusqu’à se lasser de sa victime quand il l’a totalement dominé car c’est avant tout le pouvoir sur l’autre qui est son moteur à l’instar du psychopathe et du violeur. D’une intelligence plus souvent limitée qu’on ne le croit, elle est cependant concentrée sur le fonctionnement propre de la victime. Son narcissisme même (car nous le sommes tous à titre varié) son manque d’estime d’elle-même, et le rapport alternée contenu dans le triangle de Karpman, bourreau, victime, sauveur. Le bourreau pourra ainsi tenir à la fois les deux autres rôles et vice versa pour sa victime. Ainsi tel mari violent reprochera, après la baffe, à sa femme de le pousser à bout jusqu’à ce qu’elle finisse par se sentir elle-même coupable et donc bourreau des sautes d’humeur de son mari, quitte à se reprocher à elle-même son attitude et s’en excuser, devenant son propre tortionnaire. Ce qui laissera au pervers narcissique tout loisir d’étendre son pouvoir, par exemple en quittant le domicile, en se faisant supplier, en menaçant de divorcer. Inversant totalement le rapport jusqu’à prendre le rôle consolateur en revenant sur ses menaces et en « pardonnant » sa victime. Ce mécanisme intentionnel est fort bien décrit par le proxénète Iceberg Slim dans son autobiographie Pimp. A noter que d’une part si le pervers narcissique est une personne instable qui aime changer de victime sitôt l’une sous sa domination et se lasse vite, c’est également un maniaque du contrôle qui appuiera sur tous les ressorts possibles pour tenir sa victime sous sa domination, au point d’un rapport de dépendance – toujours inscrit dans le principe de Karpman – à assimiler à la toxicomanie (morbidité et toxicité du rapport). Mais qu’à l’instar à nouveau du psychopathe violent c’est un être profondément vide, avec généralement une vision nihiliste du monde, une incapacité empathique à comprendre les autres et lui-même autrement que sous le strict mécanisme de la domination, et surtout qui se cache. Car par essence il a goût à ce qu’il fait aux autres, c’est un pervers donc, cela remplit en soit le vide de lui-même en satisfaisant son narcissisme pathologique. C’est ici que le SBF ne fait pas cas de cette réalité, si la victime cache elle-même ses bosses, le pervers narcissique, à l’instar cette fois du sociopathe, saura présenter un verni social qui dupera absolument tout le monde. Si dans le cas de Madame Sauvage, l’agressivité et l’alcoolisme de son mari laissait peu de doute au voisinage et à l’entourage extérieur, il est à noté qu’on ne passe pas 47 ans avec une personne violente sans entretenir et être entretenu dans un rapport pervers de dépendance. La justice en reprochant à Madame Sauvage son rôle dans le fonctionnement pathologique de son couple reproche peut-être finalement à la victime d’un pervers narcissique de s’être laissé soumettre. Et si je dis ici peut-être c’est que Madame Sauvage reste un mystère pour la justice, que les allégations d’attouchement de ses filles n’ont pas fait l’objet de constat médical ou de plainte, au plus d’une main courante qui, comme toute les mains courantes, finie par s’effacer si aucune plainte ne vient la soutenir. En soit donc on voit que le principe de légitime défense différée pose question d’autant que si le SBF regroupe des signes cliniques, le terme « pervers narcissique » est une notion psychanalytique et non clinique. Bien moins simple à démontrer dans un tribunal. Et ce même si selon le psychiatre, psychanalyste Alberto Eiguer il s’agit d’un cas particulier de la pathologie narcissique.

Féminisme victimaire et tabou social

Il y a toujours eu deux justices, en France ou ailleurs. La justice populaire et la justice d’état, les deux ont pour trait commun d’être humaines, en ceci qu’elles se trompent. S’il appartient aux juristes, avocats et magistrats d’examiner les erreurs de la seconde, la justice populaire refuse de se soumettre à l’examen, elle a raison par la voix du nombre et peu importe si ce jugement est sous l’influence de l’air du temps. Dans le cas qui nous occupe, je peux en témoigner en tant que signataire, ça été le cœur des âmes en détresse, des pleureuses de la cause des femmes, rendez-vous compte il battait sa femme et violait ses enfants. Et peu importe donc s’il n’y a aucune preuve formelle de ce fait, il faut les croire car ce sont des femmes, et les femmes sont nécessairement martyres du genre masculin, le si mal nommé sexe fort. Il y a trois ans, dans un grand élan vibrant d’indignation frelatée, Madame Belkacem se lançait comme défi d’abolir rien de moins que la prostitution et dans la foulée, car en France toute loi doit être assortie d’une taxe non forfaitaire, de pénaliser les clients. Bramant que le corps n’étaient pas une marchandise, et en appelant à la dignité bafouée des femmes par l’avilissante pulsion sexuelle du mâle uniforme. Allégation sur le corps qui a bien dû faire rire tous les publicitaires et autres vendeurs de produits pas forcément nécessaires, de la berline sport aux soutiens-gorge coquins. Du télé-achat pour appareil de musculation en passant par les tablettes de chocolat de Brad Pitt ou les tatouages et la chute de rein de son ex. Position sur la dignité féminine typique de ce féminisme de victime et castrateur qui consiste à uniformiser tant les hommes que leur rapport à la sexualité. Et qui par la même occasion évacue d’un revers de la main tous les hommes et transgenres qui sont eux-mêmes travailleurs sexuels. Et ce à seul fin de ne pas aborder un premier tabou social, celui de la misère sexuelle. Un tabou social qui fait également le succès des sites pornographique sans pour autant faire la fortune de cette industrie en crise, et qui est elle-même victime d’un autre phénomène de misère sexuel : la violence, notamment initié par des comédiens comme Rocco Siffredi ou James Deen. Enfin, une loi qui conduit en réalité non pas à arrêter ce commerce mais à le rendre un peu plus clandestin, et terme d’abolition d’une fatuité assez typique de Madame Belkacem (comme du reste de Madame Royale). Dans une Europe sans frontière où fleurissent les bordels, en Espagne, Belgique, Allemagne, Pays-Bas, etc… Et pour ceux que ça intéresse l’OCRTEH, l’Office Centrale pour la Répression du Trafique d’Êtres Humains c’est un total de 50 fonctionnaires pour l’ensemble du territoire. Autant pour l’immigration clandestine que les réseaux de prostitutions… Ce même féminisme victimaire et petit bourgeois qui fait dire à Caroline Haas qu’il faut oser le clitoris et partager les tâches ménagères dans un pays où 53000 femmes sont excisés (dont une majorité avant l’âge de dix ans) et où 37% des violeurs sont les conjoints eux-mêmes. Car il ne s’agit non pas de nier ici, bien au contraire, mais de mettre le doigt sur un autre tabou social le rapport que la société française entretien avec les femmes.

La Maman et la Putain

Ce n’est pas à l’idée développée par Jean Eustache dans son film de 73 auquel je me réfère ici mais à celle commune dix ans plus tôt au sujet des mères célibataires. Cette perception qui leur valait le titre de mère indigne, de putain donc puisque célibataire et objectivement femme. Dans la psyché française il y a un mythe persistant qui veut que non seulement nous avons inventé l’égalité entre les citoyens et les citoyennes mais que puisque nous avons inventé également le libertinage nous avons élaboré la femme libérée. Bien entendu tout ça n’est qu’une légende urbaine. De Coco Chanel à Bardot, des cocottes aux suffragettes en passant par Louise Michel et Arletty nous sommes persuadés d’être en avance dans le domaine de leur « libération ». Déjà partir du principe qu’une société va libérer les femmes, c’est partir du principe qu’elles ne peuvent pas le faire elles-mêmes. C’est donc une logique non pas de société féministe mais patriarcale et paternaliste. Et bien entendu cette logique s’étend aux hommes eux-mêmes, c’est donc une société qui prend ses citoyens pour des enfants. Ensuite il serait également nécessaire de rappeler qu’il a fallu attendre 1907 pour qu’elles aient droit de toucher un salaire en propre, et soixante ans de plus pour avoir un compte courant sans l’autorisation de monsieur. Que si elles ont obtenu le droit de vote qu’à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, l’Uruguay l’accordait dès 1926… quand à l’avortement il était déjà en vigueur depuis 1920 en URSS quand Simone Veil a réussi à faire plier la société de 1974 et à l’imposer. Et ceci au terme seulement d’un intense et violent débat médiatique. Débat qui est encore d’actualité semble-t-il quand on entend le FN user du terme infâme « d’avortement de confort », et remettre en question son droit au parlement européen. Or le FN est dans l’esprit de beaucoup de français aujourd’hui. Dans la continuité de cette projection déformée et flatteuse que les français se font d’eux-mêmes, celle-là même qui l’autorise à se poser en juge de la misogynie et de la violence de l’Islam vis-à-vis des femmes et dans la foulée de se lancer dans des débats stériles vis-à-vis des interdits vestimentaires des plus intégristes, nous nous glorifions de nos progrès, de notre féminisme et pourquoi pas même de notre adoration du genre. Et là disons que la réalité est moins pimpante. Pour 20% des français un non équivaut à un oui. En 2015, 223.000 femmes étaient victimes de violences conjugales, et 84.000 étaient victimes de viol ou de tentative dont 54% par leur conjoint ou un membre de la famille. Que la France c’est une moyenne de 206 viols, par jour (des deux sexes) pour seulement 12768 plaintes déclarés…que le viol conjugale n’est même pas clairement défini par la jurisprudence de 90 alors que paradoxalement il est plus sévèrement puni que le viol d’une (ou d’un) inconnue. Et je masculinise à dessin la question car c’est un autre tabou, le viol masculin. D’une part celé par la honte de l’acte lui-même (comme chez toute personne violée) que par la difficulté à l’assumer pour un hétéro ou un homo. D’autre part mis au rencard tant par le fait qu’il est moindre comparé à celui des femmes, que par l’action de ce même féminisme dogmatique et en réalité masculinisé. Et puis il y a la réalité du terrain également. La police ce n’est pas les Experts. Une analyse ADN est confiée à un laboratoire privé, au frais de l’enquête, or comme dans bien des affaires, si le cas n’est pas suffisamment gros, le juge d’instruction rejettera la demande de fond. Si la peine prévue est de 15 ans maximum dans les faits c’est très relatif. J’ai le cas personnel d’une amie qui s’est faite violer deux jours durant à domicile, qui a été contaminée par le virus du Sida dans la foulée, et qui a vu son agresseur ressortir libre après un séjour de convenance en psychiatrie. Et ceci après avoir eu à faire à des policiers indifférents et limite insultants. Mais il est vrai que les parents du coupable sont des notables… De plus la procédure dure en moyenne deux ans avec ce que ça sous-entend comme remises en question, doutes et peurs. Le harcèlement de rue peut devenir commun mais une femme qui se rebiffe ça passe moins. Une relation pour avoir osé faire face s’est fait casser le poignet, et quand elle a eu le malheur d’en faire part sur les réseaux sociaux, elle s’est fait insulter et continue de se faire insulter parce qu’elle a eu le tort de préciser que son agresseur était un bon blanc…Racisme et sexisme dans un même paquet cadeau. Harcèlement et violence dont j’ai été moi-même témoin sans qu’aucun défenseur de la femme en péril ne se lève. Et vous pourrez toujours m’avancer que la foule est lâche et indifférente, je vous défie de faire ça en Afrique, au Maroc ou à Dakar pays musulmans s’il en est, mettre une baffe à une femme mûre comme je l’ai vu ici et vous vous ferez défoncer sinon par ces messieurs au moins par ces dames. D’ailleurs si vous n’êtes toujours pas convaincu je vous rappellerais qu’une fois de plus nos députés (de gauche, un comble !) se sont distingués en rejetant un amendement prévoyant d’interdire d’exercice un élu condamné pour viol ou violence. Faisant de facto de l’assemblée et du sénat le seul lieu en France où les agresseurs de femme sont protégés… par la loi. Et un DSK de pouvoir tranquillement violer une prostituée sans qu’une partie de la population ne s’en émeuve plus que ça, pire en appelant au complot, au regret éternel quand à ce qu’aurait put être la gouvernance de ce pervers en lieu et place de celle de demi-molle.

Médiatisation et dilution.

Comme toute les affaires touchant à un point sensible et clivant de notre société celle-ci a connu les affres de la médiatisation, avec son lot de scandales, d’outrances, de certitudes assenées, et le concours gourmand d’une classe politique toujours plus prompte à se faire bien voir de ses employeurs, nous, qu’à faire son travail. Dans le rapport ambigu et conflictuel qu’entretient depuis toujours état et justice en France, justice de cour et cour de justice, et particulièrement dans un contexte toujours plus dégradé depuis le début de l’état d’urgence, les décisions des uns ont des conséquences dont on pourrait se passer. Ainsi on peut aisément voir dans la décision du 24 novembre une réponse de la bergère mal aimée au berger également mal aimé. La déclaration sur la lâcheté évidente de la justice a été suivie d’un mot d’excuse du cancre de l’Elysée, d’autant bien venue que la classe politique passe régulièrement au tourniquet. Or comme nous l’a rappelé l’inénarrable Christine Lagarde ou Jérôme « les yeux dans les yeux » Cahuzac sa bonne grâce vis-à-vis de la caste dominante dépend d’un rapport tacite de non-agression. Cahuzac a plongé pour avoir fraudé sur de l’argent personnel et osé mentir à ses « amis » alors qu’il n’a jamais été grand-chose, là ou au contraire, participant à un détournement massif d’argent public au profit d’un repris de justice multi récidiviste, la puissante Madame Lagarde a été dispensée. Ce qui l’autorise apparemment à déclarer sans complexe qu’il faut s’atteler à la lutte contre les inégalités dans un ensemble Dior du meilleur goût pour qui aime les vieilles en habit de croquemort à paillette. Or sans la grâce du premier magistrat de France, celui censé garantir l’indépendance de la justice, Madame Sauvage n’aurait été libérable qu’en 2018 ce qui fait au total pas mal d’année de prison depuis 2012 et onze mois de préventive pour une personne qui a cherché à mettre fin à son martyr. Or cette dilution des décisions, cette dispersion du discours, ce battage qui finalement ne satisfera que les féministes de pacotilles et les hystériques de la victimisation va surtout avoir pour conséquence d’endormir les uns et les autres dans l’autosatisfaction que justice a été rendue pendant que des tribunaux surchargés rendront des décisions hâtives. Pendant que le budget de la justice française est équivalent à celui de la Moldavie, 37ème sur 43 pays européen. Or je rappel ces chiffres, 223000 femmes victimes de violences conjugales, 75000 viols pour l’année 2016, pas même 13000 plaintes enregistrées, 206 viols par jour. Le 24 novembre dernier, alors que Jacqueline Sauvage était renvoyée en cellule, la 68ème femme de l’année était tuée par son ex conjoint.

En attendant bonne et heureuse année madame, à vous et à vos filles, et bon courage pour vous reconstruire.

Relever aujourd’hui les défis de demain

Le filet de fumée gris dessinait une longue arabesque au-dessus des toits. Un incendie quelque part. Devant la fenêtre percée d’un carton courait la voie aérienne, une rame à l’arrêt. Ses flancs souillés de graffitis et piqués de rouille. A l’intérieur on distinguait encore quelques reliefs d’ossements humains. Assis pour toujours dans leurs vêtements rapiécés. Ils avaient toujours été là. Quand elle était petite elle leur avait même donné des prénoms. Hector, Juanita, James, Bob, le Dormeur, parce qu’il avait le crâne posé contre la vitre comme s’il dormait. Et puis le Dormeur était tombé en poussière, et ses centres d’intérêts s’étaient déplacés vers les êtres vivants. Les garçons essentiellement. Il n’y en avait pas beaucoup à Dowtown, plus. La plus part partaient travailler pour la Compagnie et vivaient là-bas, sur site à creuser des trous toute l’année, tous les jours sauf le dimanche. Il parait qu’il fallait ça pour que la centrale puisse continuer à fonctionner. Et sans elle plus de saucisse, de pizza, de yaourt, de médicament, de lumières au loin. Grand-père il disait qu’avant, la nuit, le jour, toute la ville était allumée, du courant vingt-quatre heures sur vingt quatre. Il disait aussi que dans le temps la neige était blanche et la pluie coulait non filtré, mais ça elle y croyait moins. Faute de mieux elle s’était fait dépuceler par son cousin Wallace. Un inceste aux yeux des lois de Dowtown. Ni l’un ni l’autre n’avait jamais cafté et ça s’était arrêté à la première fois. Aucun des deux n’avait envie de se faire expulser de Dowtown, vivre dans le Wild comme on disait. Elle avait aussi fréquenté Jab, parce qu’il était un peu voyou sur les bords, qu’il faisait de la contrebande et qu’il portait un blouson de cuir. Et tant pis s’il avait un œil plus bas que l’autre et une main difforme. Beaucoup de gens naissaient comme ça de nos jours. Puis il y avait eu l’expérience Lola. Passionnel, déchirant, et finalement inutile. Lola était partie tenter sa chance à l’est avec un groupe de colons. Elle n’avait plus jamais eu de ses nouvelles. Aujourd’hui elle était retournée vivre avec les siens dans le vieil immeuble où elle était née. Mais sa vie c’était à Near North qu’elle la faisait. Toutes les vieilles tours, les vieux buildings qui partaient en débris et dans lesquels elle récupérait la ferraille, le verre, le plastique quand elle en trouvait, du bois parfois. Elle n’était pas la seule à venir faire la collecte par ici au péril de sa vie mais elle était une des meilleures. Le fer elle le vendait au kilo à la Compagnie, le plastique aussi, le reste elle le ramenait au marché de Dowtown. Pour transporter tout ça elle avait Bull, son tracteur rouge griffé de rouille et de tags avec sa carriole et son moteur à l’éthanol, l’alcool de betterave exactement, qu’on faisait pousser dans les champs d’Old Town. De l’espèce qu’on ne pouvait pas manger, parfois tellement grosse qu’une seule suffisait à faire l’alambic. Bull ne roulait pas vite et il puait le vieil alcoolo mais il était bien pratique et surtout il était précieux. Des moteurs encore en état de fonctionnement il y en avait plus beaucoup de nos jours. Et ceux qui savaient les réparer non plus. Grand-père lui avait appris. Grand-père était de la génération des survivants, ceux qui avaient vu leur monde s’effondrer morceau par morceau sans que personne n’y puisse plus rien. Ceux à qui on avait dit et répété que c’était la crise, la fin des retraites, des aides sociales, de la santé et de l’école pour tous, et qu’il était temps de relever aujourd’hui les défis de demain. Sauf qu’il n’y avait pas eu de demain. Il lui avait aussi raconté que les gens de cette époque là savaient beaucoup de chose, sur leurs vedettes préférés, la présence ou non de gluten dans leurs aliments, comment programmer leur téléphone ou la situation politique dans tel pays. A ce moment là ils avaient un truc qu’ils appelaient internet, une espèce de grand réseau mondial où tout le monde pouvait parler à tout le monde et savoir par exemple quelle température il faisait à Paris à telle heure ou comment préparer une bombe facilement. Elle n’avait jamais compris ça. Puisque tout le monde pouvait à parler à tout le monde pourquoi personne ne s’était entendu pour arrêter de transformer les océans en poubelle et certain pays en cimetière ? Grand-père n’avait pas su répondre à ça. Et au moment où les choses avaient commencé à aller vraiment mal les gens s’étaient rendu compte qu’ils ne savaient en réalité pas grand-chose. Les supermarchés n’apprennent pas à survivre dans le Wild, et tous les manuels de survie au monde ne pourront jamais vous apprendre non plus à endurer les privations. Pour certain cela avait été plus facile que d’autres. Dans le monde de ce temps là, d’après Grand-père, la vie n’était forcément facile pour tous, surtout si on n’était pas né dans le bon pays. Un peu comme pour ceux aujourd’hui qui ne vivaient pas à Dowtown ou à Central. Souvent ce fut les plus durs, les plus méchants qui survécurent, ceux qui avaient le plus de moyens aussi. Mais pas toujours. Les malins, les débrouillards, ceux qui avaient quelques talents utiles pour la communauté et qui étaient prêt à les mettre en commun. Les autres, tous ceux qui avaient passé leur vie à imiter leur parent en fondant une famille, en s’accrochant coûte que coûte à leur travail en redoutant ce qu’ils appelaient le chômage, en économisant pour la retraite. Tous ceux avec des cartes fidélités plein les poches, bloquant leur samedi soir pour voir leur émission préférée et passant ce même samedi dans une galerie marchande à rêvasser d’acheter des choses dont ils n’avaient pas besoin. Tous ceux là avaient irrémédiablement disparus comme un poids mort dès les premières années ou s’étaient accrochés à la traine des autres, grossissant les rangs des bandes armées ou servant de bétail humain à ces mêmes bandes. Grand-père lui avait survécu, fondé une famille au milieu du chaos. Y avait perdu trois enfants et une épouse, puis avait rencontré Grand-mère et eu Pa’ et tante Anna. Accroché à l’existence comme un cancrelat. C’était de famille. Elle entra dans la cuisine. Pa’ était penché au-dessus d’un manuel d’électronique, ses grosses lunettes à double foyer sur le nez. Il avait déjà trente six ans, il ne voyait plus très bien. Mais elle ne comprendrait jamais pourquoi il continuait à s’emmerder à lire ces livres de techniques inutiles aujourd’hui. A croire qu’il pourrait résoudre les problèmes de tout le monde avec ses inventions. Depuis qu’elle était petite il était comme ça. Toujours une nouvelle idée, un énième bricolage. Il avait remonté un frigo une fois et cherché à faire de l’électricité avec un vélo. Mais à quoi bon chercher à avoir un frigo quand il faisait moins vingt-cinq six mois de l’année ? Pour la saison sèche peut-être ? Les chasseurs avaient déjà salés la viande depuis un moment et les autres savaient bien qu’il y avait assez de conservateur dans les saucisses et les pizzas pour durer cent ans même en plein cagnard radioactif. Au bout d’un moment tout le monde en avait eu marre de faire du vélo pour un frigo presque toujours vide, même lui. Une autre fois ça avait été une pompe à essence. Pour une raison ou une autre il s’était persuadé que la cuve était encore pleine. Quatre ans qu’il avait passé à la remettre en route cette pompe. Et bien entendu la cuve était vide depuis des décennies. Grand-père disait qu’il avait la nostalgie d’une époque qu’il n’avait pas connu, que c’était sa manière de s’accrocher à l’espoir que les choses redeviendraient un jour comme en ce temps là. Une époque que même lui n’avait pas connue. Quand tout le monde avait des frigos et qu’il y avait des avions dans le ciel. Elle n’avait jamais rien vu voler dans le ciel à part les corbeaux et les buses. Une fois Pa’ l’avait bien emmené à l’aéroport voir ces fameux avions mais elle n’avait jamais réussi à imaginer ces gros machins en fer flotter dans le ciel et encore moins elle voyageant dedans. Grand-père était assis en face de lui recroquevillé sur sa tasse de jus de baie. Une large croute violacée courait depuis sa nuque jusqu’à l’arrière de son crâne dégarni et squameux, la peau jaunâtre qui collait à ses os, les muscles désormais flasques. Il n’avait plus d’ongles à une main, l’œil droit aveugle et le gauche voilé d’une cataracte laiteuse, le monde était un flou de couleurs indécises pour lui. La respiration sifflante et difficile, presque sourd, il continuait pourtant à s’accrocher. Elle jeta un coup d’œil à la tasse, il avait bavé dedans, regarda son père un rien exaspérée et prit la tasse pour aller la vider. Puis elle prit l’outre en peau suspendu au crochet au-dessus de ce qui avait été un évier et lui resservit une tasse. Pa’ disait qu’il avait été trop exposé depuis trop longtemps. A tout, la radioactivité, le plomb dans l’air, le polonium dans les cigarettes, toutes les saloperies et les chimies qui avaient eu la peau de leur monde d’une manière ou d’une autre. Quand les centrales avaient cessé de fonctionner, le pétrole à devenir un problème majeur, quand assurer la sécurité d’une usine commença à coûter plus cher qu’à la faire tourner coûte que coûte. Elle se sentait privilégiée de ne pas avoir connu ce temps là. Au moins aujourd’hui les choses étaient claires, simples. Le monde était parti en couille et fallait seulement faire avec. Grand-mère avait tenu moins longtemps que lui. Mais sûrement morte des mêmes causes qui l’enverraient dans le trou. Et tante Anna elle n’avait simplement pas pu faire avec. Un jour, après avoir passé une semaine sans manger, elle s’était pendue tout simplement. Beaucoup de gens le faisaient. Se pendre ou se jeter d’une tour. Souvent elle trouvait de vieux cadavres désarticulés dans les ruines de Near North. Surtout à la saison sèche, elle ignorait pourquoi. Comme si sortir soudain de six mois d’obscurité et de froid les rendaient fous.

 

Near North était une forêt de ruines plus ou moins hautes, cavées, trouées, criblées, lézardées, debout sur des tonnes de gravas, de déchets et de carcasses dispersées où apparaissait ça et là des ossements humains ou non. Bull cahotait en rouspétant des crachats de fumée noire et alcoolisée, roues en fer oblige. On utilisait encore quelques pneus mais ceux qui n’étaient pas à la Compagnie valait au moins trois cochons, et des sains s’il vous plait. Pas dans ses moyens ni ceux de personne de sa connaissance. Même Jab n’avait jamais réussi à toucher un cochon d’élevage de sa vie. Faut dire que toutes les fermes étaient du côté de Little Sicily, à côté de Central et qu’elles appartenaient toutes à des gars de la Compagnie. Elle choisissait toujours les ruines les plus hautes, que les étages soient encore là ou non. Pratiquement personne ne le faisait, trop de risque. Et à l’époque des pillards, eh bien par principe les pillards vont au plus pressé. Pendant longtemps les étages étaient restés inviolés. Il y avait les vents tournants, les mouettes ou les corbeaux parfois quand ils devenaient fous, et les tempêtes de verre surtout. Mélange de poussière radioactive, de verre, d’amiante, de limaille de fer résiduel, de plastique brûlée. On les appelait ainsi parce que prit dedans, à moins d’être entièrement couvert d’une quadruple couche de vêtements épais ou d’être dans un abris hermétique on avait aucune chance d’y survivre. Les tempêtes de verre vous arrachaient déjà la première couche de vêtement dans les premières secondes où on était prit dedans. A terre, le seul moyen d’y survivre sans abris proche c’était d’espérer s’enterrer assez vite pour ne pas finir écorché vif. Là-haut, et bien il fallait de la chance, une bonne mémoire de la topographie des lieux et surtout l‘agilité d’un singe. Aussi loin qu’elle s’en souvenait elle avait toujours adoré grimper. Et plus c’était haut, plus ça semblait impossible, plus ça lui plaisait. Elle avait commencé par les vieux immeubles de trois étages de Dowtown avant d’escalader les vieilles tours relais du côté de Far North. Maman n’arrêtait pas de lui faire la vie à cause de ça. Que si elle se cassait quelque chose il n’y aurait personne pour la réparer, qu’elle tomberait malade ou pire serait handicapée à vie. Maman pensait comme Pa’, au temps d’avant où on allait voir un docteur pour vous réparer. C’est sûr que c’était pas avec les médicaments de la Compagnie qu’elle pourrait soigner une jambe ou un dos cassé. Mais c’était comme ça, ils ne comprenaient simplement pas que pour elle et ceux de son âge seul le moment immédiat comptait. Les hommes mouraient autour de quarante cinq ans, les femmes un peu moins surtout si elles avaient eu des grossesses, les enfants morts en bas âge se comptaient par centaine. A ses yeux comme à ceux de sa génération, ils étaient des survivants, nés sur un caprice du hasard, un malentendu, ils ne feraient pas de vieux os alors autant faire ce qui leur plaisait et advienne que pourra. A force de trainer dans les ruines elle était devenue une sorte d’experte en construction. Capable de déceler quelle poutrelle pouvait céder ou sur quel corniche elle pourrait s’appuyer, si la finition avait été bien faite, si on n’avait pas abusé sur le sable dans le ciment. Les vieux buildings, ceux avec le plus de ferraille et de façade tarabiscotée, n’était pas forcément ceux qui avait résisté le mieux, pas tous en tout cas, mais c’était les plus solides. Les autres, ceux essentiellement en verre et acier, gisaient pour la plus part nus au milieu des décombres comme des ossements de géant piqué de rouille dressé vers le ciel. D’autres s’étaient lentement effondré à force d’être cannibalisé. D’autre encore attendait de le faire et devenait si dangereux dans l’intervalle que dans le milieu des Manges Béton on les appelait des cimetières. Il y avait deux classes de Mangeurs, ceux qui comme elle grimpaient dans les cimes et les étages et les autres, ceux qui ramassaient ce qu’ils trouvaient pas terre. Les premiers considéraient les seconds comme des lâches et des usurpateurs, les seconds voyaient les premiers comme des fous. Parfois ils se faisaient la guerre. A coup de barre de fer, de lame de frein aiguisée, de câble. Pour une chaise encore en état ou un kilo de bois. Elle avait une longue cicatrice qui courait sur son avant-bras pour en témoigner. Elle entra dans le hall d’immeuble et admira le haut plafond sur lequel une vieille fresque composée de bonhommes roses avec des ailes se disputait l’espace avec des graffitis de gang. Le plafond était crevé, elle apercevait les étages au-dessus. Une partie avait été ravagé par le feu, une vieille monture de lit calcinée dépassait d’un plancher troué, elle continua son chemin jusqu’aux ascenseurs. Les portes avaient été arrachée depuis longtemps, les cages démontées de A à Z mais personne n’avait essayé d’avoir la peau des câbles. Des mètres et des mètres de câbles d’acier rouillé suspendu dans l’obscurité. Personne ne savait à quoi ils étaient raccroché, personne n’avait jamais été assez fou pour aller vérifier. Elle sorti sa lampe à huile des replis de sa besace et fit claquer deux silex l’un contre l’autre. C’était un peu risqué de faire ça, après toutes ces années des poches de gaz de ville s’étaient formées ça et là, et on ne pouvait même pas les exploiter, seulement espérer qu’elles ne vous pètent pas à la face, mais  ça ne l’effrayait pas. Elle hasarda sa lampe dans la cage et regarda au-dessus d’elle le câble s’enfoncer dans les ténèbres. Impossible de voir quoique ce soit d’ici. Elle sorti une corde en nylon qu’elle avait tressé elle-même et la lança sur la boucle du câble à deux mètres de son crâne. Elle rejoignit les deux extrémités de la corde et fit un nœud coulant qu’elle serra. Quand elle entendit un bruit derrière elle. Instinctivement elle se retourna et porta la main sur le manche de son poignard. Une lame de frein aiguisée emmanchée dans du bois poli et taillé pour ses doigts. Un cadeau de Pa’. Elle ne vit rien, c’était peut-être une bête. Encore fallait-il savoir laquelle. Les mutations ne touchaient pas seulement les hommes et les animaux aussi devenaient fous. Une fois pendant la saison froide un troupeau de rennes s’étaient égaré en ville. Tous à moitié malades, tarés, et fous. Ils avaient tué deux enfants et un chien avant que les hommes ne réussissent à les chasser. Soudain elle entendit des pas sur sa droite, il y avait quelqu’un dans le building avec elle. Elle se tassa sur elle-même, le poignard en garde et avança à pas de chat. Ce n’était peut-être qu’un Mange Béton comme elle mais ça pouvait être autre chose. Une fois dans les ruines du côté du Loop elle avait vu un monstre. La taille et la corpulence d’un ours, avec un visage difforme, simiesque, et couvert d’une fourrure éparse. Impossible de dire ce que c’était mais ça lui avait fichu une frousse de tous les diables. Est-ce que les monstres existaient dans le temps ? Quand cette ville en était encore une ? Autour d’elle tout n’était plus que silence. La main toujours nouée autour de la garde elle s’aventura dans la direction où elle avait entendu les pas. Ce fut aussi bref qu’inattendu, surgissant de l’intérieur d’un mur dans une mauvaise imitation de sa propre tenue. Plusieurs couches de lambeau de tissus, de cuir de cartons maintenus ensemble par réseau de ficelles et de gaine de fil électrique évidée. Il avait la barbe et les cheveux qui formaient comme une seule crinière gluante de crasse, les yeux jaunes et injectés, les ongles longs, craquelés et noircis. Un rictus mauvais déformait son visage et laissait voir des chicots pourris par la glace noire et la sous alimentation. Un Rat, c’est comme ça qu’on les appelait. Rendu à l’état sauvage, qui vivait de charogne et zonait dans toute la ville. Elle brandit la lame devant elle.

  • Vas-y mon gros, je ne te veux pas de mal, dit-elle en espérant que c’était aussi son cas.

Il grogna quelque chose d’inintelligible en faisant de grand geste comme pour la chasser de sa vue. Mais comme elle ne semblait pas vouloir bouger il reparti dans la faille dans le mur en grondant comme un chat en colère. Elle se détendit légèrement mais elle ne se sentait plus de s’occuper du câble, qui sait ce qu’il pourrait faire pendant qu’elle était occupée dans la cage. Elle pouvait essayer de le chasser comme les autres Manges Béton le faisaient parfois en y mettant le feu en général. C’était des Rats après tout, des nuisibles qui venaient à Dowtown voler et piller n’importe quoi, plein de maladies et toutes ces choses là. Souvent dans l’attirail d’un Mange Béton on trouvait une bouteille d’alcool de pomme de terre bouchonnée avec un chiffon. Ce n’était pas toujours efficace, l’alcool ne prenait pas forcément feu comme on voulait mais ça le faisait assez sur un Rat. Mais elle ne se sentait pas de faire une chose pareil, nuisible ou pas c’était un humain comme elle, il avait probablement aussi peur qu’elle et d’ailleurs elle n’avait même pas de bouteille dans son sac. Elle repartit avec sa corde et sa lampe à huile. Il y avait une autre rue deux rues plus haut qu’elle voulait explorer de toute façon.

 

Il n’y avait pas que les Rats et les animaux fous dont il fallait se méfier, il y avait aussi les chiens sauvages, les loups et les ours qui venaient parfois à la saison sèche quand le gibier venait à manquer. Les enfants étaient le plus en danger dans ces cas là. Mais quand vous vous retrouviez face à une meute de chiens bâtards, couverts de cicatrices, écumant, grondant, le poil hérissé à vrai dire n’importe qui l’était. Quand ceux de la Compagnie en avait eu marre d’entendre leurs employés se plaindre de morsure et d’attaque nocturne, ils avaient sorti dont on ne sait où des fusils de chasse et des cartouches neuves. Les fusils étaient sous la garde des responsables de Dowtown, les munitions strictement rationnées. Jerry, le gérant du supermarché, le gardait toujours près de lui. Plus pour impressionner les gamins du quartier que tenir à distance les animaux sauvages. C’est qu’ils étaient tous assez sauvages les mômes d’aujourd’hui, même à ses yeux à elle.

  • Salut Jerry, alors quoi de neuf aujourd’hui ?
  • On a touché des saucisses au fromage !
  • C’est quoi ça le fomage ?
  • Fromage, insista-t-il, c’est européen dans le temps on en fabriquait des tonnes, c’est fait à partir de lait de vache ou de chèvre.
  • Je sais pas ce que c’est une chèvre mais la dernière fois que j’ai vu une vache elle avait deux têtes.

Jerry haussa les épaules.

  • J’imagine que ça n’empêche pas de donner du lait.

Il leva le nez par-dessus son comptoir et jeta un œil dans la besace de la jeune fille.

  • Alors qu’est-ce t’as pour moi aujourd’hui la gamine ?
  • Eh je suis plus une gamine j’ai quatorze ans et demi ! Protesta-t-elle.
  • Ouais, ouais, d’accord, et moi j’en aurais bientôt quarante trois, alors pour moi t’es une gamine.

Elle arrondit les yeux.

  • T’es si vieux que ça !?

Il éclata de rire dévoilant des dents à peu près saines. Jerry n’aurait jamais eu la mauvaise idée de manger de la glace noire ou de boire de l’eau non filtrée et question nourriture, il était bien placé à la tête du garde-manger du quartier.

  • Montre moi plutôt ce que tu as trouvé.
  • Bof, pas grand-chose…

Elle sorti un gobelet en plastique ébréché, une cuillère tordue et noircie, un pot en verre plein de mousse bizarre.

  • Et ça, je sais pas ce que c’est, ajouta-t-elle en posant un petit appareil métallique avec trois gros boutons sur le côté. C’est de l‘électrique de toute façon sert plus à rien.
  • Attends, attends, fit Jerry avec un soudain air de possédé.
  • Qu’est-ce qui t’arrives ?

Il retourna la pièce et vérifia du doigt l’emplacement des piles.

  • Oui, oui c’est ça, attends ! j’y crois pas !

Il se mit à farfouiller dans les tiroirs près de la caisse avant de sortir, triomphant un genre de plaquette en plastique et un paquet d’aluminium. Elle n’y comprenait rien. Il appuya sur un des boutons mais il avait l’air coincé. Pas de drame, il sortit un tournevis qu’il avait fait lui-même et décoinça le bouton, actionnant un clapet dans le boitier.

  • Qu’est-ce que c’est que ce truc ?
  • Une vieille invention du vingtième siècle, attends tu vas voir, si ça marche c’est magique.

Il décortiqua le paquet d’aluminium dévoilant une paire de piles. Bon Dieu, ce genre de truc ça valait deux cochons au moins ! Où est-ce qu’il les avait trouvé ce salaud ? Pendant un instant elle pensa à son fusil et se demanda s’il aurait le temps de l’atteindre. Puis elle se rappela qu’elle l’aimait bien et qu’il avait été toujours coulant avec elle. Il frotta la rouille sur les contacteurs du bout de ses ongles durs et installa les piles. Il appuya sur un autre bouton, à l’intérieur du boitier des bitoniaux en plastique se mirent à tourner sur eux-mêmes.

  • Génial !
  • Ca marche ?
  • On dirait.

Il arrêta la machine, installa à l’intérieur sa plaquette et remit en route.

  • Et voila ! S’exclama-t-il avec un large sourire.
  • Et alors ?

Il s’agita à nouveau.

  • Oh oui attends j’ai oublié l’essentiel !
  • Mais ça sert à quoi ?

Il fouilla dans ses tiroirs à nouveau.

  • C’est un Walkman, ça sert à jouer de la musique.
  • De la musique ? Tu veux dire comme des tambours ? Y’a pas de tambours là-dedans ? Non ? Si ?
  • Non pas comme des tambours, de la vraie musique… attends…

Il émergea soudain du dernier tiroir, un des fils en plastique dans la main avec des embouts blancs.

  • Tiens, met ça dans tes oreilles, dit-il en lui tendant les embouts.

Elle obéit, il planta l’extrémité du fil dans le Walkman et soudain…

 

Georgia, Georgia

The whole day through

(the whole day through)

Just and old sweet song

Keeps Georgia on my mind.

(keeps Georgia on my mind.)

 

La voix était comme un miel chaud et salvateur qui lui rentrait dans la poitrine et l’esprit, une caresse cuivrée, un vent inconnu et parfumé, la mélodie était une épousailles, une envolée de sentiments comme elle n’en avait jamais connu, une réconciliation avec un temps qui lui était inconnu. Un temps mystérieux et stupide où l’humanité avait passé des siècles à tout casser, tout exploiter, sans réfléchir ni au lendemain, ni aux conséquences. Et d’un coup elle se dit que ça avait été peut-être aussi une époque un peu merveilleuse si on avait été capable de faire des musiques semblables, des appareils de ce genre. Soudain il la sorti de sa rêverie en la secouant par l’épaule. Elle leva les yeux et compris. Elle arracha le casque de ses oreilles et entendit la cloche qui sonnait avec vigueur. Pas besoin qu’il lui dise quoi faire, elle se précipita vers le rideau de fer au dehors, le temps de les apercevoir qui déboulaient par toutes les rues. Bon Dieu ils étaient des dizaines ! Ils se donnaient des noms et des figures différentes selon le clan auquel ils appartenaient. Les Clowns de la Mort se peinturluraient le visage en blanc et rouge, les Héritiers étaient équipés de casque de guerres oubliées et d’épais vêtements en cuir d’homme, les Fantômes de l’Est étaient entièrement vêtus de noir et portaient parfois des masques à tête de mort. Mais à Dowtown et ailleurs on les appelait plus simplement les sauvages, ceux qui vivaient dans le Wild, dégénérés, à demi fous, organisés, armés, véhiculés et chasseurs d’hommes. Ils se déplaçaient à cheval ou juché sur des assemblages hétéroclites d’engins du passé couplé avec des moteurs à l’éthanol, parfois des roues, des chenilles ou des skis. Comment avaient-ils réussi à passer cette fois ? Un large fossé plein d’une forêt de pics enlaçait tout l’ouest du quartier, plus deux rangées de barbelé et les chiens, les guetteurs. L’est était impraticable à la saison de l’entre-deux, à cause des marais, le nord également parce que la Compagnie y siégeait. Quand au sud… si le sud était tombé ce n’était pas bon signe, deux des plus grosses mines de charbon se trouvaient là-bas. Elle tira violemment sur le volet qui claqua contre le béton au même moment où retentissaient les premiers hurlements. Jerry s’était emparé du fusil et regardait à travers le grillage qui couvrait la lucarne derrière le comptoir.

  • Quel clan ? Demanda-t-elle.

Jerry était gris.

  • Je ne sais pas, on dirait qu’il y en a plusieurs.

De tous c’était les Héritiers qui la terrorisaient sans doute le plus, parce qu’ils avaient enlevé sa mère et tué un de ses petits frères. Elle les avait vu faire, lui fracasser le crâne contre un mur. Il y a des images comme ça que même une gamine comme elle ne pouvait pas oublier. Quelque chose grésillait par-dessous les cris et les détonations au loin, elle reconnu la chanson, le Walkman continuait de tourner. Ce supplément d’âme. Elle avait presque envie de pleurer maintenant. Les barbares avaient d’autres projets. Le grillage devant la lucarne éclata emportant avec lui des pans de béton et la tête de Jerry dans une salve de flammes, d’acier et de purée de cervelle qui traversa tout le supermarché projeté par une roquette de 40 mm. Elle happa un peu de l’air brûlant qui avait envahie la pièce et attrapa le fusil. Jamais dans sa vie elle n’avait croisé rien de tel, elle ignorait même ce qu’était qu’une roquette et la plus violente explosion à laquelle elle avait jamais assisté c’était quand son père avait essayé de remettre en marche une vieille voiture avec du gaz de ville. Il avait failli en mourir d’ailleurs ce jour là. Elle était sourde, acouphènes en stéréo, mais peu importe, elle attrapa au passage le Walkman et fila  à l’arrière du magasin avant que ça ne pète de nouveau. Que savait-elle d’autre à part survivre après tout ? Elle était à mi chemin entre les rayons de yaourts de gelée parfumée quand une autre roquette atteint le volet, l’arrachant et le tordant comme du papier aluminium. Poussée par le souffle elle roula contre un étalage de saucisse grillagé. Ca sentait le roussi, la tête qui tournait, envie de vomir, de crier, les oreilles sourdes, le dos qui brûlait. Elle se redressa tant bien que mal, sentit les flammes contre sa peau, ses cheveux qui fumaient. Elle leva les yeux sur la porte de secours, sa seule chance. Elle entendait derrière elle des cris de joie, des coups de feu, des explosions. Merde, jamais ils avaient été aussi armés ! Où ils avaient trouvé tout ça ? Elle se jeta sur la porte et se roula immédiatement dans la poussière qui couvrait l’arrière-cour. Puis, se redressant, hasarda un œil sur la rue. C’était pire qu’elle ne pensait, il en avait partout, armés jusqu’aux dents, de trucs qu’elle n’avait jamais vu de sa vie. Là-bas ils faisaient déjà monter les gens dans leurs cages roulantes. Que faisaient-ils de ceux qu’ils emmenaient ? Tout ce qu’elle en savait c’était par la rumeur, et la rumeur était indécise. Certain disaient qu’ils les mangeaient, d’autres qu’ils en faisaient des esclaves, d’autres encore qu’il faisait un peu des deux et commerce tant de leur viande que de leur force de travail. Quoiqu’il en soit, une fois qu’ils vous attrapaient jamais on ne revenait.

  • Eh toi ! Viens un peu par là !

Elle fit volte face le fusil braqué sur le type qui était en train de grimper la palissade. Aucune idée de son clan mais l’arme qui dépassait de son dos, elle savait ce que ça voulait dire. Elle tira sans réfléchir. La moitié du crâne s’ouvrit et se referma comme une bouche qui appel, giclant un cerveau presque entier. Elle détala aussi tôt entre les deux immeubles devant elle. Derrière elle ça criait, un fusil claqua, la balle ricocha sur un des immeubles, des éclats de ciments rebondissant contre sa nuque. Courir, courir plus vite. Soudain un véhicule lui barra la route, pare-brise grillagé, moteur à nu, carrosserie noire et poussière, roues authentiques, pare-chocs forgés, son cœur bondit dans sa poitrine. Elle était foutue ! Elle braqua son arme en désespoir de cause quand la portière s’ouvrit.

  • Si tu veux vivre, monte !

Barbu avec le crâne presque ras à l’exception d’une fine natte, un genre de croix tatoué sur le cou. Comment lui faire confiance ? Une autre balle claqua derrière elle, puis une autre devant qui fit un cratère dans le goudron. Une arme surgit dans sa main, un pistolet à ce qu’elle en savait, elle n’eut pas l’occasion de répliquer qu’il tirait quatre fois sans la toucher. Elle se retourna interloquée et vit le type dans l’allée.

  • Monte bordel !

Elle obéit sans réfléchir.

 

La voiture bondit sur ce qui restait du highway qui avait un temps couru jusqu’à Central. L’air puait le bois brûlé, les vapeurs d’alcool, le plastique fondu et le cochon fumé. Des explosions retentissaient encore dans leur dos. Flammes dans le rétroviseur extérieur.

  • Salut moi c’est Albert, lui dit-il sur un ton civil, la main tendue vers elle. Qu’est-ce qu’il voulait avec sa main ?

Il se marra.

  • Comme le soda ?

Elle haussa les épaules, elle ne savait pas de quoi il parlait.

  • Non mais sérieux t’as pas un vrai prénom ? Genre pas de surnom de zonarde de ville ?
  • D’une je suis pas une zonarde, de deux ça te regarde pas. C’est comme ça que tout le monde m’appel, c’est tout. Et range ta main

Il n’avait pas l’air d’en revenir.

  • Cocacola hein !? Et comment on dit merci dans ton bled ?
  • Merci pourquoi ?
  • Pour t’avoir sauver le cul.
  • Putain !

Le hurlement l’alerta juste à temps pour faire une embardé et heurter le Rat sur le côté. L’autre projeté sur les reliefs d’une barrière de sécurité, désarticulé à l’arrivée.

  • Arrête de parler et mets nous à l’abri ! .

Albert lui jeta un long coup d’œil songeur mais ne dit rien. Le véhicule continua de filer à travers un cahot de gravas jusqu’à un tronçon d’avenue au bord de laquelle se dressaient des fantômes de magasin et des lampadaires rouillés, avachis comme des vieux arbres. Une vieille enseigne surplombait un immeuble, elle se demanda ce que signifiait Toyota. Les vieux parfois disaient des mots qu’elle ne comprenait pas, comme girafe ou espoir, elle en avait tiré l’idée que le vocabulaire dans le temps n’était pas le même qu’aujourd’hui. Après tout c’était logique, plein de choses avaient disparues qu’ils étaient encore capable de nommer. Un jour ça ne serait plus le cas. Un jour, ses enfants, si elle en avait, ne sauraient même pas ce qui avait été détruit, était mort, et comme ils ne pourraient pas le nommer non plus, ils vivraient avec leur présent, comme neuf et sans regret. Mais est-ce que c’était si bien que ça ? Elle serra les doigts autour du boitier du Walkman enfoui sous ses couches de vêtements. Cette découverte qu’elle venait de faire, la vraie musique, est-ce que c’était si bien que ça que ses enfants un jour ignoreraient totalement qu’une telle chose avait existé ? Qu’ils n’écouteraient jamais de musique, ne lirait plus, seulement chasser et se reproduire. Elle avait envie d’écouter la chanson mais elle se méfiait de lui. Elle lui demanda où ils allaient.

  • A Central où veux tu qu’on aille ?
  • C’est pas la bonne direction.
  • Parce que pour le moment on va juste se planquer.

Elle lui jeta un coup d’œil de biais, elle remarqua les fines ridules qui partaient du coin de son œil et la cicatrice blanchâtre qui lui entamait le front.

  • D’où tu sors d’abord ? Comme t’as fait pour passer ?

Il haussa les épaules.

  • Ces furieux là, plus de muscle que de cervelle. Ils ont arraché vos barbelés et posé des ponts sur vos fossés mais ils ont tout laissé derrière.
  • Où ça ?
  • Du côté de Goose Island.
  • C’est où ça ?
  • Tu connais pas ? T’es sûr que t’habite cette ville ?

Ca la vexa, elle cria presque ;

  • Et toi tu vivais où ? Première fois que je te vois !
  • Normal, j’étais à l’est.
  • A l’est ?
  • Washington, Pittsburg, New York…

Un nomade. On en voyait parfois qui passait par Dowtown, pour se ravitailler en général. Elle n’avait jamais bien compris ce besoin de toujours bouger, traverser le Wild, prendre le risque de se faire tuer au hasard d’une route. On était bien plus fort groupé en théorie…mais après ce qu’elle venait de voir elle commençait à saisir l’intérêt. Groupés ou non les sédentaires étaient vulnérables contre les raids.

  • Washington ? Pittsburg ?
  • Tu connais pas ?
  • Washington c’était la capitale du pays !
  • La capitale ? Pays ? C’est quoi ?

Il ricana.

  • Tu sais vraiment rien toi hein !?

Il vira sur la gauche dans une rue défoncée. Elle serra les dents.

  • J’en sais assez pour survivre dans cette merde !
  • J’ai vu ça…

Elle se roula en boule autour de son fusil.

  • Ouais bin je sais peut-être pas ce que c’est la capitale et je sais pas quoi mais moi cette ville je la connais, j’y suis née !
  • Et alors ?
  • Alors par là il y a plein de Rats c’est dangereux.
  • T’inquiète…. Tiens, je parie que tu peux pas me dire le nom de cette ville.
  • Ici ?
  • Ici ? Ici c’est the Loop, c’est comme ça que tout le monde l‘appel.
  • Ah, ah non c’est pas ça le nom de la ville Cocacola !

Elle retourna un regard de défit.

  • Ah ouais et c’est quoi alors ?
  • Pfff n’importe quoi !

Le nom lui évoquait pourtant quelque chose, peut-être que Grand-père l’avait mentionné, ou Pa’ mais plutôt se faire arracher les dents qui lui restait que de l’admettre. Il rigola à nouveau.

  • Ah sacrée toi !

Il porta la main à sa crinière et lui gratta la tête. Elle se dégagea aussi tôt.

  • Eh pas de ça !
  • Du calme, du calme gamine, t’as l’âge d’être ma petite-fille.

Qu’est-ce ça pouvait lui faire ? Il recommençait elle le coupait.

  • Tu me touches pas c’est tout !
  • Okay, okay, comme tu veux.

Il entra à l’intérieur d’un bâtiment encore quasiment debout, passa les reliefs d’une barrière arrachée et descendit jusqu’au premier sous-sol. Le pinceau des phares ébloui le parking déjà occupé par trois voitures cannibalisées jusqu’à la carcasse. Dans l’une d’elle se tenait un squelette avec un trou dans la tête. Il arrêta la voiture et éteignit les phares. Obscurité, silence, elle senti son cœur battre plus fort, sa main glissa vers la queue de détente, il alluma le plafonnier et sortit une cigarette.

  • Tu fumes ?

Elle fit signe que non. Jab faisait contrebande de cigarettes, elle n’avait jamais su où il les trouvait mais elle avait essayé et ça ne lui avait pas plus, pire elle trouvait que ça puait.

  • La fenêtre, on peut l’ouvrir ?
  • Si t’arrives à la casser…

Elle se pinça le nez.

  • Putain ça pue et en plus ça sert à rien.

Il cracha une bouffée en direction du plafond. Nuage de coton gris se déroulant sur la tôle avant de s’évaporer en miasmes industrielles.

  • Si on faisait toujours des trucs qui sert…

Il consulta la vieille montre à aiguille qu’il avait autour du poignet.

  • En plus c’est mauvais pour la santé ! Ajouta-t-elle.
  • Tu veux dire en plus de la glace, de l’eau, de la neige noire, des tempêtes de verre, de la radioactivité, des sauvages, des Rats, des chiens errants ? des ours mutants ?

Elle détestait comment il arrivait à lui clouer le bec comme ça.

  • On va attendre la nuit, je pense pas qu’ils vont pousser jusqu’ici mais on sait jamais, ça sera plus sûr après.

Il éteignit le plafonnier, la braise de sa cigarette fit rougeoyer son profil et cette croix qu’il avait dans le cou. Elle n’en avait jamais vu de comme ça, deux branches cassés se croisant. Ses pensées s’envolèrent soudain vers Grand-père et Pa’, Jab, son cousin, ils devaient être tous être morts ou enchainés quelque part à l’heure actuelle. Encore trop sidérée pour ressentir du chagrin, de la peur ou de la colère. Juste de l’incompréhension. En l’espace d’un instant ou presque tout son monde s’était effondré. Dowtown sous les flammes et les sauvages partout. En instant elle avait perdu la moitié de ses repères et l’obscurité lui ferait peut-être bientôt perdre la notion de l‘espace et du temps. Elle voulu ouvrir la portière quand elle senti sa main se poser sur sa cuisse.

  • Je t’ais déjà dit de pas me toucher !
  • Allez recommence pas ma petite !

Elle aperçu le reflet rose orange dans ses yeux, l’expression qu’il avait dans le regard. Elle saisi le fusil quand il lui cracha sa cigarette à la figure. Par réflexe elle leva la main pour se protéger, il en profita pour la frapper en plein dans la mâchoire. Sonnée elle senti qu’il lui arrachait le fusil de la main. Elle essaya de se débattre, ll la frappa à nouveau et à nouveau encore, jusqu’à ce que ses lèvres éclatent, son nez pisse le sang, sa mâchoire craque. Elle ne senti bientôt plus rien. Juste dans un coin de sa tête, une sensation cotonneuse d’être palpé, ses vêtements mis en lambeaux, l’air contre sa peau nue, ses fesses, son sexe écartelé…. Elle ne bougeait plus, repliée contre la porte, les fesses presque en l’air sur lesquelles battaient ses couilles. Elle avait les yeux ouverts, l’odeur de tabac et de sueur, son souffle tiède, elle se concentrait sur ça, détachée du bas de son corps. Il la relâcha pour l’attraper par les cheveux et lui fourrer son membre aqueux au fond de la gorge. Elle entendit un cliquetis métallique, senti le canon de son arme se poser contre l’articulation de l’épaule.

  • Suce et pas de conneries, une balle dans l’épaule ça fait pas du bien.

Elle obéit, il ne lui laissait pas le choix de toute façon à la tenir par les cheveux et lui imposer le va et viens. Une de ses mains était appuyée contre le tapis de sol rapiécé. Elle sentit le contact de l’acier contre son poignet, déplaça sa main tout en le laissant faire, Du métal et du bois, le manche de son couteau.

 

  • C’est à toi que tu dis ? C’est quoi ces conneries ?

Central était ceinturé de croisillons de béton hauts comme des voitures, de miradors armés, de barbelés rasoir, d’une rangée de mines et ça et là des nids à mitrailleuse calibre 20. Au-delà on apercevait les tours de verre et d’acier éclaboussés de la lumière de quelques fenêtres, comme un ciel étoilé qu’on pourrait toucher du doigt. Mais apparemment ça ne serait pas aussi simple que ça. Les deux gardes tournaient autour de la voiture en balançant leur matraque au bout de leur poignet. Ils portaient des cottes grises et des casquettes estampillées d’un C argenté. L’un d’eux avait un gros revolver nickelé à la hanche. L’autre se pencha et regarda derrière le siège conducteur.

  • Hydrogène, commenta-t-il.
  • Hydrogène ?
  • Ouaip !

Le premier fronça les sourcils.

  • Dis donc toi, où est ce que tu as appris à monter des compresseurs à hydrogène ? Et d’abord où tu les as trouvé ?

Elle jeta un coup derrière elle, quatre bombonnes blanches alignées. Elle ne savait même pas ce que c’était de l’hydrogène mais ça devait expliquer pourquoi elle roulait aussi vite. Et nerveuse avec ça. Pour elle qui n’avait jamais conduit que son tracteur manœuvrer hors du garage lui avait prit une bonne demie heure et pas sans rayer la carrosserie.

  • Euh… c’est mon père il est très bricoleur !
  • Ton père hein ? Et très voyageur on dirait aussi. La dernière réserve de gaz de ce genre c’était au Canada qu’elle était à ce qu’on dit.

Encore un mot dont elle n’avait jamais entendu parler mais elle n’en montra rien.

  • Ouais bin à c’que disait mon père on est un con.

Le gars avec le révolver tira une lampe torche de sa poche et lui mit la lumière en pleine figure, l’obligeant à fermer les yeux.

  • T’es un petit malin toi hein ? T’es arrivé quoi ?

Elle avait la moitié du visage enflé, les lèvres fendues et tuméfiées, un œil presque fermé qui pleurait, et des traces de sang séché jusque dans les cheveux.

  • Un Rat qui m’a attaqué.
  • Sacré rat hein…. Et c’est quand que t’arrêtes de te foutre de notre gueule ? Sorts de là !

Elle avait le sentiment que si elle obéissait, jamais elle ne pourrait repartir. Il balaya l’habitacle avec le faisceau de sa torche, aperçu des traces suspectes jusqu’au plafond.

  • Bordel, il s’est passé quoi dans cette bagnole ?

Il croisa son regard plein de défit et frappa violemment sur le grillage de protection.

  • Sorts de là je t’ai dis !

Il y a des conséquences à s’en prendre à une Mange Béton, tous les Rats savaient ça, tous ceux qui traitaient avec eux également. Aussi sauvages que les chiens errants qu’ils combattaient, aussi durs que les murs qu’ils grattaient, telle était leur réputation et la raison pour laquelle personne ne les aimaient beaucoup. Utiles, assez fous ou stupides pour s’aventurer partout du moment qu’il y avait de quoi ramasser de la bonne came. Mais infréquentables. Albert ou quelque fut son nom l’avait appris à ses dépends. Et il avait souffert. Elle hésita encore quelques instants avant d’obéir le dos voutée la mine basse et méfiante.  Il l’écarta de la voiture du bout de sa matraque avant de s’installer à sa place.

  • Ouais ça c’est de la caisse ! Gloussa-t-il en posant les mains sur le volant.
  • Vous feriez mieux de prévenir vos chefs, maugréa-t-elle, les sauvages sont à Near North !

En ressortant du parking elle avait d’abord pensé se trouver un nouvel abri dans un quartier qu’elle connaissait comme sa poche. Jusqu’à ce qu’elle les aperçoit occupés à monter un barrage à un croisement. Elle avait fait tout le voyage jusqu’ici en écoutant la chanson, ça lui avait tenu chaud, lui avait fait un peu oublié son odeur de tabac et de sexe. Georgia on my mind….

  • Tu veux peut-être nous expliquer notre boulot !? Aboya l’autre.

Elle soupira, elle n’était pas exactement en position de leur tenir tête et elle le savait.

  • Non je suis juste venu demander asile, vous avez pas le droit de pas me laisser passer c’est la loi !

Personne ne l’avait écrite cette loi et elle posait occasionnellement problème mais tous y obéissaient. Parfois la solidarité c’est tout ce qui restait pour survivre un jour de plus.

  • Si tu passes faudra bosser !
  • Ca me fait pas peur !
  • T’as déjà extrait du charbon ?
  • Et du sel ?
  • Non plus.

Les deux gardes échangèrent un regard et soupirèrent de concert.

  • En tout cas la voiture elle rentre pas.
  • Eh mais vous avez pas le droit !
  • J’ai tous les droits ! Beugla celui au pistolet en penchant son visage bosselé sur elle. Elle rentre pas !
  • Y’a quatre bombonnes d’hydrogène liquide là-dedans, tu veux peut-être qu’on prenne le risque que ça pète ?

Elle le regarda avec un air hésitant, il en savait sûrement plus qu’elle à ce sujet, et elle était certaine qu’elle ne la reverrait jamais si elle la laissait là. Mais que pouvait-elle faire ?

  • Impossible ! C’est du solide !

Ultime et vaine tentative.

  • T’es sourd toi ? Si tu veux rentrer, tu rentres sans elle, sinon barre toi avant qu’on se fâche !

Encore une chance de faire marche arrière. Un regard sur le siège baquet, un autre vers les buildings scintillants. Qu’est-ce qu’elle allait faire ? Elle ne connaissait et n’avait jamais rien connu d’autre que Dowtown et ses environs. Le Wild ? Elle l’avait copieusement évité jusqu’à ce jour. Seule la ville, le gris du béton, la présence des immeubles comme des fortins du passé savaient la rassurer. Devenir nomade ? Comme l’autre ? Et devenir fou comme lui ? Et sinon pour aller où ? Elle avait pensé aux deux seules villes dont elle avait entendu parler, New York parce que c’était par là bas qu’était parti Lola. Mais c’était à l’est, et l’est était désormais aux mains des sauvages. Et Los Angeles, qu’elle aurait été incapable de situer sur une carte. Elle adressa un coup d’œil misérable au garde.

  • Okay, elle est à vous.

Il lui retourna un sourire de bulldog l’air de dire que même si elle avait essayé de repartir il ne lui aurait pas laissé le choix. Son collègue ouvrit sa cotte et en sorti un petit appareil avec une antenne.

 

Ca faisait maintenant trois mois et quatre jours qu’elle était là. Comme chaque année la saison de l’entre-deux s’était conclu par d’interminables averses noires, et comme chaque année elle avait duré moins longtemps que la précédente. Le froid était revenu. Mordant, implacable, qui brûlait et coupait la peau à nu, s’insinuait la nuit dans les épaisseurs de tissu au point de l’insomnie. Garder les yeux fermés et sentir tout son corps grelotter. Alors elle essayait de penser à quelque chose de chaud, douillet, confortable. Les bras de sa mère, le gros matelas puant dans sa chambre et tous les cartons et les couvertures dessus, un feu, un incendie, la saison sèche….et le froid lui mordait la nuque comme un chien de glace. Elle n’avait jamais su grand-chose de la Compagnie. Grand-père lui avait expliqué que les fondateurs avaient à une époque été à la tête d’une grande banque et d’un important groupement d’affaire. Mais comme elle ignorait ce qu’était qu’une banque ou un groupement d’affaire sa seule référence restait ce qui en ressortait. Des saucisses parfumées, des pizzas avec de la pâte imitation fromage, de la purée de tomate et des bouts de cochons. Des pots de gelée colorée et des pilules jaunes ou lanches. Du courant au loin, des gars qui partaient dans les mines et s’installaient là-bas. Le pouvoir, la civilisation ou son relief, le moyen de subsistance de centaine de personnes. En somme pour elle comme un genre de centre du monde. Plus jeune, en admirant les lumières au loin, elle s’imaginait un monde de confort, de gens souriants et bien nourris, comme sur ces vieux catalogues gondolés qu’on retrouvait des fois dans les décombres, ces lambeaux d’affiche que Grand-père appelait des réclames. Un univers auquel elle n’aurait jamais accès, sans doute, mais qui avait le mérite d’exister. Comme un genre d’espoir que tout n’était pas plié, qu’on pouvait encore peut-être encore s’en sortir.  Peut-être qu’au fond elle était comme son père, à s’accrocher à un passé qu’elle n’avait jamais connu en espérant son retour. Un espoir qui s’était dilué dans le froid glacial de la carrière de sel, dans les étroits dortoirs puants, pleins de puces, de cafards et de rats dans lesquels femmes et hommes étaient entassés par sexe et par équipes de travail. Au fond de son écuelle, invariablement remplie, trois fois par jour d’un remugle grisâtre dans lequel parfois flottait de minuscule bout de gras. Au goût de chlore de l’eau filtré, aux gueulantes des contremaitres, à la dureté des matraques quand on n’obéissait pas assez vite à un garde. Quand ils l’avaient dépouillé de son Walkman… Puis un jour elle avait compris la supercherie. Compris ce qui était arrivé à son quartier, Grand-père, Pa’ et tous les autres. Et pourquoi. Elle l’avait reconnu tout de suite à son grand nez plongeant et sa mâchoire lourde. Entrant avec les hommes du baraquement six. Le regard vide, la peau grise. Il semblait avoir prit dix ans. Elle sorti immédiatement du rang et l’interpella, mais Wallace continua son chemin. Les gardes soufflaient dans leur sifflet, deux d’entres eux venaient à sa rencontre mais peu importe, elle bouscula les rangs jusqu’à son cousin.

  • Wallace, tu me reconnais !? C’est moi Cocacola !

Il lui adressa un regard perdu.

  • Cocacola ! Wallace, ta cousine Hope !

Elle détestait son vrai prénom, celui que maman lui avait choisi, elle l’avait toujours trouvé tarte, plat, Hope ! Comme Taupe ! Alors que Cocacola ça sonnait bien, exotique, un peu mystérieux.

  • Gnâââ ! Lâcha Wallace en ouvrant grand une bouche vide.

Ils lui avaient arraché toutes les dents et la langue. Après quoi ils l’avaient revendu comme esclave à la Compagnie. Plus tard elle réalisa qu’il n’était pas le seul ancien de Dowtown. Le seule esclave. Voilà pourquoi les sauvages étaient si bien armés, comment ils étaient parvenus jusqu’à eux sans alerter personne. La Compagnie les avait aidés. La Compagnie avait besoin de main d’œuvre corvéable jusqu’à la mort si besoin. Rien ne devait arrêter sa marche. Chaque début de semaine les équipes étaient réunies et des quotas fixés. Ceux qui les respectaient voir les dépassaient recevaient des plaquettes d’or qu’ils étaient autorisé à dépenser au dispensaire en provisions, boissons, alcool, tabac parfois un peu de cannabis. Les autres vivaient l’enfer. Les cris, les coups, les menaces de privation, pire d’être jeté dehors. Non, il n’y avait décidément plus rien dans ce monde. Plus rien à espérer, rien en quoi croire. La prison ou la barbarie rien de plus. Elle tremblait, le ventre contracté les bras croisés sous la tête, fixant le sommier au-dessus de sa tête. Ses dents castagnaient toute seules. Elle pouvait toujours partir pensait-elle, mais pour aller où ? Quoi faire ? Sans véhicule ? Pour devenir un Rat à son tour ? Jamais de la vie ! Et puis soudain la tête à l’envers d’une fille lui fit face. Un peu plus âgée qu’elle, les cheveux taillée au couteau, la bouille ronde et de grands yeux noirs et pétillants qui la regardaient avec attention.

  • Salut moi c’est Ford.
  • Cocacola, répondit-elle après une hésitation.
  • Comme la boisson ?

Elle haussa les épaules, elle ne savait pas.

  • Moi j’avais pas de nom alors j’ai pris celui d’une enseigne.
  • Tes parents t’ont pas donné de nom ?
  • Je me souviens même pas d’eux.

Elle descendit de son lit.

  • Dis tu veux pas qu’on dorme ensemble, j’ai peur toute seule là-haut.

Cocacola l’inspecta quelques instants avant de lui faire de la place. A deux elles auraient aussi plus chaud.

  • T’es nouvelle ? Première fois que je te vois.
  • Non, avant j’étais là-haut.
  • Là-haut ?
  • Dans les tours !
  • Oh, je savais pas qu’on avait droit.
  • Quand tu fais le service si.
  • Le service ?
  • Oui quand tu les sers quoi, les patrons là-haut.
  • Ah…. Et pourquoi t’es là maintenant ?
  • Pff j’ai pas voulu et j’ai tapé un gars….
  • T’as pas voulu quoi ?

Elle fit un signe obscène, Cocacola pensa au fou dans sa voiture. Parfois elle avait peur que ça se reproduise, le regard de certain garde, d’autres travailleurs. Elle avait réussi à planquer un bout de verre au cas où, bricolé dans un manche plastique. Elles devinrent rapidement amies et un peu plus, et comme le camp n’était pas seulement dirigé par des brutes et des imbéciles, on les mit ensemble à travailler sur la chaine de triage. Ce n’était pas un boulot très dur ou compliqué, trier les blocs de sel par taille et au moins elles étaient à peu près à l’abri du froid. Mais ça vous esquintait les mains et la poussière vous brûlait le nez et les bronches tellement parfois qu’il fallait passer dix minutes à se rincer et boire pour respirer normalement à nouveau. Le soir elle lui racontait comment c’était dans les tours, la musique, les beaux meubles, les beaux habits, la chaleur, la nourriture en abondance. Ca semblait si incroyable que parfois elle la soupçonnait d’embellir les choses. Mais ça faisait rêver et c’était déjà bien. Elle se demandait si dans le temps les gens rêvaient aussi de chose qu’ils n’auraient jamais vu qu’ils avaient déjà tout. Ford lui dit que oui, qu’avant les gens étaient pareils que maintenant qu’ils aient tout ou pas, sauf qu’ils mourraient beaucoup plus vite aujourd’hui. Elle le savait parce que les maitres lui avaient un peu raconté le passé, un très vieux monsieur surtout, le directeur de la Compagnie. Parfois il était gentil, il lui disait d’arrêter de travailler, ouvrait un livre du passé, un livre d’histoire comme il disait, et il lui racontait le monde d’avant. Les guerres, les gens connus, les villes et les pays… Elle ne savait pas non plus si tout était vrai mais c’était de rudement bonnes histoires.

 

Laquelle des deux parla en premier d’aller tenter sa chance ailleurs ? De voler tout ce qu’elles pourraient voler d’utile et s’enfuir loin de ce mouroir où les uns et les autres tombaient comme des mouches ? Sans doute l’idée leur vint en même temps. Au fil de leur amitié, de la confiance qu’elles reprenaient en elles-mêmes et en leur avenir, et de ceux qui s’effondraient d’épuisement ou crachant leur sang à cause du sel dans leurs poumons. Pendant trois semaines elles s’organisèrent, chapardant tout ce qu’elles pouvaient, risquant maintes fois de se faire prendre, jouant de toutes les astuces qu’elles connaissaient. Avant d’échouer ici Ford avec vécu avec une petite communauté dans le Wilde comme il en existait encore. Souvent des nomades-chasseurs qui allaient d’un coin à l’autre du continent. Elle n’était pas la dernière pour savoir voler une cuillère au nez et à la barbe des gardes, ou du sel, ou de la corde. Fuir en soi fut la partie la plus facile, deux fois par semaine une carriole à vapeur venait chercher les déchets cumulés par les prisonniers, vider les latrines, ramasser ce qui ne servait plus, avait été cassé. Elles se cachèrent à l’intérieur d’une montagne de merde et débris divers, respirant avec une paille, le visage couvert de tissu jusqu’à ce que la cargaison soit larguée à Little Sicily à l’usage des fermes sous cloche qu’on avait construit là. L’idéal aurait été de pouvoir voler quelques légumes, un peu de lait, histoire de savoir quel goût ça avait, mais les serres étaient trop sérieusement gardées et Little Sicily sillonné de patrouille du soir au matin. Tout juste parvinrent-elles à filer avant qu’ils n’entament la nouvelle cargaison. Mais le plus difficile ce fut de rester en vie après. Si Ford savait comment fabriquer un collet ou attraper un rat, fabriquer un feu avec à peu près n’importe quoi, ou une corde avec des herbes sauvages, elle ne connaissait rien aux dangers de la ville. Elle ne connaissait pas les pièges à homme que d’autres hommes façonnaient pour se nourrir. Ne savait pas repérer une faille dans un mur, n’avait jamais croisé de Rat, prenait un plancher un plâtre pour un sol en terre, n’avait jamais été forcé de marcher pied nu sur du verre. Et si au contraire Cocacola en connaissait tous les risques et les avantages, elle n’avait jamais été vraiment livrée seule à elle-même, et encore moins avec une blessée. Ford se cassa la jambe et le poignet quelques semaines après leur départ du camp. Il pleuvait ce jour là et le monde n’était plus qu’une vaste patinoire remplie de piège mortel. Poursuivie par un Rat qu’elle avait dérangé dans son logement elle ne se contenta pas de glisser et de tordre la cheville, elle tomba de tout son poids sur une fine plaque de contreplaqué qu’on avait tendu au-dessus d’une fosse remplie de tessons de bouteille. Ford eu de la chance dans son infortune, la plaque résista et s’interposa entre elle et le verre mais en essayant de se retenir elle fini par se blesser. L’os du poignet sorti, le tibia rompu, ses hurlements alertèrent aussi bien les chasseurs que sa compagne. Ils étaient deux, avec de courtes piques arrachées à des grilles de jardin, maigres, vêtus de peau de renne avec des espèces de chapeau à fourrure sur la tête et des bottes en peau d’homme. Ils tournaient autour de la fosse en baragouinant un sabir qu’elle ne connaissait pas. Semblaient se disputer pour savoir qui allait descendre l’achever. Ignorant la silhouette qui les contournait silencieusement et sans les quitter du regard. Cocacola avait quelque chose du jaguar dans ces moments là. Elle sauta sur le dos du premier et l’égorgea avant qu’il n’ait le temps de se secouer les épaules. L’autre tenta aussi tôt de bondir sur elle, mais la jeune fille esquiva, sauta à pied joint sur un mur et se jeta sur son crâne y plantant le poignard rouillé qu’elle avait découvert dans les décombres, un trésor qu’elle bichonnait comme une mère. Ford continuait de hurler et de pleurer incapable de s’arrêter, tant de douleur que de peur quand elle vit le sourire de sa compagne se pencher au-dessus de la fosse.

  • Calme-toi bébé, je suis là.

 

La pluie continuait de battre. Noire, crasseuse, gluante. Ruisselant dans les ravines creusées dans la glace, mâchant la neige au point d’une bouillie noirâtre, épaisse, qui n’alourdissait pas seulement vos pas mais aveuglait la route. Dégoulinant en torrent ou en ruisseau des gouttières rescapées, des buildings ruinés, bouillonnant des égouts et des bouches de métro. Une semaine qu’il pleuvait ainsi sans discontinuer comme si le ciel se purgeait d’un mauvais rêve. Elle leur avait trouvé un abri au deuxième étage d’une tour, dans les restes de ce qui avait été un hôtel de luxe il y avait même encore de large pan de moquette encore collée, chaude et isolante et un lustre cannibalisé qui la fascinait. Elle avait réduit la fracture du poignet avec les moyens du bord et lui avait fabriqué des attèles. Mais son bras ne cessait de gonfler et il commençait à sentir mauvais. Elle savait ce que ça voulait dire, elle avait déjà vu ça, mais ne savait pas le soigner. Elle avait peur pour elle. Ford dormait en travers ses jambes les joues creusées, le teint cireux, les yeux cernés. Cocacola avait bien essayé de chasser dans l’hôtel mais à part un rat malade, et un chat sur trois pattes, les autres animaux se terraient à cause de la pluie. Quatre jours qu’elles suçaient leurs ossements débiles et buvaient de l’eau noire parfaitement conscientes pourtant qu’elles étaient en train de se tuer à petit feu. Mais quel choix avaient-elles ? Elle n’en pouvait plus. Elle pleurait en silence. Elle avait même cassé son poignard en chassant. Elle n’avait plus rien, s’était battu jusqu’au bout et pour quoi ? Pour finir pas crever de faim en regardant son amour mourir lentement. Et avant ça sans doute deviendrait-elle folle. C’était ça sa vie, ça la seule issue que les générations passées lui avaient léguées. Ca servait à quoi maintenant toutes les choses que Grand-père lui avait appris, toutes les lectures de Pa’ ? Même ça avait servit à quoi de survivre jusqu’ici à par prolonger indéfiniment une agonie promise ? Elle aurait dû faire comme tante Anna et depuis longtemps, mais c’est ce qu’elle ferait après avoir achevé les souffrances de Ford. Quand la pluie cesserait, quand elle aurait retrouvé un peu de force et de courage d’en finir. Elle pleurait, effondrée en elle-même si profondément qu’elle n’entendait plus la pluie, le vent, les bruits de la ville dégoulinante, les yeux voilés de larmes, la vue diluée dans le chagrin. Pourtant quand la boule de neige noire s’écrasa devant elle, elle sursauta, les lèvres tremblantes, l’air perdue et chercha autour d’elle. Elle vit leurs silhouettes se détacher sur le fond sombre d’une fenêtre crevée. Ils étaient trois, deux massifs et un plus petit, elle ne voyait pas leur visage mais sentait leur odeur. Puissante, musquée, inconnue. Ce n’était pas une odeur d’homme pourtant ils se tenaient debout et l’observaient du fond de la pièce. Elle gronda qu’ils n’approchent pas, elle était armée. Pour toute réponse l’un d’eux renifla. Elle jeta un coup d’œil à sa compagne elle dormait toujours. Elle tendit la main et chercha une arme, n’importe quoi pour se défendre mais tout ce qu’elle trouva c’était un morceau de ciment détaché du mur. Elle leur jeta l’entendit qui tombait sur le sol puis quelques secondes plus tard il atterrissait devant ses pieds.

  • ALLEZ-VOUS EN OU JE VOUS TUE ! Hurla-t-elle la voix éraillée par la fatigue et le chagrin.

Ford entre-ouvrit les yeux, la chercha du regard puis demanda ce qui se passait. Ils avançaient vers elles maintenant, se balançant sur leurs jambes en gloussant. Cocacola était terrifiée, probablement des Rats ou des mangeurs d’hommes et Ford le senti. Elle se redressa péniblement et plissa des yeux.

  • Mais c’est quoi ça ? demanda-t-elle sur le ton de la lassitude.

Ca apparu dans un rayon de lune. Couvert de poil, le visage noir et ruisselant avec un visage comme elles n’en avait jamais vu. Le nez plat, la bouche et les arcades sourcilières proéminentes avec des bras disproportionnés et des pattes courtes. Des monstres ! Des mutants ! Ca ne pouvait être que ça. Les deux autres apparurent à leur tour l’un des deux était d’un roux sale, l’autre semblait si puissant et musclé qu’on aurait dit qu’il avait passé sa vie à soulever des poids en mangeant dix hommes par jour, celui se tenait sur quatre pattes. Les deux gamines hurlèrent de peur.

  • Ook ? Fit une des créatures avant de s’approcher en tendant la main ouverte vers elles.

La créature les regardait avec attention et douceur, les deux autres en retrait qui observaient. Elles tremblaient de peur, impuissantes, mais cette main et cette expression sentait comme une invitation, quelques chose de primal, instinctif qui obligea Cocacola à tendre la main à son tour et sentir le contact froid de ses doigts. La créature retira lentement sa main et s’approcha d’elles. Ford se mit à crier de terreur quand elle se pencha sur son bras pour le renifler.

  • Le laisse pas me manger ! Le laisse pas me manger !
  • Ook, déclara la créature d’un ton ferme avant de s’éloigner en se balançant sur ses jambes.

Ook, répéta-t-elle avec la même conviction, puis elle arracha un morceau de moquette comme s’il ne s’était s’agit que de papier et sembla donner des ordres aux autres par geste et bruit de gorge. Le plus gros sorti de la pièce pour revenir quelques minutes plus tard avec des morceaux de bois tandis que le roux farfouillait plus loin et ramenait des lambeaux de tissus et des bouts de fils électriques. Ca prit un certain temps et ce fut l’objet de quelques disputes qui firent rire les gamines mais au bout d’un moment Cocacola compris qu’ils étaient en train de fabriquer un genre de brancard, alors elle les aida à terminer. Ce fut le roux qui se chargea de transporter Ford sur son brancard d’infortune, d’une seule main. Elles ne savaient pas où ils les conduisaient, les mutants s’étaient contenté de leur faire signe de les suivre et le plus roux avait embarqué le brancard et son amie comme un sac à main. La marche dura plusieurs jours, sous la pluie, puis à travers la neige qui peu à peu s’éclaircissait. Ils traversèrent la ville, suivirent une autoroute brisée jusqu’au relief d’une forêt brûlée par le givre et au-delà. De temps à autre, la nuit ou le jour, ils se reposaient, l’un des trois partait chasser et revenait avec des mulots, des écureuils. Impossible de les cuire par ce temps et sans un véritable abri, alors elles mangèrent la chair crue en dépit de la nausée. Ils mangèrent également de la mousse et des champignons. Un jour l’un des mutants arracha de l’écorce d’un résineux, le mâcha longuement avant d’appliquer la pâte sur le poignet de Ford. La fièvre tomba peu à peu, la puanteur disparue. Parfois au loin ils croisaient des groupes d’humains, des sauvages généralement, ils les évitaient, passant parfois par les arbres. Cocacola ne se senti pas dépaysé, les arbres c’était comme les tours bien que souvent plus sûr et solide. Mais leurs compagnon étaient plus doués qu’elle à passer de branche en branche, ils pouvaient utiliser leurs pieds pour s’agripper, forcément plus simple. Au-delà de la forêt le paysage devenait montagneux et la neige continuait à s’éclaircir au point de prendre des teintes perlées comme elles n’en n’avaient jamais vu. La bande fini par arriver à l’orée d’une caverne. Au début c’était comme s’il n’y avait rien. Un sol irrégulier dans un espace nocturne où seul le son de leurs pas clapotait en écho. Puis peu à peu elle commença à apercevoir de la lumière qui dansait entre les dents des stalagmites, stalactites, chaude et rousse. Et à mesure qu’ils s’en approchaient les rochers s’habillaient de lichens d’un vert moiré, de champignons jaunes, suintant de chaleur à la faveur d’une rivière qu’elle pouvait entendre grouiller sous ses pas. Tout au bout il y avait une forêt. Mais pas une forêt brûlée par le froid ou la sécheresse comme elles en avaient vu depuis qu’elles étaient enfant, une forêt magique. Une forêt pleine d’un camaïeux de vert qui embrassait le visage d’une puissante et mystérieuse odeur sauvage presque sexuelle. Eclairée depuis les confins d’un tunnel moussu par ne mince ouverture dans la roche à travers laquelle on apercevait le ciel argenté de l’hiver. Une forêt pleine de bruit, de chants, caquètements, gloussements, interjections incompréhensibles, de vie. Tellement que sur le moment son estomac se noua, ses pas ralentirent, le souffle court ; Appréhendant ce miracle comme elle l’aurait fait d’un village de sauvage. Le chef de la bande la poussa gentiment en avant de la tête. Elle se laissa faire, puis enfin elle les vit. Des dizaines, peut-être des centaines de mutants, tous différents. Certain roux ou très musclés et sur quatre pattes, comme les deux avec eux, d’autre comme le chef, d’autre encore avec des bras immenses, noirs, blancs, verts, avec collerette ou sans, minuscule ou grand. Ce n‘était pas des mutants, elle le comprit enfin, c’était des animaux. Elle ne savait pas quel genre d’animaux mais des animaux qui leur ressemblait. Incroyable !  Ils s’avancèrent avec eux dans la forêt sous la curiosité des autres jusqu’à une clairière où était assemblés quelques grands musclés et un roux visiblement âgé et chenu avec le regard le plus doux qu’elle n’ai jamais vu depuis que sa mère l’avait porté dans ses bras, enfant. Il s’avança en se balançant, examina Ford, fit une grimace puis un bruit de bouche et quelques signes mystérieux du bout de ses longs bras. Les grands musclés s’approchèrent et emportèrent la jeune fille avec eux. Ni l’une ni l’autre n’avaient plus peur, le vieux roux la regarda et fit à nouveau ses signes bizarres avec les mains cherchant visiblement quelque chose, une étincelle dans son regard, mais Cocacola ne comprenait pas. Alors il s’éloigna pesamment avant de s’en retourner en trainant un vieux livre déchiré à la couverture presque entièrement arrachée. Et lui jeta devant elle, Cocacola l’ouvrit et comprit. Les signes correspondaient à des mots, des lettres, un langage.

 

Cela faisait deux ans aujourd’hui qu’elles vivaient ici. Ford s’était remise de ses blessures même si elle avait toujours gardé une faiblesse dans son bras qui lui interdisait les cimes. Elle restait souvent en bas avec les autres à s’occuper des enfants des guenons, jouer à cache-cache avec les jeunes gorilles. Autant de mots que Hope avait appris à mesure de ses progrès en langage des signes. Kalima, la femelle orang-outan qui le lui avait appris ne connaissait pas l’inventaire complet des noms qu’avaient donné les hommes aux espèces. Elle en avait inventé d’autres Grand Bras, Col Rouge, Cul Arc-en-ciel, Canine… et aussi pour les oiseaux, les papillons, les rongeurs, les différents insectes qui peuplaient la forêt. Et dans la foulée avait choisi de reprendre son nom de baptême, comme réconciliée. Kalima lui avait raconté son histoire, à elle et aux autres. Comment les humains lui avaient appris le langage des signes et comment elle était parvenue à le transmettre à quelques uns. De ce zoo d’où certain s’étaient échappé, ou de laboratoires. Leur instinct, leur sens de l’auto préservation et la chance avait fait le reste. Ils s’étaient reproduit, cette forêt était un miracle climatique, cette caverne un abri sans pareil. Car il y avait différentes routes, un labyrinthe de pierre et toutes ne menaient pas vers la félicité. Hope était penché sur sa feuille de parchemin, du papier séché au soleil et ciré d’une fine couche de cire d’abeille. Elle avait appris à fabriquer de l’encre à force d’observation, faisant comme son père avant elle, cherchant et réfléchissant. Elle racontait leur histoire à elles et à eux. Jour après jour, feuille après feuille, et parfois le soir lisait pour les autres, les petits, les femelles, les grands dans les arbres. Parfois elle accompagnait ses mots en signes pour ceux qui étaient initiés. Elle n’était pas certaine de savoir pourquoi elle le faisait. Peut-être parce que Kalima lui avait transmit quelque chose. Parfois son auditoire était toute ouïe et regard, d’autre fois s’en fichait ou presque. Kalima elle, était toujours présente, satisfaite, comme si elle avait espéré ce moment depuis longtemps. Hope leva les yeux de sa feuille, un oiseau rouge volait au-dessus des arbres, ses plumes irisées par un rayon du ciel au loin. Peut-être qu’un jour elle aurait envie de reprendre sa propre route, retourner dehors, mais pour le moment elle n’en voyait pas l’intérêt. Peut-être qu’un jour elle aurait envie de fonder une famille à son tour, comme Kalima et les autres. Qu’elle irait se chercher un homme à son goût et pas trop taré. Mais qu’est-ce qui se passerait après ? Quand ses enfants auraient grandi ? Et que leurs enfants grandiraient à leur tour. Que feraient-ils de cet endroit ? Que feraient-ils du monde qu’il restait dehors ? Ils recommenceraient comme avant à tout saccager ? Qui sait, peut-être pas. Peut-être qu’elle saurait les éduquer, transmettre, qu’elle saurait leur faire voir les choses, observer, sentir, goûter à leur présent au lieu de vouloir toujours plus sans jamais savoir vraiment quoi. Qui sait ?.

Elle regarda le tas de feuilles séchées à côté d’elle et eut une idée.