Scopitone

Francis se regardait marcher d’un pas chaloupé dans la vitrine du supermarché, un félin en action, il se souvenait encore des conseils du professeur de danse, imiter le félin, être un félin, une chose dangereuse, intérioriser le rôle avec son corps et non sa tête. Il se sourit à lui-même comme s’il avait été sa propre femme. C’était au temps de son succès, au temps où des producteurs parlaient de le faire tourner au cinéma. Avec sa petite gueule de rebelle il aurait fait des malheurs sur grand écran. Le bon temps. Il s’assit derrière le tréteau sur lequel était posée une pile de livres. Des romans policiers, des histoires de voyous, il en connaissait un bout. Mais ça se vendait pas. Personne n’en n’avait rien à faire de la littérature de nos jours, et encore moins de la mauvaise. Francis ne se faisait pas d’illusion, il n’était pas très bon. Même sa voix n’était pas terrible, tout juste bonne à enquiller les 45 et les 78 tours, pour l’Olympia ce n’était même pas la peine de rêver. Mais à l’époque c’était encore pire que maintenant, tout passait, n’importe qui avec un petit quelque chose ou les bonnes relations passait. A l’époque un mot de Barclay ou de Filipacchi et à toi les portes de la gloire, les scopitones, les filles, plein de filles. Le seul domaine où il n’avait jamais excellé peut-être. Les filles c’était facile, ça l’avait toujours été. Il savait les mettre en confiance, appuyer là où ça faisait du bien, savait leur point faible, l’amour. Et il avait joué cette comédie là bien des fois. Avec la célébrité en plus, son côté petit voyou, rebelle, c’était dans la poche d’un sourire un seul ! Mais le temps avait passé bien sûr et son talent dans ce domaine avait rejoint tous les autres au placard des souvenirs et des maladresses. Chanteur de variété passable dans les années soixante, écrivain médiocre de petit polar sans relief, juste assez de sexe et de violence pour intéresser un éditeur. Séducteur même plus sur le retour, avec vingt kilos de trop, sa barbe grisonnante, son teint pourri à base de junk food, d’alcool, d’herbe et deux paquets de blondes jours. Le médecin du dispensaire lui avait dit de ralentir mais que foutre il était foutu de toute façon, il le savait, en bout de course, Au moins il avait bien vécu, bien profité, dommage seulement que ça se soit arrêté trop tôt. Dommage que personne ne se souviendrait jamais de lui. Une grosse femme et ses gosses passèrent devant lui, le gamin demanda ce qu’il faisait là avec ses livres, elle lui répondit qu’il essayait de les vendre sans doute. Le môme se retourna vers lui et cria presque.

–       Vendre des livres !?

Il n’en revenait pas, comme s’il regardait le dernier des dinosaures en personne. Francis l’ignora comme il put mais le gamin échappa à sa mère et se planta devant lui, presque choqué.

–       C’est vous qui les avez écrit ?

–       Euh ouais, répondit Francis un peu décontenancé par le culot du môme. Dans deux minutes il allait lui jeter des cacahuètes.

–       Pourquoi faire ?

C’était une bonne question, même lui se la posait parfois. Pourquoi se faire chier sur deux cent pages alors qu’il n’était même pas un bon écrivain et qu’il le savait ? Alors que cette signature ne servait à rien qu’à faire de la pub à son éditeur et que personne ne lui achèterait rien. Pourquoi cette humiliation, cette torture ? Ce n’était pas le coup de la célébrité en tout cas alors quoi ? Peut-être qu’au fond ça le rassurait de se dire qu’il était un peu artiste quelque part. Il avait été chanteur, il était écrivain, il avait le feu sacré et n’y pouvait rien. Ou bien était-ce simplement parce que c’était toujours mieux que de se regarder en face. De voir non plus la démarche féline mais la silhouette épaissie, oublier les bons souvenir de baise et voir les mouchoirs usagés, effacer la dolce vita et ne plus vivre que dans le quotidien dans son mobile home en bord de nationale. Avec l’assurance presque angoissante qu’on était absolument personne, un être inconnu et inconsistant. Au fond ces piles de livres c’était comme un rempart contre sa propre médiocrité, ses échecs, sa fuite et tout le manque d’amour dont il souffrait, un rempart avec au bout l’espoir d’une vague postérité. L’espoir qu’il laisserait quelque chose un jour dans l’œil de l’autre, un souvenir, un autre espoir, un sourire… Quoiqu’il en soit il n’avait aucune envie d’en discuter avec ce morveux.

–       Bah pour que les gens se distraient et en plus ça me fait plaisir, répondit-il.

Le môme avait l’air d’en douter.

–       Et les gens achètent ?

Petit con. Il sourit, paternel.

–       Oh tu sais ça prend du temps, mais oui ils achètent, menti-t-il.

–       Nan, les gens achètent pas, les gens ils veulent regarder des films, lire ça sert à rien.

Et sans lui donner l’occasion de répondre il lui tourna le dos et fila. Francis jura en français, comme chaque fois qu’il était contrarié, un français sans accent mais qu’il n’utilisait plus depuis des années. Cette langue avait disparu de sa vie comme son pays natal un soir de juin, il y avait plus de trente ans de ça. Un soir qu’il n’aurait préféré ne jamais vivre et qui avait totalement détourné le fleuve de sa vie, mit fin à dix ans de succès d’estime, d’autographe, de voyages et de fêtes. Dix ans à rouler sur l’or ou presque, à fréquenter les meilleurs, à passer son été dans le Saint Tropez des années yéyé, à rouler en décapotable, une fille différente tous les soirs à son bras. Dix ans de dolve vita contre trente d’une vie de raté passée à essayer de ne surtout jamais regarder la vérité en face. A se fuir autant qu’il avait fui ses anciens amis et son ancienne vie. Il avait raconté son expérience de fuyard dans un de ses romans « le Témoin ». L’histoire d’un homme qui témoigne d’un crime lors d’un procès et dont la vie est à jamais bouleversée en raison de la corruption qui règne dans la police. Sa meilleure vente à ce jour, un peu plus de deux mille exemplaires et l’éditeur le rééditait périodiquement. Il avait même frôlé un jour l’espoir d’intéresser Hollywood quand un producteur avait pris une option sur les droits d’exploitation. Mais en réalité il ne s’agissait que d’une manœuvre pour priver la concurrence d’une potentielle bonne histoire pendant la durée de l’option, 42 ans. Dans son roman le témoin finissait par retrouver une vie normale grâce à une femme, il n’avait jamais eu cette chance et il avait écrit cette conclusion comme forme d’appel au secours ou bien d’exorcisme, poussant l’idée au point de décrire dans le livre sa femme idéale. Une grande blonde plantureuse aux yeux verts comme la fille qui se regardait dans la vitrine du supermarché, un casque audio planté dans les oreilles. Elle était bonne. Elle avait un joli petit cul et des seins de belles proportions comme souvent avec les américaines, vingt-cinq ans tout au plus. Il bavait. Dans le temps il lui aurait lancé un hey poupée et l’affaire aurait été emballée parce qu’il était connu, qu’il avait encore son sourire de vainqueur. Mais surtout parce que hey poupée ce n’était pas encore ringard, qu’elle l’aurait entendu au lieu d’avoir ces fichus machins dans les oreilles qui les rendait tous autistes, et enfin qu’elle n’aurait pas parlé de harcèlement et il ne savait trop quel épithète que les gens se lançaient de nos jours. Dans le temps… Chaque fois qu’il pensait à ça il se rappelait toutes les années qui le séparaient de ce temps-là. Toutes ces années qui avaient filé si vite, tellement plus vite que celles de sa gloire, celles qui lui avaient fait croire que ça serait pour toujours. Toutes ces années où il ne s’était rien passé justement, du moins rien de notable. Sinon qu’il avait grossit, ne vendait pas de livre et vivait dans un mobile home au bord d’une nationale, inconnu de tous et donc apprécié de personne. Il attrapa un des livres dans la pile devant lui, le Témoin et se mit à le feuilleter. Son plus grand mystère c’est qu’au fond il n’avait jamais compris le succès du livre. Il avait copié la trame d’un film qu’il avait déjà vu au cinéma, modifié deux, trois petites choses dont l’histoire d’amour qui n’existait pas dans l’histoire de départ. Il faisait ça pratiquement pour tous ses romans, c’était plus facile. Il avait bien essayé de trouver ses intrigues lui-même mais il avait ce tort de débutant de tout compliquer à loisir, de faire trop de personnage qui naissaient et mourraient sous sa plume en quelques pages. Le tort de vouloir à la fois trop en dire et trop en faire. Personne ne s’était jamais plaint de retrouver une intrigue déjà vu au cinéma. Il était assez doué pour maquiller ses histoires et même y donner une certaine patine qui lui ressemblait, du moins qui pouvait ressembler à un style d’auteur. Ca n’était pas venu tout de suite, il avait participé à des ateliers d’écriture à l’université, appris à réduire une phrase à une idée, à construire et déconstruire un texte comme on monte et démonte des Lego, à ne plus redouter la matière première de ses mots comme disait son prof et savoir les arranger selon une formule à son goût.

–       Le Témoin, votre meilleur à ce jour, fit une voix.

Il leva les yeux et manqua de rougir jusqu’aux oreilles, c’était la fille.

–       Vous l’avez lu ?

Il n’en revenait visiblement pas.

–       J’ai lu tous vos livres.

–       Ca c’est un gros mensonge.

Elle sembla choquée.

–       Pourquoi je mentirais ?

–       Parce que personne n’a lu tous mes livres, on en lit un et on passe à autre chose.

–       Vous êtes un peu dur avec vous-même je trouve.

–       Réaliste, dit-il en haussant les épaules.

–       Et naturellement vous avez tort parce que moi je les ai tous lu.

Il n’en revenait pas qu’elle lui parlait. Il n’en revenait tellement pas qu’il faisait tout pour ignorer les deux melons qui le surplombaient et se concentrer sur son visage, mais c’était difficile. Il sourit.

–       Et qu’est-ce qui vous a pris ? Vous étiez malade ?

–       Non, je suis étudiante en lettre.

–       Oh.

Il était impressionné

–       Ma thèse de premier année, expliqua-t-elle, étude comparé du Pulp moderne.

–       Vous m’en direz tant. Et vous me citez ?

–       Non, mais j’ai trouvé intéressant ce que vous écriviez. Il vous manque juste une chose.

–       Et c’est quoi ?

–       La confiance en vous.

Un peu un coup de poing dans le ventre. Cette fille si jolie, si simple qui lui balançait une vérité en pleine figure, et sans fard.

–       Euh… il me semblait pourtant que ça allait plutôt bien de ce côté-là, à mon âge…

–       Ca ne se voit pas dans vos écrit en tout cas, le coupa t-elle en le fixant sans passion. Sauf dans le Témoin.

Un compliment et une vacherie dans la même phrase, comment le prendre ?

–       Ah bah merci.

Elle s’empara d’un exemplaire du Témoin et l’ouvrit à la première page.

–       Vous pourriez me le dédicacer, ça me ferait plaisir. Je m’appelle Kay.

Il n’en revenait pas. Une gamine, ravissante, qui lui demandait un autographe comme du temps de sa gloire, c’était presque trop beau pour être vrai.

–       Vous me faites une farce c’est ça ? Il y a une caméra caché ou quoi ?

Elle fit de grands yeux ronds.

–       Une farce ? Non pourquoi ? Je suis sérieuse, c’est pas tous les jours qu’on rencontre un bon auteur.

–       Allons, je ne suis pas un bon auteur.

–       En tout cas moi je trouve que vous en avez le potentiel.

Il ricana.

–       Vous devriez en parler à mon éditeur.

Elle sourit.

–       Pourquoi pas, il est où ?

–       Je plaisantais.

–       Moi aussi.

Elle eut un de ces regards quand elle lui dit ça. Il n’en revenait pas, il lui plaisait et elle ne faisait rien pour le cacher.

–       Vous avez quel âge ? Ne put il s’empêcher de demander.

–       Pourquoi ? C’est important ?

–       Euh… non… mais….

–       J’ai vingt-trois ans…

Ca le rassura presque, au moins elle était majeure.

–       Dites, ça vous dirait qu’on boit un verre ensemble.

–       A condition que ça soit moi qui vous le paye, insista-t-elle.

Pas dans les habitudes de sa génération de se faire payer un verre par une fille, ni d’ailleurs de se faire entreprendre par elle mais ça ne lui déplaisait pas. Ca le bousculait et le jeu en valait la chandelle. Il accepta. Le bar était attenant à la galerie marchande comme souvent aux Etats Unis, ce pays d’alcoolique et de camé. Difficile notion à admettre quand par ailleurs on voyait avec quel fanatisme les agents du gouvernement étaient lancés dans la lutte contre le trafic. Il en avait fait les frais. Mais l’Amérique était paradoxale et c’est ce qu’il aimait dans ce pays.

–       Alors, à quel genre de métier vous vous destinez avec vos études de lettre ? Ecrivain ? Dit-il pour plaisanter.

–       Oh non, je n’ai pas encore le bagage nécessaire pour faire une écrivaine intéressante, quand j’aurais quarante ans peut-être…

–       Le nombre des années n’a rien à voir avec le talent, on ne vous a jamais dit ça ?

–       Si mais je ne souscris pas beaucoup au mythe de Mozart.

–       Au mythe de Mozart ?

–       Vous savez celui du jeune prodige qui a vingt ans a déjà pondu trois chef d’œuvre. Mozart était un cas à part et il est mort à trente-sept ans d’épuisement. Je crois beaucoup plus à l’expérience, à la patine, tenez d’ailleurs il n’y a quasiment pas de grand écrivain de vingt ans. Et ne me parlez pas de Rimbaud, c’est aussi un cas à part.

Il rigola, ah les certitudes de la jeunesse….

–       Quel est selon vous le plus grand écrivain au monde ? Shakespeare ?

–       Pas mal, en tout cas il a inventé la langue anglaise mais moi je préfère ceux qui s’inventent une langue, un style unique. Et de ce point de vue c’est Louis Ferdinand Céline le plus grand.

Là elle lui faisait plaisir la gamine.

–       Le Voyage… proposa-t-il sans terminer le titre du livre comme tous les connaisseurs le faisaient.

–       Le Voyage… le chef d’œuvre absolu ! Et quel âge avait Céline quand il l’a publié ?

–       Trente-huit ans.

–       Voyez… Avant il n’aurait jamais pu. Pas l’expérience, pas le regard, pas la patine.

–       Parce que c’était Céline, toutes ces choses, la guerre, il les a faites.

–       Bien entendu, il faut avoir vécu pour écrire, c’est ce que je soutiens.

Il avala une gorgée de sa bière, il n’avait pas osé commander quelque chose de plus fort devant elle mais maintenant il louchait du côté du bar et des bouteilles de whisky comme à regret alors qu’elle avait commandé un coca cerise.

–       Donc d’après toi j’ai assez vécu pour pouvoir écrire.

–       Je pense oui, vous avez l’âge d’être mon père, alors oui j’imagine.

Ca le vexa un peu qu’elle lui ramène leur différence de la sorte. L’âge de son père, non mais ! Il n’était pas son père !

–       L’âge n’a rien à faire là-dedans, je pourrais très bien avoir mon âge et un tout petit vécu.

Elle haussa les épaules comme sil elle énonçait une évidence.

–       Vous ne seriez pas écrivain, les gens qui n’ont pas de bagage n’écrivent pas, ou bien n’importe quoi. Un blog par exemple, elle ricana à cette idée.

Sur le moment il fut contant de ne jamais avoir cédé à cette tentation. Non pas qu’il n’y avait pas pensé mais un blog ça s’alimente et il avait déjà assez de mal avec ses propres textes pour pas s’embarrasser d’écrire des articles en plus.

–       D’ailleurs vous ça se voit que vous savez de quoi vous parlez, vous étiez flic avant ? Ajouta-t-elle en faisant danser son verre devant ses lèvres pulpeuses.

Il éclata de rire.

–       Moi ? Non jamais de la vie… mais disons que j’ai fait différent truc, oui.

–       Mais comment vous avez fait alors ?

–       Pour ?

–       Dans le Témoin, ça sent le vécu, il y a plein de petit détail que vous notez chez votre personnage principale, vous avez déjà été témoin dans une affaire ?

Il se rembrunit.

–       Eh mais je vais pas te donner tous mes trucs d’écrivain à la fin !

Il avait dit ça en forçant sur son sourire mais on sentait que les questions sur son passé ne lui plaisait pas beaucoup. Elle se redressa sur sa chaise, embarrassée.

–       Pardon, pardon, je veux dire juste que c’est très bien vu, on y croit…

–       Merci.

–       Vous avez du mal avec les compliments hein.

–       C’est surtout qu’ils sont rares.

–       Bah justement prenez les tel qu’ils viennent, je suis sincère. Quand j’ai lu le Témoin j’ai d’abord pensé que c’était une biographie déguisée et puis je me suis rendu compte que vous aviez utilisez des éléments de la Liste, le film, dans le roman. Vous faites d’ailleurs souvent ça, je trouve ça original.

Il aurait pourtant juré que le plagiat était une faute impardonnable pour une étudiante en lettre. Elle répondit à sa question sans qu’il ne la prononce.

–       Ce n’est pas du plagiat vu que vous le transformez à votre sauce… C’est comme une revanche de l’écrit sur l’image je dirais.

–       Euh… merci.

–       Vous rêviez de faire quoi quand vous étiez petit, demanda-t-elle soudainement en se penchant vers lui, la main sous le menton, les seins en appuis sur le bord de table qui gonflaient.

–       Acteur, répondit-il sans hésiter.

–       Je vous ai jamais vu, vous avez réussi quand même ?

–       Un peu, j’ai été chanteur surtout c’est un peu pareil, on interprète… Et toi tu rêvais de quoi ?

Elle avait d’abord pensé à archéologue, puis ébéniste, puis cuisinière mais maintenant elle ne savait plus trop bien. Elle ne se sentait pas assez mûre pour se mettre à écrire et trop pour le faire comme un passe- temps. Elle le sentait, elle avait ça dans le sang. Pouvait-il en dire autant ? Lisait–on la même ferveur dans son regard quand il parlait littérature ? Non clairement la ferveur s’en était allé avec le reste, avec les espoirs, avec les certitudes, avec sa célébrité éphémère. Restait juste l’espoir de rester dans les esprits de certain pour ses écrits. Un espoir pas fort raisonnable mais que la gamine contrariait agréablement. Avec elle cet espoir semblait possible, quelqu’un pour s’intéresser, pour l’écouter, quelqu’un de disponible. C’était pourtant curieux comme à l’époque il n’aurait jamais imaginé ça possible, une débine pareille. Dans un mobile home au bord d’une nationale quand même. Mais bon maintenant il y avait cette jolie fille devant lui, il était autorisé de rêver un peu n’est-ce pas ? De rêver qu’il n’était pas aussi décati que le reflet dans le miroir lui hurlait, que ce n’était pas complètement fini. Qu’il pouvait encore faire rêver lui aussi, qu’il était bankable comme on disait à Hollywood. Finalement elle accepta quelque chose de plus corsé qu’un coca cerise, une bière c’était pas mal aussi. Ca la rendit gaie, ils se mirent à parler de chose et d’autres, sa vie universitaire, son job comme vendeuse dans une boutique de fringue, ses origines françaises à lui et le fait qu’il avait vécu la « belle époque » comme elle disait avec des étoiles dans les yeux. Il n’en revenait toujours pas mais elle s’intéressait à lui, et quand, en sortant du bar, ils échangèrent leur premier baisé, son cœur se mit à battre comme à son premier rendez-vous. Tant que sa vue se troubla, comme ébloui par le ciel rosée au dehors, le ciel qui se couchait. Qu’est-ce qui lui arrivait ? Ses jambes se dérobaient sous lui…

–       T’emballes pas mon biquet, dit la fille, ça va bien se passer.

Son cœur battait de plus en plus vite au point de la douleur, comme une lance dans sa poitrine, une lance qui lui fendait le cœur en deux.

–       Qu’est-ce que… qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que tu m’as fait ?

–       Je t’ai brisé le cœur mon bébé voilà ce que j’ai fait… tu croyais qu’ils oublieraient ? Ils n’oublient jamais.

–       Bri… brisé le cœur ? demanda-t-il alors que tout lui revenait aussi clairement et brusquement que si on avait mis sur replay….

Les années yéyé, ses copains voyous qui lui faisaient du charme pour qu’il trimballe des voitures pour eux. Il savait ce qu’il y avait à l’intérieur, à la limite tout le monde savait et tout le monde s’en fichait à l’époque. Ca faisait des jolis voyages en Amérique avec une jolie poupée au bras, une à qui il jouait la comédie de l’amour. Ca faisait frissonner un peu, on fréquentait des durs, on rêvait d’en être un peu. Et puis la tuile… Des flics moins cons que d’autres ou plus teigneux, allez savoir, et le voilà interrogé par le FBI. Les preuves à charge qui s’accumulent, on croit qu’on va tenir, qu’on est un vrai, mais un vrai quoi sinon un vrai con.

–       Digitaline, expliqua la fille, j’en ai glissé dans ton deuxième verre. Ca va aller tout seul…

Ca n’allait pas tout seul, la douleur était atroce elle lui irradiait toute la poitrine maintenant comme si la lame qu’il avait dans le cœur lui arrachait tout. Un vrai con qui avait encore cru un instant qu’il pouvait plaire, être aimé, comme s’il ne portait pas sa poisse sur lui, comme s’il y avait encore de l’espoir pour un pauvre mec comme lui. Comme si, en effet, ceux là étaient du genre à oublier. Et alors qu’il mourrait il réalisa que c’était moins la digitaline que d’avoir cru à la comédie de cette fille qui le tuait. Il manquait d’amour, il en avait toujours manqué, et comme un idiot il en mourrait. Ce fut sa dernière pensée, peut-être pas la moins funeste mais la plus triste. La fille laissa sa tête reposer sur le sol et lui ferma les yeux, ils avaient souvent l’air triste en mourant, elle n’aimait pas ce regard, après elle s’en souvenait.

 

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Louis n’est pas contant

« …Paradoxalement, la nouvelle politique devra aussi faire de Saint-Jean-de-Girons « une destination séduisante » pour les jeunes, qui demeurent malgré tout ses « clients de demain ». « Le risque serait d’apparaître comme un lieu où les seniors sont privilégiés, comme l’ont été Nice ou Cannes il y a quelques années », fait valoir Stéphane Lavigne. « Même si le vieillissement de la population est un gisement de croissance à court terme, il faut veiller à le renouveler. ».
Louis leva les yeux autour de lui. Saint-Jean-de-Girons, nulle-part sur la côte Atlantique, avec ses maisons basses, ses toits de tuiles roses comme aplatis sous la ligne du vent, et ses touristes. Et puis tout là-bas, au bout de la route qui longeait la mer, leur machin. Moitié maison de retraite, moitié complexe balnéaire… renouveler le gisement… je t’en foutrais moi des gisements… Il tourna la page du magazine. Les Echos…
« L’image du vieillard misérable s’est peu à peu estompée au profit de celle du retraité actif, dynamique et solvable. »
Louis n’avait jamais été ni actif, ni dynamique et encore moins solvable. Il avait bien essayé de faire semblant, comme tout le monde, mais ça n’avait rien donné. En haut de la page, un couple Pix, leurs bridges impeccables, bronzés, souriant, le cou noué d’un pull bleu négligemment posé sur les épaules, permanente au vent, le cheveu magnifiquement blanc et lumineux comme une lueur d’espoir dans l’imagination du commun. L’imaginaire de Louis n’avait pas beaucoup de registre, mais il était tout à fait sûr que ça ne ressemblait pas à ça de près ou de loin. Il lui suffisait de se regarder dans la glace pour tuer toute lueur. Il n’avait jamais été un gagnant, il n’en serait jamais un.
« Si le pouvoir d’achat des retraités a augmenté, en revanche, ils consomment moins que l’ensemble de la population. Les seniors sont des consommateurs réfléchis. Ils n’ont pas besoin de produits nouveaux dans leur vie quotidienne, bien qu’ils n’y soient pas réticents. Mais ils se rattrapent sur d’autres postes de dépenses. La génération des 60-75 ans représente 35 % du marché du voyage et 80 % de la clientèle des croisières. Alimentation saine, voitures neuves, les seniors sont même mieux équipés que la moyenne de la population en télévisions, congélateurs et lave-vaisselle. Ils arbitrent leurs dépenses avec discernement, dépensent beaucoup en communication (télévision, caméra vidéo) et se sont lancés sur internet, qui connaît un taux de croissance deux à dix fois plus rapide que dans les autres tranches d’âge. Enfin, une grande partie du pouvoir d’achat des seniors est consacrée aux petits-enfants »
Louis n’avait ni petits-enfants, ni enfant, ni femme, même pas un divorce sur le dos. Né avec un physique de vieux, élevé par des parents normalement étriqués, sans beaucoup d’ambition lui-même, il avait rapidement appris à apprécier sa tranquillité, et ses habitudes de célibataire, d’autant mieux qu’il ne voyait pas bien à quoi pouvait bien servir une femme à part pour le sexe. Sa vie amoureuse s’était donc vite résumée à quelques tentatives avortées, une cohorte de prostituées, de films et de magazines jusqu’à ce que la chose perde peu à peu son intérêt.
« Alors qu’aujourd’hui, les plus de 60 ans détiennent 22 % du revenu national, les deux tiers du patrimoine privé, et trois quarts des portefeuilles boursiers, de l’autre côté, 600 000 personnes âgées vivent  avec le minimum vieillesse (devenu depuis l’allocation de solidarité aux personnes âgées), dont le montant est fixé à 8 125 euros par an et par personne au 1er avril 2009 (13 765 euros pour un couple). Ce qui situe cette frange de population sous le seuil de pauvreté. »
Il était pile poil au-dessus, et de pas de beaucoup. Vingt ans au service du même patron, et voilà à quoi ça avait servi. Une retraite de merde pour une vie de merde. Enfin… il l’aimait quand même bien sa vie. Elle valait ce qu’elle valait mais c’était la sienne, et en dépit qu’il n’ait jamais appartenu à la race des gagneurs, il avait réussi à maintenir le cap malgré tout. Il louait le même deux pièces depuis 15 ans, avait une place réservée à l’année pour sa caravane au camping de Saint-Jean-de-Girons, où il se rendait religieusement depuis 21 ans. Pendant toute son existence, ou quasi, il avait travaillé dans la même petite usine, d’abord comme ouvrier non qualifié, puis qualifié, avant de devenir contremaître. Formé par son patron. Il avait bien essayé de travailler ailleurs, avoir d’autres patrons, faire quelque chose de son métier. Il s’était même une fois associé avec un type pour monter un garage. Mais très vite ça l’avait dépassé. Des histoires avec l’associé, les clients, l’administration. Ou des histoires avec les autres employeurs. Pas très adapté à la vie professionnelle finalement, mais il avait eu de la chance, son con de patron l’avait à chaque fois repris. Oui, un con, rien de plus. Ni généreux ni très malin le Gérard, heureux avec sa petite usine en se prenant pour un capitaine d’industrie…petite usine qu’il avait finalement vendue pour sa retraite. Aujourd’hui il y avait un immeuble à la place…
Pauvre con ! Toute sa vie il l’avait fait chier. Avec ses réflexions, ses gueulantes pour rien, ses conseils à la con qui ne servaient juste à rien. Chier tout le monde ! Le grand anxieux, toujours à chipoter sur les contrats, les salaires, les heures de repas, toute ces conneries là. Il se prenait pour un japonais ! Et eux il les prenait pour des putains de niakoués. De sa femme à ses employées, évidemment toutes des femmes le petit potentat, sauf lui, Louis. Louis qui n’avait jamais réussi à décoller de son premier job. Comme s’il en restait collé à son premier coup de bite (une prostituée) puceau mais pas. De ça oui, il s’en voulait un peu Louis. Il aurait bien aimé être autre chose qu’un petit bonhomme sans consistance mais il savait bien qu’il n’y avait jamais eu d’espoir ni n’y en aurait jamais plus. Jusqu’à cinquante on se dit encore qu’on peut refaire sa vie, qu’on sait jamais, mais passés soixante-dix la marge devient étroite. Vélo d’appartement ou pas. Bridge ou pas. Joli pull bleu layette ou pas. Et qu’est-ce qu’il y avait de mal à ça ? A part que les cons devenaient un peu plus insupportables chaque jour et qu’on était moins à même de se défendre d’eux chaque jour également ? Où c’était qu’il était le problème de vieillir ? Ou qu’ils avaient vu que les cheveux bleus ça allait le rajeunir ? Et le bridge ? Combien pour avoir la dentition d’une poupée ? A quoi ça va servir exactement ? Une expo sur les squelettes du XXIème siècle ? Miséricorde ! Il jeta un coup d’œil dégouté au dépliant polychrome, papier couché bristol, posé devant lui et leva à nouveau les yeux sur le complexe. Les travaux n’étaient pas terminés, on voyait à travers les trous des baies vitrées inachevées, des pièces sans porte, des aérations murales fraîchement installées, des installations prometteuses et modernes. Confortables avec ce qu’il fallait d’espaces, de pots de terre et de meubles en bois brut pour donner un sentiment de pureté, de faux luxe et de calme propre au séjour pour vieux, gros, stressés de toutes espèces. On y voyait pas seulement un présent, la promesse d’un lieu de privilèges cheap mais l’avenir. De l’ennui. Un infini ennui entre petits bourgeois de la classe moyenne, cheveux en voie de bleuissement, encore fringants mais tout juste, commençant à causer médicament, pharmacopée comparative, ah les génériques moi j’aime pas. Et derniers voyages qu’ils pourraient se permettre. Les dernières aventures… Louis n’était jamais allé plus loin que l’Espagne, en ce qui le concernait et ça lui allait très bien comme ça. Il n’avait pas la passion des choses étrangères, en fait même elles le rebutaient. Elles percutaient son horizon immédiat comme autant de petites convictions déboulonnées qui le ramenait systématiquement au fait qu’il serait toujours un être limité, incapable de comprendre ce qui lui était étranger ou indifférent, et donc incapable d’évoluer. Et ce machin là, c’était un peu pareil. Un truc qu’on avait décidé sans lui, qu’on ne lui expliquerait jamais, où il ne se sentait même pas invité, il n’était pas la « cible » de toute évidence. Ou bien il faudrait qu’il se modernise, s’algue les rhumatismes, même s’il n’en avait toujours pas, au cas où. Des tours de piscine en rond, le hammam, le dentiste… Le challenge, la performance, l’obligation de rester dans la course du futur ne pas se laisser dépasser ni par l’âge ni par le changement, tout prévoir, calibrer, présentable, vendable. Ça le ramenait à cet évènement dans sa vie débarrassée du moindre potentiel d’évènement, la fois où Gérard avait voulu faire travailler sa grande copine Saïda. Sa période « soyons compétitifs, modernes »…Saleté de melon de radasse de salope qui avait commencé à se la jouer petit chef avec tout le monde, même avec lui. A critiquer son travail, ses habitudes vestimentaires de vieux garçon,  causer comme un dépliant du MEDEF. Ça n’avait pas duré, il savait y faire avec les zélés et les grandes gueules, tout le truc c’était pas de se faire pincer, passer le message mais derrière le rideau. Il en avait maté d’autres et des bronzées, des feignasses qui croyaient avoir trouvé la planque et des salopes en blouse rose qui n’avaient même pas essayé de lui faire du gringue alors qu’elles en avaient toutes après ce con de patron… enfin une semaine, au-delà on avait le choix, soit on partait soit on acceptait de le supporter pour les trente prochaines années. Il se débarrassait pas si facilement de son personnel le Gérard. Alors la Saïda il fallait la mettre au pas avant qu’elle vire à l’invasion de sauterelles. Un jour elle lui avait demandé un dossier façon je suis la nouvelle associée de Gérard on se magne. Il était revenu avec une douzaine de classeurs, s’était approché tout prêt d’elle, discrètement, intime même, les yeux dans les yeux et il lui avait écrasé le pied. De tout son poids, quatre-vingt kilos. Puis, calmement, lui avait dit qu’il n’en avait rien à foutre d’elle, qu’il ne fallait pas qu’elle le cherche ou elle allait souffrir, que personne ne l’impressionnait, ce qui n’était pas faux. Personne ne l’impressionnait parce qu’il était revenu de son tout. Un tout limité, étroit, borné par une vie d’habitudes, de routine et d’absence de curiosité. Mais qui lui avait suffi pour vivre jusqu’ici sans trop de heurt.  Personne ne l’impressionnait parce qu’il ne connaissait qu’une autre étape au-delà de l’incompréhension ou du rejet pur et simple, c’était la peur. Grégaire, instinctive, prudente, animale comme celle du rongeur. Celle qui lui avait toujours évité les mésaventures fâcheuses, les amateurs de bagarres, d’histoires, de se faire taper dessus quand il aurait manifestement le dessous. Celle, lucide et calculée qui lui avait offert de faire certaines choses à l’abri des regards et d’éliminer les gêneurs. Des années après cet incident la Saïda lui jetait encore des yeux de merlan frit.
–    Oh pardon, je l’avais oublié…
Une main manucurée dans son champ de vision qui s’empare du dépliant. Louis leva les yeux sur l’intrus. La fin de trentaine, cinq kilos de trop, les cheveux bien peignés, rasé de frais, le visage neutre, sans expression, le regard un peu déjà ailleurs. Pas le genre qui s’attardait. Même quasiment certain qu’une seconde plus tard il l’aurait oublié. Il portait une veste sport jaune, une chemise rayée rose et blanc, un jean repassé et des mocassins marron. A l’annulaire droit il y avait une chevalière estampillée d’un blason. Jacques-Henry Lanssac ne faisait jamais prévaloir sa particule, son titre de baronnie, la chevalière, était son seul luxe dans ce domaine parce qu’elle avait appartenu à feu son père et qu’il y a des traditions nécessaires. Il fourra le dépliant dans sa serviette et se tourna vers l’intérieur de la buvette. Un jeune homme en sortit. Vingt-cinq en tout au plus, un tee-shirt griffé moulant ses pectoraux, lunettes Armani Emporio qui lui masquaient tout le haut du visage, le crâne ras avec deux traits dessinés à la tondeuse, des tatouages sur les bras et les avant-bras, fresque tribale sur peau noire. Aux pieds il portait des baskets neuves, tellement neuves qu’il avait oublié d’ôter l’étiquette ce lourdaud. Les avait peut-être tout juste volées. Mais qu’est-ce que ça foutait là ça ? Avec sa montre carrée qui pulsait le fric, sa fausse barbe de trois jours version huileux pour magazine de mode, et le diamant dans l’oreille, trois carats facile… c’était quoi ça ? Et puis il foutait quoi d’abord avec Monsieur raie sur le côté ? Il les suivit du regard, incrédule. Personne ne semblait même les avoir remarqués. Incroyable ! Ils traversèrent l’avenue qui longeait l’océan tout au long de la jetée, et entrèrent dans la seule rue commerçante du village, la rue Paul Doumergue, avec ses magasins de plage débordant de ballons et de bouées multicolores, sa boutique souvenirs gardée par des rayonnages de cartes postales vulgaires, images sans personnalité, cartes de vœux fantaisistes ou astrologiques, et dans laquelle on trouvait des pyramides de pipes de marin fabriquées en Chine, et de cendriers en bois made in Taïwan. Louis n’en revenait toujours pas. Il les suivit de loin en loin, les aperçu qui disparaissaient à l’intérieur de chez Marianne, le seul bar- restaurant du village, que se proposait d’ailleurs de concurrencer le machin avec l’ouverture d’un « restaurant deux étoiles sous la direction du chef Verano Pilli »… Restaurant deux étoiles… je t’en foutrais oui ! Louis voulait savoir. Savoir quel était le rapport entre ce bidule pour vieux riche là, et ces types.  Cette insulte au bon goût, à la décence, et à vingt ans de moyens et déloyaux services. Qu’est-ce que ce foutu négros faisait avec son patrimoine ? Qu’est-ce que cette racaille avait fait pour avoir autant de fric ? Pour avoir ce gars avec lui ? Cette caricature de bourgeois à serviette, blanc qui plus est, et estampillé, bagué… Louis avait tout de suite remarqué l’héralde sur le chaton. Ces choses-là le fascinait un peu, un monde lointain, mystérieux, mais un monde qui appartenait tout entier à l’histoire de son pays, et qui existait encore, discret, caché. Un monde auquel il aurait sans doute aimé appartenir. Tout aurait été sans doute plus facile, mais surtout il aurait été quelque chose, quelqu’un, il aurait été d’un groupe social, et pas seulement noyé dans la masse des anonymes. Une identité plus tangible, avec une histoire qui était digne d’être entendue. La seule fois où il avait appartenu à quelque chose comme ça c’était à l’armée. Régiment du Train, à Paris. Il y avait passé beaucoup de temps à esquiver les corvées, se faire bien voir, et n’avait jamais fait plus de trois jours de cellule pour une beuverie qui avait dégénéré en bagarre. Ce n’était pas lui qui avait provoqué la bagarre, il était plus malin que ça, il l’avait fait venir à son copain de l’époque, Milo, un yougo. Oh putain qu’est-ce qui leur avait mis ce jour-là aux deux crouilles !
Louis se leva et prit la direction de la rue. Il marchait un peu plus lentement aujourd’hui, mais il était encore vif. L’air marin, une vie assise, calme, juste ce qu’il fallait comme exercice pour paraître encore fringant à 30 ans. Mais ça avait été foutu très vite de toute façon. Il avait commencé à perdre ses cheveux vers l’âge de vingt-huit ans, et ça s’était dégradé jusque vers trente-cinq et n’avoir plus qu’à la place de la toison de son adolescence, une auréole de soucis et de frustrations à qui on prêtait des signes aphrodisiaques d’excès de testostérone. Lisse, rougissant légèrement quand il était contrarié, cerné par des cheveux fatigués, filasses et pelliculés qui ne deviendraient jamais blancs, ni complètement gris. A quarante ans il en faisait déjà cinq de trop, aujourd’hui on aurait dit que le temps s’était pile arrêté à l’âge exact qu’il avait toujours eu au fond de lui. Mais il savait que ça n’allait pas durer. Il sentait sa respiration se raccourcir de mois en mois, ses quintes de toux le matin, il avait même été obligé de changer de marque de cigarette. Terminé la bonne Marlboro rouge. Il pensait arrêter, un jour. Et en même temps pourquoi foutre ? Qu’est-ce qu’ils nous emmerdaient aujourd’hui avec leurs taxes, leurs interdits, cette manie de servir à rien mais pour notre bien. Lui il l’aimait bien après tout sa petite cibiche, même si elle lui faisait du mal, c’était son petit sucre à lui, son tête-soucis, son refuge gazeux, et alors ?  Il faisait de mal à personne non ? C’était pas comme ce négro là, posé devant le bar-restaurant en version je suis chez moi partout. Avec son portable dernier cri, qui causait on ne sait pas quoi avec on ne sait pas qui. Louis s’arrêta à hauteur de la boutique de souvenirs, camouflé dans les rayons verticaux de photos du Mont St Michel et de culs brésiliens, avec son bob blanc, son short sport, ses chaussettes et ses méduses en plastique, un œil sur le type qui parlait avec ses mains et que personne ne regardait. Incroyable ! Ça choquait même plus personne, un gamin de vingt-cinq piges, plein aux as, ici, à Saint-Jean-de-Girons, citée balnéaire paumée de la côte d’Emeraude, c’était normal ! Ils étaient partout et c’était normal ! Et qu’est-ce que ça pouvait bien être d’autre qu’un caïd, un roi-dealer qui avait investi dans la pierre, venu visiter son nouveau domaine, avec l’aide d’un noble en plus ! Qu’est-ce que c’était que cette histoire ? Hein !? Louis tendit l’oreille qu’il avait encore bonne, écoutant le sabir du nègre sans rien y comprendre, d’ailleurs il y avait-il seulement à comprendre avec tous leurs « cousins », « sur l’coran » « mon frère » ? Et les mots là qu’ils inventaient pour faire les malins, et l’arabe aussi, ils mettaient toujours de l’arabe dans leurs mots. Louis en avait vu des chiés des comme ça dans sa lucarne, des rappeurs, des soi-disant artistes qui se vantaient d’avoir fait de la prison, des braquages, vendu du shit. Le shit… en voilà une expression que Louis avait apprise avec le temps.   Vingt ans dans les années soixante ou pas, Louis n’avait jamais eu le profil de ce genre d’aventure, d’ailleurs il n’avait jamais eu vraiment vingt ans. C’était venu avec la force des choses, dans les conversations de quartier, à la télé, en écoutant ces petits salopiauds dans le bus. Il ne savait pas exactement ce que c’était, ce que ça faisait mais on ne la lui faisait pas à lui, s’il y avait autant de gamins aujourd’hui comme ce négro là, autant de petits cons en Porsche Cayenne, c’était pas par hasard. Et c’était pour ça, à ça, qu’on consacrait des millions, des émissions toutes entières, des journaux télévisés, qu’on faisait cracher les français à coups d’impôts et de taxes, pour cette sous-engeance de petits profiteurs, de crève-dalles à grande bouche qui se gobergeaient aujourd’hui jusque sur son paillasson ! Le noble sortit du bar-restaurant, Louis se retourna brusquement, comme s’il avait peur qu’il le repère. La noblesse ça veut dire meilleure éducation, finesse, sens de l’observation, enfin sûrement. Ou bien est-ce que simplement il était aussi impressionné qu’abasourdi de voir ces deux-là ensemble. Qu’est-ce qui se passait, c’était quoi leur lien ? Comment un noble pouvait-il traîner avec cette saloperie ?
–    Alors, ça vous plait ? Demanda le blanc.
–    Franchement, je vous l’dis comme je l’pense, sur l’investissement vous m’avez convaincu, mais j’irais jamais en vacances ici. C’est mort.
Le sang de Louis bouillonnait. C’est mort ? Oui c’est mort et alors !? C’est mort mais c’est chez nous ici, on lui a rien demandé à celui-là, il aime pas qu’il aille vivre ailleurs c’est la France ici ! Et Louis, en plus ça fait vingt et un an qu’il vient ici, et qu’il paye pour ça ! Monsieur « C’est mort » !
–    J’en conviens, mais ce n’est que le commencement.
–    Ouais mais bon, qu’est-ce qui va venir ici ? A part des vieux et la famille Durand ? C’est un trou nan !?

–    Un trou oui, mais les trous ont de nombreux avantages. Personne ne s’y intéresse, les prix sont bas et les permis de construire faciles.
–    Mouais… allo gros t’es où !? Aboya soudain le jeune Hein ? Mais qu’est-ce tu fous là-bas ? On t’attend ici ! Ouais… ouais… allez bouge putain de négro !

Louis, tétanisé derrière son rempart de cartes, avait l’impression qu’on lui avait planté un poignard dans le dos. C’est comme si soudain, à nouveau, l’évidence de son insignifiance lui était jetée à la figure par brassées de merde froide. L’exclusion immédiate. Cette même exclusion qu’il ressentait devant les photos d’octogénaires solvables, compétitifs et photoshopés. Devant les émissions de télés pleines de chanteuses pubères et d’hommes politiques en mode swag. Les campagnes de pub Kinder, dents et plastique, les concepts cars du futur mi sportives mi familiales, mi polluantes mi nucléaires, carrosseries vert acide, équipées comme une tour de contrôle, direct reliée par satellite géostationnaire, pour pas se perdre dans les bouchons. Exclu comme devant un salon Ikéa, un écran 16/9ème pour regarder le con du journal en très gros, des mouflets savants dans une pub pour industriels du lait. Comme chaque fois que le poste, les journaux, internet lui parlaient d’une catastrophe exotique, d’une merde sensationnelle et tropicale si possible, d’un carnage américain, d’une guerre bougnoule. Qu’il se rendait compte que des gens comme lui on n’en parlerait jamais, même si le sang coulait, comme on n’avait jamais parlé de cette fois où son voisin avait perdu son chien dans l’incendie de sa voiture. La pauvre bête grillée vif à cause d’une bande de racailles. Et ça c’était noyé dans les actualités régionales, 15 minutes sur le malaise des jeunes, leur sentiment d’exclusion vis-à-vis de la France… saloperie de merde.

Louis jeta un coup d’œil sur le côté, l’étrange couple s’éloignait. Il fallait qu’il fasse quelque chose, qu’il agisse, mais quoi ? Il ne pouvait pas se jeter sur eux, il ne pouvait pas écraser leurs pieds très fort en les regardant droit dans les yeux. Il ne pouvait même rien dire, il n’avait aucune raison de s’en prendre à eux, ouvertement. Enfin si, il n’avait que ça des raisons, mais qui comprendrait ? Qu’est-ce que ça changerait ? De toute manière tout le monde avait l’air de déjà trouver ça si normal… Une voiture entra dans la rue, un 4×4 évidemment, Mercedes, noire, vitres fumées, évidemment… avec une plaque du… 93 évidemment ! Nom de Dieu de merde !
Louis resta un moment, là, à ruminer en regardant les bouées fluo et des ballons en suspension tandis que le 4×4 engloutissait le duo et disparaissait de sa vie. Distraitement, ses yeux se portèrent sur le chantier, le béton frais des murs, les vitres encore opaques, marquées d’une croix fluo, il retourna vers la jetée, comme pour mieux examiner l’étendue étroite de ce monde qui allait disparaître, le sien, coincé devant ces murs du futur. L’industrie du tourisme, les impératifs économiques, le développement régional, tous ces mots pleins d’eux-mêmes, bubullés à longueur de journal par des encravatés poudrés. Et quoi ? La vérité ? De l’argent louche, des projets louches, des centaines de milliers d’euros engloutis pour pondre une verrue du futur. Avec des septuagénaires surfeurs et des patrons de PME surmenés. Et puis soudain il avisa le trou dans le trottoir, le tube à demi enterré, il connaissait les codes couleurs, il avait eu des copains dans les travaux publics, il eut une idée folle.
Il retourna rue Paul Doumergue, entra dans un magasin de plage, teeshirt souvenirs et bouées canard, ballons de plage, pelles, râteaux, seaux, petits soldats sous blister, outils de bricolage en plastique pour faire comme papa, ou dinettes et trousses d’infirmière, palmes, masques de plongées, tubas fantaisistes, cendriers en coquillage, lampions en papier, et pétards de 14 juillets. Un paquet de Mammouth s’il vous plaît, et un Jaguar c’est pour mon petit-fils. Pas crédible une seconde, l’air de fomenter un coup d’état, mais ce n’était pas le problème de la vendeuse. A 17 ans les lubies d’un vieux bonhomme ce n’était pas un grand motif de curiosité.  Louis repartit avec son butin et une belle envie de chier, la trouille, l’appréhension, et ça jusqu’au camping. Est-ce qu’il se rendait compte de ce qu’il allait faire ? Les risques, le danger, est-ce qu’il était bien sûr ? Que se passerait-il si on le retrouvait ? Pire, si on le prenait sur le fait, comme un gosse fou dangereux. Ils le feraient enfermer chez les fous, pour sûr. Des médicaments tous les jours, trois repas, nourri, logé, entouré de cinglés, et d’infirmières espagnoles connes comme des huitres, ça changerait sans doute pas grand-chose de l’hospice qui lui tendait les bras un peu plus chaque jour. Mais quand même… chez les fous quoi. Qu’est-ce qui dirait ce con de Gérard s’il l’apprenait ? Et ses voisins ? Et les gens de son quartier ?

Qu’est-ce qu’ils disaient de lui de toute façon ? Rien probablement. A la rigueur il devait évoquer un souvenir récurrent dans la tête de son con d’ancien patron, un truc qu’il remâchait les jours de pluie, quand il râlait d’avoir plus rien à faire, personne à houspiller, jouer les chefs, des anecdotes, toujours les mêmes. Toujours désobligeantes. A la manière de ces bonnes femmes qui emmagasinent, enregistrent, répertorient toutes les conneries qu’on débite, comme des petites filles trahies, et vous en font la somme à la moindre dispute. Gérard aurait été incapable de vous citer un motif de satisfaction, de vous raconter comment Louis avait pris telle situation en main, d’évoquer un bon moment vécu avec ses ouvriers. Personne ne savait mieux que lui de toute manière. Il n’était peut-être pas le meilleur mais il connaissait son boulot soi-disant. Qu’est-ce qui se passerait s’il apprenait ? Est-ce qu’il réfléchirait à postériori ou bien il se contenterait de dire que ça ne l’étonnait pas, qu’il avait toujours trouvé Louis bizarre ? Il savait déjà la réponse, Louis ne lui avait jamais rien fait en apparence, les petits larcins, les graffitis insultants dans les toilettes des femmes, les outils cassés, c’était toujours quelqu’un d’autre. Il demeurait inoffensif aujourd’hui comme hier. Ce qu’il dirait ? Que de la merde. Alors quoi ?
Louis se mit à réfléchir sur la manière de procéder, sur le trône il n’y avait rien de mieux. Même si le trône ça commençait à devenir invraisemblable parfois. Plus pouvoir chier comme on veut, la digestion difficile, constipation chronique. Son médecin disait que c’était la cigarette, que ça le travaillait qu’il faudrait un jour se résoudre à la coloscopie. Et puis quoi encore ! Il devrait faire ça très vite, lancer ça serait même mieux, et se barrer le plus vite possible. Maintenant c’était trop tôt, trop de monde, mais dans la nuit ça risquait de ne pas être intéressant. Les gens ne mangent pas la nuit, ne prennent pas de douche, ou pas beaucoup. Pas assez de gaz dans les tuyaux…
Après caca il prit une douche, se changea comme s’il sortait dîner, mais au lieu de ça s’enfila une boîte de sardines sur un coin de table en regardant l’animatrice du 20h faire son show. Puis il sortit et prit la direction du complexe.
Ils allaient voir s’il était si inoffensif le Louis, s’il était aussi incapable. Ils avaient voir s’ils pouvaient s’imposer comme ça sur son paysage, s’ils allaient continuer de pouvoir se pavaner comme ça chez lui. Avec leurs vioques aérodynamiques et leurs vendeurs de drogues. Louis s’approcha du trou, un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche, il jeta le paquet de Mammouth entre le tuyau et une des parois de l’excavation avant de s’éloigner. Nouveau coup d’œil, personne à l’horizon, la terrasse sur la jetée fermée, comme tous les soirs de semaine. Il alluma l’énorme pétard, dimension dynamite, assez puissant pour arracher un doigt. Et le jeta de toutes ses forces dans le trou, sans avoir en vérité la moindre idée de ce qui allait se passer. Son copain dans le bâtiment lui avait dit un jour qu’un gros pétard suffirait à fendre le PVC du tuyau et déclencher une explosion colossale. Les chefs de chantier rabiotaient souvent sur le millimétrage d’épaisseur de PVC, économie à deux centimes sans conséquence tant que personne ne pensait  à les tester. Mais à quoi pouvait ressembler une explosion colossale, quelle amplitude physique exacte se situait le mot colossal, la seule certitude qu’il en avait c’est qu’il fallait courir très vite maintenant. Aussi vite que ses soixante et onze ans de vie tranquille et de cigarettes lui permettait. C’est-à-dire assez vite, mais pas assez loin.

Une explosion colossale, finalement ce n’était pas grand-chose, le temps qu’on commence à regretter son geste, à paniquer, et c’était déjà fini. Un bruit tellement énorme et soudain qu’on ne l’entendait pas, qu’il laissait juste la cicatrice d’un interminable acouphène dans les oreilles, à vous empêcher de dormir. Et puis on se réveillait, la bouche pleine de sable et de poussière de ciment, du sang collé sur le front et les mains, le regard trouble. D’avis d’un vieux commandant de gendarmerie à la retraite on n’avait rien vu d’aussi colossal comme cratère depuis le Liban. Le complexe désintégré, deux immeubles soufflés, un autre fendu par le milieu, la terrasse volatilisée. 17 morts, 11 blessés graves, et celui qu’on allait bientôt surnommer le Miraculé de Saint-Jean-de-Girons, Louis. Louis qui s’était envolé poussé et projeté par le souffle 250 mètres plus loin, sans une égratignure. Très vite les experts, poussés par la peur de l’attentat, établirent ce qui s’était déroulé, pas un attentat, probablement une farce inconsciente de sale gosse, et une grosse erreur de la voirie, des gaziers. Les syndicats levaient déjà les boucliers, et Louis se faisait bichonner à l’hôpital. Les gendarmes l’avaient interrogé mais sans conviction. Les journalistes l’avaient interviewé, tout le monde voulait connaître ses impressions de miraculé, savoir ce que cet évènement avait produit comme déclic dans sa vie, allait-il partir à Bora-Bora vivre ses rêves ? Une leçon de sagesse face à la mort ? Croyait-il en Dieu ?… Louis s’était d’abord prêté au jeu mais ça l’avait très vite ennuyé, tous ces imbéciles étaient pareils, les mêmes questions, cette même façon de le traiter en petit vieux sympathique, inoffensif… Louis n’en revenait pas en réalité de s’en être si bien sorti. Personne n’avait même fait mine de le soupçonner, roi du monde le Louis ! Et en plus il était vivant, ce qui rétrospectivement lui faisait un peu froid dans le dos. Il se souvenait parfaitement de s’être senti emporter par une force démesurée, ce sentiment soudain d’être si petit, fragile et insignifiant face à la puissance de la nature.  Mais l’important c’était pas ça finalement, l’important c’est qu’il s’en était sorti. Il fallait juste qu’il trouve un moyen plus sûr, plus pratique, et il pourrait recommencer autant de fois qu’il voulait. C’est pas ça qui manquait les canalisations de gaz à nu en France. Ni les emmerdeurs.