La nuit du chien 7.

–       Comment va Anna ? Le coupa-t-elle alors que son mari piétinait le parti pour lequel il n’avait cessé de voter depuis qu’il était en âge de le faire.

–       Anna ? C’est qui Anna ? Aboya le juge.

–       L’ancienne amie du shérif, Bill.

–       Et alors où est le rapport avec ce que je disais !?

–       Aucun, pourquoi cela devrait en avoir ?

Si le juge était une terreur à la cour qui imposait le silence d’un regard, à la maison c’était une autre affaire. Elle avait été institutrice, elle en avait gardé cette autorité un peu rigide, claquante comme un coup de cravache.

–       Euh mais non mais…

–       C’était aussi l’ami de Kid il me semble non ? Questionna-t-elle sans écouter son mari.

–       Oui, ils sont resté un petit moment ensemble. Elle n’est pas encore au courant.

–       Faites attention à elle Jim c’est une femme fragile.

Il éluda, il n’avait pas envie de discuter de ça et encore moins avec Elda. Une femme adorable cela va sans dire, mais qui avait tendance à se mêler de la vie des autres.

–       Oh fiches lui la paix avec ça, protesta le juge.

–       Alors toi fiches lui la paix avec ta politique !

–       A mon avis ça l’intéresse un peu plus que tes affaires de bonne femme.

Parker se racla la gorge histoire de leur rappeler qu’il était là. Elda lui jeta un regard puis s’excusa pour leur grossièreté.

–       Oh mais non allons il ne faut pas Elda !

Confus, le front rouge, gêné comme un gosse devant la maitresse. Le juge rouspéta à propos du mandat, est-ce qu’elle l’avait imprimé ?

–       Je pense que oui, tu devrais aller voir, ça te ferait le plus grand bien de te dégourdir un peu les jambes.

Parker apprécia le tacle sans en faire signe. Pas né celui qui ferait rabattre son caquet à ces deux là. Le juge lui décocha une œillade de bulldog vexé avant de se lever.

–       Cinquante-sept ans de mariage, soupira madame.

Avant de partir il lui répéta que ce n’était pas une bonne idée de fouiner, que si son suspect s’avérait innocent ça pourrait couter une fortune à Baker, que le maire le crucifierait.

–       Je veux quand même savoir ce qui se passe, il me crucifiera si on découvre un trafic en ville autant que ça soit moi qui lui apporte la mauvaise nouvelle si c’est ça.

–       Mouais, vous faites une erreur à mon avis, tâchez à ce que ça ne retombe pas sur le comté.

–       Je ferais mon possible promit-il.

Puisqu’il était dans le secteur, il roula jusqu’à Hamon voir avec son adjointe Flora les questions du jour. Des affaires de clôture et des disputes ménagères pour l’essentiel. Il y avait aussi l’organisation de la kermesse du mois prochain, Baker et Hamon devaient accueillir un défilé de l’American Légion, rien que des vétérans de Corée et du Vietnam pour le 4 juillet. Hughsum tenait beaucoup à son organisation, toujours une bonne occasion de réveiller pour pas cher l’intérêt de ses électeurs pour sa petite personne, et par la même occasion faire un petit discours patriotique et belliqueux à propos « des envahisseurs d’où qu’ils viennent » comme l’année précédente. Un discours qu’avait moyennement apprécié Sid Diaz, candidat malheureux à la mairie et moitié mexicain par son père. Dalton le rappela juste avant qu’il ne reparte, il avait quelque chose à lui montrer. C’était bien une balle qui avait éclaté dans la bouche de Kid mais pas n’importe laquelle. Ses débris gisaient dans un haricot, assez peu fragmentés pour qu’il reconnaisse la munition.

–       Une cop killer ?

–       Je confirme, M855 Otan.

Surnommée ainsi en raison de son revêtement en téflon permettant de traverser un gilet standard et que les ATF voulaient faire interdire. A quoi bon interdire une munition qui était déjà courante ? Pourquoi ne pas avoir commencé par là ? La bannir à la vente.

–       Qu’est-ce qu’il faisait avec ça dans la bouche ? Demanda le docteur.

Parker n’avait pas la réponse et quand il n’avait pas la réponse, et bien disons qu’il n’était pas de l’espèce à parler pour ne rien dire.

–       J’ai oublié le crâne et le tibia qu’ils ont trouvé à l’usine, j’enverrais Bayonne vous les porter.

–       Vous voulez que j’en fasse quoi ? Je n’ai rien pour faire de prélèvement dentaire et pas non plus de labo à ma disposition.

–       Juste une première observation, si le tibia va avec le crâne, s’il s’agit d’un adulte, quel sexe, il va falloir que je fasse mon rapport à El Paso.

–       Pourquoi El Paso ?

–       Ils en viennent.

Dalton était généraliste, payé 300 dollars par examen médico-légal mais il n’aimait pas ça. Traiter les rhumes, les dépressions, les cirrhoses et les cancers oui, mais de leur vivant si possible. Il regarda le shérif remonter dans sa voiture et grogna avant de retourner à ses patients.

–       Connard.

Le soleil de l’après-midi cramait la rue principale d’un large pinceau de lumière blanc crue et acide. Le néon du Stardust clignotait, rose et bleu au bout d’une sucette de béton, jetant sur le routier en face des ombres colorés. Abruti de chaleur l’étranger se résolu à entrer dans le bar d’à côté, tandis que derrière lui des corps troués, roses et bleus, flottaient sur les reflets des vitres du routier. L’ombre fraiche de la pièce décorée à la mexicaine, le cueilli avec le délice d’un plongeon. Trois routiers étaient garés au bout du comptoir à écluser un pichet de bière à tour de rôle comme des viking partageant un crâne. Des vikings avec des canifs à la ceinture des casquettes sur le crâne et des Caterpillards jaunes aux pieds. La télé braillait, Sid Diaz juste avant une rediffusion d’un match des Cowboy de Dallas. Il se posa au bout du comptoir et commanda un Coca. La barmaid devait avoir dans les quarante. Pas encore sur les rotules mais qui sentait le vent venir. Les seins moyens, la bouche pleine, les traits métis, les cheveux tirés en arrière en queue de cheval, pas mal. Combien de temps il n’avait pas été avec une femme ? Tellement longtemps sans doute qu’il n’était même pas sûr d’en avoir encore envie. Il redressa le regard sur le téléviseur, il n’avait jamais rien compris aux règles de leur foot à eux, au pays on jouait au foot universel, on rêvait sur Pelé, Maradona et on se prenait pour Schumacher. Des artistes du pied et de la tête, des poètes du dribble, des esthètes de l’attaque en pleine lucarne. Ici ça ressemblait à un rassemblement de trooper pédé, stéroïde et couleurs pop. Ses voisins ne disaient mot, sirotant avec cette sagesse et ce calme typique des ivrognes professionnels. Leur énergie était apaisante, il se sentait bien ici, tranquille mais il savait que ça ne durait pas. Tôt ou tard ils viendraient, tôt ou tard ils le retrouveraient. Il ne se faisait pas d’illusion à ce sujet. Il passerait la frontière à la fin de la semaine et descendrait droit sur le Guatemala. Mais d’ici là… d’ici là il avait besoin de se reposer, rassembler ses idées, s’organiser. D’ici là il se tiendrait tranquille et attendrait comme ce fantôme qui n’apparaissait que la nuit, toujours le même, et dont il sentait la présence dans l’ombre du bar. Ni hostile, ni amical, attentif. Un homme entra, peau cuivrée par le soleil, la cinquantaine tannée, ridulée de stries d’amertume, des poches sous les yeux qui évoquait une vie de Jim Beam et de conflit.

–       Salut Sharona, dit le nouveau venu d’une voix de rocaille.

–       Salut Carson, qu’est-ce que je te sert ?

–       Une bouteille de Bulleit.

–       Tu sais bien que je ne peux pas, le shérif a…

–       Ah m’emmerde pas avec ce connard tu veux, je suis encore adjoint ou pas ?

–       Euh…

–       Alors prend ça comme une réquisition, voilà c’est ça, une réquisition, ajouta-t-il avec un sourire satisfait de son prétexte. Salut les gars, dit-il en se tournant vers les autres qui s’étaient arrêté de siroter pour suivre ce passionnant débat. Autrement plus que le match apparemment.

–       Salut Carson, lança en retour un des vikings, parait que t’as tué quelqu’un aujourd’hui ?

Carson ricana comme pour lui-même.

–       Vous occupez pas de ça les gars, c’était un accident.

Il les dévisagea, sa bouché étirée à chaque coin mais ses yeux ne souriaient pas. Ses yeux étaient une paire d’obsidienne à la forme des chats, enfermés dans un soleil de rides qui ramenait au granit. Ses poches mauves soulignant la lueur mauvaise qu’on devinait dans ses pupilles. Il se retourna vers l’étranger pendant qu’elle posait la bouteille devant lui..

–       Salut.

–       Salut.

–       Vous êtes nouveau en ville je ne vous ai jamais vu.

–       Ouais c’est possible, éluda l’étranger en évitant son regard.

Ces flics bouseux en mode vachard comme il en florissait dans la cambrousse américaine le rendaient nerveux. Le palpable sentiment de toujours être coupable de quelque chose. Il avait connu ça dans le passé, cette crainte permanente d’être accusé d’un crime qu’on ignorait. Cette peur permanente…

–       C’est possible c’est pas la bonne réponse mon garçon

–       Jake fiches la paix à mes clients tu veux.

–       Mêles toi de ce qui te regarde fillette.

Aussi tôt elle arracha la bouteille du comptoir.

–       Vous la voulez ou vous voulez seulement en rêver ?

Il jeta un regard de chiot sur la bouteille puis tenta un sourire de connivence.

–       Tu ferais pas ça à un combattant du crime.

–       S’il continue de faire chier son monde le combattant du crime ira téter son pouce au lieu de ce délicieux bourbon.

L’étranger adora sa réponse mais fit mine de rien. Carson fit signe des mains qu’il se rendait.

–       Tirez plus mam’zelle bwana se rend.

Elle reposa la bouteille bruyamment, lui annonça le prix.

–       Merci, dit l’étranger quand il fut parti.

–       C’est rien, c’est un blanc, ils n’ont pas l’habitude, il faut juste les ramener à leur place.

L’étranger pouffa.

–       Ouais bin en attendant c’est vous qui êtes à l’amende dans ce pays, s’exclama un des vikings.

–       Il y a quelqu’un qui veut finir son pichet dehors ? Rétorqua-t-elle du tac au tac.

Les vikings échangèrent des coups d’œil apeurés comme si elle leur annonçait la fin de l’impunité.

–       Boah ça va j’rigolais, gronda le gars qui avait parlé.

–       Et puis t’as rien droit d’dire d’abord, le client est roi, grogna un autre en bombant le torse.

–       Ah ouais ? Chez moi les rois c’est les hommes qui savent se tenir. Et vous êtes chez moi.

–       D’puis quand ? Fit le troisième, c’te bar il est à Harry.

–       Depuis qu’Harry me l’a vendue c’est-à-dire deux mois avant de casser sa pipe. Pourquoi l’un de vous est notaire et veut vérifier mes droits de propriété ?

Ils échangèrent un de ces regards que n’aurait pas renié un chien surpris le nez dans les ordures.

–       Non, non ça va on t’crois, oh la la !

–       Putain ce que vous êtes susceptibles vous autre…

La barmaid toisa celui qui venait de dire ça.

–       Nous autres ? De qui tu parles mon lapin ?

Elle ne leur ai laissait même pas un mètre de longe, un mot de travers de plus et ils allaient vraiment finir le pichet sur le trottoir d’en face. Celui qui portait une casquette estampillée du Texas fit signe à ses copains de se calmer.

–       On voulait pas vous offenser m’zelle.

–       Bin c’est trop tard, foutez moi l’camps avant que je rappel Carson.

Les trois hommes se regardèrent comme s’ils venaient de découvrir la preuve de l’existence des extraterrestres et qu’ils hésitaient à l’annoncer au monde.

–       Vas-y tranquille Sharona ! Protesta celui le plus proche de l’étranger. On rigolait on t’dit !

–       J’ai pas d’humour aujourd’hui, dehors !

–       T’as tes règles ou quoi !? S’écria le second.

–       Encore une réflexion de ce genre…

Elle sorti un nerf de bœuf de sous le comptoir, la garce ne rigolait pas. Les trois hommes considérèrent la matraque puis la barmaid. Un sérieux papale. L’étranger reconnaissait cet air, s’ils n’obéissaient pas vite ils allaient se faire démolir. Cette fille n’avait pas dû être que barmaid dans sa vie. Ils finirent pas comprendre et sortir avec le pichet à demi vide.

–       Désolé, ils m’ont gonflé, s’excusa-t-elle.

–       Pas de mal, vous n’avez pas peur de perdre des clients vous.

Elle haussa les épaules en rangeant sa matraque.

–       Pfff, tu parles, ils sont tellement cons qu’ils ne savent pas qu’Harry est vivant.

–       Et que vous êtes toujours son employée….

Il sourit, cette fille lui plaisait.

–       Que non ! Ce rade m’appartient vraiment. Harry veut partir à la retraite, et moi j’ai besoin de me poser.

Il savait ça. Lui aussi. Elle regarda le coca et lui demanda s’il ne voulait pas quelque chose de plus sérieux.

–       Je ne bois pas, expliqua-t-il, c’est pas bon pour mon teint.

–       Alors à votre santé dit-elle en se servant une giclée de téquila.

Il avait du mal avec les femmes qui buvaient. Une chose qu’il n’avait vu qu’en Amérique, par chez lui elle se serait fait lyncher. Il trouvait ça triste et presque déplacé.

–       Vous n’avez pas peur qu’ils vous attendent dehors ?

–       Pourquoi faire ?

–       Vous êtes métis, femme, vous venez de les humilier et on est au Texas.

Elle haussa un sourcil qui lui arrondit l’œil.

–       Vous êtes définitivement pas d’ici vous, vous êtes d’où sans indiscrétion ?

–       Canada, répondit-il par automatisme.

–       Votre accent il est bizarre, c’est pas canadien…

Les gens de bar… toujours de redoutables observateurs.

–       Je suis pas né au Canada, se contenta-t-il d’expliquer.

Elle n’insista pas. Sentant sa gène il demanda :

–       Et vous, vous êtes d’ici ?

–       Non Austin. J’ai suivi un gars ici, il est parti, je suis resté.

–       Pas de regret ?

–       C’est un trou mais parfois c’est bien les trous.

Est-ce qu’elle comprenait qu’il était en cavale ? Est-ce qu’il le portait sur sa face ?  Est-ce qu’elle disait seulement un truc qui sonnait juste ? Elle avait l’air de savoir quelque chose et ne rien vouloir révéler. Il aimait ça et il le comprenait.

La nuit du chien 6.

Le ciel de l’après-midi, s’épaississait, gargantuesque, d’une ligne d’outremer qui dansait sous l’onde de chaleur. La poussière le long de la route formait comme une écume qui léchait les pieds de l’étranger. Il marchait sans but, cherchant un peu d’air à son tête à tête. Parker le vit alors qu’il se rendait chez le juge Johnson. Instinctivement il eu envie de freiner et de faire demi tour mais il s’abstint. Ce fichu crâne qui ne voulait pas quitter le sien. Il n’était pas facilement impressionnable d’habitude ou était-ce ce qui était arrivé à Kid ?, Il avait le sentiment que quelque chose s’était déréglé. Il chassa cette idée de son cerveau et se concentra sur la route alors que Laro rentrait chez Barry, la mine atterrée. Il s’était rendu chez Kid, la maison était silencieuse, froide, et le pick-up n’était pas là. Il n’y avait pas grand monde à cette heure, le ramassis d’ivrogne habituel. Gueule cuite au mauvais whisky et au T-Bird, front buté et petits yeux étroits qui vous cherchaient dans la pénombre comme un chien avec un os. Il n’y avait plus de Barry ici depuis vingt ans mais personne n’avait eu apparemment assez d’imagination ou d’envie pour rebaptiser cet abreuvoir, ni beaucoup de goût ou de moyen pour le décorer. Trois tables en formica, un bar en faux bois, une pauvre lettrine au néon pour une marque de bière disparue, deux tabourets de bar qui avaient connu des jours meilleurs et servit à l’occasion d’arme par destination. Même le barman, Gustavo, avait l’air au rabais. Avec son faciès d’olive, sa petite moustache délabrée, sa bouche étroite, petit et rond gros cul comme une quille. Qui adorait s’habiller en survêtement comme si le sport qu’il n’ait jamais fait de sa vie n’avait été qu’essuyer les verres et nettoyer le dégueulis des ivrognes. Mais l’alcool n’était pas cher et les habitués pas emmerdants, alors avec Kid ils venaient souvent là. Est-ce que quelqu’un l’avait vu ? Il coupa une conversation où intervenait un crâne de femme et des mythes de la frontière. Des yeux rougies le dévisagèrent un moment avant que le verbe déblatèrent par les bouches édentés et molles. On l’avait vu là, un autre disait que non que le shérif l’avait arrêté, et Carson quelqu’un savait où était Carson ?

–       Mais vas-t-en vas t’y voir l’shérif, si tu veux savoir où qu’il est l’adjoint, lui fit dire Gustavo qui n’aimait ni Laro, ni qu’on dérange ses clients dans leur tête à tête avec leur alcoolisme.

Le dealer leva les yeux sur le mexicain qui s’arrachait un poil de sa moustache avant de le suçoter nerveusement. Une vieille manie qu’il avait, que tout le monde trouvait dégoutante et bizarre, et expliquait l’état de la touffe de poils épars qu’il avait au-dessus de la bouche. Ouais, c’était pas plus con. Il ressorti sans payer sa tournée, ce que d’aucun trouva mal élevé.

–       Le shérif ? Non il est parti chez le juge, lui expliqua Louise. Pourquoi ?

–       Bayonne m’a dit que Carson a tué Kid.

–       C’est un accident.

Sa bouche s’ouvrit et se referma plusieurs fois, à ce stade le shoot ne faisait plus effet.

–       Alors c’est vrai il est mort ?

–       Oui, je suis désolé Hernando.

Si choqué qu’il ne s’arrêta même pas sur le prénom, quand une voix retenti de derrière la porte de séparation, le prisonnier avait faim. Le visage de Laro se défit à nouveau, les yeux effarés.

–       Enrique ? Ne put-il s’empêcher de s’exclamer.

–       Tu le connais ? ll était avec Kid.

Tout son potentiel d’ex taulard refoula au bon moment.

–       Hein ? Mais non je viens juste de me rappeler d’un gars que je dois voir.

D’un air si mariole que Louise se rappela instantanément d’en parler au shérif. Assis dans sa cellule, Enrique avait lui aussi reconnu la voix du gars qu’il fournissait, et avait veillé à ce qu’il le sache. Ce fichu shérif ne lui avait pas encore autorisé à appeler et lui avait confisqué son portable. Il savait que les autres finiraient par s’inquiéter de ne pas le voir revenir, mais moins de temps il resterait dans ce trou, mieux il se porterait. Qu’est-ce qui n’allait pas avec ce flic ? Pourquoi il faisait des histoires ? C’était son adjoint le responsable de tout ça, qu’est-ce que lui avait à faire avec ce qui s’était passé ? Enrique n’aimait pas la tournure qu’avait prit les choses. Il était confiant, ils le sortiraient de là sans mal, mais ce flic faisait des histoires dans un bled où il était en affaire, et ça ce n’était jamais bon. Il fallait s’entendre sur un prix, et il n’avait pas encore situé le sien. Louise entra lui demander ce qu’il voulait comme sandwich, il saisi sa chance.

–       Je ne comprends pas madame, pourquoi le shérif ne m’a pas autorisé à passer mon coup de fil, mes avocats vont être furieux.

–       Oh ça je ne sais pas, il faut voir ça avec lui, moi je suis juste la secrétaire, alors vous avez choisi ? Pastrami ou rosbif ?

–       Rosbif, je vous remercie, fit Enrique avec un sourire qu’il espérait élégant. Puis je vous poser une question en retour ? Ajouta-t-il alors qu’elle faisait demi-tour.

–       Oui ?

–       Si je vous donnais disons cinq cent dollars, vous pourriez me rendre mon portable ?

Louise le fixa un instant de ses petits yeux bleus pâle.

–       Non monsieur je ne ferais pas ça. Ni contre cinq cent ni contre mille.

Elle pensait aux dix milles dollars que le shérif avait trouvés dans le pick-up et qu’il avait finalement entassés dans le placard où il gardait ses fusils. Plus d’argent qu’elle n’en n’avait jamais vu de toute sa vie, et qui par atavisme autant que par instinct éveillait sa méfiance sinon ça crainte. Autant et aussi près de la frontière c’était louche, surtout à Baker.

–       Et pourquoi ? s’enquit Enrique un rien surpris.

–       Parce que le shérif a confiance en moi et que je suis une femme honnête.

–       Je ne vois pas le rapport, c’est un simple service !

–       Si le shérif a décidé que vous n’appelleriez pas ce n’est plus un service, c’est un délit. Pardonnez moi mais sans façon.

Elle s’en alla avant qu’il n’ait trouvé quoi répondre. Madre Dio mais ils avaient quoi tous ici ? Enrique était à la limite du scandale, un graffiti attira son regard, taillé dans le mur sous la lucarne. « Parker chinga de tu madre » ça disait, avec un dessin de pendu. Apparemment ce shérif cherchait les ennuis par vice.

 

Le juge Johnson vivait à l’écart entre Hamon et Baker, avec sa femme Elda, leur deux chiens Wolf et Mister Jones dans une grande maison en pin blanc au pied d’une colline rocailleuse, et au milieu de plusieurs dizaine d’hectares de vergers, péchés et pommiers, entretenus par une petite armée d’illégaux et de légaux sur lesquels le shérif évitait sagement de poser un regard. Le juge entretenant un rapport pour le moins conflictuel avec la technologie, qui avait valu une mort prématurée à deux ordinateurs et un fax, Parker avait préféré se rendre lui-même sur place. Il avait besoin d’un mandat pour fouiller la maison de Kid. Pour le crâne il avait faxé une demande d’enquête auprès des autorités d’El Paso, même s’il se doutait par avance du résultat. Comme à son habitude Elda lui fit un accueil délicieux en femme du sud bien élevée, lui offrant orangeade et petits gâteaux, et pas question de refuser, lui aussi était un garçon du sud bien élevé, d’ailleurs il n’était pas certain d’être seulement venu ici pour les papiers. Ce petit réconfort, cette façon désuète et charmante de l’accueillir, quelque chose dont-il avait sans doute besoin après les désordres de la journée. En sorte, manière de se laver l’esprit. Le juge déboula avec ses chiens sur la véranda alors qu’il attaquait un biscuit parfumé à la rose, son stetson poliment posé à côté de lui. Wolf était un gros berger belge au bec usé par le temps et couturé de cicatrice, pas un coyote pour s’aventurer avec lui. Un chien timide qui laissa la priorité à Mister Jones, Golden naturellement enthousiaste qui faisait la fête à tout le monde et qui pour une raison qui lui appartenait adorait le shérif.

–       C’est quoi ces histoires, Carson a tué le fils Monroe ?

–       Un accident, mais j’attends le rapport de Dalton.

–       Un accident ? Alors pourquoi un mandat ?

–       J’ai des doutes, je vais ouvrir une enquête mais j’attends une confirmation d’Alpine.

–       A quel sujet ?

Johnson était sans doute le plus petit homme qu’il n’ait jamais vu, un mètre cinquante huit au plus. Plus petit que lui certainement qui frisait le mètre quatre-vingt-dix et plus petit que sa femme. Le premier blanc qu’il rencontrait plus petit même qu’un indios moyen. Pourtant que ce soit au tribunal ou dans la vie, personne ne faisait le malin avec lui. Il y avait une telle énergie, une telle force dans son regard, que le seul espace qui vous restait prenait la direction de vos pieds ou de quelque part très vague, mais surtout pas yeux dans les yeux. Il lui raconta le type avec Kid, son air de mac, sa façon de mentir, si Dalton confirmait la déclaration de Carson, Kid était peut-être mêlé à des histoires louches. Il voulait en avoir le cœur net.

–       Mouais, moi je serais vous je laisserais tomber.

–       Et pourquoi ça ?

Ce n’était généralement pas le registre du juge, le désordre il n’aimait pas ça, surtout dans son comté.

–       Ce Monroe… vous saviez que sa mère était mexicaine ?

–       Oui et alors ?

–       Alors, vous savez comment ils les adorent de l’autre côté les binationaux.

–       Qui ça ils ?

Le juge fit une drôle de grimace.

–       Ca fait combien de temps que vous êtes le shérif de ce comté Parker ?

–       Sept ans pourquoi ?

–       A votre avis qui nous envoie les mules et les wetbacks ?

La réponse se fit bien entendu dans sa tête sans qu’il ait besoin de le répéter à haute voix.

–       Vous croyez que mon gars là est un des leurs ?

–       Ma main à couper.

Il regarda la main du juge et une pensée morbide.

–       Ils se sont connus en Iraq selon lui.

–       Soit, l’un n’empêche pas l’autre il me semble. Vous avez lu cet article dans le Post sur les délinquants engagés là-bas ? Des membres de gang à qui nous avons appris l’art de la guerre ? Ce pays est devenu fou.

–       Il l’a toujours été, ne put s’empêcher de déclarer Parker.

Le juge lui jeta un regard songeur.

–       Peut-être bien mon garçon, mais il fut un temps où cette folie croyait en quelque chose. Elle avait un but…. Aujourd’hui notre but c’est plus de pizza pour nos soldats, et un avatar à la Maison Blanche.

Parker ne répondit pas. Il ne savait plus quoi penser de son pays lui non plus mais est-ce qu’il l’avait jamais su ? Ces choses le dépassait, lui ce qu’il remarquait c’était ce qui se passait sous son nez, et pour autant limité cet horizon lui avait toujours fait l’effet d’un pays attardé entre l’adolescence et le crépuscule. Une lente agonie qui retournait de la première fois où un blanc avait mis une balle dans la tête d’un indien, le premier bison qu’on avait tué juste parce qu’on le pouvait, la première mine d’or découverte. Les gens étaient partis d’Europe avec un rêve et ils en avaient fait un cauchemar pollué de violence et de junk food. La discussion se porta sur la découverte à l’usine parce que les nouvelles couraient avec le vent par ici. Là-dessus ils étaient d’accord, c’était à El Paso de s’en occuper.

–       Monroe, il lui restait de la famille ?

–       Plus, depuis que son frère ainé a sauté sur une mine.

–       Oui je me souviens de cette malheureuse histoire, Monroe avait déclenché une bagarre au Stardust qui s’est presque terminée en émeute.

–       Et vous l’avez condamné à six mois.

–       Et à rembourser Harry pour les dégâts, ce qu’il n’a jamais fait. Cette famille n’a jamais eu de chance, j’ai voulu être clément.

–       Une bonne affaire pour notre maire.

–       Hughsum rachèterait sa mère si elle était à vendre et qu’il pouvait en tirer un bénéfice, rétorqua le juge.

Ils discutèrent des projets du maire de dénuder ses serveuses et d’installer un karaoké au Stardust, le bar le plus fréquenté de Baker et qui tenait déjà lieu de boite de nuit pour tous les bouseux du coin, jusqu’à deux heures parce qu’il avait fait pression sur le conseil. Puis la conversation dériva sur ce qui se passait à Hamon. Elda était retournée à l’intérieur en s’excusant, elle revint avec un pichet frais d’orangeade alors que le juge tempêtait à propos des politiciens texans, et de la clique de crétinoïdes qui gravitait autour du gouverneur Abbott. Elle échangea un regard avec le shérif et leva les yeux au ciel. Parker se retint de sourire.

La nuit du chien 4.

 

De l’autre côté de la rue, dans une Pontiac de 95, un homme l’observait qui déambulait dans son salon, une casquette Coca vissé sur son crâne pointu, des lunettes de soleil qui masquait son regard gris et triste. Dans la main gauche il tenait un stick d’herbe roulé dans du papier vert pelouse et dans l’autre un 45 automatique, cran de sureté levé. Sur la banquette arrière étaient entassés en vrac ses courses, pizza aux fruits de mer, bouteilles de piment en sauce, des pots de glace qui fondait mollement, dégoutant le chocolat sur le skaï et les canettes de bière, du lubrifiant et un paquet de lessive. Il avait regardé son fils entrer et sortir le crâne bourdonnant de la chaleur et de la musique qui s’échappait de la maison. Fumer deux sticks de pure sans penser à rien, le contact de l’arme était rassurant. En fait c’était même ce qu’il connaissait de plus rassurant. Depuis quelques mois son 45 d’ordonnance c’était un peu son doudou. Depuis qu’elle s’était tirée avec ce type. Mais est-ce que c’était vraiment à cause d’elle ? Après tout il ne l’avait jamais vraiment aimé. Elle aimait l’uniforme, était fasciné par son côté semper fi, après Beyrouth, la Grenade et la Colombie elle semblait être ce qu’il y a de plus raisonnable et civilisé à faire et il s’était laissé passer la bague au doigt. Au début ça avait été dur pour l’un comme pour l’autre. A cause de sa blessure il ne pouvait plus sauter en parachute, fin de carrière dans les bureaux, et l’inaction c’était pas son truc. Il buvait trop, envisageait de repartir sous la bannière d’une compagnie privée, finissait toutes ses nuits à même le sol parce que les lits c’était dangereux en cas d’attentat. Mais leur couple avait tenu le choc. Notamment parce qu’il était résiliant, qu’il avait fini par arrêter de boire et quitter l’armée. Corey était arrivé peu après. C’était cette époque du couple où on tente de construire quelque chose, porté par cette illusion qu’on appel l’amour. Porté même par cette croyance qu’on s’est mis ensemble forcément pour des raisons nobles. Mais on ne chasse pas la guerre comme ça de son sang. Pas quand plus de deux cent de vos camarades ont été tués par un camion piégé, pour certain des amis proches. Pas quand on a passé quinze ans d’un théâtre d’opération à un autre, et qu’on a prit goût à la vie militaire. Elle ne voulait pas qu’il reparte, le gamin avait à peine mis un pied par terre sans se ramasser. Alors il avait fait comme des centaines de millier de femmes et d’hommes coincés dans leur couple, semblant. Il avait trouvé un boulot à l’usine, assuré les trois huit à six dollars de l’heure et pendant quelques années s’était fait croire que c’était la vie dont il rêvait. Le prédécesseur de Potovski l’avait même fait contremaitre durant un temps. Mais tôt ou tard, quoiqu’on fasse, les choses nous dépassent et on craque. Un jour on tombe sur un wetback qui vous rappel comme deux gouttes d’eau les palos au Liban et au lieu de le remettre à sa place et lui ordonner de faire son travail, on se jette sur lui et on le défonce. On se fait virer, on se remet à boire chroniquement, on s’absente de la maison de plus en plus souvent et longtemps, elle prend un travail comme agent immobilier à Hamon, la ville la plus proche. On fait avec, on accepte sans accepter cette nouvelle situation. Les années d’amour sont passées au point où on se demande parfois comment on a pu y croire. L’illusion qu’on était ensemble pour de bonne raison a même cessé de nous intéresser. On est désormais l’un avec l’autre comme sur le radeau du naufrage. Jusqu’à ce que l’inévitable se produise. Shirley était encore appétissante à 47 ans, et elle avait toujours faim, lui… Son doigt avait insensiblement glissé du pontet à la queue de détente. Putain, à quoi bon rester sur cette planète ? Le gamin était assez grand pour se démerder maintenant. Mais lui il lui restait quoi ? Il s’était enterré tout seul et il était trop tard pour repartir. Trop tard, trop profondément enfoncé dans la mélasse du quotidien et deux ans qu’il avait même cessé de travailler, à vivre de sa pension. Même tuer des coyotes ça suffisait plus.

–       Même tuer des coyotes ça suffit plus, se répéta-t-il à haute voix alors que Laro sortait de chez lui dans sa grosse Chevrolet vintage qu’il s’était dégotté Dieu sait où, los Tigres del Norte a fond les ballons comme à un concert de Mariachis à base de came et de violence.

Il regarda le 45, acier noirci, gueule massive, crosse imitation bois estampillé de l’aigle. Quelque chose venait de faire jour dans son esprit. Cette simple phrase, ce simple raisonnement. Ou plutôt un seul mot dans ce raisonnement, « même »…. Il leva les yeux sur la voiture qui s’éloignait trainant derrière elle son orchestre. Cordes et cuivres rebondissaient dans les allées et les rues avoisinantes, petit dragon mexicain à la gloire des narcos comme une provocation de gamin, quand au détour d’un croisement hulula une voiture de patrouille. Laro n’entendit rien sur le moment, alors l’adjoint fit aller un peu plus longtemps la sirène en le collant au cul. Pendant un court instant Laro fut tenté par l’idée de tester les capacités de conduite de Carson, mais le vieil emmerdeur serait foutu de lui tirer dessus s’il n’obtempérait pas. Quand il vit Fred Bayonne sortir de la voiture, il regretta aussi tôt ne pas avoir accéléré. Fred c’était le crétin chimiquement pur. Recalé à la police des frontières, aux douanes, même Olson, le patron de la superette n’en voulait plus depuis qu’il s’était fait rouster par les branleurs de la rue K. Seul le shérif l’utilisait encore comme adjoint quand il avait une urgence, il aimait tellement l’uniforme… Qu’est-ce qui s’était passé encore, il y avait eu une bagarre chez Barry ?

–       Ola salut Fred, que se paso ?

–       Coupe cette musique !

–       Eh mais ça va, j’ai rien fait de mal !

–       Coupe !

Bon grès malgré, il obéit la tête lasse et le geste lent, comme un gosse privé de foot.

–       Qu’est-ce que t’as déjà  dit le shérif sur les narcos corridos Hernando. ?

–       M’appelle pas comme ça mec, personne m’appelle comme ça.

Il détestait son prénom, notamment parce que c’était ceux de l’orphelinat qui l’avaient choisi.

–       Ouais, ouais, c’est ça Hernando en atten…

–       Tu veux jouer les durs avec moi connard !? Hein ? c’est ça !? M’appelle pas comme ça je t’ai dit !

Sorti de ses gonds en un dixième de seconde, comme un ressort, Fred fit un pas en arrière. Il n’était pas armé, le shérif n’armait pas ses adjoints quand ils étaient en ville et n’avait jamais eu besoin de le faire parce que quand absolument tout le monde l’est, les fous exceptés, les gens ont tendance à être prudent. A préférer les bagarres plutôt que les fusillades, même si c’était à coup de barre de fer et de tesson de bouteille.

–       Okay calmes toi Laredo et je ne veux plus entendre cette musique, c’est compris ?

–       Ouais, ouais… C’est bon c’est tout ?

A l’école déjà Fred avait une tête à claque, une âme à baffer. Un art consommé pour s’attirer les inimités des autres élèves sans s’attirer la sympathie des profs. Il ne pouvait s’en empêcher, plus fort que lui, il avait besoin de se mêler de la vie des autres et de leur dire quoi faire, et surtout, il ne savait pas s’arrêter. Laro en avait entendu parler par ses clients, et franchement il n’avait pas changé.

–       Bah non c’est pas tout, t’as des petits yeux Laredo, tu serais pas défoncé des fois ?

–       Au volant ? Jamais chef, tu me connais.

–       Justement… tu vas livrer qui ?

Laro lui servit son air offensé N°1, celui qu’il prenait avec tous les flics dès lors qu’on l’accusait d’un délit.

–       Livrer ? Mais vraiment tu me prends pour qui Fred !? J’ai arrêté ces conneries depuis Huntsville.

S’il avait travaillé plus souvent comme adjoint, nul doute qu’il aurait déjà entendu l’exact même baratin et dit sur ce même ton de récitation avec un sourire en forme de va te faire foutre flic. Ce qui eu le don de donner un air soupçonneux à Fred, qui en plus d’être têtu à sa propre perte se prenait pour Sherlock Holmes.

–       Arrêtes de me prendre pour un imbécile tu veux ou je te fais ouvrir ton coffre.

Il était un peu trop défoncé pour se souvenir avec certitudes s’il avait laissé quelque chose de compromettant ou non mais dans le doute…

–       Eh oh ça va ! Je vais chez Kid arrête !

–       Kid ? Kid est mort t’es pas au courant ?

Cette fois il commençait vraiment à pousser le bouchon trop loin.

–       Eh dis pas des conneries comme ça toi ! Ca porte la poisse.

–       Mais c’est pas des conneries, même que c’est Carson qui l’a tué. Pourquoi que tu crois que je porte l’uniforme aujourd’hui ?

Laro le toisa les sourcils froncés.

–       Mais qu’est-ce que tu racontes à la fin pourquoi Carson aurait tué Kid ?

–       Ca je sais pas mais il parait que ça aurait un rapport avec rébellion à l’autorité.

–       Il l’aurait tué parce qu’il se rebellait ? Mais tu délires !

Fred senti qu’il perdait pied.

–       Ouais bin je sais pas mais tout ce que je sais c’est qu’il est mort.

L’autre hésitait entre la colère et l’incrédulité.

–       Je te jure chef, si tu me racontes des conneries, dès que t’as plus l’uniforme je te défonce.

–       Attention Laredo, menaces sur un officier adj…

–       Fais-moi un procès enculé ! Hurla le dealer en démarrant en trombe

L’adjoint regarda le véhicule s’éloigner. L’histoire de sa vie. Personne ne le prenait au sérieux.

 

Enrique en revanche n’avait guère l’habitude de ne pas l’être. Au pays il serait normalement reparti sans que personne ne commette l’erreur de faire du zèle. Ici, même, chez les gringos, à part peut-être les racistes, tous se seraient fait prier pour prendre son argent et l’oublier. Les bras dans le dos, cherchant une position plus ou moins confortable, il relançait le shérif à coup d’allusion.

–       Vous savez, j’ai de très bons avocats, ils ne vont pas apprécier…

–       Je n’en doute pas.

Parker avait l’esprit ailleurs. La tête qu’ils avaient trouvé à l’usine, comment il allait présenter les choses à Anna… sa vie était d’habitude moins compliquée. Quelques bagarres le samedi quand les ouvriers avaient touché leur paie, des problèmes ménager la plus part sans conséquence, les crises de folie des uns et des autres qui parfois se soldait par un suicide, et les illégaux. Ceux là constituaient la majorité de son travail bien qu’il ne soit pas des frontières, et tout ce travail consistait à mêler habilement sévérité et ignorance.

–       Ils pourraient même aller jusqu’à attaquer la ville vous savez…

–       C’est des avocats, ils font leur travail.

Ignorer que le maire et le juge employaient des wetbacks dans leur ranch, être intraitable avec les passeurs qui avaient la mauvaise idée d’emprunter les routes du comté. Et pour le reste faire avec, grès à grès. Mais Kid c’était différent, et cet « accident » sortait de l’ordinaire. Drôle de façon de mourir quand même… Pourquoi il avait fait ça ? Si Carson avait bien raison, avaler une balle. Quelle idée stupide lui était passée par la tête ?

–       Vous n’avez pas l’air de vous rendre compte shérif !

–       Oh mais si croyez bien, dit-il en levant les yeux sur le miroir du rétro. Mais je fais juste mon boulot moi vous savez.

–       Arrêter un innocent, témoin d’un meurtre, c’est ça ce que vous appelez faire votre boulot ?

–       Un meurtre, cela reste à déterminer, apparemment il s’agirait plus d’un concours de circonstance. Pourquoi Kid a essayé d’avaler une balle selon vous ?

Il guettait sa réaction mais l’autre devait se prendre pour un genre d’homme du monde avec sa chemise de macro et son jean Levis.

–       Une balle ? C’est quoi ces histoires ? Qu’est-ce que j’en sais moi !

Mauvaise réponse, jugea le shérif. Pourquoi tout d’un coup ça lui rappela son enfance ? L’esprit est bizarre des fois. Il revoyait le plan de tomate de grand-père. Ce vieux bandit qui surveillait son potager comme un camp retranché. Qui ne l’avait jamais aimé sans qu’il ne sache jamais pourquoi. Il se souvenait du goût du fruit défendu, croquant sous sa dent et le jus qui goutait de ses joues. Essuyer à la va vite alors que le vieux déboulait avec son fusil. Oui voilà pourquoi il s’en souvenait… Tous les autres gosses avaient réussi à se carapater évidement. A neuf ans devant les doubles canons d’un Remington chargé avec du douze, qu’est-ce qu’on dit ? Comment on le dit ? Comment on parle quand c’est le meurtre qu’on lit dans les yeux du vieux ? A l’instant où il avait répondu, il avait su. Qu’il ne serait jamais un bon menteur, mais qu’il savait en reconnaitre un. Comme grand-père ce jour là. Instinctivement il porta la main à sa jambe.

–       Dites moi, monsieur Gomez, vous ne seriez pas lié à un quelconque trafique des fois ?

Toujours pas de réaction, ce gars savait ce contenir.

–       Pourquoi vous autres vous pensez tous ça à la frontière ? Je suis mexicain donc je suis ou illégal ou un trafiquant hein ?

–       Nous autres ? Vous avez déjà été arrêté ?

–       J’ai pas dit ça, je dis juste vous autres gringos.

–       Ah je vois, un racisme contre un autre.

–       De quoi ?

Parker secoua la tête. Tous les mêmes. Il n’insista pas, ça le ferait partir dans une conversation dont il n’avait pas envie et que l’autre ne pigerait sans doute même pas. Il aurait préféré qu’il lui parle de Kid au lieu de lui raconter ses avocats, ça aurait été plus de circonstance si ce genre de personnage n’était pas si systématiquement égotique. Il ne faisait aucune illusion à ce sujet pas plus qu’il ne s’en faisait sur Kid. Au collège déjà c’était un petit combinard, comme ses frères, comme leur père, Monsieur Monroe. Qui depuis s’était fait renversé par un dix tonnes, au cimetière derrière le temple avec ses deux frères… La mère elle était partie Dieu sait où. Comment il allait annoncer ça à Anna ? Ils étaient resté quelques temps ensemble, mais un Kid et une Anna ça ne pouvait pas matcher très longtemps. Anna c’était du caviar. Une fille brillante, au point où il se demandait ce qu’elle faisait à Baker. Et douce, et gentille… et au lit… oui au lit aussi… mais Anna avait des besoins de protection, d’être rassurée, qui ne pouvait pas convenir à tout le monde, et certainement pas à un instable comme Kid. Louise avait laissé un mot, elle était parti chez le coiffeur, elle avait appelé le docteur Dalton pour qu’il procède à l‘autopsie. Il n’y avait qu’une seule cellule de dix mètres carrés, avec une paillasse sur un lit militaire, les murs taillés de graffitis de toutes sortes, bite et couteau. Enrique entra là-dedans le cou gonflé, qui semblait faire beaucoup d’effort pour ne pas exploser.

–       Tendez les mains.

–       C’est intolérable ! Intolérable ! J’exige d’appeler mes avocats !

Il lui prit ses empruntes à travers les barreaux de la cellule avant de lui tendre un torchon qu’il s’essuie.

–       Je dois établir d’abord votre identité.

–       Qui a dit ça !? Vous n’avez pas le droit !

–       Je vais faire au plus vite mais ça peut prendre un peu de temps, je n‘ai pas accès au fichier central d’ici, je dois faxer vos empruntes à Alpine., qui va vérifier pour moi. Pour la validité du permis, nous avons de la chance, j’ai un cousin à Austin, ajouta-t-il avec un sourire genre je t’emmerde.

Puis il referma la porte de séparation et appela Dalton. Louise revint les cheveux gonflés d’une permanente blond rosée du plus bel effet. La soixantaine replète, femme du pasteur Rosetown mais pas cul bénit pour un sou, et qui faisait son travail. Avant elle avait été secrétaire de mairie, mais Hughsum l’avait viré pour mettre une de ses maitresses à la place.

–       Non d’après le témoin il s’est bien passé ce qu’il m’a raconté… faudrait vérifier s’il y a des fragments de balles… oui, oui, faisons ça.