Gladys

Gladys regardait les steaks griller sur la plancha. Quinze centimètres de barbaque épaisse comme un doigt qui fumaient et grésillaient sur la plaque d’acier surchauffée, un peu de beurre persillé qui courait sur la chair grise. Elle revoyait les lambeaux de viande à la broche, entendait les rires, les cris de joie, la saoulerie. Derrière elle le pizzaïolo était occupé à étaler ses pâtons, il travaillait vite, les gestes automatisés, le visage creusé et tendu, au-delà, par le passe-plat bruissait la foule des clients. Vendredi soir dans le centre de Lyon, les touristes, les familles, les étudiants en goguette, deux cent couverts minimum. Les bruits de la salle se confondaient aisément. De loin, l’esprit ailleurs ça aurait pu être le vent sur la brousse, les insectes dans les hautes herbes, le cri des singes et des oiseaux. Et les rires, les rires des camarades, les blagues qui fusaient, les déclarations guerrières. Le tintement des bouteilles de vin de palme, l’odeur de l’herbe qui se mélangeait à celui de la forêt environnante, de la graisse d’arme, de la transpiration, de la viande cuite. Du sang frais.

–       Oh ils arrivent ces steaks salades !? Gladys tu fais quoi ?

Gladys n’était pas là, les yeux rivés sur un paysage intérieur de son passé. Le responsable fit signe au pizzaïolo qui se retourna et lui tapa sur l’épaule sans un mot. Gladys leva les yeux. Distraite, absente, avec une lueur étrange dans le regard.

–       Gladys ça va ? Les steaks c’est pour quand !?

Le responsable avait une petite quarantaine d’année, grand, mince, blond avec un air perpétuellement anxieux, pressé. La pizzeria appartenait à une chaine locale comprenant trois autres établissements, Gladys était là depuis un mois et depuis un mois il était derrière elle à surveiller tout ce qu’elle le faisait, à la former et à la houspiller chaque fois qu’elle rêvassait comme là.

–       Oui ça va là, ça arrive, ça arrive.

Et distraitement elle retourna la viande avec sa spatule. Le responsable fixait la plancha qui fumait.

–       On avait dit deux saignants et un à point, pas les trois à point !

–       Hé ? Mais arrêtes de t’inquiéter là, je sais ce que je fais ! S’exaspéra la jeune femme.

Elle n’était pas grande, peut-être un mètre soixante ou soixante deux, avec des bras et un visage nerveux, le front bombé, la bouche épaisse aux lèvres mauves, des petits seins, les jambes légèrement arquées, la peau couleur minuit qui brillait par éclats métalliques sous l’éclairage cru de la cuisine.  Elle portait une tenue de cuisine noire avec un bandana de même couleur qui lui enfermait ses cheveux réunis en chignon. Elle avait un peu l’air d’un ninja et c’est ce qui lui plaisait dans cette tenue, ça ressemblait à ce qu’elle portait là-bas. Il avait fallu que le responsable se bagarre avec elle pour qu’elle ne travaille plus en tong et qu’elle cesse de grignoter pendant le service, les garnitures réservées aux pizzas. Gladys avait souvent faim. Dès qu’elle pouvait elle mangeait quelque chose. En réalité ce n’était pas vraiment de la faim, c’était l’abondance. Elle qui avait survécu parfois en n’ayant à manger que de l’herbe, l’Europe, la France, lui était immédiatement apparu comme un gigantesque frigo dont elle avait l’impression de profiter comme une princesse, chaque fois qu’elle pouvait avaler quelque chose qui lui faisait envie. Elle aurait pu être obèse si son organisme ne brûlait pas tout comme un réacteur nucléaire. Son corps était comme ses bras, secs, musclés, nerveux et couvert de cicatrices. Le visage du responsable s’allongea, il se précipita dans la cuisine et alla directement voir la viande.

–       Pas m’inquiéter ? Cette viande est archi cuite !

Elle le regarda distraitement, il avait vraiment l’air scandalisé. Avec les blancs c’était toujours pareil, ils se prenaient tous tellement au sérieux, comme s’ils étaient général de quelque chose, lanceur de fusée.

–       Hé ? C’est très bon comme ça, la viande ça doit être bien cuit sinon il y a maladie là !

Elle se rendait parfaitement compte qu’elle était de mauvaise foi mais admettre son erreur devant ce blanc c’était une autre question. Il la bouscula, attrapa la viande avec les doigts et la jeta dans la poubelle.

–       C’est de la merde ! On n’est pas en Afrique ici hein, y’a pas de maladie ! S’écria-t-il.

Il ouvrit le frigo, attrapa le bac à steak, prit trois nouvelles tranches et les jeta sur la plancha. Gladys regardait la poubelle à la fois furieuse et outrée. Comment osait-il jeter de la nourriture comme ça ?

–       Hé mais toi pour qui tu te prends pour jeter la viande comme ça hein !? Aboya-t-elle des éclairs dans les yeux.

Le responsable la regarda stupéfait, elle se tenait jambes bien campée, les poings sur les hanches, le fixait l’air réellement furieuse. Des employées dans son genre, il en passait tous les mois, toutes les semaines parfois. Le personnel allait et venait dans les cuisines. Il faisait son possible pour écrémer les candidats à problème mais il avait aussi des besoins, des urgences. Comme de trouver un grilladin rapidement depuis que le dernier avait obtenu un boulot mieux payé ailleurs. Il faut dire que la boite ne payait pas beaucoup. A peine mille deux cent euros pour un employé expérimenté, huit cent dans son cas. Seuls les serveurs touchaient un pourcentage sur leur recette s’ils avaient de bons chiffres. Pour faire rêver les cuisines il promettait mutuelle et actionnariat au bout d’un an et demi de fonction. Mais Gladys s’en fichait, tout ça c’était des trucs de blanc pour manger leur salaire. C’était son troisième emploi depuis qu’elle avait obtenu une carte de séjour d’un an, tous aussi mal payés, tous durs, tous sous la tutelle d’un blanc ou d’un autre. Trois emplois mais seulement deux boulots, femme de ménage ou cuisinière, qu’est-ce qu’elle aurait pu faire d’autre ? Elle avait quitté l’école à sept ans. Tout ce qu’elle savait de la vie de femme c’était ça, faire le ménage et la cuisine pour les hommes. Sauf dans la brousse, dans la brousse elle était Cœur Noir, Capitaine Cœur Noir, et aucun homme ne la commandait. Le responsable n’était pas le genre d’homme à s’encombrer, un mois qu’il essayait de faire quelque chose de cette fille, et puis il y avait cette désagréable manie de le tutoyer, il en avait assez. Elle travaillait dur et savait mettre les autres au travail mais justement, elle se prenait un peu trop pour la chef.

–       Bon ça suffit, vous prenez vos affaires et vous vous en allez.

La bouche de Gladys se referma d’un coup sec, stupéfaite, décontenancée un bref instant. Prise d’un mouvement d’humeur elle renversa un bac plein de sauce tomate par terre qui explosa comme une nappe de sang sur le lino. Elle resta une seconde à contempler la flaque à ses pieds éclaboussés, comme hébétée puis l’enjamba d’un pas furieux et fila dans les vestiaires.

–       Non mais ça va pas ! S’écria le responsable en la suivant. Je vous préviens vous allez nettoyer avant de partir !

Elle lui claqua la porte du vestiaire au nez. Elle entendait les cris, le staccato des Kalachnikov et des PKM, les cadavres flottaient sur la surface du fleuve le ventre ballonné, un ruisseau de sang courait le long du caniveau. La tête lui tournait, elle se changea en vitesse, jetant ses affaires dans un sac en plastique avec ses sabots. Ils étaient au restaurant, mais qu’est-ce qu’elle en avait à faire. ? Elle ouvrit la porte, le blanc était toujours là, bras croisés, indigné comme les blancs savent l’être.

–       Je vous préviens vous allez tout nettoyer avant de partir !

Elle le regarda l’air de se dire qu’il était fou, le bouscula et passa dans l’autre pièce. Il avait aperçu les sabots dans le sac, il la poursuivi.

–       Montrez moi ce que vous avez prit ! Dit-il sur ses talons.

Mais elle n’écoutait pas, elle croisa le regard du pizzaïolo qui nettoyait la sauce tomate, d’autres images lui traversèrent la tête, toujours les mêmes. La guerre, la brousse, les morts. Quand le responsable essaya de la retenir par le bras. Soudain ce fut comme si son esprit oblitérait toute pensée, tout souvenir, elle se retourna à la vitesse d’un serpent saisissant le couteau qui trainait sur une planche à découper et lui colla le tranchant sur la gorge. Ses yeux parlaient de meurtre, son visage était un bloc de rage, pendant un instant le responsable crut qu’il allait mourir.

–       Gladys ! Mais qu’est-ce que tu fais t’es folle !? S’écria le pizzaïolo.

Ses phalanges blanchirent sur le manche, elle appuya un peu plus sur la gorge au point de faire perler le sang, l’autre était livide, n’osait plus rien dire puis aussi soudainement qu’elle s’était emparé du couteau, elle le laissa tomber par terre et sorti en trombe.

Gladys vivait en France depuis quatre ans, dont trois comme illégal. Elle avait eu de la chance, un de ses anciens patrons avait appuyé sa demande de carte de séjour, et comme c’était un de ces blancs qui connait du monde, elle l’avait obtenu sans mal. Et puis le blanc avait voulu coucher avec elle. Gladys ne supportait plus qu’aucun homme la touche. Elle avait été violée trois fois dont une fois par plusieurs hommes et divers outils, ils l’avaient laissé pour morte, anéantissant tous ses espoirs de devenir maman, elle s’était juré que le prochain elle le castrerait avec les dents. Mais on ne fait toujours comme on veut et elle avait été violée deux autres fois après ça. Alors plus jamais. Le blanc n’avait pas beaucoup apprécié qu’elle le gifle à tour de bras, il avait même fait venir la police, mais ce n’était pas grave, à l’époque elle avait déjà sa carte de séjour. Elle vivait dans un squat du troisième arrondissement. Un immeuble condamné à la démolition qu’elle avait investi avec quelques autres, deux syriens, une famille de malien, trois somaliens, une famille de roumain. La méfiance régnait entre eux, les roumains se méfiaient des noirs en général, les syriens se méfiaient de tout le monde, les maliens regardaient les somaliens de travers. Mais cahincaha ils cohabitaient sans que leur différence et leur méfiance n’en viennent aux mains et n’attire bêtement la police. Gladys n’avait plus aucune famille, frères, sœurs, parents massacrés par les rebelles, du moins c’est qu’elle avait cru jusqu’à il y a sept mois, jusqu’à ce qu’elle reçoive un coup de fil d’une assistante sociale. Pauline, sa sœur était en vie ! Et mieux elle était en France ! A Paris. Elle avait eu plus de chance qu’elle, recueilli par des pères blancs, ils lui avaient obtenu le statut de réfugié et l’avaient envoyé en Europe. Depuis elle avait fait son chemin. Elle était coiffeuse dans un salon de blanc et vivait à Saint Denis avec son petit copain, un blanc également. Elle était même venue à Lyon une fois la voir. Ah la, la quelle retrouvaille après toutes ces années ! Elles étaient même allé au restaurant ensemble, et comme elles avaient du mal à se quitter, cette nuit là, elles avaient dormi dans la chambre d’hôtel de Pauline, dans les bras l’une de l’autre, comme quand elles étaient enfants. Gladys rêvait de monter à Paris la rejoindre encore fallait-il en avoir les moyens. Tout coûtait cher chez les blancs. Le voyage, les habits, le manger, et puis il faudrait trouver un logement et un travail. Déjà qu’elle avait du mal à garder le sien ici…  Avant de faire le ménage ou la cuisine elle avait bricolé, vendu des parfums et des sacs à main contrefait, cueilli le raisin et les fraises, elle s’était même fait embaucher dans une usine, aux expéditions, jusqu’à ce que l’inspection du travail se pointe. Elle rentra à pied histoire de se calmer, chasser les images qui lui traversaient la tête, dissiper les sons. Pourquoi elle s’était remit soudain à penser à tout ça ? A ce qu’ils avaient fait dans la brousse, à la guerre, aux ennemis qu’on mangeait ? Ca faisait au moins deux ans que ces souvenirs ne l’a hantaient plus. Pourquoi ce soir ?

Gladys croyait en Dieu, et pendant des années elle avait cru que Dieu était avec elle. Pendant des années elle avait été convaincue que Dieu punissait ceux qui faisaient du mal et récompensait les gentils. Mais Dieu s’en fichait. Dieu n’avait pas tué ceux qui avaient massacré sa famille, elle n’avait jamais réussi à se venger de ses violeurs, pire, elle avait autorisé ses hommes à violer, des fillettes, des vieilles, des femmes, peu importait. Est-ce qu’elle croyait pour autant au destin, que Dieu nous avait déjà tracé notre route ? Non pas, mais elle croyait au message, et cette nuit là elle rentra avec un mauvais pressentiment qui lui fit appeler sa sœur, elle était sur répondeur. Elle rappela le lendemain, la même chose. Elle avait passé la nuit à faire des cauchemars, elle était de plus en plus inquiète et sorti de son lit de mauvaise humeur. Elle partageait l’étage avec les maliens. Ils s’étaient arrangés pour monter une bouteille de gaz et un réchaud, la cuisine se tenait dans ce qui avait été un salon, quatre chaises disparates, une table de camping, la vaisselle dans un seau d’eau et le mari et la femme entrain de boire un café en silence. Ils se saluèrent, comment ça va ? Ca va, les enfants ? Dieu merci ils vont bien. Les palabres habituelles, tous les jours les mêmes, pas beaucoup plus. Ce matin ça lui allait très bien. Un grand café, une toilette sommaire au seau, et une longue marche à travers le quartier l’aida à chasser les cauchemars et ils ne réapparurent plus les jours qui suivirent. Pourtant le surlendemain elle avait de quoi être inquiète, le téléphone de sa sœur était carrément coupé. Elle ne connaissait pas le numéro de son petit ami, juste celui de l’assistante sociale qui lui dit qu’elle ne l’avait pas vu depuis au moins un mois. Gladys décida de vider les trois cent cinquante euros qu’elle avait sur son compte et prit le bus jusqu’à Paris.

Elle avait son adresse parce qu’elle le lui avait écrite, excepté qu’elle savait à peine lire et pas du tout écrire. Gladys était une fille simple qui avait appris à se débrouiller seule en Europe comme dans son pays, elle demanda son chemin sans ambages à une fille qui lui semblait gentille, bonne pioche, la fille lui indiqua la ligne de métro. C’était la première fois qu’elle mettait les pieds dans la capitale, tout ce monde, ces avenues interminables, ces tunnels de métro odorant la pisse, ça lui faisait mal à la tête. Quand le musicien vint jouer de son accordéon, elle fit énormément d’effort pour pas se jeter sur lui et accueilli la surface avec délivrance. La première chose qui l’avait frappé en arrivant en Europe c’était les mendiants, il y en avait partout, et à Paris en particulier. Dans son pays c’était mal vu de mendier, à moins d’être handicapé c’était les feignants qui mendiaient. Elle ne s’était jamais avili jusque là, Dieu l’en garde, elle préférait voler plutôt que supplier. Mais ici c’était comme si tout le monde perdait le peu de dignité qui lui restait, comme si ça ne suffisait déjà pas d’être loin de chez soi, obligé de vivre dans un pays froid, compliqué et remplit de blancs. Dans son esprit les blancs ce n’était pas forcément l’ennemi mais c’était le pouvoir, et le pouvoir il fallait s’en méfier. Comme les chinois, eux aussi c’était le pouvoir, d’ailleurs elle ne les aimait pas beaucoup en plus de s’en méfier. Ils étaient racistes, intraitables en affaire et on ne savait jamais ce qu’ils pensaient. Comme elle se méfiait des arabes, des rwandais, des centrafricains, des angolais et plus simplement de tout ceux qui n’était pas de sa région, de son ethnie et qui ne parlait pas sa langue natale. Pour elle, vivre aussi loin du monde qu’elle connaissait c’était comme d’être un chien vivant au pays des chats. Tout était motif de défiance, tout ou presque était nouveau et étrange, tout n’était qu’un outil dont elle se servait pour survivre, les gens, les choses, les institutions. A nouveau elle se fit aider pour trouver son chemin s’adressant à des noirs au hasard du chemin. Reconnaissant un pays elle lui demanda s’il connaissait sa sœur, il lui rit au nez. Finalement elle parvint à l’adresse indiquée. Le hall était envahi par des jeunes qui fumaient du shit et en vendait probablement, Gladys ne fumait plus depuis qu’elle était en Europe, ça lui donnait des cauchemars, et évitait même de boire parce qu’elle savait qu’elle avait le sang chaud quand elle était alcoolisée. Elle ne fit pas attention à eux et sonna à l’interphone, en vain. Finalement elle parvint à entrer en passant derrière une vieille dame, mais à l’étage non plus ça ne répondait pas. Elle avait roulé toute la nuit, il était à peine sept heures du matin, où pouvait-elle bien être ? Gladys commençait à être très inquiète. Faute de mieux elle questionna les garçons en bas mais personne ne la connaissait comme ça arrivait dans ce genre de grand ensemble, est-ce qu’ils connaissaient en revanche son copain Kevin ? Oui ça leur disait quelque chose, apparemment c’était un « cli » comme ils disaient, un client. Mais ils ne l’avaient pas vu depuis quelques jours déjà. Si elle avait été une blanche elle serait allée voir la police, si elle avait même été française elle serait allée les voir. Mais par chez elle la police ne valait pas beaucoup mieux que les bandits et à moins d’avoir de quoi les payer jamais ils ne se bougeaient. Alors elle imaginait que c’était plus ou moins comme ça ici, ce qu’elle avait vu jusqu’à présent de la police locale ne l’avait pas invité à croire à la justice, à l’égalité, la fraternité et tout leur nanani. Les policiers aussi étaient racistes. Au lieu de quoi elle se chercha un hôtel en ville. Cinquante euros la nuit, un lit, un bureau, une armoire, une vraie salle de bain, une télévision, pour elle comme un goût de luxe. Elle alla faire les courses, de quoi manger froid devant la télé, prit une douche, fit une sieste toujours devant la télé. Elle ne s’était jamais habituée au confort des matelas, même chez elle, elle dormait sur une couverture à même le sol, comme au pays, comme dans la brousse. A la télé des blanches se disputaient dans une grande cuisine de luxe, elles étaient en maillot de bain, entourés de garçons et de filles, les garçons étaient tous tatoués. Les Anges à Miami. Elle aimait bien regarder les émissions de télé réalité, des blancs bêtes dans des décors de rêve, elle s’imaginait à leur place, en Amérique. Avec sa débrouillardise elle était sûr qu’elle s’en sortirait, en plus elle était travailleuse, en Amérique ça comptait. Parfois elle rêvait d’aller là-bas, à New York ou Los Angeles mais ça lui semblait si loin que c’était comme de regarder un film dans lequel on ne serait jamais. Quand elle était au pays déjà elle en rêvait de cette Amérique là, avant que la guerre ne l’emporte elle et toute sa famille elle parlait de partir et s’installer là-bas, mais finalement ça avait été l’Europe parce que c’était tout ce que les passeurs proposaient. Elle retourna à l’immeuble dans l’après-midi, toujours en vain. Si seulement elle avait eu l’adresse de son travail ! Gladys alla s’installer sur un des bancs du square non loin et attendit. Le soir vint sans qu’elle ne voie signe de vie de sa sœur. Alors elle se résolu à demander aux voisins.

–       Ils sont partis, lui expliqua une dame.

–       Partis ?

–       Il y a deux ou trois jours, je sais plus, ils sont partis avec des amis je crois.

–       Des amis ? Tu les connais?

–       Non, ils étaient avec eux quand je suis revenu des courses. Alors vous êtes la grande sœur de Pauline ? C’est une gentille fille Pauline.

–       Oui… euh. Tu sais où ils sont allé ?

–       J’ai pas demandé mais ils avaient l’air pressé.

Elle trouvait ça louche, elle rentra à l’hôtel en ruminant, essaya de se distraire en regardant la télé mais comme ça ne passait pas descendit à la recherche d’un bar ouvert le soir. Finalement ce fut un pub avec des tables de billard et les jeunes du coin en train de jouer autour. Gladys se rendit au comptoir, se posa sur un tabouret et commanda une pinte. Il y avait deux groupes, une bande avec des garçons et des filles et une autre composée uniquement de garçons, au bar se tenait également quelques jeunes et quelques moins jeunes. Elle les observait distraitement en réfléchissant à un moyen de retrouver sa sœur. Peut-être que la voisine savait où ils travaillaient l’un et l’autre, ça serait un début, et puis aussi aller voir dans les hôpitaux, au cas où.

–       Hé maman je te payes un verre ?

Elle leva les yeux sur un noir à peau claire, sweat rayé, collier de corail autour du cou, beau sourire, la trentaine, mais elle n’était pas intéressée.

–       Non merci j’ai ce qu’il me faut, répondit-elle en détournant la tête.

–       Oh maman je mord pas tu sais, insista l’homme.

Elle ne répondit pas contemplant les jeunes là-bas. Des garçons comme dans le hall de sa sœur, avec des casquettes et des survêtements, le genre dont elle se méfiait comme du reste. Il posa sa main sur son avant-bras.

–       Allez fait pas la gueule, un de perdu dix de retrouvé.

Elle se tourna vers lui sans comprendre et dégagea son bras.

–       Eh maman t’énerve pas, je plaisante !

–       Laisse-moi tranquille toi d’accord ?

Ses yeux ne plaisantaient pas, le ton était sec, le type recula par réflexe, un peu surpris. Elle l’oublia aussi tôt retournant à la partie de billard là-bas, quand une fille passa devant elle, commander un verre. Ses boucles d’oreille. Gladys tomba en arrêt devant ses boucles d’oreille. Deux triangles d’argent ciselé rehaussée de perles de couleur.

–       Eh mais toi où tu as eu ces boucles d’oreille ?

La fille, une arabe d’une vingtaine d’années, la toisa avant de répondre.

–       C’est mon copain qui me les a offert, pourquoi ?

Parce qu’elle les avait elle-même offert à sa sœur la dernière fois qu’elles s’étaient vu, elle en aurait donné d’autant sa main à couper qu’elle avait été obligé de les réparer avant de lui donner, changer deux perles qui s’étaient détachées quand elle les avait volé.

–       Ton copain ? Il est où ?

Elle regarda les garçons à la première table, la fille recula.

–       Eh mais elle bizarre celle-là, reste tranquille toi.

–       Où il est, montre le moi ! Ordonna Gladys.

La fille s’éloigna vers ses copains en faisant un signe qu’elle était folle, un des garçons s’approcha.

–       C’est quoi le problème Samia ?

–       La khalouch là, elle en veut à mes boucles d’oreille.

–       C’est quoi ces conneries ?

Il regarda Gladys, elle se tenait raide, la bouche ouverte, les yeux mauvais.

–       C’est toi son copain ?

–       Qu’est-ce que tu veux toi ?

–       Réponds c’est toi son copain ?

–       Ouais pourquoi c’est quoi ton problème à toi ?

–       Les boucles d’oreille où tu les as eu ?

Elle remarqua son changement d’expression.

–       Je les ai acheté pourquoi ?

Elle n’en croyait pas un mot, elle le lisait sur son visage il mentait. Il racontait des bobards comme un villageois essayant de sauver un sac de riz, elle savait lire les expressions des gens, c’était une des choses qu’on apprenait à la guerre.

–       Tu mens ! Tu les as volé ! Où est Pauline !?

Instantanément son visage se referma, comme s’il venait de réaliser qu’elle avait découvert son mensonge.

–       Hein ? De quoi tu parles toi ? T’es malade connasse ?

Ce fut le moment que choisi le lourd pour intervenir.

–       Allez maman, laisses, tu vois bien qu’il sait pas de quoi tu parles, dit-il en l’encourageant, la main sur l’épaule. Qu’est-ce qu’il avait à toujours vouloir la toucher celui-là ?

Elle bondit de son tabouret comme un ressort.

–       Toi dégages ! Fous moi la paix ! Aboyé, les lèvres retroussées comme si elle s’apprêtait à mordre.

Le type recula, interloqué mais l’éclat avait attiré l’attention du portier. Il approcha sa masse et demanda ce qui se passait.

–       Eh mais je sais pas moi c’est cette conne qui fait des histoires là.

Traité de conne une fois de trop. Ignorant la carrure du portier elle se jeta sur lui si violemment qu’elle le renversa par terre.

–       Où est Pauline !? Voleur !

Le portier l’écarta sans mal et la mit dehors alors qu’elle hurlait toujours après sa sœur et qu’il était un voleur. Une fois sur le trottoir, elle essaya de parlementer avec le costaud mais autant s’adresser à un mur, il lui dit que si elle ne décanillait pas vite fait il se chargerait de lui botter le cul. Gladys disparue dans la nuit, tremblante de colère. Elle n’était pas le genre de fille à renoncer facilement, ni à oublier. Au lieu de retourner à son hôtel elle attendit sur le trottoir d’en face que le garçon sorte. Elle se tenait dans le renfoncement d’une porte de sorte qu’on ne la voit pas du pub. Elle ruminait, l’inquiétude, la colère, la frustration. Si bien que lorsqu’il apparu enfin avec ses copains, elle était un fauve prêt à bondir. Mais il ne lui donna pas l’occasion de le faire, montant en voiture et disparaissant alors qu’elle essayait de déchiffrer la plaque. Elle avait reconnu deux lettres un M et un L et deux chiffres, 93.

Cette nuit là elle dormi peu et mal. Les souvenirs qui revenaient et se mélangeaient. La fois où ils avaient attaqué le village et tué ses parents à coup de machette. Elle entendit les hurlements de sa mère, revit la cervelle de son frère, allongé dans les hautes herbes le crâne fendu comme une coco. Elle sentit les flammes incendier la brousse, l’odeur de la chair qui brûle, l’odeur du sang qui coagule, entendait le bourdonnement des mouches, les croassements des charognards, se réveilla en sursaut le nez plein du parfum des cadavres qui flottaient nus dans sa tête en tas obscène. Elle avait envie de vomir, le cœur lourd, triste, avec l’intime certitude que cette fois elle avait perdu sa sœur pour de bon. Peu importe ce qui s’était passé, où elle était parti, elle était certaine qu’elle ne la reverrait jamais. Pourtant ce matin là, après avoir fait sa toilette, profité du plaisir d’une vraie douche, elle retourna chez Pauline dans l’espoir de questionner la voisine. Au lieu de quoi elle eu la surprise de trouver deux policiers devant chez elle.

–       Qu’est-ce qui se passe qu’est-ce qui est arrivé à Pauline ?

Elle avait direct filé sur eux, les questionnant de sa voix rauque et autoritaire. Les deux flics se regardèrent dubitatif puis l’un d’eux appela son supérieur.

–       Vous connaissez les personnes qui habitent ici ? Demanda un des flics.

–       Oui c’est ma sœur avec son copain.

Le lieutenant apparu.

–       Vous vous appelez comment je vous prie ?

Elle hésita, elle avait déjà tant de fois menti à la police que dire la vérité demandait un petit effort.

–       Agbo, Gladys Agbo.

Le flic en civil prit une mine grave.

–       J’ai une mauvaise nouvelle pour vous mademoiselle Agbo.

Il y a un ravin entre  savoir les choses, même intimement, et être devant le fait accompli. Avoir un pressentiment et le voir se réaliser. La nouvelle l’atteint comme un coup de poing en plein ventre, pourtant elle ne pleura pas sur le moment. Elle écouta le flic incrédule. Sa sœur avait été retrouvée dans un terrain vague deux jours auparavant, il l’invita à venir reconnaitre le corps. C’est là bas, à la morgue, devant son corps dénudé qu’elle craqua. Elle hurla, elle pleura, elle se roula par terre comme une enfant qui ne veut pas accepter l’inéluctable. Ce fut si violent qu’on dut l’évacuer et on la laissa là, sur une chaise, convulsant de larmes, incapable de s’arrêter, comme si tout ce qu’elle avait retenu comme chagrin depuis qu’ils l’avaient enlevé lui explosait soudain au visage. Sa sœur, son unique sœur survivante avait été battue, torturée et sans doute violée.

Le monde avait perdu son sens. Dieu se moquait d’eux. De leurs espoirs, de leur vie, de ce qu’ils subissaient au cours de celle-ci. Dieu marchait avec le diable et ensemble ils ricanaient de leur sort. Le monde n’avait plus d’axe. Dans la forêt, dans la brousse elle avait avancé sans réfléchir. Les premiers mois, la première année, elle s’était contentée de survivre persuadée d’être seule au monde, de ne plus pouvoir compter que sur elle. Et les années suivantes elle avait continué sur ce mode, surmontant sa peur et sa solitude en la transformant en colère. Elle avait brûlé en elle jusqu’en Europe, lui avait maintenu la tête hors de l’eau, sa colère comme moteur à sa survie. Et puis elle avait appris à pardonner aux choses, à son passé, à ce qu’elle avait fait ou non, à elle-même et Pauline était soudain réapparu dans sa vie. Comme un signe. Comme si Dieu l’encourageait sur le chemin de la rédemption. Mais maintenant, quel signe devait-elle voir ? Quel sens donner à sa mort ? A cette mort atroce en particulier ? Qui avait-il à comprendre là-dedans ? Rien, Dieu se moquait d’eux. Elle erra pendant presque deux jours avant de retrouver le chemin de son hôtel. Deux jours et une nuit à aller au hasard des rues, hébétée, parfois fondant en larmes sans raison apparente, parfois se paralysant à un coin de rue, dans un square, devant une boutique, à rester prostrée le regard fixe jusqu’à ce que quelqu’un s’inquiète et qu’elle se mette à hurler on ne savait quoi en ingala. Alors elle repartait en continuant de soliloquer comme une folle jusqu’à ce que le chagrin la reprenne. Soixante heures comme ça et dont elle ne garda aucun souvenir. Quand elle retrouva son hôtel finalement elle dormi jusqu’au lendemain midi et s’éveilla vide. Comme si on avait creusé en elle pendant la nuit, fait un gros trou à l’intérieur duquel elle ne ressentait rien, ni haine, ni chagrin, ni amour, seulement de l’indifférence. Un lieu où le monde n’avait plus rien à faire, même pas un cimetière intérieur, pas même habité des fantômes de sa sœur ou de sa famille, juste un désert sans ossement.

–       Tu vas pas faire d’histoire ce soir hein ?

–       Promis patron, sage comme une image !

Une femme, le portier du pub la laissa entrer, une femme ne pouvait pas lui poser plus de problème qu’il ne saurait gérer. Le garçon qu’elle cherchait n’était pas là mais elle était patiente et déterminée. Elle s’installa au bar et commanda un soda. Personne ne la dérangea cette fois, et comme le portier rentrait de temps à autre, la surveillant de loin, elle fini par se rendre à une table de billard. Elle avait déjà joué au pays quelque fois, elle n’était pas douée, savait à peine tirer sur les billes mais en attendant ça l’occupait. Plusieurs groupe entrèrent au cours de la soirée, des jeunes et des moins jeunes mais elle ne vit pas le garçon ni sa copine. Elle resta jusqu’à la fermeture en vain. Gladys ne se découragea pas pour autant, le lendemain, elle retournait au pub et commandait à nouveau le même soda que la veille. Il apparu environs deux heures avant la fermeture, avec ses copains, visiblement déjà bien défoncé, alcool et shit à leurs yeux rouges et leurs airs hébétés. Dès qu’elle les vit elle ressorti et chercha leur voiture, sans la trouver, après quoi elle attendit un peu plus loin, hors de portée du portier, une capuche sur la tête. Ils ressortirent une heure plus tard, titubant et parlant bruyamment. Elle surgit d’une ruelle en silence, l’acier du marteau étincelant brièvement avant de s’abattre de toute ses forces sur une épaule, sa victime hurla, elle ne laissa pas l’occasion aux autres de comprendre ce qui leur tombait dessus. Elle se mit à cogner à tour de bras, un genou, deux têtes, un ventre, le dos, silencieuse, acharnée, rapide, sèche. A peine s’ils parvinrent à se défendre, complètement pris au dépourvu. Tous à terre, gémissant, elle attira le garçon par les cheveux dans la ruelle tout le frappant dans les bras, le thorax, les mains, tout sauf la tête parce qu’elle voulait vivant. Elle avait acheté le marteau dans l’après-midi, et l’avait caché dans une poubelle au cas où le portier la fouillerait. Le garçon criait, suppliait.

–       Arrête ! Arrête ! J’ai pas de fric ! Au secours !

–       Les boucles d’oreille où tu les as eu chien !?

–       Au secours ! Au secours !

–       Ta gueule chien !

Elle lui flanqua un coup de pied si fort dans l’estomac qu’il se recroquevilla comme une limace sous la flamme. La gueule ouverte d’un poisson mort, le visage violet, cherchant sa respiration, elle en profita pour le fouiller. Sa carte d’identité était au nom de Saïd Ben Hamou, né dans la Seine et Marnes et vivant dans le 93. Elle lui confisqua son portable, fouilla son portefeuille, trouva une carte de visite d’un salon de tatouage, la carte fidélité d’un grec, dix euros. Une photo apparemment de ses parents, une autre prise dans un journal, pliée en quatre et qui devait représenter son rêve de jeune homme, une grosse voiture de sport rouge avec une blonde à gros seins allongée sur le capot.

–       Les boucles d’oreille où est-ce que tu les as eu ?

–       Hein ? J’ai rien fait je vous jure !

–       Arrête de jurer chien, les boucles d’oreille que t’as donné à ta copine où tu les as eu !? C’est toi qui a tué ma sœur !?

–       J’ai tué personne je vous jure !

Elle le frappa sur la cuisse d’un coup de talon.

–       Arrête de jurer ! Dis-moi la vérité !

Il poussa un cri.

–       C’est Kevin ! C’est Kevin ! c’est lui qui me les a filé !

–       Son copain ?

–       Oui !

Elle repensa à ce garçon qu’elle n’avait jamais vu qu’en photo, comment sa sœur en parlait avec des étoiles dans les yeux. En ce qui la concernait tous les blancs se ressemblaient et aucun d’entre eux ne l’avait jamais attiré. Elle n’aimait pas les blancs, c’était de leur faute si le pays avait basculé dans la guerre, à cause des français même.

–       Il est où ? Répond !

–       Je sais pas il est où !

Elle lui donna un léger coup sur le nez avec la point du marteau, il enfoui son visage sous ses bras en couinant.

–       Je te jure je sais pas !

–       Arrête de mentir !

Elle abattu le marteau sur son bras, assez fort pour que la peau éclate, il poussa un hurlement à déchirer les tympans, juste au moment où les lumières d’un gyrophare glissaient sur les murs de la ruelle. Gladys leva les yeux et aperçu la silhouette de deux policiers avec leur barda autour des hanches. Elle le frappa une dernière fois et s’enfuit en courant, son marteau à la main.

–       Police ! Stop !

Elle les sema en entrant dans un parking, cachée sous une voiture, attendit là une partie de la nuit avant de retourner à l’hôtel.

–       Je te raconte ça, c’était dans les années 90, 95 un truc comme ça. Un gamin à l’époque ! Il avait ce paquet qu’il devait livrer à Sotto, et vu la répute qu’il avait à l’époque, il était un brin nervous tu vois ? Et le gars quand il est nervous, c’est une gonzesse, faut qu’il aille pisser.

–       Ah, ah, c’est vrai depuis qu’il est minot il est comme ça !

Cinq messieurs assis autour d’une table en train de taper le carton. Entre trente et cinquante ans, bronzés, lunettes de soleil, un bob pour l’un, une casquette anglaise pour l’autre, des pastis sur la table, des jetons de casino, et la piscine qui s’étalait derrière eux, langue turquoise au milieu d’une pelouse à la française bordée par une haie de platanes et de chênes.

–       Alors il est dans ce café de la Porte Champerret tu vois, et il va aux gogues. Cinq cent g de pure dans le benne, mais tu vois il a des principes, il aime pas pisser dans les pissotières, c’est comme ça.

–       Ouais moi non plus, les gus y peuvent pas s’empêcher de mater la bite du gus à côté

–       Moi le pélo qui me mate le zboum aux chiottes, je le démonte direct !

–       Tu m’étonnes !

–       Ouais… bref, il ouvre la porte de la cabine, et sur quoi qui tombe ? Un poulet en train d’en sucer un autre.

–       Nan !?

–       Je te jure !

–       Rigolade !

–       Putain il a fait quoi ?

Celui à la casquette anglaise ne répondit pas, il interpella les hommes qui sortaient de la maison, l’un d’eux avait le bras en écharpe et la main plâtrée.

–       Oh ! S’est passé quoi putain !?

Les autres oublièrent la conversation pour se tourner vers les nouveaux arrivants.

–       Ils se sont fait niqué par une gonzesse, Saïd et Tony sont à l’hôpital, expliqua, celui à la droite du blessé.

–       Une gonzesse ? C’est quoi ces conneries ?

Le blessé expliqua, elle s’était jeté sur eux sans sommation, avec un marteau, ils n’avaient rien eu le temps de faire, Saïd avait morflé, il avait la mâchoire cassée, la fille l’avait torturé. Tous ceux à la table se jetèrent des regards incrédules.

–       Vous étiez combien ? S’enquit l’homme au bob avec un accent du midi.

–       Saïd, Tony, Rachid et moi.

–       Tu veux dire qu’elle vous a niqué à quatre contre une ? S’exclama un autre.

Il ne répondit rien, haussant douloureusement les épaules.

–       Un marteau t’as dit ?

–       Oui.

–       Putain, mais qu’est-ce qu’elle voulait ?

–       Je sais pas, Saïd peut pas parler et quand je l’ai vu il était encore dans les vapes.

–       Et Tony comment ça va ?

–       Ca va il a l’épaule cassé mais c’est tout.

–       Mais ma parole c’est une échappée de l’asile celle-là ! S’écria celui au bob.

–       On fait quoi ? Demanda le grand qui se tenait derrière le blessé.

–       D’après toi ? Trouvez moi cette pute !

Gladys n’avait rien obtenu concret de son interrogatoire, il ne lui restait presque plus un sou et elle était à peine capable de déchiffrer les noms dans le portable qu’elle avait volé. Gladys était dos au mur, et cent fois dans sa vie elle s’était retrouvée ainsi. Comme un animal blessé et acculé c’était dans ces moments qu’elle était la plus imprévisible, la plus dangereuse. Certes elle savait à peine lire mais ça n’empêchait pas de poser des questions, au réceptionniste par exemple, en payant sa dernière nuit. Il déchiffra pour elle la carte du tatoueur et lui trouva l’itinéraire sur Google, c’était à Paris à côté des Halles. Tous les blancs se tatouaient de nos jours, il y en avait plein les rues comme autant de candidats à la télé réalité. Elle n’avait pas d’opinion sur les tatouages, elle en avait elle-même sur un de ses biceps mais cette façon de vouloir avoir l’air différent en ressemblant à tout le monde, elle trouvait qu’il n’y avait que les blancs pour faire ça. Ca les préoccupait beaucoup d’être différent, de se dire différent, à part. Comme s’ils pensaient qu’ils méritaient plus que les autres peuples. Les blancs étaient si prétentieux. Elle ne savait pas bien ce qu’elle allait faire dans cette boutique mais pour le moment elle n’avait pas de meilleur piste pour trouver le copain de sa sœur.

–       Bonjour, je peux vous aider ?

Une grande fille brune avec des anneaux partout et un tatouage qui lui montait le long du cou. Derrière elle il y avait un rideau, on entendait le bruit d’une aiguille.

–       Kevin, où il est ?

La fille marqua un arrêt, surprise.

–       Qui ?

–       Kevin tu connais Kevin ?

–       Euh Kevin comment ?

Une voix retentie de derrière le rideau.

–       Qui le demande ?

Gladys se raidit.

–       Il est où !?

Un homme passa le rideau, la quarantaine, les cheveux blancs, les mains et les bras recouverts de tatouages.

–       Il est en vacance Kevin, dit-il, je peux vous aider ?

–       Où en vacance ?

–       Euh… je sais pas, vous êtes qui exactement ?

–       La sœur de sa copine, répondit-elle spontanément.

–       Oh… bin je sais pas où il va en vacance moi, vous avez pas son numéro à votre sœur ?

Elle le dévisagea froidement pendant quelques secondes avant de répondre sèchement.

–       Elle est morte.

–       Oh… euh…. Désolé.

–       Kevin il est où !?

–       Je vous dis je ne sais pas… mais s’il appelle, on peut vous joindre quelque part ?

Ses yeux s’étrécirent, cherchant le vice dans cette question, le tatoueur affichait un air attentif et en même temps las, ça n’avait pas l’air de l’intéressé plus que ça mais il voulait bien rendre service. Elle grogna  que ça allait et ressorti. Le tatoueur décrocha son portable.

–       Putain de Pamela Anderson.

Ils étaient installés dans un monospace vert bouteille aux vitres teintés, l’un lisait le Figaro, l’autre regardait devant lui le paysage morne d’un parking d’hôtel.

–       Quoi, de quoi tu causes ? Dit celui sur le siège passager en levant les yeux de son journal.

–       De cette salope de Pamela Anderson.

–       Ouais j’ai compris mais qu’est-ce qu’elle a fait cette conne ?

–       C’est à cause d’elle !

–       C’est à cause d’elle que quoi ?

Le chauffeur donna un coup de poing sur le volant.

–       C’est le bordel à la maison.

–       Ta grosse ?

–       Non sa fille… Tu sais ce qu’elle nous a fait ?

–       Nan.

–       Elle a balancé tous les manteaux de fourrure de Liliane à la benne.

–       Hein ? Mais elle est dingue ! Pourquoi elle a fait ça ?

–       A cause de cette conne de Pamela Anderson !

–       Où est le rapport ?

–       Cette pute elle milite dans une association américaine pour les animaux, « plutôt nue qu’avec une fourrure » c’est leur slogan.

–       Oh la la.

–       Ouais, et la petite elle est à fond écolo en ce moment.

–       Font chier avec ça. Ils nous emmerdent, putain d’écolos on va bien tous crever alors qu’est-ce qu’on en a foutre de toutes leurs histoires de sauver le monde !

–       Sauver le monde mon cul, ce qu’ils veulent c’est se donner bonne conscience en faisant les kékés sur internet.

–       Et pis le monde de qui faut voir ! Va leur dire aux chinetoques qu’ils doivent produire moins de bagnole.

–       Tu m’étonnes, et les ricains, sans pétrole ils sont morts.

–       Les écolos c’est des pédés.

–       Putain de Pamela Anderson.

Ils laissèrent passer un silence pesant devant ce terrible constat.

–       La voilà.

Le chauffeur regarda vers l’entrée de l’hôtel.

–       C’est elle, t’es sûr ?

–       Ouais, c’est la fille de la vidéo je te dis.

Il lui montra le cliché papier qu’ils avaient tiré de la vidéo surveillance du salon de tatouage.

–       Tu sais moi, ils se ressemblent tous ces négros…

Il démarra la voiture et sorti lentement du parking en suivant de loin la fille qui marchait vers les immeubles.

–       Quand j’étais à Dakar, putain je te jure des fois j’étais paumé.

Soudain il accéléra arrivant aussi tôt à sa hauteur. Elle tourna la tête dans leur direction, le passager ouvrit la portière à la volée et se jeta sur elle avec un sac en toile. Elle essaya bien de se débattre, il lui flanqua son poing dans le ventre, lui couvrit la tête et la jeta à l’arrière du monospace.

Les mains liées, couchée sur la banquette arrière, Gladys tendait l’oreille et comptait les minutes. Elle avait mal au ventre, mais passé la surprise la peur s’en était allé. Elle réfléchissait, attendait son moment et essayait de se souvenir de chaque arrêt, chaque son particulier, chaque virage ou à coup pendant qu’ils discutaient. Comment l’avaient-ils trouvé ? Qui étaient-ils ? Les assassins de sa sœur ? Elle se disait que oui, elle l’espérait même, du moins si elle trouvait un moyen de se libérer.

–       Moi c’est les noiches, je sais jamais qui est qui.

–       Ouais les noiches c’est pareil, tu sais à quoi ils me font penser les chinetoques ?

–       Nan vas-y.

–       Des termites.

–       Ahaha !

–       Je te jures ils sont organisés pareils, tous, les japonais, les noiches, des termites ! Un pour tous et tous pour la termitière.

–       Ahahaha.

–       C’est pour ça qu’ils sont si fortiches à côté de nous !

–       Ouais ici de toute façon c’est chacun sa merde et nique les autres.

Pas de question, cueillie dans la rue, est-ce qu’ils allaient essayer de la faire parler ? Pour savoir quoi ? S’ils l’avaient kidnappé c’est qu’ils devaient déjà connaitre son identité. Non, ils allaient la tuer sûrement. L’emmener quelque part et la finir d’une balle. Elle n’avait pas vu d’arme mais ils devaient en avoir. Est-ce qu’ils essaieraient de la violer d’abord ? C’était là seule chose qu’elle craignait encore. Mourir c’était pas grave, elle était morte de son vivant depuis longtemps, mais les sentir encore en elle… sentir leur machin buter au fond, leur transpiration, sentir leur bave lui couler dans le cou… Elle ne voulait pas revivre ce cauchemar. A travers le tissu elle apercevait leur silhouette, le passager regardait le chauffeur, elle, elle n’existait pas. Elle réfléchit à ce qu’elle s’apprêtait à faire. Si leur boulot c’était de la tuer, ils n’hésiteraient pas et sa cervelle irait arroser la lunette arrière, mais elle aurait au moins essayé, et ils ne pourraient plus la violer, du moins ça ne compterait plus. Si au contraire ils devaient l’interroger, alors elle aurait peut-être ses chances. Et après ça advienne que pourra. Elle se détendit d’un coup, passant ses bras par-dessus la tête du chauffeur et rabattant ses liens sur son cou, se cabrant en arrière de toutes ses forces, genoux poussant contre son dossier.

–       Putain de salope ! Lâche le ! Lâche-le ! Hurla le passager en se mettant à lui cogner sur les bras et les mains à coup de poing.

Mais elle ne lâchait pas. Le chauffeur se débattait, incapable de tenir le volant, les mains agrippées sur les liens en plastique qui s’enfonçaient lentement dans sa gorge.

–       Lâche ! Lâche ! Lâche !

Le monospace bondit sur le trottoir et alla s’encastrer contre un lampadaire. Les deux airbags s’ouvrirent comme des fleurs, le choc l’écrasant contre le siège conducteur qui sorti de ses rails, le visage du chauffeur s’enfonça dans l’airbag si violement que ce dernier explosa. Hébétée, sonnée, un bel hématome à la tempe, le sac déchiré, et les mains en sang, elle aperçu le calibre du passager. Avant qu’il ne comprenne, elle le lui arrachait et lui tirait une balle dans le genou. Il poussa un cri, l’autre avait le visage épluché par l’explosion de l’airbag. Les mains toujours liées, elle ouvrit la portière et sauta au dehors, arme au poing.

Rossi n’en croyait pas ses oreilles. Sorti de la bouche d’un autre, il ne l’aurait peut-être même pas cru du tout. Mais le capitaine était un homme sérieux, un pays, il ne rigolait pas avec ces affaires là. Et maintenant il était lui-même en train d’annoncer la nouvelle, franchement en marchant sur des œufs. Lui non plus ne plaisantait pas sur ces sujets là. On ne s’en prenait pas à eux impunément.

–       Ouais… ouais… Roger est mort et Nico boitera le restant de ses jours… ouais… je sais pas, j’ai essayé de le joindre mais il est introuvable ce petit connard. Oui… oui… très bien, je ferais ça….

L’autre raccrocha, Rossi retira sa casquette et se gratta l’arrière du crâne, anxieux.

–       Il a dit quoi ? demanda son vis-à-vis.

Ils étaient installés dans un grand salon couteux, de l’autre côté de la baie vitrée la pluie s’abattait sur la piscine couverte d’une toile noire, le ciel était verdâtre avec des volutes marbrées de gris et de bleu foncé.

–       D’après toi…

–       Il est furieux ?

–       T’as d’autres question à la con ou t’as vidé le sac ?

Abel Rossi dit Marseille et son frère Louis dit Petite Patte, quinze ans de règne sans partage sur toute la banlieue nord et l’est de Paris. Ils avaient des intérêts dans à peu près tout, jeu, prostitution, drogue, voitures volées, vol à main armée, cambriolage et naturellement racket. Rien ne se faisait sans eux. Les indépendants leur versaient un pourcentage et gare à celui qui leur manquerait de respect, Moyennant quoi leurs amis dans la police regardaient ailleurs. L’argent était redistribué dans le béton, la restauration, l’immobilier de luxe, lavé, essoré, nettoyé, en suivant des circuits exotiques avant de remplir leurs poches. Mais ce règne n’aurait jamais été possible si dix huit ans auparavant Abel n’avait pas épousé une fille de Bastia, Marie. La sœur de l’homme qu’il venait tout juste d’avoir au téléphone. La main divine au-dessus de leur tête à tous. Un homme qu’ils aimaient tous sincèrement, facile à vivre, volontiers blagueur, bon vivant, mais qu’il ne valait mieux jamais contrarié.

–       On peut demander au poulet de lui mettre la main dessus, proposa Louis, c’est qui le gars qui s’est occupé de la frangine ?

–       Laisses tomber, Barbier.

–       Je croyais qu’il était sur le départ cet emmerdeur.

–       Il l’est, c’est pour ça qu’ils le collent aux chiens écrasés.

–       Bon on a qui alors ?

Abel regarda son frère d’un air misérable.

–       Il monte.

Le visage de Louis s’allongea.

–       A ce point là ?

–       Tu le connais…

–       Il vient avec Santucci ?

Son frère poussa un soupir exaspéré.

–       Ah ouais, t’avais pas vidé le sac en fait….

–       De quoi tu causes ?

–       De ta connerie ! Evidemment que le Sanglier vient qu’est-ce tu crois qu’il va laisser faire !?

Louis était le cadet, quarante cinq ans, dont dix huit en prison, il avait abandonné l’école à quatorze ans, n’avait jamais ouvert un livre de sa vie, savait à peine écrire mais il savait compter, une horloge. Abel avait cinquante trois ans, dont dix enfermé, terminé ses études, passé son bac, la fierté de sa famille, le premier Rossi diplômé depuis quatre générations. Les africains avec qui il était en affaire disaient de lui qu’il avait un cœur de crocodile. Il se demanda ce qu’ils auraient dit du Sanglier.

Surexcitée, gavée d’adrénaline, Gladys surgit dans la boutique pistolet à la main.

–       Toi, coupes ça ! Coupes ça vite ! Ordonna-t-elle à la caissière pétrifiée de peur.

Elle avait les mains bleues, rouges et noires, les phalanges écorchées, la moitié du visage tuméfié, les yeux injectés.

–       VIIIIIITE !!!

La caissière sursauta avant d’attraper une paire de ciseau sous sa caisse. Les liens cédèrent sans mal.

–       Ouvre la caisse ! Donne-moi l’argent !

Oui, elle avait vu la caméra au-dessus, mais au point où elle en était, elle s’en fichait, elle avait besoin d’argent, de se cacher, d’un peu de temps. La caissière tremblait comme une feuille mais elle obéit. Gladys fourra la liasse dans sa poche, le pistolet contre son ventre et ressorti aussi vite qu’elle était entrée. Du temps, oui du temps, et de l’espace. L’hôtel s’était fichu, impossible d’y retourner. En trouver un autre. Elle ne savait pas si elle avait assez, et puis finalement non, pas un hôtel. S’ils l’avaient retrouvé une fois ils pouvaient la retrouver une autre. Ailleurs, un endroit où personne ne chercherait, où personne ne voyait personne. Elle connaissait cet endroit, elle en venait presque, la rue. Mais avant ça il fallait qu’elle se soigne. Elle entra dans la première pharmacie  et montra ses mains en expliquant qu’elle avait eu un accident. La pharmacienne voulu appeler les secours, lui expliquer qu’elle avait sans doute besoin d’une radio, Gladys refusa tout net. Qu’elle s’occupe de lui bander les mains, donner un truc contre la douleur et c’est tout ! Le soir tombait quand elle découvrit le campement au bord de la Seine. Une douzaine de tentes, deux familles, des types et des femmes seules. Elle choisie l’une d’entres-elles, noire tout comme elle et lui demanda de l’aide. Contre une poignée d’euros l’affaire fut conclue.  Pendant deux jours elle resta terrée à essayer de dormir en dépit de la douleur, de ses mains qui avaient enflé, du froid la nuit et des odeurs corporelles de sa compagne d’infortune. Deux jours à réfléchir sur la situation, ce qu’elle savait, ses options possibles. Il fallait qu’elle retrouve Kévin, et le seul à pouvoir l’en approcher c’était son patron, elle en était certaine. Aussi certaine qu’il lui avait menti quand ils s’étaient rencontrés. Impossible pourtant d’approcher encore de la boutique, il fallait qu’elle trouve autre chose. Les gens ne regardaient pas les SDF, les mendiants, les réfugiés. Ils en parlaient tout le temps dans leur télé mais dans le monde réel ils n’existaient pas. Des silhouettes grises sur des trottoirs anonymes. Ainsi elle pu surveiller le salon, noter les entrées et les sorties, et attendre l’heure de la fermeture pour suivre le patron. Il ne logeait pas loin de son salon, et il ne vivait pas seul. Il vivait avec un homme. Elle n’avait pas beaucoup de goût pour les homosexuels non plus parce que Dieu avait dit que c’était mal mais au fond elle s’en fichait. Il y en avait beaucoup chez les blancs comme si c’était devenu une mode chez eux. Dans la brousse aussi ça arrivait parfois mais c’était mal vu. Les blancs et leur besoin d’être différent, de ne pas être comme les autres… Parfois il lui arrivait de penser qu’il n’y avait que les riches qui avaient ces besoins, les gens qui avaient le temps. Mais en attendant il allait falloir trouver un moyen pour l’attraper pendant qu’il était seul et avoir un peu de temps avec lui. Son petit ami était barman, il travaillait tard mais quand il n’était pas là, soit il le retrouvait à son travail, soit il sortait avec des amis, et il sortait beaucoup. D’ailleurs il était rarement seul, comme s’il avait peur de l’être. Gladys attendit son moment comme la lionne dans la brousse se disait-elle, tapis dans l’anonymat de la rue.

Kevin n’en menait pas large. Le visage tuméfié, une rigole de sang séché qui dessinait une demie moustache sous son nez, il se tenait sur la chaise, raide crispé, comme s’il attendait une nouvelle gifle malgré le verre que lui avait offert un des gars. Personne ne faisait le malin avec le Sanglier, on ne lui répondait pas, on ne lui disait pas de se mêler de ce qui le regardait, s’il posait une question, donnait un ordre, on obéissait point c’est tout. Kevin venait de l’apprendre à ses dépends, et peu importe le neveu de qui il pouvait être. On ne déconnait pas avec les Paolie. Ca faisait cinquante ans que cette famille comptait dans le sud de la Corse, le temps de tisser des liens avec absolument tout le monde de Marseille à Paris, de Paris à Dakar, Abidjan… et France Afrique. Des casinos aux cercles de jeu, clandestin ou non, de la Préfecture aux ministères, Des Hautes Seines aux basses œuvres de la DGSE. Du trafic de drogue, de la prostitution, en passant par le nationalisme, de Naples, Palerme jusqu’à Amsterdam en passant par Barcelone. Une famille, un clan, une mafia dont les autorités niaient l’existence avec un bel entrain républicain. Santucci sorti de la pièce sans un regard pour le gamin. Michel Paolie, le patron de la famille depuis la mort de son père avait un faible pour les petites négresses depuis qu’il passait sa vie entre la Corse et la Côte d’Ivoire où il avait une chaine de casinos et de bureaux de paris. Kevin était le neveu d’un des Huard, des gitans civilisés qui régnait avec les Rossi sur le nord parisien. Un jour il était venu une fête avec sa copine, mauvaise idée. Michel avait eu immédiatement le béguin, et ce n’était pas le genre à s’emmerder avec les détails. Il avait acheté la fille en douce, mais quand il avait voulu se la taper ça s’était mal passé. Très mal. La fille avait essayé d’appeler les flics…. Michel se tenait avec les Rossi près de la piscine, les deux frères n’en menaient pas plus large que Kevin. Incapables de lui mettre la main dessus pendant tout ce temps et le Sanglier qu’il l’avait ramassé en une heure. Il était grand, la quarantaine, les cheveux sur la nuque bouclé, costume gris, chemise noire et cravate bordeaux, sa main gauche était gantée, personne ne savait exactement ce qui lui était arrivé ni n’avait vraiment vu l’état de sa main mais on disait que c’était horrible. Sur l’autre il portait une chevalière avec un imposant rubis dont Kevin venait de gouter l’excellence.

–       Je peux te parler ? Demanda-t-il à Michel.

Paolie se retourna vers les deux autres.

–       Vous deux barrez vous, on causera plus tard.

Les frères Rossi obéirent sans un mot, trop contant de prendre le large.

–       T’as fait une belle connerie tu sais. Une belle.

–       Quoi ? Pourquoi ? Qu’est-ce qui se passe encore ?

–       Tu sais d’où elles viennent les négresses ? Du Kivu, de Goma.

–       Et alors ? Qu’est-ce que tu veux que ça me foute de quel trou elles viennent ?

–       Le gamin dit qu’elles ont été séparées par la guerre. Toute leur famille massacré par les Maï Maï, celle que t’as cabossé a eu du bol, les curés l’ont pris avec eux, mais l’autre sa sœur a été enrôlé de force. Tu comprends maintenant ?

Michel leva les yeux plus soucieux qu’il y a une minute.

–       Ouais, bon, okay… t’as une idée ?

Santucci secoua la tête d’un air de dégout.

–       Du temps de ton père ça ne serait jamais arrivé ces conneries.

–       Oh ça va, lâche moi avec le padre maintenant !

Ca sonna une première fois, Paul alla voir, mais dans l’œilleton rien. Paul retourna devant sa télé et ses aventures vidéoludiques. On sonna une seconde fois. C’était quoi ces conneries ? Il se leva, regarda à nouveau dans le judas, personne, agacé ouvrit la porte et sortit la tête. Le marteau se rabattu sur son front assez violemment pour le renverser. Le tatoueur tomba avec un bruit lourd sur le planché de l’entrée, Gladys s’engouffra à l’intérieur et le frappa du pied dans l’entre-jambe. Il poussa un cri étouffé, elle l’enjamba et alla jeter un coup d’œil au salon. Voyant qu’il était vide, elle retourna sur ses pas et tomba sur lui à califourchon.

–       Kévin il est où ?

–       Au secours ! Au SECOUUURS !

Elle le frappa sur le coude, il cria, montant dans les aigues.

–       Kévin où !?

–       Je sais pas… en vacance, je vous jure !

–       Menteur tu sais !

Elle le frappa à l’articulation de l’épaule.

–       Arrêtez je vous en supplie, je sais rien !

–       Menteur !

Un coup à nouveau sur le coude. Plus fort. Il poussa un cri et puis soudain elle senti quelque chose la frapper violemment sur le crâne et la lumière s’éteint.

–       Bon Dieu où vous étiez !? Vous en avez mit le temps ! Gémit le tatoueur alors qu’un des hommes du Sanglier l’aidait à se relever.

Ce dernier se tenait sur le palier, les mains dans les poches qui regardait le corps inanimé, le filet de sang qui coulait doucement de son crâne.

–       On était coincé dans les embouteillages, expliqua l’homme. Il tenait une batte de base ball en aluminium à la main.

C’était le Sanglier qui l’avait senti venir, lui qui lui avait ordonné de faire la chèvre. Les oncles de Kévin n’étaient pas des gens avec qui on avait envie d’avoir des embrouilles à cause d’une petite négresse sur le sentier de la guerre, mais les corses encore moins. Finalement ça avait été le copain de Paul qui l’avait repéré.

–       Fouilles là, ordonna Santucci.

Ils ne trouvèrent rien sur elle en dehors du marteau et d’un portable.

–       Débarrassez-vous d’elle, et pas de connerie cette fois.

Elle émergea avec la tête qui la lançait et cette sensation que fait le sang séché sur la peau d’avoir un masque de crasse sur le visage. Elle était ligotée, ballotant dans le coffre d’une voiture, essayant de recoller les morceaux sur ce qui s’était passé. Depuis combien de temps elle était là dedans ? Comment avaient-ils fait pour la prendre par surprise ? Et surtout qui étaient-ils ? Les blancs qui avaient tué sa sœur, assurément mais ce n’était pas des blancs ordinaires, des voyous, mais pas des voyous comme il en trainait dans les halls d’immeuble. Ceux là ne vendaient pas du shit en bas des tours. Ils étaient organisés, ils savaient ce qu’ils faisaient et c’était la seconde fois qu’ils l’enlevaient. Ils lui avaient liés les mains dans le dos, et les chevilles, assez serré pour qu’elle sente à peine le bout de ses doigts et de ses orteils. Prise au piège, une fois de plus. Sa tête vibrait contre la carrosserie, elle entendait de la musique, des chants d’hommes, les freins éclairaient à l’intérieur du coffre par intermittence. Elle pouvait voir ses pieds, le nœud fermant ses liens, elle se demanda comment ils allaient la tuer, où ils la jetteraient. S’ils allaient profiter d’elle avant… toujours ces questions qui l’angoissait encore. Et pourtant elle avait l’impression qu’une part d’elle était partie. Que tout ça n’avait plus ou n’aurait plus d’importance bientôt. Au fond elle était fatiguée. Fatiguée de se battre, de survivre, fatiguée de chercher à comprendre, et peut-être même un peu soulagée que ça se termine ainsi. Elle avait passé cinq jours à marauder, dormir sous une tente, manger sur le pouce, aller et venir entre sa cachette et Paris. C’était comme si le béton, la rue, lui avait sucé son reste d’énergie. Oui elle allait mourir et peut-être se serait difficile, mais au moins elle irait rejoindre sa sœur, sa mère, son père, sa famille tout entière et tout ça n’aurait plus la moindre importance. Est-ce qu’elle croyait à l’enfer et au paradis ? Elle avait été enfer comment aurait-il pu croire à l’un ou à l’autre. L’enfer c’était ici. Mais si les démons devaient quand même l’emporter, alors tant pis se dit-elle, au moins elle ne serait pas dépaysé. Elle sentait l’air se rafraichir de l’autre côté du coffre. Entendait des hommes parler par-dessous la musique. Depuis combien de temps elle était là-dedans, il faisait nuit, quelle heure était-il ? C’était curieux comme on se posait des questions sans importance dans ces moments là. Combien de fois elle avait pensé à une recette tout en attaquant un village ? A une recette, au temps qu’il faisait, à la discussion qu’elle avait eu la veille avec le commandant. Des choses futiles pour que l’esprit s’envole. Des choses futiles qui pourtant parfois pouvaient devenir de véritables enjeux. Comme cette fois où elle avait piqué une rage parce qu’un paysan cachait des patates douces qu’elle convoitait. La faim la rendait émotive, mais à vrai dire, à la guerre, un rien pouvait vous transformer en une montagne de colère ou un fleuve de larmes. La voiture s’immobilisa, les chants se turent, laissant place à celui de la nuit dans la forêt. Des bruits bizarres, des craquements, sifflets, hululements, leurs pas qui se rapprochaient. Gladys se recroquevilla sur elle-même. Une peur instinctive. Kévin ouvrit le coffre et la regarda avec une grimace. C’était Santucci qui lui avait ordonné de s’occuper du problème avec les autres. A ses yeux il était responsable parce qu’il avait vendu sa copine, à lui de nettoyer la merde. Kévin ne voyait pas ça comme ça. Il était furieux. Il n’y avait pas que les corses. Son oncle aussi lui avait remonté les bretelles. Comment il aurait pu savoir que ça allait mal tourner ? Il flanqua un coup de poing dans la figure de la fille.

–       Ca va, on se calme, fit un  des costauds qui l’accompagnaient.

–       Putain de salope ! Qu’est-ce qu’elle avait besoin de nous faire chier !?

–       Ce qui est fait est fait, allez aide moi à la sortir de là petit.

Derrière eux se tenait un grand blond avec un revolver dans la main. Ils la laissèrent tomber durement par terre, le costaud sorti un couteau à cran d’arrêt dont il fit claquer la lame. Le visage de Gladys se gela, les yeux fixés sur la pointe qui dardait vers son ventre.

–       Bon cocotte, si je te libère les pieds, tu vas pas m’emmerder hein, tu vas marcher gentiment hein ?

Elle le dévisagea sans répondre.

–       Je vais prendre ça pour un oui, dit-il en sciant la corde, petit va chercher les pelles.

Ses chevilles lui faisaient mal, ses pieds étaient froids, insensibles, elle eut du mal à se mettre debout sans le soutient du costaud. Après quoi ils l’entrainèrent dans les bois. Elle n’avait jamais vraiment eu le temps de penser à comment ça se passerait son dernier jour. Elle avait déjà tellement de fois vu la mort de près, dans la brousse, en remontant vers l’Europe, en traversant la mer, tant de fois elle s’était dit que celui-là serait le dernier que finalement tout ce qu’elle en avait conclu c’est que se serait violent. Une mort violente comme la vie qu’elle avait mené depuis qu’elle était adolescente. Et cette nuit ne la surprenait pas au fond. Celui qui l’avait libéré éclairait le chemin broussailleux devant elle avec une lampe torche mais sa propre ombre masquait ses pas, elle trébucha sur une pierre et tomba sur l’épaule en gémissant. Le blond l’aida à se relever, elle manqua de crier en sentant l’acier s’enfoncer dans sa paume mais elle se retint à temps, saisissant un morceau de couvercle de conserve rouillé et le fourrant sous le nœud en se remettant sur ses jambes. Sa chance sa seule chance, alors que l’autre passait devant avec sa lampe torche.

–       Là-bas ça a l’air bien, indiqua-t-il en éclairant le pied d’un bosquet à la lisière d’un champ.

 Le blond enleva son blouson et retroussa ses manches.

–       Allez p’tit, au boulot, dit-il en lui prenant une des pelles.

–       Hein ? Mais moi je creuse pas !

–       On te demande pas ton avis, grogna celui avec la lampe.

–       Eh mais j’ai mis mes Pumas, je vais pas les niquer pour creuser, pourquoi c’est pas elle qui creuse !? D’habitude c’est comme ça qu’on fait !

–       Parce que c’est pas comme d’habitude, celle là on lui libère pas les mains, point barre, maintenant au boulot.

Le jeune homme regarda dans sa direction l’air à la fois furieux et dépité avant d’enfoncer la lame de la pelle dans la terre avec un grognement contrarié.

–       Bon à nous, fit l’autre en lui balançant le faisceau de la torche dans les yeux. J’ai des questions à te poser.

Gladys détourna la tête sans un mot, se recroquevillant sur elle-même

–       Le flic qui t’as montré le cadavre de ta sœur, tu lui as dit quoi ?

Pas de réponse, elle regardait vers le trou que les autres creusaient. Il poussa un soupir et fourra la main dans sa poche.

–       Tu vois ça cocotte ? C’est ce qui t’attends si tu réponds pas.

Il brandissait un taser, elle ne savait pas ce que c’était mais il imaginait qu’il ne la menaçait pas pour rien avec.

–       Alors, je repose la question, t’as dit quoi au flic ?

Elle haussa les épaules, elle ne s’en souvenait plus, elle ne se souvenait même plus d’avoir rencontré un policier.

–       Je sais pas, j’ai oublié, répondit-elle en le regardant farouche.

–       Tsss, c’est pas la bonne réponse ça j’ai oublié… tu lui as dit quoi ? Dernière fois que je te pose la question.

Ses yeux roulèrent sur le taser qu’il brandissait au-dessus d’elle, elle secoua la tête.

–       Je me souviens de Pauline, c’est tout.

Mais ce n’était pas ce qu’il avait envie d’entendre, ou bien ça lui faisait plaisir, ou il ne la croyait toujours pas. Les 50.000 volts la traversèrent de part en part, arque boutant son corps en arrière en une tétanie convulsive. Ca ne dura qu’un instant, qui laissa sur tous ses muscles la morsure du serpent électrique courir de longues secondes. Elle était tombé sur le dos, il l’attrapa par les cheveux et la redressa avant de lui retourner une gifle magistrale.

–       Cocotte, tu sais comment ça va se terminer, je vais pas te mentir mais ça dépend que de toi si ça va être court ou rapide. T’as entendu ?

Elle balbutia un oui.

–       Le flic t’as dit quoi ? Il a une piste ?

Gladys essayait de se souvenir mais rien ne venait. Tout ce qu’elle s’avait c’est qu’elle avait mal dans la paume des mains, ses avant-bras prêt à rompre et qu’il l’éclairait de sa torche.

–       Je te dis la vérité, j’ai oublié, je me souviens seulement d’elle.

Si elle mentait elle faisait bien semblant.

–       Eh si tu veux moi je la fait cracher, intervint Kevin, ça sera vite fait croit moi.

–       Creuses petit, creuse, répondit le blond sans lever la tête de son travail.

–       Okay, admettons, les autres dans la rue, pourquoi tu les as attaqué, qu’est-ce que tu sais sur eux ? Saïd tu le connais d’où ? Qui t’en a parlé ?

Gladys ne répondit pas, les yeux fixés vers nulle part en particulier. Il la poussa du pied.

–       Eh cocotte m’oblige pas à recommencer.

Pas de réponse, elle se retenait seulement de ne pas crier. Les autres regardaient dans sa direction, le visage luisant de sueur. Kevin en profita une nouvelle fois pour s’arrêter.

–       T’as entendu connasse ! Réponds ! Aboya-t-il hors de lui.

Elle le regarda sans rien dire, puis l’autre avec son taser.

–       Personne m’en a parlé, c’est du hasard.

–       Bah tiens, cette pute nous prend vraiment pour des charlots !

Kevin sorti du trou en jetant sa pelle et alla droit sur elle lui flanquer un coup de pied dans le ventre. Elle poussa un cri en se recroquevillant, le blond écarta rudement Kevin qui tomba sur ses fesses.

–       Dis donc merdeux qu’est-ce qu’on t’a dit ?

–       Mais vous voyez pas qu’elle essaye de gagner du temps bande de cons !

–       Ferme ta grande gueule et va creuser, dit posément l’autre sans se retourner.

Le blond jeta la pelle à ses pieds, l’expression de son visage n’invitait pas à discuter. Kevin obéit sans un mot, il savait visiblement les limites.

–       Bon alors cocotte, Saïd ?

–       Je t’ais déjà dis, personne m’en a parlé, répondit-elle sans le regarder.

Mais cette fois il n’achetait pas, il se pencha pour la taser à nouveau quand le poing ensanglanté de Gladys surgit, saillant du morceau de métal rouillé qui s’enfonça violement dans son avant-bras. Il hurla, lâcha le taser, elle en profita pour s’enfuir, serrant toujours le métal dans son poing. Le blond réagit le premier, dégainant son 38 et tirant vers l’obscurité. Les balles sifflaient, l’une d’elle claqua à quelques centimètres de sa tête en arrachant un large morceau d’écorce. Là-bas elle entendait le gamin râler.

–       Je vous l’avais dit ! Putain qu’est-ce que je vous avais dis !

–       Fermes ta gueule !

Celui qui était blessé n’avait pas seulement mal, il était fou de rage maintenant. La pointe s’était enfoncée jusqu’au muscle sur huit bon centimètres, il saignait abondamment mais ça ne l’empêcha pas d’attraper son automatique et de tirer à son tour vers le bosquet. Puis le silence retomba.

–       Tu crois qu’on l’a eu ?

–       Putain j’espère pas, je vais l’écorcher cette salope.

–       Ca va ?

–       T’occupes, faut qu’on la trouve !

Ils s’enfoncèrent tous les deux dans le bosquet, arme au poing. Kevin resta là à attendre, vexé, furieux avec le sentiment que l’ensemble de ces ainés n’étaient qu’une bande de baltringue à commencé par Michel sans qui toute cette merde ne serait jamais arrivé. Comment un guignol pareil pouvait être à la tête d’une telle organisation ? Soudain un coup de feu interrompu ses pensées de jeune homme, puis un hurlement à glacer le sang, c’était le chef de la bande.

–       Angelo ? s’écria Kevin en regardant vers les arbres où plus rien ne semblait bouger.

Mais personne ne lui répondit à part des râles de souffrance.

–       Serge !?

Il tendit l’oreille, perçu le bruit des branches et des feuilles au loin sans être certain si c’était devant ou derrière lui que ça se passait. Angelo continuait de râler. Instinctivement la peur commença à s’emparer de ses épaules et de ses cuisses. Il n’était pas armé, le seul pétard qui restait était dans la voiture. Puis soudain les râles se turent. Il rappela les deux autres, en vain. Un silence mortel. Kevin sorti du trou et parti en courant vers la voiture. Il n’eut pas le temps d’ouvrir la portière, l’arc électrique du taser l’empala littéralement, le jetant à terre les yeux révulsés, les mains crispées.

Ils ne savaient pas ce que c’était que de fuir devant l’ennemi, ils étaient bien nourris et sûr d’eux, ils n’avaient pas chassé, ne s’étaient jamais battu la nuit, ils étaient civilisés. Ils n’avaient jamais fait la guerre. Elle ouvrit le poing avec précaution, grimaçant de douleur, le fer s’était enfoncé jusqu’à l’os. Le premier l’avait vu trop tard surgir des orties, elle l’avait eu à l’entrejambe, il avait hurlé, alertant le second. Elle s’était jetée sur lui et en lui plantant le fer de toutes ses forces dans l’oreille. Il était mort instantanément. Après quoi elle avait tué l’autre. D’un coup sec elle arracha le morceau de conserve, poussant un cri, le sang se mit à couler abondamment. Kevin avait la tête penché sur le volant, la gorge lardée, exsangue, une nappe de sang noir couvrait son torse. Elle déchira un pan de sa chemise et se banda la main aussi fort qu’elle pu, avec assez de tour de tissus pour pouvoir saisir quelque chose. Au bout de la rue elle apercevait l’entrée de la propriété, le mur d’enceinte courait tout le long. Elle l’avait obligé à tout raconter à coup de taser. Très efficace ce truc. Il n’avait jamais eu le temps d’attraper l’arme sur la banquette arrière. La trouvaille, son jouet préféré, l’outil qu’elle connaissait le mieux devant n’importe quel autre, un AK 47 chargé avec une crosse repliable. Elle avait mal un peu partout et en même c’était lointain, ça pulsait dans sa main, sur son visage, brûlant, atténué par l’adrénaline. Elle sorti du véhicule et s’appuya du pied sur la portière pour grimper sur le toit. Du toit elle sauta sur le mur et enfin dans le parc. Le milieu de la nuit, juste le chant des oiseaux, le vent dans les arbres et les étoiles au-dessus d’elle. Elle gouta l’instant, accroupis dans l’herbe humide. Elle ignorait combien ils étaient, peut-être qu’ils l’attendaient, peut-être avaient-ils appelé leurs amis et n’obtenant pas de réponse s’étaient mis en alerte. Peut-être…

Le commissaire Barbier ne s’était jamais fait beaucoup d’ami au sein de la hiérarchie. Bon élément, disait ses supérieurs, mais casse-couille, ajoutaient-ils. Il aimait gratter où ça faisait mal, chercher la petite bête, il avait le sens du détail et l’endurance d’un chien de traineau. Assez pour que ça lui vaille une mise au placard. Il avait rapidement compris que la morte du terrain vague n’était pas une quelconque victime de la violence au quotidien. Sa mort n’était pas un coup de malchance au cours d’une mauvaise rencontre. Il lui avait suffit de sortir le nom du petit ami et son pédigrée. Il aurait adoré épingler un membre du clan Huard pour meurtre, alors il avait creusé. C’est comme ça qu’il avait appris l’agression de Ben Hamou et de ses copains. Il connaissait le jeune Saïd, il l’avait à l’œil depuis qu’il était sorti de centrale après avoir passé deux ans à partager la cellule d’un membre éminent du clan Rossi. Et Rossi c’était Paolie. Comme tout bon flic, le commissaire aurait également rêvé épingler un des membres du clan historique du sud de la Corse. Pourquoi pas même faire tomber toute l’entreprise. Des rêves de grandeur, il le savait bien. Ces gens là ne tombaient pas, les Paolie étaient devenus trop essentiels aux mécanismes républicains, trop imbriqués avec le pouvoir. Peu importe qu’un mandat d’amener international courait sur Michel, à moins qu’il ne fasse une bêtise, qu’il sorte du territoire sans prudence ni discrétion, jamais personne n’oserait le toucher. Les Rossi le savaient parfaitement, raison probable du mariage d’Abel, chez ces gens là le féodalisme n’était pas qu’un mot de leur histoire passée. Il avait posé des questions à droite et à gauche, au sujet de l’agression, au sujet du cadavre. Une réfugiée, native de RDC, et sa sœur, qui d’après ses renseignements résidait à Lyon. Quand Francis Roger dit Nez de Bœuf avait été retrouvé mort, le visage déchiré par l’explosion de son air bag, des traces indiquant qu’il n’était pas seul et qu’on avait au moins tiré un coup de feu, il n’avait pas fallu long pour reconstituer se qui s’était passé, un kidnapping qui avait mal tourné. Roger travaillait pour les Rossi. Ainsi il en était venu à la sœur. Elle avait disparu selon le concierge de l’hôtel, laissant un sac sur place. Mais il n’y avait rien trouvé dedans qu’un vieux teeshirt, un morceau de papier chiffonné avec l’adresse de sa sœur griffonnée, et deux canettes de coca pleines. Selon l’autopsie, Pauline Agbo avait été étranglée probablement avec l’aide d’un câble électrique après avoir été violée et battue. Le violeur avait prit soin de mettre un préservatif, mais il avait eu le temps, les examens toxicologiques avaient révélé un taux important d’alcool et de GHB. Pourtant ses mains montraient des marques défensives, elle s’était battu, avait griffé son agresseur. Qu’est-ce qui s’était passé ? Elle était sorti trop tôt de sa léthargie, le GHB n’avait pas complètement agi ? Une réfugié, personne au regard des autorités, de ses supérieurs, de ses collègues. Raison de plus pour qu’il se sente concerné. Il n’était pas rentré dans la police pour grimper les échelons, pour n’obéir qu’à la stricte loi des statistiques et des belles affaires. Il avait toujours considéré son métier comme une mission, un sacerdoce. Celui de servir, de protéger, indifféremment du statut social, particulièrement dans le cadre d’un meurtre. Kevin Huard était le chainon manquant. On n’avait pas réussi à le trouver et conséquemment à l’interroger, il était en vacance selon son patron. Sans alibi connu il était également le premier suspect. Le commissaire n’avait ni les effectifs, ni les appuis suffisant pour autoriser une surveillance des corses même avec ses indics, même quand on lui signala que le numéro deux des Paolie était monté à Paris. Barbier connaissait le Sanglier de réputation, comme tout le monde. Il savait également qu’il ne se déplaçait jamais pour rien ni ne quittait Michel d’une semelle. Trois ans que ce dernier était tricard sur tout le territoire. Le commissaire n’avait pas d’ami juge ou de supérieur sur qui compter mais comment rater une occasion pareille ? Il avait mit deux de ses hommes à la surveillance de la propriété des Rossi. Défense absolu d’en parler aux collègues, de se faire retapisser par leur sécurité. De commettre la moindre erreur, et on prendrait sur les heures sup si nécessaire.

C’est les voisins qui alertèrent les secours. Vers quatre heures et demi du matin, quand quelqu’un réalisa que les bruits de pétard n’en n’était pas et qu’ils venaient de la propriété d’à côté. Personne ne savait qui vivait là, dans ce genre coin, les uns et les autres ne se fréquentaient pas, ne se regardaient même pas. Quand les premières voitures se rendirent sur place, les coups de feu éclataient toujours de l’autre côté du mur. Bruit d’arme automatique, de Kalachnikov même, les policiers avaient appris à reconnaitre sa sonorité à force. Le GIGN fut requis, le commissaire arriva un peu avant, alerté par ses hommes. Il fut un des premiers sur place. Découvrant d’abord un des Rossi gisant dans une mare de sang, face contre terre, et contre toute attente encore vivant. Son frère était dans la salle à manger, lui n’avait pas eu la même chance. Barbier avançait arme au poing, derrière les hommes du GIGN protégé par leur bouclier. Une formation romaine au milieu d’un champ de ruine. Santucci alias le Sanglier gisait dans le salon avec un autre homme. Il avait la bouche bée, l’œil droit défoncé par une balle qui lui faisait comme un cratère au milieu du visage. Les policiers avançaient rapidement et avec prudence, ignorant si les attaquants étaient encore dans la place.

–       Vous n’avez pas entendu quelque chose ?

–       Si, ça vient de par là.

Des grognements peut-être, quelque chose qui bougeait au-delà du mur devant eux. Ils entrèrent dans la vaste cuisine. La silhouette se tenait accroupie dans l’obscurité, dos à l’entrée.

–       Police ! Mains sur la tête !

Mais la silhouette semblait occuper à tout autre chose, comme si elle n’avait rien entendu. Tout ce qu’ils entendaient c’était des bruits de mastication. Barbier fit signe, les gendarmes se déployèrent, se précipitant sur l’individu tandis que d’autres le tenait en joue. Gladys poussa un grognement guttural quand ils la plaquèrent au sol, quelque chose tomba avec un bruit mou et glissa vers le commissaire.

–       Oh bon Dieu ! s’écria un des gendarmes en regardant sur quoi était penché Gladys cinq secondes auparavant. Michel Paolie, ouvert du nombril à la gorge.

Elle hurlait en ingala, se débattait, Barbier se pencha sur ce qui venait de glisser vers lui, un cœur. Un cœur humain entamé, il brillait dans la nuit comme un bijou barbare, marbrée, noir.

Gladys chantonnait en oscillant sur elle-même. Elle regardait un point au loin à travers la vitre barrée d’acier. Elle avait grossi, portait un pyjama bleue uniforme, se tenait sur un lit sans couverture au cadre de fer. Elle ne pensait à rien de particulier, n’entendait plus le staccato des armes, ne sentait pas l’odeur de la viande humaine griller, ne revoyait plus le visage des morts. Son esprit ne se centrait sur rien de particulier, juste perdu quelque part dans des souvenirs qui ne lui faisaient plus mal, plus bien, plus rien. Les médicaments y veillaient. Ils veillaient à tout, à son sommeil, à sa faim, à tout. Quand apparaissait confusément la silhouette de Pauline dans son esprit, ça glissait, avec le reste, le visage de ses parents, son village, le temps d’avant la guerre. Juste demeurait cette petite chanson qu’elle murmurait en oscillant, comme sa mère oscillait en la berçant en chantant cette chanson, cette contine de son enfance dont sa mémoire avait retenu la mélodie. Ca disait :

Dort ô mon cœur noir

Va au pays des rêves et ramène-nous un arc-en-ciel

Dort ô mon cœur noir

Rit au milieu des songes et tu danseras chaque jour

Dort ô mon cœur noir

Vole, et chasse, et court, au pays des rêves Dieu est bienveillant.

Publicités

Emily Blake vous salut bien -Part 2-

L’italien devait en référer à son boss, il l’appela sur son portable, très à l’aise, dégoisant presque aussi tôt en dialecte napolitain. La Camorra et son réseau mondial. Et là sans doute un mec dans sa cuisine en short et tricot de peau à faire son biz international, empereur sans hermine ni couronne. Elle écoutait sans réellement comprendre. Les intonations, le langage du corps, quelques bribes non dialectales… Si chierto dotore, ciento, como voi. Il la regarda et sourit. C’est bon, lui dit-il en français. Il referma le sac et puis fit signe à son chauffeur de s’approcher. Messe basse. Le gamin, à peine majeur, retourna vers la 205 et alla chercher une enveloppe. Emily vérifia, cent mille euros comme convenu. La loi du marché. Ils récupéraient le plus gros morceau du gâteau mais il n’y avait qu’eux pour pouvoir refourguer ce genre de came et ne pas laisser de trace. Peu importe d’où elle les sortait, peu importe les kosovars, la Camorra les enculerait tous. Elle se souvenait encore de cette fois où elle avait rencontré Di Angelo, Don Stefano, comme les autres l’appelaient. Un mec d’une trentaine d’année dans un imper mi Matrix mi gothique, flanqué de gardes du corps en survêt jaune Bruce Lee. Il l’avait reçut chez lui, là où ils l’avaient assigné à résidence, à Bologne. Une belle demeure avec un parc. Impossible de travailler avec les napolitains sans son blanc-seing. Il en faisait des tonnes, mangeaient des pistaches comme s’il écorchait une peau d’intellectuel mais au moins la prit-il au sérieux. Sa réputation l’avait précédé, les coups de fil du flic avait fait le reste. Le flic…

 

Elle écrivait au tableau : « Et que faudraient-il faire ? Cherché un protecteur puissant, prendre un patron, et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc… » Oh la, la s’exclama Antonin, treize ans, du fond de la classe, si elle commence à faire deux fautes par phrase, il faut un autre café ! Toute la classe éclata de rire, la maitresse y compris. Deux fautes ? Oui c’était pour voir si tu suivais. Bah tiens ! rétorqua le gamin pas convaincu. Alors ces fautes quelles sont-elles ? Antonin corrigea le vers sans faute. Bravo ! Et maintenant tu vas nous réciter la tirade. Hein ? Mais non ! Mais si, dit Emily en lui fourrant le livre dans les mains, tu verras tu t’en tireras très bien. Elle avait raison, le ton frondeur de Cyrano lui convenait à merveille. Le gamin se régala et par la même la classe entière. Elle adorait son métier. Adorait ses élèves. Avant de vouloir faire danseuse, elle voulait déjà être prof, dès six ans ! Mais elle savait que ça ne pourrait durer éternellement. Déjà trop de sang avait coulé, trop d’articles avaient été rédigé, et même si personne ne savait qu’elle était derrière une dizaine de braquages et de cambriolages, tôt ou tard ils remonteraient sa piste. Tôt ou tard. Barres toi gamine, se disait-elle, barres toi. Elle n’arrivait pas encore à s’y faire. .

 

 

Mado

Ils l’ont annoncé dans le journal, à la télé. C’est arrivé à côté des Champs. A la sortie d’un de ces bars qu’ils ont dit. Je savais pas qu’il en avait. Huit bastos dans le corps, pas une chance, deux mecs à moto. Mon pauvre Shérif. Pourquoi ils lui ont fait ça ? Dans le quartier on dit qu’il était en dette, d’autres que c’est à cause d’une vieille histoire. C’est possible. Quand même j’ai pleuré. Oh pas devant tout le monde, mais il a fallu que ça arrive, devant Toussain…Je crois qu’il a compris mais je savais qu’il dirait rien. Un jour il m’a dit que ces choses là pouvaient se produire dans un couple. Je m’étais dit que c’était pour me préparer, que je lui plaisais plus ou un truc du genre. Mais il avait raison, ça arrive des fois, on n’est pas des robots non plus hein ! Mais il ne m’en a pas voulu. Il est comme ça mon homme, il regarde les trucs droit dans les yeux et il fait avec. Mon Toussain… presque des fois dans ses bras j’oublie Marco…. Marco. J’ai rêvé de lui la dernière… Sa queue en soie dans ma bouche maquillée, après quoi il me tirait une balle, son foutre qui faisait des bulles au coin de mes lèvres ourlées avec le sang noir dégoutant sur le lino. Putain, que j’ai mal dormie ! Je me demande si c’est à cause de la mort de Shérif. Bon mesdemoiselles on reprend c’est juste nul ! Nul ! Et archi nul ! Les blondes se rassemblent dans le fond de la pièce. C’est des vrais elles, pas comme moi. Mais question déhanché c’est des bâtons. Tony dit que c’est des danseuses dans leur pays, tu parles ! Si ces filles savent danser moi je suis la Vénus de Milo. On recommence, je fais en claquant des mains. Elles se mettent en rang, mains sur les hanches et avancent l’une après l’autre en faisant le déhanché machinal et le talon qui claque même pas. Oh la, la, mais vous êtes pas vraies vous ! Une des nanas me retourne un regard genre. Quoi ça sert ? Elle me demande avec son accent de l’est, homme tous pareils, elle dit. Si femme, eux regarder. Merde je me dis, voilà que j’ai une révolte. Et moi ma petite je suis responsable d’un établissement de qualité où les filles ne marchent pas comme un sac. Tsss, fait la fille en se retournant vers les autres, bras croisés. Des gars arrivent sur ses entre faits. Costume mal coupé, gros bras, crâne ras et dent en or. Ils se posent dans les canapés, je fais signe aux filles de se disperser. Messieurs, champagne ? Je lance, ils ne m’écoutent même pas, parlent entre eux. Okay, comme ils veulent… Je dis aux autres de s’occuper d’eux et je vais derrière le bar faire l’inventaire. Une fille pousse un cri. Bah qu’est-ce qui se passe encore ? Elle sort en trombe du salon en se tenant le bras. Je l’appel, qu’est-ce qu’il y a montre mon ton bras. Le con l’a pincé jusqu’au sang. Bien, ils veulent voir les choses comme ça. Je dis à une des filles d’appeler le bar d’à côté, Chez Julia et vais voir les trois lascars. J’ai un peu peur quand même mais c’est pas les premiers clients que je rembarre. Dans ce boulot faut savoir se faire respecter. Messieurs que se passe-t-il ? Un problème ? Visky vite ! Me lance l’un des trois en français, sans me regarder. Un autre a attiré une fille sur son genou et lui tripote les cuisses, elle a l’air terrorisée. Eh messieurs, ici on ne touche pas ! Da, da, visky, vite, me répète le gars en me faisant signe de filer. J’appelle la fille, elle se dégage, il essaye de la rattraper sans sortir de son canapé, en vain. Sur ce arrive les deux mecs de Chez Julia, des balourds à bagouze qui me demandent. Je leur fait signe dans le fond, ils vont voir, et puis là-dessus c’est Tony.qui se pointe avec deux nouvelles, mais elle c’est des putes j’en suis sûr. Dans le fond ça discute, qu’est-ce qui se passe ? Il me demande, des emmerdeurs, je fais. Je retourne à mon inventaire quand les deux balourds reviennent. C’est bon c’est arrangé qu’il me fait. Il nous distribue du fric à moi et Tony, de la part des cons et puis repartent en nous les laissant sur le dos. Tony fait un peu de plat aux putes, leur sert des coupes. On fait ça des fois, elles servent de rabatteuse pour nous autres. Tient chéri et si on allait dans ce bar ? En échange on leur envoi des clients. Dans le salon les filles sont revenues, mes anglaises comme je les appels, parce qu’elles le sont. Une brune une blonde, sympa, la vingtaine, avec des formes. Elles dansaient l’une après l’autre, sur une chaise pendant que l’autre cajolait le pigeon. Elles avaient peur de rien mes anglaises, pas comme ces trois blondasses qu’il nous a amené Tony. Bah alors vous attendez quoi ? Je m’exclame en leur montrant le salon. Elles s’exécutent de mauvaise grâce, je sors une bouteille de Johnny Walker Black Label, trois verres et un petit seau de glace, trois cent cinquante sacs. Mais au moment où je pose la bouteille devant eux, il y en a un qui m’attrape par la taille. Non, non, non, je fais, on touche pas j’ai dit ! Tony se pointe. Eeeh on vous a dit quoi là ? Le gros le regarde mauvais mais ne moufte pas. Je me casse, je dis à Tony, j’en ai rien à foutre qu’il ne me paye que ma demi journée, je veux pas rester ici avec ces trois porcs, fric ou pas. Reste, me demande Tony avec ses yeux de cocker. Allez, ils vont faire des histoires ! T’inquiètes on gère… On ? C’est qui on ? Je me demande. Mais bon d’accord je reste, je suis bonne poire, je vais pas faire d’histoire hein… Toussain il ferait la gueule. Une fois comme ça j’ai gueulé parce qu’une pute était venu bosser dans le salon de derrière. Une fois où Tony il était à Marseille. A son retour, merde je les avais tous les deux sur le dos parce que le tapin elle avait dit partout que chez nous y’avait des rats ! Ta mère ! Heureusement qu’en plus on n’a pas eu l’inspection ! Bref, je laisse pisser comme disent les bonhommes. Les gars restent jusque dans la fin de l’après-midi. Font du bruit, pétés, veulent toutes les filles, mais il y a d’autres clients qui se pointe, alors ça ferait des histoires si les crânes ras venaient pas tour à tour sortir des pacsons de billets froissés, acheter une boutanche, sympathiser avec les clients genre gros russky qui gueule en barbare. Et vas-y que je te tape dans le dos et que je paye un verre à tout le monde… Vers sept heures ils sont rejoints par deux autres mecs, blouson de cuir, jean, l’air pas commode, qui nous mate moi, Tony, et les filles comme des loup-garous à l’heure du steak. Mais ils restent pas, ils sortent tous une demie heure plus tard. On fait les comptes avec un des soulards, je m’aperçois qu’il compte drôlement bien pour un mec qui a enquillé quatre bouteilles de sky dans l’aprème. Je suis pas mécontente de les voir partir, les autres filles non plus. Même mes anglaises en pouvaient plus. Vers huit heures j’appel Toussain, voir s’il peut venir me chercher, mais ça répond pas. Tant pis, je vais prendre le métro. On habite dans le XXème, pas loin du Père Lachaise. Dans les transports, ce que j’aime bien, c’est lire. C’est Shérif qui m’a un peu mis à la lecture, mais je lisais avant hein… mais pas les vrais livres, comme il disait. Anouilh, Claudel, Hugo, Zola, ces choses là… Zola c’est du sirop, ça m’ennuie ! Les Classiques qu’il disait Shérif, et tu l’entendais la majuscule. Peut-être, mais moi ce que je préfère en fait c’est l’histoire. L’histoire c’est plein d’histoires déjà, de vraies et je trouve c’est mieux parce que ça explique plein de choses ! En ce moment je lis une biographie de Louis XIV, j’adore. C’est mon roi préféré. On habite au troisième, pas loin du métro, je ne remarque pas la voiture des gars. En fait je ne vois rien sauf quand il me rejoint avec son air vicieux, méchant, et sa dent en or qui brille, son crâne ras. Je frissonne je sais déjà ce qu’il veut, et il me pousse dans le hall. J’aperçois la voiture derrière lui, les autres qui attendent. Non ! Non ! Non ! Le gars me fait un balayage, je tombe sur les fesses, il se marre, il sent l’alcool, le tabac, la transpiration. Il m’attrape par les cheveux et me traine derrière, dans la cour au pied des poubelles et je cris comme une pucelle parce que j’ai peur et qu’en même temps ça me fait un truc, et que je comprends rien. Il me donne un coup de poing sur la bouche, je sens mes dents vibrer, oh non pas encore je me dis… pas encore ! Marco ! Marco où tu es ? Au secours ! L’autre me déchire mon corsage, le soutif, la culotte, je bouge plus, l’attends, je sais ce qu’il fera si je me rebelle. Il m’écarte les cuisses. Marco. Je prie. Je prie plus Jésus maintenant, je prie Marco. Jésus je l’ai oublié. Ou bien c’est lui qui sait pas. Ca doit bien lui arriver à Jésus de pas savoir, non ? C’est un homme non ? Bon un homme extraterrestre mais quand même ! Je prie Marco, oui… et soudain… Marco. Il attrape le mec par le col et le balance comme un sac, le gars est trop saoul pour arriver à se relever d’un coup, Marco lui balance la pointe de sa pompe cramoisi dans l’estomac, l’achève à coup de talon dans la gueule. Oh mon Marco t’es revenu !? Fils de pute ! Crache-t-il sans me regarder, et puis Toussain qui se précipite. Chérie, ma chérie ! Je fonds en larme aussi tôt, dès qu’il me prend dans ses bras, et je regarde Marco. Ses belles boucles brunes sur sa nuque. Elle lui va bien sa veste. Je pleure. Parce que j’ai eu peur, que j’ai mal, que l’accident me revient dans la tête comme une balle, et que Marco s’en va, sans un mot, sans un regard pour moi. Comme d’habitude.

 

Vous allez les laissé s’amuser avec vous combien de temps ? Emily leva la tête du rayon fromage. Un type se tenait à côté d’elle qui faisait mine de comparer les prix. Je vous demande pardon ? Vous allez les laissé combien de temps se moquer de vous ? Châtain avec ça et là encore quelques mèches blondes, mi long, ça faisait un moment qu’elle n’était pas allez chez le coiffeur. Trop souvent avec sa perruque sans doute. Vous êtes qui ? De quoi vous parlez ? Le type jeta un coup d’œil noir à Emily avant de le laisser glisser par-dessus son épaule. Appelez moi, et arrêtez de vous laisser marcher sur la gueule grogna le bonhomme en lui glissant une carte de visite dans la main. Elle lu, Capitaine Michel Feyret, DPJ. Un flic. Sur le moment elle eu peur qu’il l’arrête, mais il avait déjà disparu alors qu’elle levait la tête. Mais… vous… rien, pfft, il n’était plus là. Qu’est-ce qu’il avait voulu dire ? Pourquoi il voulait parler avec elle ? Elle n’avait rien à dire aux flics. Est-ce qu’ils avaient enquêté sur son viol ? Même pas. Emily oublia la carte dans le fond de son sac et n’y pensa plus. Jusqu’à ce que l’Afghan casse Jeanne. Ca lui avait pris un matin à l’aube, comme ça, sans raison, il l’avait tiré du lit, battu, violé avec sa bite et différents objets, battu encore à lui défoncer le nez et la mâchoire, et puis il s’était tiré. On avait retrouvé Jeanne errante sur le boulevard Poissonnière, le visage pété, en sang, les vêtements en lambeaux, hagarde. Après l’Hôtel Dieu, H.P direct. Emily en avait parlé à Toussain, enfin plutôt Mado mais Toussain prétendit qu’il ne savait pas où il avait disparu. Comme il avait prétendu ne plus faire d’affaire avec Marco… Ah c’est différent… il s’est drôlement calmé tu sais, tu comprends ? Non elle ne comprenait pas. Ou plutôt si elle comprenait que les hommes étaient trop faibles, trop lâches pour tenir cette promesse implicite qu’ils induisaient sur elle par leur présence, celle d’un être fiable, solide, qui saurait toujours vous protéger, presque comme un père…. Mais Toussain n’était pas un père finalement, pas plus que ne l’avait été Marco, ou bien d’une autre façon. Marco lui avait enseigné la douleur, l’humiliation, les larmes. Il en avait fait une bonne soumise. Révélé sa véritable nature de pute, de vicieuse, de ça Emily en était certaine. Pour ça il était son père, son père en douleurs. Mais Jeanne, ça passait plus. Et puis le fou elle l’avait toujours détesté, elle s’en fichait du fou. Euh… bonjour c’est Emily Blake. Rappelez moi sur le numéro que je vais vous envoyer dans une heure, rétorqua le flic avant de raccrocher. Emily obéit comme la bonne fille qu’elle avait appris à être.

 

Mado

Désolé je ne peux rien faire. Mais vous m’avez dit… je ne vous ai rien dit du tout, elle n’a pas porté plainte, je ne peux rien faire. Et l’Afghan ? Il est reparti en Algérie, vous croyez quoi que les algériens vont nous le livrer ? Pas de plainte, pas de mandat d’amener, c’est aussi simple que ça. Mais vous vous pouvez l’aidez. Moi ? Oui vous Emily ! Vous pouvez aidez Jeanne et toutes les filles pour que ce genre de choses n’arrive plus, pour ce qu’on vous a fait à vous n’arrive plus. Bah tiens, je me dis, c’est maintenant que ça les intéresse, un an après. Ah ouais et comment ? Vous savez pourquoi votre petit copain n’a rien dit quand vous avez couché avec Monsieur Abderramhane ? Qui ? Shérif, me fait le flic en me regardant droit planté dans les yeux qui rigolent pas. Vous avez couché plusieurs fois avec lui, vous savez pourquoi Marguerite n’a rien dit ? On sentait que quand il disait pas du Monsieur il respectait pas. J’ai haussé les épaules, il faisait quoi le flic là ? Il essayait de me monter contre mon homme ou quoi ? Et Marco, dis moi, c’est un salaud ? Grande nouvelle hein poulet ! Shérif était en dette votre petit copain le faisait payer chaque fois qu’il vous baisait. Peuh c’est même pas vrai ! Vous avez des preuves ? Il n’a rien dit, il m’a regardé gravement, c’est tout, et puis il a ajouté. Vous n’avez pas encore compris hein ? Compris quoi ? Comment l’Antillais s’est arrangé avec votre mac après votre sortie ? Vous croyez quoi ? Bah quoi ? Marco je peux plus l’intéressé, je suis plus assez jolie ! Et puis il s’en fout de moi. Ca pour s’en foutre il s’en fout, vu qu’il vous a vendu à l’Antillais. Vendu ? Bah oui vendu ! Je sens les larmes me monter aux yeux. Mais non ! Mais si ! Faut vous réveillez ma petite, vous êtes de la viande pour eux rien d’autre !

 

Emily n’aimait pas beaucoup qu’on lui dise qu’elle n’était que de la viande. Elle avait été ça, oui, quand elle était pute, sans doute, de la viande mais c’était fini tout ça. Elle avait ce boulot, son petit ami et globalement merde il la traitait bien, toujours gentil ou presque. Parfois quand il était fâché il était froid et ça lui filait vachement les boules, mais c’était tout, jamais un mot plus haut que l’autre, jamais un geste déplacé, un vrai mec. Sérieux, gentleman, non, même cette histoire avec Shérif c’était des conneries de flic. Sûr… Mais qu’est-ce que vous voulez, forcément quand on vous annonce ça on commence à avoir des doutes… on n’a moins d’entrain, on se pose des questions faute d’en poser, on observe.

 

Ma princesse ! Comment tu vas mon bébé, t’as fait bon voyage ? Oui, très bien merci. Il revenait du sud mais elle ne savait pas très bien d’où, de quel sud de quel pays. Il lui disait juste je vais dans le sud, dans le nord, mais jamais à l’ouest ni à l’est. Elle ne lui avait jamais posé de questions sur ses affaires, la convenance, et puis elle savait, la dope, ça se fait pas de parler de ces trucs là. Poses pas de question et tout ira bien. Il laissa sa mallette sur le canapé cuir du salon et l’enlaça amoureusement, bon mari. Ca c’était fait au début du mois, il lui avait demandé sa main un matin, brusquement, avec le diamant et tout, et voilà, même pas le temps de penser à Marco, à ce que lui avait dit le flic, tout ce qu’elle avait vu c’était qu’on faisait d’elle une femme rangée, et peut-être pourquoi pas un jour une maman… Non bon d’accord, avec l’accident elle ne pouvait plus être maman, mais on pouvait adopter non ? Avec le mariage il y avait eu la maison, à Montreuil, deux étages moderne, une ancienne imprimerie, avec un grand jardin avec piscine, une surprise. Elle se sentait comblée, bourgeoise, presque importante. Pour la première fois de sa vie. Et Marco commença enfin à quitter ses rêves. Tu veux boire quelque chose mon chéri ? Il commanda une bière, elle alla en chercher deux. Ils allèrent les déguster au bord de la piscine, sur les transats, il faisait encore un peu froid, mais elle avait mis une petite laine. Samedi prochain, je compte sur toi ma chérie, je veux que tu sois la plus belle fille de la terre. Pourquoi ? Il y a quoi samedi ? Une soirée d’affaire. Une grande soirée avec du beau monde, des gens importants. Ca devait parce que c’était bien la première fois qu’il organisait ça à la maison. Et il y aura Marco, ajouta-t-il, ça te dérange pas qu’il vienne ? Marco ? Encore lui… Son cœur se mit à battre plus fort malgré elle. Euh… non… je sais pas, oui… pourquoi il vient ? Ah les affaires… Emily se raidit, ça la contrariait de penser soudain à lui. Mais tu m’avais dit… pourquoi il était avec toi l’autre fois ? Ah les affaires tu sais, ça va ça vient… Dans la semaine, le flic l’alpagua dans le métro alors qu’elle allait chez une copine. Comment il faisait toujours pour la trouver ? Il la faisait suivre ? Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ? Quoi ? Bah quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Pourquoi vous avez dit oui !? Il avait l’air vraiment furieux. Bah parce que je l’aime ! Non vous ne l’aimez pas ! Vous dormez ! Vous savez ce qu’il a fait en vous épousant, Il a acheté votre silence, votre témoignage ne vaudra plus rien si on le serre ! Emily eu l’impression qu’il venait de lui flanquer un coup de poing dans l’estomac. Elle le regarda hébétée avant de le repousser. Ah ! Fichez-moi la paix ! Elle en voulait encore à la police de n’avoir rien fait après l’accident. Et puis samedi il y aurait Marco… Marco.

 

Mado

J’ai mal à l’estomac. Je sais pas si c’est bien que je vois Marco. Est-ce qu’il va me regarder ? Est-ce que je vais lui plaire ? J’ai quand même changé depuis l’accident. Mes yeux… mes yeux, je vois bien qu’ils ont changé, et mes seins, ils sont tombés un peu mes seins. Ca va lui plaire à Marco ça ? J’ai un peu peur aussi. Je suis mariée maintenant, c’est sérieux. Je peux pas faire ce que je veux. D’ailleurs qu’est-ce que je veux ? Marco ? Vraiment ? Je sais plus. J’entends les premiers invités qui arrivent, jette un coup d’œil par la fenêtre Porsche Cayenne et Audi. Toussain a loué du personnel qui les accueille plateau à la main. Champagne, whisky, il a vraiment mit les petits plats dans les grands. Je me cherche des chaussures pour aller avec cette robe vert émeraude qu’il m’a acheté pour ce soir.je suis drôlement belle dedans. Bon Dieu, j’en avais justement une paire qui irait parfait avec mais cette fichue femme de ménage… Où est-ce qu’elle les a mis ? Je fouille dans le fond du dressing… c’est quoi ça ?

 

Elle était à tomber dans sa robe verte fendue jusqu’à mi cuisse ses cheveux blonds décolorés tombant en cascade de boucles sur ses épaules rondes, le regard fier et droit, le sourire étincelant qui ne failli même pas quand elle vit Marco discutant avec un des gars qu’il avait empêché de la violer. Marguerite était soulagé, il avait un peu peur qu’elle le prenne mal, et ce n’était pas le moment qu’une bonne femme fasse du scandale, surtout que certain de la bande du kosovar s’étaient pointés avec leur régulière. Plus tout se passerait dans le velours mieux ça serait. Ils devaient doubler leur fourniture de filles, tout le deal et cette soirée reposait sur une garantie de distribution à travers les différents établissements que lui et Marco possédaient en sous-main. Donc pas de scandale, pas de bruit, les affaires sont les affaires, et tant pis si ce gros porc de Bacol n’avait pas compris qu’il faut payer avant de toucher. C’était ça qui avait mis le mord à Marco et Toussain approuvait d’autant qu’après tout ils étaient associés aujourd’hui. Même que c’était lui qui avait suggéré le mariage pour éviter d’éventuelles emmerdes à venir. Une bonne idée contenue du contexte de la soirée. Marco savait son genre de salope, il l’avait dressé, et même si elle n’avait pas porté plainte après la soirée foot, elle était bien capable de se rebeller pour une bêtise. C’est une môme tu comprends, lui avait fait Marco, elle peut te péter un caprice rien que parce qu’elle a ses règles… Mais pas ce soir apparemment. Au contraire, elle se montra bonne épouse, souriante et échangeant un mot avec chacun comme si de rien était jusqu’à ce qu’ils passent tous à table. Marguerite racontait une anecdote sur sa période skipper quand il était encore dans les îles, qu’il n’avait que vingt ans et envisageait la vie naïvement. Cette fois là il n’avait pas compris apparemment que la femme du propriétaire du bateau avait des vues sur lui. Il racontait bien, était drôle, savait ménager son effet. J’ignorais que tu savais naviguer mon amour, lança-t-elle. Oh oui, disons que j’ai un peu de pratique, répondit-il interrompu dans son histoire. Mon mari est un homme plein de surprise, répondit-elle, prenant à témoin une autre femme. Vous vous rendez compte j’ignorais même sa passion pour les impressionnistes, lui qui pourtant ne met jamais les pieds dans un musée… Marguerite senti que quelque chose n’allait pas, d’ailleurs il ne voyait pas du tout de quoi elle parlait. Mais de quoi parles-tu mon bébé ? demanda-t-il avec un sourire à lui vendre Dieu sans confession. Allons mon amour ne soit pas aussi modeste, il est ravissant le Monet. Quel Monet ? De quoi tu parles à la fin ? Un brin plus cassant, le regard une lame plus froide. Mais voyons celui de Shérif ! Celui que tu as caché dans le dressing….C’était pour me l’offrir ? Après tout j’ai écarté les cuisses comme il faut… Le malaise était palpable, tandis que les uns commençaient à allonger figure, les autres les regardaient gênés. Allons mon amour, tu es mon épouse, tu n’écarte pas les cuisses comme il faut tu…bah quoi c’est bien ce que tu attends de moi non, c’est bien pour ça que tu m’as acheté ? Sourire forcé, les yeux de Marco qui coulisse vers lui brièvement. Mais qu’est-ce tu raconte voyons ? Combien ? Rétorqua Emily. Combien quoi ? Combien je valais après l’accident ? Pas grand-chose je suppose hein ? Ah… on dirait que la petite à ses règles, rigola Marco en se tournant vers son voisin, ce qui le fit rire ainsi que le voisin immédiat de Emily. Elle le regarda et vit l’arme sous sa veste. C’est que t’es devenu spirituel avec le temps Marco, arrête on va même croire que t’as de l’esprit ! Dit-elle, la voix et les yeux durs. C’est sûr qu’avec toi ça risque même pas d’arriver ma poule, répliqua-t-il en cherchant l’approbation auprès des autres. Et le voisin d’Emily éclata une nouvelle fois de rire. Une de trop sans doute. D’un coup elle lui plantait de toutes ses forces sa fourchette dans la main et arracha l’arme dans le holster. Le type hurla, Marguerite se leva d’un bond et tenta de marcher sur elle. Emily ! Pose immédiatement cette arme c’est dangereux ! Sans déconner ? Cracha Emily avant de tirer et de faire éclater une bouteille à vingt centimètres de lui. Le bruit était assourdissant, le choc dans le bras et l’épaule violent mais elle s’en fichait, elle le tenait en joue, elle les tenait tous en joue, et ils n’en menaient pas large. Pour la première fois de sa vie elle se retrouvait en position de force et elle n’était même pas sûr d’aimer ça, à vrai dire elle avait peur autant que la colère la submergeait. Mais t’es malade ! Aboya Marguerite en jetant un coup d’œil à sa belle veste Karl Lagerfeld souillé de vin. Non ça va, jamais été aussi en forme, crâna Emily. Alors tu me dis combien ? Combien quoi bon Dieu ? C’est à ce moment là que Marco reprit la main, tapant violemment du poing sur la table. Bon maintenant ça suffit Mado ! Tu poses ce flingue immédiatement ! Le bruit du poing la fit sursauter, le regard qu’il lui lançait froid dans le dos. Comme s’il ne la regardait pas mais la traversait, lisait en elle jusqu’au moindre de ses recoins. Emily se senti nue et vulnérable soudain, et tout le monde la regardait, les uns effrayés, les autres attendant la suite prudemment. Et puis lentement elle réalisa qu’il ne l’avait pas encore appelé par son prénom, son vrai prénom, que pour lui il était toujours la gagneuse sous la perruque Louise Brooks. Alors ses yeux s’étrécirent légèrement et elle répéta sa question à son mari : combien ? Mado j’ai dit ça suffit ! Gronda Marco, déjà prêt à se lever. Toi ferme ta gueule ! Ordonna en retour Emily sans le regarder. Pardon ? Depuis quand tu discutes ce qu’on te dit !? Pendant une fraction de secondes cette seule phrase la troubla tellement qu’elle manqua de s’excuser. Marco se tourna vers un des kosovar, goguenard, les putes c’est toujours pareil, si tu les tiens pas elles se prennent pour des stars. T’as dit quoi ? Jappa Emily. Marco ne la regardait même plus, il dit à son complice. Eh Toussain tu vas laisser ta pute nous gâcher la soir… BLAM ! Le doigt d’Emily s’était presque écrasé de lui-même sur la queue de détente. Marco prit la balle en pleine poitrine. Il regarda la tache de sang grandir sur son torse d’un air incrédule, releva la tête, une expression de fureur sur le visage, ou bien était-ce de la douleur ? Il ouvrit la bouche. Sale pu… BLAM ! Cette fois il parti à la renverse et tomba de sa chaise. Alors il se passa plusieurs choses en même temps, Marguerite qui essaye de se jeter sur elle, le voisin de Marco qui se lève d’un bond, arme au poing, les filles qui hurlent et s’enfuient…Et les coups de feu qui se mettent à partir dans tous les sens, Emily qui tombe par terre.

 

Mado

J’ai mal, j’ai mal, j’ai mal… qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Je suis devenu folle ? Toussain est par terre dans une mare de sang, le gars que j’ai planté avec la fourchette a un gros trou dans le crâne… il y a de la fumée, j’ai les oreilles qui bourdonnent… oh, la, la mais c’est pas possible ! C’est pas moi ! C’est pas moi qui ai fait ça ! Non ! Je me relève, j’’avance dans la pièce, il y a un autre crâne ras par terre, et pas loin Marco… Mon pauvre Marco, mon doux Marco… Je m’approche de lui. Il saigne, il me regarde de ses beaux yeux ambres, il a l’air d’un petit garçon perdu. Il essaye de dire quelque chose, des bulles de sang se forment au coin de sa bouche… maintenant je me souviens… le Monet dans le dressing… le Monet de Shérif… et lui là, Marco qui me traite de pute, encore et encore… Pourquoi il a pas fermé sa gueule ? Pourquoi faut-il toujours qu’il se croit tout permis ? Il croasse un truc, lève la main vers moi… Ma… Ma… Mad… Je pointe mon arme vers sa tête alors qu’il balbutie… Mad…. Je tire en fermant les yeux. La détonation je l’entends à peine et quand j’ouvre les yeux il a le visage en bouillie. Il y a plus de Mado, je dis, y’a jamais eu de Mado, moi c’est Emily, et je m’en vais. La maison est vide, tous parti, tous enfuis…. De la poussière dans la cour, même le personnel s’est barré… merde. J’aperçois mon reflet dans la glace… oh non… j’ai du sang partout, la joue déformée, un trou dedans… oh non… qu’est-ce que j’ai fait ?… La maison est vide… et elle a moi toute seule. A moi toute seule. Enfin.

 

Emily se souvenait encore de ce moment. Quand elle avait réalisé que désormais la maison lui appartenait tout entière. La maison et tout le reste. Toute sa vie en fait. Enfin. Elle s’était assise par terre et elle avait pleuré. De joie. Pour la première fois de sa vie. Une joie immense, comme un ouragan qui se soulève. Et les larmes jaillissaient toute seule, mélangeant sanglot et rire en hoquets discordant. Puis, quand ça avait été fini, elle avait fait comme aujourd’hui, ses valises. C’était il y a déjà six ans maintenant

Il était temps d’en finir.

 

Emily

Je ne savais pas quoi faire après la fusillade. J’ai fait des cauchemars aussi. Mais c’est marrant jamais j’arrivais à me souvenir de la tête de Marco… C’est peut-être de l’avoir bousillé… c’est peut-être pour ça que je les fais… va savoir. Va savoir… Je suis allé à l’hôtel, j’en ai choisi un en banlieue est, près de Cergy. C’est là qu’il est né ce con, peut-être que je faisais un pèlerinage aussi… je sais pas, j’ai pas réfléchi, j’ai fait ça d’instinct. Peut-être que c’était une façon, une dernière fois, de me réfugier auprès de lui… Me réfugier auprès du souvenir d’un mec qui m’avait battu, humilié, vendu comme de la viande jusqu’à ce que j’en crève presque ?… Bon Dieu… Ma pauvre Emily, je me suis dit rétrospectivement, t’es cinglée, t’aimes quand ça fait mal. Sauf que ça a pas fait mal du tout rien à foutre même, comme si les balles avaient tout digéré, effacé. C’est Paul, un ancien client du temps où j’étais tapin qui m’a fait mal. En m’extrayant le morceau de balle qui avait ricoché dans ma joue. Après je suis resté environs une semaine à l’hôtel, le temps que ça dégonfle un peu et que ça se tasse aussi. Ils en ont parlé à la télé de cette affaire, c’est comme ça que j’ai appris que les deux crânes ras étaient de la mafia albanaise. Des mecs importants… comme ça que j’ai su que j’étais dans une merde noire. Bon, certes j’avais déjà bien commencé, mais là… J’en étais presque soulagé que le flic me trouve. Comment ?.Un bon flic je suppose qui me connaissait mieux que je ne le pensais. Je lui ai bien demandé hein, mais il ne m’a pas répondu. Il m’a juste demandé ce que je comptais faire.

 

Vous ne venez pas pour m’arrêter ? Le flic la regarda comme si elle avait dit un gros mot et referma la porte derrière lui. J’ai pas besoin de vous dedans, j’ai besoin de vous dehors. Besoin ? Vous avez coupé la queue du serpent, pas la tête. Vous me prenez pour qui ? Une justicière ? Il soupira, exaspéré. Vous ne tiendrez pas deux semaines en prison. Pourquoi ? Vous me prenez pour une gamine ? Non, parce qu’ils vous feront tuer. Emily marqua l’arrêt le flic embraya, sans pitié ni remord. Dehors vous avez vos chances, je peux vous aider à partir en cavale. Mais ça continuera… tout continuera comme avant… Les filles, les tournantes… à vous de voir… Elle semblait désemparée et on ne l’aurait été à moins. Le flic, bon manipulateur jouait sur sa culpabilité de gamine et ça marchait. Mais qu’est-ce qu’elle pouvait faire ? Je ne sais pas, vous savez comment ça marche de l’intérieur, vous avez vu les filles, vous les connaissez, peut-être que vous pouvez les approcher assez pour les sortir du circuit… Non, ça c’était impossible, elle le savait. Elle savait mieux que personne qu’une fille ne quittait jamais son mac, qu’il la vende, la batte, elle était à lui, à lui et à la fois terrorisée par lui autant qu’à l’idée de le perdre. Les bons macs c’est ce que ça faisait, peur, très peur. Et pour une pute, la peur c’est presque une came, en tout cas c’est un mode de fonctionnement. Du conditionnement. Et pour déconditionner ces filles… à moins d’appliquer sa propre thérapie particulière… il faudrait du temps de l’écoute, de la volonté. Un luxe largement au-dessus de ses moyens immédiats. Vous faites quoi alors ? Je ne sais pas… je ne sais plus quoi faire ! Vous savez vous ? Vous savez ce que je devrais faire ? Il se contenta de la dévisager avec son sérieux habituel. Les hommes sérieux elle aimait ça, mais lui il était froid comme du plomb de chasse. Oui, venir avec moi. Mais je croyais que… Si je vous ai trouvé ils vous trouveront. Désolé de vous dire ça mais vous avez été une pute et vous réfléchissez encore comme tel. Ca sembla la choquer mais elle ne dit rien. Juste comme si elle voulait pleurer mais se retenait. Faites vos valises, on y va. On va où ? Chez un ami.

 

Il s’appelait Moscou. Un colosse, bâtit comme un ours, avec une voix de stentor, et russe bien entendu. Un ancien mercenaire naturellement… Le flic savait parfaitement ce qu’il faisait en la lui confiant. Comme il savait ce qu’il faisait en lui glissant en partant une clé USB. Qu’est-ce que c’est ? Elle avait demandé. Tenez, réfléchissez. Vous êtes une fille intelligente, je sais que vous trouverez une solution. Premier mot presque gentil, et le dernier.

 

Emily

Avant j’aimais pas la nuit. La nuit c’était le boulot, la peur, le client qui fait chier, les flics qui font chier, la peur… J’avais tout le temps peur la nuit je crois. Peur de ce que je ne voyais pas, de ce que j’imaginais, peur de ce qui pourrait arriver si… si je me tenais mal, si je n’avais pas choisi la bonne jupe, si je ne suçais pas assez bien… Peur qu’il surgisse avec ses yeux jaunes et me tabasse. Peur d’être violée. Et finalement c’était arrivé… Aujourd’hui je n’ai plus peur. J’aime ça même. C’est calme la nuit. J’aime le calme. Surtout celui qui précède la tempête.

 

Elle glissa l’ogive de 12,7 dans le chargeur avant de l’embrayer. Barret M82 anti matériel, calibre 50 BMG, optique de nuit, vision verte luminescente, trois gardes en poste. Oui il était temps d’en finir. Elle les connaissait, en cinq ans elle avait eu le temps de les apprendre, eux et bien d’autres choses… Elle savait qu’ils ne lâcheraient jamais l’affaire tant qu’ils ne l’auraient pas coincé. Quitte à s’en prendre aux élèves de sa classe, à n’importe qui l’ayant approché de près ou de loin. Ils étaient comme ça, ils ne lâchaient jamais, des chiens. C’était leur loi, leur honneur, le kanun comme ils appelaient ça, la loi des sultans. Et on ne remet pas en question impunément le pouvoir des sultans. Maintenant elle attendait son signal. Malgré sa taille et son poids, il se glissait dans les épineux sans un bruit, l’ombre d’un ours. Personal Defense Weapon, FN Herstal P90 le long de la hanche, fusil d’assaut AR15 en bandoulière  près à l’emploi. En chemin il n’avait rencontré aucun opposant, seulement des barbelés et des mines hors sol Claymore. La routine ou presque. J’y suis, entendit-elle dans son écouteur. Dans le temps elle ne voyait rien. D’une certaine façon ça aidait à vivre, en floue les choses étaient parfois jolies comme des aquarelles de papillons pastels, des légèretés colorés, et la nuit comme des sodas. Mais aujourd’hui qu’elle avait les yeux grand ouverts, autant qu’elle y voit droit. Ca lui avait couté une fortune et elle portait encore des lentilles, mais même à 850 mètres elle voyait parfaitement le garde tourner autour de la piscine. Même qu’il avait une petite mine, il avait dû faire la fête la veille. Il faisait beaucoup la foire ces mecs, comme les russes. Raki, sky, vodka et cocaïne… BAOUM ! 964 mètres seconde officiellement, parce que la convention de Genève interdit les balles supersoniques. Le missile d’acier traverse la tête du garde et la fait éclater avec un bruit écoeurant avant même qu’il n’ait entendu le moindre coup de feu. D’ailleurs avec ce vent contraire, on l’entend à peine. BAOUM ! Le fusil s’enfonce dans son épaule, elle accompagne le mouvement et bloque, choc. C’est lui qui l’a entrainé, tout appris, arme et close combat. Son grand géant, comme elle dit. Moscou. Oui, le flic savait parfaitement ce qu’il faisait. La seconde balle traverse la poitrine de l’autre garde avant qu’il ne s’alerte, le dernier part en courant. BAOUM ! Bonne élève, pensa Moscou satisfait en voyant l’épaule du type partir en purée avec son bras. Maintenant c’était à lui, elle veillait sur ses arrières, et avec des munitions pareilles pas grand chose pouvait lui résister, pas même un mur surtout pas un mur. Il abattu un type qui sortait pisser et entra par les cuisines. Trois cuisiniers et un serveur. Instant de flottement, tout le monde se regarde en chien de faïence. Soudain elle entend six plop dans son écouteur, cadence d’arme auto en mode coup par coup, le bal est ouvert, Moscou est en piste. Par une lucarne elle aperçoit une silhouette courir, un, deux, elle calcule ses pas, BAOUM ! L’ogive traverse le mur de la villa comme du beurre et coupe la silhouette en deux dans un geyser. Moscou avançait, il avait échangé l’AR15 contre le P90, rafales courtes, invariablement mortelles. Pas de quartier, homme de main, personnel, femmes ou hommes. Jusqu’au grand salon, puis la chambre du maitre des lieux. Djenko Nocovic, la quarantaine, cheveux gris séduisant et là avec un AK47, défendant chèrement sa peau, quoique brièvement. Grenade. M78 russe, cadeau de la maison, dit la Sauterelle. Elle rebondit à un mètre vingt de hauteur et éclata en libérant shrapnel du quadrillage et  billes d’acier. Mission terminée, grogna Moscou dans son oreillette. Ca aurait dû être moi en bas, ronchonna Emily, quand soudain…

 

 

 

Emily

Deux vans noirs, quelqu’un a réussi à donner l’alerte. Le fusil fait un bruit de l’enfer. Même avec une oreillette et un bouchon de tir. J’aime pas les armes trop. Ca fait du bruit, ça pue, t’as les mains sales à cause de la poudre. Mais c’est dangereux. J’aime ça quand c’est dangereux en fait. A force je me suis rendu compte que c’était pas la peur qui me motivait, ça avait jamais été la peur, c’était le danger. Combien de fois j’ai flirté avec la correction, juste pour me sentir en danger, pour me réveiller ? Combien de fois j’ai raté une pipe juste parce que je sentais que le client pouvait m’en mettre une ? Combien de fois au fond je ne suis pas allé chercher l’ultime frisson en me faisant frapper juste parce qu’il était dangereux. Et combien de fois j’ai adoré baisé en public, juste pour voir jusqu’où une pute pouvait aller ? Des centaines ?… Mais le mieux, je me dis en appuyant sur la détente, c’est quand il me baisait après. Ah ouais c’était vraiment mieux après, surtout après une bonne dérouillée à la ceinture… Ce beau salaud avec ses yeux jaunes froids. Je laisse le Barret, j’ai immobilisé le van de queue et son chauffeur, abattu deux hommes, les autres se positionne en formation et pendant que les uns mitraillent dans ma direction, rafale prudente et balles traçantes, les autres entrent. J’entends immédiatement d’autres rafales dans mon oreillette. P90 contre AK47, en milieu clos, inégal et à l’avantage de Moscou. J’avance, AR15, visée de nuit à tir réflexe, j’ai chaud mais je n’ai pas peur. Je me sens calme en fait, super calme. C’est comme si je n’entendais plus les balles siffler. Que je ne voyais pas les éclairs verts qui jaillissaient des Kalachnikov. C’était fini la peur. C’était à eux d’avoir peur maintenant… Putain de flic… il savait que je ferais ma curieuse, que je pourrais pas m’en empêcher… Alors je l’ai regardé sa putain de clé USB. Tout ce qu’il avait sur les kosovars et les albanais, photos, films… des films de fille surtout. Prise par elle-même sur leur téléphone, entassée à huit dans une chambre de bonne de dix mètres carrés. Filmées à la sortie des camions, dehors des containers à bestiaux…le musée des horreurs, mais c’est pas ça qui a déclenché le truc C’est la mort de Jeanne. Elle s’est pendue chez elle en sortant d’H.P. Un mois plus tard. Alors que les psys disaient qu’elle allait bien… fils de pute. Quand c’est arrivé ça faisait déjà six mois que je vivais chez mon géant. Il m’avait déjà appris quelques trucs pour rigoler mais j’avais repris mes études, je voulais être prof donc, et ça me suffisait. J’étais bien chez lui, il était marrant, un peu cinglé et sa présence me rassurait  D’ailleurs où j’aurais pu aller ? Il fallait que j’attende que les choses se calment un peu avant de bouger en Espagne. J’avais envie de soleil. C’est marrant finalement c’est là où je suis…

 

Emily Blake je te nomme sergent première classe ! Beugla Moscou en lui posant lourdement sa grosse main sur l’épaule. Autour d’eux des cadavres, de la fumée, du sang, des douilles, des dizaines de douilles qui flottent sur les flaques comme de petites navettes de cuivre. Merci adjudant Rochenko. Allez amène toi gamine, faut pas qu’on traine. Ils retournèrent à Barcelone par la route. Il faisait beau tout allait bien, Moscou portait une casquette étrange à base de petites ailes en mousse et un gros joint au bec. Il était comme ça le gars. Etrange. Etrange et dangereux, mais elle n’en était pas amoureuse. Peut-être trop barré pour elle, ou bien est-ce qu’elle était guérie des hommes dangereux peut-être, peut-être pas. Allez savoir…  Qu’est-ce que tu vas faire ? Tu me conseillerais quoi ? Quitter l’Europe. Ouais j’y ai pensé… Elle avait envie de soleil, de chaleur… de sentir les rayons chauffer sa peau et ne plus penser à rien. Pendant six ans elle avait écumé le continent d’est en ouest, de braquages en cambriolages, poursuivi par la BRI, la BRB, Europol, toujours un temps d’avance grâce à son copain flic. Puisqu’on ne pouvait pas sortir les filles du réseau, détruire le réseau, et comment ? En attaquant le nerf de la guerre, l’argent. Le flic l’avait mis en contact avec des voyous qui l’avait branché avec Luther. Et pendant ce temps Moscou l’avait entrainé.et ça avait bien marché parce qu’au lieu de lui parler il lui avait donné des ordres. Et quand elle venait quêter son approbation il lui disait, t’occupes pas de ce que je pense, agit. Bref elle avait tout le potentiel pour faire un bon petit soldat et c’est ce qu’elle devint, un bon petit soldat, mortelle comme le mamba. Tu crois qu’il va manger ? Michel ? Oui. Possible, oui, mais il n’ira pas en taule. Son pote flic avait été mis en examen pour association de malfaiteur et divers autres délits graves pour un commissaire. Pourtant grâce à eux deux, un des plus gros réseaux d’Europe avait été démonté. Ceux qu’elle volait, ceux qu’il arrêtait, ceux qui mourraient… avec les documents et les pistes qu’elle trouvait, et ils l’avaient récompensé pour ça… mais évidemment les méthodes…. Lui dans le décor, plus aucune protection il était temps aussi de raccrocher les gants. Mais pourquoi faire ? Oui prof, sûrement, mais où ? Elle pensa à Rimbaud, ce poète que lui avait fait découvrir ses lectures d’examen de lettres, Aden. Harara… la corne est de l’Afrique. Est-ce qu’on avait besoin de prof de français là-bas ? Au Yemen ? Tu veux partir au Yemen ? Pourquoi ? Ca craint ? Sévère même. Les américains, Al Qaïda, les sécessionnistes, les attentats… Oh… Choisi une région plus calme et francophone si tu veux partir en Afrique. Ouais calme surtout, j’en ai marre de tout ça. Enfin calme… en ce moment dans le monde tu sais… mouais…

 

Emily

Finalement c’est pas l’Afrique francophone, mais j’enseigne quand même le français. J’ai été engagé par une congrégation catholique belge… moi la pute repentie et meurtrière… moi qui ai à peu près trahi tous les commandements… Mais qu’est-ce qu’ils croient que je l’ai oublié ma foi ? Qu’elle s’est perdue en route ? Je vis en Tanzanie. J’ai une maison rien qu’à moi, une voiture avec chauffeur, même qu’il est pas mal et que je me le taperais bien Avec mes mômes on se fait des jeux d’esprit, ils m’apprennent leur langue et moi la mienne, un mot contre un autre, un alphabet pour un autre, comme une image. Et en fin de semaine je lance un thème de compo autour des mots qu’on a appris. Moi dans leur langue, eux dans la mienne. Ils progressent vite, je suis contente. Mais quand même, des fois ici c’est lourd. Super lourd. Je regarde le plafonnier qui s’est éteint d’un coup, la classe est plongée dans le noir et en pleine dictée. La dictée ils détestent, mais faut bien en passer par là si on veut acquérir les bons réflexes. Eh merde… je grogne, ce qui fait rire la classe bien entendu. Eh elle a dit un gros mot ! s’exclame Jakaya en swahili, faut pas dire gros mot m’dame ! Reproche une voix de fille dans le fond. Oui Julia, j’y penserais et je sors voir ce qui se passe. Patrick, l’homme à tout faire de la congrégation arrive en courant. Le générateur est tombé en panne, qu’il me sort ! Ouais je vois ça, qu’est-ce qui s’est passé encore ? Bah je sais pas. Bon Dieu qu’elle nouille. Six fois ce mois ci que le générateur tombe en rideau. Et on l’a déjà remplacé ! On est en pleine brousse en plus ! C’est ça l’Afrique, faut se démerder. Je retourne vers ma classe, c’est déjà le chahut. On se calme s’il vous plait, on se calme. La classe est finie mais restez dans cour jusqu’à ce que la lumière revienne, c’est bien compris ? En chœur, oui madame ! Bon, Patrick et ce foutu générateur maintenant, et père Jérome qui sort de son bureau en m’interpellant comme si j’étais Dieu le Père. Emily que se passe-t-il ? Mais qu’est-ce que j’en sais moi ? L’humidité, l’entretient, une panne x merde ! Puis soudain j’entends un bruit que je connais trop bien. De loin ça fait tac tac tac, tac. Fusil auto, coup par coup AK ou FAL, j’ai l’oreille fine… Qu’est-ce que c’est Emily ? Demande le père. Des emmerdes, je pense, des braconniers sans doute, je dis. Ouais, on s’approche du générateur… oh la, la, c’est pas possible, putain de braconniers ! La girafe s’est écrasée de tout son poids sur la machine, blessée à mort. L’engin est foutu, il crame même, rôti le cou gracieux de la géante qui pend sur l’herbe. Là bas ça pétarade à nouveau, ça se passe au nord. Sont loin, nous fait Patrick d’un ton d’expert. Soudain une traçante sort de la forêt. Brève mais longue zébrure rouge qui lézarde la nuit comme un couteau. Sont loin hein ? Je fais à Patrick. On attend, accroupis dans le noir et puis les tirs s’éloignent. Alors je me lève et je vais à ma maison à cinq cent mètres de l’école. Emily ? Je veux plus qu’on m’emmerde, plus jamais. Ni moi, ni ceux que j’aime, ni l’endroit où je travaille, ni rien, c’est terminé, verboten. Et les emmerdes dans la vie c’est à perpète. Alors je me suis équipé. Emily ? Lunette de vision de nuit, fusil d’assaut visée réflexe, pistolet de combat full auto, treillis, gilets, bottes de brousse, parée la gonzesse. Je sais de quoi j’ai l’air, j’ai l’air d’un Terminator avec une chatte. Et c’est sûr qu’ils m’ont jamais vu comme ça ici. La petite Emily, la gentille maitresse, l’air de rien hein… .

Le ciel est noir et bleu et j’emmerde Coco Chanel, c’est à tomber, mais sous mes yeux de nuit c’est un camaïeu de vert et de noir, chauve-souris en surbrillance, l’impression d’être un radar humain et je kif. Emily ? Où est-ce que vous allez ? me fait le père Jérôme. Faire la chasse aux cons, ça va me détendre.

Emily Blake vous salut bien-Part 1-

Balle noire et luisante d’acier atomique filant sur le périphérique, le bolide trace un sillon de lumière dans l’œil aveuglé du radar qui flash, en vain. Cuir sur les mains, cagoule, regard sombre porté au travers d’un pare-brise d’une demie seconde, vitesse enclenchée, il déboite alors qu’elle appuit sur la commande d’ouverture. Elle est blonde inoxydable, moulée noir lycra, gilet de combat, elle arrache l’automatique qu’elle a à la ceinture et compte. Uno, due, tre, quatro, cinque… C’est Marco qui lui avait appris à compter rital. Marco… Oublié celui-là, et pourtant… Soudain ils surgirent dans le rétro. Deux 4×4 bleu marine et des types armés aux portières. Elle braqua son HK et tira. La crosse bondissant dans sa main comme un ours affamé, la tension qui roulait dans son poignet jusqu’à son avant-bras tendu et finement musclé. Cinq balles de neuf millimètres à haute vélocité, saccade d’acier qui gicla dans la taule et la viande comme une brûlure. Le chauffeur du 4×4 de droite prend deux projectiles froids, dans la tête, l’autre en pleine poitrine qui lui fait croiser les bras et envoyer le véhicule dans le décor, heurtant la rambarde de sécurité et partant en tonneau alors que les autres répliquaient. Fusil d’assaut FN Herstal, 5,56 Otan, munitions légères et extrêmement véloces. La Porsche était blindée, les balles s’écrasaient sur l’acier dynamique en crachats de feu jaune orangé. Elle répliqua, indifférente aux flammes et aux rugissements des armes, au danger, à la mort, froide, souple, à la fois pleine et vide, calme, presque sereine, et tout en même temps  concentrée, tendue comme  l’arc du funambule. Blam ! Blam ! Blam ! Blam ! les ogives sifflaient dans le tunnel alors que la Porsche déboitait d’une camionnette Renaud blanche. Trous dans le pare-brise, étoile dans le bleu et le sang glaireux qui inonde le volant. Le 4×4 zigzag avant de percuter la camionnette par l’arrière. Tête à queue, carambolage, le bolide est déjà loin. Il conduisait d’une main maitrisée, vingt et un an, spécialiste du go fast, fou de vitesse et d’adrénaline. Son film préféré, Point Break avec Keanu Reeves. Beau gosse en plus, dommage qu’il ait un nom si con, Gevin…

Le fond de l’air avait un gout pale et mentholé, la Porsche immobilisée devant une usine désaffectée, elle ouvrit le sac Nylon et sortit des liasses de billets roses. Elle posa sa part sur le capot, il la fit glisser dans son sac à dos, la cagoule toujours sur le crâne. On remet ça quand tu veux, c’était fun ! Elle ne répondit rien, enfourna le sac sur son épaule comme d’un rien et s’éloigna vers une Polo garée un peu plus loin, rose-mauve, très girly. Débarrasse t’en, dit-elle en parlant de la Porsche. Ouais, ouais, t’inquiète. Ils avaient tous la même expression, t’inquiète. Comme si elle était du genre à s’inquiéter depuis l’accident. Elle se défit du sac et du gilet de combat qu’elle jeta dans le coffre de la voiture avant d’enfiler une robe blanche tachetée de lilas grand-mère. Trois cent cinquante deux kilomètres jusqu’au cour Saint Omer de Lisieux, dans une petite rue bordée d’arbres. Des grilles noires, une cour écolière où jouaient quelques garçons et Colibri, la petite peste des quatrièmes de lancer docilement et bien fort, bonjour madame. Colibri, je te jure… Hi Blake ! Blake t’es sûr que t’es pas anglaise ou américaine, et non toujours pas Jean-Pierre. Jean-Pierre Studieux, qui portait bien son nom, le prof d’anglais la draguait depuis un an qu’elle était en poste. Bien lourd comme il faut. Elle entra en classe, les enfants étaient déjà là, studieusement rangés. Bonjour madame ! Clamèrent-ils en chœur. Bonjour, bonjour. Elle était heureuse, elle adorait son métier. Mais ça n’avait pas toujours été le cas.

Mado ! Viens ici ! La fille glissa de son tabouret, soumise jusqu’au sous la frange Louise Brooks qu’il lui faisait porter, ombre à paupière et peur jusqu’au nerf de son nombril. Silence dans le rouge mascara bardé néon pute des boulevards. Oui Marco ? Ramasse. Il y avait de la monnaie par terre. Elle obéit sans réfléchir, il posa son mocassin pourpre sur son dos. Il était comme ça Marco, assez tape à l’œil. Qu’est-ce que je t’ais dit hier ? Je sais pas Marco. Putain ! Gronda-t-il en appuyant sur son dos avec le talon. Tu te souviens jamais de rien ! Je t’ai dis pas avec les blackos ! Ah oui c’est vrai tu m’as dit ça. Il appuya un peu plus fort. Ramasse salope ! Elle obéit docilement avant que de son pied il la repousse contre le lino. Il était beau Marco, mais il était dur, comme le lino. Elle s’y écrasa le nez. Connasse !

Parfois Mado pleurait, en silence, comme pour ne pas faire peur aux mouches, Mado avait très peur des mouches, dans la Bible le Diable, Belzebuth était le Seigneur des Mouches. Une des Sept Plaies. Quand elle pensait aux mouches, elle les voyait qui lui rentraient sous la peau à vif par une coupure cutter. Alors elle allait se foutre dans un coin, arrachait sa foutue perruque et redevenait un temps Emily, la petite de province, descendu avec armes et bagages pour devenir danseuse. Emily, la gamine tenace. Elle avait tout encaissé, les castings empoigne, les humiliations, les directeurs de ballet hystériques et pédés, les producteurs à la main baladeuse, et puis un soir, avec une copine, elle était descendu à Pigalle, et elle l’avait rencontré. Son beau Marco. Grand brun au visage italien, la peau mat, le sourire facile, les lèvres épaisses, les yeux allongés et rieurs, un piège à fille. Et des liasses dans les poches claquées dans un fermoir serpent aux yeux rubis, pur argent. Ca et les pompes croco ça l’avait beaucoup impressionné. Il lui avait soutiré son numéro, s’étaient revus, et de fil en aiguille… Mado essuya ses larmes, ça servait à rien, rien ne servait à rien, même pas pleurer, ça ne la soulageait même plus. Alors elle serra les dents une fois de plus et attendit que ses tremblements de peur et de rage cessent. Marco était bon dans ce qu’il faisait, un rabatteur de première, en plus d’elle il avait six autres filles, toutes avec le même genre d’histoire, le même genre de profil. Sortie de leur province, souffrant d’un père absent ou falot, pauvre, enfant de prolo ou de la DASS,  et affligée généralement d’un complexe quelconque. Marco s’y entendait pour savoir où et comment faire mal. Il n’y avait pas que les gifles savantes qui ne laissaient pas de marques mais un sale souvenir, les humiliations publiques, il y avait aussi ceux des coups qu’il savait faire pleuvoir à l’intérieur avec sa seule bouche, son seul mauvais esprit. Ma pauvre t’es trop grosse ! Qu’est-ce que t’espère faire de la danse avec des jambes de haricot, on dirait un poteau sur deux autres poteaux plus petit. Aahahaha ! Mado encaissait. Quand elle n’avait pas de client, qu’il n’était pas dans le coin, elle continuait étirement et échauffement dans la salle de bain étroite de son studio, mais elle ne dansait plus. Trop petit ici. Comme un oiseau s’ébrouant dans sa cage. Prisonnière de sa balance. Son poids, une obsession, et ses vêtements aussi, ses perruques, ses chaussures, les robes et les choses qu’il lui faisait porter. Elle était sa petite poupée et drôlement intérêt à tenir son rang. C’est qu’elle ne tapinait pas toujours en bas dans le bar à Janine, des fois il l’emmenait dans le monde, présentait sa pute à quelque richard qu’elle faisait cracher en deux deux rien qu’avec son truc de la langue sous leur bite quand elle les suçait. Marco l’appelait sa bouche dans ces cas là. Ce soir tu vas faire ta bouche sale pute, t’as compris ? Qu’il lui susurrait à l’oreille une main dans la culotte quand il était de bonne humeur. Elle adorait être sa bouche et qu’il la traite de sale pute. Se sentir sale, avilie avec lui c’était tout bon, rose, juteux. Pourquoi elle avait besoin de ça en amour pour se sentir vivante ? Quand elle était gamine, une fois un garçon lui avait dit qu’elle était vicieuse. Du coup elle avait regardé… Vicieux, qui a une disposition naturelle a faire le mal. C’était donc que c’était dans son sang, plus fort qu’elle, et son mal à elle c’était le sexe. Son mâle. Sa côte d’Adam, sa plaie ouverte, son flanc troué qui suintait foutre et cyprine. Mais c’était si bon. Se sentir disparaitre enfin, s’abandonner totalement, gicler son désir, mangée. Comme de retourner à un état cosmique avec tout en même temps le cordon ombilical d’une bite amicale dans le cul, la chatte, la bouche. C’était si bon d’appartenir, se sentir possédée. Si bon d’être à lui. Chaine, chienne. Sale pute de chienne à genou. C’était finalement si sexuel pour une femme, si proche de sa seule condition physiologique pourquoi ne pas plier ? Plier…. Oooh elle en avait des papillons dans le ventre, comme elle disait, s’imaginant pliée à genou devant sa braguette impératrice, et lui les mains sur les hanches. Suce bouche ! Oooh….

Le désir c’est le mal n’est-ce pas ? Le mâle…

Notre Père qui êtes aux cieux, pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensé, ne nous soumettez pas à la tentation et délivrez nous du mal, car c’est à  vous qu’appartient le règne, la puissance et la gloire, au siècle des siècles amen.

 Marco

J’y peux rien, c’est comme ça, moi dès que je vois un truc pour faire du pèze, faut que je me branche. Et putain les radasses c’est du jus. Trop fastoche comme elles sont connes. T’as pas idée frère comme c’est facile. La salope ça se tient et ça se baise mais jamais tu lui donnes son sucre, ou trop tard. Tu vois c’est ce que t’as pas pigé. Une pute ça se tient, tu la laisse pas s’écraser contre un mur juste parce que t’en as marre de ta branleuse à couilles. Tu l’utilises, tu la rabougris, tu la traine comme une merde sur le trottoir de tes vices mecs ! Oh putain, se dit l’Antillais, v’la qu’il fait de la phrase. Ouais j’sais, mais qu’est-ce tu veux, elle m’a mit les boules. Cause à quoi ? Bah putain elle m’a tapé dans ma C. bordel ! Cette pute, elle vient chez moi et elle tape dans la caisse ! Oh la salope ! Ah ouais je comprends…. Mais je m’en branle, je calcule le costard qu’il porte, veste cintrée pied de poule, créateur mes noix, la cravate en soie violette, la chaine. Putain de sapeur je me dis. Il porte des dreads aussi, longs, fins et soyeux qui se déploient sur ses épaules de guadeloupéen cossus comme l’aile et la plume d’une corneille. Derrière lui l’Afghan prend sa bière. La gueule ravagée par la guerre, la folie, les yeux en colère vers le vide de la rue devant lui, derrière la baie vitrée du troquet. Paris 18, Marx Dormoy, Place de la Rontonde. Il fait peur à tout le monde ce mec là. Mais c’est pas plus mal. Et toi alors, t’en est où ? Faut que je vende une fille. Ca peut plus durer. Pourquoi ? Bah je te dois cinquante, et j’ai paumé aux cartes l’autre jour. Combien ? Vingt cinq. Eh soixante-quinze mille ça se trouve ; Ouais mais j’en ai marre, je veux me débarrasser mais je sais pas laquelle. Faut que j’en termine une, ça peut plus durer. Pourquoi ? Qu’est-ce qui peut plus durer ? Mon mec, faut que je t’explique comment ça se gère une écurie. Voilà qu’il faisait son expert, pensa l’Antillais, discrètement il regarda sa montre incrustée de zircons. J’ai les trois slovaques, sont jeunes, dix-neuf piges la chatte étroite, tout ce qu’il faut, elle ramène le jus, une ancienne d’il y a longtemps, qui me connait à fond et qui sait comment me gérer les putes. Et puis il y a les deux autres qui vont arriver en fin de course. Jeanne et Mado. Je les gardes pour les barbons, les soirées, chez la Janine. Mais c’est bon faut que je fasse un exemple. Faut pas qu’elles oublient ces salopes que c’est moi leur vie, toute leur vie, tu piges ? Que je fais ce que je veux avec elles, qu’elles m’appartiennent. Les trois slovaques par exemple, elles me prennent un peu pour un touriste parce que je suis pas brutus comme les yougos. L’ancienne faut pas qu’elle perde de vue qu’elle est miraculée, et les autres… bin c’est tant pis parce que je sais pas laquelle c’est.que je vais lourder. Si tu veux je t’allèges de Jeanne, l’Afghan a besoin d’une gonzesse, c’est plus possible. Et pis il l’aime bien la petite Jeanne. L’Afghan me retourna un sourire jaune avec ses dents longues et ses yeux brûlants cernés de marron. Non ça me disait rien, il allait me la casser en deux deux. Nan, j’ai fait, ça se termine pas comme ça une pute, c’est comme en cuisine, ça se recycle. Je pensais à ma pétasse, Mado. Que celle là je lui recyclerais bien la perruque jusqu’au sang. J’en peux plus de ses mines boudeuses et de son côtés petite fille de trente piges ou quasi. Et puis elle est conne ! C’est pas possible ! Trop conne, faut que je la largue c’est pas de mon niveau. Mon standing, mon style. Moi j’assure.

Sale pute viens là ! Oui mon chéri. J’ai la bite dure et rouge, veineuse, dressée de la braguette, fumante d’autorité virile poing sur les hanches. Tu sais ce qui te reste à te faire !? Oui. Elle m’avale d’un coup et pompe sans me lâcher du regard. Je la mate, putain de merde, cette gourde m’astique plus comme j’aime, elle sait plus, pauvre merde va ! Je lui balance une claque dans la gueule et mon chibre qui s’arrache de sa joue, elle tombe, la perruque de travers. Elle couine. Mais Marco… Ta gueule salope, de toute façon c’est pas de ça dont j’ai envie. Ouvre la bouche. Elle obéit, je pisse dedans. Ferme pas putain ! Ouvre ! Elle obéit, elle pleure. Je me termine et je lui écrase bien salement la main. Elle gémit puis hurle. Qu’est-ce j’en ai à foutre ? Habille toi on sort..

Emily descendit de la Subaru, des lunettes de soleil sur le nez, cintrée dans une robe d’été qui moulait son corps musclé et nerveux. Luther attendait sur le porche de la maison en bord de lac. Haut, chauve, la soixantaine, des lunettes à tour d’acier sur son nez aquilin, les sourcils broussailleux comme un vampire de cinéma. Il sourit porcelaine, bien limée rangée, ah ces anglais de la côte… Salut ma chérie, t’as fait bon voyage ? C’était un peu long mais ça va, avoua-t-elle avant de lui claquer une bise rapide. Luther la précéda à l’intérieur. Il y avait un ordinateur portable allumé sur la toile cirée de la cuisine, au milieu de dossiers cartonnés. Tu veux un café ? Pas de refus. Deux fois sans sucre et amer s’il vous plait. C’est sur l’écran, lui indiqua-t-il pendant qu’il leur préparait le café. Elle tourna l’ordinateur vers elle. Une photo d’une entrée d’immeuble type haussmannien. Elle fit aller la souris. Crédit Commerciale Rivière et Carré, banque privée, adresse cis à Lyon. Une des banques par laquelle ils font rapatrier leur argent en France. Comment ? Ca serait trop long à t’expliquer. Okay, c’est quoi le loup ? Il eu son demi sourire qu’il avait déjà la première fois quand ils s’étaient rencontrés, celui qui disait, je suis comptant t’es malin, maintenant dis moi quoi. Comment t’as deviné ? Tu veux pas m’expliquer c’est qu’il y a un loup. Il regarda quelques secondes sans rien dire, puis marmonna, je suis désolé ils m’ont obligé. Probable que s’il n’avait pas dit ça comme ça elle n’aurait pas remarqué ses yeux qui coulissaient sur la porte de côté. Et qu’elle serait morte aujourd’hui. La porte vola, il entra un SRM Arms Model 1216, capacité seize cartouches calibre douze automatique, au même instant où elle s’aplatissait par terre et arrachait le 357 canon court modèle 327 de son sac à main,  sept cent cinquante gramme de bon acier, balle téflon. Et faisait feu. Le pied qui éclate et le mollet qui se brise, le tueur décharge sa chevrotine dans la poitrine de Luther qui rebondit contre l’évier alors qu’un second assassin surgit derrière elle. HK MP5, il a un instant de distraction en voyant Luther tomber, braque son arme vers elle alors qu’elle lui décharge la sienne dans les couilles. Deux, qui font une bouillie de son bas ventre qui volète en geyser de jean et de sang, bout de zob. Krrrrrrraaaaaa ! La Kalachnikov arrose la cuisine, fait voler la table au-dessus d’elle en copeaux de bois, de verre, papier, plastique et silicium, l’ordinateur pulvérisé par les lignes d’acier cuivre des balles de 7,62 mm qui dégueulent sur le mur en trous de plâtre et béton, arrachant au passage cadre et image, étagères assiettes, couverts, un poivrier explose. Elle roule sur elle-même, se met sur les genoux qui dérapent sur le verre alors qu’elle se carapate de la pièce à quatre pattes, le monde explosant autour d’elle comme un 14 juillet en enfer. Roulé boulé dans le salon, un type qui surgit, le 357 qui saute dans son poing, Baoum ! Baoum ! Elle s’économise, plus que deux cartouches. Celles-ci lui traversent la poitrine et le dos, locomotives qui recrachent du poumon poudreux dans la foulée. Elle se redresse et cour jusqu’à l’arrière de la maison. Elle n’est jamais venu dans cette partie là ignore même si elle trouvera une issue quand elle reçoit une pleine crosse dans la figure. Le monde s’éteint d’un coup, ça fait un mal de chien, elle sent ses dents branler, silence. Flash, on la soulève comme un sac. Noir. Elle ne sent plus rien, n’entend plus rien, elle est fatiguée, terriblement fatiguée, et ça serait si bon de se laisser aller. Flash, elle est dehors, elle sent encore la chaleur du soleil contre sa peau, aperçoit des hommes, des ombres armées, trois peut-être quatre. L’une d’elle s’approche de son corps recroquevillé, se penche… elle aperçoit son visage, la quarantaine, beau gosse, enfin le genre qu’elle aime, avec une belle tête de salaud comme Marco. Elle sent la douleur vive de ses lèvres éclatées, son souffle court. Entend les types qui parlent autour d’elle. Noir. Sent une main agripper ses cheveux, sent le manche en plastique sous ses ongles, soudain son bras se détend…

Marco

Salut, est-ce que vous laisseriez une andouille qui bave sur vous depuis une heure vous offrir un verre ? La fille me mate sans piger, puis regarde derrière moi parce que je lui fais mon plus beau sourire. Tu comprends c’est pas possible que la grosse andouille ce soit moi, je suis si beau… Qu’elle bande de connasse… Je fais signe au barman en lui montrant le verre de la fille. Il sort le Moët et nous sert deux coupes, il me connait le Paulo, il sait comment je suis quand je suis en chasse. La fille regarde la coupe qu’il pose devant elle. Oh merci… mais… Un problème ? Euh… je n’aime pas le champagne… Putain, une chieuse je me dis. Pas de soucis ! Qu’est-ce que je peux vous offrir d’autre ? Un Baileys ? Elle me demande avec un petit sourire timide. Je fais signe à l’autre qui enchaine sans un mot. On trinque puis on boit. Je la baratine comme il faut, elle glousse la pute, se la raconte, s’y crois déjà avec le beau Marco, et moi pendant ce temps qui calcule la marchandise, soupèse où je la vendrais, à qui, comment, combien. Bon il faudra qu’elle perde un peu des hanches, je la mettrais au sport, dans trois semaines elle est sur le trottoir, deux si je me donne du mal. L’Antillais se pointe avec l’Afghan et Jeanne. Ca m’assure un 10% de remise sur ce que je lui dois, j’ai juste demandé que l’autre dingue attende un peu pour me la mettre petite. Mais à l’air terrifiée qu’a la salope je me dis qu’il était super impatient de lui faire profiter de ses fantasmes de tordu. Je lui demanderais c’est quoi, c’est toujours utile de savoir sur quoi un mec bande. Je présente ma nouvelle copine au négro qui lui fait le baise main très vieille classe. Enchantée Mademoiselle, mes amis m’appel Toussain. Encore une fois elle glousse puis me dit alors qu’il s’éloigne, il est charmant votre copain. Mais l’autre il fait drôlement peur. Et encore t’as rien vu, je me dis en lui rendant un sourire beau gosse. Ah oui ? Mais faut pas avoir peur comme ça, je suis là moi. Elle rigole encore comme une gosse et trempe les lèvres dans son Baileys, je lui essuie doucement le haut de la lèvre du bout de l’index, elle me regarde, déjà conquise. Quelle conne. Elles sont paumées de nos jours, qu’est-ce que vous voulez c’est comme ça. Elles veulent faire les salopes mais elles n’assument pas. Elles se la racontent indépendantes et tout le tralala mais elles rêvent toutes de finir avec Mister Prince de ses dames, en cloque mémère, avec le petit pavillon. Et quand c’est pas ça quand c’est la radasse libre dans son slip, la femelle moderne, qui choisi ses amants et s’assure la vie toute seule, suffit que tu l’asticotes à la bonne mesure pour que tu trouves un petit cœur écrasé de solitude qui saigne de ne pas trouver le gardien de ses nuits, comme dit la chanson. Alors suffit de la cueillir comme un petit oisillon et clac, une bonne sérénade et en deux deux tu la mets au boulot. C’est des putes, c’est dans leur nature, se donner au plus offrant, moi je fais que l’intermédiaire dans cette affaire.

Le bras d’Emily se détend, la lame fait un bruit de coupure sur la chemise du type lui ouvrant l’avant-bras avant de se planter dans sa gorge. Elle arrache la lame, giclée de sang alors qu’elle tranche dans le tendon d’Achille du gars le plus proche, il tombe, lui plante dans l’œil jusqu’à la garde, arrache l’arme qu’il a à la ceinture et abat les deux autres avant qu’ils ne réalisent ce qui se passe. Elle se relève, elle a mal aux dents, vérifie dans un rétro qu’elle n’en a perdu aucune, ramasse ses affaires, retourne dans la maison et défait le disque dur des débris de l’ordinateur ainsi que ce qu’elle trouve comme dossier à peu près intact. Puis repart. La colère tremble encore en elle, et les souvenirs défilent à mesure du décor qui file autour d’elle. Marco, l’Antillais, l’Afghan, et les autres, tous les autres. Fils de pute….

Le disque dur n’était pas totalement irrécupérable et les dossiers portaient sur des cibles potentielles pour cambrioleur chevronné. Luther avait été à la source de pas mal d’affaires parce que c’était son job et qu’il se faisait payer pour les renseignements collectés. Mais il n’y avait qu’un objectif qui l’intéressait, leur banque d’affaire à Lyon. Madame vous avez quoi à la bouche ? Une porte dans la figure Aurelien, c’est très douloureux, je ne te recommande pas. Mais comment vous avez fait votre compte ? Demanda Caroline avec un je ne sais quoi dans le ton qui sous-entendait que quand même la maitresse était un peu gourde, qu’allo quoi on n’avait pas idée de faire un truc aussi stupide. Je lisais ta copie ma chère, et comme tu vois je n’ai pas seulement été frappée par sa nullité.  Mener une double vie, pas une sinécure, surtout avec la curiosité naturelle des gamins mais heureusement il y avait les vacances scolaires. Le Crédit Commercial Rivière et Carré était situé entre la bourse du commerce et l’hôtel de ville dans une rue tranquille et peu passante. Deux caméras à l’entrée, un commissariat pas loin, et une géographie de quartier qui autorisait au moins trois points de fuite. Les documents de Luther étaient incomplets, l’objectif était un lot de bons au porteur pour une valeur de cent dix million d’euros, mais aucune idée d’où se trouvait le coffre, il faudrait faire des repérages dans un endroit où elle devait déjà être connu. Peu importe, ce n’était pas la première fois qu’elle faisait des repérages sous leur nez. Elle s’acheta perruque et lentille de couleurs dans un magasin spécialisé dans les déguisements, ainsi qu’un dentier qui lui faisait les incisives proéminentes. Danseuse, ex prostituée, elle connaissait bien son visage et bien des fois hélas avait dû maquiller les traces de coups. Elle passa son visage sous un fond de teint mêlé de couleur chair et de blanc gris perlé, assombri le dessous de ses yeux avec du fard à paupière brun et s’inventa des départs de rides à l’aile du nez et au coin de la bouche avec un crayon. Recouvrit ses paupières de mascara, aminci sa bouche et la traça en rouge grenat. Elle avait bien prit dix ans. Puis elle entreprit de bander ses seins, se choisi une tenue discrète et passe partout, jupe plissée bleu marine sous le genou, pull gris raz du cou et veste, des collants gris banales et son sac à main ajusté, avec un minuscule trou pour laisser l’objectif filmer.

Mado ajusta sa perruque et se jeta un coup d’œil dans la glace. Elle n’était pas trop mal ce soir. Un bel éclat de peau, l’œil vif, qui se tenait l’encolure bien droite. Ca allait lui plaire. Et puis sa robe safran rouge bien coupée pour mettre en valeur son décolleté et son dos de princesse. Elle savait bien pourquoi il la sortait ce soir et ce n’était pas pour faire des mondanités dans la haute. Elle s’alluma une cigarette et alla à la fenêtre en l’attendant. Elle jetait sur une petite rue de Pigalle à deux pas de Blanche. Des filles, un ou deux clients, des immigrés au visage inquiet et curieux, des touristes au spectacle et le bruit de fond de la ville la nuit. En amont de la rue, claquait un néon blanc acide marqué Domina Plaza, et même pas un hôtel de passe. Elle recracha la fumée alors que son téléphone sonnait, Mado décrocha. Oui ? C’était lui, le code en bas avait été changé, il n’avait pas la combinaison.  1243A, dit-elle. Une minute plus tard il se tenait dans son salon, avec des fleurs. Des lys, il savait que c’était ses favorites. Blanc, pur, racé, élégant et sa peau cuivrée, son parfum poivré, son sourire facile, elle chavira presque immédiatement. Il était comme ça Marco. Parfois cruel, méchant, violent, et d’autres fois absolument adorable, exactement comme quand ils avaient commencé à se fréquenter. Il l’embrassa dans le cou puis derrière l’oreille juste comme elle aimait tout en faisant glisser ses mains puissantes sur son torse. Elle se senti chavirer alors qu’il dégrafait lentement son corsage. Il la baisa lentement, avec science, surveillant son plaisir comme un vigile et jouant avec jusqu’à ce qu’elle n’en puisse plus et se mette à hurler de plaisir. Son cris saccadé dépassa le bord de la fenêtre et alla se perdre dans l’écho de la rue en bas. Quelques tête se levèrent en se marrant, et puis alors qu’ils fumaient, blottie contre son torse, se passant la cigarette, il lui dit de se rhabiller, qu’on sortait. Sur le moment elle fut un peu déçue, elle aurait préférée se prélasser avec lui au lit, mais après tout c’était prévu qu’ils sortent. Où on va ? Tu verras, c’est une surprise. Elle adorait les surprises et il le savait. L’Audi roulait sur le périphérique direction la banlieue nord. Il avait mis un de ses CD préféré, la bande originale du Parrain en sourdine et il discutait avec elle de sa belle voix grave. Lui parlant de ses projets, de leur avenir, qu’il avait décidé d’alléger son écurie et qu’il ferait bientôt d’elle sa reine, qu’il allait l’installer, un bar, peut-être une petite boite de nuit, il avait un rachat en vue, on verrait. Et elle ronronnait. La voiture dépassa une église et s’enfonça dans les rues et avenues d’une banlieue anonyme. Où allaient-ils ? Une affaire à régler et ils iraient au restaurant, il avait quelqu’un à lui présenter. Qui ? Demanda-t-elle avec le ton d’une môme, un ami à moi, un gars du Lady Crazy. Un cabaret striptease pour clientèle chic et cher. Elle manqua d’envoyer dans le décor en lui sautant au cou. Il se fâcha aussi tôt. Eh tu peux pas faire gaffe connasse ! Excuse moi chéri ! Ouais, ouais… putain de merde t’as failli nous envoyer dans le décor ! Elle se replia sur elle-même, plus mortifiée par sa bêtise que ses insultes. Il ne dit plus un mot jusqu’à ce qu’ils arrivent près d’un stade éclairé. Un gros bloc de béton surplombé par des spots étincelant claquant dans la nuit. Amène-toi, dit-il en sortant de la voiture. Elle obéit, intriguée et encore désolée d’avoir gâché le moment. Ils passèrent une enceinte grillagée jusqu’à une entrée comme à dérobée où se tenait deux blackos crâne ras et blouson de toile bleu sécu. Attends là. Mado s’immobilisa comme un petit robot tandis qu’il cheminait jusqu’à eux. Salut, serrage de main, Marco qui parlait et le plus grand des blackos qui balança un regard neutre vers elle, puis Marco entrait à l’intérieur avec l’autre gars et disparaissait. Par ici mademoiselle, fit le grand en s’approchant avec un sourire. Mais… Il ne sera pas long, vous serez mieux à l’intérieur, venez. Elle le suivit, incertaine, ils passèrent la porte, prirent à droite jusqu’à une pièce décorée d’un pouf en mousse bicolore, d’un canapé deux places, d’un baby foot des années soixante dix en bois jaune et de quelques affiches de 98 à la gloire de Zidane et de l’équipe de France. Il la laissa entrer, puis referma la porte. A poil, ordonna-t-il avec un sourire badin. Elle s’écarta de lui le regard farouche. Je vous demande pardon ? A poil ! Non mais va te faire…. En deux pas il était sur elle et lui flanquait son poing dans l’estomac. Le souffle coupé, au bord de l’évanouissement, pliée en deux de douleurs. A poil, répéta t-il simplement. Lentement, reprenant son souffle et ses esprits elle obéit. Effrayée, attendant maintenant qu’il la viole. Marco pensa-t-elle, il allait revenir, il l’attraperait, la sauverait de ce mauvais pas. Oui si Marco savait ça, il le tuerait ! Et elle lui dit, presque en grognant, comme si elle était Marco lui-même, et se prit une gifle. Ta gueule, à poil. Il prit ses affaires et sorti. La laissant seule et nue dans cette pièce anonyme. Elle n’osait crier, alla à la porte mais il l’avait fermé à clé, alors elle s’assit sur un pouf et attendit le cœur battant, glacée, parce qu’elle était en train de comprendre. La belle soirée, les fleurs, l’amour tendre, les promesses… Ils entrèrent en se marrant, onze jeunes hommes vigoureux en survêtement d’équipe, Marco et un type en arbitre derrière eux. La voilà messieurs, passez une bonne soirée. Comprendre et réaliser en même temps, sa bouche s’ouvrit comme par suffocation, les yeux vers Marco qui scintillaient de larmes, et les douze paires d’yeux lubriques posés sur ses rondeurs. Non, non, non… souffla-t-elle, sa voix prenant de l’ampleur d’un coup. Elle bondit soudain vers Marco, en hurlant d’une voix stridente. Ils se contentèrent de la repousser de leurs mains grossières tandis que la porte se refermait sur lui.

Les yeux, les yeux humides, vicieux, noirs, bleus. Les mains, calleuses, souples, intrusives, qui dans sa bouche, tirant sur sa mâchoire, qui dans son sexe, son anus, qui arrachant sa perruque lui tirant les cheveux en arrière, lentement, salement. Elle gémit, gargouille à cause des doigts qui s’enfoncent dans sa gorge. Elle les sent qui s’agrippe à ses seins, les pinces, les malaxes, se la dispute mollement comme un morceau de viande qui soudain tombe sur les genoux, brutalisé d’une secousse qui lui arrache une touffe de blondeur. Elle prend un coup de genoux dans le front, la douleur la sonne, ils ricanent, elle entend les zips qui descendent, et puis il lui en rentre une dans la bouche, petite, avec un gros gland champignon rouge et qui pue la pisse et le chlore, ça lui racle le palais, la main qui l’attrape par l’arrière de la tête et la force, avant de l’attirer vers un autre sexe avide et gros celui-là qui lui fonce dedans avec un arrière goût de peau savonné et ne s’arrête que lorsqu’on l’arrache à nouveau à la prise, la retournant toujours en empoignant ses cheveux sous les suce sale pute, regarde moi la vache, je veux l’enculer putain ! Attend ton tour on va tous l’enculer cette chienne, bouffe mes couilles connasse ! Et elle sait qu’ils parlent d’elle mais c’est comme si son esprit se désolidarisait de son corps, qu’elle les regardait faire. Les regardait la trainer de queue en queue, la gifler, la pousser du pied, ricaner, lui forcer le palais, la gorge, les dents, et puis la baiser à trois, un par orifice. Trois par trois, se relayant, se branlant quand il n’était pas dans un trou ou un autre, raclant la viande, sèche, forcée, bientôt suintante de sang rose brun. Et les cris qui lui sortent de la gorge, cette fille aux yeux révulsés, les cheveux gras de leurs sales mains, arrachés par poignées, et les convulsions de son ventre et de sa gorge quand ils déchargent leurs couilles, la barde de leurs saucisse comme d’un poulet brocheté, ce n’est pas elle, c’est une autre. C’est une victime, une femme qu’on tue, une chose qu’on massacre, un objet de consommation jetable sans autre forme de procès. Et elle hurle, ils tirent sur ses tétons comme s’ils voulaient les lui arracher, mordent à belle dent dans le cartilage de ses oreilles, les tendons de son cou, les muscles de son dos que des mains griffues, brutales, labourent comme un fouet de papier de verre. Mais bien sûr rapidement ils l’empêchent aussi de crier, la giflent, lui plaquent la bouche dans un étau de doigts qui tirent sur ses lèvres, ou lui gicle au visage, sperme frais et chaud dont l’odeur sature la pièce avec celle de la testostérone, de la sueur, des chaussettes et des slips sales. Puis elle sent les doigts qui s’agrippent au bord de son cul, tirent comme s’il voulait la déchirer et le goulot de verre qui pousse sur son anneau anal par saccade de coup de pied, les rires, les regarde cette truie, ah elle prend bien ! sale pute ! Champagne ! Ils forcent, ils poussent, ils chantent en chœur la Marseillaise, ils finissent de se branler sur elle. Son esprit vogue au-dessus des cris, de son corps meurtri, de cette bande déloquée, affamée, babouine, carnivore. Paw ! soudain elle sent le verre qui explose d’un coup de pied ajusté. BUUUUUUUUUUUuuuut, le bord coupant qui lui taille le gras de la fesse. Et quelqu’un qui lui écarte une jambe haut en l’air avant de forcer son con. Elle sent le cuir rugueux du gant de gardien, sent qu’en même temps on lui force les dents avec un sifflet. Siffle salope ! Siffle ! Elle essaye, il pousse, aucun son ne vient, il pousse encore mais ça ne rentre pas, plus, les muscles de son vagin contracté. Laisse tomber ça va jamais l’faire. Siffle putain ! elle réessaye mais à vrai dire ce n’est pas elle, c’est son cerveau qui est en mode automatique, son cerveau qui trouve la voie du grelot, elle siffle, souffle, crache le sifflet et expulse de l’air par en bas. Il en profite. Le sifflet heurte une nouvelle fois ses dents, siffle ! Elle pousse sur ses poumons, sent la douleur lui déchirer le ventre, le cuir la forcer, l’écarteler, comme s’il comptait lui agripper l’utérus, tirer d’un coup sec. Mais non il sort, sans ménagement, elle siffle, siffle, prend un coup de pied dans le ventre, crache le sifflet. Ils s’éloignent, se désintéressent, picolent et s’organise un baby. Elle rampe sur la moquette, comme à demi morte. On l’attrape par la cheville, on la retourne, il se plante en elle. Il est jeune, pressé, fait une grimace, les yeux froids, remplis de mépris, il taque taque dans ses hanches et le goulot qui se fixe dans la chair de son anneau. Elle pousse un cri guttural et soudain, s’arcboute, alors qui lui tort un sein, puis force la bouche avec l’embout métallique du sifflet, un long sifflement aphasique lui sort de la gorge, des rires gras, le claquement de la bille de baby contre la plaque de bois. Son esprit est comme assis dans un coin qui regarde et qui pleure pour cette chose là-bas. Cette chose qui ne se tord même plus, les yeux fixes vers le plafond, sifflant, bavant, puis plus rien. Plus rien. Ils s’en vont, en se ventant, en se marrant, en lui lançant merci sale chienne, en lui crachant dessus. Puis ils arrivent, les deux blackos, avec ses affaires. Tu veux te la faire ? Après eux ? Non merci. Ah tant pis pour ta gueule. Alors commence un nouveau genre de séance. Il est monté comme un cheval, il déteste les blanches et les putes, il va lui faire payer. Ah les connards, grogne t-il en lui ôtant le goulot cassé pour l’enculer à sec et sans qu’un cri ne réussisse même à la libérer de l’énorme douleur qui soudain l’empale. Même son esprit ne sait plus quoi faire, il essaye de sortir de la pièce, fuir le cauchemar de viande et de rage qui s’écartèle sur la moquette, rampante sous ses coups de burin, de poing, de gifles dans le crâne qui se balance d’une épaule à l’autre comme une poire de boxe. T’aime ça être une pute hein ! T’aime ça hein ! Salope ! sale enculé de pute ! Je vais t’apprendre moi hein ! Mohamed passe moi une garo. L’autre se marre, le paquet, une cigarette, le gros se la jette entre les lèvres et l’allume. Puis il l’attrape par la cheville en se retirant sèchement. Ca fait un bruit de succion, elle grimace de douleurs, et son esprit est dans le couloir qui la regarde désemparé. A côté de lui, sur la droite il y a un rayon de lumière, un bain, même, qui miroite sur le mur, comme un arc-en-ciel dans la brume, c’est Dieu que se dit l’esprit et Dieu dit à l’esprit, n’ai pas peur, ce n’est rien, décompose, respire, calme toi, ça va aller je suis là, pas loin jamais. Je t’aime. Alors le gros la retourne et ses vertèbres claquent brutalement, puis il lui tombe dessus, sac de ciment, découvre sa nuque, et du bout incandescent, lui troue la peau. La douleur lui irradie la nuque, les oreilles jusqu’aux tempes, sa mâchoire vissée, un gémissement strident qui perce son fond de gorge comme une trachéotomie à l’aiguille à tricoter. Elle hurle mais il l’ignore, il ne la baise même plus, il la brûle, la marque, des lettres le long de sa nuque, sur le haut du dos, Sale Pute.

Les cratères de l’infamie étaient dispersés dans une anamorphose grouillante de crânes et qui de loin, sous une certaine lumière rasante, laissait apercevoir l’ombre d’une corneille dévoilant ses ailes le long de ses épaules luisantes de sueur, le muscle délié. Czar était un grand artiste, incontestablement, et plus encore. Tu retournes quand à Lisieux ? Quand j’aurais refourgué la came. Elle jeta une droite suivi d’un jab dans le sac, un crochet du gauche avant de faire un pas chassé en arrière, balancer trois ou quatre fois le tibia dans le cuir et les quinze kilos qui se balançait au bout de la chaine. Souple, hargneuse, un cobra-rage. Czar la connaissait depuis ce tatouage, il connaissait son histoire, l’histoire de ces cicatrices. Après ça ils l’avaient balancé dans la rue à demi rhabillé. Et puis les flics l’avaient fait hospitaliser. Liaisons multiples, contusions, vertèbres déplacés, déchirures, et ces brûlures que la médecine ne pouvait pas totalement faire disparaitre. Elle était tombée dans le coma en arrivant à l’hôpital, deux mois et demi. Il parait que quand Marco avait appris ce qu’ils lui avaient fait, il était rentré dans une rage folle, qu’il avait fait tuer les deux blackos. Même que c’était l’Afghan qui s’en était chargé. A la scie et au burin. Enfin c’est ce que lui dirait plus tard Jeanne, mais bien sûr à ce moment là elle était ailleurs à causer de la déportation avec Dieu. Dieu était très gêné quand on abordait le sujet. Emily s’en souvenait encore en sortant du coma, ses conversations avec Lui. Tout ce dont elle se rappelait en plus, mais elle ne se savait pas si c’était vrai ou faux, c’était Marco à son chevet avec toutes les filles, tenant des bouquets de lys, et lui qui discourait elle ne savait plus quoi. Emily, Mado, Mado, Emily, elle ne savait plus non plus qui elle était. Et puis il était arrivé comme un sauveur. Toussain Marguerite alias l’Antillais. Il alla la voir quelques jours après sa sortie du coma alors que le neurologue venait de la féliciter pour sa résilience. Là où quatre jours de coma pouvaient laisser des séquelles à vie, Emily était sortie de là comme la princesse des contes, fraiche et disponible mais peut-être pas tout à fait inchangée. L’Antillais était là, au pied du lit qui la regardait, apprêté, un bouquet de fleurs jaunes dans la main, l’air vaguement anxieux, attentif. Quand elle ouvrit les yeux elle venait juste de rêver qu’elle faisait feu avec un pistolet dans chaque main sur des silhouettes en couleur. Des silhouettes anonymes, floues et elle sortait de ce rêve rassérénée. Elle vit d’abord les fleurs et pensa qu’elle n’aimait pas le jaune sur des pétales que c’était bon pour les cocus puis le beau visage lisse de Toussain, son sourire timide, ses bagues aux doigts, son costume sur mesure. Oh bonjour ! dit-elle d’une voix rauque de sommeil. Bonjour Emily, tu vas comment ? Bien, dit-elle comme hésitante. T’es sûr ? Oh oui. Soudain elle se souvenait des cibles de son rêve, et sans les distinguer savait qui elles représentaient. Treize cibles. C’est horrible ce qui t’es arrivé, ce salaud ne te méritait vraiment pas. Elle pensa à Marco, peut-être mais elle aurait préféré qu’il soit là à sa place, avec des lys. Or il y avait bien un vase sur la table de chevet mais il était vide, elle devait avoir encore rêvé… Merci pour les fleurs, dit-elle d’une voix tenue et douce d’enfant effacée. C’est la moindre des choses, déclara t-il en les plantant dans le vase. Sans eau, remarqua-t-elle pour elle-même. Puis elle ajouta, c’est gentil d’être venu. Il eut un air embarrassé. J’ai jamais supporté comment il te traitait, avoua-t-il. Elle ne répondit rien, laissant ses yeux vaquer sur sa personne comme si elle cherchait un indice de la présence de Marco. Puis finalement répondit, tu ne me l’as jamais dit. Non, ni à toi ni à lui, et je n’ai jamais prit ta défense mais tu sais comment c’est dans notre monde…  Oui elle savait, les julots ne se mêlaient jamais des affaires des autres julots et les beaux mecs évitaient de se marcher sur les pieds faute de quoi on avait tôt fait de terminer plombé. Ce n’est pas grave, souffla-t-elle avec une sorte de sourire désenchanté, tu ne pouvais pas faire autrement. Sans doute mais j’aurais dû, ça ne serait jamais arrivé. Le viol collectif, la tournante, oui… et son esprit lui refusait l’accès à ses souvenirs. Mais c’était mieux ainsi, mieux d’avoir treize silhouettes à abattre. Peut-être que c’est tout ce que je méritais après tout ne put-elle s’empêcher d’énoncer à voix haute comme d’une fatalité. Toussain se raidi sur sa chaise. Personne ne mérite ça ! Je suis une pute, lui fit-elle remarquer. Et alors ? C’est pas une raison ! Sans doute mais c’est comme ça qu’elle avait été dressée. Et sans doute avant même Marco. Soit belle et tais toi, soumet toi aux ordres et désirs de ton homme, ne lui manque pas de respect… toutes ces conneries inculquées à travers une éducation sans ambition de parents sans envergure, mais également au travers des hommes qui avaient croisés sa route jusqu’à Marco. L’Antillais revint fréquemment, toujours avec des fleurs, mais jamais des lys, il avait de belles mains aux longs doigts fins et puissants, cerclé d’anneaux d’or blanc, ongles précis et nacrés. Toujours élégant, gentil, prévenant avec elle, et même un peu précieux parfois. Pourtant il n’était pas homo, de ça elle en était certaine, rien qu’à sa façon de la regarder parfois, il avait envie d’elle. Il la désirait. Comment pouvait-on désirer une femme telle qu’elle ? Putain livrée à la violence des mâles ? Souillée, battue, torturée, humiliée et la désirer quand même. Il fallait bien que cela soit une forme d’amour non ? Et les femmes tombent aisément amoureuse de l’amour non ?…. Oui elle tomba amoureuse de l’Antillais, de son élégance, de son côté sérieux, posé, de ses façons et même de son désir.

L’italien avait le visage baissé sur son entre cuisse, les yeux rivés sur la liasse dans le sac ouvert à ses pieds, des bons au porteur, cent dix millions qu’il reprenait à soixante dix mille. Ciento, gronda Blake, cent. Pas un centime de moins, elle en avait trop chié. Rentrer dans la banque, faire des repérages, se grimer, surveiller seule les rondes du quartier, localiser l’emplacement des bons selon les reliefs de documentation qu’elle avait en sa possession. Se trouver une planque, se préparer, cette fois elle ferait ça seule. La salle du coffre était située au quatrième étage de la banque, elle passa par les toits en mode monte-en-l’air et manqua de se faire refaire par leur système d’alarme. Mais la petite était vive et surtout elle savait percer un coffre. C’était Shérif qui lui avait appris, un client, un gentil, qui aurait pu l’épouser, hélas…

Mado

Il est cool Toussain, il m’a trouvé une bonne place. 147 rue Blanche, le Jockey Rouge. Un bar à fille qui appartient à un de ses amis marseillais. Je tiens la caisse et j’assure l’accueil. C’est gentil. Les clients sont pas chiants, les filles couchent pas, ça aide. Lap danse, champagne et beau sourire. Mais pas touche à la marchandise. S’ils veulent se dégourdir les couilles il y a des hôtels de passe un peu plus haut, des salons de massage, ou bien le bon vieux boulard dans une cabine à pièce. Même à l’heure d’internet ça marche encore ces conneries. Le Peep Show… faut pas croire ça a toujours du succès aussi. Côté cœur avec Toussain c’est l’idylle, pas à dire. Il est gentil, prévenant, mais bon… au lit c’est pas aussi bien qu’avec Marco. Je sais, c’est horrible de dire ça, contenu de ce qu’il m’a fait mais il me manque encore parfois. Toussain me paye le psy, après ce qui m’est arrivé il pense que c’est nécessaire et je crois qu’il n’a pas tort, il me traite bien. J’ai parlé au psy de Marco, il dit que c’est le Syndrome de Stockholm. Je ne sais pas, moi je crois que lui et moi c’est encore autre chose, que je l’ai dans la peau pour toujours. Je me demande si lui pense à moi des fois. En tout cas Toussain ne m’en parle jamais. Il dit que Marco et lui c’est terminé les affaires. Je ne sais pas, c’est possible. Parfois l’Afghan se pointe avec Jeanne, il est effrayant ce type, mais Jeanne sait rien sur Marco, elle le voit plus non plus, ou bien elle a peur du fou. Il parait qu’il est même pas afghan d’ailleurs… mais algérien. L’Afghan c’est juste un surnom qu’on lui donne parce que pendant la guerre civile, il était un des pires du G.I.A. Il veut que Jeanne se convertisse d’ailleurs. Elle qu’est si catho ! Bonsoir messieurs… Ils sont quatre, des beaux mecs, ça se voit de suite à leurs façons, leurs costards à cinq cent balles, avec derrière Tony le proprio qui les pousse en avant avec son putain de sourire de crocodile. Je fais signe à deux filles qui vont à leur rencontre, charme et déhanchement ; J’y tiens, Tony aussi, parfois on fait des séances de défilé dans le salon derrière. Tony hoche de la tête dans ma direction, il n’a pas besoin de parler, on sait ce que ça veut dire tous les deux. Je sors le Dom Perignon, cinq cent cinquante boules la bouteille… Même pas du vrai…. Made in China, un plan du marseillais… Ahahahah….  Il s’approche alors que je sers les coupes. Tu peux t’occuper du gros ? Il me fait à l’oreille. Je lève la tête, je sais qui il appel comme ça, le plus costaud de la bande. Costume clair, cheveux gris fer court, peau café au lait, chevalière en or. C’est Shérif, je le saurais plus tard. Il est tranquille gentil lui aussi, et il n’a pas la main baladeuse. Très chic gentleman tunisien. Quand je ne travaille pas il vient me chercher pour aller déjeuner. Toussain ne dit rien, il sait que je l’aime lui, même si… même si Marco quoi… enfin… Shérif fait des affaires à ce qu’il dit mais ils disent tous la même. Il est blindé en tout cas, jamais à cours. Mais je le trouve rassurant, apaisant presque. Et puis il est cultivé avec ça. Toussain c’est pas son truc la culture, j’ai essayé de l’emmener une fois à un ballet classique, il a détesté, il est parti au bout de dix minutes et m’a fait la gueule pendant deux heures ! Shérif c’est autre chose, son truc c’est la peinture. Surtout les impressionnistes, et Lautrec, l’école de Montmartre, tout ça…Il a même un petit Monet chez lui. Mais je crois qu’il les vole. Je crois que c’est pour ça qu’il connait aussi bien.

Je me lève un peu raide, étourdie. Dieu que c’était bon. Dieu que c’est mal ! Pourquoi j’ai fait ça ? Il tend la main vers ma hanche. S’amuse avec les plis de mon ventre, j’ai grossi depuis l’accident…enfin le viol… je préfère l’accident. Ca se reproduira plus. Même si ça se trouve Marco on lui a pas laissé le choix ! Il était drôlement joueur suffit d’un impayé… Ca va ? Il me demande. Je remets mon soutien-gorge et me lève du lit. Oui, oui, très bien. Je jette à peine un coup d’œil dans le miroir, attrape la perruque et la remet sur ma tête. Tu sais, je crois que je t’aime, me dit-il. Je le regarde. Shérif a le visage posé sur son bras musclé, ses yeux noirs langoureux. Je me détourne. C’était une erreur, on aurait jamais dû, je dis. T’es dur. Je sers les dents, oui, il a raison mais c’est mal… non ?