Planck ! 46

Avant que nous parvenions à destination, peut-être est-il important que nous revenions un instant sur la carrière de Krome. Dans le domaine de l’illégalité il avait peu près tout fait, tout commis, même manger des enfants, c’est dire. Et si jamais une police ou une autre avait voulu établir son casier judiciaire, autant dire qu’il aurait fallu qu’elle prévoit par la même occasion de faire construire un très gros bâtiment, disons de la taille d’un continent, pour contenir le dit casier. D’ailleurs même le P.I.G y avait renoncé. De son vivant Boris avait aidé le voyou à participer à de mirobolantes escroqueries, mais ils avaient également été à la tête de plusieurs gangs, dévalisé des quantités de banques et autres trésoreries, violé des fortunes cachées sous des palais royaux ou des temples sacrés, et si le bandit avait eu un temps soit peu le sens de la mesure autant dire qu’aujourd’hui il serait un des êtres les plus riches et les plus dangereux de l’univers. Mais il avait choisi de n’être que dangereux. Et les êtres dangereux, ces animaux-là, savent toujours trouver un coin ou se mettre à l’abri. Le temps d’une pause entre deux carnages, un coin d’ombre et si possible invulnérable. Par nature les prédateurs sont coutumiers du danger, ils le voient venir, et en cela ils ont tout en commun avec leur proie. Quand il s’agit de se trouver un endroit ou de fuir le danger, les prédateurs et les proies se découvrent toujours un instinct commun. Par exemple face au feu ou à un tsunami. Une fois trouvé le coin le plus sûr s’opère alors un statu quo entre espèces, plus personne ne bouge et tout le monde attend que ça se passe. Aussi pour un être tel que Krome, il ne pouvait se trouver qu’un seul endroit dans l’univers où il pouvait librement disparaître, quelque chose comme le sommet de la montagne si l’univers avait eu une forme plane, de là où on pouvait surveiller les progrès de l’incendie avec tous les autres, bannis et victimes, bourreaux et viandes à bourreau, tous ceux qui par pur instinct avaient compris la substantifique moelle du danger. Et pour tout dire le professeur Wiz ne put que se réjouir de son choix et de trouver cela logique et carré comme la table de neuf.

Il le comprit dès l’instant où ils abordèrent les pourtours de la jeune galaxie, reconnaissant avec émerveillement ce qu’il avait observé un jour dans son télescope tandis qu’ailleurs, dans une crèche cosmique un comptable se déchaînait. Les desiderata d’une colère presque divine, l’introduction forcée de la puberté chez des enfants du cosmos, une petite révolution sexuelle à l’échelle du quark, et bien entendu une aberration. Mais la Vie tout entière ne cesse jamais de produire des aberrations, c’est sa façon à elle de tester, tripoter, essayer autre chose pour continuer. La Vie se fout de tout le reste, elle vit, point. Et peu importe qu’ailleurs, une autre partie d’elle-même est en train de se bouleverser sous l’impulsion d’un Dieu fou, elle a déjà une issue de secours au cas où ça foirerait. Dire que la Vie est obstinée à sa propre existence est une périphrase, il n’y a que ça qui l’intéresse et peu importe les masses d’espèces ou de choses qu’il faudra sacrifier pour ça. Même la Mort n’y peut rien, faut qu’elle profite à la Vie. C’est comme une horloge qui n’arrêterait jamais de tourner, le mouvement perpétuel, et cet endroit cette galaxie en était la preuve physique.

–       Erotika ! s’écria le professeur.

–       Je vous demande pardon ? grogna le comptable.

–       Votre galaxie monsieur Montcorget ! Votre galaxie !

–       Hein ?

Montcorget regarda par le hublot de la capsule.

–       Je ne vois vraiment pas ce que j’ai à faire avec ça ! protesta t-il.

Il était mauve.

–       Faites voir, fit Lubna en se faufilant entre les deux. Oooh ! C’est vrai c’est toi qui a fait ça Honoré ?

–       Mais non j’ai rien fait du tout !

–       Je crains que si monsieur Moncorget, intervint le commandant à qui on avait tout expliqué, quand vous étiez chez les Régulateurs il y a eu de grands bouleversement dans l’univers vous savez. Certains mondes ont complètement disparu, d’autres, comme cette galaxie, non.

Honoré rendit un regard désolé au hublot.

– C’est moi qui aie fait ça ? il n’avait toujours pas l’air d’y croire. Enfin du moins avait beaucoup de mal à l’avaler, là, devant tout le monde et particulièrement devant Lubna.

–       Indirectement disons, vous avez interagi sur la Crèche qui a interagi sur l’Univers. Certaines portions du cosmos ont été touchées d’autres épargnées et d’autres encore ne sont aujourd’hui même plus des souvenirs. Nous ne pouvions pas trouver meilleur endroit ! s’exclama le professeur, bravo Krome !

Le bandit les regarda les uns après les autres d’un air méfiant. Comme tout individu de son espèce, il redoutait par-dessus tout les balances et les flics infiltrés. Il était donc en ce qui concernait sa nouvelle planque d’une paranoïa comme on en rencontrait plus depuis les grandes heures de la Guerre Froide en milieu espionnite.

–       Vous connaissez ce coin ?

–       De vue seulement, précisa le professeur, j’ai assisté à sa naissance accélérée pendant sept longs mois.

–       Des mois ? Seulement ? s’étonna Lubna mais… mais… d’habitude… elle chercha du secours dans l’œil du physicien qui souriait un peu comme un enfant à Noël en regardant au dehors les deux planètes jumelles en forme de couille qui abordaient le voyageur à l’entrée du premier des trois anneaux que formait Erotika.

–       Si, des milliers d’années même. Mais dans la Crèche… L’on peut tout accélérer, vous comprenez c’est une machinerie très puissante, c’est l’enfance qui lui donne cette énergie. C’est pourquoi normalement les Régulateurs ne s’occupent que de petites choses, une supernova par-là, une planète par-ci, parfois une guerre pour réduire les populations, mais c’est très ponctuel, même si c’est est une tâche à la fois très délicate et parfaitement naturelle quand on maîtrise son art. Et bien entendu il faut tenir compte de l’action de notre héros, ajouta t-il en se tournant vers Montcorget.

Le héros se détourna du hublot et alla se renfrogner dans un coin, Lubna se précipita à sa suite.

–       Oh mais c’est merveilleux Honoré tu te rends compte ?

–       Ah oui, oui je me rends parfaitement compte !

Au dehors, à l’infini, tournoyant sur leurs trois anneaux autour d’un gigantesque soleil en amande, orbitaient des dizaines de planètes et satellites en forme de phallus, de vulve, de clitoris, et même de n’importe quoi, s’emboîtant parfois même les uns dans les autres. Comme de pénétrer dans le Sex Shop de l’Univers.

Et à vrai dire, en effet, à sa façon, Erotika était un fameux bordel.

La galaxie était trop jeune pour qu’il ne s’y soit développé la moindre civilisation, tout au plus trouvait t-on sur une moyenne planète une race de gros lézards sur le point d’apprendre à se servir d’outil et ceux qui s’étaient réfugiés là, bandits, victimes de pogrom Orcnos, athées et agnostiques, apatrides de tout poil  tenaient trop à leur sécurité pour s’organiser en société ou même se laisser voir. Le bordel était ailleurs. Il était dans les structures mêmes des planètes et des lunes, des astéroïdes et des satellites et bien entendu des formes de vies. Certaines planètes étaient littéralement vivantes et se parlaient entre elles, d’autres, comme Spot, obéissait au doigt et à l’œil à son propriétaire.

–       Spot ?

–       C’est mon pote.

En son for intérieur Honoré Montcorget se disait que depuis qu’il avait quitté Bondy pour le Zorzor il était poursuivi par un genre de fantaisie qui ne lui plaisait pas du tout. La vie se foutait de lui, voilà tout. Accessoirement il découvrait un des grands secrets de celle ci, son absence totale de scrupule quant à nos certitudes. Montcorget, bizarrement, crut qu’il avait voulu faire une rime.

–       Il est où ? demanda le professeur.

–       ça dépend, il se déplace.

–       C’est un animal ?

–       Je sais pas ce que c’est, avoua le bandit. Il haussa les épaules. On dirait un genre d’astéroïde, mais vivant, voyez.

–       Non. Mais ça doit être intéressant, concéda le professeur.

C’est alors que la voix de Berthier sembla surgir du néant.

–       Mais bon Dieu où on est ?

Tout le monde se tourna vers lui et le considéra en coup de fusil.

–       Qu’est-ce que j’ai dit ?

–          Vous êtes qui exactement au fait monsieur ? demanda le professeur, et comment avez vous fait pour parvenir jusqu’à nous ?

–       Un fils de pute que je cherchais et il était avec la petite, expliqua le bandit avec l’air mauvais, il s’est accroché à elle, j’ai rien pu faire pour l’en empêcher.

–       Ah oui ? Et que faisiez-vous avec mademoiselle ?

–       Euh… c’est une longue histoire…

Instinctivement Berthier avait senti qu’il valait mieux ne pas parler de ceux qui l’employaient.

–       C’est un chanteur, expliqua Lubna avec mépris, l’empereur lui avait demandé de m’accompagner chez son cousin.

–       C’est pas un chanteur, c’est un commercial ! objecta Honoré, on travaillait pour la même boîte, tu ne te souviens pas on est venu ensemble au Zorzor.

La jeune femme alla fouiller dans son oubli, sous la couche multiple des horreurs qu’elle avait vécues ou ressenties, loin derrière les cent fois où elle en avait aimé un autre que lui, baisé comme si elle n’était plus que trois orifices, comme si dix ans s’étaient passés puis retrouva soudain les traits du commercial, un soir au Welcome Palace Hôtel, à cette époque où elle était sans doute une autre personne.

–       Ah si ! elle coulissa un regard hautain vers l’intéressé, même qu’il m’a draguée à l’hôtel.

Le professeur jeta un regard suspicieux à Berthier.

–       Alors vous êtes chanteur ou commercial ?

–       Un peu des deux, répondit-il en hasardant un sourire qu’il espérait vendeur.

Mais face à cette assemblée là ce sourire n’aurait même pas put brader une limousine 5 portes à un prince saoudien.

–          Bah pour moi maintenant t’es de la viande, promit Krome, ses yeux luisant comme deux tisons portés au rouge.

Le sourire de Berthier se catastropha en grimace, la panique grimpant sur son visage comme une invasion d’insectes petits mais voraces, il chevrota ce que les individus de son espèce considéraient généralement comme l’arme absolue de leur répertoire, l’argument imbattable.

–          Euh… je vous en prie ne faites pas ça, j’ai de l’argent, beaucoup !

–          Ah ouais et depuis quand ? railla le comptable.

–          Je vous promets ! C’est vrai !

–          J’en doute pas mon pote, aussi vrai que t’as fait buter Boris et que je me suis retrouvé avec les flics au cul. C’est pour ça que t’es de la viande, ma viande, précisa t-il en élargissant un sourire comme si le piège à loup que constituait ce sourire se métamorphosait en piège à diplodocus.

–          V… voulez dire que vous allez me tuer ? couina Berthier.

–          Dis donc y comprend vite, railla Montcorget.

–          Non j’veux dire que je vais te bouffer. Savoir si j’vais te buter avant ou après, je sais pas.

Berthier était si pâle qu’on voyait pratiquement les veines qui couraient sur son front. Un million de signaux d’alerte se précipitèrent dans tous les secteurs de son cerveau, tétanisant chacun de ses muscles, sauf ceux de sa vessie. Le professeur Wiz considéra la petite flaque sous son pied droit et dit d’un ton presque morne, comme s’il regrettait lui-même.

–          Je ne pense pas que ça soit une bonne idée Krome.

–          Ah ouais ? Bin c’est pas mon problème, grogna le bandit en pointant du doigt le commercial. Lui il est à moi quand on arrive !

–          Ecoutez, je comprends très bien votre ressentiment, mais cet individu à son rôle à jouer dans notre quête.

–          Quoi ? Pas question qu’il me baise ! protesta la jeune femme.

–          Il ne s’agit pas de ça, mais comprenez bien qu’il est indirectement lié à votre histoire, il est donc un des éléments de la combinaison qui vous lie.

–          Mon frère aussi ! Et les filles ! Et Jean-René ! Mais ils sont plus là !

–          C’est qu’ils ne devaient plus y être. La vie, comprenez bien, est une entité sélective, à chaque nouvelle sélection on obtient une nouvelle combinaison, et dans l’état actuel des choses nous ne savons ce qui se passerait si nous l’entraînions vers une nouvelle transformation. Autrement dit, ajouta le professeur en se tournant vers Krome, tant qu’ils ne se sont pas accouplés, il est préférable de ne rien faire.

Krome ricana.

–          Okay, alors baisez vite, j’ai la dalle !

Soudain un épais trait de lumière traversa le ciel derrière eux. C’était une lumière particulière, comme si elle était dense, chargée de particules à paillettes, presque opaque, comme si on avait pu y fourrer un doigt et goûter le goût que ça avait. Puis ça évolua mollement comme un nuage vers une planète dans le lointain. Des volutes de crème lumineuse qui disparaissait vers le second cercle.

–       Qu’est-ce que c’était ?

–       ça arrive parfois, je crois qu’elles éjaculent, répondit Krome en coulissant un regard égrillard vers le comptable.

–       Quoi ? Les planètes ? s’exclama le commandant Congo.

Krome fit signe que oui.

–       Extraordinaire ! commenta le professeur. Je serais curieux de savoir ce que vous aviez dans la tête quand vous vous êtes mis en colère, ajouta t-il en agitant ses doigts vers le comptable, un sourire tétraplégique en travers du visage.

Ce dernier se renfrogna un peu plus.

–       Moi aussi, s’exclama Berthier en se marrant à son tour. Vous êtes un drôle de coco vous hein ! Un vrai français, comme moi !

–       Vous fermez là ! siffla Montcorget entre ses dents, même si au fond il pensait à la même chose. Il avait honte.

Lubna se serra contre lui et lui susurra à l’oreille.

–       Faut pas avoir honte mon doudou, c’est pour ça que je t’aime.

Il lui rendit un regard coincé comme un jésuite pris en flagrant délit d’onanisme, se pouvait-il qu’ils n’aient pas les mêmes conceptions de l’amour ? Il tira un index accusateur en direction du mystérieux nuage qui s’évaporait dans le lointain, ce que le professeur mémorisa dans les plis de son extraordinaire cerveau comme une Ejaculata Planetaris et qu’il se promit d’étudier si la vie lui en laissait le temps.

–       Tu m’aimes pour ça ?

–       Et alors c’est beau non ? Tu te rends compte mon bébé tu as créé une nouvelle forme de vie à toi tout seul !

Evidemment qu’il se rendait compte – même si ça le dépassait quand même un peu, disons d’une bonne dizaine de milliards  de kilomètres mais pourquoi avait-il fallu que cela ait pris cette forme . Il était comptable bon Dieu ! ça aurait pu au moins avoir eu la décence d’emprunter des formes chiffrées, par exemple une galaxie en quatre équations, addition, soustraction, division et multiplication, avec des astéroïdes en forme de statistiques prévisionnelles et des planètes structurées comme des plans comptables ! Honoré Montcorget se sentait trahi par son propre esprit. D’autant trahi qu’il n’avait jamais soupçonné que sa libido puisse se trouver ailleurs que là où il la gardait soigneusement verrouillée depuis tant d’années, sous la ceinture.

–       C’est dégoûtant, protesta t-il en se parlant à lui-même.

–       Mais non c’est pas dégoûtant ! s’exclama la jeune femme en se serrant un peu plus fort contre son homme. Puis elle colla sa bouche ourlée contre son oreille et susurra avec une gourmandise toute féminine : tu te souviens à l’hôtel ? Mon Dieu du Sexe…

Discrètement, comme un petit animal malin, sa main avait glissé vers son entrejambe. Un geste si furtif mais si précis que personne ne le remarqua sauf le sexe d’Honoré. L’un comme l’autre se raidirent. Moncorget se débattit comme il pût et s’écarta d’elle.

–       ça suffit !

Mais le désarroi qui traversa le regard de Lubna lui fit aussitôt regretter son geste.

–       Ah le voilà ! fit soudain Krome.

Spot était indubitablement trop petit pour être une planète, un satellite ou même une lune. Il semblait flotter au hasard comme un astéroïde commun attendant de percuter son voisin, mais en était-ce un, le professeur avait du mal à le croire. Déjà parce que par nature les astéroïdes sont appelés à heurter tout un tas de leurs semblables, quand il ne s’agit pas de planète tout entière, et que de fait leur surface sont grêlées comme une boîte de conserve dans un champ de tir. Spot lui n’affichait que deux cratères bien ronds au-dessus de ce qui ressemblait d’ici à un long canyon en forme de courbe ascendante. Ensuite parce que les astéroïdes, de fait, ne sont jamais parfaitement ronds ni uniformément jaunes pâle. Pour tout dire, ce qu’ils avaient face à eux lui faisait plutôt penser à un smiley géant, de trois cent kilomètres de diamètre environ. Il hocha des doigts faute de pouvoir le faire avec la tête, il avait toujours pensé que la vie avait un sacré sens de l’humour mais là ça poussait loin. Krome sortit un petit objet en forme de bulle de titane de sous son blouson et l’introduisit dans un lecteur. Berthier savait ce que c’était, on en avait produit pour lui avec sa voix et son image gravée dessus.

–       Vous mettez de la musique ?

Ils n’entendirent rien.

–       C’est pour lui, c’est comme ça qu’il me reconnaît, répondit le bandit enthousiaste.

Si le vide n’en avait pas été, se serait répandu dans l’espace un violent riff de guitare suivi des premiers couplets de Smell like a teen spirit, du groupe Nirvana, que le martien avait un jour capté en passant aux abords de la terre et dont il avait fait son hymne personnel. Mais faute d’air c’était les ondes propagées par la chanson qui rebondirent doucement sur la surface lisse du doux astéroïde. Le canyon qui lui traversait la surface s’ouvrit lentement comme une bouche, d’ailleurs s’en était une.

–       C’est merveilleux, commenta le commandant d’une bulle télépathique comme un coucher de soleil sous les tropiques.

–       Pourquoi vous l’avez appelé Spot ? questionna la jeune femme.

–       C’est le nom d’un chien que j’avais quand j’étais petit.

–       Les martiens ça a des chiens ? grommela Montcorget depuis son coin.

Krome soupira.

–       Combien de fois qu’il faudra qu’on te le dise vieux père, on était sur terre mais vous pouviez pas nous voir.

–       On dirait pas un chien, commenta Berthier, on dirait un smiley.

–       C’est parce que tu l’as pas encore vu faire.

–       Faire quoi ?

Le bandit ricana.

–       Tu verras bien, c’est assez marrant.

Comparée à la taille de l’étrange objet stellaire, leur capsule ressemblait à une mouche pénétrant dans les abysses d’une baleine d’un genre à part. Juste à l’entrée de ce qu’il fallait bien appeler les mâchoires et non un canyon s’alignaient des rangées de stalactites et de stalagmites translucides comme autant de dents d’une bouche démente. Plus loin s’ouvrait un gouffre obscur qu’éclairaient faiblement les projecteurs de la capsule, révélant des grappes de fruits oblongs et sombres suspendus à un plafond luisant.

–       Des morlecks ! s’exclama le professeur.

–       Ouais je sais, c’est le seul inconvénient de Spot, y’a des morlecks.

–       Des quoi ?

–       Des saloperies qui bouffent les appareils. Mais vous inquiétez pas, je crois que j’ai encore quelques trucs pour les calmer là en bas.

Une petite bulle télépathique serrée comme un plomb de chasse leur traversa l’esprit, c’était le commandant qui grinçait des cornes.

–       Je déteste les morlecks, heureusement ils me détestent encore plus.

–       Ah oui ?

–       La télépathie brouille leur radar, je peux les empêcher de voler, mais c’est très désagréable.

–       Ah.

–       Vous n’imaginez pas ce qu’ils ont dans la tête.

–       Non, avoua Krome, et vu la gueule qu’ils ont ça donne pas envie.

L’appareil descendit doucement tandis que la caverne se refermait faisant disparaître le spectacle d’Erotika, la galaxie issue de l’imaginaire inconsciemment libidineux d’Honoré Montcorget. Le bruit des turbines rebondissait en écho contre les parois signe que l’intérieur de Spot était équipé d’un genre d’atmosphère. Il y eut une légère secousse quand ils touchèrent le sol.

–       C’est respirable là dedans ? demanda le commandant Congo en essayant de distinguer quelque chose à travers le hublot.

–       On peut dire ça comme ça, rigola Krome en actionnant l’ouverture arrière.

Un parfum grumeleux d’humus et d’air vicié pénétra à l’intérieur les enveloppant comme un habit d’hiver.

–       Bon Dieu mais il fait chaud ! s’exclama le commandant.

–       Et ça pue ! renchérit Berthier.

Krome haussa les épaules.

–       Moi j’aime bien c’est comme si c’était son haleine.

–       Je crois bien que ça l’est, répliqua le professeur avec circonspection, à mon avis Krome nous avons à faire à une nouvelle espèce de vers d’astéroïde.

–       Un vers d’astéroïde sans astéroïde ?

–       Quelque chose comme ça, comme un Bernard l’Ermite qui aurait perdu sa coquille.

–       Mais les vers ne peuvent pas vivre dans le vide, ils imploseraient, objecta le commandant.

–       Bin celui-là on dirait que si, répondit le professeur l’air de dire que lui aussi avait du mal à y croire. Il mange ?

–       En quelque sorte.

–       En quelque sorte ?

–       Bah c’est difficile à dire, vous allez voir.

Ils pénétrèrent à l’intérieur de la caverne prudemment, éclairés par des torches à hydrogène qui projetaient une lumière d’un blanc acide sur l’étrange spectacle. Le sol était spongieux et glissant à la fois. On devinait des champignons et du lichen de couleurs variées éparpillés au petit bonheur sur une surface irrégulière où on distinguait des monticules et des crevasses de toutes les tailles. Au-dessus d’eux les morlecks s’ébrouaient, réveillés par l’écho des turbines, Krome leur jeta un coup d’œil mauvais.

–       Venez, on va voir s’il me reste du matos.

–       Je vais les tenir en respect en attendant, répondit le commandant en se concentrant sur la voûte au-dessus d’eux.

Les trois humains suivaient derrière, inquiets.

–       C’est vraiment bizarre ici, commenta Lubna en se serrant contre son comptable.

–       C’est extraordinaire vous voulez dire, fit le professeur en admirant le lichen qu’éclairaient les torches. On dirait que notre ami est à la fois organique et minéral.

Il actionna sa chaise roulante qui avança dans le noir avec un bruit électrique, la torche accrochée à son dossier.

–       Fais gaffe prof, il y a de sacrés trous dans le coin, l’avertit Krome avant de gueuler : Eh Spot ! Tu m’entends mon vieux ?

La réponse mit quelques instants à leur parvenir. Cela ressemblait à un roucoulement très bref, suivi de plusieurs petits gloussements. Krome afficha un sourire de gamin.

–       Y m’a entendu.

Le professeur s’arrêta et sourit à son tour.

–       Incroyable !

–       Flippant je dirais plutôt, fit Berthier en considérant les morlecks au-dessus d’eux. On est dans la gueule d’un monstre c’est ça ?

–       D’un monstre je ne sais pas, mais je suis certain que nombreux de mes confrères aimeraient étudier ce phénomène. On dirait une nouvelle forme d’intelligence. Qu’en pensez-vous Krome, il pense ?

–       Pas à ma connaissance, mais il comprend des trucs, et il rêve aussi.

–       Il rêve ?

ça dépassait un peu Berthier, un caillou qui ouvre la bouche déjà c’était quelque chose mais qui en plus rêvait…

–       Oh, oh ! Tu nous entends ? lança t-il à son tour avant qu’un gémissement ne lui répondre.

La caverne se mit à bouger dangereusement.

–       Espèce de crétin ! vous ne pouvez pas vous taire ! protesta Honoré en s’accrochant à Lubna.

–       Ouais c’est ça ferme là, tu veux que mon Spot il panique ou quoi ? Y’a que moi qui peux lui parler !

–       Oh là là excusez-moi, je pouvais pas savoir !

–       Quand on ne sait pas on va pas, répondit sentencieusement le professeur.

Ils suivirent Krome portant sur son épaule la chaise et le professeur  vers ce qui ressemblait à un lac souterrain dont ils empruntèrent la rive précautionneusement. De temps en temps des bulles apparaissaient à la surface du lac, les trois humains y jetaient des yeux méfiants et accéléraient, de plus en plus embaumés par l’odeur de l’humus jusqu’à parvenir à ce qui avait l’apparence d’un gros bosquet de fougères. Krome reposa le professeur et jeta sa lampe au milieu des fougères en beuglant :

–       Cassez-vous !

Dans l’ombre se dressèrent des milliers d’oreilles puis il y eut un bruit froufroutant de fourrure et les fougères se transformèrent en branches d’arbustes plantées au milieu des algues et des coquillages. Le professeur leva sa propre lampe et regarda sur les parois les milliers de petits êtres se faufiler dans les interstices de la roche.

–       Des lemmings ?

Krome haussa les épaules.

–       Bah ouais.

Puis il ajouta après un instant de silence.

–       Des fois Spot il avale de ces trucs…

–       C’est quoi des lemmings ? demanda la jeune femme.

Le professeur récita de mémoire.

–       Petit rongeur de Scandinavie qui fait parfois des immigrations massives vers le sud.

–       De Scandinavie ? répéta Berthier.

–       Oui, oui, uniquement… unique espèce dans l’univers et personne n’est tout à fait capable d’expliquer leur comportement, ajouta le professeur. Ils ont une très nette tendance au suicide collectif.

–       Ah oui, grogna Honoré qui sentait venir la farce.

Le professeur regarda à nouveau la paroi par où avaient disparu les bestioles et dit sur un ton rêveur.

–       Des lemmings de l’espace… vous vous rendez compte ?

–       Très bien, ronchonna à nouveau le comptable en regardant lui aussi les parois, puis les algues, puis les parois, et ça parle ?

–       Pas à ma connaissance.

–       Tant mieux !

–       Moi je les entends, intervint le commandant Congo, c’est étonnant comment ils sont cons.

–       J’en doute pas, rétorqua le comptable en entraînant Lubna par la main.

–       Où tu vas doudou ?

Moncorget s’arrêta net et se retourna vers le bandit de l’espace et son sourire égoïne. Dans ses yeux deux plombs fondus prêt à tuer.

–       Aucune allusion, même pas un sourire !

Krome se contenta de plisser des yeux, il comprit soudain pourquoi il voulait qu’on le surnomme Règle en Fer.

–       A trente mètres sur ta droite, un petit trou tranquille, c’est les lemmings qui l’ont creusé.

–       Je veux pas le savoir ! jappa le comptable en entraînant sa belle dans la direction indiquée.

Krome se retourna vers ses invités en se marrant.

–       Il est drôlement remonté.

–       Y veut tirer sa crampe oui, fit amèrement Berthier.

Les trois autres le fusillèrent du regard.

–       Bah quoi ! ?

–       Bah rien, grommela une bulle télépathique à travers son esprit.

Il se retourna vers la girafe mais elle l’avait déjà dépassé suivant Krome et le professeur à travers les branches et les algues.

 

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Planck ! 43

La pluie avait fini par s’arrêter et les survivants par se réunir. Toxic avait le bras cassé, une des gueules tatouées et l’ivrogne au bâton étaient morts sous le poids du toit. Honoré avait miraculeusement échappé à une esquille de bois de 37 centimètres, tranchante comme un rasoir, fichée à quelques millimètres de son crâne, si près qu’en se redressant de sous les décombres, le dos et les jambes meurtris, il se coupa à nouveau le cuir chevelu, ça lui faisait comme un v sur le crâne. Ils étaient en train d’enterrer les morts avec les autres villageois, quand la petite troupe qui escortait le Sicaire fit son apparition avec du gibier visiblement bien mort lui aussi. Le groupe était essentiellement composée d’Abâ à gueule tatouée, l’un d’eux avait les poils amalgamés en dread locks à l’une des nattes étaient accrochées trois perles aux couleurs rasta, autour de son cou était suspendue une large plaque en argent et ivoire représentant l’Afrique. Le Sicaire quant à lui ressemblait à une mante religieuse de deux mètres de haut qui marchait d’un pas gracieux sur ses deux pattes arrière. Il avait une voix forte, habituée à l’autorité et parlait visiblement plusieurs langues en même temps parce que tout le monde le comprenait, même Honoré.

–          Qu’est-ce qui s’est passé ?

–          Le déluge, ça va vieux frère ? demanda Krome en levant la main.

Le Sicaire toucha sa paume du bout d’une mandibule qu’on devinait dangereuse.

–          Le déluge tu dis ? Il avisa un grêlon qui fondait tranquillement au contact de la vapeur chaude et laiteuse qui couvrait la terre mouillée. C’est quoi ça ?

–          Sur ma planète on appelait ça des momoks, des aberrations, expliqua le rasta tatoué.

–          Mais c’est de la glace ! s’exclama le Sicaire en tâtant l’objet translucide. De la glace ? Ici ?…. Ça commence vraiment à bien faire tout ça ! Regala se dérègle il va falloir que nous trouvions une nouvelle planète.

Personne n’avait l’air de penser qu’il disait ça à la légère, et ils échangèrent un regard grave. Honoré se sentait un peu exclu. Ça avait l’air de signifier beaucoup pour eux mais il ne comprenait pas quoi, et puis d’abord c’était qui ce machin vert qu’avait l’air du chef des singes tatoués ? Question qu’il ne formula pas mais qui lui fut rendue à haute voix par le Sicaire lui-même.

–          C’est qui lui ?

–          Y s’fait appeler Règle en Fer.

–          Règle d’Enfer ?

–          Non en Fer.

–          Qu’est-ce que ça veut dire ?

–          C’est ce qu’on se demandait quand les piliers ont foutu le camp, expliqua NoWay.

La chose hocha sa tête triangulaire vers le comptable.

–          C’est pas banal comme surnom, et d’où ça vient ?

–          Euh de mon ancien métier….

–          Et tu faisais quoi ?

–          Comptable.

La terre gronda.

–          C’était quoi ce bruit ? demanda Krome.

–          La terre… répète pas ce mot là ici Règle en Fer, je sais pas pourquoi mais le répète pas, ordonna NoWay.

–          Pas de problème, bafouilla Honoré.

Le village mettrait du temps à se remettre de la catastrophe, mais en attendant, inutile de se priver de festin. On récupéra les tonneaux de bière rescapés, et on fit cuire en brochette une chose qui avait tout l’air d’un lapin à six pattes, quoique gros comme un sanglier. Mais Honoré avait trop faim pour s’arrêter sur l’aspect ou même le goût bizarre, la viande était quand même bonne ainsi que la compagnie. Tous pirates qu’ils étaient et dangereux comme les crocodiles qui sommeillaient près de l’astronef rouillé et déchiqueté par les grêlons, c’était des individus simples et chaleureux, sans manière. Sans poser de question ils avaient adopté Honoré « Règle en Fer » Montcorget. Tout étonné de sympathiser avec des singes, Honoré ne vit même pas la soirée passer. Ce fut au matin que les choses se gâtèrent.

Le phénomène était rose, épais comme une croûte, légèrement variqueux et lui barrait le ventre telle une large cicatrice suintant d’un pus jaunâtre. Mais surtout le phénomène le démangeait horriblement. Il s’était gratté une partie de la nuit et avait mis à vif dans son sommeil la plaie. Honoré n’avait pas oublié son rêve de l’avant veille et il était terrifié. Comme si Mère Nature en personne avait un compte à régler avec lui au plus intime. Et si c’était le cas, cela expliquait peut-être que la pluie s’était quasiment transformée en catastrophe biblique à son réveil ou pourquoi l’appareil avait soudain manqué d’oxygène en dépit du fait que –Krome avait vérifié- rien à bord n’était tombé en panne et que l’astronef avait même plutôt bien résisté à la tempête.

Honoré n’était pas du genre à prêter la moindre vertu aux rêves et le terme prémonitoire n’était d’aucun de ses dictionnaires. En somme il n’était même pas préparé à la situation, n’avait aucun mot à poser sur ce qui venait de se produire. Et l’hypothèse vertigineuse qu’il venait d’en tirer n’aurait logiquement dû être nié par un avis définitif comme : « c’est une coïncidence, un hasard. ». Exception faite qu’il n’avait non plus jamais remarqué de coïncidence dans sa vie et n’avait pas plus jamais utilisé le terme de hasard.  Dépourvu de vocabulaire mental, dépourvu d’expérience il était donc vierge pour toute forme d’interprétation, et même si l’énormité de l’idée, le fait que la nature lui en veuille personnellement, frisait pour lui la folie, il sentait en lui comme une étrange certitude. Mais fallait-il le dire ? Rien n’était moins sûr. Comment prendraient ces bandits de savoir que sa simple présence les mettait en danger de mort, à moins que la nature ne se concentre désormais plus que sur lui, comme cette seconde journée sur Regala sembla vouloir lui démontrer.

Cela commença par une prodigieuse noix de coco qui manqua de s’écraser sur sa tête, s’il ne s’était soudain levé pour aller se gratter à l’abri des regards, l’engin le ratant de quelques millimètres avec un bruit massif, le laissant blême et stupéfié. Puis il y eut le crocodile.

Le village reconstruisait lentement, le Sicaire dirigeait l’opération et les Abâ prêtaient leurs muscles, Krome faisait de menues réparations sur leur appareil et Montcorget pissait quand ça se produisit. Si l’énormité des monstres qui avaient trouvé refuge dans l’astronef échoué laissait volontiers croire qu’ils n’avaient ici aucun mal à se nourrir, jamais Honoré aurait pensé qu’il puisse se déplacer à une telle vitesse, ni sur une aussi longue distance. Heureusement la chose faisait des bruits de gorge épouvantable qui alertèrent tout le monde, Honoré Montcorget comprit soudain pourquoi le grand machin vert était le chef de la bande. D’un coup de mandibule il épingla le crocodile au sol et de l’autre lui fit sauter la tête, qui claquait encore, giclante de sang bleu quand elle atterrit aux pieds d’Honoré.

–          Les animaux deviennent fous, fit le Sicaire d’une voix désabusée, tu ferais bien de pas t’éloigner.

Ensuite ce fut le nuage de moustiques. Surgit de la forêt comme un essaim de frelons qui s’était jeté sur lui et avait noyé sa tête dans un nuage furieux et gris, le laissant retomber sur ses fesses, exsangue, le visage boursouflé de piqûres, avant de s’enfuir, anonyme et furibard vers la forêt qui les avait vus naître. En le ramassant NoWay marmonna :

–          Toi t’aurais jamais dû dire ton ancien métier, ça t’a pas porté bonheur.

–          Je veux rentrer chez moi, supplia le malheureux en se blottissant comme un enfant dans les bras du grand singe. Je veux rentrer chez moi…

–          Et c’est où chez toi ? s’étonna ce dernier, un peu embarrassé.

Honoré Montcorget ne répondit pas à cette question. Pas tant qu’il avait peur d’étranges conséquences que lui-même ne le savait plus très bien où c’était justement chez lui. Avec Lubna ? Mais où était-elle sa flamme ? En tout cas ce n’était plus à Bondy et pas non plus ici et peut-être même plus dans son propre corps. Voilà où il en était. Lui, l’homme qui pendant plus de cinquante ans n’était jamais sorti de son monde, n’avait jamais été atteint du moindre problème existentiel, connu ni l’amour, ni n’avait été effleuré par la moindre leçon cosmique, lui l’être immobile, voilà qu’il était projeté hors de tout, face à quelque chose dont il ignorait tout, une haine mystique qui ne donnait même pas son nom. Et puisqu’il n’avait jamais été atteint par des mots comme « destin » ou « imagination » ni même « mystique » tout ce qu’il pouvait tirer de cette expérience, c’était un désespoir complet qui lui faisait envisager la vie comme un trou.

–          Allez viens bonhomme, on va te soigner.

Ce fut là qu’ils découvrirent la plaie qu’il avait sur le ventre et qui s’était salement amochée au fil de la journée. Le rasta s’occupa de le soigner avec des herbes à lui roulées en cataplasme qui le soulagèrent et lui couvrit la tête d’une crème verdâtre du plus bel effet qui lui donna en séchant rapidement l’air de la créature du lagon.

–          Whâ t’es beau comme un cul mon con ! rigola Krome en le découvrant.

Honoré ne trouva même pas la force de protester.

–          J’vais mourir, se contenta t-il de geindre.

–          Meuh non tu vas pas mourir, t’as juste pas l’habitude du climat !

Mais bien sûr il savait que ce n’était pas le climat et ce qui se passa ensuite le lui prouva définitivement. Il n’avait pas fait deux mètres que pris d’un vertige il s’adossa à un des pilotis d’une maison encore debout, provoquant un sinistre craquement qui heureusement alerta Krome. L’énorme se jeta sur lui juste avant que la maison ne s’effondre, à la grande désolation de tous.

–          Brazza ! s’écria le Sicaire en découvrant sous les décombres le cadavre du rasta. Qu’est-ce qui s’est encore passé ! ?

–          Va savoir, grogna Krome en relevant Montcorget. Ça va vieux père ? Dis donc c’est pas ta journée toi.

–          Il est maudit, c’est à cause de son métier, affirma NoWay.

Les autres se mirent à grogner. Le Sicaire agita sa tête triangulaire en direction de l’intéressé.

–          Nous avons un problème Krome. Ton ami attire la foudre et Brazza est mort.

–          J’ai demandé asile, plaida Krome.

–          Je sais mon ami c’est pourquoi on va se réunir avec les autres, quant à toi, dit-il en se tournant vers Honoré, il va falloir que tu nous dises qui tu es exactement.

–          Euh… sans te commander Sicaire je crois pas que ça soit une bonne idée, plaida NoEar.

–          Ah oui et pourquoi ?

–          Quand ce gars nous a dit son métier la terre a grondé, il s’approche d’une maison, elle s’effondre, les moustiques et les crocos lui sautent dessus, non moi je dis moins on en saura sur ce gars mieux on se portera.

Les autres approuvèrent avec des ouais plus aboyés que grommelés. Le Sicaire considéra Montcorget quelques instants avant de lui demander :

–          Qu’est-ce qu’on va faire de toi ?

Sur le moment Honoré fut presque heureux, parce que sur le moment il se dit qu’il allait mourir d’une fin brève, planté par une des mandibules du géant vert, au lieu de souffrir de mille façons, objet de torture de la nature en folie, tel qu’il l’avait cauchemardé. Mais ce qui lui tenait encore lieu de destin en avait semble t-il décidé autrement.

Ils en étaient encore en train à se demander ce qu’ils allaient faire de lui quand trois appareils, toutes sirènes dehors, surgirent dans le ciel, les turbines hurlantes et atterrirent au bord du fleuve, les canons pointés vers eux.

–          Qu’est-ce que c’est qu’encore ça ? grogna Krome en mettant la main sur la crosse de son blaster. Deux troupes de molosses humanoïdes, bardés de carbonite et de kevlar, entrèrent en scène, surgissant des chaloupes, immédiatement suivies d’une gracieuse girafe borgne sur le cou de laquelle sinuait une longue cicatrice.

Une bulle de pensée éclata dans les leurs.

–          Sicaire, je suis le commandant Congo, je suis venu en paix.

Il y eut un instant de flottement pendant lequel Abâs et les molosses se jaugèrent, tous prêts à se réduire mutuellement en pâté de viande au moindre battement de paupière. Un de ces instants où le bourdonnement d’une simple mouche semblait pouvoir déclencher l’explosion. Ce même court moment pendant lequel le condamné a le temps d’évaluer le poids qu’aura la guillotine sur son cou et le bruit qu’elle fera en le tranchant. Enfin la chose verte dit :

–          Je te connais commandant, tu es un mercenaire, les mercenaires ne viennent jamais en paix.

–          Cette fois c’est différent.

–          Pourquoi ?

–          Nous sommes venu pour cet homme, répondit télépathiquement la girafe en hochant la tête du côté d’Honoré.

–          Qu’est-ce que j’ai encore fait ? sursauta l’intéressé à haute voix.

–          Il faut que vous veniez avec nous, et vous aussi Krome, il faut nous aider, vous seul pouvez peut-être encore sauver l’univers.

–          Moi ? croassa l’énorme en ricanant. Moi sauver l’univers ?

–          Peut-être… nous avons besoin de vous pour une intervention et de lui… mais ce serait trop compliqué à vous expliquer suivez-nous, je vous en prie, il vous expliquera tout là haut.

–          Il ? Qui ça il ? demanda le Sicaire.

–          Le professeur Wiz.

–          Qui c’est encore celui-là ? grogna Honoré.

 

En lançant son SOS Timothy Arlington Wiz avait eu de la chance. Il n’était pas tombé sur les policiers désormais fanatisés du P.I.G, n’avait pas reçu non plus l’aide du G.A.G complètement asservi à l’idée de Dieu et enfin n’était pas non plus tombé sur un vaisseau Orcnos. Il avait croisé la route d’un groupe de mercenaires déjà au fait de la folie qui semblait s’être emparée d’une partie du cosmos, ce même désordre que connaissait Regala. Il n’avait donc pas eu besoin de beaucoup d’explications pour les convaincre de l’aider, d’autant que son nom était quasiment connu dans l’univers tout entier. Convaincre Honoré de sa propre importance fut en revanche une autre paire de manche.

– Monsieur Moncorget, croyez-vous en Dieu ?

Honoré ne s’était jamais posé la question, même si celle là il avait l’impression de l’avoir déjà entendue. Peut-être un de ces Témoins de Jéhovah qui périodiquement s’invitait dans leur zone pavillonnaire ou bien au cours de son aventure jusque dans ce vaisseau. Honoré n’en savait plus rien et il se fichait qu’on l’entretienne sur Dieu, beaucoup trop loin du désespoir bien concret qui le rongeait.

–          Je ne sais pas, je m’en fiche.

–          C’est bien dommage parce que Dieu lui croit en vous.

–          Bin on est pas dans la merde, commenta Krome en adressant un coup d’œil désolé au comptable.

–          Je lui ai rien demandé, répondit-il sans réfléchir.

–          Dieu ou ce qui se fait appeler Dieu, pour tout vous dire je ne sais pas ce que c’est que ça.

–          Comment ça ?

–          Ce qui s’est introduit chez les Régulateurs par l’intermédiaire des Anciens.

–          Des quoi ?

–          Les Anciens sont une race à part dans l’univers, nombreux sont ceux qui pensent qu’ils sont même à l’origine de celui-ci, une théorie à laquelle je n’adhère pas, quoiqu’il en soit les Anciens le pensent eux. Ce sont eux qui ont financé mes études quand je cherchais un moyen universelle d’inter agir sur le cosmos. Je ne savais pas ce que je faisais, je croyais que j’agissais pour le bien des races intelligentes. Connaissez-vous ce vers d’un de vos poètes, Blaise Cendrar : « Je crache sur cette vie qui aime si peu la vie. » ? Je voulais rétablir l’équilibre entre nous et l’existence et surtout empêcher les Anciens de formater le cosmos à leur bon gré. Vous savez, le bon vieux coup de changer le système depuis l’intérieur du système.

–          Non, répondit Honoré que ce genre de considération n’avait jamais effleuré.

–          Peu importe, eh bien ça n’a jamais marché, j’en ai fait la douloureuse expérience. Sitôt la Crèche mise au point ils m’ont largué sur une planète hostile à mon euh… comment dire… mon style de vie… moi l’inventeur de la Mathématique des Jouets je suis devenu leur pantin et regardez moi maintenant, asservi à une machine. Remarquez, dans mon malheur j’ai la chance d’être assis sur un fauteuil suffisamment rudimentaire pour qu’il ne se mette par à marmonner des prières comme Gaston.

–          Gaston ?

–          Mon chat.

–          Qu’est-ce ton chat viens faire là-dedans mec ? demanda Krome.

Wiz expliqua sa théorie. En s’introduisant chez les Régulateurs qui avaient tout pouvoir sur les mécaniques cosmiques, Dieu ou ce qui se faisait appeler comme tel, s’était également introduit au cœur de la vie même, lui imposant ses fantasmes. Et Honoré Montcorget était entre autres au chœur de ses fantasmes.

–          C’est comme si on avait introduit un virus au sein de l’existence même, un virus dont une des obsessions, en dehors de vous détruire est la résurrection, la rédemption et l’innocence. Ainsi ce qui doit mourir renaît, les chats se mettent à prier pour que leur pardonne d’avoir tué un oiseau, et d’autre chose plus folle encore.

–          Ça explique ce qui se passe sur Regala, commenta Krome.

–          A vrai dire c’est comme une nouvelle forme de vie se superposait à l’ancienne. Mais celle-ci est parfaitement tarée et si nous sommes tous menacés, Monsieur Montcorget vous êtes à la fois la personne en plus en danger de l’univers et peut-être la seule qui puisse empêcher que tout cela prenne une forme réellement cataclysmique.

–          Moi ? Mais je ne suis qu’un comp…

–          Evitez de prononcer de mot ici, le coupa précipitamment Wiz, on ne sait jamais, le Malstrom est proche.

–          Le quoi ?

–          Cette nouvelle forme de vie se manifeste sous la forme d’un Malstrom quantique, c’est comme ça qu’on vous a repéré, il fonçait droit sur Regala.

–          Alors c’est pour ça que j’ai ça, fit Honoré en montrant le cataplasme qui lui couvrait le ventre.

–          Qu’est-ce que c’est ?

–          Un genre de plaie, on dirait une vilaine brûlure, expliqua le martien.

–          Et c’est arrivé quand ?

–          Cette nuit.

–          Alors c’est probablement ça. Il faut agir vite, indiqua le scientifique en agitant ses trois doigts valides vers le commandant Congo.

–          Qu’est-ce qu’on peut faire pour arrêter ça ? geignit Montcorget d’un air malheureux.

–          Pour le moment nous éloigner le plus loin possible d’ici, ensuite nous vous expliquerons, fit le commandant avant de lancer des ordres à ses pilotes.

L’appareil, un long astronef aux allures d’usine de recyclage, quitta son état stationnaire pour mettre en route ses formidables turbines à propulsion nucléaire.

–          Je veux pas mourir, grinça Honoré Montcorget en se laissant tomber sur son siège.

Un des gorilles vint l’aider à s’attacher

–          T’inquiète pas mon gars on va s’occuper de toi, pas question qu’on te lâche maintenant qu’on t’a, maintenant prépare-toi à la hypervitesse.

–          Oh non… grommela Montcorget qui se souvenait encore de la seule fois où il avait subi une poussée d’hypervitesse hors d’un de leur coquetier.

Six secondes et demie plus tard il avait l’impression que tout son corps se disloquait contre le siège baquet auquel il était fixé.

–          Sacré truc hein ! s’exclama le professeur alors qu’ils ralentissaient, lui-même saucissonné avec sa chaise contre la paroi de l’appareil.

–          Moi j’adore ça ! grogna Krome enthousiaste en s’accordant une lampée de sa flasque. Et maintenant si t’expliquait ce que je viens foutre dans cette histoire moi.

–          A nous aider à libérer le deuxième pire ennemi de Dieu après monsieur, expliqua le professeur Wiz, mais je ne prononcerais pas son nom, excusez-moi, ce serait trop risqué. Disons que les créatures touchées par le mal l’appellent la Prostituée.

Les mots surgirent d’eux même de la bouche du comptable, tremblant.

–          Je la connais ?

–          Oui.

Un nom jaillit d’instinct de sa gorge, comme un appel au secours.

–          Lubna !

L’appareil répondit par un violent à coup qui sembla vouloir le renverser cul par-dessus tête.

–          Taisez-vous ! Vous êtes fou ! ?

–          Bah quoi ?

–          Bah quoi ? Vous n’avez donc pas compris l’enjeu ?

En fait ce n’est pas tant qu’il ne comprenait pas –c’était un fait, il ne comprenait rien- que sa situation présente le dépassait complètement. Mais il est vrai que l’on avait rarement au cours d’une vie humaine l’occasion de se retrouver confronté à un Dieu, si tant est que ce mot ait eu jamais aucun sens pour le comptable, et encore moins à la vie tout entière comme un ennemi très personnel. Oh ! bien sûr il lui était souvent arrivé de se dire au cours de son aventure que quelqu’un lui en voulait personnellement mais rien de tel et certainement pas quelque chose d’aussi expressément métaphysique. D’ailleurs ce mot même « métaphysique » n’avait jamais été au registre du vocabulaire moncorgesque et incapable de mettre des mots sur les maux, il se noyait tout seul dans un désespoir sans fond, ne sachant plus, si l’on peut dire, à quel saint se vouer. Abattu, il n’avait pas capté l’essentiel de la conversation, à savoir qu’il allait probablement retrouver la femme de sa vie.

–          Non, se contenta t-il de répondre sur un ton bougon.

–          Le Cosmos tout entier en a après vous deux ! Chaque fois que vous prononcez son nom, chaque fois que le vôtre sera prononcé, le cosmos répondra par le chaos ! Et ce, tant que vous ne serez pas détruit !

–          Mais pourquoi ? Qu’est-ce qu’on a fait ?

–          A vrai dire je n’en ai aucune idée, peut-être est-ce à cause de ce que qui s’est passé la dernière fois que vous avez mis les pieds dans la Crèche, malheureusement mes calculs ne vont pas jusque là, mais peut-être connaissez-vous Dieu sans le savoir. Aviez-vous un ennemi dans le temps ? Quelqu’un en particulier ?

Montcorget pensa à Massard, le sous-chef comptable du département Recherche et Développement de l’entreprise – un département essentiellement composé de feignants et d’hurluberlus selon lui – qui avait tout fait pour lui piquer sa place, mais Massard avait probablement disparu avec la terre et de toute façon c’était selon lui un être trop médiocre et pas beaucoup plus intelligent qu’une vache, impossible qu’il soit à l’origine d’un truc pareil. Il fit signe que non.

–          Bon, et peut-être pourriez  nous expliquer votre rapport avec la… euh… Prostituée…

Honoré rougit comme un collégien, il se mit à bafouiller.

–          C’est euh… une jeune femme… que euh… sur terre nous nous connaissions, lâcha t-il enfin dans un souffle, comme si c’était son dernier.

–          Je vois, grommela Wiz. Décidément le sexe ne porte chance à personne dans l’univers.

–          Ah mais non euh… pas du tout…

–          Ne vous inquiétez pas, ce n’est pas moi qui vais vous juger.

Le rouge avait viré au mauve.

–          Mais non je vous dis, arrêtez à la fin ! On n’a rien fait d’abord elle et moi.

Krome éclata de rire en lui flanquant une bonne grosse claque sur la cuisse.

–          Allez t’en fais pas vieux père ! C’est pas nos oignons on te dit ! Et puis au moins ça explique, ajouta t-il en se tournant vers le mathématicien tétraplégique.

L’autre agita ses trois doigts ce qui équivalait chez lui à hausser les épaules.

–          Bon, et maintenant, comment on procède ?

–          Nous allons nous rendre sur Coronada, intervint le commandant, d’après nos informateurs c’est là que Zool l’Ignoble a envoyé la jeune femme en villégiature.

–          Zool qui ? fit Honoré.

–          Zool l’Ignoble, l’Empereur des Orcnos, c’est lui qui détient votre bien aimée.

–          Mais non je vous dis ! protesta à nouveau le comptable.

Ce à quoi la girafe répondit par un sourire et une bulle télépathique comme un délicat filet de champagne grand cru.

–          Votre pudeur vous honore, d’après ce qu’on m’en a dit c’est, du point de vue humain, une des plus ravissantes créatures de l’univers. Une vedette même. Vous avez de la chance.

Maintenant le mauve avait viré au noir, encore un peu plus et il explosait de confusion.

–          Si je comprends bien on va mettre la pâtée à quelques Orcnos, jubila Krome dans un grognement. Et après on fait quoi ? On les mange ?

–          Après ? Après nous allons attirer ce Dieu dans un piège, expliqua mystérieusement le professeur Wiz.

 

 

Planck ! 40

Invisibles et froids les dominos mystérieux du chaos terminaient leur route entrelacés, et la plaine frémissait. Un jour elle avait été une colline, et avant une montagne. Un rugueux et géant caillou planté dans le décor grisâtre dont les idées avaient donné naissance à des planètes. La plaine frémissait donc d’un léger bruissement, comme un murmure gris qui courait sur toute sa surface et ondulait sur les autres géants. La plaine était inquiète. Oh pas une inquiétude à faire trembler sa chair au point de la déchirer, pas au point qu’elle éructe non plus quelques gaz, mais les autres l’avaient toutefois rarement vue dans cet état.

–          Allons, allons Master S, tempéra Master Alpha, les Orcnos ne sont qu’un danger que pour eux-mêmes.

–          Mais leur intrusion dans toutes les dimensions de l’espace-temps risque de perturber durablement l’équilibre de l’univers.

–          Et alors ! ? s’étonna une vallée de granit rouge. Nous sommes le déséquilibre autant que l’équilibre, les deux nous profite, nous saurons en faire profiter l’univers, n’est-ce pas Master D.

–          Absolument, approuva la pyramide rose. D’autant qu’en vérité avec l’aide nouvelle de ce Dieu et des Régulateurs nous pourrions en profiter pour le transformer une nouvelle fois, le perfectionner, rendre par exemple impossible l’existence des Portes pour tout autre race que la nôtre, ce qui, avouez le, serait un bien pour tous.

–            Seriez-vous en train de définir l’invasion Orcnos comme un mal pour un bien ? demanda sentencieusement Master P qui n’avait jamais été très partisan des massacres gratuits, même pour le bien de l’univers.

–          Disons un mal qui pourrait devenir un bien si nous savons saisir l’opportunité.

–          Que préconisez-vous ? demanda une colline dans le fond.

–          Pour le moment laissons faire, attendons que ce Dieu soit parvenu à maturité, alors il sera temps d’agir.

–            Où en sommes-nous à ce propos ?

–          En bonne voie, visiblement les choses du sexe ne l’intéressent plus, mais sa haine du comptable ne s’est toujours pas éteinte, il a récemment ordonné à ses fidèles de le retrouver et de le sacrifier.

–          Et ?

–          Et c’est déjà fait, des partisans à lui du P.I.G l’ont identifié et expédié avec d’autres vers une usine à viande, l’affaire sera vite réglée.

Il y eut un murmure de contentement qui courut sur la vaste planète, les Anciens étaient satisfaits.

–          En ce cas continuons ainsi, décida Master S, mais dès que ce comptable sera hors jeu, il faudra que l’invasion Orcnos trouve sa conclusion.

–          Comme vous voudrez, approuva Master D avant de prendre congé.

Et enfin le dernier pion tomba, Planck ! remplacé par un autre en forme d’explosion. Forcément après autant de Planck fallait qu’il y ait un peu de Bang ! aussi.

Cette première explosion retentit au loin comme un coup de marteau venu de l’intérieur du bâtiment. Comme si quelqu’un ou quelque chose avait voulu enfoncer un formidable clou dans la coque de l’appareil, et la soute se balança d’avant en arrière, jetant les hommes et les femmes les uns sur les autres dans des cris de panique et des gerbes de dégueuli. Au second coup de massue, les enfants se mettaient à hurler de peur. Puis il y eut comme un grésillement dans tout l’astronef, ils entendirent courir au-dessus d’eux les androïdes, et la lumière s’éteignit d’elle-même, déclenchant une nouvelle vague de panique. C’était la première fois qu’Honoré comprenait ce que devait ressentir le bétail dans un wagon à bestiaux, et à bien y réfléchir c’était bien la première fois qu’il pensait au bétail autrement que sous la forme d’une vache dans un pré ou d’un steak, et même la première fois qu’il se comparait à un animal. Fallait-il qu’il soit rendu bien bas. Soudain il y eut un long gémissement d’acier déchiré, puis d’autres tirs, plus sourds, en rafale, et il ne put s’empêcher de paniquer comme les autres tout en se demandant ce qui se passait. Quelques personnes crièrent : « les Orcnos ! les Orcnos ! » et ces quelques personnes là sans le savoir n’avaient pas tout à fait tort. Ni tout à fait raison. En réalité ils étaient au cœur d’un conflit qui pour l’instant les dépassait de très loin. En réalité cette bataille avait commencé sur une discussion entre un androïde de commandement et un commandant Orcnos débarqué de nulle part avec sa troupe.

–          Vous n’avez rien à faire ici, cet appareil est la propriété de Dieu !

–          Dieu ? Je crois pas en Dieu, remarqua le commandant Orcnos, un monstre de trois mètres. On a faim !

Sentant la viande et affamés entre deux batailles, ils avaient décidé, empruntant une Porte Sauvage, de faire escale dans l’appareil même, propriété de MeatMeal Incorporated.

–          Je ne veux pas le savoir ! Sortez tout de suite de cet appa…. Commença le droïde avec passion avant d’avoir la tête pulvérisée d’un coup de blaster.

–          Quelqu’un d’autre ? grommela le commandant en menaçant les autres androïdes de son arme.

Normalement programmés comme n’importe quel organisme vivant à veiller sur leur propre intégrité physique et ne pas la sacrifier sans raison, les androïdes n’auraient pas dû bouger. Du moins c’est ce que pensait le commandant avant que ne s’engage une bataille enragée. Comme il l’avait précisé, le commandant ne croyait pas en Dieu et il ignorait ce dont étaient capables des êtres fanatisés par l’idée d’immanence et à qui on avait promis un avenir meilleur dans l’autre monde. Cependant, les Orcnos étaient des guerriers d’expérience et cette bataille n’aurait guère duré si un autre belligérant, venu de l’espace celui-là, n’était intervenu. Ainsi, des coursives à la soute, mais tout à fait les mêmes raisons, la terreur était générale.

–          Mon commandant, que faisons-nous ? hurla un de ses sous-officiers tout en faisant feu sur le nouvel envahisseur.

–          C’est notre casse-croûte ! Pas question qu’on leur lâche ! hurla en retour le commandant dont l’odeur de viande qui lui parvenait depuis la soute lui faisait gargouiller l’estomac.

–          Mais mon com… commença le sous-officier avant d’être désintégré par une explosion.

Le commandant regarda ses débris voler au-dessus de sa tête et pour la première fois de sa vie douta. Ce furent également ses derniers doutes, six secondes et demi plus tard, ses débris empruntaient à peu de chose de près le même chemin que celui de son subalterne. Le silence qui suivit dans l’appareil fut aussi soudain et presque aussi violent que les détonations qui l’avaient précédé. Entassés les uns contre les autres, hommes, femmes et enfants regardaient au-dessus d’eux dans un silence de mort, tout entiers suspendus aux lèvres de leur destin quand la porte de la soute s’ouvrit dans un bruit de décompression et qu’un faciès de carnaval éclaboussé du sang jaune des Orcnos leur fit son plus beau sourire de cannibale.

–          Whâ ! Putain de garde manger mes frères ! s’exclama Krome avant d’attraper par le col un homme au hasard et de l’examiner comme s’il inspectait la carte des menus. Puis il lui demanda : je cherche un mec qui s’appelle Honoré Montcorget, tu connais ?

L’autre, trop tétanisé pour répondre ne serait ce que d’un signe de tête, le fixait les yeux ronds, blême. Honoré lui, se tassait. Et plus il se tassait, plus tout le monde le regardait. Pour la première fois de sa vie, hélas, il n’était plus transparent. L’invisible roue qu’il avait actionné en poursuivant la femme qu’il aimait venait une nouvelle fois bouleverser les fondements mêmes de son existence.

Krome lâcha sa victime qui s’effondra par terre et pointa un doigt vers le comptable comme s’il jetait une malédiction sur sa tête.

–          Toi.

Puis sans un mot, il actionna son doigt comme un crochet. Où fuir ? Que faire ? Que faire quand on n’était soudain plus reclus du monde mais en plein milieu ? Son visage tuméfié se souvenait encore de la dernière fois où il s’était fait remarquer, tandis que son esprit était tout entier fixé sur la première fois où il avait rencontré le monstre. Et il ne voyait d’autant pas d’issue qu’il ne s’était jamais vraiment retrouvé dans la situation du lambda que tout accuse. Accuse de quoi d’abord ? Qu’est-ce qu’il avait fait ? Pourquoi lui ? Pourquoi toujours lui ? Montcorget essayait de se replier dans sa détestation mais le doigt du monstre l’en empêchait. Et plus il reculait plus il sentait les gens le repousser vers lui. Il gémit comme un gosse qui sent venir la trique.

–          Qu’est-ce que j’ai fait ?

Sans un mot, le géant l’empoigna par une oreille et le fit sortir de force du container. Les pieds du comptable ne touchaient pas terre. Ils grimpèrent à bord de l’appareil de Krome. Un chimpanzé était aux commandes de pilotage, à la cicatrice en X qui lui barrait le visage on ne se demandait pas où Krome l’avait trouvé. Le monstre le reposa par terre et l’engin démarra aussi vite qu’il était venu, laissant l’astronef partir à la dérive, fumant de ses propres débris dont certains se détachaient lentement de l’appareil comme une blessure absorbée par le vide.

–          Je veux ton pote, Berthier ! Où qu’il est ?

Stupéfait et l’oreille endolorie, Honoré le regarda comme s’il sortait de quelque mauvais rêve.

–          C’est pour ça que vous avez attaqué ce bâtiment ? Pour me demander où est ce con ?

–          Oui, ce fils de pute a fait buter Boris et m’a collé les P.I.G aux fesses, j’veux sa peau ! Ou qu’il est ? répéta t-il, en grinçant cette fois. Et des dents en chrome qui crissent, non seulement c’était désagréable mais dans le cas présent ça fit des étincelles.

Il y eut comme un gargouillement dans la gorge de Montcorget.

–          Mais j’en sais rien moi ! Sur Mirmidon !

–          Quoi ?

–          Euh Mirmi quelque chose là ! Là où on était avec votre gremlins là ! s’affola le comptable en essayant une nouvelle fois de reculer. Ou bien de s’enfoncer dans la paroi, allez savoir, s’enfoncer tandis que l’ombre portée du géant se propageait sur lui avec un grognement.

–          De quoi tu parles crâne d’œuf ?

–          Mais euh vous savez bien ! Même que vous n’avez pas voulu y aller, trop de loi pour vous à ce qui paraît !

La bouche du monstre béat légèrement.

–          Aaaah Mitrillon tu veux dire…. La bouche se referma avec un bruit de piège à ours. Bin non y’est plus.

–          Eh bé alors je sais pas où il est.

–          T’es un humain, les humains sentent où sont les autres humains. C’est à cause de votre odeur, c’est connu. Tu mens !

Il avait attrapé par l’autre oreille, par charité peut-être mais la douleur qui s’en suivit n’était pas du tout charitable.

–          Aïïïïeeee ! Mais arrêtez vous allez me l’arracher !

–          J’espère bien bordel ! Où qu’il est ! ?

–          Mais je vous jure, j’en sais rien, je l’ai perdu de vue dès que je suis sorti du ministère des espèces là, vous savez où on devait aller avec Boris…

–          Le Ministère de la Protection des Espèces… oui et alors, pourquoi t’es sorti ?

–          Euh…

Allait-il lui avouer que c’était précisément à cause de son défunt ami qu’il était sorti ? A cause d’une de ses colères dont il avait le secret et que l’avocat avait provoqué ? Allait-il bêtement causer sa perte ?

–          Euh… j’avais besoin d’air, il y avait beaucoup de monde.

–          Beaucoup d’monde ? Pourquoi beaucoup d’monde ?

–          Les Orcnos, les gens se plaignent….

Le monstre le relâcha.

–          Mouais… sont partout d’nos jours, font c’qu’ils veulent ! Il le regarda un moment. Bin qu’est-ce que je vais faire de toi alors ?

–          T’as qu’à le foutre dehors, qu’on en parle plus, commenta le pilote.

Ce qui bizarrement eut le don d’énerver le comptable.

–          Ah non ça va comme d’être balancé dehors ! Ça va bien hein ! Et où est-ce que je vais atterrir moi cette fois ! Sur la planète des hippopotames !

–          De quoi il parle demanda Krome au pilote.

–          J’en sais rien.

Krome regarda le comptable et lui accorda un de ses sourires égoïnes comme il en avait le secret.

–          Pourquoi le j’ter, moi y m’plait bien ce mec, et pis on sait jamais si j’manque de casse dalle !

Honoré n’était pas sûr que ça lui fasse plaisir d’entendre ça mais au moins il n’allait pas finir dans le vide intersidéral.