Pulp

–       J’aime pas les Starbucks, dit abruptement Goran alors que le van passait devant une enseigne.

–       Qu’est-ce que t’as contre t’y vas jamais, ronchonna son frère assis à la place du mort.

–       Justement parce que j’aime pas.

–       Comment qu’on peut pas aimer un truc qu’on connait pas ? Ca ça me tue.

Ils dépassèrent le Mac Donald attenant au Starbucks.

–       J’aime pas Mac Donald non plus.

–       T’y vas pas plus tu préfères bouffer des tacos pourris.

–       J’aime pas les tacos, j’aime pas quand les frites sont serrés avec la viande, je préfère les kebabs.

Milo n’en croyait pas ses oreilles.

–       Tu veux que je te dise t’es chiant, hein t’en pense quoi Grz’ il est chiant non ?

Un grognement d’approbation revint de l’arrière.

–       Vous comprenez rien ! S’emporta le chauffeur, tout ça, Mc Do, Starbucks, c’est de la taylorisation des goûts et des couleurs.

Milo fronça les sourcils.

–       De la quoi ?

Milo n’aimait pas quand on employait des mots qu’il ne comprenait pas, ça lui chauffait la tête, et personne n’avait intérêt à lui chauffer le crâne trop longtemps. Son petit frère, qui passait pour l’intello de la bande, s’empressa de lui expliquer selon ce qu’il en avait compris de sa fiche Wikipédia lu la veille. Le taylorisme ou le formatage de la chaine de production. Et qui selon lui était désormais appliqué à l’endroit des consommateurs par les fameux 1%. C’était son mantra depuis qu’il avait lu quelque part que 1% de la planète en possédait 80%. Depuis le 11 septembre et toute la collection de théories farfelues sur le sujet. Il était à fond dedans, du moins c’est comme ça que le voyait Milo. Une blague, et une blague qui avait assez duré.

–       Ah tu nous emmerde avec tes complots !

–       C’est pas des complots c’est les faits. Starbucks, Mac Donald, Disney, Zara, c’est des chaines, et les chaines c’est fait pour nous enchainer ! Pour qu’on pense tous pareil, qu’on ait les mêmes goûts partout.

–       Bah la preuve que ça marche pas toi tu vas qu’au kebab.

–       Bé même les kebabs y s’y mettent ! Toujours les mêmes sauces, blanche, samouraï, algérienne…. La même chose encore et encore !

–       Meuh, ça toujours été comme ça, rétorqua Milo qui ne savait plus trop quoi répondre.

–       Nan ça empire, annonça Goran d’une voix sinistre quand un grognement venu de derrière leur indiqua qu’ils étaient arrivé.

–       T’es sûr que c’est là hein ?

Nouveau grognement. Grz’ parlait peu, ses frères avaient appris à faire avec. Goran avisa l’immeuble haussmannien d’un air dubitatif.

–       Ils sont combien là-dedans ? Demanda-t-il

–       Trois plus le chien.

–       Il y a un chien ?

Goran n’aimait pas les chiens depuis qu’il s’était fait mordre quand il était petit.

–       Y’a toujours un chien, ricana Milo.

Ils portaient tous les trois la même gabardine noire, le temps ne s’y prêtait pas vraiment mais ils n’en n’avaient cure. Grz’ souleva la couverture qu’il avait à ses pieds découvrant les armes. Deux AK47 à crosse pliable, un fusil à pompe canon court, deux pistolets Makarov, un revolver 38 police. Ils se partagèrent les armes et sortirent du van, les fusils sous les gabardines.

–       C’est quand même dingue, fit Goran alors qu’ils traversaient la rue.

–       De quoi ?

–       Je veux dire ils osent tout de nos jours, avoir une cocotte par ici ?

–       Qu’est-ce que tu veux ils ont les moyens et c’est pas ici que les poulets vont chercher.

Ils pénétrèrent dans un hall cossu avec une caméra à l’entrée devant laquelle ils passèrent tête baissée, ignorant sciemment le gardien dans sa cahute qui les dévisagea méfiant. Mais il ne devait pas être assez payé pour sortir parce qu’il les laissa passer. Les trois compères grimpèrent les escaliers quatre à quatre.

–       N’empêche je trouve ça dingue, ils n’ont plus de limite quand même, ils ne savent vraiment plus où est leur place.

–       Ils sont déboussolé qu’est-ce que tu veux, les français les ont laissé tout faire alors ils font n’importe quoi.

Goran s’arrêta au milieu des escaliers.

–       Dis tu crois qu’ils sont armés ?

–       Tu les connais, ils sont toujours armés.

–       Ici ?

–       Bah pourquoi pas, même si ça tire personne bougera, c’est les immeubles bourgeois ça.

–       Qu’est-ce que t’y connais en immeuble bourgeois toi ?

–       J’ai fait homme de ménage je te signale.

–       Et alors ?

–       Alors tu crois que j’ai fait le ménage que dans les bureaux ? Non monsieur, j’ai fait le ménage dans ce genre d’immeuble, même qu’il y avait un gardien qui s’appelait Alexandre, un petit jeune en uniforme et tout.

–       On ne fait pas d’un cas une généralité, dit sentencieusement son frère, j’espère qu’ils n’ont pas d’arme c’est tout.

Grz’ grogna, ils continuèrent leur chemin.

–       Ils auront un pitt bull, ricana Milo, c’est comme une arme.

–       Ah je déteste ces chiens là.

–       Tu déteste tous les chiens.

–       Je les déteste pas je m’en méfie c’est différent.

Milo soupira.

–       Tu veux toujours avoir le dernier mot.

–       Non ! Pourquoi tu dis ça ?

–       Parce que c’est vrai. Ca y est on y est, troisième droite, c’est ça ?

Nouveau grognement, c’était ça.

–       Comment on rentre ? On n’a pas amené de masse, fit remarquer Goran.

–       Pourquoi tu veux une masse, on va sonner c’est tout.

–       Mais s’ils sont armés ils vont se méfier !

–       Mais non tu vas voir, affirma l’autre en joignant le geste à la parole.

Quelques instants plus tard la porte s’entre-ouvrit sur une femme d’âge mûr, et le museau d’un chien blond, un golden a l’air jouasse.

–       Oui, en quoi puis-je vous aider ? Demanda poliment la dame à l’abri derrière le loquet qui retenait la porte.

Les trois frères étaient autant surpris les uns que les autres.

–       Euh pardon madame, c’est une erreur, grimaça Goran en tirant son frère en arrière.

Elle referma la porte sans rien demander. Goran fit signe à ses frères qu’on s’en allait. Ils grimpèrent à l’étage du dessus

–       Mais c’est quoi ces conneries, je suis sûr que le patron nous avait dit…

Milo fit un geste en dégainant son portable, silence, il appelait l’intéressé.

–       Allo ? Ouais patron c’est Milo… hein ? Non, non il y a pas de problème, je voulais juste vérifier un truc avec vous. L’adresse c’est bien 47 rue de Rennes, troisième droite…. Ah okay merci.

Il raccrocha atterré.

–       C’est bien ça.

–       Ah bon ?

Grognement de surprise. Les trois frères s’entre regardèrent avant de redescendre le pas alerte et de sonner une nouvelle fois. Cette fois c’était un homme d’une cinquantaine d’année, un polo saumon sur les épaules. Fin et long, presque aussi grand que Milo.

–       Oui en quoi puis-je vous aider ? Demanda-t-il derrière le loquet, juste avant que Milo ne l’arrache d’un coup d’épaule. Le type en fut si surpris qu’il en tomba sur ses fesses. Quand le chien se pointa la queue battante pour leur faire la fête. Même Goran se laissa surprendre et pendant quelques instant il y eu un peu de confusion dans le hall, jusqu’à ce que Grz’ claque la porte derrière lui et que le type ne pousse un au secours.

–       Mon Dieu qu’est-ce qui se passe chéri !?

–       Papa !?

La femme et un adolescent en chemise rayée bleu et blanche, mocassin à gland, le clone craché de son père, le polo en moins. Les trois frères ouvrirent leur gabardine.

–       Faites pas d’histoires on est venu pour la coke.

–       La coke ? Mais…. Mais… nous n’avons pas de coke mon… monsieur bégaya la femme.

Milo secoua la tête et fit signe à ses frères de fouiller l’appartement.

–       Je vous ai dit de pas faire d’histoire hein ? D’un coup de crosse en travers la figure il envoya le gamin par terre. Ce dernier roula en poussant un cri de douleur. Milo le poursuivi et le bourra de coup de pied jusqu’à ce qu’elle supplie. Le chien n’avait pas bougé sinon la queue, il était clair qu’il était plus contant d’avoir des visiteurs qu’il se sentait investi de la mission de garder ses maitres.

–       Hé putain ! Y’a les flics !

–       De quoi ?

Goran regardait au dehors par une fenêtre du salon un car de CRS au pied de l’immeuble.

–       Y’a les flics.

–       Qu’est-ce qu’ils foutent là ? Ils sont combien ?

–       Une camionnette de CRS, je vois que ça. Et un flic sur le trottoir.

–       C’est pour le ministre, expliqua le mari.

–       De quoi ?

–       Il y a un ministre qui loge dans l’immeuble.

Les frères se jetèrent un coup d’œil dubitatif, comment assurer leur sortie discrète maintenant ?

–       Il y a une autre sortie ?

–       De quoi ?

–       Il y une autre sortie à l’immeuble ?

–       Par la cour, hasarda la femme en faisant signe à Milo vers la cuisine.

Milo l’attrapa rudement par le bras et l’entraina dans la direction indiquée. La fenêtre de la cuisine donnait sur une grande cour fermée par un mur mitoyen à deux autres cours. Milo s’imagina cinq secondes en train de grimper ce mur avec ses cent dix kilos, ça le tentait moyen d’autant qu’ils étaient censé repartir avec des kilos de C. Soudain il sentit une brûlure dans son avant-bras, il regarda par réflexe, il avait un couteau planté dedans.

–       Sa…. Salope !

Elle avait fait un pas en arrière, visiblement aussi terrifiée par son geste qu’il était furieux. Son doigt se referma sur la détente, une rafale partie toute seule, constellant la poitrine de la femme qui alla bouler sur le carrelage avec un hoquet de surprise.

–       Bon Dieu mais t’es malade ! Aboya Goran en entrant précipitamment dans la cuisine, Grz’ et le chien sur ses talons.

–       Ah ouais !? Et ça c’est quoi ? Une blague !? Râla Milo en arrachant le couteau de son avant-bras.

–       Hélène ? Fit le mari derrière eux d’une voix blanche. Avant de les bousculer et de se précipiter sur le corps de sa femme. Hélène non ! Non ! Noooooon !

–       Maman ? Fit à son tour le gamin en entrant. Bande de salaud vous avez tué ma mère !

Il reparti en courant. Milo regarda ses frères.

–       Bah vous attendez quoi ?

Ils détalèrent à leur tour. Milo attrapa l’autre par le col, derrière on entendait des bruits de cavalcade.

–       Bon ça suffit les grimaces où est la coke ?

Il entendit un « salaud ! » immédiatement suivi d’un coup de feu puis d’un autre.

–       Oh bordel il se passe quoi.

–       Adrien ! Cria le mari en se débattant.

Milo lui flanqua un coup sur le nez et le traina au dehors.

–       Il se passe quoi bordel !?

Le gamin gisait dans le salon, un fusil de chasse à ses côtés, la tête à demi emportée par une balle. Ses deux frères avaient le nez en l’air. Milo leva la tête incrédule, le temps de comprendre le lustre au-dessus d’eux se décrochait… et s’effondrait sur la tête du type avec un fracas de cristal.

–       Oh merde, grogna Grz’

 

Le Marseillais évoquait sans doute bien des choses mais la plaisanterie, le rire, la blague n’en faisait pas parti. La peur, la méfiance, éventuellement la terreur quand il était de mauvaise humeur, mais en aucun cas le fou rire. C’était pourtant bien un fou rire qu’essayait désespérément de retenir le tas de muscle face à lui. La nervosité sans doute. Le Marseillais rendait tout le monde nerveux, même les tas de muscle.

–       Si ce pays de con autorisait le MMA le combat ne serait pas clandestin, expliquait le Marseillais de sa voix rauque, fruit d’un savant mélange de tabac, d’alcool et de nuit blanche à taper le carton. Et si ce combat n’était pas clandestin tu aurais tes chances. Je n’en doutes pas. Mais la vie est injuste n’est-ce pas ? La vie ne nous fait pas les cadeaux que nous voulons, elle nous offre des occasions. Toi tu vas perdre, mais tu vas t’enrichir par exemple.

Le tas de muscle écoutait en pensant à son fou rire. Cherchant un détail dans ce visage impavide qui le dégoute de rire, le Marseillais le fixait de ses yeux comme des plombs de chasse, on aurait dit qu’il allait lui dévorer l’âme.

–       Est-ce que tu me comprends ?

Le téléphone sur la table sonna, le tas de muscle fit signe qu’il comprenait parfaitement. Ca lui permit de fermer les yeux et de penser à un truc assez sinistre pour lui passer l’envie d’éclater de rire. Lui sur le tapis en train de saigner comme un cochon.

–       Ouais ?

C’était Milo.

–       Patron, on a un problème…

Le coup de feu que le gamin avait tiré en l’air avait affaibli l’attache du lustre, mais en dépit du bruit que celui-ci avait fait en tombant, en dépit des coups de feu qui avaient précédé, la prédiction de Milo était juste, personne dans l’immeuble n’avait bougé. Même pas le flic en bas. Goran surveillait derrière le rideau de la fenêtre, il avait beau regarder, pas un seul type de la BAC jusqu’ici. Incroyable ! Mais le plus incroyable c’est ce qu’avait fini par trouver Grz’ à force de fouiller, les paquets de cocaïne sous l’évier de la cuisine. Milo n’en n’avait pas cru ses yeux.

–       Alors c’était ça qu’elle protégeait la salope ! Dit-il en raccrochant.

–       Alors il a dit quoi ? Demanda Goran.

–       D’après toi ? Grogna son frère, il a dit qu’on se débarrasse des corps bien sûr ! Pas de cadavre qu’il a dit !

–       Pas de cadavre ? Mais il veut qu’on fasse quoi bordel !? Qu’on les découpe !

–       Pourquoi tu poses des questions à la con si t’as la réponse !?

–       Non, non, j’en ai marre de découper des gens ! Je suis pas venu pour ça moi je découpe personne !

Les deux frères n’en croyaient pas leurs oreilles.

–       Qu’est-ce que tu racontes, depuis quand ça te gène de découper les gens ? Tu veux que je te rappel combien t’en as découpé dans ta vie déjà.

–       Bah justement ! Je trouve ça immoral. C’est pas chrétien, je veux me racheter.

–       Hein ? Grogna Grz’

–       Depuis quand ça te préoccupe toi ? A part à ton baptême t’es jamais allé à l’église, gronda Milo.

–       Ca n’empêche, j’ai des croyances.

–       Des croyances hein…. Comme laisser trois cadavres derrière soi avec ton ADN partout ? Abruti !

–       Qu’on les découpe ou pas notre ADN sera partout, fit remarquer Goran, je te signale que tu saignes, faudrait te faire soigner d’ailleurs…

–       T’occupes pas de mon bras et aide nous, fit Milo en soulevant le cadavre de la femme.

–       Non. Je refuse de découper ces gens.

–       Ah tu commences à me faire chier tu sais ça !? Aide nous je te dis !

Goran hésita, jetant un coup d’œil à Grz’ à l’air harassé.

–       D’accord mais je les découpe pas !

–       Tu feras ce que je te dirais ou c’est moi qui vais te découper bordel !

Goran pâli, son frère n’avait pas l’habitude de faire des menaces en l’air. Par exemple quand il avait dit à leur père d’arrêter de battre leur mère ou il le tuerait, leur père avait fait l’erreur de ne pas le croire.

–       Tu ferais pas ça, dit-il d’une petite voix enroué.

–       Si tu me fais chier, sans hésitation.

Ils transportèrent les cadavres dans la salle de bain qui, Dieu merci, était équipé d’une baignoire quand on sonna. Une petite vieille dans l’œilleton, Goran ouvrit, son Makarov dans une main, main dans le dos.

–       Oui madame que puis-je pour vous ?

–       Qu’est-ce qui se passe où est Hélène, c’est quoi tout ce bruit !? J’essaye de faire la sieste moi !

–       Oh je suis absolument désolé pour le dérangement madame, les gens qui vivent ici sont sorti, nous faisons des travaux.

–       Des travaux ? Hélène ne m’a jamais parlé de travaux.

Le chien apparu juste au mauvais moment pour faire la fête à la voisine comme il avait l’air de faire la fête à absolument tout le monde dans l’indifférence complète du sort de ses propriétaires.

–       Bah Boules qu’est-ce que tu fais là ? Ils t’ont pas emmené avec toi ?

Elle regarda Goran qui essayait d’empêcher le chien de sortir.

–       C’est quoi ces loucheries, vous seriez pas des voleurs des fois ?

–       Des voleurs grand Dieu non, dites pour le chien madame, ils ne l’ont pas emmené avec eux, vous ne voudriez pas le garder, il nous gêne pour les travaux.

–       Euh…

–       Oh votre mari ne va pas être d’accord c’est ça.

–       Je vis seule annonça la vieille avec un air digne.

–       Ah je vois vous attendez une visite peut-être… ça nous aiderait beaucoup vous savez, il est fort sympathique mais…

–       Non je n’attends personne mais…

Soudain Goran l’attrapa par le col et l’entraina à l’intérieur.

–       Elle vit seule, elle attend personne et elle vient faire chier !? S’emporta-t-il.

La vieille glapit, il la frappa avec son pistolet, elle s’effondra inanimée, il la traina jusqu’à la salle de bain.

–       Qui c’est celle là ? Demanda Milo.

–       Une emmerdeuse.

–       Elle est vivante ?

–       Ouais.

–       Moi je découpe pas les gens vivant.

Ils avaient déjà commencé, trois têtes s’entassaient dans le lavabo.

–       J’ai pas dit que je voulais qu’on la découpe, on l’attache et pis c’est tout.

–       Elle a vu ton visage.

–       Et alors, je suis pas fiché en France moi.

Milo haussa les épaules, il n’aimait pas qu’on lui rappel les mauvais souvenirs.

–       Oh ça va hein… de toute façon le patron veut pas de témoin.

–       C’est pas un témoin, elle sait même pas ce qu’on vient foutre, elle pensait qu’on était des voleurs.

–       Bah justement, elle va donner ton signalement et…

Grz ‘ grogna.

–       Ouais, ouais, ça va, je dis juste que faut la tuer.

–       C’est hors de question, elle n’a rien fait ! Protesta Goran.

Grz’ se leva exaspéré, un couteau du chef ensanglanté à la main. Il poussa son frère et poignarda la vieille trois fois en pleine poitrine avant de le dévisager d’un regard lourd de sens. Il faisait chier, et pas plus que son frère Grz’ était à prendre à la légère, en fait des trois, c’était celui qu’il fallait le moins prendre à la blague. Grz’ était fou, Goran n’en avait jamais eu de doute mais aujourd’hui particulièrement. Il regarda la vieille dame se vider de son sang en hoquetant, il n’eut pas le courage de la laisser agoniser. Il posa une serviette sur sa tête et lui colla une balle dans la tête. La serviette étouffa vaguement le bruit. Restait quatre corps à découper, soit huit jambes et bras, quatre troncs, les têtes, emballés le tout et disparaitre avec sans alerter le flic dehors. Finalement Goran accepta de donner un coup de main. Comme l’avait précisé Milo ce n’était pas les premiers corps qu’ils découpaient et dans des conditions plus difficiles, mais quatre corps ça fait beaucoup de sang, beaucoup de place occupé, beaucoup de travail quand on outillait avec des couteaux de cuisine et, Dieu merci, une scie à métaux trouvé dans la boite de bricolage de monsieur. Ils pataugèrent là-dedans pendant trois bonnes heures, emballèrent le tout avec des sacs poubelles quand Milo passant dans le salon donna l’alerte.

–       Il y a d’autres flics !

–       Comment ça ?

–       Y’a deux cars.

–       De quoi ?

Goran s’approcha, il y avait en effet deux cars de CRS plein maintenant en bas de l’immeuble.

–       C’est à cause des manifs ça.

–       Quelle manif ?

Goran haussa les épaules.

–       Il y a toujours des manifs en France alors va savoir. C’est sûrement pas à cause de nous en tout cas.

–       Comment tu peux être sûr ?

–       Tu vois la BAC, tu vois le GIGN ? Non alors c’est pas pour nous.

Milo laissa tomber le rideau.

–       J’aime pas ça quand même.

–       Et qu’est-ce que tu veux qu’on fasse on peut pas rester ici.

–       On peut pas sortir comme ça non plus, on va se faire repérer.

Ils étaient couverts de sang.

–       Non c’est sûr, admit Goran. On va voir s’ils ont des trucs à notre taille.

Par chance ils en avaient mais ça faisait drôle de se voir dans ces tenues de bourgeois. Ils se regardaient dans la glace de la chambre des parents en rigolant.

–       Alors Monsieuh la comteuh un peuh de champagneuh ?

–       Arrête tes conneries ils parlent pas comme ça les bourges, protesta Milo.

–       Ils parlent comment alors monsieur l’expert ?

–       Ils disent « cher ami » d’abord, les bourges tout le monde est leur ami, ou leur copain. Mais si c’est un copain alors c’est un intime, un ami ça peut être n’importe qui qu’ils connaissent.

–       Chereuh amieuh, s’amusa son frère.

–       Et ils ont pas cet accent à la con non plus, il parle normal.

–       Ca va jamais marcher, déclara soudain Grz’ derrière eux.

–       De quoi qui va jamais marcher ?

–       Nous, grogna le dernier des frères en se dévisageant.

Avec son nez de travers, sa balafre qui lui divisait le visage en deux et sa paupière droite ornée d’un orgelet de bonne taille on pouvait comprendre qu’il puisse avoir des doutes quant à passer pour un bourgeois ordinaire. Milo se regarda à son tour. Le front avancé, le nez aplati, des mains d’étrangleur et une carrure pour déménager les pianos.

–       Avec le chien je suis sûr que ça passera, fit Goran pour se rassurer. Des trois il était sans doute le moins remarquable mais il n’avait indubitablement pas l’air chez lui dans les vêtements du gamin

–       Rien du tout, il nous faut une femme.

–       Tu veux appeler un tapin ? T’es cinglé ?

–       Tu vas faire la femme.

–       Ca va pas non !?

–       Je te demande pas ton avis, va t’habiller !

Goran en femme ? Très poudré alors, énormément même et maquillé comme une voiture volée. Grz’ fit remarquer que c’était pire question look, Goran alla se rhabiller. Cinq gros sacs et quatre valises, ils finirent par sortir l’un derrière l’autre, les mains encombrées comme s’ils partaient en vacance laissant le chien seul dans l’appartement qui aussi tôt ce mit à hululer.

–       Ces quoi ces conneries ? Râla Goran

–       L’aime pas être seul, expliqua Milo.

–       Va alerter tout l’immeuble ce connard !

–       On le bute, proposa Grz’

–       Eh il est cool ce chien, protesta Milo, pourquoi on ferait ça.

–       Parce qu’il nous emmerde ? Suggéra son frère.

–       Nan, nan, pas question on le prend avec nous.

–       Hein ? De quoi ? Tu crois pas qu’on est assez encombré !?

–       Justement ça fera genre on part en vacance.

–       T’en penses quoi Grz’ ?

Ce dernier secoua la tête signifiant qu’il ne voulait rien à avoir à faire avec cette discussion absurde.

–       Il pense comme moi ! décida Milo.

Et ils allèrent chercher le chien avant de claquer la porte, celui-ci leur fit la fête comme s’il ne les avait pas vu de la semaine.

–       Il est bizarre ce chien, on a buté ses maitres il en a rien à foutre et maintenant il nous kiffe.

–       Peut-être qu’ils le battaient.

–       L’a pas l’air battu.

–       Ou bien ils étaient chiants comme une messe.

Goran rigola en passant devant le gardien, tirant sur sa valise, un sac Vuitton sous le bras.

–       Dites moi, intervint soudain ce dernier. On peut savoir d’où vous sortez vous autres.

–       De quoi ? Répondit Milo en russe.

–       Oh… euh, do you speak english ?

–       Niet.

Le gardien essaya bravement de faire barrage de son corps en répétant sa question, d’où ils sortaient. Milo lui dit d’aller se faire foutre toujours en russe et il allait joindre le geste à la parole quand le policier entra à son tour dans le hall glaçant l’ambiance.

–       Un problème ? Demanda-t-il.

–       Niet problème ! S’exclama Milo avant de continuer en russe, ce mec nous emmerde l’âme pourquoi tu veux en être ?

C’est le moment que choisi le chien pour essayer de faire comme s’il était féroce. Il aboya à tout rompre, il en avait après les uniformes.

–       Bah il a quoi ce chien ? Demanda le pandore.

–       Grishka au pied ! Ordonna Milo en tirant sur la laisse du chien.

Le chien, ignorant qu’il avait été débaptisé, continua d’aboyer.

–       Pardon, pardon, s’excusa Milo alors que le flic s’écartait pour le laisser passer.

–       Eh mais attendez je connais ce ch…

Le gardien ne termina pas sa phrase, malencontreusement cogné à l’entre cuisse par un Grz’ fort encombré et de mauvaise humeur.

–       Ca va ? S’enquit le flic.

–       Aïïïïe…

–       Désolé, désolé, grogna Grz’ en les dépassant aussi rapidement que la décence lui permettait.

Le moment que choisi l’anse d’une des valises pour rompre sous le poids qu’elle contenait. Ca fit crac puis splaff. Goran jura en serbe quand entrèrent dans le hall un bloc au complet de CRS casqué et botté. Il y avait quatre têtes et deux bras dans ce sac là, il fallut un certain sang froid pour ne pas paniquer. Goran ne fit pas semblant, il était impressionné.

–       Qu’est-ce qui se passe ? Demanda-t-il en français d’une voix blanche.

–       Ne vous en faites pas, i y a une manifestation qui doit passer par ici, expliqua le flic, si j’étais vous je ne trainerais pas. Tenez, on va vous aider.

Ils soulevèrent le sac à deux.

–       Pffiou, vous partez pour de longues vacances vous ou quoi ?

–       Maison de campagne, répondit spontanément Goran, dans son esprit tous les bourgeois avaient une maison de campagne.

Et ainsi les flics les aidèrent à charger le van, quatre corps découpés, vingt kilos de cocaïne et les armes.

 

La nuit était tombée, le sac poubelle plongea dans l’eau sans bruit, coulant presque immédiatement à pic, ils avaient ajouté des cailloux. Un canal de la Marne, le chien, attaché à un arbre, les regardait se passer les sacs de mains en mains l’air jouasse.

–       Tu vas en faire quoi de ce clebs ?

–       Bin je vais le garder.

–       En tout cas c’est pas un chien de garde, ça sert à rien un chien si c’est pas un chien de garde, décréta Goran.

–       C’est toi qui sert à rien. Monsieur j’ai une théorie pour tout.

–       Meuh non j’ai pas une théorie pour tout !

–       Mais si, Grz’ j’ai pas raison ?

Grz’ grogna d’approbation, la dispute se poursuivit jusqu’à ce qu’ils retournent dans la voiture et plus loin. Goran ne lâchait pas facilement l’affaire.

Scopitone

Francis se regardait marcher d’un pas chaloupé dans la vitrine du supermarché, un félin en action, il se souvenait encore des conseils du professeur de danse, imiter le félin, être un félin, une chose dangereuse, intérioriser le rôle avec son corps et non sa tête. Il se sourit à lui-même comme s’il avait été sa propre femme. C’était au temps de son succès, au temps où des producteurs parlaient de le faire tourner au cinéma. Avec sa petite gueule de rebelle il aurait fait des malheurs sur grand écran. Le bon temps. Il s’assit derrière le tréteau sur lequel était posée une pile de livres. Des romans policiers, des histoires de voyous, il en connaissait un bout. Mais ça se vendait pas. Personne n’en n’avait rien à faire de la littérature de nos jours, et encore moins de la mauvaise. Francis ne se faisait pas d’illusion, il n’était pas très bon. Même sa voix n’était pas terrible, tout juste bonne à enquiller les 45 et les 78 tours, pour l’Olympia ce n’était même pas la peine de rêver. Mais à l’époque c’était encore pire que maintenant, tout passait, n’importe qui avec un petit quelque chose ou les bonnes relations passait. A l’époque un mot de Barclay ou de Filipacchi et à toi les portes de la gloire, les scopitones, les filles, plein de filles. Le seul domaine où il n’avait jamais excellé peut-être. Les filles c’était facile, ça l’avait toujours été. Il savait les mettre en confiance, appuyer là où ça faisait du bien, savait leur point faible, l’amour. Et il avait joué cette comédie là bien des fois. Avec la célébrité en plus, son côté petit voyou, rebelle, c’était dans la poche d’un sourire un seul ! Mais le temps avait passé bien sûr et son talent dans ce domaine avait rejoint tous les autres au placard des souvenirs et des maladresses. Chanteur de variété passable dans les années soixante, écrivain médiocre de petit polar sans relief, juste assez de sexe et de violence pour intéresser un éditeur. Séducteur même plus sur le retour, avec vingt kilos de trop, sa barbe grisonnante, son teint pourri à base de junk food, d’alcool, d’herbe et deux paquets de blondes jours. Le médecin du dispensaire lui avait dit de ralentir mais que foutre il était foutu de toute façon, il le savait, en bout de course, Au moins il avait bien vécu, bien profité, dommage seulement que ça se soit arrêté trop tôt. Dommage que personne ne se souviendrait jamais de lui. Une grosse femme et ses gosses passèrent devant lui, le gamin demanda ce qu’il faisait là avec ses livres, elle lui répondit qu’il essayait de les vendre sans doute. Le môme se retourna vers lui et cria presque.

–       Vendre des livres !?

Il n’en revenait pas, comme s’il regardait le dernier des dinosaures en personne. Francis l’ignora comme il put mais le gamin échappa à sa mère et se planta devant lui, presque choqué.

–       C’est vous qui les avez écrit ?

–       Euh ouais, répondit Francis un peu décontenancé par le culot du môme. Dans deux minutes il allait lui jeter des cacahuètes.

–       Pourquoi faire ?

C’était une bonne question, même lui se la posait parfois. Pourquoi se faire chier sur deux cent pages alors qu’il n’était même pas un bon écrivain et qu’il le savait ? Alors que cette signature ne servait à rien qu’à faire de la pub à son éditeur et que personne ne lui achèterait rien. Pourquoi cette humiliation, cette torture ? Ce n’était pas le coup de la célébrité en tout cas alors quoi ? Peut-être qu’au fond ça le rassurait de se dire qu’il était un peu artiste quelque part. Il avait été chanteur, il était écrivain, il avait le feu sacré et n’y pouvait rien. Ou bien était-ce simplement parce que c’était toujours mieux que de se regarder en face. De voir non plus la démarche féline mais la silhouette épaissie, oublier les bons souvenir de baise et voir les mouchoirs usagés, effacer la dolce vita et ne plus vivre que dans le quotidien dans son mobile home en bord de nationale. Avec l’assurance presque angoissante qu’on était absolument personne, un être inconnu et inconsistant. Au fond ces piles de livres c’était comme un rempart contre sa propre médiocrité, ses échecs, sa fuite et tout le manque d’amour dont il souffrait, un rempart avec au bout l’espoir d’une vague postérité. L’espoir qu’il laisserait quelque chose un jour dans l’œil de l’autre, un souvenir, un autre espoir, un sourire… Quoiqu’il en soit il n’avait aucune envie d’en discuter avec ce morveux.

–       Bah pour que les gens se distraient et en plus ça me fait plaisir, répondit-il.

Le môme avait l’air d’en douter.

–       Et les gens achètent ?

Petit con. Il sourit, paternel.

–       Oh tu sais ça prend du temps, mais oui ils achètent, menti-t-il.

–       Nan, les gens achètent pas, les gens ils veulent regarder des films, lire ça sert à rien.

Et sans lui donner l’occasion de répondre il lui tourna le dos et fila. Francis jura en français, comme chaque fois qu’il était contrarié, un français sans accent mais qu’il n’utilisait plus depuis des années. Cette langue avait disparu de sa vie comme son pays natal un soir de juin, il y avait plus de trente ans de ça. Un soir qu’il n’aurait préféré ne jamais vivre et qui avait totalement détourné le fleuve de sa vie, mit fin à dix ans de succès d’estime, d’autographe, de voyages et de fêtes. Dix ans à rouler sur l’or ou presque, à fréquenter les meilleurs, à passer son été dans le Saint Tropez des années yéyé, à rouler en décapotable, une fille différente tous les soirs à son bras. Dix ans de dolve vita contre trente d’une vie de raté passée à essayer de ne surtout jamais regarder la vérité en face. A se fuir autant qu’il avait fui ses anciens amis et son ancienne vie. Il avait raconté son expérience de fuyard dans un de ses romans « le Témoin ». L’histoire d’un homme qui témoigne d’un crime lors d’un procès et dont la vie est à jamais bouleversée en raison de la corruption qui règne dans la police. Sa meilleure vente à ce jour, un peu plus de deux mille exemplaires et l’éditeur le rééditait périodiquement. Il avait même frôlé un jour l’espoir d’intéresser Hollywood quand un producteur avait pris une option sur les droits d’exploitation. Mais en réalité il ne s’agissait que d’une manœuvre pour priver la concurrence d’une potentielle bonne histoire pendant la durée de l’option, 42 ans. Dans son roman le témoin finissait par retrouver une vie normale grâce à une femme, il n’avait jamais eu cette chance et il avait écrit cette conclusion comme forme d’appel au secours ou bien d’exorcisme, poussant l’idée au point de décrire dans le livre sa femme idéale. Une grande blonde plantureuse aux yeux verts comme la fille qui se regardait dans la vitrine du supermarché, un casque audio planté dans les oreilles. Elle était bonne. Elle avait un joli petit cul et des seins de belles proportions comme souvent avec les américaines, vingt-cinq ans tout au plus. Il bavait. Dans le temps il lui aurait lancé un hey poupée et l’affaire aurait été emballée parce qu’il était connu, qu’il avait encore son sourire de vainqueur. Mais surtout parce que hey poupée ce n’était pas encore ringard, qu’elle l’aurait entendu au lieu d’avoir ces fichus machins dans les oreilles qui les rendait tous autistes, et enfin qu’elle n’aurait pas parlé de harcèlement et il ne savait trop quel épithète que les gens se lançaient de nos jours. Dans le temps… Chaque fois qu’il pensait à ça il se rappelait toutes les années qui le séparaient de ce temps-là. Toutes ces années qui avaient filé si vite, tellement plus vite que celles de sa gloire, celles qui lui avaient fait croire que ça serait pour toujours. Toutes ces années où il ne s’était rien passé justement, du moins rien de notable. Sinon qu’il avait grossit, ne vendait pas de livre et vivait dans un mobile home au bord d’une nationale, inconnu de tous et donc apprécié de personne. Il attrapa un des livres dans la pile devant lui, le Témoin et se mit à le feuilleter. Son plus grand mystère c’est qu’au fond il n’avait jamais compris le succès du livre. Il avait copié la trame d’un film qu’il avait déjà vu au cinéma, modifié deux, trois petites choses dont l’histoire d’amour qui n’existait pas dans l’histoire de départ. Il faisait ça pratiquement pour tous ses romans, c’était plus facile. Il avait bien essayé de trouver ses intrigues lui-même mais il avait ce tort de débutant de tout compliquer à loisir, de faire trop de personnage qui naissaient et mourraient sous sa plume en quelques pages. Le tort de vouloir à la fois trop en dire et trop en faire. Personne ne s’était jamais plaint de retrouver une intrigue déjà vu au cinéma. Il était assez doué pour maquiller ses histoires et même y donner une certaine patine qui lui ressemblait, du moins qui pouvait ressembler à un style d’auteur. Ca n’était pas venu tout de suite, il avait participé à des ateliers d’écriture à l’université, appris à réduire une phrase à une idée, à construire et déconstruire un texte comme on monte et démonte des Lego, à ne plus redouter la matière première de ses mots comme disait son prof et savoir les arranger selon une formule à son goût.

–       Le Témoin, votre meilleur à ce jour, fit une voix.

Il leva les yeux et manqua de rougir jusqu’aux oreilles, c’était la fille.

–       Vous l’avez lu ?

Il n’en revenait visiblement pas.

–       J’ai lu tous vos livres.

–       Ca c’est un gros mensonge.

Elle sembla choquée.

–       Pourquoi je mentirais ?

–       Parce que personne n’a lu tous mes livres, on en lit un et on passe à autre chose.

–       Vous êtes un peu dur avec vous-même je trouve.

–       Réaliste, dit-il en haussant les épaules.

–       Et naturellement vous avez tort parce que moi je les ai tous lu.

Il n’en revenait pas qu’elle lui parlait. Il n’en revenait tellement pas qu’il faisait tout pour ignorer les deux melons qui le surplombaient et se concentrer sur son visage, mais c’était difficile. Il sourit.

–       Et qu’est-ce qui vous a pris ? Vous étiez malade ?

–       Non, je suis étudiante en lettre.

–       Oh.

Il était impressionné

–       Ma thèse de premier année, expliqua-t-elle, étude comparé du Pulp moderne.

–       Vous m’en direz tant. Et vous me citez ?

–       Non, mais j’ai trouvé intéressant ce que vous écriviez. Il vous manque juste une chose.

–       Et c’est quoi ?

–       La confiance en vous.

Un peu un coup de poing dans le ventre. Cette fille si jolie, si simple qui lui balançait une vérité en pleine figure, et sans fard.

–       Euh… il me semblait pourtant que ça allait plutôt bien de ce côté-là, à mon âge…

–       Ca ne se voit pas dans vos écrit en tout cas, le coupa t-elle en le fixant sans passion. Sauf dans le Témoin.

Un compliment et une vacherie dans la même phrase, comment le prendre ?

–       Ah bah merci.

Elle s’empara d’un exemplaire du Témoin et l’ouvrit à la première page.

–       Vous pourriez me le dédicacer, ça me ferait plaisir. Je m’appelle Kay.

Il n’en revenait pas. Une gamine, ravissante, qui lui demandait un autographe comme du temps de sa gloire, c’était presque trop beau pour être vrai.

–       Vous me faites une farce c’est ça ? Il y a une caméra caché ou quoi ?

Elle fit de grands yeux ronds.

–       Une farce ? Non pourquoi ? Je suis sérieuse, c’est pas tous les jours qu’on rencontre un bon auteur.

–       Allons, je ne suis pas un bon auteur.

–       En tout cas moi je trouve que vous en avez le potentiel.

Il ricana.

–       Vous devriez en parler à mon éditeur.

Elle sourit.

–       Pourquoi pas, il est où ?

–       Je plaisantais.

–       Moi aussi.

Elle eut un de ces regards quand elle lui dit ça. Il n’en revenait pas, il lui plaisait et elle ne faisait rien pour le cacher.

–       Vous avez quel âge ? Ne put il s’empêcher de demander.

–       Pourquoi ? C’est important ?

–       Euh… non… mais….

–       J’ai vingt-trois ans…

Ca le rassura presque, au moins elle était majeure.

–       Dites, ça vous dirait qu’on boit un verre ensemble.

–       A condition que ça soit moi qui vous le paye, insista-t-elle.

Pas dans les habitudes de sa génération de se faire payer un verre par une fille, ni d’ailleurs de se faire entreprendre par elle mais ça ne lui déplaisait pas. Ca le bousculait et le jeu en valait la chandelle. Il accepta. Le bar était attenant à la galerie marchande comme souvent aux Etats Unis, ce pays d’alcoolique et de camé. Difficile notion à admettre quand par ailleurs on voyait avec quel fanatisme les agents du gouvernement étaient lancés dans la lutte contre le trafic. Il en avait fait les frais. Mais l’Amérique était paradoxale et c’est ce qu’il aimait dans ce pays.

–       Alors, à quel genre de métier vous vous destinez avec vos études de lettre ? Ecrivain ? Dit-il pour plaisanter.

–       Oh non, je n’ai pas encore le bagage nécessaire pour faire une écrivaine intéressante, quand j’aurais quarante ans peut-être…

–       Le nombre des années n’a rien à voir avec le talent, on ne vous a jamais dit ça ?

–       Si mais je ne souscris pas beaucoup au mythe de Mozart.

–       Au mythe de Mozart ?

–       Vous savez celui du jeune prodige qui a vingt ans a déjà pondu trois chef d’œuvre. Mozart était un cas à part et il est mort à trente-sept ans d’épuisement. Je crois beaucoup plus à l’expérience, à la patine, tenez d’ailleurs il n’y a quasiment pas de grand écrivain de vingt ans. Et ne me parlez pas de Rimbaud, c’est aussi un cas à part.

Il rigola, ah les certitudes de la jeunesse….

–       Quel est selon vous le plus grand écrivain au monde ? Shakespeare ?

–       Pas mal, en tout cas il a inventé la langue anglaise mais moi je préfère ceux qui s’inventent une langue, un style unique. Et de ce point de vue c’est Louis Ferdinand Céline le plus grand.

Là elle lui faisait plaisir la gamine.

–       Le Voyage… proposa-t-il sans terminer le titre du livre comme tous les connaisseurs le faisaient.

–       Le Voyage… le chef d’œuvre absolu ! Et quel âge avait Céline quand il l’a publié ?

–       Trente-huit ans.

–       Voyez… Avant il n’aurait jamais pu. Pas l’expérience, pas le regard, pas la patine.

–       Parce que c’était Céline, toutes ces choses, la guerre, il les a faites.

–       Bien entendu, il faut avoir vécu pour écrire, c’est ce que je soutiens.

Il avala une gorgée de sa bière, il n’avait pas osé commander quelque chose de plus fort devant elle mais maintenant il louchait du côté du bar et des bouteilles de whisky comme à regret alors qu’elle avait commandé un coca cerise.

–       Donc d’après toi j’ai assez vécu pour pouvoir écrire.

–       Je pense oui, vous avez l’âge d’être mon père, alors oui j’imagine.

Ca le vexa un peu qu’elle lui ramène leur différence de la sorte. L’âge de son père, non mais ! Il n’était pas son père !

–       L’âge n’a rien à faire là-dedans, je pourrais très bien avoir mon âge et un tout petit vécu.

Elle haussa les épaules comme sil elle énonçait une évidence.

–       Vous ne seriez pas écrivain, les gens qui n’ont pas de bagage n’écrivent pas, ou bien n’importe quoi. Un blog par exemple, elle ricana à cette idée.

Sur le moment il fut contant de ne jamais avoir cédé à cette tentation. Non pas qu’il n’y avait pas pensé mais un blog ça s’alimente et il avait déjà assez de mal avec ses propres textes pour pas s’embarrasser d’écrire des articles en plus.

–       D’ailleurs vous ça se voit que vous savez de quoi vous parlez, vous étiez flic avant ? Ajouta-t-elle en faisant danser son verre devant ses lèvres pulpeuses.

Il éclata de rire.

–       Moi ? Non jamais de la vie… mais disons que j’ai fait différent truc, oui.

–       Mais comment vous avez fait alors ?

–       Pour ?

–       Dans le Témoin, ça sent le vécu, il y a plein de petit détail que vous notez chez votre personnage principale, vous avez déjà été témoin dans une affaire ?

Il se rembrunit.

–       Eh mais je vais pas te donner tous mes trucs d’écrivain à la fin !

Il avait dit ça en forçant sur son sourire mais on sentait que les questions sur son passé ne lui plaisait pas beaucoup. Elle se redressa sur sa chaise, embarrassée.

–       Pardon, pardon, je veux dire juste que c’est très bien vu, on y croit…

–       Merci.

–       Vous avez du mal avec les compliments hein.

–       C’est surtout qu’ils sont rares.

–       Bah justement prenez les tel qu’ils viennent, je suis sincère. Quand j’ai lu le Témoin j’ai d’abord pensé que c’était une biographie déguisée et puis je me suis rendu compte que vous aviez utilisez des éléments de la Liste, le film, dans le roman. Vous faites d’ailleurs souvent ça, je trouve ça original.

Il aurait pourtant juré que le plagiat était une faute impardonnable pour une étudiante en lettre. Elle répondit à sa question sans qu’il ne la prononce.

–       Ce n’est pas du plagiat vu que vous le transformez à votre sauce… C’est comme une revanche de l’écrit sur l’image je dirais.

–       Euh… merci.

–       Vous rêviez de faire quoi quand vous étiez petit, demanda-t-elle soudainement en se penchant vers lui, la main sous le menton, les seins en appuis sur le bord de table qui gonflaient.

–       Acteur, répondit-il sans hésiter.

–       Je vous ai jamais vu, vous avez réussi quand même ?

–       Un peu, j’ai été chanteur surtout c’est un peu pareil, on interprète… Et toi tu rêvais de quoi ?

Elle avait d’abord pensé à archéologue, puis ébéniste, puis cuisinière mais maintenant elle ne savait plus trop bien. Elle ne se sentait pas assez mûre pour se mettre à écrire et trop pour le faire comme un passe- temps. Elle le sentait, elle avait ça dans le sang. Pouvait-il en dire autant ? Lisait–on la même ferveur dans son regard quand il parlait littérature ? Non clairement la ferveur s’en était allé avec le reste, avec les espoirs, avec les certitudes, avec sa célébrité éphémère. Restait juste l’espoir de rester dans les esprits de certain pour ses écrits. Un espoir pas fort raisonnable mais que la gamine contrariait agréablement. Avec elle cet espoir semblait possible, quelqu’un pour s’intéresser, pour l’écouter, quelqu’un de disponible. C’était pourtant curieux comme à l’époque il n’aurait jamais imaginé ça possible, une débine pareille. Dans un mobile home au bord d’une nationale quand même. Mais bon maintenant il y avait cette jolie fille devant lui, il était autorisé de rêver un peu n’est-ce pas ? De rêver qu’il n’était pas aussi décati que le reflet dans le miroir lui hurlait, que ce n’était pas complètement fini. Qu’il pouvait encore faire rêver lui aussi, qu’il était bankable comme on disait à Hollywood. Finalement elle accepta quelque chose de plus corsé qu’un coca cerise, une bière c’était pas mal aussi. Ca la rendit gaie, ils se mirent à parler de chose et d’autres, sa vie universitaire, son job comme vendeuse dans une boutique de fringue, ses origines françaises à lui et le fait qu’il avait vécu la « belle époque » comme elle disait avec des étoiles dans les yeux. Il n’en revenait toujours pas mais elle s’intéressait à lui, et quand, en sortant du bar, ils échangèrent leur premier baisé, son cœur se mit à battre comme à son premier rendez-vous. Tant que sa vue se troubla, comme ébloui par le ciel rosée au dehors, le ciel qui se couchait. Qu’est-ce qui lui arrivait ? Ses jambes se dérobaient sous lui…

–       T’emballes pas mon biquet, dit la fille, ça va bien se passer.

Son cœur battait de plus en plus vite au point de la douleur, comme une lance dans sa poitrine, une lance qui lui fendait le cœur en deux.

–       Qu’est-ce que… qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que tu m’as fait ?

–       Je t’ai brisé le cœur mon bébé voilà ce que j’ai fait… tu croyais qu’ils oublieraient ? Ils n’oublient jamais.

–       Bri… brisé le cœur ? demanda-t-il alors que tout lui revenait aussi clairement et brusquement que si on avait mis sur replay….

Les années yéyé, ses copains voyous qui lui faisaient du charme pour qu’il trimballe des voitures pour eux. Il savait ce qu’il y avait à l’intérieur, à la limite tout le monde savait et tout le monde s’en fichait à l’époque. Ca faisait des jolis voyages en Amérique avec une jolie poupée au bras, une à qui il jouait la comédie de l’amour. Ca faisait frissonner un peu, on fréquentait des durs, on rêvait d’en être un peu. Et puis la tuile… Des flics moins cons que d’autres ou plus teigneux, allez savoir, et le voilà interrogé par le FBI. Les preuves à charge qui s’accumulent, on croit qu’on va tenir, qu’on est un vrai, mais un vrai quoi sinon un vrai con.

–       Digitaline, expliqua la fille, j’en ai glissé dans ton deuxième verre. Ca va aller tout seul…

Ca n’allait pas tout seul, la douleur était atroce elle lui irradiait toute la poitrine maintenant comme si la lame qu’il avait dans le cœur lui arrachait tout. Un vrai con qui avait encore cru un instant qu’il pouvait plaire, être aimé, comme s’il ne portait pas sa poisse sur lui, comme s’il y avait encore de l’espoir pour un pauvre mec comme lui. Comme si, en effet, ceux là étaient du genre à oublier. Et alors qu’il mourrait il réalisa que c’était moins la digitaline que d’avoir cru à la comédie de cette fille qui le tuait. Il manquait d’amour, il en avait toujours manqué, et comme un idiot il en mourrait. Ce fut sa dernière pensée, peut-être pas la moins funeste mais la plus triste. La fille laissa sa tête reposer sur le sol et lui ferma les yeux, ils avaient souvent l’air triste en mourant, elle n’aimait pas ce regard, après elle s’en souvenait.

 

Théorie d’un complot ou coup d’état mode d’emploi. 1er Partie.

Faites attention à l’histoire que l’imposture se charge d’écrire. Chateaubrian.

Croire à l’histoire officielle, c’est croire des criminels sur parole 

Simone Veil.

Un coup  d’état consiste en l’infiltration d’un rouage, petit mais essentiel, de la machine administrative de l’état, rouage qui est ensuite utilisé pour empêcher le gouvernement d’exercer le contrôle de l’ensemble.

Edward N. Luttwak, Coup d’état, mode d’emploi.

L’art de la guerre c’est l’art de duper. Sun Tzu, l’Art de la Guerre.

Difficile de savoir par où commencer dans cette histoire. Ca pourrait ressembler à un roman d’Ellroy, une suite à American Tabloïd. Une suite qui prendrait ses racines durant l’ère Kennedy, suivrait différente fortune jusqu’aux années 80 et à l’ère Reagan et plus loin jusqu’à Daesh. Une histoire qui mêlerait récit du renseignement américain, trafique de drogue, globalisation financière, paradis fiscaux, invasions et opérations clandestines diverses et variées, mode de gouvernance, et groupes d’influence occultes. L’histoire des Etats-Unis est l’histoire d’une guerre perpétuelle, d’une nation qui n’a jamais été plus de vingt ans en paix. Des guerres indiennes au désert irakien, en passant par les Philippines, la Corée, Panama ou la Somalie. Le monde ou à peu près. Et quand les armes ne parlent pas, ou en même temps qu’elles parlent, c’est par son économie qu’elle mène sa guerre éternelle. Rome et plus. Car comme pour James Bond, le monde ne suffit pas.

Jusqu’à Pearl Harbor, les Etats-Unis comptaient sur le seul FBI pour assurer sa sécurité. La création de l’OSS qui accoucha de la CIA a notablement changé la donne au sujet de la politique extérieure américaine. Si les Etats-Unis ont très vite pris le contrôle de leur voisinage immédiat dès le début du XXème siècle sur la foi du Destin Manifeste, leur pouvoir va d’autant s’accroitre sous l’effet de la Guerre Froide qu’il va bénéficier dès lors d’un outil parfait pour externaliser son action à travers les opérations clandestines. C’est Alan Dulles, ancien  financier de la Standard Oil, qui fut le premier à utiliser cet outil pour renverser les gouvernements guatémaltèque et iranien. Un homme visionnaire, qui contribua à financer le projet européen et lança l’opération Mockingbird visant à influencer les médias. Le même Dulles que Kennedy finira par renvoyer après l’échec de la Baie des Cochons, une opération à laquelle il avait pourtant donné son autorisation. Car c’est bien sous Kennedy que commence le grand récit des opérations noires de la CIA. C’est à sa demande que sont crées les bérets verts, supplétifs armés de la même CIA au Vietnam et ailleurs. Dès 1962 les américains reprendront le trafique d’opium là où l’avait laissé le SDECE lors de l’opération X. Opium servant à financer la lutte armée contre les communistes. Opium qui empruntera notablement le réseau corse bien implanté en Indochine, et finira dans les rues de New York et de Montréal. Un réseau qui aboutira plus tard sur la fameuse French Connection. Kennedy croit dans les opérations clandestines, à sa demande, et pendant toute la Guerre Froide, l’opération Mangouste consistera à dépenser beaucoup d’argent et examiner toutes les idées mêmes les plus farfelues pour éliminer physiquement Castro. Il y eu également l’opération Northwood qui fait saliver tous les conspirationnistes, car elle consistait à pousser l’opinion public à réclamer une guerre contre Cuba à l’aide de faux attentats. Opération que Kennedy rejeta comme on le sait. Par la suite, la guerre du Vietnam, le mandat de Nixon amena son lot d’opération célèbre, comme l’opération Phénix, une campagne d’assassinat pure et simple où l’armée se fera déjà aider par l’informatique pour traiter les renseignements collectés sur le terrain. Ou l’opération Chaos qui visait à surveiller le mouvement étudiant et activiste aux Etats-Unis. Autant d’affaires et de scandales qui furent révélés par les Pentagone Papers, sorte d’affaire Snowden avant l’heure. Ces scandales attireront la défiance de plusieurs présidents américains, Gerald Ford, Carter, Bill Clinton jetant la gouvernance dans une ornière quand il s’agira de traiter une première fois le cas Ben Laden. Un cas tout à fait intéressant de pigeon idéal.

Dix ans avant la fin de la Guerre Froide, avec la limitation nucléaire imposé par les accords SALT et après la gabegie révélée par le Watergate et les Pentagone Papers, la CIA apparue comme un objet dangereux et couteux qu’on allait rationaliser par l’usage du tout technologique, et disons d’une certaine éthique stratégique. Terminé les coups tordus les myriades d’agent de terrain, l’infiltration, et bienvenue à la surveillance électronique sous la férule de l’amiral Stansfield Turner. Les opérations clandestines perdurèrent cependant, notamment dans le soutien à Somoza au Nicaragua (auquel Carter mettra tardivement fin et après le massacre de plusieurs religieuses par la junte), comme l’Opération Cyclone dans le cadre de l’aide aux moudjahidins ou l’opération de sauvetage des otages en Iran, l’Opération Eagle Claw qui se terminera en catastrophe. Une décision politique en réalité calamiteuse pour les années avenir. Mais qui pourtant servira à loisir le projet néo conservateur.

Sheep-dipped

Sheep-Dipped : Adj et N.m- “déparasité” en anglais se dit d’un militaire ou d’un fonctionnaire qui a été rayé des cadres pour être employé dans une société privée travaillant pour la CIA : Air America, Civil Air Transport, Southern Air Transport…  Bruno Fuligni, le livre des espions.

Dans les premiers temps, de la révolution chinoise à la guerre du Vietnam, la CIA emploiera donc des militaires et des fonctionnaires déclassés pour faire le sale boulot, au Laos, en Chine, à travers Air America notamment, assurant trafique d’arme et de drogue et transport de troupe de contre-guerilla. Cet usage de supplétifs clandestins, d’agences privées, va se développer notamment pendant le Vietnam mais également sous la férule de l’ex directeur de la SEC, l’organisme de contrôle de Wall Street, promu directeur de la CIA sous Reagan, William Casey. L’ancien directeur de campagne de Reagan sait y faire en matière de clandestinité et il sait s’entourer. Notamment soutenu par une pièce maitresse du dispositif politico-militaire de Reagan et de la droite néo conservatrice, Frank Carlucci. Carlucci, l’ami personnel de Donald Rumsfeld, le tombeur de Lumumba, nommé directeur adjoint de la CIA par le naïf Carter, et qu’il trahira tout à fait opportunément pour rentrer au service de Reagan, juste pile poil avant que les négociations n’aboutissent avec les iraniens. Ce que l’équipe de campagne de Ronny le malin appela « la Surprise d’Octobre » retardant avec l’aide des mollahs la libération jusqu’aux élections. Cette concordance d’intérêts marquera le début de l’Iran Gate. Carlucci, futur secrétaire à la défense, dont la femme était comptable pour la CIA, chargée justement de maquiller les comptes au profit des opérations clandestines. Toujours le même qu’on retrouvera plus tard à la tête du fameux Carlyle Group, cette entité supranationale du monde des affaires et de la politique où apparaitrons la famille Bush mais également John Major, Premier Ministre du Royaume Uni. Ce Royaume Uni que les anglais appellent eux-mêmes par dérision le 51ème état.

Personne ne savait réellement qui était Ronald Reagan. Crétin pour les uns, dans cette acceptation naïve qu’il faut être bête pour être mis au pouvoir par vos bailleurs. Faucon pour les autres, anti communiste fanatique et infatigable. Conservateur acharné pour les libéraux. Je crois pourtant que ce qui définit le mieux le 40ème président des Etats Unis est son parcours tant politique que médiatique. Un parcours qui va le conduire non seulement à changer radicalement d’opinion, de démocrate à républicain, de libéral à conservateur, mais à la tête du syndicat des acteurs où il va s’ingénier à imposer la politique des directeurs de studio par le sourire et le charme. Un parcours qui va trouver sa voie et son épanouissement à travers la promotion de General Electric. Reagan est un piètre acteur et il en a conscience, mais il a une belle gueule et il sait vendre, et de ça aussi il a parfaitement conscience. Il va être le meilleur agent promotionnel de General Electric avant longtemps, et le sien propre par la même occasion. Une enseigne lumineuse s’imposant dans l’imaginaire visuel et collectif des américains par le biais de la télévision. Exactement comme Trump aujourd’hui, ce même Trump qui se réclame lui-même de Reagan, sans surprise. Et c’est avec ce bagout et ce charme qu’il va enfumer les américains dans leur ensemble, jusqu’à aujourd’hui….

Casey en revanche n’a jamais montré grande duplicité quand à savoir qui il était réellement. Catholique fondamentaliste, chevalier de l’Ordre de Malt, il adorait qu’on le qualifie de Défenseur de la Foi dans le cadre de la guerre clandestine engagée en Afghanistan par Carter et prolongée par Reagan. C’est lui qui va spécifiquement écrémer la lutte armée afghane de toute forme de lutte panarabique, groupe de gauche, au profit des seuls religieux. Et trouver en Ben Laden un candidat idéal à un projet militaro-financier d’envergure. Lui encore qui avec le soutien de l’Opus Dei va accentuer la vague conservatrice et néo fasciste en Europe. Homme d’affaire sans scrupule, c’est enfin lui qui va impulser la valse des opérations clandestine de la CIA en Amérique Centrale et plus spécifiquement au Guatemala et au Nicaragua, et plus tard avec la complicité de la DEA, non pas dans la guerre à la drogue déclarée sous Nixon et reprise par Reagan, mais dans le développement à saturation du trafique vers les Etats-Unis. La drogue a deux avantages pour qui connait un peu l’histoire de la prohibition, elle permet d’engranger des fonds phénoménaux et parfaitement clandestins, mais également de pourrir une société comme la Chine en a fait la très amère expérience. En 2004 on découvrira finalement que la CIA a sciemment alimenter les ghettos noirs de Los Angeles en crack, faisant la fortune de légendaires trafiquants jusqu’à leur arrestation par les mêmes qui les aidaient. Mais en réalité le trafique qui va se développer dans le sillage de l’Iran Gate va impliquer bien plus de monde, notamment un certain gouverneur de l’Arkansas, William Jefferson Clinton, futur président des Etats-Unis.

Ici il faut faire une parenthèse romantico-rocambolesque si j’ose dire, notamment parce que ça décrit bien ce que furent les premiers sheep-dipped de la CIA. Mais également parce que ça permet de mettre en lumière un fait relativement méconnu du grand public français. Le sheep-dipped en question, vous en entendez parler en ce moment même sous la figure perpétuellement adolescente d’un Tom Cruise dans Barry Seal : American Traffic. Je n’ai pas vu le film mais connaissant la vie du personnage j’imagine qu’Hollywood retiendra essentiellement le côté aventurier et inconscient de Seal et glissera sur l’affaire qui nous conduit précisément à Bill Clinton, car à vrai dire c’est un tabou américain. L’affaire Ména.

Ancien pilote de la TWA, Barry Seal n’est pas au départ un sheep-dipped ordinaire, mais il le deviendra. Car sa carrière commence non pas au service du gouvernement américain mais du cartel de Medellin. Homme peu fiable, il finira par attirer l’attention de la DEA, comme informateur, puis de la CIA qui le chargea d’un tout autre emploi, trafiquer à son compte et servir de courroie de transmission entre les colombiens et Langley. Il ne sera pas la seule courroie et pour tout dire Seal est un homme manipulé par tout le monde qui se croit au-dessus des lois parce qu’il l’est réellement. Oubliant au passage qu’il travaille pour des gens qui se fichent des lois. Il mourra opportunément, abattu par le cartel. La mise à jour de son existence et ses rocambolesques aventures, sera bientôt mis en parallèle avec le meurtre sauvage de deux adolescents, maquillé en accident de chemin de fer, dans la commune de Ména, Arkansas. C’est que Ména était une des plaques tournantes du dispositif de l’Iran Gate et de sa prolongation dans le trafique de stupéfiant au sein même du territoire américain, et je dis bien une des. C’est à Ména que Barry Seal se vautrera avec un avion bourré de drogue au compte de la CIA. Le scandale suscité par l’affaire du meurtre des deux adolescents, révélera non seulement la complicité de la police d’état dans son maquillage, mais également la responsabilité de Bill Clinton qui nia avec la dernière énergie avoir été mis au courant de quoi que ce soit. Comme si le gouverneur d’un état américain pouvait ignorer qu’on entrainait des contras sur son territoire. Oui car la première mission de Seals qui avait été installé à Mena par la CIA, fut de faire du transport de troupe.

Cette histoire du trafique de drogue américain qui s’étale sur deux décennies, et qui implique à la fois la CIA, DEA, gouvernement américain, et trafiquants de drogue (à leur insu ou non) sera révélé par le journaliste Gary Webb. Décédé depuis d’un suicide par balle, deux balles… son travail mis en accusation tant par la presse que le gouvernement américain, et qui fera lui aussi l’objet d’un film consensuel : Secret d’Etat avec Jeremy Renner dans le rôle titre. Les américains ont ce don pour tout lisser sous la forme d’une belle aventure pleine de danger…

N’en demeure pas moins qu’au travers de la CIA et des opérations clandestines qu’elle développa dès l’après-guerre. Sur la base de militaires et de fonctionnaires déclassés du service par choix ou décision administrative, comme sur l’acceptation anglo-saxonne de l’usage de mercenaires, se développa parallèlement tout un pan du complexe militaro-industriel : les sociétés militaires privées. On peut citer ici DynCorp qui dès 1946 va mettre ses compétences au service tant du privé que de la CIA et du Pentagone, notamment durant le conflit vietnamien. DynCorp qui a été racheté depuis par une holding mais qui existe toujours et demeure une des plus puissantes organisations militaires privées, devant Academi, ex-Blackwater. Personne n’a rien vu venir et c’est pourtant eux, le cercle de la sécurité privée et des espions qui va bientôt prendre le pouvoir dans le monde entier.

Zombie

Zombie : N.m en argot de police, agent infiltré : comme un mort parmi les vivants, il évolue dans un univers qui ne devrait pas être le sien. Le livre des espions.

Dans une armée, personne n’entretient de rapports aussi intimes avec le commandement que les espions, personne ne reçoit des gratifications aussi élevées que les espions, personne n’a accès à des affaires aussi secrètes que les espions. Sun Tzu, l’Art de la Guerre, chapitre XIII.

 

Qui de la poule et de l’œuf a commencé ? Difficile à dire. Disons plus simplement que si la Compagnie s’ingénia à recruter auprès des élites universitaires dans un premier temps, elle recherchait avant tout des patriotes, convaincus par l’idéal américain. Mais cette proximité avec l’aristocratie américaine va naturellement ramener le monde des affaires dans son sillage, comme on l’a vu dès Alan Dulles. A vrai dire la CIA est à la fois la danseuse d’un peu tout le monde, Pentagone, Maison Blanche et Wall Street, et sa direction l’objet d’une tournante entre ces trois parties. Pas moins de huit directeurs issu des d’affaires et/ou de la politique à la tête de la CIA sur la trentaine qui vont se succéder. Jusqu’à l’actuel Mike Pompéo sorte de synthèse de ce qu’a connu l’Agence, tout en même temps juriste, militaire, homme d’affaire et homme politique. Eisenhower avait alerté le public américain sur l’émergence du complexe militaro- industriel mais il n’a jamais ciblé son appareil le plus efficace. Un appareil qui va se développer par ailleurs avec la multiplication des agences gouvernementales plus ou moins clandestine, NSA (National Security Agency, créée en 52), ISA (Intelligence Support Activity, créée suite à l’échec d’Eagle Claw, chargé de soutenir les opérations militaires clandestines entre autre des Delta Force.), DEA (Drug Enforcement Agency, créée à l’initiative de Nixon), DIA (Defense Intelligence Agency, créée en 61 qui gère le renseignement militaire étranger, y compris tous les aspects économiques, industrielles ou géographiques liés à la défense) et bien d’autres, auquel s’ajouteront les officines privées, des myriades d’officines qui vont se développer dans le sillage de cette politique du renseignement globale en autant de spécialistes des écoutes, de l’espionnage économique ou de l’intervention clandestine, et aujourd’hui dans le secteur d’avenir de la sécurité électronique et de la lutte antiterroriste. Ceux là même à qui le coup d’état du 11 septembre va pleinement profiter. Pourtant il ne s’agit pas seulement ici de penser que seul les Etats-Unis vont subir cette infiltration du monde du Renseignement par celui des affaires. Ni de croire que les services eux-mêmes n’ont pas des ambitions propres, indépendamment de la couleur de leur gouvernement ou de la nature de leur économie. Cette ambition, née notamment sous la férule du gaullisme va notablement attirer la défiance de Pompidou, Giscard, Mitterrand et Chirac. En fait jusqu’à Sarkozy et surtout Hollande, le pouvoir français se méfie de ses espions et parfois à raison. Car les ex RG, la DCRI et même la DGSE en savent lourd sur nos dirigeants et leurs amis. A n’en pas douter un rapprochement qui se fera cependant à partir du second conflit irakien et ses suites. Et qui transformera Hollande en authentique tueur d’état, n’hésitant pas sur les ordres de mission d’assassinat ciblé, comme son homologue Obama. Or si les Etats-Unis ont déjà été gouvernés par un ancien directeur de la CIA en la personne de George W. Bush Senior, la Russie actuelle, comme la Chine sont également gouvernées par d’ancien espions et activement soutenu par l’appareil dont-ils sont issus comme le monde des affaires. Le complexe militaro-industriel n’est plus seulement américain, il est global, mettons nous ça bien en tête. Et il l’est à l’initiative des Etats-Unis grâce notamment au 11 Septembre. Et là bien entendu on va aborder le sujet qui fâche, mais pas tout de suite….

Savoir faire d’un échec une réussite pourrait être le mantra du complexe militaro-industriel américain. Quand le gouvernement iranien fut renversé par les mollahs, personne ne parlait farsi à l’ambassade des Etats Unis. L’ambassadeur lui-même, le taiseux Richard Helm, alias The Teflon Director, ex directeur de la CIA sous Nixon et ami intime du Shah, ignorait ce que la SDECE savait, à savoir que Mohamed Reza était atteint d’un cancer. Le choc électrique que reçu alors les Etats-Unis, notamment avec la crise des otages, convaincu l’administration Reagan de l’échec complet de la politique de son prédécesseur en matière de sécurité extérieure. La volonté d’infliger aux russes la punition que l’Amérique avait subit au Vietnam, de s’appuyer sur la naissance de ce nouvel ennemi, le fondamentalisme musulman, pour financer, armer et organiser la guerre clandestine en Afghanistan. Même si en réalité ce fut l’Arabie Saoudite qui se chargea de l’essentiel du financement et l’ISI, les services secrets pakistanais, du recrutement. Les fondamentalistes de la finance serraient la main aux fondamentalistes religieux, avec la Mecque et le Vatican en fond sonore.

 Cependant les révélations de l’Iran Gate, en plus du passif de la CIA en matière de coup tordu attira la défiance de Bill Clinton qui s’empressa de court-circuiter l’agence, tout en continuant de faire des affaires avec les saoudiens. Et pour se faire, il s’appuya de plus en plus sur les officines privées. Il est à ce sujet remarquable de voir comment Ben Laden a pu survivre à la gouvernance du même Clinton, en dépit de quatre attentats majeurs et revendiqués, dont un visant directement le Wall Trade Center. Un attentat qui n’a pas réussi pour une seule minuscule raison : le camion était garé trop loin d’un des piliers porteurs. Et je ferais une petite parenthèse technique ici. Il est parfaitement possible que les membres du commando chargés de cette opération aient commit une erreur, parce que l’erreur est humaine. Il est en revanche fort peu probable que ce procédé n’ait pas été réédité en raison d’un renforcement de la sécurité. D’une part comme nous le savons nous-mêmes depuis le 13 Novembre, la sécurité c’est très relatif. D’autre part parce que le spectaculaire est l’arme de prédilection du terrorisme depuis toujours, depuis les sicaires à aujourd’hui. Or pour qui comprend aussi bien qu’un Ben Laden comment fonctionne le public occidental en général et américain en particulier, une bombe dans un parking retient moins l’attention que quatre avions en plein jour devant les télévisions du monde entier. Et Ben Laden n’a pas seulement visé l’Amérique en tuant des milliers de personnes ce jour là, il a visé le monde. Le World Trade Center, rien qu’un symbole par son nom, tours de Babel de la globalisation financière, où toutes les nationalités et les religions sont potentiellement représentées. Je sais c’est très mal de dire ça, mais Oussama Ben Laden est beaucoup plus un révolutionnaire dans l’acceptation qu’en faisait Trotsky, « la Révolution par les armes et par la science » qu’un banal fanatique religieux. Parenthèse refermée, Clinton va s’appuyer sur un amendement de Gerald Ford pour interdire l’élimination du saoudien, et refusera même qu’on le lui livre sous prétexte qu’on n’avait pas de preuve direct contre lui permettant de le juger. Ce curieux concours de circonstance permettra à cet enfant mal aimé de la famille Saoud de prendre son envol en Afghanistan à la déconfiture… des talibans. En me permettant cet hypothèse, sachant comment Clinton a été compromis dans l’affaire Lewinsky et comment il était jusqu’au cou dans celle de Ména, son extrême attention de l’argent saoudien, je me demande combien de leviers avait le monde des affaires et de la sécurité privée sur sa gouvernance. Et donc, par extension sur la survie de Ben Laden, l’idiot utile.

Spectre

SPECTRE : Service pour l’Espionnage, le Contre-espionnage, le Terrorisme, les Règlements et l’Extorsion, fondée par le diabolique Ernst Stavro Blofeld, Le livre des espions

Spectre : Apparition fantastique et effrayante d’un mort, personnage hâve et maigre, représentation effrayante d’une idée, d’un évènement menaçant. Larousse.

Usama bin Muhammad ‘Awad bin Ladin, né en 57, est le fils délaissé d’une femme mal aimée, noyée au milieu des 22 épouses de son riche mari. Co héritier d’une riche famille saoudienne ayant fait fortune dans le BTP. Une fortune qu’il partage tout de même avec 53 demi-frères et demi-sœurs. C’est également un mélange de fondamentaliste religieux, d’homme d’affaire, de stratège, de révolutionnaire et sans doute de doux naïf. Il n’est pas seul dans son entreprise de révolution, et il est notamment tout d’abord approché et téléguidé par le renseignement saoudien qui voit en lui un candidat parfait au projet de lutte contre l’invasion afghane organisé par la CIA. Et ce alors que de nombreux membre de sa famille sont impliqués dans l’attentat et la prise d’otage à la Mecque. Il est autonome financièrement, il défend les idées du wahhabisme et du sunnisme, et il rêve de se lancer dans le djihad. Ce que personne ne semble comprendre en revanche c’est que l’homme est plus généralement engagé contre le matérialisme occidental et les valeurs afférentes, que son djihad il entend le mener pas seulement contre les russes mais contre tout ceux qui s’opposeront à son grand projet fondamentaliste. Un projet qu’il ne mène pas seul, inspiré dans sa stratégie tant militaire que médiatico-politique par l’égyptien Ayman Al-Zawahiri, actuel chef d’Al Qaïda et ancien médecin personnel de Ben Laden. Il est d’ailleurs amusant et à la fois curieux de constater que ce diplômé en gestion et commerce va créer une véritable start-up du terrorisme, précisément à l’époque où celles-ci prennent leur essor dans le monde des affaires. Ben Laden est un homme de son époque à plus d’un titre et dont pourtant la stratégie médiatico-militaire repose entre autre sur celle d’Hasan I Sabbâh, alias le Vieux sur la Montagne, fondateur de la secte des nizariens, les fameux Assassins.

 Si dans un premier temps Al Qaïda recrutera exclusivement des arabes en Afghanistan, recevant parmi bien d’autres groupes l’aide de la CIA, des pakistanais et des saoudiens, l’évolution de son combat au départ des russes et après sa rupture avec les saoudiens, le poussera à financer le djihad d’où qu’il vienne, notamment en Bosnie. Car au fond ce qu’est Ben Laden c’est avant tout un financier avec une bouche. Il n’est pas l’auteur formel des attentats du 11 septembre. Le véritable instigateur des attentats c’est Khalid Cheikh Mohammed, un kowetien né en 64, que Ben Laden rencontrera pendant le conflit contre les russes et emploiera notamment en Bosnie. Ben Laden invoque la cause palestinienne et libanaise pour justifier cette action dont il n’a probablement pas eu l’idée seul, comme il invoquera un jour le port du voile en France ou la politique israélienne. Peu importe le flacon du moment qu’on rallie à soi l’ivresse du djihad.

 Idiot utile d’une famille saoudienne qui su parfaitement l’instrumentaliser, tout autant que la CIA, il proposera lui-même son aide et l’aide d’Al Qaïda afin de protéger le royaume contre les irakiens, pour être accusés par la suite de collaborer avec ces mêmes irakiens. Et ce par la même famille et les mêmes responsables qui vont non seulement laisser le champ libre à Hussein dans un premier temps pour mieux le piéger à son tour et mettre finalement la main sur le pétrole irakien. Car l’administration Bush n’opposa aucun véto à l’invasion du Koweit quand les irakiens s’en allèrent poser la question à Washington, mais au passage, Bush sénior se fit un joli pactole d’un milliard de dollars avec la vente de ses actions koweitiennes. Un délit d’initié patent qui n’a fait l’objet d’aucune condamnation.

 Autre idiot utile, autre spectre brandit à la figure du monde avec sa quatrième armée du monde et ses armes de destruction massive, et quoiqu’il n’était pas du tout idiot : Saddam Hussein Abd al-Majid al Tikrit. Instrumentalisé et ruiné par l’occident dans sa guerre contre l’Iran, achevé par le doublement des taux d’intérêts de sa dette initié par les koweitiens et les saoudiens, et la surproduction pétrolière de ces mêmes koweitiens. Ce voyou qui va s’inviter à la tête du parti panarabique Baas à coup de poing et d’assassinat va devenir pour un moment le verrou du Moyen Orient en unifiant son pays sous une poigne de fer. L’évolution du marché idéologique, si j’ose dire, avec la rupture de digue offerte par la faiblesse d’un Gorbatchev, va rendre sa présence obsolète dans le grand échiquier du renseignement américain et du programme néo conservateur.

Voilà, pour le moment je m’en arrête là de ce récit du coup d’état mondial qui se déroule sous nos yeux chiasseux. Dans toute les bonnes histoires hollywoodiennes il y a un cliffhanger cher à Hitchcock, je vous laisse donc ici, puisque vous connaissez déjà la prochaine étape de récit, nous l’avons tous vu à la télé, un matin de septembre. Quand les chars sont entrés dans Santiago, le 11 septembre 1973, marquant le « suicide » du président Allende et la mort du poète Pablo Neruda.

 Non c’est pas ça que vous attendiez comme 11 septembre ? et pourquoi donc ? Vous avez tort, celui là aussi de 11 septembre est intéressant…