Planck ! 7

La bouche sèche, le dos raide, tétanisé, encore plaqué contre le mur, le regard fixe et les traits pâles, Honoré Montcorget sentait le tissu glaireux contre son ventre et n’osait regarder l’étendue du baptême. Jamais il ne s’était senti plus honteux, plus humilié, plus amoindri. Jamais, paradoxalement à ce qui s’était produit, il n’avait saisi avec plus de justesse le sens du mot impuissance. Pour un peu il en aurait pleuré. Ce n’était pas tant d’avoir été quasiment violé, ni même l’éruption hâtive qui l’anéantissait de la sorte, que la subite conscience qu’au sein même de sa chair résidait un traître. Une parcelle de caractère rebelle à son contrôle, un reliquat indésirable qui, en dépit de toutes ces années passées dans l’ombre, en dépit de son extrême prudence, du zèle qu’il mettait en tout à n’être remarqué en rien, sommeillait en lui un ennemi indifférent à ses efforts et qui, pour tout dire, et, pour reprendre la pensée de Montcorget, cédait à la première pute venue. Et d’où venait-elle d’ailleurs celle-là ? Qui lui avait fait ce « cadeau » ? Quand ses pensées commencèrent à retrouver leur organisation, cette question afflua rapidement vers le centre de ses préoccupations immédiates et n’eurent aucun mal à localiser l’origine du mal. Ça ne pouvait être que cet énorme et ridicule personnage que la compagnie associée dans « l’affaire » leur avait attribué. Et parlons- en de cette fameuse « affaire », rien que l’énoncé de ce mot arrachait une grimace de mépris à son visage déjà tordu par l’indignation. Une escroquerie oui ! Une escroquerie fumante qui n’avait même pas embarrassé son collègue, même pas effleuré le directeur du département commercial alors qu’il était évident qu’on ne pouvait attendre autre chose de la part des nègres et particulièrement de leurs rois. Prudemment, il se décolla du mur, tentant d’ignorer la sensation de froid et de mouillé qui auréolait sa braguette encore close, et marcha jusqu’à sa chambre d’un pas handicapé, encombré par un appareil génital que les années de mise en berne et le réveil éruptif et soudain, avait rendu douloureux. Puis il se changea, en veillant bien à ne jamais regarder le désastre, allant jusqu’à rouler en boule son pantalon, comme on se défait d’un passé honteux, et s’empara une nouvelle fois du téléphone.

–          Allô ?

 

Giovanni Fabulous rentra au palais aussi soucieux que déprimé. Comme l’avait prédit le français, sa tentative de corruption par le sexe avait été un inestimable échec, et quand bien même l’on s’était ingénié à ne jamais le laisser joindre la France, la détermination qu’affichait le comptable, et qui s’était renforcée avec l’épisode sexuel, prédisait un nouveau fiasco quant à la signature du contrat. Cela, il ne pouvait se le permettre. Car c’était un tout autre mode de vie qui l’attendait s’il échouait une nouvelle fois, un mode de vie qui le répugnait d’avance, très loin des frasques de palais, de la comptabilité de ses stocks options, et des multiples occasions de jouir de l’existence que lui avaient jusqu’ici offert ce job à la D-Mart. Son père le lui avait encore rappelé avant son départ pour le Zorzor, la famille ne tolérait pas qu’il passe une année de plus dans le monde si ce monde ne voulait pas de lui. Et sans ce travail auprès de la compagnie, il y avait peu de chance qu’il puisse vivre autrement que selon les mœurs imposées par les siens, à savoir une vie de soumis, une vie d’esclave à la ramasse du progrès et des richesses. Cela coûtait si cher aujourd’hui de jouir…

Traversant le parc attenant au palais, il consulta sa montre puis regarda vers le ciel d’un air soucieux. Il ne lui restait plus que 57 heures avant son prochain rendez-vous téléphonique avec le grand patron, ce qui, contenu de la vitesse des échanges commerciaux de nos jours, était à la fois une éternité et son contraire. En 57 heures des empires pouvaient changer de main huit fois, des nations s’effondrer, des fortunes se multiplier, des vies tout entières se déliter dans la misère la plus froide, comme si elles n’avaient jamais existé. Dans le monde de la haute finance, le temps, l’histoire, les civilisations, n’étaient plus qu’un battement de paupière sur le visage d’un trader cocaïné. Pour Giovanni Fabulous il en allait de même. Et deux jours et demi pour convaincre l’être le plus intraitable qu’il n’ait jamais rencontré, lui semblaient d’autant plus insuffisants qu’il n’avait pas le moindre début d’une idée.

Bien sûr il avait pensé le corrompre par l’argent, la D-Mart pouvait lui offrir des milliards, mais on le lui avait formellement interdit avant son départ. Il fallait que le contrat soit légal, inattaquable, sans quoi l’affaire serait enterrée et lui avec. Et la loi était formelle à ce sujet, aucun contrat ne serait considéré comme légal si la signature était obtenue par corruption financière. Le sexe on pouvait, les menaces physiques aussi du moment qu’on ne se faisait pas prendre, les petits cadeaux comme des mitrailleuses en or étaient même plutôt bien vus puisqu’ils faisaient vivre tout le monde, l’argent, niet ! C’était ridicule, mais c’était comme ça, Article B754 du Code des Droits Commerciaux, alinéa b2. La Close d’Honnêteté, c’est le nom que les avocats de la compagnie avaient cyniquement donné à cet alinéa et il figurait sur tous les contrats, impossible d’y déroger.

Restait la menace physique… Oui, peut-être avec un calibre sur la tempe… la promesse d’une fabuleuse correction… il voyait bien ça… la peur était un excellent levier, mais non. Son instinct lui disait que ce serait un nouvel échec, qu’il se ferait prendre d’une manière ou d’une autre. Il avait déjà essayé, ailleurs, et il s’en était fallu d’un cheveu pour que ça ne tourne pas à la catastrophe, la violence n’avait jamais été son fort, ce n’était pas dans sa nature.

 

Mais, tout à fait fortuitement, il se trouvait qu’aujourd’hui Giovanni Fabulous avait deux cerveaux. L’un, bien au chaud dans sa boîte crânienne, qui divaguait, l’autre sous sa semelle, aplati, qui extrapolait. Raoul, l’idée qui n’était plus dans l’air mais dans un chewing-gum, avait épousé tout entier sa nouvelle enveloppe jusqu’à ses moindres caractéristiques. Une idée avec une conscience élastique donc, mais, et c’est là un des désagréments de l’abus de chewing-gum, une propension chimique à faire chier. D’un autre côté, puisque Raoul était parti en croisade, c’était une magnifique arme à donner à son esprit, et en l’état il commençait à acquérir l’imagination d’un prince florentin. Cependant, tout est affaire de point de vue, toujours. Du haut de son trône, entouré de mille conseillers plus retords les un que les autres et d’une horde d’assassins assermentés, le duc était libre d’imaginer les pires cruautés politiques, les assassinats les plus alambiqués, donner à l’expression «faire chier » une dimension historique. Du point de vue d’un chewing-gum soudé à une semelle, on voyait forcément les choses d’une façon beaucoup plus terre à terre, pour ne pas dire mesquine. Les complots de Raoul avaient des ambitions de shampouineuse.

–          Tu pourrais lui faire manger de l’acacia, disait-il à haute voix en espérant que ça rendrait malade Montcorget.

–          Faudrait encore qu’il boive ! maugréait Fabulous, persuadé qu’il s’adressait à cette petite voix qu’on avait parfois dans la conscience et ignorait ce qu’était un acacia. Un vrai chameau ! J’ai fait remplir leur réfrigérateur, c’est son collègue qui a tout bu !

–          Ou alors tu l’enfermes, et tu l’empêches de manger.

–          Jusqu’à ce qu’il signe ? Il s’est bien capable de mourir avant ! Il est vieux, il est maigrichon, il est gris, il me rappelle mon oncle Bok !

–          Et si tu lui mettais des petits cailloux dans ses sabots pour qu’il puisse plus marcher.

–          De quoi ? Fabulous balaya cette idée bizarre d’un grand geste de la main. Non, non, faut quelque chose d’efficace, un truc imparable !

Raoul était un peu déçu, lui il la trouvait très bien son idée des petits cailloux.

–          Il pas l’air d’aimé être ici, t’as qu’à lui dire qu’il ne partira jamais !

Il arrive toujours un moment où, à force d’entendre la petite voix dans sa tête, on finit par se dire qu’elle divague encore plus que le reste, et on cesse de l’écouter, ce que fit Fabulous. Il le fit d’autant mieux que la carrière de Raoul comme comploteur allait bientôt prendre une autre forme. Décollé de la semelle par un rebord de marche un peu tranchant, il se retrouva bientôt à soliloquer sur le marbre, tandis que Fabulous s’en allait avec son problème.

–          Non vraiment, je sais pas pourquoi tu t’embêtes comme ça, j’en ai connu des comme toi qui faisaient moins de manières, tu le charges et puis voilà, finis les problèmes !

Il soliloquait toujours quand Gottlieb, l’un des caniches de Madame Rubstein, passait par-là pour son escapade quotidienne vers les cuisines du palais. Gottlieb était un caniche royal qui n’avait pas usurpé son titre. Parfaitement conscient de son ascendance de pure race, persuadé que l’on ne lui avait pas donné ce titre par hasard, il lui arrivait fréquemment de pisser sous la reproduction d’un portrait de Louis XIV au bout de la galerie des glaces, reconnaissant dans son allure et sa perruque une fraternité d’espèce. A vrai dire, Gottlieb se prenait parfois lui-même pour Louis XIV.

–          Dis donc, tu m’écoutes quand je te parle ? continuait le chewing-gum sur le même ton.

Gottlieb se tourna vers le chewing-gum avec l’air de dire « you talkin’ to me ? »

S’il y a bien une chose qui ne doit jamais arriver dans la vie, c’est la rencontre entre un chewing-gum parlant et un caniche psychotique. C’est sans doute pour ça que ça n’arrive pas souvent. Mais cette fois c’était arrivé. Cette fois une maille avait sauté dans le tissu de la réalité et la métaphore filait. Elle filait vers où ? On ne saurait trop dire, elle filait.

–          Bordel c’est bien ma veine, je suis tombé sur un sourd dingue !

Gottlieb pencha la tête de côté, le chewing-gum eut un moment de réflexion, il regarda dans ses molécules, chercha l’erreur et ne la trouva pas. Un petit bout de lui-même était parti avec la semelle de Giovanni Fabulous et il ne s’en souvenait même pas. Une fibre de cette semelle était restée avec lui, et il n’en avait aucune conscience.

–          Merde, où est-ce que j’ai mis mes clefs ? grogna le chewing-gum, tout en se demandant ce que c’était qu’une clé.

Gottlieb pencha la tête de l’autre côté.

 

Ce qui se passa ensuite ? Eh bien le chien fit comme l’aurait fait tous ceux de son espèce, il bouffa le chewing-gum. Pourquoi ? Parce qu’un chien est assez stupide pour grignoter un morceau de benzène décoloré et tout pourri étalé sur une marche ? Un chien non, mais un caniche à sa mémère oui. Et puis aussi pour lui faire fermer sa gueule. On ne s’adresse pas au Roi Soleil de la sorte, quand même !

Maintenant, vu comme ça, vous me direz, au regard de ce qui s’est déjà passé dans cette histoire, qu’une telle rencontre était sans doute prévisible, et finalement si banale dans cette ambiance, qu’on aurait pu se passer de la décrire, en profiter pour être désobligeant avec les caniches, et digresser comme on fait l’école buissonnière. Cela aurait signifié faire l’impasse sur un événement, qui tout anodin qu’il paraissait, allait un jour avoir des conséquences cataclysmiques, pour ne pas dire apocalyptiques et contre lequel le seul remède dans l’univers n’existait même pas.

 

             Assis dans sa chambre, Berthier relisait le dossier Z3000 et essayait de comprendre. C’était un très beau document sur papier couché brillant, mis en page et rédigé par une agence de publicité, à l’usage du comité directeur et des actionnaires. Un dossier qui commençait par se féliciter de la confiance de ceux ci, des progrès engagés par l’entreprise cette année, et enfin de ce nouveau partenariat avec un « pays émergeant » qu’on décrivait brièvement en deuxième page avec de très jolies photos de plages et de cocotiers. Suivait une série de tableaux chiffrés censés expliquer le financement et tous les bénéfices qu’on espérait en tirer, accompagnés d’une étude de marché à propos du Zorzor, ce que les gars du marketing appelaient une niche, fort prometteuse bien entendu. Rien sur la nature exact du projet.

Bien sûr ce n’était pas la première fois qu’il lisait ce genre de document, qu’il remarquait cet art consommé de la périphrase tel que les agences de publicité étaient sommées d’en produire à la chaîne, ni qu’en l’état, à peu près tous les projets adressés au comité directeur et aux actionnaires commençaient par des phrases comme :  « Cette année encore l’entreprise a connu une croissance de… » ou « Les enjeux économiques actuels, la compétitivité, nous obligent à donner le meilleur de nous-mêmes chaque années… ». Cela ne l’avait bien entendu jamais empêché de dormir, mais jusqu’ici il s’était toujours arrangé pour rester à la périphérie des évènements, et jamais il ne se serait imaginé plongé en plein cloaque avec un comptable bileux pour seul secours. En conclusion, il ne savait pas ce qui l’inquiétait le plus, les menaces de Montcorget de faire capoter toute l’affaire, ou la nature de l’affaire elle-même.

Il n’y avait pourtant pas grand chose à faire, demain ils devaient visiter le site de la future Zorzor Academy, ou plutôt de la Zorzor Academy du futur, car d’après ce qu’il avait compris, l’émission de télé n’était qu’un avant goût de ce que projetaient de faire sa majesté et la D-Mart. Mais il ignorait complètement si Montcorget allait accepter de se rendre sur place et craignait en conséquence les éventuelles réactions de sa majesté. Après tout Morin était mort, et Dieu sait comment. Mort pour un caprice de seigneur et Berthier n’avait aucune envie de finir rôti dans un four ou balancé aux requins, de son vivant tout au moins. C’est pourquoi il envisageait de plus en plus sérieusement la fuite comme mode de déplacement futur. Hélas deux choses s’opposaient à son projet, le dingue à la réception et Dumba derrière la porte d’entrée. Alors Berthier regardait l’horizon s’empourprer à travers la fenêtre de sa chambre, nostalgique d’une liberté qu’il n’avait à vrai dire jamais connue.

 

La seule personne qu’Honoré Montcorget avait aimée dans sa vie, en dehors de lui-même et de ses parents, Monsieur Santucci, son professeur de primaire, lui avait dit un jour : « si tu ne peux pas le dire, écrit-le. » Monsieur Santucci savait de quoi il parlait, il avait été journaliste en Algérie pendant l’indépendance, cet adage lui avait coûté la main. Ça n’avait jamais disposé Montcorget à tenir de journal intime, et encore moins à rédiger le moindre roman ou poème, mais aujourd’hui ce conseil prenait tout son sens. Un rapport écrit, voilà ce qu’il allait faire. Il y noterait tout, l’attitude irresponsable du directeur commercial et de son subalterne, la tentative de corruption – sans mentionner toute fois la nature sexuelle de la dite tentative – les évidentes et pitoyables mesures pour l’empêcher d’alerter Paris ou même de sortir de sa chambre, l’escroquerie que cachait le projet bien entendu, et en bonne place, la mort de Morin. Il s’était donc installé devant le petit bureau qui ornait sa chambre, avait monopolisé le papier à lettre de la suite, et s’appliquait présentement à rédiger d’une petite écriture fine et serrée le compte rendu des incidents précités. Au bout de deux heures de pénibles corrections et ratures, il s’aperçut, hélas, qu’il n’avait rien d’un rédacteur, et pire, que de revenir ainsi sur les événements le mettait invariablement en rage, incapable de prendre le moindre recul, acculé à la constatation qu’en l’état son esprit, tout son être, se révoltait de chaque seconde déjà passée dans ce pays de sauvage, de tout ce temps qu’on lui avait fait perdre à essayer de le faire participer à une histoire dont il n’avait que faire… ou presque… Car, invariablement, chaque fois qu’il tentait d’évoquer la tentative de corruption, une partie de son corps se durcissait d’elle-même. Constatation d’autant plus pénible que le reste de sa personne et de son esprit observait cette partie là avec scandale. Au final, Honoré Montcorget se coucha déprimé et avec, ce qu’il faut bien appeler, une gaule d’enfer.
Cependant, le lendemain, Montcorget n’avait pas complètement renoncé à son rapport, d’autant moins qu’il se réveilla « sur la béquille », expression qu’il ignorait puisque jusqu’ici son cerveau avait réussi à abolir les érections matinales, qu’en l’état son sexe était prié d’exprimer ses envies de vider sa vessie autrement que par une manifestation de vigueur. Quoiqu’il en soit, la rébellion de son ventre le déprimait autant qu’elle marquait sa détermination à rapporter dûment tous les désagréments dont il avait été victime, et bien entendu à faire tout son possible pour saboter les négociations. C’est pourquoi il accepta de suivre Berthier sur le site, tout à fait résolu à fournir le maximum de détails sur le sujet de ce qu’il appelait pour lui-même « la grande escroquerie ».

Cette fois il ne fut pas question d’hélicoptère ni de Mercedes, mais d’une escorte armée et de deux Hummers blindés qui bien entendu inquiétèrent immédiatement les deux français.

–          Allons, ce n’est rien, assura Fabulous avec sa bonhomie habituelle, simple mesure de sécurité.

–          Sécurité contre quoi ? demanda Berthier en lorgnant du coin de l’œil les malabars en treillis qui les accompagnaient.

Mais le géant ne se donna pas la peine de répondre, au lieu de ça l’un des balaises fit signe aux deux hommes de grimper dans l’autre Hummer, et plus vite que ça. Les deux français se dispensèrent sans mal de tout commentaire.

 

La route d’El Cordoba était d’une droiture absolue. Une saillie rougeâtre dans le vert, traversant l’île en diagonale, comme une cicatrice faite patiemment. Rien n’avait semblé la détourner de son but, depuis sa construction aux alentours de 1540. Rien, ou à peu près…

Elle devait son nom au conquistador sur le retour qui avait conduit l’expédition punitive contre les indiens rebelles, et l’implacable rectitude à son impatience à les pourchasser dans leur refuge. Puisque la ligne la plus courte entre deux points est paraît-il la ligne droite, rien n’avait résisté à sa volonté, ni les collines, ni les montagnes, ni même les lacs, enjambés par ce qui n’était plus aujourd’hui que des approximations de pont. Les russes en avaient reconstruit un, la rouille le mangeait debout, un cyclone avait à peu près dispersé le second, le troisième n’était plus qu’un souvenir d’enfance dans la tête des centenaires. Par endroit, émergeant de la boue, les roues des Hummers rencontraient un alignement de pavés espagnols sur lesquels on devinait encore l’éclat du vernis ancien, mais la plupart du temps cette route était plus droite dans sa forme que dans son relief. Une diagonale défoncée, cabossée, boueuse, un marasme sur lequel se frayaient les engins avec la grâce de l’hippopotame, balançant leurs occupants comme s’ils étaient assis sur un festival de rodéo pour, plus loin, rouler au pas entre des ravins de boues, tracés par des générations de véhicules divers. Quand on ne s’arrêtait pas pour dégager un tronc ou un troupeau de singes, des babouins. Et des moutons égarés aussi parfois.

Enfin, plus que des moutons, quelque chose qui se rapprochait plutôt d’un rasta sur quatre pattes, des rastas-moutons en quelque sorte, ou des descendants de mouton qui auraient bouffé trop de champignons bizarres. Adaptés au climat, pas tondus depuis dix générations, crasseux, la laine en paquets jaunâtres comme des dreads hirsutes, tombant sur leurs yeux étranges. Des moutons sauvages, plantés au milieu de la route, obstinés, à mâchonner un sac en plastique bleu.

 

C’était un australien, Jim Bradford, passionné d’égyptologie, aventurier hasardeux, et propriétaire non moins hasardeux d’un troupeau de moutons, qui avait eu l’idée d’introduire les deux espèces sur l’île, il y avait un peu plus de cent trente ans, quand il avait découvert que les égyptiens se servaient des babouins comme auxiliaires de police. Ce fut une des rares fois sur cette planète, sans doute, où des babouins furent chargés de garder des moutons. Expérience qui n’a pas dû se renouveler souvent, vu la propension des babouins à se foutre sur la gueule et celle des moutons à se foutre de la leur. D’ailleurs Jim Bradford y perdit sa fortune, un bras, termina alcoolique, et mourut d’une syphilis maupassienne. C’est dire le pouvoir de nuisance des babouins… et des moutons.

Ceux là, tous ensembles, avaient opté depuis longtemps pour un compromis avec les hommes, on leur laissait tout faire ou bien ils mordaient. Les malabars ne tirèrent pas en l’air pour les chasser, et même en n’en tuant un ou deux, on n’était pas certain de ne pas se mettre à dos toute une tribu, planquée dans les fourrés. Une embuscade en quelque sorte. Une embuscade de moutons. Ou bien de babouins. Bref, une route dangereuse, mais distrayante.

–          Ah ! la vie sauvage ! s’extasia Berthier en photographiant un babouin faire un bras d’honneur, avant de s’enfuir dans la jungle, un mouton sous le bras. C’est quoi cet animal à poil qu’il transporte ?

–          Un mouton, répondit Fabulous.

Là-bas les malabars ramassaient le cadavre d’un vieux mâle.

–          Ah ? J’aurais pas crû, une espèce locale sans doute.

–         Ça, à mon avis, y’a pas plus locale, fit soudain remarquer Montcorget avec une voix étonnement désabusée.

Il était pâle, luisant de transpiration, les yeux vagues, brillant d’un éclat sauvage dans lesquels on lisait une détermination de possédé.

–          Ça va aller mon vieux ? s’enquit Berthier.

Montcorget regarda vers la jungle où avaient disparu le babouin et son mouton, secoua la tête sans répondre et remonta dans le Hummer, résigné. Berthier s’en désintéressa et se dirigea vers les arbres, les poings sur les hanches, une auréole de transpiration divisait sa chemise en deux. Il ouvrit largement les poumons, avalant le parfum de vert qui suait du paysage inextricable, et sourit.

–          Ah quand même, c’est quelque chose ! s’exclama t-il en mitraillant les arbres avec son appareil photo de poche.

Il se retourna vers Fabulous et les malabars.

–          Magique ! Tout simplement magique !

–          Et de quoi mon cher ? s’enquit le géant.

–          Eh bien la jungle, ce paysage ! s’exclama Berthier en embrassant d’un seul geste les cathédrales de troncs qui s’élevaient devant lui. Vous savez à Paris on n’a quand même pas souvent l’occasion.

Il avança de quelques pas et s’enfonça jusqu’à la taille dans les fougères impériales et bleutées. Soudain, il y eut au loin une détonation, suivie d’un cri strident poussé par un cochon sauvage en pleine ascension. Berthier le suivit du regard, bouche bée, le cochon traça une courbe au-dessus de leur tête jusqu’à disparaître derrière une rangée de fromagers dans un fracas de branches brisées. Un des malabars hocha la tête.

–          Hum… mine-coco.

Berthier pâlit.

–          Une mine ? Il y a des mines par ici ?

Un autre malabar fit un signe en direction d’une noix de coco à un mètre de son pied droit.

–          Mine-coco.

Berthier regarda son pied puis la noix, mortellement anonyme, avant de faire un bond en arrière.

–          Vous auriez pu me prévenir ! lança t-il à Fabulous sur le ton du reproche. Pourquoi des mines ? Il y a eu une guerre par ici ?

–          Une petite guérilla que nous organisons pour sa majesté, répondit Fabulous sur un ton badin en faisant signe aux autres d’embarquer.

–          Que vous quoi ! ?

Mais il n’eut pas d’explication, un des malabars lui fit signe de réintégrer le Hummer, Berthier n’insista pas plus cette fois que la première.

Quelques kilomètres plus loin, le cortège bifurqua sur un chemin plus étroit et pas moins chaotique, pour déboucher au bord d’une plage de sable blanc, devant laquelle s’étendait un lac uniformément rose. Sa majesté les attendait là, avec ses hommes, protégés par deux half-tracks lourdement armés. Pour l’occasion, il avait revêtu un uniforme plus chargé en médailles qu’un général soviétique, et cette fois il n’y eut aucune obligation concernant le port du masque. Aucun des deux français ne chercha à savoir pourquoi et personne ne chercha non plus à leur expliquer. Il les accueillit à bras ouverts, clamant d’une belle et forte voix :

–          Messieurs, bienvenus sur le futur site de l’Académie Mondiale du Show Business !

Comme les deux français ne réagissaient pas, tous deux aussi affligés, mais pas pour les mêmes raisons, sa majesté embraya en désignant les arbres derrière eux.

–          Ici il y aura un studio d’enregistrement, là-bas se sera un plateau de cinéma et de télé pour entraîner les candidats à la comédie, et là, un centre de science footbalistique.

–          De quoi ? fit Berthier « science footbalistique » kesako ?

–          Eh bien entraînement sportif, cours pour commenter les matchs, devenir arbitre, ou manager de joueur…

–          Mais où est le rapport entre le foot et le show biz’ ?

–          Mon ami, la question serait plutôt quel rapport n’entretient pas le football avec le show business, répondit doctement sa majesté en le regardant de haut.

Berthier aurait sans doute réfléchi à la question si ça n’avait pas risqué de lui faire mal au crâne, mais à vrai dire ce qui le préoccupait présentement c’était plutôt son avenir, contenu du fait qu’il semblait lier à ce qui avait toutes les apparences d’une erreur d’appréciation.

–          Excusez-moi, mais si je comprends bien vous comptez sur nous pour construire cette… euh… académie.

–          Construire ? Bien sur que non ! Pour la financer voyons ! Votre entreprise fabrique des pots d’échappements si je me souviens bien, vous n’avez aucune compétence en matière de show business n’est-ce pas, c’est votre argent qui nous intéresse.

–          C’est bien ce que je craignais, marmonna Berthier en jetant un regard malheureux aux arbres.

Puis il y eut comme un ricanement, un ricanement qui ressemblait à s’y méprendre au bruit d’une scie sauteuse dérapant sur l’étau d’un établi. Un ricanement de glaciale satisfaction, tout chargé d’amertume et de haine, le genre de ricanement qu’aurait pu avoir le diable en découvrant la duplicité de Dieu, et qu’ils n’eurent pas de mal à localiser. Montcorget se tenait les épaules voûtées, les mains dans les poches, fixant sa majesté avec l’air d’un dément. S’il était parti dans le but avoué de démolir par un rapport toute forme d’accord commercial, la fatigue de la route et l’aveu sans remord de ce qu’il apparentait à un personnage de carnaval avait eu raison de sa réserve conspiratrice.

–          Plus la peine de se cacher hein ?… allons-y, escroquons, volons, c’est l’heure de la curée… vous croyez quoi ? Que je vais vous laisser faire hein ? Vous croyez que je vais vous laisser manipuler ma comptabilité pour vos projets de malade ? Espèce de roi nègre, vous croyez que vous pouvez tout vous permettre hein ?

Ici, et pendant quelques secondes, Fabulous et Berthier commencèrent à suer à grosses gouttes. Le premier parce qu’il s’était bien gardé de faire part de la réaction du comptable sur le sujet de la Zorzor Academy et du projet Z3000 en général, le second parce que ce qu’il redoutait, à savoir l’influence de l’humeur du même comptable sur leur relation avec le bourreau de Morin, était en train de prendre une forme si concrète qu’il lui semblait déjà entendre les coups de feu claquer. Mais une nouvelle fois, sa majesté surprit tout le monde. Après avoir fixé Montcorget d’un air étrange, il fit signe à sa garde qu’on s’en allait, puis, avant de tourner les talons, lança vers Fabulous en désignant l’intéressé :

–          Je veux cet homme ce soir en mon palais !

–          Mais bien entendu majesté, susurra le géant.

–          De quoi ? Mais vous croyez que je suis à vos ordres peut-être ! hurla Montcorget.

Mais d’une part les half-tracks étaient déjà en route, d’autre part le regard que lui jeta Dumba, Radji Berthier, et la cohorte de malabars aurait suffit à le disloquer dans l’acide. Pendant quelques secondes Montcorget tenta de leur tenir tête, tout à sa colère, Fabulous siffla :

–          Ne m’obligez pas à devenir désagréable voulez-vous…

Il l’avait dit sur un tel ton, dégageant soudain une aura de parfaite malfaisance, que même les malabars semblèrent un moment effrayés. Fabulous n’avait pourtant pas bougé, et rien dans sa personne n’évoquait autre chose qu’une espèce de gigantesque farce, mais cette farce là était mauvaise, elle irradiait la détermination et la détestation. Berthier était si pâle qu’on aurait pu voir à travers, quant à Montcorget sa brusque colère était en train de s’étioler comme un feu sous la pluie.

–          Montez dans ce véhicule, et dorénavant vous ferez tout ce que sa majesté vous ordonnera, c’est compris ?

Qu’est-ce qui passe par la tête des gens ? C’est une remarque qui souvent nous passe par la tête, quand ce qui passe par la tête des autres fait un grand détour pour éviter la nôtre. C’est une remarque qui, pourtant, dénote généralement que nous avons reconnu la dite chose, parce qu’elle est déjà passée par notre tête, ou l’a si bien effleurée qu’on ne saurait l’ignorer. Et c’est en effet une remarque qu’on aurait droit de se faire au regard de la soudaine réaction de Berthier.

–          Non mais dites donc on est quand même pas vos prisonniers ! Il fait ce qui veut !

Mais d’un autre côté si cette chose fait, ici, un si grand détour pour éviter de nous passer par la tête, c’est que ni vous ni moi ne sommes dans la position de Berthier, un homme effrayé qui cherchait partout un refuge en lui, un moyen de défense ou de fuite, quand il tomba soudain sur cet aspect conscient de sa personne, qu’il était français, né libre et égal, avec la ferme conviction qu’il avait des droits, venu ici plus ou moins de son plein gré, et libre, à priori, d’en partir quand bon lui semblait. Autant de choses que nous sommes donc capables de reconnaître, soit qu’elles nous aient effleuré sinon traversé à l’instant propice. Ce qui ne nous empêchera pas de poser la question et nous tenir, pour ainsi dire, devant le mur de l’incompréhension, avec la conviction plus ou moins avouée que soit a) Berthier déraisonnait, b) l’auteur prête à son personnage une déraison bien supérieure à ses faibles moyens. C’était mal connaître Berthier.

–          Je vous demande pardon ? fit Fabulous en se tournant vers lui.

–          Euh… écoutez, soyons raisonnable ! Ce n’est pas des manières !

Il insistait, et pendant une brusque mais courte seconde, Fabulous se posa la même question que nous tous, ce qui n’était pas une mince affaire puisque ses préoccupations étaient à des années lumière des nôtres, et c’est pas peu dire. La seconde suivante, un geste de sa part et les malabars s’emparèrent de nos deux malheureux compères, les assommèrent, bâillonnèrent et les jetèrent sans plus de formalité dans les véhicules.

 

 

 

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Planck ! 4

Il y eut soudain un silence et tout le monde fixa l’assassin avec les yeux du bourreau. Berthier, incrédule, les dévisagea les uns après les autres, son esprit refusant obstinément de comprendre ce que ses nerfs lui transmettaient, à savoir le panel d’odeurs et d’expressions propres à l’homo sapiens sapiens dans pareil cas, tout entier stocké dans la mémoire de son reptilien et qui ne signifiait qu’une seule chose : ils étaient sérieux, pire, furieux. Le cerveau de Berthier était en train de buger.
Et quand un cerveau n’est plus capable de suggérer la moindre explication cohérente, il passe le relais au reptilien, âme simple s’il en est, qui réagit conséquemment à des milliers d’années d’expérience. Berthier eut un réflexe de recul et chercha l’issue de secours la plus proche. En conséquence de quoi les cerveaux reptiliens de ses interlocuteurs, et qui pour au moins deux d’entre eux faisaient la loi dans leur esprit, reconnurent instantanément les reliquats d’une tentative de fuite, et sans se consulter ordonnèrent au corps d’intercepter l’individu. Berthier se retrouva rapidement aplati au sol, le bras tordu, sous le poids de la baba, tandis que le barman lui flanquait des coups de pieds dans les jambes. Soudain une voix glaciale souffla.
– Qu’est-ce qui se passe ici ?
Si la vie était ainsi faite qu’elle se mettait en scène conformément à nos sentiments, fantasmes et autres désirs, elle aurait jeté la lumière sur les épaules de la nouvelle arrivante comme un sac tombant d’un ciel de néon, projetant sur son visage des ombres aussi intenses que des nuits sans lune, l’aurait habillée d’une veste de combat, de lunettes noires et de bottes de moto à bouts ferrées. Bref si la vie avait été pareillement en harmonie avec nos fantaisies intérieures que, par exemple, des petits bonhommes sous le tapis puissent contrarier la connerie dans ses tréfonds, la baba du 5ème, Baba 5 donc, aurait ressemblé à Arnold Schwarzenegger dans Terminator, au lieu d’un bloc de granit en robe-rideau bleu avec un visage aussi attrayant qu’une grue de chantier. D’un autre côté l’expression de l’existence se suffisait sans doute à elle-même puisque l’on ressentait en sa présence le même sentiment de plénitude que Sarah Connors face à l’inexorable mécanique.
Instantanément, Moïse Wonga se mit à chevroter.
– Madame la vice-secrétaire ?
Respectant à la lettre les préceptes sémantiques de ses formateurs, Wonga avait attribué à chacun un titre. Ainsi, il n’était lui-même pas le directeur de l’établissement, terminologie bourgeoise ignoble, mais 1er secrétaire de la zone de repos Welcome. Les babas avaient celui de Membre affilié de la zone de repos Welcome chargé aux bonnes mœurs et à la sécurité. Le barman celui de responsable technique des boissons et amuse-gueule et Baba 5, puisqu’il s’agissait de son épouse, vice-secrétaire de la zone de repos Welcome et 1er administrateur des membres affiliés aux bonnes mœurs et à la sécurité. Autant dire que si Moïse Wonga avait cédé à l’habitude bourgeoise des cartes de visite, sa femme en aurait eu une plus longue que lui. Ce qui, somme toute, n’était, métaphoriquement parlant, pas complètement une vue de l’esprit.
– Qu’est-ce qui se passe ici ? Réitéra le bloc, sans lui accorder un regard.
Elle fixait Berthier, et si celui-ci avait pu l’apercevoir au lieu de l’entendre grincer, il n’aurait certainement pas braillé comme il le fit.
– Au secours, au secours, libérez-moi, ce sont des fous !
Et n’aurait donc conséquemment pas reçu un coup de poing sur la tête de la part de Baba 15 qui l’expédia quelques secondes sur Beltégeuse.
– Cet individu a tué J.R madame la vice-secrétaire, j’en ai la preuve ! brailla t-elle aussitôt au garde à vous.
– La preuve ?
– Moi aussi ! gueula en retour le barman.
– Oui, il a parlé à Lubna, plaida enfin Wonga, réalisant à l’instant même où les mots franchissaient ses lèvres qu’il venait de s’engager sur un terrain miné.
Lubna – Responsable technique des Maladies Sexuellement Transmissible – était un sujet de vif controverse lors des réunions internes du Parti Welcome où il n’était pas rare qu’on s’entre déchire pour savoir si la longueur de sa mini jupe était conforme à l’orthodoxie marxiste ou au contraire un desiderata de l’esprit bourgeois et phallocrate de la société capitaliste.
– ça suffit ! Tonna Baba 5.
Rebasculant soudain dans la pleine conscience de sa situation, mais le crâne douloureux, et toujours soumis à la pesanteur de sa gardienne, Berthier se crut un instant sauvé. Un instant où il eut dramatiquement tort. Dramatique est sans doute un mot un peu fort, mais au regard de la brièveté du dit instant, l’on peu considérer qu’il y avait bien quelque chose d’énorme là dedans, comme une suspension d’incrédulité, quand la magie du temps et de l’action vous fait croire à l’incroyable. Le silence avant la tempête.
Et ça fit Planck !
Pourquoi Planck ?
Pourquoi pas.

2nd Partie

Les sots sont toujours malheureux, prime ordinaire de la maladresse.
Baltasar Gracian.

C’était un petit Planck ! et en même temps si long et si énorme qu’il englobait le grand tout en une seule sonorité, le temps tout entier et chaque action, réaction et transformation. Un Planck ! Si fondamental que seule l’oreille d’un Dieu aurait pu le percevoir et pourtant présent dans l’inconscient de tout organisme vivant, protozoaires inclus. C’était comme un éternuement, quand toutes nos fonctions vitales se suspendent pour l’expulsion et qu’en même temps la suspension en soi signifie la vitalité elle-même. A la fois une explosion et une implosion, un blanc et un bruit, un silence et une onomatopée articulée par l’absolu. C’était Le Planck ! Et tout à la fois absolument rien, le néant.
C’était un accident.
Quelque chose qui n’aurait peut-être jamais dû se produire, mais qui sait ce qui doit ou non arriver, une cumulation d’énergie contraire, collision d’improbabilités longuement distillées, le bruit d’une maille qui saute dans le tissus complexe de la réalité.
Car qui observe ce qu’il nomme réalité avec un œil critique remarquera tôt ou tard que cette réalité n’est en fait qu’un tissu de mensonges. Etoffe conjonctive qui réagit à la vérité en battant des paupières.
Qui observe son réel en face aura de la poussière dans les yeux. Il aura mal, il pleurera, aveuglé, mais comprendra qu’il observe un entrelacs complexe et fragile qui réagit au déséquilibre tout en prenant conscience que ce déséquilibre est une chose plus relative à ce qu’on en perçoit qu’à la réalité elle-même. Bref, que tout est relatif.
Ainsi l’histoire n’a pas retenu le Planck ! Décisif qui retentit dans le silence d’un soir de 1905, quand Albert Einstein considéra sa table avec méfiance, comprenant au terme de ses calculs, que ce truc sur lequel il reposait ses coudes et qu’il avait acheté 39 marks, n’était pas celui qu’il prétendait être, mais un élément instable en perpétuel mouvement et dont l’orthodoxie physique, et conséquemment sa valeur réelle, ne reposait que sur la bonne marche de quelques électrons.
Pas plus que l’humanité ne se souvint de cet autre Planck ! Qui jaillit, solitaire, du néant dans lequel fut plongé Galilée quand soudain il réalisa qu’il se tenait debout sur une grosse boule, pire, que Ptolémée, qu’on tenait alors pour la référence ultime, avait tort. Ni moins sur celui qui claqua dans la conscience hébétée du pape quand les navigateurs démontrèrent que le même Galilée avait eu raison sur le catholicisme. Et ne se souviendrait non plus des Planck ! Qui retentirent quand on se découvrit des cousins dans les arbres et les rivières, qu’une théorie ou une certitude universellement prise pour vraie s’avérait fausse et vis versa, qu’une une race ou une civilisation, brontosaure, dodo, Olmec, réalisait soudain le sens du mot éphémère. Car il faut bien comprendre que le Planck ! est un objet sonore silencieux qu’on ne rencontre qu’à l’heure de la baffe. Et qui aime se souvenir des baffes ?
Cependant, dans certaines conditions, suspendu par exemple, entre l’incrédulité et l’intime conviction de sa fin prochaine, l’esprit égaré, peut percevoir l’espace d’une nano seconde le Planck ! plancké. Il ne saura jamais que sa réalité s’est enrichie d’une autre dimension, il ne percevra pas l’énormité de l’événement, mais dans l’intimité de son être quelque chose aura fait Planck !
Alors invariablement, la créature planckée, dodo y compris, cherchera une porte ou une fenêtre qui claque, sans vraiment savoir pourquoi – bon d’accord, les dodos et les brontosaures moins que les autres. Ce que fit Berthier quand Baba 5 marcha sur lui d’un pas lourd. Ce qu’ignora Honoré Montcorget lorsqu’au terme de son exploration, il constata que la tête de gnou avait disparu de son mur. Mais Honoré Montcorget est un cas d’exception. Il est imperméable en tout. Peut-être même est-il lui-même un imperméable dans une autre dimension mais à cela aussi il aurait été imperméable. Ceci était un tapis en poil de quelque chose, et il n’y avait rien en dessous, ici s’était trouvé une connerie de trophée avec des yeux de verre, là il y avait un lit qui n’était pas à lui, ça c’était sa valise, par ici la sortie.
Raoul le regarda partir avec curiosité. Cette fois se fut la porte qui fit Planck !
Mais, me direz-vous, que se passe t-il quand la réalité file son bas, je serais tenté de vous répondre qu’on en voit la chair. Ce qui n’existait qu’à travers une brume savante, ce qui apparaissait comme gigantesque et unique, unidimensionnelle et sans plus de relief qu’une conscience, même large, ne pouvait en percevoir, ce qui derrière se cachait, prenait une autre consistance, suggérait des contours, laissait l’invisible et l’impensable exister, un petit peu. Un petit peu seulement.
Pour l’instant.
Mais l’infiniment petit et l’infiniment grand n’étant qu’une affaire de point de vue sous le pouce des dieux, même un petit peu suffit parfois pour que l’incroyable cesse de l’être. Ici un esprit pointilleux pourrait toujours avancer que ceci est aussi relatif que la stabilité d’une table achetée 39 marks, que ce qui paraît incroyable à l’un ne l’est pas forcément pour l’autre, et c’est bien pourquoi cette fois ce le fut en toute réalité, puisque pour quiconque le croisait Giovanni Fabulous était effectivement très difficile à croire, et pour cause.
Mais nous ne débattrons pas pour le moment de la cause, l’effet se suffisant à lui-même. Le lecteur est donc ici prié de se tenir tranquille, prendre un verre et dire Planck ! à haute voix, ça lui donnera une petite idée de ce qui passe alors quand saute une maille du réel.
Attention, un, deux, trois…

PLANCK !

« Oh mais dites-moi, c’est très intéressant tout ça ! »
Nul dans le restaurant ne fit attention au nouvel arrivant. Nul ne l’avait entendu, tous occupés à vociférer à propos du procès stalinien qu’on se proposait de faire subir à François Berthier. Puis un élément parfaitement étranger à des narines léninistes vint se poser sur leur muqueuse, leur arrachant une grimace universellement commune à l’humanité, et qui signifiait à la fois ahurissement et dégoût.
C’était pourtant un parfum parfaitement banal qui flottait autour de Giovanni Fabulous comme un nuage de vapeur délicatement mauve. Une synthèse de violette rehaussée de citron et de musc qui n’était pas sans évoquer un déodorant ménager. Mais en l’état il s’agissait de beaucoup plus, comme si l’usine de déodorant avait connu une fuite sans précédent. Comme de plonger dans la cuve même de son jus, être soudain assailli par un wagon de chiotte, de sticks bon marché, de tampons féminins neufs. Le vociférage s’éteignit d’un seul corps.
L’inconnu ayant toujours ce même effet qu’il commande au reptilien de prendre le relais, et ce dernier n’ayant pas 36 fonctions, l’on peut diviser les réactions des protagonistes en trois catégories distinctes : le refus, la négociation, l’acceptation.
Il en est ainsi de tous devant la mort et plus généralement devant l’inexorable. Si Giovanni Fabulous n’avait rien de mort, il y avait sans conteste quelque chose d’inexorable chez lui. Inexorable comme une évidence que l’on a toujours tentée de nier et qui se pose un jour devant vous avec l’assurance… des évidences.
Ainsi dans la catégorie refus il y eut un «dégage lopette » arraché de la bouche du barman et un «c’est quoi ça ? » commun à Moïse Wonga et sa femme. Berthier promit de l’argent si le nouveau venu voulait bien instamment changer de parfumeur, Baba 15 resta bouche bée ce qui constituait le seul moyen pour son cerveau d’appréhender ce qui se tenait devant eux, et, en quelque sorte, de l’accepter.
Il mesurait aux alentours de 2m 10, pesait sans conteste 195 bons kilos, dont 90 rien qu’au niveau de la taille, son ventre comme une gigantesque baudruche affaissée retenu de justesse par un gilet psychédélique, barré par la courbe d’une longue chaîne en or au bout de laquelle se cachait dans une des nombreuses poches du gilet une montre gousset du même métal et d’un genre particulier. Il portait un costume immaculé si vaste qui l’accompagnait chacun de ses mouvements comme une marée de coton, en petites vaguelettes dociles et silencieuses. Il avait les bras courts, les doigts en cuir rose au raz des manches, les jambes courtes posées sur de minuscules chaussures vernies noires à bout rond. Il avait sur la tête un chapeau andalou blanc à large bord, fermé par une voilette pourpre qui masquait son visage et d’où s’échappait une voix fluette et un peu précieuse.
A ses côtés se tenaient Dumba et Radji, tous deux équipés de masque à gaz sophistiqués qui leur faisait des têtes de cosmonautes de l’enfer.
– C’est un genre d’accouplement ? Vous n’êtes pas censé sortir vos sexes à un moment ?
Mais avant que quiconque ait saisi le sens de sa question, Radji et Dumba comprenaient la situation et en un instant Baba 15 était éjecté dans les chaises, le barman broyé d’un coup de crosse et Berthier vigoureusement redressé, épousseté, poussé vers Giovanni Fabulous, par Radji qui brailla à travers son masque.
– ça français, affaire Z3000.
– Oh ! Je vois… hé bien enchanté… laissez moi me présenter, Giovanni Fabulous, représentant pour le Zorzor de D-Mart Inter.. euh… International.
– Eh bien bonjour… François Berthier, répondit François Berthier quelque peu décontenancé, tandis que l’autre lui secouait vigoureusement la main.
– Que vous voulaient ces personnes ?
– Me faire un procès.
– Ah ces gens sont américains ?
Il pivota sur lui-même et regarda le couple de Ternardier figé entre stupéfaction et indignation.
– Comme c’est étrange…
Puis il enveloppa Berthier par les épaules de son large bras et l’entraîna doucement avec lui. Pendant quelques secondes le commercial eut le sentiment que ses pieds ne touchaient plus terre.
– Venez monsieur Berthier nous n’avons que peu de temps avant de rencontrer Sa Majesté Président Docteur et Grand Sage Papillon, et beaucoup à nous dire.
– Qui ?
– Eh bien le dirigeant de ce pays, qui d’autre ?
Honoré Montcorget était parti depuis longtemps quand l’étrange cortège pénétra dans la suite. Déterminé à ne plus rien avoir à faire avec ce pays de sauvage et surtout pas avec ses moyens de transport, il était partit à pied, sa petite valise à la main, direction l’aéroport. Direction n’est sans doute pas le mot le mieux choisi, car de direction Montcorget n’en avait aucune, mais disons que la volonté qu’il donnait à ses pas pour s’orienter rapidement vers la sortie pouvait tenir lieu de direction, sinon de profession de foi. Hélas, l’ambiance animée et l’attitude parfois familière des populations du tiers-monde, combinée à l’humeur massacrante du comptable, ne tarda pas à mettre une fin brutale à son errance. C’est ainsi qu’après avoir échappé de peu au lynchage, Honoré Montcorget se retrouva débarqué dans une minuscule cellule surpeuplée par quatre malabars dans des uniformes approximatifs de policiers pas moins approximatifs.
Il y aurait fort à dire des prisons du tiers-monde, à commencé par le fait qu’elles ne décevaient jamais, quelles que soient les idées préconçues que l’on en avait. Par exemple leur hygiène, leur surpopulation, la brutalité de leur gardien et leur vénalité, toujours à l’égal de l’exotisme qu’on en attendait. Les prisons du tiers-monde n’ont pas cette pudeur qui sous des cieux plus cléments consiste à recouvrir cette même misère, cette même absence d’hygiène et de sécurité, cette identique corruption qui donne loi au plus fort, sous une belle couche de règlements, de déclaration d’intention et d’ormeta administrative. Car il faut avouer qu’au tiers de ce monde on savait bien que la pauvreté constitue le quotidien des deux tiers du dit monde et qu’en fait de tiers restant les plus riches représentaient la part la plus infime. Bref que la majorité allait aux plus faible et qu’en toute raison il n’y avait guère besoin de sauver les apparences. Après sept heures enfermées dans un nuage de vermine, avec des exhibitionnistes, des prostitués mâles, femelles ou transsexuels, des lépreux, des voleurs, des obsessionnels compulsifs, des assassins et un ou deux hommes politiques, Honoré Montcorget était donc logiquement rendu à l’égal d’à peu près n’importe qui en ce cas, hirsute, gluant de crasse, aux limites de la raison, et prêt à tout, même à tuer, pour retrouver ses pantoufles.
Et pourquoi sept heures ? Et bien ici la nature ne garda pas son secret car la nature n’a rien avoir là dedans, même s’il parut tout à fait naturel à Radji et Dumba de tabasser tous ceux qu’ils trouvèrent sur leur chemin jusqu’à ce qu’ils retrouvent le comptable à peu près sain et sauf, quoique passablement cinglé. Après quoi un certain docteur M, médecin traitant du palais, lui administra un calmant de sa fabrication, si puissant qu’Honoré Montcorget sombra dans les bras accueillants de Morphée dix heures durant.

 

Planck ! 3

Honoré Montcorget et la tête de gnou continuaient de se dévisager. L’idée d’avoir un bout de cadavre accroché en face de son lit lui déplaisait d’autant qu’il ne s’agissait pas d’une idée mais d’une réalité bien concrète avec des yeux de verres étrangement habités. Anthropomorphisme classique quand on se retrouvait devant ce genre de trophée, et bien qu’il n’ait jamais utilisé un tel mot et qu’il en ignorait même l’existence, il n’en était pas moins suffisamment intelligent, sinon lucide – si tant est qu’on puisse l’être quand on se réveillait soudainement face à une tête décapitée – pour se rendre compte que les reflets du jour finissant sur ce regard artificiel étaient pour beaucoup dans cette façon de donner un caractère humain à une chose. D’ailleurs, une fois, un soir de pleine lune, sa télé l’avait regardé comme ça, ça avait donné un air à PPDA qu’il ne lui connaissait pas. Il savait donc comment résoudre le problème. Soudain le gnou se retrouva avec un coussin en travers du museau. Ça ne le surprit pas moins…
– C’était quoi ce grognement ? s’exclama Montcorget à voix haute, l’échine traversée par une onde de peur.
Il chercha autour de lui. Rien. Rien de plus qu’une chambre qu’il voyait à peine mais qu’il pouvait qualifier de mauvais goût sans douter une seconde du sien. Il haussa les épaules, et se sentit peu à peu saisi d’une grande misère. Le poids de la réalité se couchait lentement sur lui.
Il ne dormait donc pas dans sa chambre. Cette chambre où il avait toujours dormit depuis son enfance. Cette chambre qui avait fait de lui un homme – elle s’appelait Odette, il avait 27 ans, un jour où sa mère était partie à Menton – et même un comptable, puisque c’est dans la sobriété de cette même chambre qu’il avait étudié les lois du chiffre. Non il dormait dans la chambre d’un autre, d’autres même, des dizaines d’autres, des centaines peut-être. Il dormait dans un lieu public, comme… comme un vagabond, un clochard. Il sursauta, le mot sonnant dans son esprit tel un avertissement, plus effrayant même que le grognement qui lui avait rendu sa lucidité. Il posa les pieds par terre, sentant sous la plante le tapis en poil de quelque chose qui bordait le lit et lui arracha une grimace de dégoût. Voilà donc ce qu’il était devenu, un vagabond dans un pays de bougnoules, un étranger… C’était comme s’il était passé de l’autre côté de la lucarne. Il poussa un violent soupir. Pourquoi ? Le mot raisonna un moment dans son esprit sans trouver d’issus. Pourquoi lui ? Qu’avait-il fait pour mériter ça ? Rien. Justement il n’avait rien fait, aucune erreur, jamais, rigoureux à son principe de se faire oublier en tout. Il était victime, victime d’une entreprise injuste qu’il avait fidèlement servit 23 ans durant, victime de l’incompétence d’un chef qui lui avait attribué un imbécile pour conclure une affaire qu’il ignorait en tout. Soudain il fut pris d’une violente colère. Pour la première fois de son existence il sentit les mains de la révolte le griffer. Ça n’allait pas se passer comme ça, on ne pouvait pas l’obliger. Il se dressa et marcha vers ses chaussettes comme on marche sur Moscou.
Théoriquement, s’il avait été chez lui, dans le confort douillet de sa chambre, ses vêtements auraient dû se trouver soigneusement pliés dans son placard. Mais il n’y avait pas de placard, il y avait sa valise dans lequel il buta. Une très vieille valise qui ne lui avait servi qu’une fois pour les colonies de vacances, une valise fermée, et surtout il constata qu’en réalité ses vêtements il les portait toujours. Chiffonnés par le sommeil, tout comme son visage, tel un soûlard … Atterré par cette constatation il demeura là, l’esprit vide. Jusqu’à ce que prit par le vertige, il s’effondre sur son séant au bout du lit et se mette à balbutier la même question sans réponse :
– Pourquoi ?
Puis il sombra dans un silence presque catatonique de 42 secondes.
Pourquoi 42 ?
Ici la nature a gardé tout son secret.
D’ailleurs ne l’aurait-elle pas gardé, eut-elle été aussi limpide qu’un homo sapiens sapiens l’eut souhaité, des petits bonhommes seraient apparus de sous le tapis et auraient déclaré d’une seule voix que 42 est un chiffre comme les autres et qu’après tout la question n’était pas de savoir pourquoi mais pourquoi pas.
– Comprenez, cher ami, aurait continué un premier petit bonhomme, cela peut paraître une litote de le dire…
– … mais l’ordre a cette faiblesse qu’il ne supporte pas le moindre désordre… aurait fait un second, l’expression entendue.
– … et plus vous êtes ordonné, plus vous vous exposez à cette faiblesse, aurait ajouté un troisième.
– Un grain de sable et hop ! Le Dawha ! Se serait exclamé un quatrième avec facétie.
– Oh bien entendu, aurait déclaré le dernier, vous pourriez répondre que vous n’êtes pas le seul en ce cas, qu’il y a d’autres ordres que le vôtre à désordonner, et des bien pires sans doute.
– Mais que voulez-vous, aurait repris le premier avec le même entrain, on ne donne pas d’ordre au désordre.
– Non, sinon ça serait le Dawha, conclurait le quatrième avant de terminer sous le talon rageur d’un comptable fou.
Car si la vie avait été aussi parfaite que des petits bonhommes sous le tapis pouvaient nous donner des réponses à tout, même à des questions qui n’en ont pas, ceux qui dans l’existence ont réponse à tout et surtout quand il s’agit de vous expliquer votre vie et la meilleure manière de la gérer ; les hommes politiques, ma belle-sœur, les barbus de l’Islam enragés et globalement tous les chefs d’Eglise, et bien entendu Montcorget –même si ce dernier est un cas à part, nous allons y venir- Tous ceux là, bien rangés dans leurs certitudes se retrouveraient instantanément en panne de raison d’être. Affaire impensable quand on a pour seule conviction que les autres ont besoin de connaître vos vérités. Bien entendu Montcorget, à la différence des précités, ne tenait pas à faire savoir quoique ce soit, à qui d’abord ? Le monde était peuplé de cons ! N’en restait pas moins qu’il était hors de question de se faire emmerder par des petits bonhommes sous le tapis ayant la prétention de lui expliquer la réalité d’un fait qu’il avait passé son existence à nier.
Bref, si la vie était mieux faite, selon nos fantasmes au désespoir, Honoré Montcorget aurait bien été capable de déclencher une guerre entre l’humanité et les petits bonhommes sous le tapis, et franchement l’humanité n’avait pas besoin de ça. Au lieu de ça, au bout des 42 secondes Montcorget envisagea successivement le suicide par pendaison, l’appel au secours en PCV – pas question de dépenser un sou pour la boîte – la fuite pure et simple. Mais finalement il se contenta d’explorer le reste de la suite d’un air circonspect, si rapidement absorbé par sa détestation qu’il n’entendit pas le nouveau grognement qui sonorisa la pièce. L’aurait-il d’ailleurs entendu qu’il l’aurait mis sur le compte d’un voisin, l’inquiétude ayant fait place à son humeur habituelle, mélange de dégoût et de méfiance. Et pas question en l’état que des petits bonhommes sous le tapis l’alertent, revenu à sa réalité bien délimité, il aurait fallu bien plus que des gnomes pour lui arracher les œillères.
Un gnou peut-être…
Un gnou sauvage d’une demi-tonne fonçant sur lui, un coussin sur le museau, avec toute la fureur naturelle du gnou dérangé dans sa sieste.
Mais quand bien même…
Quand bien même une telle chose serait arrivée – et c’était bien le cas en quelque sorte – qu’il ne l’aurait pas vue et serait mort sans rien comprendre. L’esprit humain a ses limites. Il ne peut voir que ce qui est déjà stocké dans ses gènes, ne concevoir que si ça a déjà existé une fois dans sa lignée, dans son monde, ne comprendre que par rapport à des règles qu’il connaît, même de loin. Et quand il les ignore, il se réfère à d’autres, il compare, pose la question à un autre cerveau. Forcément, dans le cas d’Honoré Montcorget, c’était un peu plus limité. Ça se heurtait comme un papillon sur l’écran de la lucarne… et pour le compte cela lui sauva la vie. Car ce que le cerveau perçoit, ce qu’il croit, ce que l’esprit engendre comme réalité, le corps, qui n’a pas beaucoup d’humour, le perçoit comme vrai. Et ainsi, au lieu de bougonner tranquillement sur le mauvais goût des nègres, Honoré Montcorget aurait fini aplati dans le salon, foulé par les sabots d’un gnou furieux. Au lieu de ça le gnou traversa la suite et termina sa course sur le lit de Berthier, tout étonné d’être là, il s’était toujours demandé à quoi ressemblaient les autres pièces.
La dernière chose qu’il avait entendu avant de finir sur un mur c’était :
– Eh Raoul ! Regarde y’en a un là !
Il s’était retourné, curieux, avait aperçut un truc bouger dans les herbes, et depuis était persuadé qu’il s’appelait Raoul. Aussi persuadé qu’il était encore vivant, même s’il ne s’expliquait pas comment on avait pu l’enfermer tout entier dans un mur. Quelque chose dans son esprit avait interdit l’information et le cachait bien profondément dans les replis du tangible. Les questions subsidiaires qui avaient occupé la majeure partie de son existence : où est la femelle en chaleur, que font les zèbres, et où trouver l’herbe la plus grasse, ayant disparu à l’instant de son trépas, son esprit les avait tout entier remplacées par son ego. Or l’ego d’un gnou sauvage ayant passé sa vie entre la Tanzanie et le Kenya pourrait se résumer à ça : c’est moi que v’là, le plus gros mâle du périmètre. Autant dire que l’apparition soudaine et floue d’un petit bonhomme chauve ne pouvait que remuer le sang de Raoul. Un sang métaphorique bien entendu, Raoul n’étant après tout plus qu’une tête vide avec des yeux de verre, mais ça il n’y avait que lui qui l’ignorait. Bref Montcorget n’avait pas anthropomorphisé sur le sujet d’un reflet sur un artifice, mais ça il n’y avait que lui qui l’ignorait également.
En revanche, s’il avait écouté les petits bonhommes sous le tapis et bien hein… et bien rien du tout, les petits bonhommes sous le tapis n’avaient aucune envie d’être piétiné, pas la peine de les déranger.

De son côté François Berthier, quoiqu’il n’ait contrarié aucun spectre bovin, et qu’il n’était pas du genre à se poser des questions sans réponse – déjà que celles qui en avaient lui donnaient mal au crâne…- n’en vivait pas moins une expérience parfaitement surréaliste, pour ne pas dire aux limites du fantastique, de ce fantastique comme seuls les hommes emplis de leur idéologie savent en concevoir. Ça avait commencé quand, oubliant qu’il y avait un téléphone dans la chambre et saisi d’une brusque envie de s’éloigner de l’atmosphère viciée que dégageait l’arrondissement du comptable, il s’aventura vers les ascenseurs, à la recherche d’un peu de glace. La grosse et vieille dame qu’il avait à peine remarquée à son arrivée –tellement peu que le lecteur n’en a pas plus entendu parler que l’auteur, c’est dire…- était toujours là, stratifiée dans son fauteuil crapaud en skaï rouge, le regard fixé sur l’écran.
– Bonjour, dit-il sur un ton enjoué, reprenant sa bonne humeur vacancière.
La vieille dame tourna lentement sa tête telle la tourelle d’un char et le scruta de ses petits yeux revêches. Berthier lui assena un sourire diplomatique, ignorant qu’il avait face à lui bien loin d’une brave grand-mère, une tradition issue de l’hôtellerie soviétique, à savoir une baba, garante des bonnes mœurs dans les étages, dressée pour dénoncer le touriste égaré dans ses turpitudes bourgeoises.
– Euh… vous allez bien ? S’enquit le commercial, conservant tant bien que mal son sourire
Mais n’obtenant pas plus de réponse, il recula lentement vers les ascenseurs, percevant peu à peu dans ce regard une ressemblance frappante avec celle du berger allemand atrabilaire et à demi aveugle qui gardait l’entrée du café où il se rendait chaque matin avant d’aller au travail. Quand les portes de la cabine se refermèrent, il poussa un soupir de soulagement, se souvenant que Sultan lui avait déjà avalé le bas du pantalon, un jour où, dans un accès de bonté, il avait tenté de lui flatter l’échine de quelques papouilles maladroites. Sitôt qu’il disparut, la baba s’empara de l’énorme téléphone posé sur le guéridon non loin du fauteuil et signala la présence d’un suspect à la réception. Innocent du piège dans lequel il venait de se fourrer, Berthier se présenta dans le hall, gaillard, plein d’allant, cherchant l’entrée du bar. C’est ainsi qu’il remarqua une jeune femme occupée à faire semblant de lire un magazine féminin d’importation tout en produisant de prodigieuses bulles vert pâle, moulée dans une mini jupe en Skaï léopard, si courte qu’on devinait le dessin de sa vulve à travers son string mauve. Armée du sourire qu’il réservait pour les secrétaires de direction ornementales que les chefs aimaient parfois poster à l’entrée de leur bureau, tel un totem phallocratique aussi bien destiné à impressionner leurs collègues que chargé de distraire la clientèle préoccupée sur la question des compétences réelles du dit chef, Berthier s’approcha et lui demanda dans un anglais plus caramélisé qu’américanisé, s’il elle pouvait lui indiquer l’emplacement du bar ; où il serait naturellement enchanté de lui payer un verre. Lubna, puisque tel était son nom, le considéra quelques secondes de ses longs yeux pâles, puis comprenant, avec cette intelligence particulière qu’ont les dames de sa profession, qu’il n’était pas un client pour elle, fit claquer la bulle contre son palais et reprit sa mastication où elle en était, le visage penché sur le magazine de papier glacé. Le sourire de Berthier ne sut soudain plus quoi faire. Il oscilla quelques secondes, cherchant des appuis aux coins de sa bouche, l’air désemparé, avant de s’effondrer en vrac dans une grimace fugitive qu’il enfouit en continuant hâtivement son chemin, sentant encore sur sa joue la marque du magistral râteau qu’il venait de se prendre.
Là bas, Moïse Wonga, l’observait depuis ses hublots en verre fumé, bien raide derrière sa réception.
Il avait été formaté au temps béni du socialisme soviétique, dont il avait conservé cette inconsolable énergie, inconsolable au sens où elle n’était faite que de nostalgie, nostalgie de sa jeunesse, une jeunesse faite d’Ordre et d’Espoir. L’espoir n’étant rien de plus que l’enfant parfois débile de la nostalgie, autant dire que Moïse Wonga tournait en rond depuis des lustres, et sous ces lustres là on ne tolérait guère les empêcheurs de tourner en rond.
Aussi avait-il imposé sur son établissement un potentat actif, fait de délation et d’espionnage, où l’on appréciait à parts égales aussi bien l’autocritique que la rééducation par le travail, les rapports de 130 pages tapés petits ou les uniformes comme il en portait, et qui n’étaient pas sans rappeler ceux des commissaires politiques durant la Révolution Culturelle. Les taches de sang en moins. L’on venait de le saisir, à ce propos, de la présence d’un étrange personnage dans les étages, un blanc, déjà suspecté d’un nombre présumé mais impressionnant de transgressions typiquement bourgeoises, et qui franchissait sous ses yeux les portes du restaurant. Moïse Wonga sortit de sa réception avec une expression kafkaïenne.
Comme l’on pouvait s’y attendre le restaurant était aussi vaste que rigoureusement vide. Le bar, pas beaucoup plus gros qu’un furoncle sur la joue d’un géant, était coincé derrière des plantes vertes artificielles qui lui faisaient comme un poireau couvert de poussière et chargé de micros cachés. Berthier avança là dedans avec le respect que l’on doit aux phénomènes. Quand soudain une voix abrupte fit derrière lui.
– Qu’est-ce tu fous là toi ?
C’était un nègre fluet dans une livrée de barman rouge, trop petite pour lui de deux tailles et déplorablement coupée dans un tissu rugueux. Il avait un visage émacié, des yeux méfiants et acérés, il se tenait voûté tel un Montcorget, avec lequel il partageait un mauvais caractère chronique assorti d’une nette tendance à préférer les bonnes baffes aux longs discours. Ce costume était le seul vêtement qu’il possédait en dehors de son treillis de caporal de l’armée zorzorienne, depuis 15 ans qu’il était détaché à la surveillance de l’hôtel, depuis que le régime qui avait régné ici avait adopté cette fâcheuse coutume cubaine de coller des militaires dans les hôtels, démasquer l’espion sous le bob innocent du tourisme. Qu’il n’y ait jamais eu ici, pour l’essentiel, que des fonctionnaires et des militaires de RDA ou d’URSS s’ennuyant à mourir ne changeait rien. Le socialisme est une affaire de conviction, il y a dans ces cas là, un étrange rapprochement entre prévoyance et certitude qui ne laisse d’autre place qu’à la complète parano. Mais Berthier n’était pas de nature paranoïaque, et pas beaucoup plus observateur. Passé la surprise, il glissa sur l’aspect peu engageant de son nouvel interlocuteur comme on glisse sur une merde en espérant ne pas s’être trompé de pied, et demanda dans ce même anglais de folklore :
– Euh… glace ?
– Qui êtes-vous ! ? Que faites-vous ici ? Aboya une voix derrière lui.
Berthier se retourna et reconnu le visage du réceptionniste qui les avait accueillis, avec ses énormes lunettes de vue aux carreaux fumés qui lui faisaient un regard de batracien.
– Je suis Monsieur Berthier ! Nous sommes arrivés toute à l’heure avec mon collègue Monsieur Montcorget, vous ne me reconnaissez pas ? Les clients de France…
Mais pour Moïse Wonga tous les blancs se ressemblaient.
– Jamais entendu parler.
– Je vous assure…
– Ça suffit ! Comment êtes-vous entré ?
– Euh… bin par la porte, expliqua Berthier en désignant l’intéressée.
Le réceptionniste et directeur de l’établissement retourna sur elle un regard soupçonneux. La porte ne pipa mot.
– Vous travaillez pour qui ?
– Euh… mais….
– La CIA ? Aboya à son tour le barman.
– Non… mais….
Berthier n’eu pas le temps de balbutier sa défense qu’un hurlement jailli dans le restaurant.
– Y MEEEENT ! Y MEEEENT !
La baba du 15ème étage venait de faire son entrée. Ce n’était plus une espèce de mobilier humain avenant comme un pénitencier, ni même une solide grand-mère qui veillait sur ses ouailles avec la ferveur du mouton devenu berger, c’était autre chose.
– Y MEEENT ! Y MEEEENT ! JE L’AI VU ! JE L’AI VU ! C’EST LUI QUI A TUE J.R !

p.168

J.R : (n.m, USA seconde moitié des années 80 avant Dégraissage, de : John Ross) personnage principal de la série Dallas, dont la mort mystérieuse marqua une page dans l’Histoire Contemporaine des Ménagères de Moins de 50 ans (Voir «histoire des MM50 » par Jim B. édition D-Mart). Symbole absolu du capitalisme pour certains, incarnation du mal pour d’autres, il fut défini par ses créateurs comme «l’homme que vous adorez détester ». Culte de J.R : croyance païenne proche du vaudou née au Zorzor (Voir p.42) où la série fut rediffusée 137 fois (Pourcentage d’Audience Moyenne : 64%, Indice de Pénétration : 73% ). Baron J.R : dit aussi le Passeur, personnage principale du Culte de J.R représenté par un Oncle Sam coiffé d’un Stetson blanc. Lors des cérémonies, les adorateurs du Baron J.R portent des Stetsons blancs et dansent en brûlant des faux dollars afin d’attirer la chance.

p.42

Zorzor : Seul pays sur terre connu pour n’avoir jamais vu les épisodes qui suivirent la mort de J.R. Selon une récente étude, en 2002, 76% des zorzoriens pensaient qu’il ne s’agissait pas d’une fiction et 58% que J.R était le président des Etats-Unis.

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