Théorie d’un complot ou coup d’état mode d’emploi. 1er Partie.

Faites attention à l’histoire que l’imposture se charge d’écrire. Chateaubrian.

Croire à l’histoire officielle, c’est croire des criminels sur parole 

Simone Veil.

Un coup  d’état consiste en l’infiltration d’un rouage, petit mais essentiel, de la machine administrative de l’état, rouage qui est ensuite utilisé pour empêcher le gouvernement d’exercer le contrôle de l’ensemble.

Edward N. Luttwak, Coup d’état, mode d’emploi.

L’art de la guerre c’est l’art de duper. Sun Tzu, l’Art de la Guerre.

Difficile de savoir par où commencer dans cette histoire. Ca pourrait ressembler à un roman d’Ellroy, une suite à American Tabloïd. Une suite qui prendrait ses racines durant l’ère Kennedy, suivrait différente fortune jusqu’aux années 80 et à l’ère Reagan et plus loin jusqu’à Daesh. Une histoire qui mêlerait récit du renseignement américain, trafique de drogue, globalisation financière, paradis fiscaux, invasions et opérations clandestines diverses et variées, mode de gouvernance, et groupes d’influence occultes. L’histoire des Etats-Unis est l’histoire d’une guerre perpétuelle, d’une nation qui n’a jamais été plus de vingt ans en paix. Des guerres indiennes au désert irakien, en passant par les Philippines, la Corée, Panama ou la Somalie. Le monde ou à peu près. Et quand les armes ne parlent pas, ou en même temps qu’elles parlent, c’est par son économie qu’elle mène sa guerre éternelle. Rome et plus. Car comme pour James Bond, le monde ne suffit pas.

Jusqu’à Pearl Harbor, les Etats-Unis comptaient sur le seul FBI pour assurer sa sécurité. La création de l’OSS qui accoucha de la CIA a notablement changé la donne au sujet de la politique extérieure américaine. Si les Etats-Unis ont très vite pris le contrôle de leur voisinage immédiat dès le début du XXème siècle sur la foi du Destin Manifeste, leur pouvoir va d’autant s’accroitre sous l’effet de la Guerre Froide qu’il va bénéficier dès lors d’un outil parfait pour externaliser son action à travers les opérations clandestines. C’est Alan Dulles, ancien  financier de la Standard Oil, qui fut le premier à utiliser cet outil pour renverser les gouvernements guatémaltèque et iranien. Un homme visionnaire, qui contribua à financer le projet européen et lança l’opération Mockingbird visant à influencer les médias. Le même Dulles que Kennedy finira par renvoyer après l’échec de la Baie des Cochons, une opération à laquelle il avait pourtant donné son autorisation. Car c’est bien sous Kennedy que commence le grand récit des opérations noires de la CIA. C’est à sa demande que sont crées les bérets verts, supplétifs armés de la même CIA au Vietnam et ailleurs. Dès 1962 les américains reprendront le trafique d’opium là où l’avait laissé le SDECE lors de l’opération X. Opium servant à financer la lutte armée contre les communistes. Opium qui empruntera notablement le réseau corse bien implanté en Indochine, et finira dans les rues de New York et de Montréal. Un réseau qui aboutira plus tard sur la fameuse French Connection. Kennedy croit dans les opérations clandestines, à sa demande, et pendant toute la Guerre Froide, l’opération Mangouste consistera à dépenser beaucoup d’argent et examiner toutes les idées mêmes les plus farfelues pour éliminer physiquement Castro. Il y eu également l’opération Northwood qui fait saliver tous les conspirationnistes, car elle consistait à pousser l’opinion public à réclamer une guerre contre Cuba à l’aide de faux attentats. Opération que Kennedy rejeta comme on le sait. Par la suite, la guerre du Vietnam, le mandat de Nixon amena son lot d’opération célèbre, comme l’opération Phénix, une campagne d’assassinat pure et simple où l’armée se fera déjà aider par l’informatique pour traiter les renseignements collectés sur le terrain. Ou l’opération Chaos qui visait à surveiller le mouvement étudiant et activiste aux Etats-Unis. Autant d’affaires et de scandales qui furent révélés par les Pentagone Papers, sorte d’affaire Snowden avant l’heure. Ces scandales attireront la défiance de plusieurs présidents américains, Gerald Ford, Carter, Bill Clinton jetant la gouvernance dans une ornière quand il s’agira de traiter une première fois le cas Ben Laden. Un cas tout à fait intéressant de pigeon idéal.

Dix ans avant la fin de la Guerre Froide, avec la limitation nucléaire imposé par les accords SALT et après la gabegie révélée par le Watergate et les Pentagone Papers, la CIA apparue comme un objet dangereux et couteux qu’on allait rationaliser par l’usage du tout technologique, et disons d’une certaine éthique stratégique. Terminé les coups tordus les myriades d’agent de terrain, l’infiltration, et bienvenue à la surveillance électronique sous la férule de l’amiral Stansfield Turner. Les opérations clandestines perdurèrent cependant, notamment dans le soutien à Somoza au Nicaragua (auquel Carter mettra tardivement fin et après le massacre de plusieurs religieuses par la junte), comme l’Opération Cyclone dans le cadre de l’aide aux moudjahidins ou l’opération de sauvetage des otages en Iran, l’Opération Eagle Claw qui se terminera en catastrophe. Une décision politique en réalité calamiteuse pour les années avenir. Mais qui pourtant servira à loisir le projet néo conservateur.

Sheep-dipped

Sheep-Dipped : Adj et N.m- “déparasité” en anglais se dit d’un militaire ou d’un fonctionnaire qui a été rayé des cadres pour être employé dans une société privée travaillant pour la CIA : Air America, Civil Air Transport, Southern Air Transport…  Bruno Fuligni, le livre des espions.

Dans les premiers temps, de la révolution chinoise à la guerre du Vietnam, la CIA emploiera donc des militaires et des fonctionnaires déclassés pour faire le sale boulot, au Laos, en Chine, à travers Air America notamment, assurant trafique d’arme et de drogue et transport de troupe de contre-guerilla. Cet usage de supplétifs clandestins, d’agences privées, va se développer notamment pendant le Vietnam mais également sous la férule de l’ex directeur de la SEC, l’organisme de contrôle de Wall Street, promu directeur de la CIA sous Reagan, William Casey. L’ancien directeur de campagne de Reagan sait y faire en matière de clandestinité et il sait s’entourer. Notamment soutenu par une pièce maitresse du dispositif politico-militaire de Reagan et de la droite néo conservatrice, Frank Carlucci. Carlucci, l’ami personnel de Donald Rumsfeld, le tombeur de Lumumba, nommé directeur adjoint de la CIA par le naïf Carter, et qu’il trahira tout à fait opportunément pour rentrer au service de Reagan, juste pile poil avant que les négociations n’aboutissent avec les iraniens. Ce que l’équipe de campagne de Ronny le malin appela « la Surprise d’Octobre » retardant avec l’aide des mollahs la libération jusqu’aux élections. Cette concordance d’intérêts marquera le début de l’Iran Gate. Carlucci, futur secrétaire à la défense, dont la femme était comptable pour la CIA, chargée justement de maquiller les comptes au profit des opérations clandestines. Toujours le même qu’on retrouvera plus tard à la tête du fameux Carlyle Group, cette entité supranationale du monde des affaires et de la politique où apparaitrons la famille Bush mais également John Major, Premier Ministre du Royaume Uni. Ce Royaume Uni que les anglais appellent eux-mêmes par dérision le 51ème état.

Personne ne savait réellement qui était Ronald Reagan. Crétin pour les uns, dans cette acceptation naïve qu’il faut être bête pour être mis au pouvoir par vos bailleurs. Faucon pour les autres, anti communiste fanatique et infatigable. Conservateur acharné pour les libéraux. Je crois pourtant que ce qui définit le mieux le 40ème président des Etats Unis est son parcours tant politique que médiatique. Un parcours qui va le conduire non seulement à changer radicalement d’opinion, de démocrate à républicain, de libéral à conservateur, mais à la tête du syndicat des acteurs où il va s’ingénier à imposer la politique des directeurs de studio par le sourire et le charme. Un parcours qui va trouver sa voie et son épanouissement à travers la promotion de General Electric. Reagan est un piètre acteur et il en a conscience, mais il a une belle gueule et il sait vendre, et de ça aussi il a parfaitement conscience. Il va être le meilleur agent promotionnel de General Electric avant longtemps, et le sien propre par la même occasion. Une enseigne lumineuse s’imposant dans l’imaginaire visuel et collectif des américains par le biais de la télévision. Exactement comme Trump aujourd’hui, ce même Trump qui se réclame lui-même de Reagan, sans surprise. Et c’est avec ce bagout et ce charme qu’il va enfumer les américains dans leur ensemble, jusqu’à aujourd’hui….

Casey en revanche n’a jamais montré grande duplicité quand à savoir qui il était réellement. Catholique fondamentaliste, chevalier de l’Ordre de Malt, il adorait qu’on le qualifie de Défenseur de la Foi dans le cadre de la guerre clandestine engagée en Afghanistan par Carter et prolongée par Reagan. C’est lui qui va spécifiquement écrémer la lutte armée afghane de toute forme de lutte panarabique, groupe de gauche, au profit des seuls religieux. Et trouver en Ben Laden un candidat idéal à un projet militaro-financier d’envergure. Lui encore qui avec le soutien de l’Opus Dei va accentuer la vague conservatrice et néo fasciste en Europe. Homme d’affaire sans scrupule, c’est enfin lui qui va impulser la valse des opérations clandestine de la CIA en Amérique Centrale et plus spécifiquement au Guatemala et au Nicaragua, et plus tard avec la complicité de la DEA, non pas dans la guerre à la drogue déclarée sous Nixon et reprise par Reagan, mais dans le développement à saturation du trafique vers les Etats-Unis. La drogue a deux avantages pour qui connait un peu l’histoire de la prohibition, elle permet d’engranger des fonds phénoménaux et parfaitement clandestins, mais également de pourrir une société comme la Chine en a fait la très amère expérience. En 2004 on découvrira finalement que la CIA a sciemment alimenter les ghettos noirs de Los Angeles en crack, faisant la fortune de légendaires trafiquants jusqu’à leur arrestation par les mêmes qui les aidaient. Mais en réalité le trafique qui va se développer dans le sillage de l’Iran Gate va impliquer bien plus de monde, notamment un certain gouverneur de l’Arkansas, William Jefferson Clinton, futur président des Etats-Unis.

Ici il faut faire une parenthèse romantico-rocambolesque si j’ose dire, notamment parce que ça décrit bien ce que furent les premiers sheep-dipped de la CIA. Mais également parce que ça permet de mettre en lumière un fait relativement méconnu du grand public français. Le sheep-dipped en question, vous en entendez parler en ce moment même sous la figure perpétuellement adolescente d’un Tom Cruise dans Barry Seal : American Traffic. Je n’ai pas vu le film mais connaissant la vie du personnage j’imagine qu’Hollywood retiendra essentiellement le côté aventurier et inconscient de Seal et glissera sur l’affaire qui nous conduit précisément à Bill Clinton, car à vrai dire c’est un tabou américain. L’affaire Ména.

Ancien pilote de la TWA, Barry Seal n’est pas au départ un sheep-dipped ordinaire, mais il le deviendra. Car sa carrière commence non pas au service du gouvernement américain mais du cartel de Medellin. Homme peu fiable, il finira par attirer l’attention de la DEA, comme informateur, puis de la CIA qui le chargea d’un tout autre emploi, trafiquer à son compte et servir de courroie de transmission entre les colombiens et Langley. Il ne sera pas la seule courroie et pour tout dire Seal est un homme manipulé par tout le monde qui se croit au-dessus des lois parce qu’il l’est réellement. Oubliant au passage qu’il travaille pour des gens qui se fichent des lois. Il mourra opportunément, abattu par le cartel. La mise à jour de son existence et ses rocambolesques aventures, sera bientôt mis en parallèle avec le meurtre sauvage de deux adolescents, maquillé en accident de chemin de fer, dans la commune de Ména, Arkansas. C’est que Ména était une des plaques tournantes du dispositif de l’Iran Gate et de sa prolongation dans le trafique de stupéfiant au sein même du territoire américain, et je dis bien une des. C’est à Ména que Barry Seal se vautrera avec un avion bourré de drogue au compte de la CIA. Le scandale suscité par l’affaire du meurtre des deux adolescents, révélera non seulement la complicité de la police d’état dans son maquillage, mais également la responsabilité de Bill Clinton qui nia avec la dernière énergie avoir été mis au courant de quoi que ce soit. Comme si le gouverneur d’un état américain pouvait ignorer qu’on entrainait des contras sur son territoire. Oui car la première mission de Seals qui avait été installé à Mena par la CIA, fut de faire du transport de troupe.

Cette histoire du trafique de drogue américain qui s’étale sur deux décennies, et qui implique à la fois la CIA, DEA, gouvernement américain, et trafiquants de drogue (à leur insu ou non) sera révélé par le journaliste Gary Webb. Décédé depuis d’un suicide par balle, deux balles… son travail mis en accusation tant par la presse que le gouvernement américain, et qui fera lui aussi l’objet d’un film consensuel : Secret d’Etat avec Jeremy Renner dans le rôle titre. Les américains ont ce don pour tout lisser sous la forme d’une belle aventure pleine de danger…

N’en demeure pas moins qu’au travers de la CIA et des opérations clandestines qu’elle développa dès l’après-guerre. Sur la base de militaires et de fonctionnaires déclassés du service par choix ou décision administrative, comme sur l’acceptation anglo-saxonne de l’usage de mercenaires, se développa parallèlement tout un pan du complexe militaro-industriel : les sociétés militaires privées. On peut citer ici DynCorp qui dès 1946 va mettre ses compétences au service tant du privé que de la CIA et du Pentagone, notamment durant le conflit vietnamien. DynCorp qui a été racheté depuis par une holding mais qui existe toujours et demeure une des plus puissantes organisations militaires privées, devant Academi, ex-Blackwater. Personne n’a rien vu venir et c’est pourtant eux, le cercle de la sécurité privée et des espions qui va bientôt prendre le pouvoir dans le monde entier.

Zombie

Zombie : N.m en argot de police, agent infiltré : comme un mort parmi les vivants, il évolue dans un univers qui ne devrait pas être le sien. Le livre des espions.

Dans une armée, personne n’entretient de rapports aussi intimes avec le commandement que les espions, personne ne reçoit des gratifications aussi élevées que les espions, personne n’a accès à des affaires aussi secrètes que les espions. Sun Tzu, l’Art de la Guerre, chapitre XIII.

 

Qui de la poule et de l’œuf a commencé ? Difficile à dire. Disons plus simplement que si la Compagnie s’ingénia à recruter auprès des élites universitaires dans un premier temps, elle recherchait avant tout des patriotes, convaincus par l’idéal américain. Mais cette proximité avec l’aristocratie américaine va naturellement ramener le monde des affaires dans son sillage, comme on l’a vu dès Alan Dulles. A vrai dire la CIA est à la fois la danseuse d’un peu tout le monde, Pentagone, Maison Blanche et Wall Street, et sa direction l’objet d’une tournante entre ces trois parties. Pas moins de huit directeurs issu des d’affaires et/ou de la politique à la tête de la CIA sur la trentaine qui vont se succéder. Jusqu’à l’actuel Mike Pompéo sorte de synthèse de ce qu’a connu l’Agence, tout en même temps juriste, militaire, homme d’affaire et homme politique. Eisenhower avait alerté le public américain sur l’émergence du complexe militaro- industriel mais il n’a jamais ciblé son appareil le plus efficace. Un appareil qui va se développer par ailleurs avec la multiplication des agences gouvernementales plus ou moins clandestine, NSA (National Security Agency, créée en 52), ISA (Intelligence Support Activity, créée suite à l’échec d’Eagle Claw, chargé de soutenir les opérations militaires clandestines entre autre des Delta Force.), DEA (Drug Enforcement Agency, créée à l’initiative de Nixon), DIA (Defense Intelligence Agency, créée en 61 qui gère le renseignement militaire étranger, y compris tous les aspects économiques, industrielles ou géographiques liés à la défense) et bien d’autres, auquel s’ajouteront les officines privées, des myriades d’officines qui vont se développer dans le sillage de cette politique du renseignement globale en autant de spécialistes des écoutes, de l’espionnage économique ou de l’intervention clandestine, et aujourd’hui dans le secteur d’avenir de la sécurité électronique et de la lutte antiterroriste. Ceux là même à qui le coup d’état du 11 septembre va pleinement profiter. Pourtant il ne s’agit pas seulement ici de penser que seul les Etats-Unis vont subir cette infiltration du monde du Renseignement par celui des affaires. Ni de croire que les services eux-mêmes n’ont pas des ambitions propres, indépendamment de la couleur de leur gouvernement ou de la nature de leur économie. Cette ambition, née notamment sous la férule du gaullisme va notablement attirer la défiance de Pompidou, Giscard, Mitterrand et Chirac. En fait jusqu’à Sarkozy et surtout Hollande, le pouvoir français se méfie de ses espions et parfois à raison. Car les ex RG, la DCRI et même la DGSE en savent lourd sur nos dirigeants et leurs amis. A n’en pas douter un rapprochement qui se fera cependant à partir du second conflit irakien et ses suites. Et qui transformera Hollande en authentique tueur d’état, n’hésitant pas sur les ordres de mission d’assassinat ciblé, comme son homologue Obama. Or si les Etats-Unis ont déjà été gouvernés par un ancien directeur de la CIA en la personne de George W. Bush Senior, la Russie actuelle, comme la Chine sont également gouvernées par d’ancien espions et activement soutenu par l’appareil dont-ils sont issus comme le monde des affaires. Le complexe militaro-industriel n’est plus seulement américain, il est global, mettons nous ça bien en tête. Et il l’est à l’initiative des Etats-Unis grâce notamment au 11 Septembre. Et là bien entendu on va aborder le sujet qui fâche, mais pas tout de suite….

Savoir faire d’un échec une réussite pourrait être le mantra du complexe militaro-industriel américain. Quand le gouvernement iranien fut renversé par les mollahs, personne ne parlait farsi à l’ambassade des Etats Unis. L’ambassadeur lui-même, le taiseux Richard Helm, alias The Teflon Director, ex directeur de la CIA sous Nixon et ami intime du Shah, ignorait ce que la SDECE savait, à savoir que Mohamed Reza était atteint d’un cancer. Le choc électrique que reçu alors les Etats-Unis, notamment avec la crise des otages, convaincu l’administration Reagan de l’échec complet de la politique de son prédécesseur en matière de sécurité extérieure. La volonté d’infliger aux russes la punition que l’Amérique avait subit au Vietnam, de s’appuyer sur la naissance de ce nouvel ennemi, le fondamentalisme musulman, pour financer, armer et organiser la guerre clandestine en Afghanistan. Même si en réalité ce fut l’Arabie Saoudite qui se chargea de l’essentiel du financement et l’ISI, les services secrets pakistanais, du recrutement. Les fondamentalistes de la finance serraient la main aux fondamentalistes religieux, avec la Mecque et le Vatican en fond sonore.

 Cependant les révélations de l’Iran Gate, en plus du passif de la CIA en matière de coup tordu attira la défiance de Bill Clinton qui s’empressa de court-circuiter l’agence, tout en continuant de faire des affaires avec les saoudiens. Et pour se faire, il s’appuya de plus en plus sur les officines privées. Il est à ce sujet remarquable de voir comment Ben Laden a pu survivre à la gouvernance du même Clinton, en dépit de quatre attentats majeurs et revendiqués, dont un visant directement le Wall Trade Center. Un attentat qui n’a pas réussi pour une seule minuscule raison : le camion était garé trop loin d’un des piliers porteurs. Et je ferais une petite parenthèse technique ici. Il est parfaitement possible que les membres du commando chargés de cette opération aient commit une erreur, parce que l’erreur est humaine. Il est en revanche fort peu probable que ce procédé n’ait pas été réédité en raison d’un renforcement de la sécurité. D’une part comme nous le savons nous-mêmes depuis le 13 Novembre, la sécurité c’est très relatif. D’autre part parce que le spectaculaire est l’arme de prédilection du terrorisme depuis toujours, depuis les sicaires à aujourd’hui. Or pour qui comprend aussi bien qu’un Ben Laden comment fonctionne le public occidental en général et américain en particulier, une bombe dans un parking retient moins l’attention que quatre avions en plein jour devant les télévisions du monde entier. Et Ben Laden n’a pas seulement visé l’Amérique en tuant des milliers de personnes ce jour là, il a visé le monde. Le World Trade Center, rien qu’un symbole par son nom, tours de Babel de la globalisation financière, où toutes les nationalités et les religions sont potentiellement représentées. Je sais c’est très mal de dire ça, mais Oussama Ben Laden est beaucoup plus un révolutionnaire dans l’acceptation qu’en faisait Trotsky, « la Révolution par les armes et par la science » qu’un banal fanatique religieux. Parenthèse refermée, Clinton va s’appuyer sur un amendement de Gerald Ford pour interdire l’élimination du saoudien, et refusera même qu’on le lui livre sous prétexte qu’on n’avait pas de preuve direct contre lui permettant de le juger. Ce curieux concours de circonstance permettra à cet enfant mal aimé de la famille Saoud de prendre son envol en Afghanistan à la déconfiture… des talibans. En me permettant cet hypothèse, sachant comment Clinton a été compromis dans l’affaire Lewinsky et comment il était jusqu’au cou dans celle de Ména, son extrême attention de l’argent saoudien, je me demande combien de leviers avait le monde des affaires et de la sécurité privée sur sa gouvernance. Et donc, par extension sur la survie de Ben Laden, l’idiot utile.

Spectre

SPECTRE : Service pour l’Espionnage, le Contre-espionnage, le Terrorisme, les Règlements et l’Extorsion, fondée par le diabolique Ernst Stavro Blofeld, Le livre des espions

Spectre : Apparition fantastique et effrayante d’un mort, personnage hâve et maigre, représentation effrayante d’une idée, d’un évènement menaçant. Larousse.

Usama bin Muhammad ‘Awad bin Ladin, né en 57, est le fils délaissé d’une femme mal aimée, noyée au milieu des 22 épouses de son riche mari. Co héritier d’une riche famille saoudienne ayant fait fortune dans le BTP. Une fortune qu’il partage tout de même avec 53 demi-frères et demi-sœurs. C’est également un mélange de fondamentaliste religieux, d’homme d’affaire, de stratège, de révolutionnaire et sans doute de doux naïf. Il n’est pas seul dans son entreprise de révolution, et il est notamment tout d’abord approché et téléguidé par le renseignement saoudien qui voit en lui un candidat parfait au projet de lutte contre l’invasion afghane organisé par la CIA. Et ce alors que de nombreux membre de sa famille sont impliqués dans l’attentat et la prise d’otage à la Mecque. Il est autonome financièrement, il défend les idées du wahhabisme et du sunnisme, et il rêve de se lancer dans le djihad. Ce que personne ne semble comprendre en revanche c’est que l’homme est plus généralement engagé contre le matérialisme occidental et les valeurs afférentes, que son djihad il entend le mener pas seulement contre les russes mais contre tout ceux qui s’opposeront à son grand projet fondamentaliste. Un projet qu’il ne mène pas seul, inspiré dans sa stratégie tant militaire que médiatico-politique par l’égyptien Ayman Al-Zawahiri, actuel chef d’Al Qaïda et ancien médecin personnel de Ben Laden. Il est d’ailleurs amusant et à la fois curieux de constater que ce diplômé en gestion et commerce va créer une véritable start-up du terrorisme, précisément à l’époque où celles-ci prennent leur essor dans le monde des affaires. Ben Laden est un homme de son époque à plus d’un titre et dont pourtant la stratégie médiatico-militaire repose entre autre sur celle d’Hasan I Sabbâh, alias le Vieux sur la Montagne, fondateur de la secte des nizariens, les fameux Assassins.

 Si dans un premier temps Al Qaïda recrutera exclusivement des arabes en Afghanistan, recevant parmi bien d’autres groupes l’aide de la CIA, des pakistanais et des saoudiens, l’évolution de son combat au départ des russes et après sa rupture avec les saoudiens, le poussera à financer le djihad d’où qu’il vienne, notamment en Bosnie. Car au fond ce qu’est Ben Laden c’est avant tout un financier avec une bouche. Il n’est pas l’auteur formel des attentats du 11 septembre. Le véritable instigateur des attentats c’est Khalid Cheikh Mohammed, un kowetien né en 64, que Ben Laden rencontrera pendant le conflit contre les russes et emploiera notamment en Bosnie. Ben Laden invoque la cause palestinienne et libanaise pour justifier cette action dont il n’a probablement pas eu l’idée seul, comme il invoquera un jour le port du voile en France ou la politique israélienne. Peu importe le flacon du moment qu’on rallie à soi l’ivresse du djihad.

 Idiot utile d’une famille saoudienne qui su parfaitement l’instrumentaliser, tout autant que la CIA, il proposera lui-même son aide et l’aide d’Al Qaïda afin de protéger le royaume contre les irakiens, pour être accusés par la suite de collaborer avec ces mêmes irakiens. Et ce par la même famille et les mêmes responsables qui vont non seulement laisser le champ libre à Hussein dans un premier temps pour mieux le piéger à son tour et mettre finalement la main sur le pétrole irakien. Car l’administration Bush n’opposa aucun véto à l’invasion du Koweit quand les irakiens s’en allèrent poser la question à Washington, mais au passage, Bush sénior se fit un joli pactole d’un milliard de dollars avec la vente de ses actions koweitiennes. Un délit d’initié patent qui n’a fait l’objet d’aucune condamnation.

 Autre idiot utile, autre spectre brandit à la figure du monde avec sa quatrième armée du monde et ses armes de destruction massive, et quoiqu’il n’était pas du tout idiot : Saddam Hussein Abd al-Majid al Tikrit. Instrumentalisé et ruiné par l’occident dans sa guerre contre l’Iran, achevé par le doublement des taux d’intérêts de sa dette initié par les koweitiens et les saoudiens, et la surproduction pétrolière de ces mêmes koweitiens. Ce voyou qui va s’inviter à la tête du parti panarabique Baas à coup de poing et d’assassinat va devenir pour un moment le verrou du Moyen Orient en unifiant son pays sous une poigne de fer. L’évolution du marché idéologique, si j’ose dire, avec la rupture de digue offerte par la faiblesse d’un Gorbatchev, va rendre sa présence obsolète dans le grand échiquier du renseignement américain et du programme néo conservateur.

Voilà, pour le moment je m’en arrête là de ce récit du coup d’état mondial qui se déroule sous nos yeux chiasseux. Dans toute les bonnes histoires hollywoodiennes il y a un cliffhanger cher à Hitchcock, je vous laisse donc ici, puisque vous connaissez déjà la prochaine étape de récit, nous l’avons tous vu à la télé, un matin de septembre. Quand les chars sont entrés dans Santiago, le 11 septembre 1973, marquant le « suicide » du président Allende et la mort du poète Pablo Neruda.

 Non c’est pas ça que vous attendiez comme 11 septembre ? et pourquoi donc ? Vous avez tort, celui là aussi de 11 septembre est intéressant…

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L’atterrissage sera plus dur que la chute

« Un peuple qui élit des corrompus, des renégats, des imposteurs, des voleurs et des traitres, n’est pas victime, il est complice » George Orwell.

 

Nous vivons des moments fabuleux dans ce pays quand même. Alors que c’était plié, reparti pour le petit manège avec notre ami Sarkozy à la batterie et Juppé dans un show très retour des morts-vivants, voilà que Droopy remportait le racket organisé à la mode américaine par le parti qui change de nom à chaque embrouille. Et puis non finalement, c’est le Droopy gate. Monsieur Propre dit Catho les Gros Sourcils, piqué la main dans la boite à bonbon. Et dans la foulée, toute la volaille de l’assemblée aux vieux conseillers liquide à la Alain Minc de chouiner que c’est trop injuste. Les portefeuilles ne sont pas encore assez gros et on n’a pas à fouiller dans leurs tambouilles. Dehors les pandores ! La liberté des députés, c’est la liberté des citoyens, c’est de Tocqueville qui l’a dit. Et pourquoi se gêner ? Droopy, qui est visiblement le seul à ne pas avoir compris qu’il est caramélisé, joue la partition de l’honneur bafoué, avec madame en mode face de carême. Pendant que le voyou de Levallois rembourse l’argent qu’il a volé à sa ville tout en proposant un plan B, une alternative aux carbonisés, Sarkozy et Fillon, cocaïne et Prozac. Oui, on croyait que c’était plié. Valls a joué la partition sarkozyenne pendant tout son mandat à l’Intérieur et à Matignon, il savait que la France est un pays de flic. Manque de bol le 49,3 n’est pas passé. Ou bien est-ce le toupet de réclamer après coup son abrogation ? Et voilà le Caudillo de la rue Solférino renvoyé à ses chères études par un Hamon qui joue la carte djeunz décontracté. Plié, on vous dit, la Le Pen serait en tête, Daech a bien fait son boulot et tous les autres, on fait campagne à sa place ! Le premier parti de France, mamy lave plus blanc, le parti aux mains propres, messieurs dames. Le parti en réalité le plus condamné de France qui se prend les pieds dans le tapis avec l’assemblée européenne, emplois fictifs, comme les autres. Et enfin Macron. Tous les sondages sont unanimes, il est en tête ! Tous les sondages se trompent depuis toujours, et avec une belle constance, mais peu importe. La vérité du chiffre à qui on fait dire ce que l’on veut. Et puis lui aussi, il y a des affaires qui lui pendent au nez.

On n’a jamais cru que c’était plié avec Mélenchon, parce qu’on a jamais cru réellement dans le vieil apparatchik, le Che du marché. Bon client pour les plateaux télé, récemment révélé à l’écologie participative et à la légalisation, hâbleur et orateur syndiqué. On ne s’attendait pas que ce vieux défenseur de la dictature cubaine, et de la politique catastrophique de Chavez, dérape aussi vite dans le culte de la personnalité avec un hologramme de sa personne. Jean-Luc 2.0, la nouvelle rock star de la vieille gauche en mode lifting. Et pendant ce temps-là, les Français continuent de piapiater. Les discussions politiques en France sont à la révolte ce que Facebook est à la procrastination. Un moyen de rester assis et de remettre le ménage au lendemain.

 

Les Français n’écoutent plus leurs politiques parce que leur discours est interchangeable, et ils ont tort. Parce que s’ils écoutaient les conclusions que ces messieurs dames tirent de cette campagne en forme de grand striptease, ils comprendraient. S’ils écoutaient les appels à la modération des uns, à l’honneur bafoué ou au plan B des autres. S’ils s’intéressaient à cette évocation de rapprochement entre Hamon et le Che 2.0, qu’elle se solde ou non par un combat d’ego, ils saisiraient la substantielle moelle de ce qui anime les politiques en France : la captation du pouvoir et rien, strictement rien d’autre. Dans son refus d’abandonner une campagne perdue d’avance ou dans l’acharnement à se faire passer pour la pucelle de la république, Fillon ou Marine Le Pen nous disent la même chose, c’est eux contre nous. Nous, la classe dominante, les propriétaires à vie de tous les leviers de pouvoirs de ce pays, contre ce peuple qui de toute façon ne demande qu’une chose, dormir le plus longtemps possible. Continuer à rêver plein emplois et Trente Glorieuse. Et en attendant personne n’a l’air de comprendre la volatilité de la situation. Que, qui que ce soit se présentera à la présidence, il est parti pour régner sans majorité réelle, dans un pays qui préfère s’abstenir plutôt que faire confiance à l’un ou l’autre des bonimenteurs. Car le comble, c’est que dans ce cloaque où les uns promettent une lune qu’ils n’ont jamais offerte durant tous les mandats qu’ils ont assumés, tel un Mélenchon devant le cannabis. Pendant que les autres jouent la partition de la vierge effarouchée, il reste des Français pour aller voter. Pour écouter les journalistes politiques se répandre en servilité comme on ne doit en voir qu’au Diner du Siècle. Pour participer, cautionner, ce grand ragout de corruption généralisé et de démagogie claironné. Incroyable, le pouvoir de l’atavisme quand même, exemplaire même pour ce qui s’agit de la France. Surtout si on se dit que nous sommes en réalité assis sur un baril de poudre et qu’en ce moment, la police joue déraisonnablement avec les allumettes.

 

Simulation d’asphyxie et viol accidentel.

 Le 19 juillet de l’année dernière, après un contrôle d’identité mouvementé, Adama Traoré mourait asphyxié menottes au poignet. Quand les pompiers remarquèrent que l’interpellé se tenait mains dans le dos et face contre terre, qu’il ne respirait plus, on leur répondu qu’il simulait. D’ailleurs, le légiste ne parle pas d’asphyxie pure et simple, mais de syndrome d’asphyxie sans qu’aucun des deux experts nommés par la cour puisse déterminer la raison. Sûrement, la mauvaise santé d’Adama, ou le cannabis qu’on a trouvé dans son sang. Ah ce terrible cannabis… C’est vrai qu’un placage ventral avec trois gaillards sur le dos (selon l’un des gendarmes) ce n’est pas déterminant comme cause de syndrome. Placage ventral banni en Suisse et en Belgique, à New-York et Los Angeles, et selon l’Action Chrétienne pour l’Abolition de la Torture, responsable de huit morts en dix ans. Et non-assistance à personne en danger, on en parle ? Le prévenu se plaint de problèmes de respiration, urine sur lui et les gendarmes ne réagissent pas ? Ils prétendent l’avoir mis en position latérale de sécurité alors que le compte-rendu des pompiers dément. Et quand la famille demande une troisième expertise, indépendante celle-ci, la justice refuse. Mais c’est vrai que dans cette affaire le parquet de Pontoise s’est montré exceptionnel. Alors que le contrôle d’identité visait originellement Bagui, le grand frère d’Adama et que Valeurs Actuelles aime à décrire comme un « caïd », le procureur lance une instruction à l’encontre d’un mort. Les rapports indiquent asphyxie, le procureur communique sur un problème de lésion infectieuse, la faute à pas de chance en somme. Quand au rapport des pompiers, comme c’est ballot on l’a perdu. Et les gendarmes ne sont pas en reste pour arranger la vérité, comme ce gendarme qui se blesse tout seul dans sa chute et que les rapports décrivent comme suit : « Un gendarme blessé, suspect en fuite. ». L’affaire est en cours et tout le monde porte plainte contre tout le monde. En attendant Pontoise a passé la main à Paris.

 
Direction la plaine Saint-Denis cette fois un jeune homme de vingt de deux ans qui prend pour les autres. Un jeune homme qui n’apprécie pas qu’on gifle un de ses copains… Ah ce manque de respect de l’autorité chez la jeunesse des cités… Le jeune est emmené à l’écart et hop, accident devant tous les Iphones et caméras du quartier, dix centimètres de bon acier dans le fondement. Pas deux ou trois d’un faux mouvement dans un échange brutal, non dix, à travers le slip, comme une chouette vaseline mais à sec. Soixante jours d’arrêt, des lésions graves dans le rectum et l’IGPN de conclure dans un premier temps à l’accident. Ce que nie bien entendu l’intéressé. Si la conclusion des uns et des autres n’est pas surprenante, en attendant le remue-ménage n’a pas tardé à commencer. Ou recommencer, faut voir…re re re re recommencer. En 2005, je m’en souviens comme si c’était hier, à l’instant où j’ai appris cette affaire avec Zyed et Bouna à Clichy-sous-bois, j’ai su que le pays allait s’embraser. Encore un Traoré, encore la Plaine Saint-Denis. Les députés s’en souviennent eux aussi apparemment. Ils ont voté le 8 un amendement permettant à la police de faire usage de leurs armes de la même manière que les militaires. De la militarisation de la police… En attendant de s’entendre avec le sénat sur la militarisation de la police municipale, une mesure qui va assurément faire plaisir à Robert Ménard.

 

Terrorisme ou autodéfense ?

La violence se banalise. Un cinglé du Prophète se jette à la machette sur des militaires qui lui trouent la peau, tout le monde s’en fout. Après Nice, Paris, Charlie c’est de la petite bière. Nous sommes en train de devenir comme ces Libanais qui me racontaient que lorsqu’ils allaient à la plage, ils regardaient les navires américain bombarder les positions du Hezbollah. Les obus passés au-dessus de leur tête. Dans cette acceptation, cette sidération devant la violence, nous laissons tout faire, tout passer. La loi sur le Renseignement est voté sans sourcillement, l’état d’urgence est prolongé ad vitam, bien qu’il ait démontré de sa plus complète inefficacité dans le cadre de Nice. Un individu seul peut être convaincu de délit d’entreprise terroriste, et maintenant, ça, les policiers autorisés à tirer à vue ou presque. Puisqu’on est aussi, au pays des airsofts où les marques distinctives ne sont pas obligatoires. Autrement dit comment juger d’une menace ? La tactique terroriste employée par Daech est géniale en ceci qu’elle ne requiert aucun moyen, presque aucune infrastructure, mais surtout elle porte le flanc à l’intérieur même de la société française ou allemande. Elle frappe à la fois sa schizophrénie multiculturaliste, elle s’en prend au cœur même d’une association historique, fondatrice de l’Europe comme puissance économique. Et enfin, elle envoie un message à tous, la violence peut frapper n’importe où et elle vous vise-vous. Ce n’est pas le terrorisme comme acte politique, revendicatif mais comme tactique militaire avec une seule et unique direction, déstabiliser la France comme l’Allemagne déstabiliser la Belgique, cet axe européen, ce cordon ombilical sans qui l’Europe volera en éclats. L’ennui, et nos amis politiques l’ont bien intégré, à commencé par les socialistes à la sauce Medef, c’est que ces dispositions peuvent à égalité tenter de répondre à une menace terroriste, ou glisser vers le totalitarisme comme un Rémi Fraisse sur une grenade. Or nous sommes précisément dans un contexte sensible qui pourrait tenter un candidat mal représenté. Précisément à cette charnière de l’histoire où n’importe qui pourrait glisser du statut de citoyen en colère à terroriste en un rien de temps. Les manifestations contre la loi travail étaient déjà bien une « prise d’otages ». À partir de quel degré d’incertitude politique, un individu déterminé à ne lâcher ni sa place ni surtout ses privilèges, est près à glisser du figuratif au propre ? Qu’on le veuille ou non ce grand déballage d’une république corrompue, ajouté aux tensions communautaires exacerbés tant par Daech, le FN qu’aujourd’hui la police rappel un moment précis de notre histoire, quand Stavisky s’est suicidé à l’insu de son plein grès. Cette affaire nous a coûté la troisième république et a permit à une extrême-droite désunie de frôler le coup d’état dont rêve aujourd’hui une Marine Le Pen. Mais il y avait alors un mouvement ouvrier puissant qui débouchera sur le Front Populaire. Aujourd’hui le seul front populaire et ouvrier est un parti d’essence bourgeoise et intrinsèquement fasciste, n’en déplaise à ses contempteurs et dont la seule finalité est de satisfaire les bas instincts de la petite bourgeoisie.

 

À partir de quel moment tous les haineux du rouge brun au brun tout court vont comprendre qu’ils sont les idiots objectifs de la classe dirigeante ? À quel moment les électeurs vont prendre conscience que leur vote est non seulement démocratiquement volé, mais qu’en l’état, il n’a servi et ne servira jamais qu’à proroger un système, qu’on l’appelle 6ème république ou mes genoux ? À quel moment, on comprendra qu’il n’y a qu’une raison pour laquelle on a besoin d’un nouveau berger, se faire tondre la laine, et aller à l’abattoir. Quand un peuple commence à se conduire comme du bétail, il ne faut pas qu’il s’étonne d’avoir l’un et l’autre, la tonte et l’abattoir, au prix d’une présidence.

Agent provocateur

Vif et décidé Dwyane Wade baladait son mètre quatre-vingt treize entre les joueurs, clutch time, une passe, à deux mètres de la raquette, intercepté par Chris Bosh sur Anthony aka Melo, le stade était en feu, la balle fila sous les bras de Melo pour retourner à Wade. Les Heat de Miami contre les Knicks de New York, match d’exhibition au profit des victimes du massacre d’Orlando. Une grande bannière arc-en-ciel barrait les gradins en face. En bas, aux premières loges, au bord du terrain, entre le maire de Miami, JLO, Myley Cyrus et quelques autres figures de l’état, les gars commentaient autant ce qui se passait sur le terrain qu’autour. Ils étaient tous là. Salvatore « Sully » Parisi, Richard « Dent » Dentico, Sonny Orléans, Michael “Mickey Boy” Di Loro et naturellement Johnny Vargas. C’était Sully qui avait eu les places, Dent était inquiet parce qu’il pensait qu’il n’y allait avoir que des pédés dans le stade. Mickey s’était fichu de lui, et maintenant ils étaient en train de commenter la plastique de JLO, qu’elle était encore bonne pour son âge et tout ça. Orléans n’avait rien dit, trop contant de faire plaisir à Sully. Dunk ! Wade marquait à une poignée de secondes de la fin, frénésie sur le terrain, Sully sauta de son fauteuil en hurlant de joie.

  • BUZZZZZ FIIIIGHTER !
  • T’es dingue, ricana Vargas quand il se rassit.
  • Wade, putain Wade, j’adore ce négro, il m’a fait gagner quinze mille dollars cette semaine !
  • Mais non elle a pas de piercing ! Je le sais elle la montre tout le temps sa langue, disait Orléans à côté de lui.
  • De qui tu parles bordel ? Ronchonna Sully.
  • De la fille là-bas, la blonde, c’est une chanteuse.

Il lui montra du doigt la jeune femme aux cheveux court et peroxydés.

  • Arrête tes conneries, je suis sûr que j’en ai vu un, affirmait Dent.
  • Tu fantasmes, rigola Mickey.
  • Une chanteuse ? C’est quoi son nom ?
  • Je sais pas, mais je l’ai vu à la télé, dit Orléans. Elle tire la langue.
  • Elle tire la langue ?
  • Ouais, elle est même connu pour ça, renchérit Mickey Boy.
  • C’est quoi ces conneries ?

Dent se désintéressa de la fille et héla un marchand de saucisse qui passait avec son panier.

  • Eh tu vas pas manger maintenant c’est bientôt fini ! Dit Orléans qui savait qu’on devait diner au restaurant de Sully après ça.

L’autre montra le panneau lumineux au-dessus des paniers.

Le vendeur s’approcha, finalement ils prirent tous des saucisses dans des petits pains au lait, c’est Vargas qui régala.

  • Tiens mon pote garde la monnaie.

 

Le vendeur s’appelait Alee Johnson, soixante deux ans, fan de basket depuis toujours ce petit boulot était un moyen de mêler l’utile à l’agréable. Mais ce n’était pas ce qui remplissait le frigo ni payait la location de sa maison, ou à peine. Alee avait un autre travail qui payait un peu mieux. Ca faisait dix-huit ans qu’il le pratiquait. Il était informateur pour le FBI. Tout à fait officiellement répertorié sous le numéro 2451. Pourtant Il ne trainait pas dans les milieux louches, ne prenait ni n’achetait de drogue, évitait les armes à feu, ne fréquentait pas de gangster mexicain, mafiosi ou autre et dans le temps il avait même été plutôt pieu, il faisait encore ramadan et parfois toutes ses cinq prières  Un homme sans histoire, mais ça n’avait pas toujours été le cas. Dans sa jeunesse il avait fait des conneries comme on dit. Des conneries qui auraient pu être graves. Pas pour lui, pour la Cause, pour les Panthers, des vols de voitures, braquages, vols avec violence. L’impôt révolutionnaire ils appelaient ça à l’époque. C’était si loin… il avait fait son temps mais le FBI n’oubliait pas, jamais. Le FBI savait y faire pour vous amener à collaborer. Et il collaborait souvent pour un homme si tranquille. C’était payé parfois très bien, vingt mille, cinquante mille selon s’il avait permit une arrestation, l’objectif, s’ils avaient un flag, mais pas souvent. Beaucoup de si… Ils lui donnaient de l’argent pour ses déplacements aussi mais il devait se payer à bouffer lui-même. Ils comptaient tout, demandaient même des justificatifs parfois, des rongeurs. Enfin ils fournissaient la fausse identité si nécessaire mais pas souvent, c’était à lui de se débrouiller pour bien mentir, et pas être assez con pour se promener avec ses vrais papiers sur lui. Neville, son agent traitant, le contactait par téléphone. Parfois tout se passait par cette voie, parfois ils se rencontraient. Après quoi il recevait une enveloppe kraft avec tout ce qui était nécessaire pour sa couverture, argent y compris. Aurait-il su à qui il avait vendu ses saucisses ce soir là que ça ne l’aurait pas intéressé. Il ne faisait pas ça parce qu’il croyait en quelque chose comme la justice, le bien, le mal, la loi et l’ordre mais parce que ça rapportait de l’argent et que c’était parfois excitant. D’ailleurs il ne s’occupait jamais des gangsters, mafiosi et autres. Considérant sa religion, son passé radical, le FBI le missionnait pour repérer et infiltrer des cellules terroristes, trouver des preuves contre de potentiels extrémistes musulmans. En gros débusquer l’ennemi de l’intérieur. Et le travail ne manquait pas. Le 11 Septembre avait traumatisé l’Amérique au-delà du raisonnable et ISIS avait encore trouvé plus malin que de balancer des avions sur des tours, se fier à tous les dingues de confession musulmane ou d’origine arabe et leur donner un prétexte pour passer à l’acte. Peu importe que vous soyez un frustré du cul qui avait envie de se venger, comme le gars d’Orlando, ISIS serait là pour expliquer que tout était planifié, prévu et revendiqué. Mais plus que tout c’était le FBI lui-même qui était traumatisé. Ils avaient fait voter toutes les lois d’exception qu’ils désiraient, la NSA écoutait le monde entier, le JOSC, les drones, le président lui-même, tuaient qui ils voulaient, on avait fait la guerre chez les talibans, chez Saddam et tous les jours les F15 de l’Air Force pilonnaient le désert et les tueurs de l’ISIS, mais ça leur échappait quand même. New York, Boston, Orlando… les terroristes leur filaient entre les doigts comme de plonger les mains dans le sable et les laisser ouvertes. On en arrêtait dix, potentiels ou avérés, il en apparaissait un autre qui réussissait à faire un carnage. Au point où ils ne parlaient plus de mettre un frein, gagner cette fameuse guerre contre le terrorisme mais de limiter les pertes, contenir. Le grand mot du moment, contenir la menace faute de pouvoir l’éradiquer. Et comment la contenait-on ? En faisant appel à des gens comme lui. Et ils étaient de plus en plus nombreux, limite en concurrence puisque les fédéraux étaient en réalité comme des poulets sans tête dans cette histoire.

Cette histoire d’Orlando quand même moi je dis que c’est pas normal qu’on en arrive là. Les feds ils ont tout pouvoir de nos jours et ils sont pas foutus d’empêcher ces dingues d’agir. Dent qui est un peu con dit que c’est pas grave parce que c’était des fiottes pour une histoire de fiotte en réalité. Comme si ça changeait un truc, comme si y’avait que les fiottes et les français qui étaient concernés. Qu’est-ce que ça peut foutre que le mec était un pédé frustré ? La vérité c’est que n’importe quel dingue pour peu qu’il soit muzz peut décider de faire la même. Et pourquoi il déciderait pas la prochaine fois de se faire une maternelle ? La vérité c’est que les feds ils nagent dans leur merde. Par contre pour nous emmerder ils sont fortiches. Leur dernier exploit ça été de mettre la main sur Lenny. Lenny c’est personne, il rend des services c’est tout, il va chercher machin, livrer tel paquet ou message. Rien par écrit ou même par téléphone, Lenny de ce côté-là c’est une tête, il fait tout de mémoire, et puis du genre prudent, méfiant même. Il n’est personne mais y sait qu’il y a beaucoup de trucs qui passe par lui alors y fait gaffe parce que c’est un fidèle à Sully. Et puis voilà qu’un jour, une seule et unique fois, il a été obligé d’appeler un mec en urgence. Et il se trouvait que ce gars était sur écoute. Une histoire de transaction de « chemise ». Du coup ils l’ont serré pour l’interroger… Ce qui en soit n’aurait pas été dramatique vu que Lenny n’a jamais été bavard, sauf qu’il était fragile du cœur le petit père et que les feds l’ont fait flipper comme il faut et hop plus de Lenny, couic le Lenny. Il parait qu’il est mort dans les bras d’un flic, doit encore s’en retourner dans sa tombe. L’ennui c’est que Lenny s’occupait de passer des messages à certaine personne, qui les passaient à d’autres, entre autre jusqu’à une société d’investissement qui doit à Sully du fric. Et sur tous les gus par qui passe les ordres, Sully n’en connait que trois. Un gars ici et deux autres à Milwaukee dont l’un des patrons de la société d’investissement. Le problème c’est que celui là on n’arrive pas à le joindre, et l’autre mec de Milwaukee il dit qu’il ne sait pas comment le joindre, qu’il a changé de vie tout ça. C’est quoi ces conneries ? Changer de vie et tout ça ? C’est un messager on lui demande pas grand-chose quand même. Sully m’a demandé de régler ça.

 Steven Brixton avait un passé de petit délinquant, bagarres, petits larcins, condamné plusieurs fois il n’avait jamais fait plus de trois ans de prison dans toute sa vie. Pas qu’il était plus malin que la moyenne des loubards de son quartier qu’il avait fini par trouver Dieu. Une position très classique quand on risquait une condamnation un peu plus lourde, et qui attirait parfois la clémence des juges. Brixton n’avait jamais été dans cette position. C’était un adolescent rebelle et l’adulte n’avait pas beaucoup grandi, il avait donc choisi d’abandonner logiquement la délinquance pour embrasser le mauvais dieu. Le dieu qui faisait peur à toute l’Amérique aujourd’hui. Hier il se serait proclamé anarchiste ou communiste aujourd’hui il se faisait appeler Abdul Mouhamar Al Husseini. Et le FBI le soupçonnait d’être en lien avec une activité terroriste pour différentes raisons, notamment parce que son nom apparaissait dans une liste de personnage douteux, tous logés dans la même ville de Milwaukee et qu’il fréquentait des sites à mauvaise réputation. Alee était donc parti s’installer là-bas où le FBI lui avait trouvé un job de cuisinier près de la mosquée où se rendait sa cible, et un logement dans le même immeuble que lui sous le nom d’emprunt d’Omar Thomson. Ca faisait maintenant deux mois qu’il s’y trouvait. Une infiltration prenait parfois plus de temps, jusqu’à six mois, ce genre d’extrémiste était méfiant et quoi qu’il arrive ce job était dangereux. Surtout que dans le cas présent les fédéraux n’étaient sûr de rien et attendaient de lui qu’il le fasse parler, le compromette. Jusqu’ici il n’avait pas échangé grand-chose avec sa cible beaucoup plus que des bonjour et au revoir, parfois se croisaient à la mosquée le vendredi, Alee savait qu’il ne fallait pas brusquer les choses en dépit de ce que voulaient les gars du bureau local. Son contact sur place s’appelait Jay. Il l’avait rencontré une fois, il lui avait fait l’effet d’un gars carré quoiqu’un peu dépassé par les évènements. De son propre aveu il n’avait jamais eu à faire ni à une cellule terroriste potentielle ni n’arrivait à comprendre qu’un américain blanc, né protestant dans le Wisconsin puisse se convertir à l’Islam radical. Alee pas beaucoup plus mais il y a longtemps qu’il avait renoncé à comprendre les gens. D’un autre côté s’il réfléchissait à sa propre conversion dans les années 70 il savait qu’il était venu à l’Islam sans aucune conviction politique mais porté par le projet que proposait cette religion très rationnelle finalement.  Une croyance exigeante toute fois, soutenue par certaines règles indiscutables comme les cinq prières, le jeune, le pèlerinage à la Mecque, la charité et bien entendu le fameux djihad qui faisait tant parler de lui et sur lequel Alee avait une idée très précise. Mais à regarder Abdul Mouhamar Al Husseini attendre à l’arrêt de bus avec sa barbe blonde filasse, son chapeau afghan et sa parka camouflage il se disait que pour lui l’Islam était seulement synonyme de provocation, regardez moi et aillez peur. Bref des délires de petit garçon. Finalement un jour l’occasion de mieux se connaitre se présenta. A l’arrêt de bus justement alors qu’Abdul était visiblement pris à parti par un américain à moustache, le crâne dégarni, la quarantaine et l’air pas aimable. Le type le tenait par le bras, Abdul gueulait de lui foutre la paix, Alee vit là le moment idéal qu’il attendait.

  • C’est quoi le problème monsieur ?
  • T’occupes pas de ça négro c’est pas tes oignons.
  • Je vous demande pardon ?

Il y avait un moment maintenant que personne ne l’avait traité de négro. De sa vie, même dans la bouche d’un autre noir, il n’avait accepté ce genre de vocabulaire, et il se fichait bien que dans le crâne de certain ça fusse juste une manière de se donner des airs. Ce n’était pas à son âge que ça allait passer.

  • Je t’ais dit de déga…

Le moustachu ne termina pas sa phrase. Alee lui balança une baffe en plein figure de tout le poids de ses quatre-vingt dix kilos. Le type alla rebondir sur la carrosserie de la voiture derrière lui.

  • C’est qui que tu traites de négro Blanche-Neige hein !?

Alee était hors de lui, Abdul le tirait en arrière, le type était rouge brique et visiblement près à en découdre, une petite foule s’assemblait déjà autour d’eux, essentiellement des noirs dans ce coin de la ville. Ca ne prit pas beaucoup de temps avant que le gars ne comprenne qu’il flirtait avec le lynchage. Il décampa en lançant des menaces à l’adresse des deux hommes, qu’ils se reverraient, que ça ne se passerait pas comme ça, etc… Un peu plus tard Abdul proposa à Alee d’aller boire un café ensemble.

Jack, le gus de Miami, m’avait prévenu que le mec était devenu arabe. C’était quoi ces conneries ? J’ai pas capté avant de le voir sortir de chez lui la première fois. Putain non mais je te jure, je comprends plus ce pays. Comment on peut laisser faire ça ? Comment ça se peut qu’un petit mec du Middle West se prenne pour Ben Laden va chez Wal-Mart ? Y leur passe quoi dans le crâne ces connards là ? Je lui aurais bien demandé si ce putain de nègre était pas venu faire chier. Celui-là il va pas l’emporter au paradis c’est moi qui te le dis si je le retrouve. Mais chaque chose en son temps, il fallait d’abord que je trouve un autre moment pour coincer Ben Laden. Alors j’ai commencé à le filer de loin en loin. J’avais le nom de cette société d’investissement aussi, et une adresse, mais manque de bol c’était qu’une boite au lettre, personne, pas de bureau, juste deux nanas qui recevaient le courrier et réglaient les problèmes quand il y en avait. Devait bien avoir un moyen de contacter leur patron non ? Non, parfois quelqu’un passait ramasser les messages mais elles ne savaient rien de plus sinon que le siège de la boite se trouvait dans le Delaware. Merde, me restait plus que Ben Laden. C’est comme ça que j’ai vu que le négro vivait dans le même immeuble que le barbu. Putain j’avais trop envie de me le faire celui-là. Surtout quand j’ai vu qu’ils allaient à la même mosquée ensemble. C’était trop tentant. J’ai commencé à surveiller le nègre également. Un soir comme ça je l’ai vu sortir de chez lui et prendre sa bagnole pour se rendre dans le centre. Je savais qu’il bossait pas ce soir là et en me renseignant l’air de rien à droite à gauche que ça faisait pas longtemps qu’il était en ville, qu’est-ce qu’il allait foutre ? Connaissait sûrement personne dans le coin. Se taper un ciné ? En tout cas l’avait une drôle de manière de conduire pour un cuistot. Faire deux fois le tour d’un quartier avant de changer de direction, accélérer brusquement à l’orange juste après avoir ralenti, des trucs comme ça, des trucs que tu fais quand tu te méfies qu’on te file. Je connaissais par cœur. Et puis il a fini par s’arrêter devant une boutique de musique et a grimpé dans un van noir que ça puait le poulet à deux cent miles. Qui c’était ce connard ? Un flic ? Un indic ? J’aimais tellement pas ça que j’ai bigophonné à Sully pour lui raconter l’histoire. Rien à foutre, qu’il m’a dit, démerdes toi pour coincer l’autre et le faire cracher. Tout Sully quoi.

 Jay était satisfait, l’incident à l’arrêt de bus avait offert à Alee l’ouverture qu’ils cherchaient. Mais maintenant il était pressé qu’on passe à l’étape suivante, celle qui allait pouvoir déterminer son degré de dangerosité. Alee lui avait demandé ce qui s’était passé avec le gars, pourquoi il l’avait agressé, l’autre lui avait raconté qu’il s’agissait d’un islamophobe qui l’avait insulté sans raison. Alee, curieusement n’avait pas entièrement avalé la couleuvre, quelque chose dans son côté fanfaron peut-être mais il n’avait pas insisté, ce n’était pas le but de la manœuvre. Au lieu de ça il avait réussi à se faire inviter chez lui prendre un thé de pure politesse. C’est comme ça qu’il avait découvert sa bibliothèque. Il y avait de tout, des ouvrages sacrés, des bouquins d’exégètes autour des sujets qui préoccupaient le musulman moyen, des jeux vidéos divers et violents, des bouquins de survie, sur l’histoire du M16, sur les juifs, un manuel d’instruction militaire issu des Rangers sur la fabrication de piège détonant, un autre intitulé « Coup d’Etat Mode d’Emplois »… De quoi faire bondir Jay si jamais il lui racontait. Mais plus il apprenait à le connaitre, plus Alee doutait que ce garçon fusse autre chose qu’un bavard et même qu’il fut réellement le bon musulman qu’il aimait paraitre.

  • Comment ça se passe entre vous ?
  • Pas génial.
  • Comment ça ?
  • Il a vingt-huit ans, marié, deux enfants, j’en ai soixante deux, seul et nouveau en ville, il garde ses distances.
  • Mouais… peut-être que tu devrais créer un profil Facebook et le demander en ami, ça marche comme ça maintenant.
  • Un quoi ?
  • Un profil Facebook t’en as jamais crée un ?
  • J’y connais rien à ces conneries.
  • Okay, on va le faire pour toi, on va garnir ta page comme il faut, devrait facile tomber dans le panneau.
  • Je me demande…
  • De quoi ?
  • L’autre jour, en sortant de la mosquée, il a causé en l’air comme ça d’aller faire du camping un jour ensemble.
  • Bah alors c’est super ! Je croyais qu’il gardait ses distances.
  • Il parlait pour parler… J’en ai profité pour lui proposer un truc plus sportif, genre camps d’entrainement tu vois. Il y en a quelques un des survivalistes dans la région.
  • Ouais et alors ?
  • Il m’a répondu qu’il devait en parler à son imam d’abord.
  • Tu crois qu’il se méfie ?
  • Je crois qu’il cause plus qu’il ne fera jamais. Je lui ai dit d’ailleurs, qu’il se la racontait djihad mais dès que fallait passer à l’acte il n’y avait plus personne.
  • Et alors ?
  • Alors il a rien dit.

Mais allez vous faire entendre d’un agent du FBI qui n’avait jamais été confronté à ce genre de problème. Finalement il en avait parlé à Neville, ses doutes, la distance que laissait le garçon entre eux mais l’agent traitant non plus n’était pas sur sa longueur d’onde, et pour appuyer ses certitudes il lui avait envoyé la copie d’une page d’un réseau social où Abdul posait sur un stand de tir, occupé à faire feu dans sa tenue de guerrier de tous les jours. Un peu plus loin il y déclarait « pourquoi nous autres musulmans ne pourrions pas oublier le 11 Septembre, le Grand Satan nous tue bien tous les jours. » Pour Neville il n’y avait aucun doute que ce garçon était un terroriste potentiel. Alee n’insista pas et continua son travail.

Je savais pas si le négro était un poulet ou un indic mais ça sentait pas bon. Et quand ça sent pas bon faut prendre ses distances. Trouver un autre moyen. Le petit con devait bien avoir des potes d’avant passer barbu. Des gars qu’on pouvait toucher vu qu’il avait bossé pour nous sans le savoir sans doute. J’ai passé quelques coups de bigot qui ont fini par m’envoyer dans une salle de billard dans le coin chaud de la ville. Je cherchais un gros lard du nom de Pete Cicero alias Country. Encore un déguisé, mais celui-là bien de chez nous. Je l’ai tout de suite repéré à son Stetson blanc et à sa chemise bleue Lone Ranger. Bien cent dix kilos de gras qui faisait grimacer la chemise, entassé sur un tabouret attendant son tour de jouer. Mais je lui ai quand même demandé si c’était lui Country et si on pouvait causer que c’était untel qui m’envoyait. Genre poli quoi. Il me regarde genre t’es qui toi, répond pas, juste fait un geste à un de ses potes qui s’approche en mode roulage de mécanique. Il avait quoi celui-là ? Vingt piges à tout casser et quatre ans de foot derrière lui comme quarter back. Tu veux quoi toi ? T’es qui ? Qu’il m’a demandé sa gueule à une dent de la mienne. Ils ont quoi les jeunes d’aujourd’hui ? J’ai avisé l’autre copain, celui qui était en train de me passer dans le dos. On se calme mon garçon, j’ai fait, j’ai juste besoin de parler à ton pote. T’es flic ? Qu’il a insisté. Putain, commençait à me bourrer le mou. Je lui ai balancé mon front dans le pif, ça a fait crac, et avant que l’autre de derrière ait capté je lui expédiais le talon de ma godasse dans les couilles. Ca a laissé un froid dans la salle, tout le monde nous regardait mais personne voulait bouger. Des fois c’est comme ça. J’ai attrapé le gros par l’oreille et je l’ai obligé à me suivre dehors. Sans ses potes le tas de saindoux ça pas été dur de le dégeler. La tronche dans les poubelles avec un connard qui te botte le cul façon Superbowl, qui que tu sois tu fais moins le malin. Faut pas croire, le coccyx c’est sensible et en plus après tu marches beaucoup moins bien. C’est un ancien qui m’a appris cette bonne vieille technique du bottage de cul. Tout le truc c’est de savoir où taper exactement. Si t’écrase un nerf le gus pourra plus jamais s’assoir normalement. Finalement il s’est arrangé pour avoir un rencard avec le barbu.

 Alee était de méchante humeur. Le FBI continuait d’insister sur ce mec alors que ce n’était même pas un bon musulman. L’autre jour au café il avait volé devant son nez une cafetière, un cendrier, un verre, des couverts. Tu lui as demandé à ton imam si t’avais droit de faire ça ? Il lui avait fait. Ce crétin s’était contenté de ricaner. Et question Facebook, à ce qu’il en comprenait, deux fois il l’avait demandé en ami sans réponse. Mais ils ne voulaient rien savoir, leur dernière trouvaille c’était de faire venir  un autre informateur qu’il se fasse passer pour un recruteur. Alee devait trouver un prétexte pour les présenter. Le gars en question se faisait appeler Mohamed et il avait tout de suite vu que ça n’allait pas aller. Il parlait trop, il était nerveux, racontait sa dernière mission, le genre de truc qu’on est jamais censé raconter. Alee avait dû lui mettre les points sur les i. Mais quoi ? A peine ils apercevaient Abdul qui se baladait dans la rue que ce débile sautait de voiture et se précipitait à sa rencontre. Bon Dieu c’est tout juste s’il ne lui avait pas sorti un contrat d’embauche pour la Syrie. L’autre évidemment avait prit peur, c’était quoi cet hurluberlu ? Et Alee qui il était du coup ? Pourquoi ils le harcelaient comme ça ? C’est ce qu’il avait dû se dire parce qu’Abdul leur avait monté un bateau comme quoi il était pressé, sa mère malade. Mais bien entendu ce n’était pas suffisant pour les feds, relancez le qu’ils avaient dit, insiste. Vingt minutes plus tard bon Dieu ! Il ne leur avait même pas laissé franchir le seuil de sa porte. Pas de réponse à la sonnerie et prétendant au téléphone qu’il n’était pas là alors qu’Alee était certain de l’avoir vu entrer.

  • Neville c’est plus possible, à cause de ce crétin je risque de griller ma couverture, faut qu’on calme le jeu ce mec est pas une lumière mais ce n’est pas un imbécile non plus, il va finir par se douter de quelque chose !
  • Okay, okay, comme tu veux c’est toi qui vois.

Mais peu importe l’accord de Neville ou qu’il ait dit à Jay d’aller se faire foutre avec son branquignol, Alee l’avait mauvaise parce qu’ils pensaient toujours que leur mission avait un sens, qu’il était coincé ici à attendre, qu’il avait le mal du pays. Pourquoi ne l’écoutaient-ils toujours qu’à moitié ?

Un jour, un peu avant que débarque le fameux Mohamed, Abdul avait remarqué une enveloppe des services sociaux dans la voiture d’Omar. Une lettre au nom d’Alee Johnson mais bien adressée chez Omar. Abdul le sentait pas ce type, il parlait trop de djihad, d’aller se battre, putain c’était un vioque ! Il avait prit une photo sur son portable en se demandant si ce type n’était pas du FBI ou de la CIA. Tout était possible de nos jours depuis que la guerre aux musulmans était ouverte. Et puis voilà le mec Mohamed, une fois, deux fois, trois ! Un matin comme ça il l’avait croisé « comme par hasard » au beau milieu de nulle part, à pied, alors que soit disant il logeait dans un hôtel dans le centre. Il lui avait donné sa carte, raconté qu’il serait très heureux de parler avec lui. Abdul avait vérifié le numéro sur internet et pendant quelques secondes il avait hésité entre la panique et le fou rire. Le numéro était bien répertorié comme étant celui… d’un informateur du FBI.

  • Faut que j’appelle mon avocat.
  • Ton avocat ? Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi ?

Noor, son épouse, pieuse et docile comme se devait être une bonne musulmane, n’en était pas moins une femme inquiète qui passait vite en mode panique dès lors qu’elle entendait parler de problème avec la loi. Noor avait immigré du Pakistan à Londres, de Londres au Wisconsin à la faveur d’un site de rencontre. Mais à ce jour elle n’était toujours pas américaine et l’idée d’être renvoyée en Europe ou au Pakistan la terrorisait. Au Pakistan à cause des talibans, Londres parce que s’y trouvait son ancien compagnon, un fou dangereux.

  • Rien, tout va bien, il faut juste que je le consulte en cas où.
  • En cas où quoi !? Pourquoi tu ne me dis rien ! Qu’est-ce qui se passe !?
  • C’est Omar, le voisin, j’ai pas confiance, il est bizarre.

Noor fit oh mais n’ajouta rien parce qu’Omar elle le connaissait tout juste de vue.

  • Tu vas appeler la police aussi ?
  • Hein ? Mais non allons !

L’avocat l’avait écouté et avait été rassurant. Il n’avait commis aucun délit depuis trois ans, pas même une contravention pour stationnement gênant. Citoyen modèle, il ne fallait pas qu’il s’en fasse, le FBI essayait sans doute de lui faire peur. Abdul n’arrivait tout de même pas à se faire à l’idée d’être pourchassé par les feds et ça travaillait sur ses nuits de sommeil. Alors quand son vieux copain Country l’avait appelé pour l’inviter à déjeuner il s’était d’autant jeté sur l’occasion que son pote n’avait rien à voir avec l’Islam de près ou de loin. Son père était même militaire de carrière, peut-être que le Bureau trouverait ça plus à leur goût et lui ficherait la paix. Country roulait dans pick-up Ford rouge tomate, des cornes de Long Horn chromées en travers la calandre. Tout Milwaukee la connaissait sa bagnole. Mais ce midi là il se pointa dans une Datsun grise en forme de rasoir électrique. Hondo, comme il appelait son pick-up, était parait-il en réparation. Mais il s’était à peine installé au côté de son pote qu’il sentait un objet froid pointer contre sa nuque et entendait une voix grincer :

  • Salut connard, comme on se retrouve…

 J’ai emmené mes deux trous du cul du côté des docks pas loin de Shorewood. J’ai piqué les clefs et j’ai dit au gros de nous attendre. Le barbu chiait sans son froc, l’avait pas dû être souvent braqué celui-là. Tu m’as fait perdre mon temps alors je vais te faire mal, je l’ai averti. Mais d’abord je vais te poser trois questions, si tu réponds correctement je te ferais un peu mal, mais si tu essayes de me raconter des conneries, ou pire que tu ne réponds pas, alors je te ferais très, très mal, c’est compris ? Il a secoué la tête, il était gris. Première question c’est qui le nègre ? Un indic du FBI je crois. Un indic ? Y te veux quoi ? Comment que tu le sais ? Il m’a raconté, ah putain de feds ! Quelle bande de guignols je me suis dit. Super flic de mes couilles, ça roule des mécaniques en gilet pare-balle FBI quand ça sert un Lenny et le numéro de leur indic est dans l’annuaire… Pourquoi qu’on leur filerait pas aussi des teeshirts avec marqué RAT en gros ? Quand je vais raconter ça aux mecs ils vont pisser de rire. Deuxième question, le mec de chez DMB Investissement c’est quoi son blaze ? Monsieur Stolianov. C’est un russky ? Géorgien à ce que je sais. Qu’est-ce qui me racontait ce connard ? Vient de Géorgie ? L’est de chez nous ou pas ? De Géorgie de là-bas, en Russie, il a précisé. Putain, ça y est voilà qui faisait déjà le malin. Okay, où est-ce que je le trouve ? Je sais pas. Comment ça tu sais pas, t’as bossé pour lui. C’était il y a un an ! On s’est perdu de vue depuis. Et sa dernière adresse connard tu t’en souviens pas peut-être ? Mais si, mais si…Il me l’a donné, je savais pas où c’était mais c’était pas important pour le moment. Okay t’as gagné une dernière question, pourquoi que tu bosses plus pour lui ? Euh… à cause de la barbe. A cause de la barbe ? Oui il trouvait que ça faisait peur aux gens, m’a demandé de choisir. Tu m’étonnes, j’ai fait avant de le tabasser juste ce qui fallait. Je voulais pas l’amocher ni laisser de trace à cause du nègre. Tu tapes du plat de la main dans les côtes, dans les oreilles, le cou. Ca laisse pas trop de marque mais ça fait bien mal. Je t’appels dans deux jours, rien à branler de ce que tu fais, tu rappliques, compris ? Il se tortillait par terre comme une limace en train de crever. Il a gargouillé quelque chose, pété comme un porc, je lui avais gribouillé les intestins. J’ai dit au gros de s’arracher de la caisse et je les ai laissés là. Sur le retour je suis allé bouffer chez Einstein Bagels, le temps de passer quelques coups de fils. C’est que j’ai pas que ce boulot à gérer moi. J’ai trois camions bennes plein ras bord d’herbe qui débarque du Colorado dans trois jours. Une équipe de mec qui doit braquer une bijouterie la semaine prochaine. Et puis il y a aussi les books, mon bar sur South Beach, le restaurant et la thune des casinos flottants que Sully m’a demandé de surveiller. C’est pas vraiment des casinos d’ailleurs, juste des salles de jeu clandestines installées sur un yacht. Ils emmènent les joueurs jusqu’au Bahamas, toujours quelques putes à bord, de la coke et du whisky de marque. La fête garanti, ça nous rapportait facile dans les trois cent à sept cent cinquante milles par mois. Sans compter les faveurs…. A trente mille le pot c’est le gratin qui débarque. On avait un sénateur, deux anciens gouverneurs, trois juges, deux shérifs dans nos clients. Et c’était pas les derniers à se défoncer en se faisant sucer… Après bouffer je me suis rendu à l’adresse du russe. Dans Saint Francis, pas loin du lac, une zone résidentielle truffée de caméras. Il y avait un panneau à louer. Dans ce genre d’endroit tout le monde connaissait tout le monde, je suis allé sonner aux portes, bon sourire, le bon ami de monsieur Stolianov. Vieille connaissance ouh la, la madame vous pensez ça remonte à juste avant le Mur ! Je ressemble à tout le monde, les gens ont pas peur de ceux qui leur ressemble. Il y en a un qui m’a dit qu’il était parti en Californie, un autre qu’il était ruiné et qu’il vivait dans un hôtel près de l’interstate. Mais d’après tous les autres il s’était tiré à Chicago pour raisons professionnelles. Ca va, je connaissais quelques gars de l’Outfit du côté de Calumet City. Si le mec créchait à Windy City sous son vrai nom ils le trouveraient.

Alee appelait ça vivre tassé. Sous les radars, sous la ligne de flottaison, assez loin des antennes d’Abdul pour qu’elles arrêtent de vibrer à son sujet. Parfois il le voyait de loin à la mosquée, il l’évitait. Comme il évitait de le croiser dans l’immeuble. Jay avait fini par entendre son point de vue mais il ne voulait pas lâcher l’affaire. Ils avaient parait-il des infos comme quoi il avait rencontré plusieurs fois un extrémiste arrêté dans un autre état. Ils étaient en train de réfléchir à une autre approche depuis que le connard Mohamed avait été renvoyé chez lui. Quand il n’était pas derrière les fourneaux à cuire des steaks hachés et des saucisses, il s’ennuyait devant la télé en regardant des rediffusions de la NBA qu’il avait déjà regardée cent fois, trainait sur internet en enquillant les pétards. Il avait une ordonnance médicale. Truc bidon, le médecin était un pote. Pour lui qui avait toujours connu la répression sur ce sujet depuis qu’il avait quatorze ans, ce genre d’évolution tenait du miracle. Du coup il s’était mis à trop fumer, presque compulsif mais qu’est-ce ça pouvait bien faire à son âge ? Alee était seul, pas d’enfant, deux ex femmes il ne savait pas où, ses parents étaient morts et il ne parlait plus à ses sœurs depuis vingt ans. Il savait qu’il mourrait seul, ne laisserait aucune trace derrière lui et ses amis, ceux d’avant, de l’époque des Panthers étaient soit morts, soit en taule, soit lui avaient tourné le dos quand il avait aidé à balancer un terroriste d’Al Qaïda, un frère.  Alors autant s’envapper comme il fallait histoire de faire passer le temps. Il savait que tôt ou tard Jay reviendrait à la charge, qu’il essaye de reprendre contact. Alee avait déjà une idée du comment, du bobard qu’il lui balancerait. Un truc qu’il avait déjà utilisé dans le temps, accuser l’autre d’un truc qu’on a fait soi. Mais quand Neville l’appela pour l’informer que ce connard de Mohamed lui avait donné un numéro répertorié du FBI, il se dit que c’était complètement foutu, temps de plier bagage.

  • Reste, on va essayer un dernier truc.

Pour le moment il s’en foutait il était stone et de mauvaise humeur.

  • L’argent, il n’y a pas le compte.
  • Comment ça ?

Toutes les semaines ils lui donnaient une certaine somme pour ses frais.

  • Il n’y avait que neuf cent dollars.
  • C’est impossible, ils étaient trois pour compter l’argent, on t’a donné mille cinq cent.
  • Quand je suis allé à la banque, la fille les a comptés devant moi, il n’y avait que neuf cent.
  • Elle t’a grugé, ah, ah, ah !

Des fois Neville c’était vraiment un gros con.

Abdul était rentré en claudiquant, du mal à respirer et la trouille au ventre. Devant sa femme il avait fait comme si de rien n’était mais les hommes sont les hommes, on ne pouvait pas les retenir longtemps de faire état de leur mal, pas plus qu’ils n’étaient très doués pour échapper à la sagacité d’une épouse, même soumise et effacée, même bonne musulmane. Noor savait comment s’y prendre. Elle ne fit pas un scandale quand elle aperçu le soir les bleus sur son corps, elle attendit précieusement son moment pour commencer à le cuisiner. Bien entendu elle su tout de suite à quel instant il lui masqua la vérité et en bonne fille des montagnes qu’elle était ça la mit au scandale. Les blancs et les américains particulièrement, pensaient tous que les femmes de chez eux regardaient leurs pieds sous prétexte qu’au pays l’homme levait le poing facilement. Mais Abdul qui était marié depuis cinq ans aujourd’hui, avait rapidement compris que pour survivre dans les montagnes il fallait justement un caractère drôlement trempé. A force il fut bien obligé de tout raconter. Elle savait qu’il avait travaillé comme chauffeur pour ce russe, elle n’aimait pas beaucoup les russes, elle avait été heureuse quand il avait décidé d’arrêter mais ce type qui le menaçait, ces histoires avec le voisin ça faisait trop, plus question qu’il n’appel pas la police. Abdul éluda une nouvelle fois. Concernant Omar il avait une idée de quoi faire, au sujet de l’autre, pas la moindre. Il était terrifié. Il connaissait ce genre de type, le genre qui ne s’énerve même pas quand il tabasse quelqu’un, il en avait déjà croisé des comme ça avant de se convertir, quand il trainait à la salle de billard avec Country par exemple. On évitait de se mêler des affaires de ces types là. Il lui avait dit de se tenir à disposition, qu’il reviendrait. Abdul ne pouvait pas simplement se planquer et laisser sa femme et ses enfants derrière lui, et incidemment il savait que la police ne lui serait d’aucune aide. Il se sentait coincé et ça l’angoissait un peu plus. Il s’installa derrière son ordinateur et essaya de reprendre le peu de contrôle qu’il avait encore sur sa vie.

Au bout de deux jours les mecs de Calumet City m’ont dit qu’ils n’avaient rien trouvé alors j’ai rappelé mon barbu comme convenu. Je voulais des précisions sur mon gus, ses habitudes, s’il avait un signe particulier, à quoi il ressemblait. C’est comme ça qu’on a fini par lui mettre la main dessus. Il avait une cicatrice bien visible au-dessus de la tempe à ce que m’avait dit le barbu, ça a rappelé un truc à une gagneuse, une escort. Un de ses clients, vivait à l’hôtel et disait s’appeler Monsieur Vannia. Il collait avec la description alors je suis allé chercher mon barbu et je lui ai dit qu’il partait à Chicago avec moi. L’était pas jouasse mais il n’avait pas envie que je monte dire bonjour à sa bonne femme et à ses mômes. Le mec logeait dans un hôtel trois étoiles pas loin du lac Michigan. Sortait rarement de sa chambre, prenait que des taxis. Discret mais sans l’être trop non plus, en tout cas pas suffisamment pour se passer d’une pute. D’un autre côté si tu dois de l’argent à un mec comme Sully t’évite de trop te montrer mais il n’en était visiblement pas au stade de la cavale. Fallait que je trouve un moyen de l’approcher sans lui foutre la trouille, j’ai dit au barbu de se raser. Il a fait des grimaces tu penses bien, que c’était un péché je sais pas quoi et qu’Allah mes couilles l’interdisait. Et les genoux pétés il autorise Allah ? J’ai demandé. Il n’a pas insisté, il s’est rasé. L’idée c’était qu’il fasse le mec nouveau en ville qui tombe sur son ancien employeur et veut faire copain à nouveau avec lui. Je savais pas si l’autre achèterait la soupe mais ça laisserait juste ce qu’il faut de temps pour l’approcher. J’ai dit à l’autre connard qu’il avait intérêt à être convaincant s’il ne voulait pas que sa grosse connaisse ma virilité, il pétait de trouille comme il faut. On la suivi de loin en loin aller à ses affaires, apparemment il adorait se rendre dans un de ces restau branché où on bouffe des burgers exotiques en faisant le con sur internet. J’ai dit à l’autre de faire le tour du pâté de maison juste avant qu’il paye la note. Pourquoi faire ? Je peux faire semblant de l’avoir vu en passant en voiture, il a fait. Ferme ta gueule connard s’il te voit sortir d’une caisse avec un autre mec il va se méfier, fais ce que je te dis et grouille ton putain de cul ! Il a fini par obéir mais j’étais certain qu’il remportait pas le prix du meilleur comédien. Ca a pas raté d’ailleurs, dès que l’autre l’a vu avec son sourire de faux derche il a fait méchant la grimace et essayé de l’esquiver mais l’autre connard savait ce qu’il avait à faire, se montrer assez insistant pour que l’autre accepte de le suivre boire un café. Il devait sérieux penser à sa femme et à ses gosses parce qu’il a fini par accepter, ils se verraient demain, là il avait rendez-vous. J’ai demandé au gamin ce qu’il en pensait, est-ce que l’autre avait acheté ou est-ce qu’il se méfiait. Je crois pas qu’il se méfie mais il va me poser un lapin. A mon avis il était lucide mais quand même, toujours se méfier d’un mec qui paye pas ses dettes. J’ai planqué en bas de son hôtel, côté cours, du café, l’habitude, je suis resté éveillé toute la nuit et comme je m’y attendais à l’aube il essayait de se carapater. Je ne lui ai pas laissé l’occasion d’aller loin, un petit coup de matraque sur l’épaule, ça fait bien mal et ça calme tout de suite. Plus tard j’ai appelé Sully, je lui ai demandé s’il voulait que je passe un message à son ami le vice-directeur. Il m’a fait non, voulait juste ça thune, drôlement clément le Sully. C’est pas qu’il se faisait vieux, il voulait continuer de faire du business avec lui. Le blé ? Le mec devait cent mille, il a passé deux coups de fil et une heure plus tard un jeune gars qui se prenait visiblement pour un dur s’est ramené avec un sac plein de fric. Aussi simple que ça. Mais j’avais pas complètement fini mon boulot, j’aime pas les rats…

 Oleg Stolianov avait hérité de cette cicatrice à la tempe en Tchétchénie, alors qu’il combattait dans l’armée russe. Puis il avait été démobilisé et était retourné en Crimée. Quand cette même armée avait envahie son pays, les élections truquées par Moscou, il l’avait d’autant moins accepté que ses sympathies européennes l’avaient envoyé en prison où on l’avait un peu secoué. C’était là-bas, dans une prison russe, qu’il avait fait connaissance avec quelques uns de ses anciens ennemis tchétchènes et ouvert les yeux. C’était là bas qu’il s’était secrètement converti. Les choses avaient un peu changé depuis, ou pas en somme. Les russes soutenaient El Assad contre les rebelles, s’en prenaient une nouvelle fois à l’Islam avec leurs amis américains mais si ces derniers étaient à nouveau frappés au cœur en pleine période électorale il était certain, comme ses amis, que la Maison Blanche se replierait sur elle-même. Pour se faire, financer l’opération en cours, il avait utilisé toutes les ressources de son entreprise avec d’autant moins de remord qu’une partie de l’argent provenait des magouilles de la mafia. Bien entendu détourner l’argent de la mafia était dangereux mais il avait trouvé encore plus dangereux d’avoir un chauffeur qui vire au fondamentalisme. Alors quand il l’avait revu à Chicago, sans sa barbe, il avait immédiatement cru à une ruse du FBI, ce qu’il avait assez inquiété pour qu’il essaye de s’enfuir. Quel soulagement ça avait été quand il avait réalisé qu’en réalité il s’agissait d’une idée d’un de ces lourdauds de la mafia. C’était Amir qui lui avait apporté l’argent. Maintenant il se tenait près du camion occupé à faire sa dernière prière. Dans quelques heures la moitié des Etats Unis seraient plongée dans le noir et son économie ferait le plongeon. Une tonne de trinitrotoluène fabriquée à partir d’engrais destiné la centrale qui alimentait la moitié de la côte est. Amir releva la tête du sol et lui jeta un regard plein de détermination.

  • Un jour ils comprendront, lui dit Oleg en signe d’encouragement.

Amir était originaire du sud de la Syrie, sa famille avait été décimée par une bombe de deux cent cinquante kilos larguée depuis un drone. Russe, américain, il n’en savait rien et il s’en fichait. Amir en voulait au monde entier et c’était exactement l’état d’esprit qu’on espérait de lui.

  • Inch Allah répondit-il en se relevant, inch Allah…

 

D’abord Alee apprit que le jeune avait raconté à la mosquée qu’il fallait se méfier de lui. Puis, le pompon, les fédéraux finirent par lui avouer qu’Abdul avait grillé sa couverture, qu’il connaissait son véritable nom et l’avait balancé sur le net. Merde ! Comment il avait fait ? Il avait fait suivre son courrier à sa nouvelle adresse mais il était certain d’avoir toujours été prudent, d’ailleurs le gamin n’était jamais venu chez lui. Quoiqu’il en soit c’était mort, sa mission à Milwaukee était terminée, et il était furieux. Les fédéraux avaient merdé sur toute la ligne, trop insistants, et surtout parfaitement incompétents pour gérer une affaire de ce genre. Il en était sûr, Abdul n’était qu’un guignol et ils faisaient fausse route. Mais vous croyez que ça les décourageait pour autant ? Même pas. Il était occupé à faire ses bagages quand Neville avait insisté pour qu’il tente un dernier coup, un message pour embrouiller les choses et laisser le doute s’installer. Tu parles ! Le doute ? Quel doute ? Mais Alee avait quand même obtempéré parce qu’il espérait encore la prime pour une arrestation. Le lendemain, alors qu’il était en route pour la Floride, ils l’appelèrent complètement surexcités.

  • Il s’est rasé la barbe !

Alee avait du mal à y croire, qu’est-ce qui s’était passé ?

  • Ouais et alors ?
  • Il a disparu pendant deux jours, aucune nouvelle, et d’un coup il est rasé !? C’est évident non !?
  • Euh… non, qu’est-ce qui est évident ?
  • La Taqiyya ça ne te dis rien ?
  • Tromper l’ennemi en temps de guerre, répondit Alee. Qui est-ce qu’il va tromper exactement ? C’est un branleur je vous dis !
  • On verra ça Alee, on verra ça.

Il apprit la suite par la télé, avec un bon pétard à la maison. Ils avaient arrêté le gamin avec une accusation de port d’arme illégal. Où avaient-ils trouvé l’arme en question ? Nulle part. C’est Neville qui lui raconta la suite. Ils s’étaient basés sur cette photo où on le voyait s’entrainer au tir dans sa tenue de tchétchène du dimanche pour monter un dossier. A cause d’une précédente condamnation il risquait entre huit et quinze ans. Quand à sa femme, puisqu’elle n’était pas américaine, elle allait être expulsée avec ses enfants. Ca le déprima pour la soirée. Il savait bien que tous ces gens étaient innocents, que le FBI avait monté ça de toute pièce pour pouvoir parader qu’ils faisaient leur boulot et justifier leur budget malgré les échecs. Même s’il touchait la moitié d’une prime il trouvait ça dégueulasse. Non seulement ils s’en prenaient à n’importe qui, non seulement ils l’avaient à nouveau grillé par leur incompétence comme avec ses anciens amis de la mosquée de New York mais en plus ils avaient insisté jusqu’à la dernière minute pour rien. Ce soir là Alee décida que le FBI et lui s’était terminé. Et quand il se réveilla le lendemain ce fut comme s’il s’était débarrassé d’un poids immense. Comme un matin avec dix ans de moins, une nouvelle jeunesse pour une conscience qui reprenait le dessus sur elle-même. Il s’était laissé entrainer. Par l’appât du gain facile et l’excitation du danger sans doute mais pas seulement. Salir l’Islam avec du sang sous prétexte de djihad, ce n’était pas ça ni l’Islam ni le combat intérieur que selon lui proposait le fameux djihad. Le terrorisme, la violence, n’avait rien avoir avec Dieu, quelque soit le Dieu qu’on priait, ça avait avoir avec le pouvoir, avec la haine, bref avec la médiocrité humaine. Rien ne justifiait qu’on tue au nom d’un Dieu ou un autre. Mais maintenant tout ça c’était terminé pour lui que les feds se débrouillent sans lui d’ailleurs ils avaient raison de penser qu’on arrêterait pas le terrorisme comme ça, ni jamais d’ailleurs. La guerre au terrorisme était juste une foutaise pour s’autoriser à mettre le monde en coupe réglée. Il sorti de chez lui le cœur léger, il avait envie d’aller se balader à pied, profiter du bon air du matin et peut-être aller se payer un bon petit déjeuner chez Joe, son pote qui tenait un restau dans South Beach. Il ne fit pas attention à la voiture qui était garée à deux pas de chez lui, d’ailleurs l’aurait-il remarqué qu’il ne se serait pas poser de question, juste un blanc à moustache occupé à attendre Dieu sait qui. D’ailleurs quand celle-ci ralenti à son niveau et que le gars lui demanda son chemin, Alee ne sut jamais pourquoi il ne termina pas sa phrase.