Ready Player One, geek powa !

Nous sommes en 2045 et le monde est une poubelle où tous essayent de survivre dans une société déliquescente où plus rien ne compte sinon OASIS, l’univers virtuel où tous est possible, ses rêves les plus fous dans des espaces plus incroyables les uns que les autres créer par le génial James Halliday et son associé Ogden Morrow de la société Gregorian Games. Avant de mourir James Halliday décide qu’il léguera 500 milliards de dollars ainsi que son entreprise à celui qui trouvera l’easter egg caché dans son jeu. Pour se faire il faut trouver trois clefs et relever trois énigmes toutes liés à la vie et aux passions d’Halliday.  Et le monde entier est lancé dans la compétition à commencer par Wade Watts, Parzival dans OASIS, ainsi que l’entreprise IOI bien décidé à mettre la main sur l’héritage pour farcir OASIS de pub et démultiplier leurs gains.

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Finalement le film de Spielberg reprend là où le film le Congrès s’arrêtait. Constat terrifiant sur l’avenir de l’humanité autant que du cinéma que fait lui-même Spielberg même si sa vision est bien moins noire que celle développée par le Congrès. C’est sans doute que Spielberg est lui-même geek jusqu’au sang et que la perspective de vivre dans un monde d’illusion l’enchante plus qu’il ne l’effraie, surtout s’il est peuplé comme OASIS de références cinématographique de Kubrick à Bookaroo Banzaï, en passant par Retour vers le futur, King Kong ou les kaïju, les films de monstre japonais. Spielberg ne connait pas seulement son public, il a le réflexe geek type de nourrir son œuvre de tout ce qui l’a nourri lui-même, n’hésitant d’autant plus à faire des cross over entre Shining et le jeu vidéo avec une virtuosité rare que Reader Player One est un peu son OASIS à lui, avec les limites qu’imposent encore le cinéma et que bientôt dévorera la réalité virtuelle. Car c’est aussi de cela que nous parle Spielberg, de cinéma, de son avenir, et à travers lui l’art tout entier ou ce qu’il en reste. Le monde va à sa perte et nous n’y pouvons plus rien, il nous restera la virtualité pour nous évader comme le cinéma nous a permis et nous permet de nous évader depuis plus d’un siècle. Cependant comme dans le Congrès la menace est et demeure la seule présence des marchands qui dévorent déjà le monde et veulent acheter tout acheter, le talent pour commencer et en faire une énième marchandise. Comme dans cette scène où aidé de son équipe et d’une oreillette le PDG de IOI essaye de convaincre Parzival de les rejoindre. On croirait entendre un mogul d’Hollywood proposer à jeune talent de venir se brûler les ailes sous sa tutelle. Combien de fois Spielberg a lui-même dû vivre cette scène ? Et ici puisque l’art et le divertissement finiront par se mélanger dans ces mondes virtuelles qui nous attendent c’est bien un avertissement qu’il nous lance, l’art est notre dernier espace de liberté, ne les laissons pas nous l’acheter.

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Film à tiroir, comme un jeu vidéo remplit d’avatar et de bonus divers Ready Player One est également un film nostalgique tant d’un certain cinéma que d’une certaine époque où le jeu vidéo ne s’appelait encore qu’Atari, le temps des bidouilleurs de garage, des années 80, l’époque où Spielberg et Lucas surgissaient par la grande porte à Hollywood, où Steve Jobs et les créateurs de Google n’étaient encore que de jeunes prodiges ambitieux à la tête pleine d’idées créatives. A travers son personnage de démurge, James Hallyday c’est une interrogation que lance à tous ses contemporains, tout ceux qui comme Spielberg ont explosé dans les années 80, et l’industrie du jeu vidéo pour commencer, que sommes-nous devenus ?   Des démiurges d’industrie devenue folle et hors de contrôle, des Big Brother et ces hyper producteurs hollywoodiens que nous détestions déjà en ce temps-là, des mégas machines remâchant nos sucreries de gamin comme la série Star War lancé par Disney, bande dessinée sans consistance et surtout sans danger, comme Ready Player One lui-même (car ce film est également une autocritique finalement) et tout ce que la planète geek produit désormais à Hollywood puisque les geeks ont pris le pouvoir sur le monde. Le danger de se répéter à l’infinie des besoins d’un marché aveugle et sourd à l’art. Marvel par exemple. Mais bien d’autre encore. Sans le citer, mais on y pense, avec George Lucas et toujours la série Star War, le créateur en fini par détester l’œuvre qu’il a mis à jour, comme dans le film et la réalité Stephen King déteste l’adaptation de Shining par Kubrick. Doit-on en arriver là ? Ou bien faut-il compter sur l’héritage pour ne pas tomber dans les mêmes pièges, puisque ce film tant par sa cible, sa forme que son fond est également un film de transmission aux jeunes générations.

 

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Mais bien entendu Spielberg ne pouvait pas faire l’impasse sur cette dualité qu’induit le réel par rapport au monde virtuel. On ne souffre pas dans les rêves électroniques, on ne meure pas non plus de faim ni de soif, on ne meurt pas du tout, on perd ses pièces et ses bonus. Dans le monde réel IOI asservit les masses, dans le monde réel les marchands font la loi et leur loi est froide et comptable. C’est évidemment l’amour qui va révéler le héros à ce réel-là, lui démontrer qu’au fond il se perd dans un monde d’illusion et s’oublie comme James Halliday s’est oublié dans son monde au point de rater l’amour de sa vie, son Rosebud à lui d’un Citizen Kane d’un genre nouveau, guère moins tout puissant mais animé d’idéaux bien différents. Un réel qu’à vrai dire tous semble vouloir oublier et quand on l’observe telle qu’il nous est décrit on le comprend aisément. Il n’y a guère d’espoir au dehors d’OASIS. Sauf si on rencontre l’amour et surtout sauf si on accepte de s’y confronter au lieu de le fuir comme tous les geeks, les rêveurs. On ne peut faire l’impasse que nous sommes fait de chair et de sang et que cette planète est bien tangible sous nos pieds. Car après tout, comme le rappel en préambule le héros, on peut tout faire dans OASIS sauf remplir ses besoins vitaux.

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Film du méta langage propre aux films de geek, qu’on aura loisir d’analyser et de suranalyser comme le fait le personnage principal avec la vie et l’œuvre de son héros, Spielberg compose son film par la caméra plus encore que les dialogues, par une ambition et une animation qui confond à plus d’un titre prise réelle et image de synthèse, au point qu’on ne distingue plus au final qui est qui et qui trompe quoi. C’est une narration imbriqué à coup de référence de dialogue ou d’image, de moment d’exposition où l’interrogation est de mise tandis qu’on nous déroule l’avenir du réel dans notre société du virtuel. Un film complexe qui s’offre le luxe d’une narration fluide, tout à la fois nostalgique et joyeuse, comme un homme d’âge mur resté éternellement gamin. Une narration fluide qui ne cache pas son envie de happy end comme dans les films que produisait Amblin dans les années 80, s’adressant en priorité à un public jeune, confiant sur son intelligence plutôt que ses instincts primaires et l’on pense ici par exemple aux Goonies dans cette équipée de gamin prêt à tout pour gagner le fameux œuf. Mais on ne saurait noter toutes les références du film, tant il foisonne (je vous renvoie ici à sa page Wikipédia où des geeks se sont déjà lancé dans l’aventure). On retiendra surtout une oeuvre éminemment plus complexe qu’il n’y parait sous ses airs de film pour ado. Car c’est bien la maestria de Spielberg d’avoir réussi un film pour ado tout en abordant autant de sujet comme le cinéma, l’art, la réalité virtuelle, la réalité tout court, comme quand le PDG d’IOI se fait pirater son système par Parzival et vice versa quand l’hologramme de Parzival apparait dans le réel. Mais également les geeks et ce qu’ils sont devenus ainsi que leur création sitôt celle-ci devenu omnipotente. Un regard à la fois visionnaire teinté de pessimisme comme l’était IA en son temps, nostalgique et pourtant toujours amoureux de son médium quand bien même celui-ci sent déjà la naphtaline comparativement au progrès de la virtualité et de la réalité augmentée. C’est sans doute d’ailleurs en ça que Spielberg est un réalisateur exceptionnel, non seulement parfaitement capable de commettre des blockbusters intelligents, ce qui est très loin d’une gageure à Hollywood, que de durer dans le temps, largement au-delà de ses premiers succès tout en approfondissant chaque fois son style, sa forme, sa capacité de narration en utilisant la caméra comme d’un stylo, là où les meilleurs réalisateurs, comme Coppola ou Scorcese s’essoufflent avec les années. Un génie, rien de moins pour un film qui régalera les geeks du monde entier, et les autres pour peu qu’ils acceptent de se pencher sur cette sous culture devenu culture majeure.