Scopitone

Francis se regardait marcher d’un pas chaloupé dans la vitrine du supermarché, un félin en action, il se souvenait encore des conseils du professeur de danse, imiter le félin, être un félin, une chose dangereuse, intérioriser le rôle avec son corps et non sa tête. Il se sourit à lui-même comme s’il avait été sa propre femme. C’était au temps de son succès, au temps où des producteurs parlaient de le faire tourner au cinéma. Avec sa petite gueule de rebelle il aurait fait des malheurs sur grand écran. Le bon temps. Il s’assit derrière le tréteau sur lequel était posée une pile de livres. Des romans policiers, des histoires de voyous, il en connaissait un bout. Mais ça se vendait pas. Personne n’en n’avait rien à faire de la littérature de nos jours, et encore moins de la mauvaise. Francis ne se faisait pas d’illusion, il n’était pas très bon. Même sa voix n’était pas terrible, tout juste bonne à enquiller les 45 et les 78 tours, pour l’Olympia ce n’était même pas la peine de rêver. Mais à l’époque c’était encore pire que maintenant, tout passait, n’importe qui avec un petit quelque chose ou les bonnes relations passait. A l’époque un mot de Barclay ou de Filipacchi et à toi les portes de la gloire, les scopitones, les filles, plein de filles. Le seul domaine où il n’avait jamais excellé peut-être. Les filles c’était facile, ça l’avait toujours été. Il savait les mettre en confiance, appuyer là où ça faisait du bien, savait leur point faible, l’amour. Et il avait joué cette comédie là bien des fois. Avec la célébrité en plus, son côté petit voyou, rebelle, c’était dans la poche d’un sourire un seul ! Mais le temps avait passé bien sûr et son talent dans ce domaine avait rejoint tous les autres au placard des souvenirs et des maladresses. Chanteur de variété passable dans les années soixante, écrivain médiocre de petit polar sans relief, juste assez de sexe et de violence pour intéresser un éditeur. Séducteur même plus sur le retour, avec vingt kilos de trop, sa barbe grisonnante, son teint pourri à base de junk food, d’alcool, d’herbe et deux paquets de blondes jours. Le médecin du dispensaire lui avait dit de ralentir mais que foutre il était foutu de toute façon, il le savait, en bout de course, Au moins il avait bien vécu, bien profité, dommage seulement que ça se soit arrêté trop tôt. Dommage que personne ne se souviendrait jamais de lui. Une grosse femme et ses gosses passèrent devant lui, le gamin demanda ce qu’il faisait là avec ses livres, elle lui répondit qu’il essayait de les vendre sans doute. Le môme se retourna vers lui et cria presque.

–       Vendre des livres !?

Il n’en revenait pas, comme s’il regardait le dernier des dinosaures en personne. Francis l’ignora comme il put mais le gamin échappa à sa mère et se planta devant lui, presque choqué.

–       C’est vous qui les avez écrit ?

–       Euh ouais, répondit Francis un peu décontenancé par le culot du môme. Dans deux minutes il allait lui jeter des cacahuètes.

–       Pourquoi faire ?

C’était une bonne question, même lui se la posait parfois. Pourquoi se faire chier sur deux cent pages alors qu’il n’était même pas un bon écrivain et qu’il le savait ? Alors que cette signature ne servait à rien qu’à faire de la pub à son éditeur et que personne ne lui achèterait rien. Pourquoi cette humiliation, cette torture ? Ce n’était pas le coup de la célébrité en tout cas alors quoi ? Peut-être qu’au fond ça le rassurait de se dire qu’il était un peu artiste quelque part. Il avait été chanteur, il était écrivain, il avait le feu sacré et n’y pouvait rien. Ou bien était-ce simplement parce que c’était toujours mieux que de se regarder en face. De voir non plus la démarche féline mais la silhouette épaissie, oublier les bons souvenir de baise et voir les mouchoirs usagés, effacer la dolce vita et ne plus vivre que dans le quotidien dans son mobile home en bord de nationale. Avec l’assurance presque angoissante qu’on était absolument personne, un être inconnu et inconsistant. Au fond ces piles de livres c’était comme un rempart contre sa propre médiocrité, ses échecs, sa fuite et tout le manque d’amour dont il souffrait, un rempart avec au bout l’espoir d’une vague postérité. L’espoir qu’il laisserait quelque chose un jour dans l’œil de l’autre, un souvenir, un autre espoir, un sourire… Quoiqu’il en soit il n’avait aucune envie d’en discuter avec ce morveux.

–       Bah pour que les gens se distraient et en plus ça me fait plaisir, répondit-il.

Le môme avait l’air d’en douter.

–       Et les gens achètent ?

Petit con. Il sourit, paternel.

–       Oh tu sais ça prend du temps, mais oui ils achètent, menti-t-il.

–       Nan, les gens achètent pas, les gens ils veulent regarder des films, lire ça sert à rien.

Et sans lui donner l’occasion de répondre il lui tourna le dos et fila. Francis jura en français, comme chaque fois qu’il était contrarié, un français sans accent mais qu’il n’utilisait plus depuis des années. Cette langue avait disparu de sa vie comme son pays natal un soir de juin, il y avait plus de trente ans de ça. Un soir qu’il n’aurait préféré ne jamais vivre et qui avait totalement détourné le fleuve de sa vie, mit fin à dix ans de succès d’estime, d’autographe, de voyages et de fêtes. Dix ans à rouler sur l’or ou presque, à fréquenter les meilleurs, à passer son été dans le Saint Tropez des années yéyé, à rouler en décapotable, une fille différente tous les soirs à son bras. Dix ans de dolve vita contre trente d’une vie de raté passée à essayer de ne surtout jamais regarder la vérité en face. A se fuir autant qu’il avait fui ses anciens amis et son ancienne vie. Il avait raconté son expérience de fuyard dans un de ses romans « le Témoin ». L’histoire d’un homme qui témoigne d’un crime lors d’un procès et dont la vie est à jamais bouleversée en raison de la corruption qui règne dans la police. Sa meilleure vente à ce jour, un peu plus de deux mille exemplaires et l’éditeur le rééditait périodiquement. Il avait même frôlé un jour l’espoir d’intéresser Hollywood quand un producteur avait pris une option sur les droits d’exploitation. Mais en réalité il ne s’agissait que d’une manœuvre pour priver la concurrence d’une potentielle bonne histoire pendant la durée de l’option, 42 ans. Dans son roman le témoin finissait par retrouver une vie normale grâce à une femme, il n’avait jamais eu cette chance et il avait écrit cette conclusion comme forme d’appel au secours ou bien d’exorcisme, poussant l’idée au point de décrire dans le livre sa femme idéale. Une grande blonde plantureuse aux yeux verts comme la fille qui se regardait dans la vitrine du supermarché, un casque audio planté dans les oreilles. Elle était bonne. Elle avait un joli petit cul et des seins de belles proportions comme souvent avec les américaines, vingt-cinq ans tout au plus. Il bavait. Dans le temps il lui aurait lancé un hey poupée et l’affaire aurait été emballée parce qu’il était connu, qu’il avait encore son sourire de vainqueur. Mais surtout parce que hey poupée ce n’était pas encore ringard, qu’elle l’aurait entendu au lieu d’avoir ces fichus machins dans les oreilles qui les rendait tous autistes, et enfin qu’elle n’aurait pas parlé de harcèlement et il ne savait trop quel épithète que les gens se lançaient de nos jours. Dans le temps… Chaque fois qu’il pensait à ça il se rappelait toutes les années qui le séparaient de ce temps-là. Toutes ces années qui avaient filé si vite, tellement plus vite que celles de sa gloire, celles qui lui avaient fait croire que ça serait pour toujours. Toutes ces années où il ne s’était rien passé justement, du moins rien de notable. Sinon qu’il avait grossit, ne vendait pas de livre et vivait dans un mobile home au bord d’une nationale, inconnu de tous et donc apprécié de personne. Il attrapa un des livres dans la pile devant lui, le Témoin et se mit à le feuilleter. Son plus grand mystère c’est qu’au fond il n’avait jamais compris le succès du livre. Il avait copié la trame d’un film qu’il avait déjà vu au cinéma, modifié deux, trois petites choses dont l’histoire d’amour qui n’existait pas dans l’histoire de départ. Il faisait ça pratiquement pour tous ses romans, c’était plus facile. Il avait bien essayé de trouver ses intrigues lui-même mais il avait ce tort de débutant de tout compliquer à loisir, de faire trop de personnage qui naissaient et mourraient sous sa plume en quelques pages. Le tort de vouloir à la fois trop en dire et trop en faire. Personne ne s’était jamais plaint de retrouver une intrigue déjà vu au cinéma. Il était assez doué pour maquiller ses histoires et même y donner une certaine patine qui lui ressemblait, du moins qui pouvait ressembler à un style d’auteur. Ca n’était pas venu tout de suite, il avait participé à des ateliers d’écriture à l’université, appris à réduire une phrase à une idée, à construire et déconstruire un texte comme on monte et démonte des Lego, à ne plus redouter la matière première de ses mots comme disait son prof et savoir les arranger selon une formule à son goût.

–       Le Témoin, votre meilleur à ce jour, fit une voix.

Il leva les yeux et manqua de rougir jusqu’aux oreilles, c’était la fille.

–       Vous l’avez lu ?

Il n’en revenait visiblement pas.

–       J’ai lu tous vos livres.

–       Ca c’est un gros mensonge.

Elle sembla choquée.

–       Pourquoi je mentirais ?

–       Parce que personne n’a lu tous mes livres, on en lit un et on passe à autre chose.

–       Vous êtes un peu dur avec vous-même je trouve.

–       Réaliste, dit-il en haussant les épaules.

–       Et naturellement vous avez tort parce que moi je les ai tous lu.

Il n’en revenait pas qu’elle lui parlait. Il n’en revenait tellement pas qu’il faisait tout pour ignorer les deux melons qui le surplombaient et se concentrer sur son visage, mais c’était difficile. Il sourit.

–       Et qu’est-ce qui vous a pris ? Vous étiez malade ?

–       Non, je suis étudiante en lettre.

–       Oh.

Il était impressionné

–       Ma thèse de premier année, expliqua-t-elle, étude comparé du Pulp moderne.

–       Vous m’en direz tant. Et vous me citez ?

–       Non, mais j’ai trouvé intéressant ce que vous écriviez. Il vous manque juste une chose.

–       Et c’est quoi ?

–       La confiance en vous.

Un peu un coup de poing dans le ventre. Cette fille si jolie, si simple qui lui balançait une vérité en pleine figure, et sans fard.

–       Euh… il me semblait pourtant que ça allait plutôt bien de ce côté-là, à mon âge…

–       Ca ne se voit pas dans vos écrit en tout cas, le coupa t-elle en le fixant sans passion. Sauf dans le Témoin.

Un compliment et une vacherie dans la même phrase, comment le prendre ?

–       Ah bah merci.

Elle s’empara d’un exemplaire du Témoin et l’ouvrit à la première page.

–       Vous pourriez me le dédicacer, ça me ferait plaisir. Je m’appelle Kay.

Il n’en revenait pas. Une gamine, ravissante, qui lui demandait un autographe comme du temps de sa gloire, c’était presque trop beau pour être vrai.

–       Vous me faites une farce c’est ça ? Il y a une caméra caché ou quoi ?

Elle fit de grands yeux ronds.

–       Une farce ? Non pourquoi ? Je suis sérieuse, c’est pas tous les jours qu’on rencontre un bon auteur.

–       Allons, je ne suis pas un bon auteur.

–       En tout cas moi je trouve que vous en avez le potentiel.

Il ricana.

–       Vous devriez en parler à mon éditeur.

Elle sourit.

–       Pourquoi pas, il est où ?

–       Je plaisantais.

–       Moi aussi.

Elle eut un de ces regards quand elle lui dit ça. Il n’en revenait pas, il lui plaisait et elle ne faisait rien pour le cacher.

–       Vous avez quel âge ? Ne put il s’empêcher de demander.

–       Pourquoi ? C’est important ?

–       Euh… non… mais….

–       J’ai vingt-trois ans…

Ca le rassura presque, au moins elle était majeure.

–       Dites, ça vous dirait qu’on boit un verre ensemble.

–       A condition que ça soit moi qui vous le paye, insista-t-elle.

Pas dans les habitudes de sa génération de se faire payer un verre par une fille, ni d’ailleurs de se faire entreprendre par elle mais ça ne lui déplaisait pas. Ca le bousculait et le jeu en valait la chandelle. Il accepta. Le bar était attenant à la galerie marchande comme souvent aux Etats Unis, ce pays d’alcoolique et de camé. Difficile notion à admettre quand par ailleurs on voyait avec quel fanatisme les agents du gouvernement étaient lancés dans la lutte contre le trafic. Il en avait fait les frais. Mais l’Amérique était paradoxale et c’est ce qu’il aimait dans ce pays.

–       Alors, à quel genre de métier vous vous destinez avec vos études de lettre ? Ecrivain ? Dit-il pour plaisanter.

–       Oh non, je n’ai pas encore le bagage nécessaire pour faire une écrivaine intéressante, quand j’aurais quarante ans peut-être…

–       Le nombre des années n’a rien à voir avec le talent, on ne vous a jamais dit ça ?

–       Si mais je ne souscris pas beaucoup au mythe de Mozart.

–       Au mythe de Mozart ?

–       Vous savez celui du jeune prodige qui a vingt ans a déjà pondu trois chef d’œuvre. Mozart était un cas à part et il est mort à trente-sept ans d’épuisement. Je crois beaucoup plus à l’expérience, à la patine, tenez d’ailleurs il n’y a quasiment pas de grand écrivain de vingt ans. Et ne me parlez pas de Rimbaud, c’est aussi un cas à part.

Il rigola, ah les certitudes de la jeunesse….

–       Quel est selon vous le plus grand écrivain au monde ? Shakespeare ?

–       Pas mal, en tout cas il a inventé la langue anglaise mais moi je préfère ceux qui s’inventent une langue, un style unique. Et de ce point de vue c’est Louis Ferdinand Céline le plus grand.

Là elle lui faisait plaisir la gamine.

–       Le Voyage… proposa-t-il sans terminer le titre du livre comme tous les connaisseurs le faisaient.

–       Le Voyage… le chef d’œuvre absolu ! Et quel âge avait Céline quand il l’a publié ?

–       Trente-huit ans.

–       Voyez… Avant il n’aurait jamais pu. Pas l’expérience, pas le regard, pas la patine.

–       Parce que c’était Céline, toutes ces choses, la guerre, il les a faites.

–       Bien entendu, il faut avoir vécu pour écrire, c’est ce que je soutiens.

Il avala une gorgée de sa bière, il n’avait pas osé commander quelque chose de plus fort devant elle mais maintenant il louchait du côté du bar et des bouteilles de whisky comme à regret alors qu’elle avait commandé un coca cerise.

–       Donc d’après toi j’ai assez vécu pour pouvoir écrire.

–       Je pense oui, vous avez l’âge d’être mon père, alors oui j’imagine.

Ca le vexa un peu qu’elle lui ramène leur différence de la sorte. L’âge de son père, non mais ! Il n’était pas son père !

–       L’âge n’a rien à faire là-dedans, je pourrais très bien avoir mon âge et un tout petit vécu.

Elle haussa les épaules comme sil elle énonçait une évidence.

–       Vous ne seriez pas écrivain, les gens qui n’ont pas de bagage n’écrivent pas, ou bien n’importe quoi. Un blog par exemple, elle ricana à cette idée.

Sur le moment il fut contant de ne jamais avoir cédé à cette tentation. Non pas qu’il n’y avait pas pensé mais un blog ça s’alimente et il avait déjà assez de mal avec ses propres textes pour pas s’embarrasser d’écrire des articles en plus.

–       D’ailleurs vous ça se voit que vous savez de quoi vous parlez, vous étiez flic avant ? Ajouta-t-elle en faisant danser son verre devant ses lèvres pulpeuses.

Il éclata de rire.

–       Moi ? Non jamais de la vie… mais disons que j’ai fait différent truc, oui.

–       Mais comment vous avez fait alors ?

–       Pour ?

–       Dans le Témoin, ça sent le vécu, il y a plein de petit détail que vous notez chez votre personnage principale, vous avez déjà été témoin dans une affaire ?

Il se rembrunit.

–       Eh mais je vais pas te donner tous mes trucs d’écrivain à la fin !

Il avait dit ça en forçant sur son sourire mais on sentait que les questions sur son passé ne lui plaisait pas beaucoup. Elle se redressa sur sa chaise, embarrassée.

–       Pardon, pardon, je veux dire juste que c’est très bien vu, on y croit…

–       Merci.

–       Vous avez du mal avec les compliments hein.

–       C’est surtout qu’ils sont rares.

–       Bah justement prenez les tel qu’ils viennent, je suis sincère. Quand j’ai lu le Témoin j’ai d’abord pensé que c’était une biographie déguisée et puis je me suis rendu compte que vous aviez utilisez des éléments de la Liste, le film, dans le roman. Vous faites d’ailleurs souvent ça, je trouve ça original.

Il aurait pourtant juré que le plagiat était une faute impardonnable pour une étudiante en lettre. Elle répondit à sa question sans qu’il ne la prononce.

–       Ce n’est pas du plagiat vu que vous le transformez à votre sauce… C’est comme une revanche de l’écrit sur l’image je dirais.

–       Euh… merci.

–       Vous rêviez de faire quoi quand vous étiez petit, demanda-t-elle soudainement en se penchant vers lui, la main sous le menton, les seins en appuis sur le bord de table qui gonflaient.

–       Acteur, répondit-il sans hésiter.

–       Je vous ai jamais vu, vous avez réussi quand même ?

–       Un peu, j’ai été chanteur surtout c’est un peu pareil, on interprète… Et toi tu rêvais de quoi ?

Elle avait d’abord pensé à archéologue, puis ébéniste, puis cuisinière mais maintenant elle ne savait plus trop bien. Elle ne se sentait pas assez mûre pour se mettre à écrire et trop pour le faire comme un passe- temps. Elle le sentait, elle avait ça dans le sang. Pouvait-il en dire autant ? Lisait–on la même ferveur dans son regard quand il parlait littérature ? Non clairement la ferveur s’en était allé avec le reste, avec les espoirs, avec les certitudes, avec sa célébrité éphémère. Restait juste l’espoir de rester dans les esprits de certain pour ses écrits. Un espoir pas fort raisonnable mais que la gamine contrariait agréablement. Avec elle cet espoir semblait possible, quelqu’un pour s’intéresser, pour l’écouter, quelqu’un de disponible. C’était pourtant curieux comme à l’époque il n’aurait jamais imaginé ça possible, une débine pareille. Dans un mobile home au bord d’une nationale quand même. Mais bon maintenant il y avait cette jolie fille devant lui, il était autorisé de rêver un peu n’est-ce pas ? De rêver qu’il n’était pas aussi décati que le reflet dans le miroir lui hurlait, que ce n’était pas complètement fini. Qu’il pouvait encore faire rêver lui aussi, qu’il était bankable comme on disait à Hollywood. Finalement elle accepta quelque chose de plus corsé qu’un coca cerise, une bière c’était pas mal aussi. Ca la rendit gaie, ils se mirent à parler de chose et d’autres, sa vie universitaire, son job comme vendeuse dans une boutique de fringue, ses origines françaises à lui et le fait qu’il avait vécu la « belle époque » comme elle disait avec des étoiles dans les yeux. Il n’en revenait toujours pas mais elle s’intéressait à lui, et quand, en sortant du bar, ils échangèrent leur premier baisé, son cœur se mit à battre comme à son premier rendez-vous. Tant que sa vue se troubla, comme ébloui par le ciel rosée au dehors, le ciel qui se couchait. Qu’est-ce qui lui arrivait ? Ses jambes se dérobaient sous lui…

–       T’emballes pas mon biquet, dit la fille, ça va bien se passer.

Son cœur battait de plus en plus vite au point de la douleur, comme une lance dans sa poitrine, une lance qui lui fendait le cœur en deux.

–       Qu’est-ce que… qu’est-ce qui se passe ? Qu’est-ce que tu m’as fait ?

–       Je t’ai brisé le cœur mon bébé voilà ce que j’ai fait… tu croyais qu’ils oublieraient ? Ils n’oublient jamais.

–       Bri… brisé le cœur ? demanda-t-il alors que tout lui revenait aussi clairement et brusquement que si on avait mis sur replay….

Les années yéyé, ses copains voyous qui lui faisaient du charme pour qu’il trimballe des voitures pour eux. Il savait ce qu’il y avait à l’intérieur, à la limite tout le monde savait et tout le monde s’en fichait à l’époque. Ca faisait des jolis voyages en Amérique avec une jolie poupée au bras, une à qui il jouait la comédie de l’amour. Ca faisait frissonner un peu, on fréquentait des durs, on rêvait d’en être un peu. Et puis la tuile… Des flics moins cons que d’autres ou plus teigneux, allez savoir, et le voilà interrogé par le FBI. Les preuves à charge qui s’accumulent, on croit qu’on va tenir, qu’on est un vrai, mais un vrai quoi sinon un vrai con.

–       Digitaline, expliqua la fille, j’en ai glissé dans ton deuxième verre. Ca va aller tout seul…

Ca n’allait pas tout seul, la douleur était atroce elle lui irradiait toute la poitrine maintenant comme si la lame qu’il avait dans le cœur lui arrachait tout. Un vrai con qui avait encore cru un instant qu’il pouvait plaire, être aimé, comme s’il ne portait pas sa poisse sur lui, comme s’il y avait encore de l’espoir pour un pauvre mec comme lui. Comme si, en effet, ceux là étaient du genre à oublier. Et alors qu’il mourrait il réalisa que c’était moins la digitaline que d’avoir cru à la comédie de cette fille qui le tuait. Il manquait d’amour, il en avait toujours manqué, et comme un idiot il en mourrait. Ce fut sa dernière pensée, peut-être pas la moins funeste mais la plus triste. La fille laissa sa tête reposer sur le sol et lui ferma les yeux, ils avaient souvent l’air triste en mourant, elle n’aimait pas ce regard, après elle s’en souvenait.

 

Electra Glide in blue, la solitude tue, les rêves aussi.

Difficile d’aborder un film comme celui de James William Guercio tant il offre différents niveaux de lecture. Balade désenchantée sur la vie d’un petit flic, drame humain, chronique autour de la solitude, petit thriller corné d’antihéros, assurément il s’agit bien là d’un film de son époque (1973) où la figure narrative n’est jamais linéaire pas plus que ne le sont les personnages mis en scène. Un film qui fait autant sens qu’il pose de questions sans offrir une réponse plus qu’une autre. Il n’y a ici ni salaud ni gentil, simplement une logique qui s’offre à travers la solitude réelle ou induite de différents personnages toujours finalement confrontés à une même cruauté, celle de la réalité de leur rêve. Electra Glide désignant ici la Harley Davidson standard des flics de la route, en bleu, rappelant le rêve impossible d’un des policiers. Un même rêve d’accessoires que poursuit lui-même le héros pour une même conclusion, les rêves sont parfois aussi dangereux que la solitude qui les fait naître, non seulement ils peuvent s’accomplir mais leur accomplissement se paie au prix fort.

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John Wintergreen, antihéros de ce drame et ici interprété par Robert Blake, est un petit flic au sens propre comme au figuré. Motard assermenté des routes d’Arizona, il sillonne le désert à la recherche de contrevenants toujours irascibles, baratineurs, cherchant par tous les moyens à échapper aux petits tracas que peut imposer un simple flic de la route. Humain mais droit dans ses bottes Wintergreen demeure imperturbable en toute circonstance, mais il rêve d’ailleurs. Il rêve de devenir inspecteur, porter le stetson et la plaque, rouler dans une voiture et s’occuper autrement que son collègue et complice Zipper, à savoir en n’en ramant le minimum en attendant la paye. Wintergreen veut résoudre des crimes et soudain l’occasion de sa vie se présente.

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Au fond Wintergreen est resté l’enfant qu’il était rêvant de devenir policier. Et tel un enfant face aux adultes, comme il l’avoue finalement lui-même, il écoute plus les autres qu’il ne s’écoute lui-même. Gamin avec son collègue, fasciné par l’aura d’un inspecteur plus doué pour tirer des conclusions sur ses préjugés que pour résoudre une affaire, respectueux de tous comme un bon garçon bien élevé, même de ceux qui ne lui réservent que mépris, sa désillusion quasi obligatoire interviendra comme une sorte de passage de l’état d’enfant à celui d’adulte. Par une femme pour commencer, bien entendu, qui lui révélera bien malgré lui certains aspects peu reluisants de son mentor, puis à mesure qu’avance l’intrigue par la perte de ses points d’ancrage jusqu’à parvenir à cette solitude qu’il ne redoute pas mais qu’il sait meurtrière, la solitude d’un antihéros mais d’un héros quand même qui sans se forcer va résoudre le crime qui l’occupe et finalement ne l’intéresse même plus. L’âge adulte est amer pour Wintergreen et pourtant il n’en garde aucune rancœur particulière, il continue sa route, toujours dévoué à son travail, toujours humain et finalement tout entier lui-même jusqu’à ce final en forme de constat, celle d’un cavalier sans monture et abandonné.

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Oui tout entier lui-même ce qu’il ne semble jamais être. Par le langage de la caméra le personnage nous est ainsi introduit comme morcelé, par insert signifiant sa virilité puis par une sorte de fétichisation de son uniforme par lequel, et seulement par lequel il semble capable d’exister. Cette même fétichisation qu’on retrouvera plus loin quand il endosse l’habit d’inspecteur et qui pourtant cette fois le ramène à sa condition de gamin kiffant ses nouveaux habits, son nouveau moi. Mais ce nouveau lui il ne le trouvera pas dans l’accomplissement de son rêve mais dans les désillusions que celui-ci lui proposera pour enfin devenir lui-même tout entier, sans rémission. C’est ainsi que le final le propose, seul au milieu de la route, plein cadre puis finalement comme une sorte de jouet abandonné sur cette route qu’il ne quittera jamais.

Réalisé trois ans après la bible cinématographique des hippies, Easy Rider, à une époque où le flic est la figure maudite d’un mouvement contestataire en perdition (en 73 les illusions du Flower Power se sont déjà délités) Electra Glide in Blue ressemble par certains côtés à son antonyme. Ici le flic occupe la position centrale et maudite d’une Amérique en mutation, là où le hippy représente en quelque sorte la bonne société harcelé par des punks en uniforme. Et si les deux figures ne cessent de se croiser et de se poursuivre, l’une persécutant l’autre au fait de la loi et l’ordre, le policier apparait le plus souvent comme un corps étranger à la société civile, exactement comme les hippies d’Easy Rider étaient l’ennemi désigné d’une Amérique conservatrice, et dont le poster sert ici de cible. En quelque sorte la loi et l’ordre ont changé de camp et dans cette inversion des valeurs c’est le policier qui est victime, de lui-même pour commencer, des autres ensuite pour se conclure symétriquement au road movie de Denis Hopper et Peter Fonda.

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Seule et unique œuvre cinématographique de son auteur, par ailleurs musicien à succès qui composera pour son film une partition triste et hypnotique, Electra Glide in blue, fort d’un budget d’un million de dollars (une misère dans le cadre d’Hollywood) est un de ces films indépendants se reposant sur un casting de seconds rôles aguerris, comme Blake. Acteur révélé avec De Sang Froid en 67, puis rapidement assigné au petit écran où il brillera dans le rôle d’un flic à la fois dur et tendre, Baretta, et dont malheureusement la carrière se terminera à la page des faits divers. Un choix délibéré de l’auteur, ici pas de vedette bouffant l’écran de leur seule présence, seulement des figures presque quotidiennes traduisant la banalité finalement de ce drame humain. Le film sera nominé pour la Palme d’Or qu’il perdra au profit d’un film également désenchanté, l’Epouvantail.  Il connaitra une seconde carrière lors de l’Etrange Festival puis à l’occasion d’une ressortie française en 2010. Disponible aujourd’hui en VF sur Streamay il fait partie de cette pléthore de petits films indépendants des années 70, généralement méconnus, méritant largement une vision ne serait-ce que pour se souvenir que le cinéma américain n’a pas toujours été un barnum de franchises à effets spéciaux, une machine à compter au service de l’industrie du jouet et de l’armement, bref où il y avait encore à dire.