Black Bush : Analyse d’une supercherie

Après deux mandats et un bilan contrasté, entre échec (notamment contre le lobby des armes) et la demi victoire du Obamacare, Barack Obama laissera sans doute dans l’histoire le souvenir d’un homme élégant, communicatif, drôle, snob et, quand on examine sa politique étrangère, globalement dangereux. Une gouvernance tout en style et en classe et hélas en pas grand chose d’autre, qui laisse derrière lui une Amérique plus fièrement raciste, mesquine, inculte que jamais, l’Amérique de l’agent immobilier orange, la revanche des mimiles et des banksters de Wall Street. Mais n’allons pas trop vite en besogne et revenons en Obama, l’homme qui a sa place réservé à Hollywood, et à celui qui lui donné le pouvoir finalement, son cousin du Texas, George W. Bush Jr.

 

Les français et l’Amérique, un rapport amour-haine

Les français sont passionnés par la politique. Aussi déçus soient-ils des carriéristes qui se succèdent, c’est un sujet qu’ils abordent régulièrement. Ça ne lasse pas d’interroger nos amis anglo-saxons. Particulièrement au sujet de la politique étrangère. Vous vous ennuyez à table et vous avez envie d’un peu d’animation ? Lancez le sujet de la Syrie par exemple. En quelques minutes vos convives jusqu’ici si policés et convenables se transformeront en tribuns de la géopolitique, capables de tout vous expliquer d’un conflit et les enjeux dudit conflit, quand bien même personne n’y comprend grand-chose. Les français sont généralement cultivés, ils se souviennent de leurs cours d’histoire, et comme un tiers de la planète, ils ont internet. Mais il faut bien avouer que globalement ils projettent, comme l’ensemble de la classe politique française, beaucoup plus leur perception du monde sur l’actualité que l’actualité ne projette sur eux une nouvelle perception du monde. Dans l’imaginaire des français par exemple, nous sommes une nation importante qu’il faut écouter, particulièrement l’Europe, et surtout, les Etats Unis. Si les anglais par ironie appellent parfois les USA l’ancienne colonie, il ne fait aucun doute dans l’imaginaire des français que les Etats Unis sont la petite sœur de la France sans qui l’indépendance n’aurait jamais été possible. Et à la limite, s’ils nous ont sauvé les fesses par deux fois, c’est parce que nous les avons autorisés à le faire. Car oui, la France n’oublie ni 1917, ni le Débarquement, et il est difficile d’accepter pour une nation glorieuse et cultivée d’avoir été libérée par une bande de veaux incultes mâchant du chewing gum. Car c’est un peu l’image que la France (et pas seulement) a des américains, un peuple de balourds. C’est même parfois l’image que les américains ont d’eux même vis-à-vis des européens et de la France en particulier. Cette sophistication qui manque si cruellement là-bas, et qui est absolument partout ici. Enfin… en théorie.

De fait le rapport qu’entretiennent les français avec les Etats Unis est un mélange complexe d’amour et de haine. Un mélange de complexe d’infériorité marié à un sentiment très illusoire de supériorité. Quand Dominique de Villepin fit par exemple son discours à l’ONU, c’est comme s’il avait littéralement sauvé l’honneur de la France d’années d’humiliations où la si glorieuse nation s’est vue reculer dans à peu près tous les domaines. Culturel, économique, politique, géopolitique. C’était De Gaulle qui sortait de sa tombe et beuglait vive le Québec libre. Cambronne et son fameux merde. Cyrano et la tirade du nez. Un mélange de panache, d’arrogance et d’indépendance frondeuse qui ne pouvait que séduire la mythologie que tout citoyen d’un pays entretient à propos de lui-même et dudit pays. A tel point que Villepin s’est même cru un destin politique sur la base de ce seul discours et d’une certaine plastique néo romantique qui le faisait se comparer lui-même à un hussard de la politique, comme nous avons eu des hussards dans la littérature. Nos hommes politiques regrettant tous de ne pas être écrivains, et nos écrivains se prenant tous pour des figures de la postérité historique.

Dans cette logique haine/amour qui permet de laisser cohabiter dans une même personne la passion du cinéma hollywoodien, et le rejet de la politique américaine (qui sont pourtant intimement liés), nous avons un rapport à la fois naïf et très paternaliste avec ladite politique. Nous y calquons très souvent notre propre bi partisme, projetons sur ses lois et sa culture notre perception toute personnelle du modèle démocratique que nous avons contribué à inventer. Et rejetons en bloc tout ce qui ne s’attache pas à cette perception. La loi sur les armes par exemple, que protège en théorie le 2ème amendement, peut être différente d’un état à un autre, il est établi que les américains adorent les armes, en possèdent des quantités astronomiques (ce qui est vrai) peuvent en acheter absolument partout (ce qui est faux) et feraient définitivement mieux d’abandonner cette idée saugrenue qui fait des milliers de victimes chaque année. Quant aux défenseurs de la détention d’armes, ce ne sont qu’un ramassis de blancs, abrutis de télé, et largement influencés par une extrême droite chrétienne américaine et la NRA. Jamais, quand nous abordons le sujet en France, nous ne citons la Suisse, qui a quasiment les mêmes lois sur le sujet, où chaque citoyen mâle de plus de 18 ans possède son fusil d’assaut personnel, en tant que conscrit éventuellement mobilisable. La France est un état régalien, il est tout à fait impensable pour un français que l’exercice de la force soit laissé au citoyen. Tout à fait même impensable que la constitution d’un pays autorise par principe sacré au dit citoyen de se révolter contre un état qu’il jugerait tyran. Ce que ne propose en réalité rien de moins que le fameux 2ème amendement. En France nous avons fait la révolution, institué une relique sacrée qui s’appelle la République, avec un R majuscule comme dans Royauté, elle est au-dessus de tout, même de la liberté individuelle, même si la république tombe aux mains de voyous et d’incompétents. Il n’est pas d’ailleurs venu l’idée à Pétain de changer l’intitulé, quand bien même il prônait la « révolution nationale » et était influencé par des monarchistes comme Maurras.

Mais je m’égare…

 

George Bush Jr, le crétin qu’on aimait haïr

Ainsi, pour en revenir au discours de l’ONU, nous étions d’autant plus fiers qu’il s’agissait pour nous de dire non à ce qu’ici même nous considérons universellement comme un con de premier ordre, une buse fabuleuse, George W. Bush Jr. Les médias français ne faisant pour l‘essentiel que s’aligner sur les médias américains, en terme d’opinion, de style, ou même d’émission, nous avons tous appris par cœur la scène où Bush ne peut citer le dirigeant du Pakistan, gloussé quand il s’est étouffé avec un bretzel, choqué et amusé à la fois de le voir faire un doigt aux journalistes comme un ado en pleine montée de sève. Nous avons parfaitement joué le jeu d’une campagne média visant à nous démontrer que le candidat républicain était un crétin à peine capable de diriger un pays, et bien entendu accueilli à bras ouvert son concurrent démocrate Al Gore, auréolé d’un discours écologiste tout à fait à la mode. Et quand les élections lui ont été littéralement volées, nous avons réagi comme il se doit, avec scandale, toujours dans cette acceptation que Bush était incompétent, que sans l’aide de son frère et de papa il n’aurait même pas atteint la Maison Blanche. Nous n’avons pas vu le coup d’état qui se préparait, n’avons pas réalisé que George Bush Junior était bien plus dangereux que stupide, nous n’avons pas non plus compris le désespoir des américains à le reconduire dans ces fonctions pour qu’il en termine une bonne fois avec cette guerre honteuse et fabuleusement dépensière que lui et ses amis se sont organisés.

Car il faut bien dire ce qui est, si la guerre en Irak et en Afghanistan a été ruineuse pour le citoyen américain, elle a été une fabuleuse martingale pour les amis de George Bush. Mais pas seulement ses amis américains, contrairement à ce que nous croyons ici. Par exemple, la manne pétrolière a été partagée avec les italiens, les anglais, les chinois… et les irakiens eux-mêmes. Et s’il n’y avait que le pétrole… la reconstruction de l’Irak représentait une manne potentielle de 435 milliards de dollars… Halliburton (dont Donald Rumsfeld fut un des directeurs) KBR (filiale d’Halliburton) Carlyle Group (dont sont actionnaires les Bush) Dyn Corp (déjà sous contrat avec le Pentagone) ou aujourd’hui France Télécom ou Alstom et tant d’autres se sont faits et se font une fortune avec ces guerres.

Il y a toujours eu des profiteurs de guerre. Et les Etats Unis, nation guerrière entre toutes, a toujours utilisé la guerre pour faire des affaires. Ou l’inverse… Du Plan Marschal en passant par les invasions du Panama, du Vietnam jusqu’à aujourd’hui, les américains le savent parfaitement, le Big Business a suivi, quand il n’a pas précédé.

Or en France, que nous soyons de droite ou de gauche, dans l’acceptation générique que nous donnons de ce bi partisme, si nous percevons diversement le capitalisme, nous considérons généralement que le capitalisme américain c’est le mal. Notre perception de la politique de Bush donc se résumait à un hold-up fomenté par un crétinoïde à peine capable de lasser ses chaussures. Et rien d’autre. D’autant rien d’autre qu’en plus de tout ça, Bush était un chrétien affranchi, affirmant sans rire que Dieu était de son côté. La France étant en plus un pays laïc qui se plaît toujours à bouffer du curé en amuse-gueule (toujours dans la perception « révolutionnaire » qu’elle a d’elle-même) cette image caricaturale de l’américain type ne pouvait que nous satisfaire dans notre sentiment de supériorité.

 

Islam, un nouveau marxisme.

Cette image est importante pour ce qui va suivre. Car, pour être tout à fait juste, ce portrait caricatural de Bush Jr était globalement partagé dans les médias européens. Les anglais, toujours critiques avec leur « ancienne colonie » d’autant que ces guerres y faisaient des victimes, les Espagnols, pour les mêmes raisons, et bien d’autres. L’image globale qui ressortait en France n’était pas, contrairement à ce que nous imaginons ici, le fruit de notre seul esprit sophistiqué, mais celle véhiculée par les médias, sans jamais, en réalité ne relever réellement la « révolution » silencieuse, ce que j’appelle ici un coup d’état, que Bush, aidé par le 11 septembre, fit aux Etats Unis. Je parle bien entendu des lois d’exception du Patriot Act qui non seulement concerne toujours les américains eux-mêmes et attaque frontalement la constitution américaine, mais n’importe qui dans le monde, quelque soit sa nationalité, sa fonction, ou même sa légitimité.

Car, corollaire légal et logique de la Guerre contre le Terrorisme, le Patriot Act est global. N’importe qui dans le monde peut être convaincu de terrorisme, enlevé, tenu au secret dans une prison idoine, jeté à Guantanamo, torturé ou même assassiné sans qu’aucune loi de son pays propre ne puisse l’empêcher. Et les cas sont très nombreux à ce sujet. Pour ceux qui fantasment sur la constitution d’un Ordre Nouveau et d’un gouvernement global, vous pouvez arrêter de cauchemarder, c’est fait. Ça n’a en apparence pas la moindre forme totalitaire, ça se « justifie » par des actes terroristes bien concrets (exactement comme dans 1984 au demeurant) et ça repose sur une collaboration atlantiste et consensuelle de vieux partenaires. Le tout en se payant le luxe, dès le départ de la guerre, de se passer totalement de l’avis de l’ONU, le supposé « gouvernement mondial » actuel… et comble sur la base d’un mensonge avéré ! Ça n’a d’ailleurs même pas l’apparence d’un ordre nouveau mais de la continuité d’un ordre et d’un monde ancien. Celui de la Guerre Froide où l’Amérique et ses alliés affrontaient un Nemesis global et identifié. Et au fond de ce point de vue l’Islam est devenu leur nouveau marxisme.

Il y aurait d’ailleurs long à dire sur ce parallèle et le mélange de fantasme qu’il propose dans la psyché occidentale. Entre angélisme et millénarisme, où l’on ne parle plus de conflit d’intérêt, ou de question idéologique mais carrément de choc des civilisations. Or il n’y a pas une civilisation islamique et une civilisation occidentale. Il n’y a pas de civilisations du tout. Il y a seulement des intérêts économiques divergeants, et, c’est important, au sein même de ces communautés définies. Les intérêts de l’Arabie Saoudite ne sont pas les mêmes que ceux de l’Iran, pas plus que ceux de l’Allemagne sont les mêmes que la France. Si c’était bien le cas l’Europe ne serait pas une usine à gaz et la NSA ne se sentirait pas le droit d’espionner le monde entier. Mais au-delà, les intérêts idéologiques même divergent. Pour autant nous avons ici cette image globale, concrète d’un Islam uniforme ou quasi, diversement paré d’intentions belliqueuses ou au contraire habillé de l’aura de l’idéologie mal aimée, la religion mal aimée, mais surtout et en réalité de la couleur mal aimée, celle de l’Autre. Car l’Autre est toujours en couleur (et mal aimé).

Et soudain l’Autre, justement.

 

l’Elu est noir !

Il serait facile ici d’être très critique avec la perception première qu’on eu les français de Barack Obama. Surtout immédiatement après ce qui apparaissait comme son antonyme, son anti thèse, sa contre théorie. Après l’Amérique Blanche Chrétienne (autant dire l’extrême droite en France) Républicaine. Très facile, si la Suède ne lui avait pas décerné le prix Nobel de la paix à peine investi. Si toute l’Amérique noire n’avait pas défilé en larme à la télé. Si moi-même je n’avais pas versé ma petite larme. Un président américain noir ! ? Après Martin Luther King ? Après Malcom X ? Les lois sur la ségrégation, la mort de Kennedy ? Après autant de symboles négatifs que représentait lui-même le texan chrétien George W Bush, fils honteux du complexe militaro pétrolier.

Je ne sais pas qui a eu cette idée marketing au Pentagone, à la CIA, chez Boeing, ou au parti Démocrate, mais c’est un génie.

Comment le monde entier ne serait pas tombé dans le panneau ?

Un petit gars venu de nulle part, beau gosse, d’un père africain, né à Hawaï, élevé en partie en Indonésie… L’homme international, multiculturel, mondialisé, et surtout noir.

Car là est tout le secret de Barack Obama, la raison même pour laquelle il a reçu son prix Nobel, il est noir. Bon Dieu de merde un nègre à la Maison Blanche ! Dans le pays même où on s’est battu à cause de l’esclavage ! C’était presque aussi beau que la fin de l’Apartheid dit donc. Comme si l’Amérique apposait enfin son blanc-seing à la condamnation universelle, voir même galactique du racisme et des lois racistes. Comme si Nelson Mandela ressortait de taule, mais avec Hollywood en plus et Kennedy, l’autre beau gosse, en back ground…

Un symbole vivant.

Et en plus un symbole cool, le sourire facile, entouré de people enthousiastes, avec une femme écolo. Toute la lyre, l’appât, l’hameçon, la ligne, la canne à pêche, et le pêcheur.

Un symbole vivant qui, en plus, organise une aide médicale universelle. Alors ça dans la tête des francais, particulièrement, par contre, c’est magique. Car n’oublions jamais que la France n’a pas seulement inventé la Révolution, le Conseil National de la Résistance a inventé la Sécurité Sociale. Modèle absolu que le petit frère ignorant des Amériques n’avait jamais accepté ni voulu. Une réforme historique même, historiquement foirée par Roosevelt en personne… C’est dire si même pour les américains le symbole était fort.

Un noir qui fait du social. Non seulement c’était cohérant avec l’histoire même d’Obama mais ça collait parfaitement avec les préjugés et le racisme qui lui ont permis d’être élu, et encore plébiscité à ce jour.

 

Un malentendu raciste

Le premier préjugé, et curieusement il est avant tout américain c’était d’imaginer qu’un noir ne peut atteindre une position de pouvoir. Dans un pays où Will Smith empoche des salaires à 20 millions de dollars, où la totalité de l’industrie du rap ou quasi est dirigée et produite par des noirs. Dans un pays où des villes très importantes comme Détroit, Chicago, ont ou ont eu des maires noirs. Dans un pays à vrai dire où la première langue parlée n’est même pas l’anglais mais l’espagnol, la langue des « latinos » les autres colorate de l’Amérique de papa. Je trouverais ça paradoxal si par ailleurs il n’y avait pas les ghettos d’East L.A, Watts, Inglewood, etc… Mais l’Amérique est paradoxale et sans doute l’accepte-t-elle mieux que les autres nations. Le second préjugés c’était d’imaginer que les arcanes de la Maison Blanche était réservées à une certaine élite blanche, affreusement conservatrice, et bien entendu le complexe militaro industriel forcément raciste puisque fasciste. Toujours dans un pays, où on trouve des hommes d’affaires et des politiques de toutes les couleurs, où Clinton commercialisait la Maison Blanche, des boutons de manchette aux rendez-vous avec des princes saoudiens. Le dernier, c’était la combinaison noir + social qui convenait parfaitement à l’image du brave mec qui n’oublie pas d’où il vient, forcément d’une cabane puisque noir. Et tant pis si Obama est né d’une famille de la classe moyenne et a fait Havard.

En France, il est savoureux cet ensemble de préjugés que nous avons sur l’Amérique. Dans un pays où un homme politique, un journaliste vedette noir ou arabe est considéré comme un événement. Où la large majorité de l’exécutif est blanc et issu des même écoles voir du même milieu. Et où des départements entiers se ghettoïse à petit feux et pas seulement dans les cités, tandis que tout le monde se jette du raciste à la tête.

Oui, quel fabuleux hold-up Barack Obama a fait à nos préjugés divers. Ajoutant bien entendu la carte maîtresse, la fin de la guerre, et la fermeture de Guantanamo pour la bonne bouche. Mieux encore, plus fabuleux, il est parvenu à faire ce que l’autre cowboy n’avait pas réussi, éliminer Ben Laden.

 

Coup d’état médiatique et guerre globale

Ben Laden, le cocu magnifique. Ben Laden et Tora Bora, Ben Laden fanatique religieux, parlant du réchauffement de la planète, Ben Laden milliardaire en cavale, introuvable, insaisissable, mais diffusant quantités de messages. Dr No feat Fantomas. Mais Ben Laden que les Somaliens voulaient livrer à Clinton et qu’il a refusé, Ben Laden que les talibans proposèrent également de livrer dans les semaines qui ont suivi le 11 septembre mais que Bush a à nouveau refusé. Ben Laden qu’on trouve finalement à cent mètres d’une caserne militaire d’élite au Pakistan, pays théoriquement ami avec les Etats Unis. Ben Laden le magnifique et sa multinationale franchisée qui aujourd’hui est absolument partout, de l’Irak à la Syrie en passant par le Mali, alors que les Saoudiens prétendaient ne pas en vouloir contre Saddam Hussein et qui a même donné naissance au cauchemard Daech. Si on ajoute à ça toutes les officines qui ont remplacé la Coalition, c’est moins le choc des civilisations que celui des mercenaires et des drones, l’introduction du roman Babylon Babies….le futur annoncé par William Gibson il y a 30 ans.

Voilà où est le cœur du hold-up, son motif même. La guerre et sa continuité. Pas seulement en Irak, en Afghanistan ou en Syrie. Pas la guerre ciblée, géographiquement définie, concrétisée par des armées. Non la redoutable prise d’otage sémantique que le soit-disant analphabète George Bush a fait au monde : la guerre contre le terrorisme. Et que Barack Obama a non seulement prolongé, mais amélioré.

A savoir une guerre globale et à vrai dire totalement impossible à gagner, puisque ce n‘est pas du tout le but. Suggérer d’ailleurs qu’on puisse éliminer le terrorisme c’est suggérer soit qu’on est déjà tous au paradis, soit dans le meilleur des mondes. Car soit il n’y a plus aucun motif d’injustice, de haine, de vengeance dans ce monde, soit, il faudra s’y faire il y aura toujours quelqu’un pour terrorisé les autres, vouloir changer le monde à coups de bombes, ou, dans le cas qui nous occupe, en réalité, le tenir en respect.

Car ce terme n’est rien de plus qu’une manière de parler de guerre globale et permanente. Une manière d’autoriser une nation et ses alliés à exercer sa tyrannie sur toutes les autres au nom de la sécurité de tous. Une façon non seulement de militariser toutes les sociétés mais de les maintenir sous la pression.

Dans ce jeu Barack Obama n’a pas été le gentil noir avec des idées généreuses de nos préjugés. Il n’a pas été l’outsider de l’establishement. Ni l’exact contraire de George W Bush Jr. Il est et fut son exact prolongement, ou plus exactement son aboutissement. Car si George W Bush aimait parader en tenue de pilote, lui qui a évité la guerre du Vietnam, n’en doutons pas Barack Obama est un tueur. Un vrai.

Il y a quelques années Barack Obama n’a pas fait fermer Guantanamo. Il a fait fermer le bureau chargé de la fermeture de la prison. L’armée américaine a été remplacé par des drones, et des groupes de « contractants » déjà sous mandat du Pentagone et de la CIA, et opérant sous commandement du Joint Special Operation Command. L’utilisation des drones est devenu un programme, des centaines d’engins disséminés dans des bases secrètes à travers le monde avec la capacité et l’autorisation de tuer n‘importe qui désigné. Selon des listes conjointes de la CIA et du JOSC. Comme le révélait le Washington Post en 2013.

Des campagnes d’assassinats systématiques et programmés il y en a eu quelques-unes dans l’histoire américaine. Au Vietnam, avec l’opération Phénix, au Salvador, au Nicaragua avec les Contras. Mais toutes à ce jour conscrites à un pays, pas global, pas pouvant intervenir où il plaisait à l’armée et au renseignement américain. Et un président qui choisit lui-même ses cibles, comme le révélait de son côté le New York Time toujours en 2013, c’était aussi une nouveauté à ma connaissance.

 

l’Oncle Tom de l’Amérique des affaires.

Dans l’abécédaire de la violence employée par les états, il est toujours intéressant d’observer le mode opératoire qu’un pays choisit pour éliminer ses ennemis, il marque assez bien le mode de gouvernance, la volonté qui est derrière. En France, où l’ordre bourgeois règne, de la bande à Bonnot à Mohamed Mera en passant par Khalel Kelkal il faut que ça se termine en Fort Chabrol après une battue. Au temps de la Guerre Froide et des coups tordus, à l’époque du règne absolu de la CIA sur la machine de guerre américaine, on faisait assassiner par d’autres, et disparaître les corps, comme Guevara ou Lumumba. Après la figure Hollywoodienne d’un super méchant tonitruant, l’Amérique ne pouvait se priver de son propre show… au programme super soldat et président concerné, pour finir par faire disparaître le corps, devant les caméras et le monde entier. Le jeter aux requins comme un vulgaire morceau de barbaque, mais, selon le Pentagone, halal.

Cette figure est particulièrement frappante si on y ajoute les révélations de la presse américaine. Mais elle l’est plus encore à mon sens quand on sait qu’Obama avait signé le 31 décembre 2011, alors que tout le monde faisait la fête, une nouvelle formule du National Defense Authorization Act. Une loi qui donna, pour la première fois et explicitement, un sceau d’approbation parlementaire à la détention militaire indéfinie de citoyens, américains ou non, selon le bon vouloir du président, et sans qu’il y ait même obligation de démontrer l’accusation par des preuves ! Dans les faits la loi abolit le recours d’habeas corpus et les garanties constitutionnelles d’application régulière de la loi. Obama est allé ici beaucoup plus loin que l’affreux imbécile texan amateur de peine de mort. Et c’est bien sous l’administration Obama que Manning a été condamné à 35 ans de prison pour avoir révélé des emails et surtout un meurtre en direct commis par l’armée américaine. C’est toujours le président gentil noir trop cool qui affirmait sans tiquer que les bombardements était chirurgicaux et la précision des drones inouïe. Or il ne faut pas s’appeler Einstein pour savoir qu’une bombe de deux tonnes ne tue pas qu’une seule personne à la fois, qu’elle n’est même pas prévue pour ça. D’ailleurs une enquête a démontré que seulement 1,5% des personnes éliminées par ces engins étaient des cibles prioritaires identifiées, les 98,5% restant étant massacrés pour rien.

On a coutume de dire du tzar Poutine qu’il est lui-même un tueur. Il en a la tête, la formation, les contacts, et les méthodes. Si l’on rejoint l’imagerie Hollywoodienne du tueur gentil comme Stallone dans Assassin ou Jason Bourne, Barack Obama respecte des codes parallèles, il est cool, il tue proprement les bonnes personnes, et surtout il le regrette. Mais je trouve plus intéressant de faire un lien avec la propre famille d’Obama. Son grand père Hussein passait pour l’original de la bande. Il est le premier habitant de sa région à être entré en contact avec les anglais dont il prit aussitôt les coutumes. Désavoué par son père et ses frères, il se mit au service du colonisateur, et durant la première guerre mondiale organisa même les corvées au Kenya. Il devint par la suite cuisinier et domestique de ses maîtres blancs, après avoir été en gros leur homme de main.

Finalement Barack Obama aura incarné l’intuition de Tarantino dans Django, l’Oncle Tom bien plus redoutable et tordu que ses maîtres. Maîtres qu’il n’a pas seulement servis mais également en partie élevés.

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Kilomètre zéro- Sauvetage

Saut en haute altitude, casque, masque, silence. Les corps qui se contrôlent et dansent avec les couches d’air, les parachutes qui se déploient comme des drapeaux à l’unisson. Silence. Ils sont quatre, même la nature ne les a pas remarqués, atterrissent comme des fleurs sur un bouquet de roseaux. Des ombres. Ils se débarrassent de leurs casques, masques, et enfilent leurs chapeaux de brousse. Ils se déplacent en harmonie avec leur biotope, en rythme et en quinconce. Rien ne les distingue du reste du monde, invisibles.

–          Raven to Crow over… Raven to Crow over…

Une heure de marche avant le lever du soleil, un kilomètre de jungle jusqu’à l’objectif, 40 kilos de munitions et d’armes.

–          Crow to Raven copy.

Là-haut dans le ciel on entendait le vrombissement électronique d’un drone. Donnée transmise en direct sur le pad du sniper, cible en mouvement distinguée dans un carré de pixels blancs.

Equipe A, équipe B, infiltration, extraction. Objectif, libération d’un otage. Ils n’étaient que quatre mais ils étaient légions, organisés, mandatés, payés par le gouvernement des Etats Unis. Joint Special Operation Command. Worlwide mon ami ! Comme disait le chef d’équipe Hawk, un américain sous contrat Dyn Corp depuis 10 ans.

–          Comment est le temps ?

–          Le temps est clair, plusieurs mouvements détectés dans la région depuis 0600, nos bateaux serons sur site dans 0300.

–          Bien reçu.

Hawk se lève et se tourne vers l’homme de tête, le sniper.

–          Alors ?

–          Quatre cibles droit devant

–          On les dégage.

Un kilomètre de jungle d’abord. L’otage était une mexicaine de trente deux ans travaillant pour la CIA et enlevée par les narcos vingt-quatre heures et trente-quatre minutes auparavant. Le JOSC regroupant toutes sortes d’unités d’élite pour ce genre d’opération, une équipe de chez Dyn Corp avait été désignée deux heures après son enlèvement, et briefée dans la soirée. Des mercenaires payés par le Pentagone.

–          L’agent Sanchez travaillait sur le cas de Felipe Rothstein, citoyen vénézuélien et chef du Cartel del Norte. Rothstein fait passer une partie de sa came par le Mali et la Guinée, ce qui en fait un possible associé d’Al Qaïda dans la région du Sahara.

Donc un ennemi désigné de l’Amérique et de la CIA, mais c’était un peu la même chose.

La jungle est bleue et mouillée. Les treillis pèsent, la peau est humide de transpiration. Ils connaissent, ils sont les meilleurs, des forêts Afghanes au désert irakien en passant par le Mexique, les favélas de Sao Paulo, ou la Thaïlande, le JOSC est partout, et s’il n’y est pas eux y ont été un jour. Hawk l’ex para, Brandon, SAS, Smithers, le sniper ex SEAL, et Murakami l’ancien du Bope. Le camp est à environ 400 mètres derrière un bras de fleuve. Un garde couvre un ponton, visage tatoué, HKMP5, pur jus trafiquante. Un peu plus loin, à dix heures ils aperçoivent l’entrée et un autre garde, le visage jaune, barbu, un AK47 en bandoulière. Quelque part derrière, dans une des cabanes on pouvait entendre une femme gémir de douleur.

 

La première fois qu’il l’avait violée elle avait essayé de lui parler, lui avait soutiré son prénom, engagé une espèce de dialogue en espérant qu’il n’introduirait pas cette bouteille dans son anus, ni qu’il ferait venir les gardes pour la violer à leur tour. Peine perdue. Puis il l’avait encore battue avant de l’électrocuter sur un lit sans matelas. Ça avait été le pire. Pire que la bouteille et de l’entendre se casser, pire que le sperme et le sang dans la bouche, pire même que le tournevis dont il s’était servi pour lui gratter les tibias. Elle avait vomi, pleuré, vomi encore sans plus rien pouvoir arracher à ses entrailles, le courant lui traversant le corps comme un immense clou incandescent, jusqu’à ce qu’elle sente l’odeur de ses cheveux brûlés, tout son corps cabré et tétanisé par le jus. Maintenant elle est assise, pantelante, elle supplie, les mains verrouillées sur une table, il actionne une perceuse, s’approche de ses doigts. Il s’appelle Jon, c’est tout ce qu’elle sait de lui et il aime son travail.

Le hurlement déchire la jungle, les spécialistes se regardent, il est temps de conclure.

–          Raven à Crow nous entrons en action

–          Vous entrez en action bien reçu.

Brandon et Murakami passent devant et se glissent dans l’eau comme des crocodiles à l’affut. Le premier garde ne sent même pas la balle lui exploser le crâne. Son corps part à la renverse comme un arbre, tombant en souplesse sur les mains que lui tend l’ex du Bope et qui l’accompagne sous la surface. Le fusil du sniper se cabre à nouveau, second garde. Une balle dans la poitrine, le cœur qui éclate. Brandon avance sur indication, on déblaye le chemin devant eux. Un garde grimpe dans un mirador, il a vingt ans à tout casser, il ne sortira plus du mirador, il s’effondre, sa gourde tombe.

–          Attends chef, en voilà un autre, indique Hawk alors que l’autre est déjà dans la visée du sniper.

Le temps d’un soupir. Brandon et le brésilien au nom japonais coupent le grillage qui marquent le camp. Ils ne sont pas seuls. Le drone au-dessus de leur tête leur indique tous les mouvements ennemis sur un rayon de 25 kilomètres. Sans compter la couverture assurée par le sniper et Hawk. Ils se faufilent vers les baraquements, pénètrent à l’intérieur. Ça sent le bois humide et la transpiration, le sang et la peur. Soudain une rafale de gros calibre éclate. Les balles traversent les murs de placo, les deux spécialistes ont de la chance, ils tombent accroupis et répliquent dans la direction des tirs. Deux types surgissent de l’arrière du baraquement et sont fauchés par le sniper. Un autre arrive en approche, sa tête éclate sous l’impulsion d’une balle de 7,62 mm Otan. A l’intérieur c’est la confusion. Le tireur invisible hurle des insultes tout en rafalant les murs à l’aveugle. Murakami finit par le repérer et lui glisser une rafale en entrant dans la pièce où il se cache.

–          All clear ! aboie-t-il tout en continuant à progresser. Ils pénètrent dans la pièce principale, Jon se jette sur Brandon avec sa perceuse allumée, la mèche manque de lui rentrer dans la tempe. Brandon repousse son adversaire, le coince avec son bras, et de l’autre main sort le 9 mm qu’il a la ceinture. BLAM !

–          Clear ! All clear ! Objective secure !

La victime est couchée sur son lit électrique, les mains et les pieds troués, le visage tuméfié, l’entrejambe en sang. Brandon est écœuré, il se penche sur elle et lui pose quelques questions, des questions personnelles et faciles. Le nom de jeune fille de sa mère, son lieu de naissance, elle répond. Malgré tout ce qu’on lui a fait subir elle répond, elle est consciente et comprend plus ou moins qui sont ces types au visage barbouillé de vert et de noir.

–          Chef, faut se bouger, deux véhicules en approche rapide, sortez par la porte arrière et prenez le véhicule sur votre droite.

Une heure plus tôt, 20 kilomètres en amont du fleuve, deux bateaux à fond plat ont été débarqués avec une équipe au complet de mercenaires du JOSC. Uniquement des contrats Dyn Corp et Academi, du jetable si nécessaire. Les bateaux et leur équipage sont déposés au milieu du fleuve avec tous leurs hommes, les mitrailleuses lourdes et les Gatling mis en position de combat, on balance un nouveau drone. C’est un modèle léger en cellulose, il suffit de le lancer comme on lancerait un avion en papier, on le dirige avec un pad. Il s’envole en vrombissant comme un coléoptère contrarié et commence à transmettre. Deux véhicules en approche, plus trois autres à l’opposé. Brandon soulève la victime entre ses épaules et ils sortent au petit trot. C’est le brésilien qui conduit. Sitôt qu’ils ont démarré, Hawk et le sniper lèvent le camp et prennent en courant la direction du premier point d’extraction prévu.  Tout ça a été vu auparavant à la base à l’aide des cartes mais surtout des données transmises par le premier drone. La machine de guerre est huilée à l’huile fine. Leur souffle aussi est fin, ils courent avec science, ils maitrisent leurs muscles, leur cœur, chaque goulée d’air qu’ils aspirent, pendant qu’ailleurs c’est déjà l’enfer, ce footing les rends plus aiguisés encore. Ailleurs, ils ont grimpé à bord d’un pick-up, la victime avec le brésilien, à l’avant, Brandon sur le plateau qui les couvre. Deux poursuivants, le claquement caractéristique des AK47, la route cabossée, le hurlement des moteurs à travers la jungle, le M4 de Brandon qui crépite, la poussière mêlée d’humidité, 35%, la chaleur, le stress, la peur, et soudain la mort qui surgit. Il a pris comme point de référence le milieu du pare-brise et a laissé faire le recul. Quatre projectiles au total et un seul en pleine tête. L’homme à côté du chauffeur s’affaisse, l’AK tombe à ses pieds, le chauffeur prend peur, il donne un coup de volant, sort de la route et remonte tant bien que mal alors que le second véhicule le dépasse. Impossible de s’arrêter, Murakami en informe Hawk, point d’extraction primaire dépassé, direction le point deux. La course à travers la jungle continue, ils bifurquent vers la route qu’on aperçoit faisant un virage enroulé derrière les arbres, le pick-up les a dépassés en trombe, toujours poursuivi par les claquements d’un autre AK. Dans leur oreillette l’équipe B leur annonce de nouvelles troupes, signalées par le drone N°2. C’est presque leur quotidien, en tout cas c’est leur métier, alors ils courent en espérant que le second point sera le bon. Mais si ce n’est pas le cas, ils courront encore. Ils coupent à travers la forêt, ils ont mémorisé leurs parcours, et au pire, par radio et grâce aux robots du ciel on leur indiquera s’ils se trompent. Mais ils ne sont pas de ceux qui font ce genre d’erreur. Ils maintiennent la peur à distance, elle les talonne, ils sont formés à la laisser les aiguiller sans les envahir. Quelque soit leur formation, d’où qu’ils viennent, ils ont été fabriqués dans les meilleures écoles de l’élite militaire, à eux seuls ils valent plusieurs millions de dollars d’investissement, jetables mais coûteux. Dans le pick-up l’otage est à peine consciente de ce qui se passe. Elle sent le chaos sous ses fesses et dans son dos, espère qu’ils vont s’en sortir mais n’y croit guère. Tout son corps hurle de douleur, elle est partagée entre l’envie de se laisser mourir et celle de s’accrocher. Elle se sent souillée et vide. Elle préférait qu’on l’achève.

Point d’extraction N°2 en vue, Hawk et le sniper ont remonté vers la route, un 4×4 foncent derrière le pick-up, Hawk sort un tube lance-roquette LAW de son paquetage, l’épaule, et tire. La roquette traverse l’air dans un souffle, crachant une trainée blanche derrière elle, elle percute de plein fouet le 4×4 qui s’envole sous l’impact et retombe en flamme, pulvérisé. Le pick-up freine en catastrophe, ils sautent à bord et reprennent la route. Cinq minutes plus tard un nouveau convoi surgit d’un chemin de terre et continue la poursuite. Seulement cette fois ce n’est plus un AK, c’est trois, plus un M16, un HKMP5 et un Bushmaster. C’est un pick-up, un 4×4 et une camionnette bourrés de types armés. Hawk tire par rafale de trois tout en beuglant dans le micro qu’il a glissé dans son col.

–          Raven à Crow, Raven à Crow.

–          Ici Crow à vous.

–          Point d’extraction secondaire abandonné, nous dirigeons vers point tertiaire, l’objectif est vivant mais ne peut se déplacer seul, sommes poursuivis par trois VE lourdement armés, attendez-vous à une extraction chaudasse.

–          Bien reçu Raven, seront sur point tertiaire dans 15 minutes.

Là-bas les bateaux à fond plat viraient déjà de bord traçant le sillon d’un arc argenté dans le fleuve plomb. La fusillade sur la route claquait dans toute la jungle, cette fois ils avaient également affaire à de meilleurs pilotes qui savaient zigzaguer sur une route de terre. Les tirs étaient plus hasardeux car les tireurs n’étaient pas très bons en revanche, mais faire mouche devenait plus compliqué pour les hommes du JOSC. Un phare explosé, le moteur défoncé, Brandon essayait d’immobiliser le 1er véhicule tandis que Hawk et Smyther répliquaient à l’ennemi. Ils n’écoutent plus le sifflement des balles, ni le bruit qu’elles font en s’écrasant sur le plateau du pick-up, en perforant le métal. Ils ne s’opposent pas à cette mort potentielle qui maille leur espace vital et peu en une fraction les arracher du jeu. Ou pire, les handicaper à vie. Ils sont des athlètes de la guerre, ils sont chez eux ici, sur cet engin. Calmes comme s’ils nageaient ou embrassaient leurs enfants. Chaque opération est unique, parfois ça se passe bien, parfois il y a de la casse, c’est leur boulot, ils en sont fiers, et en plus ils sont magnifiquement payés pour ça. Mieux que dans toutes les armées où ils ont opéré. Mais ce n’est pas la motivation première de ces hommes. On ne prend pas autant de risque, on ne rassemble pas autant d’abnégation ni de courage pour l’argent seulement. On le prend pour une cause, une cause qu’ils pensaient juste. Le monde était ordre et chaos, il fallait vivre avec, ils avaient choisi de se plonger dans le chaos pour l’empêcher de détruire leurs familles, leurs amis et en tout ce qu’ils croyaient. Ils étaient le dernier rempart contre la sauvagerie des hommes, ceux qui se rendaient où personne n’allait pour sauver des vies, défendre une certaine idée du monde. Le JOSC et Dyn Corp n’étaient ici qu’intermédiaires dans la poursuite de cette cause qui les occupait parfois depuis l’enfance. Hawk était d’une famille de militaires, son grand-père avait reçu la Silver Star à titre posthume pour s’être sacrifié afin de sauver son peloton, et son père avait fait deux tours au Vietnam avant d’y perdre un bras. Murakami avait grandi dans une favéla avant de rejoindre le Bope, cette cause était marquée dans sa chair. Il avait vu la barbarie s’emparer de sa sœur, son frère, son père avait été tué par un petit dealer. Il avait transformé sa rage en une forme épurée et supérieure de conscience du monde, en avait accepté le chaos comme l’ordre. Smythe était lui aussi d’une famille de militaires. Brandon aurait pu faire de hautes études, avec son QI exceptionnel mais l’école des commandos lui avait semblé un aboutissement plus ambitieux. C’était sans doute pour ça qu’ils avaient tous réussi leur formation, leur conviction intime du sacrifice nécessaire qu’il fallait faire pour défendre ce qu’on estimait juste, beau, vrai comme un bon poème.

Un homme meurt derrière, il tombe à la renverse et passe sous les roues du 4×4, les armes chantent. Point d’extraction N°3.

–          WATER ! WATER !

Murakami plonge directement dans le fleuve, Brandon sort le colis par le pare-brise, l’équipe B est là, les Gatling en marche et leur bruit terrifiant de tronçonneuse. Un feu de l’enfer, un torrent d’acer brûlant qui transforme tout, le 4×4 est pulvérisé, le pick-up derrière lui éclate, les hommes sautent de la camionnette terrorisés. Les Gatlings sont soutenus par des mitrailleuses lourdes de calibre 20 mm qui arrosent à hauteur d’homme, les traçantes flamboient, personne ne peut se lever ou il mourra. Murakami et les autres montent à bord, les navires démarrent sans cesser le tir, et puis c’est le décollage à 65 nœuds à l’heure. L’hélicoptère les récupère 4 kilomètres en amont. Trois agents de la CIA les attendent de la récupérer, on la conduit immédiatement à l’hôpital.

 

Elle a mal et encore peur, mais elle est heureuse par intermittence, elle est libre, ici les gens sont doux, on lui pose des questions gentiment, on la soigne sans la heurter, sous l’œil vigilant de deux agents. Elle a l’impression de les connaître, ils la regardent à travers la vitre de sa chambre. Ils portent ces costumes sombres qu’affectionnent les directeurs de la Compagnie. Puis soudain ça lui revient, comme si leurs traits redevenaient nets. Celui de droite est son chef direct, celui de gauche le directeur des opérations spéciales, qu’elle n’a rencontré personnellement qu’une fois. Son chef lui fait un petit signe de la main, elle essaye de sourire et agite faiblement les doigts. La morphine a beau faire elle a encore mal partout et surtout à l’intérieur d’elle-même. Un mal contre lequel la médecine ne peut rien. Quelque part dans sa tête flotte comme une envie de mourir.

–          On pourra la débriefer quand ?

–          On ne la débriefera pas, je ne vais pas prendre ce risque.

–          Vous avez peur qu’elle ait craqué ?

–          C’est bien pour ça que nous sommes allés la chercher non ? Elle sait trop de choses sur nous et nos opérations de 2001. Si elle a parlé elle parlera pendant le débriefe.

–          Vous proposez quoi ?

–          On va appliquer l’article 1180.

–          Un agent double ? pas bête…

Le lendemain un homme et une femme entrent dans la chambre et lui expliquent qu’on va la ramener chez elle. Pour son bien et pour le voyage on propose de la sédater, elle accepte, d’ailleurs elle n’a plus qu’une seule envie, dormir.

 

Il fait noir, trou noir. Les yeux ouverts mais pas la moindre lumière. Contact froid du béton sous ses fesses, sous ses mains, elle frissonne. Elle sent aussi le tissu sur elle. Elle porte un genre de combinaison. Elle ne comprend pas, elle n’est pas chez elle, alors où est-elle ? Ils vont la débriefer ici ? Pourquoi cette mise en scène. Soudain la lumière s’allume, une douche de lumière, 1000 volt stridents d’un blanc acide qui se déversent sur sa tête avant que la musique n’entre en jeux. Rammstein, à fond, comme si elle y était.

–          INSANITY IS ONLY A NARROW BRIDGE THE BANKS ARE REASON AND DESIRE I’M AFTER YOU THE SUNLIGHT CONFUSE THE MIND…

Bienvenue à Guantanamo.