Je suis un assisté

Jean-Michel Apatie, qui est au journalisme ce que la brosse à reluire est aux chaussures d’un ministre, soutenait récemment, devant un Barthès naturellement goguenard, que les hommes politiques n’étaient pas assez payés et que cela expliquait pourquoi la plus part avait un second emploi. Et d’affirmer avec morgue que lui, à la place de Hollande, se serait augmenté. Bien entendu tout le monde sait que l’homme qui n’était pas là n’a prit cette mesure que par pure démagogie. Et en effet on n’oublie pas que c’est suite à ses défaites électorales que Jean-François Copé s’est empressé de prendre un boulot d’avocat, ainsi que son ami Sarkozy, ça tombe bien il va en avoir besoin… On pourrait répondre qu’en 1961 déjà, Michel Audiard dans le film le Président, dénonçait la collusion public/privé dans les emplois occupés par les députés. Je cite : « La Politique, messieurs, devrait être une vocation. Je suis sûr qu’elle l’est pour certains d’entre vous. Mais pour le plus grand nombre, elle est un métier. Un métier qui ne rapporte pas aussi vite que beaucoup le souhaiteraient et qui nécessite de grosses mises de fonds. Une campagne électorale coûte cher. Mais pour certaines grosses sociétés, c’est un placement amortissable en quatre ans. Et pour peu que le protégé se hisse à la présidence du conseil, alors là, le placement devient inespéré. Les financiers d’autrefois achetaient des mines à Djelizer ou à Bazoa. Eh bien ceux d’aujourd’hui ont compris qu’il valait mieux régner à Matignon que dans l’Oubangui, et que de fabriquer un député coûtait moins cher que de dédommager un roi nègre. »… et à vrai dire on va s’arrêter là. Pas un seul français n’ignore la somme ahurissante de privilège que s’est arrogé notre caste politique. Les chiffres des salaires, des préretraites et retraites, indemnités diverses et variées, sans compter la faramineuse somme d’avantages en nature sont régulièrement publiés et dénoncés au point de devenir un phénomène de société en soi. La suroccupation des postes à responsabilité verrouille totalement la vie politique où trois gros partis se partagent le crachoir, avec le FN dans le rôle de l’épouvantail à moineau. La cooptation des pouvoirs et la main mise de la classe dominante, celle de la moyenne et grande bourgeoisie sur les « grandes écoles » ainsi que l’assemblée comme le sénat créer un effet de plafond de verre. Quand à la justice elle semble faite pour le seul usage du citoyen ordinaire comme nous l’a rappelé Madame Lagarde en embarquant pour New York. Bref en gros, nous en sommes à peu près revenus à ce qui se passait avant la nuit du 4 aout, avant que ceux qui dominent aujourd’hui n’abolissent les privilèges…

Il est temps de remettre les français au travail !

Du mise en examen Serge Dassault, dont l’incompétence industrielle nous a déjà coûté 47 milliards sur le Rafale, au sémillant Laurent Wauquiez, en passant par François Fillon ou l’héritier Pierre Gattaz, tous nous le répètent, les français ne foutent rien, il est temps d’en finir avec l’assistanat. Prenons par exemple Laurent Wauquiez, voilà un homme qui s’y connait en travail. N’est-il pas à la fois président du conseil régional, député, premier vice-président des Républicains, et maitre des requêtes au Conseil d’Etat ? Sans compter deux postes de ministre, un comme secrétaire d’état et un autre comme porte-parole, un de maire, plus ses fonctions au sein de son parti, et donc une vie publique forcément riche. Ajouter à cela qu’il est père de deux enfants et j’ose imaginer que cet homme a de nombreux amis et une vie privée. A mon avis, il doit y avoir une explication astrophysique géo localisée dans ce prodige, en France  le temps se distord à mesure que le pouvoir grandit. Et comme nous avons à faire à des surhommes, forcément leur perception de nos petites vies est celle de Zeus sur l’Olympe. D’ailleurs Serge Dassault ne le déclarait-il pas avant que ses amis ne lèvent son impunité parlementaire : « la France d’en bas n’existerait pas sans la France d’en haut ». ? Bref, entendre un homme politique ou le patron du Medef parler du travail ça fait à peu près le même effet que d’entendre le pape parler de sexe.  Pourtant, il faut bien l’admettre la part des prestations sociales n’a cessé d’augmenter avec le temps, +35% en 2015 et en 2014 il y avait environs quatre millions d’assistés au RSA et tout ça a déjà couté plus de 25 milliards d’euros en 2015. C’est dire si on n’a plus les moyens de payer des vacances aux Bahamas aux feignasses. D’autant qu’en plus il y a les fraudeurs ! Rendez-vous compte, en 2013, la fraude aux prestations sociales représentait la somme astronomique de 350 millions d’euros ! Alors que la fraude aux cotisations sociales ne se situait qu’entre 20 à 25 milliards d’euros, une paille ! Ah mais oui nous dit la classe politique, mais toutes ces aides, quand même ça motive pas à chercher du travail. Et vous savez quoi, ils n’ont pas complètement tort. Petite explication.

 

L’assistanat, un drame dont on se passerait bien.

Evacuons tout de suite la question, 68% des travailleurs pauvres ayant droit au RSA activité n’y ont pas recours. Et moins de 1% des bénéficiaires d’aide ont déclaré que ne pas travailler était plus avantageux. Corolaire inhérent à une dépression et une psychopathologie déclarée tardivement, à 40 ans je me suis retrouvé sans domicile fixe et pour une durée de trois ans. Les gens ayant souvent un portrait fantasmé et souvent misérabiliste de la situation de SDF, je précise que comme beaucoup d’autres de mes camarades d’alors je vivais techniquement à l’hôtel au mois et que je travaillais ainsi que 30% des sans domicile. J’ai été successivement sondeur, serveur et réceptionniste. Je vivais à l’hôtel mais mon adresse légale était 1 Places Mazas, adresse commune à tous les SDF de Paris ne pouvant justifier d’un endroit où réceptionner leur courrier, en face de la morgue… Des emplois précaires et mal payés qui m’ont obligé à demander une aide aux Emmaüs. J’ai également vécu chez des « amis » et testé les limites de la solidarité quand on a fait de la psychiatrie, et comme je ne pouvais pas faire de demande de RSA au départ – j’avais bien trop gagné avant de plonger, et absolument tout claqué sous l’effet de ma pathologie – que j’ai quitté mon emploi de serveur, par exemple, pour ne pas sombrer dans l’alcoolisme encouragé par la direction, il m’est arrivé de ne pas avoir un sou pour me payer l’hôtel. Mais je me suis débrouillé avec les moyens du bord. Je me suis reconstitué un réseau relationnel en fréquentant un bar et à dessin. Evitant l’alcool à nouveau je me suis fait des relations et des amis. Pour retrouver un équilibre je me suis mis au sport, et en trois ans je n’ai finalement dormi qu’une seule fois dans un parc. Quand je n’avais pas les moyens de l’hôtel ou que le mien m’avait enfermé dehors (fermeture 22h) soit je passais la nuit dans un bar à tenir le crachoir des buveurs soit je me débrouillais pour qu’on me paye une chambre pour la nuit. J’ai même fini par me trouver un appartement par un ami connu dans ce bar. Hélas ma pathologie m’a rattrapé et je suis retourné à l’hôpital, détruisant dans la foulée tout ce que j’avais péniblement construit. Appelons ça de l’orgueil je n’aime pas faire appel à l’aide public, mais surtout je déteste les administrations, les files d’attente, et les paperasses. Pourtant j’y ai fait appel, et j’y ai appris à faire une chose, pleurer sur commande. Il n’y a que ça qui fonctionne à tout les coups. Faire pitié, donner l’impression qu’on est démuni, et à part avec quelques fonctionnaires et associatifs triés sur le volet ne jamais faire état de ses ressources pour ne pas sombrer. C’est mal vu de faire du sport, de chercher du travail, de tenter de se faire un entourage. Ca fait pas assez humilié sans doute. Mais l’ennui voyez-vous avec le RSA c’est que si vous gagnez un peu plus tel mois dans votre emploi précaire, le mois suivant votre RSA diminue. Et puisque par exemple un contrat de sondeur court d’une journée à une semaine voir deux pour 8,50 de l’heure, rien ne vous dit que le mois suivant vous travaillerez. A ce régime là si vous êtes SDF vous n’avez aucun moyen de refaire surface. Et si d’aventure vous gagnez la somme faramineuse de 800 euros comme réceptionniste à temps partiel comme je le fut, oubliez le RSA. Sachant que l’hôtel où vous vivez coûte 547 euros par mois, que telle association prend en charge là-dessus 350, il vous reste environs six cent euros pour vous nourrir, vous habiller, vivre. Sachant que bien évidemment il faut ajouter deux euros par jour pour la douche dans certains hôtels, et que vous mangerez dans tous les bouibouis du quartier faute de pouvoir cuisiner dans votre chambre. Et ici je parle d’une situation « confortable » je doute qu’un SDF de Rouen ou de Clermont Ferrant trouve facilement, emploi, hôtel, structure et moyen de locomotion. Bref ça douille d’être pauvre et en effet dans ce contexte on a plus intérêt à rien foutre qu’à vivre sur la corde voulu par des énarques qui n’ont pas la moindre idée de la réalité du terrain.

Créez votre entreprise, vous m’en direz des nouvelles

Oui mais non. Vivre du RSA ce n‘est pas vivre. Une fois sorti de l’hôpital j’ai réussi à convaincre ma famille que eux aussi il pouvait se comporter en être humain. On m’a accordé un délai de deux semaines avant de retourner dans la rue, finalement je me suis suffisamment effacé pour que pendant cinq ans on me considère comme une nuisance supportable. Je suis passé de la catégorie des 700.000 SDF en 2013 à celle des 3 millions de « mal logés ». Je vivais alors en grande banlieue et je continuais péniblement à travailler toujours comme sondeur. Et puis j’en ai eu assez et je me suis dit, tiens si je créais mon entreprise. Je me suis tourné vers mon métier d’origine, concepteur-rédacteur dans la publicité et me suis mis à mon compte. L’Urssaf m’a donné un numéro en urgence après que j’ai poussé mon premier coup de gueule, m’associant à la convention collective…. des traducteurs. En effet pour une raison qui n‘appartient qu’à le seule administration seul les graphistes sont associés à la communication. Et c’est alors que j’ai fait connaissance avec le fameux RSI. Créé en 2005 pour faciliter les relations entre les indépendants et les organisations de protection sociale, le régime social des indépendants les a, en réalité, kafkaïsé. Quelques exemples. En 2010, 20 000 dossiers attendaient toujours d’être dûment immatriculés depuis deux ans : 20.000 entreprises ne pouvaient exercer légalement.… Certains administrés qui tentent de communiquer depuis trois ans avec le RSI se retrouvent avec 18 000 euros de cotisations en retard et 4 000 euros de frais de retard, faute de n’avoir jamais reçu de rappel de cotisation, faute également que leurs courriers parviennent où que ce soit. Car si les exigences du RSI sont immenses, son mode de communication tient de l’autisme, quand il ne s’agit pas simplement de déni. Résultat des courses : en 2007, 6,1 milliards d’euros de cotisations attendaient d’être payés ; en 2011 14,2 milliards, avec au moins 1,3 milliards pour la seule période 2008-2010. En ce qui me concerne en un an j’ai fait un misérable total de 5000 euros et le RSI m’en a prit 3700. J’ai donc naturellement laissé tomber. Quatre ans plus tard la Cipav, qui s’était imposé à moi, me réclamait encore 1700 euros qu’elle refusait que je paye par échelonnement ! Passé automatiquement du régime général au régime privé, je suis resté un an et demi sans sécurité sociale, et sans le savoir, le RSI ayant omis de signaler que j’avais cessé mon activité auprès de la CPAM. En gros en créant mon entreprise je me suis endetté à hauteur d’environs 5000 euros…et j’en étais au même point : un fichu assisté du RSA….

L’apprentissage c’est l’avenir

Toujours François Fillon, sans emploi connu, définissait l’apprentissage comme « la voie royale du retour à l’emploi » et François Hollande futur rentier, expliquait que c’était « l’espoir ». Pas plus convaincu que Laurent Wauquiez de la pérennité d’un RSA j’ai donc décidé de me reconvertir au beau métier de cuisinier, et je précise sans avoir jamais cuisiné de ma vie. Bénéficiant du statut enviable de chômeur longue durée, ma formation assurée par le Greta était assortie d’un revenu indexé sur mes heures de présence en cours. La formation en France c’est un marché de 25 milliards d’euros assuré par les collectivités, l’état et les entreprises, et j’ai de la chance parce qu’en réalité c’est un marché tellement juteux et tellement abusé que seul 13% de cette somme va expressément aux chômeurs. Le Greta lui est une émanation de l’état son budget est annexé au budget de l’établissement support de la formation (EPLE) en concurrence avec l’Afpa, l’autre organisme de formation de l’état. En 2010 pour un demi-million de stagiaire il dégageait un volume d’activité de 459 millions d’euros dont une partie est censé revenir aux établissements  accueillant, ce qui, si l’on en croit les responsables des comptes des dits établissements ne va pas de soit, avec parfois des retards de 10 ans… N’ayant pas mon bac, à la différence de François Fillon et de Jean François Copé, on m’indiqua donc qu’en plus des cours de cuisine théorique et pratique je suivrais des cours d’anglais, de français et de mathématique. Ca me convenait, un petit rafraichissement de mémoire ne me ferait pas de mal. Dans les faits, étant bilingue, la prof d’anglais passait le plus clair de son temps à me demander de valider ce qu’elle disait, et je lui servais d’assistant. La prof de français était tellement à la ramasse qu’elle nous confia à des logiciels en ligne d’apprentissage de français. Et quand je lui expliquais que je n’avais pas exactement besoin d’apprendre à faire une dissertation mais de cours de grammaire, me riait au nez et me forçait à faire un exposé (…) sur un thème imposé. Vous pouvez le lire, il s’agit de l’article sur le Tibet… Quand au cours pratique et théorique, disons que pratiquement ils enseignaient à peu près tout excepté ce à quoi nous allions être réellement confrontés en cuisine. Je sais faire en théorie une pâte feuilleté ou une crème anglaise, de la glace ou tailler et nettoyer une truite, et faire un fond brun  Dans les faits, aucun restaurant excepté gastronomique ne fait de pâte feuilleté, de glace ou de crème anglaise, les poissons sont déjà préparés sinon congelés et il est interdit de garder un fond brun plus de douze heures et seulement à condition d’avoir une cellule de refroidissement. Or comme ça prend environs trois bonnes heures, la plus part des restaurants n’ont pas les moyens ni le temps de s’y consacrer. En réalité l’apprentissage se fait en stage et à la dur. Que vous ayez cinquante ou 15 ans on vous parlera de la même manière, et si je connaissais assez l’univers en cuisine pour l’avoir fréquenté, si avant ma formation j’avais fait déjà quatre mois en cuisine comme commis et second (et toujours sans rien y connaitre, d’où la nécessité d’une formation) j’avoue que se faire hurler dessus par un gamin de 20 ans pour une tâche insignifiante sur un mur ne va pas de soi. Pas plus que de devoir travailler dans un restaurant où le patron ramène les courses pile poil en plein service, ou vous impose un chef sans diplôme, sans méthode, sans hygiène mais corvéable et pas cher. J’ai fini par trouver le moyen de me casser la main en allant chercher des produits à la cave d’un restaurant, le chef pensait que je simulais… J’ai tout de même eu mon diplôme. Reste que le Greta étant déplorablement organisé, on nous faisait sauter des cours mais on nous obligeait à rester pour justifier le budget. Nos emplois du temps changeaient constamment et tant pis pour ceux qui avaient des enfants à l’école. Qu’il pouvait arriver qu’on nous renvois chez nous comme des enfants parce qu’on avait oublié de se raser ou tel couteau de découpe, autant d’argent qui n’entrait pas à la fin du mois, mais ça le Greta n’en n’avait cure. Sans compter le prix d’une valise de couteaux et les tenues, compter environs deux cent euros. Et qu’à nouveau on n’était absolument pas préparé, que nos professeurs de cuisine étaient, de leur propre aveu, payé  12 euros de l’heure pour faire du tourisme et de la garderie, en gros. Mais donc j’avais un métier et me voilà lancé dans la grande aventure… de la précarité et de l’escroquerie en bande organisée. En deux ans, je n’ai jamais travaillé plus d’un mois d’affilé. Dans un pub, à raison de 10 heures par jour, cinq jours sur sept, j’ai touché la somme folle de 947 euros… pour 1400 brut. Dans une brasserie, engagé comme chef de parti, j’ai été plongeur pendant un mois, uniquement parce que le chef de parti qui faisait office de chef ne m’aimait pas, et quand j’ai fini par protester je me suis fait virer. Dans un bistronomique j’ai assuré jusqu’à 13 heures de travail par jours comme chef de parti froid (dessert et entrée) et je dormais aux environs de quatre heures par nuit après deux kilomètres de marche (plus de transport). Le lendemain de la signature de mon CDI, j’étais viré, ils avaient trouvé une commis qui ferait l’affaire pour moins cher… il y aurait très long à dire sur la réalité des cuisines et de la restauration, je ne m’attarderais pas dessus. Disons qu’en temps que cuisinier, si vous aimez la cuisine faites la dans un gastronomique sinon chez vous. En temps que professionnel si votre but est de vous faire exploiter et sous-payé vous avez décroché le gros lot. Et en tant que client, si vous voulez manger quelque chose qui a été fait dans des conditions d’hygiène acceptables, évitez comme le diable les restaurants en continue. En deux ans je me suis fait exploiter, escroquer abuser, hurler dessus, j’ai bien failli me battre deux ou trois fois avec des commis mal élevés. Je me suis cassé une main, j’ai travaillé avec une clavicule fêlée, me suis taillé les doigts et brûlé un nombre incalculable de fois, le tout en étant atteint d’une pathologie où le stress et contre indiqué. Alors quand enfin j’ai accepté de me voir comme un handicapé, que j’ai fait ma demande d‘allocation d’assisté handicapé et que le faramineux montant (1080 euros avec l’aide au logement pour un loyer de 477 euros…) m’a permit de me payer cocaïne et call girl, j’ai totalement cessé de travailler pendant deux ans. Vous comprenez maintenant ce que je disais quand j’expliquais que Laurent Wauquiez avait raison, mon allocation ne m’a pas incité à rechercher du travail mais à rester chez moi écrire gratuitement des articles… quelle honte. Reste que je suis indécrottablement têtu et que j’ai pour projet cette fois, puisque mon allocation a été renouvelé, de trouver un travail, et pire, un projet fou, un travail qui me plait, bosser avec les gosses comme AVS (auxiliaire de vie scolaire). Au mois de septembre sur la base d’un CV généraliste et d’une lettre de motivation une directrice d’établissement a voulu me rencontrer. Hélas entre temps l’éducation nationale avait bloqué les embauches. Ce mois ci, sur la base du même CV et de la même lettre un employé de Pole Emploi a décrété qu’’il ne pouvait pas les présenter, qu’aucun chef d’établissement n’en voudrait… Bref je suis un salaud d’assisté et au fond le seul statut qu’on veut bien me reconnaitre c’est celui d’handicapé.

 

 

 

 

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Planck ! 28

Dans les basses couches de NewRose, là où régnait l’ignorance crasse des vraies réalités économiques, des enjeux de la globalisation, là où on ne faisait même pas mine de s’intéresser aux cours de la Loterie Solaire, se contentant de pleurer misère et de réclamer que ça tombe tout chaud tout cuit des mains d’une société pas assez libérale et trop indulgente, on attendait.

Comme allaient bientôt l’apprendre les trois hommes, pauvre c’est un métier. Un métier dont la première vertu, l’axe central repose tout entier sur la capacité d’attente. Attendre que la pièce tombe, attendre que votre demande soit examinée, attendre que les papiers soient tous réunis, attendre que le rideau de fer là-bas s’ouvre derrière une interminable queue d’individus. Principalement des humains et des robots déclassés et pour la plupart assez crasseux pour devoir être passés tout entier à la machine à laver. Au comble de cette misère, il y avait Montcorget qui non seulement se rendait compte jusqu’où il était tombé, mais qui plus est avait l’impression de porter sur ses épaules un minaret entièrement dévoué à une seule voie ou voix, c’est selon : Lubna, sa prophétesse de l’amour.  Ce comble de misère était si palpable que tous les autres le regardaient mal à l’aise quand le rideau de fer s’ouvrit avec un bourdonnement doux. Derrière : une vitre blindée caractérisée par un banal micro et trois rats qui s’agitaient. En fait ce n’était pas exactement des rats, ni complètement trois individus indépendants. Ça avait des têtes de chien du désert sur des corps de rat debout, avec de longues pattes de marsupial, criant d’une petite voix aiguë et se passant les papiers qu’on leur tendait avec une frénésie de souris sous acide.

–          C’est ça les sœurs de Maüs ? couina Berthier.

–          Non ça c’est Yotrikko le mec de l’accueil.

–          Le mec ? Mais y sont trois.

–          Trois cerveaux, trois individus à part entière, et un seul en même temps. Ils se réunissent par affinités génétiques, parfois ils sont quatre, parfois six, c’est un drak, c’est comme ça que s’appelle cette race dans le coin.

Un par un les indigents se présentèrent, certains avaient des papiers, d’autres tentaient d’argumenter. Dans le bocal on s’agitait de plus belle, répondant à trois questions en même temps, parlant de la pluie et du beau temps tout en soumettant les documents à l’analyse d’authenticité. Ceux qui étaient renvoyés, repartaient en renâclant à peine, la force de l’habitude, les autres étaient absorbés par une lourdes porte blindée. Là un robot vous fourrait un café bouillant dans la main et on était prié de la fermer et d’attendre. Pour ceux dont la misère n’avait pas anéanti tout intérêt pour le monde, il y avait des journaux économiques gratuits ( ! ! !) avec des sujets comme : trouver un emploi, devenir manager d’un magasin de fast food ou d’une supérette en banlieue, connaître les domaines où les formations allaient de l’avant, des conseils sur comment aller à la rencontre des entrepreneurs, etc…

–          Qu’est-ce tu veux Athem ? demanda l’un des draks, disons Yo.

–          Qui c’est ceux-là ? demanda un autre drak, disons Kko, terminant sa phrase par la bouche de Tri.

–          Euh… c’est des cousins à moi… ils ont besoin de euh…

–          C’est quoi leur revenu ? coupa Yotrikko en chœur avec lui-même.

–          Z’en n’ont pas, justement.

Un des drak appuya son museau contre la vitre et les observa, un autre courut hors de son bureau, un troisième demanda :

–          C’est la première fois qu’ils viennent ici ?

–          Euh… oui.

–          Alors faut qu’ils remplissent ce papier, déclara le second en revenant avec une liasse de documents, tandis que le troisième ajoutait : Suivant ! en se grattant l’oreille –immédiatement repris par les trois autres – puis en appuyant sur le bouton qui leur libéra l’entrée.

Un peu étourdis, ils allèrent s’asseoir en essayant de ne pas se brûler avec leur gobelet et attendirent. Combien de temps ? Le temps qu’il faut aurait dit une sœur, et puis quand on ne fait rien, on a rien à faire, le temps ne compte pas n’est-ce pas. Bref le temps d’attraper des esquarres et des hémorroïdes.

–          Alors Athem, qui tu nous amènes cette fois ?

Sœur Wally était tout ce qu’il y a de plus humaine, dans les apparences, mais ils comprirent vite qu’elle n’était pas de la même planète qu’eux, à tous points de vue.

–          C’est des cousins à moi, ils sont de passage à NewRose, ils cherchent un ami à eux.

–          Des cousins de la Terre ?

–          Oui.

–          Athem fais attention, en ce moment les terriens sont très mal vus. Même toi tu devrais te méfier.

–          Pourquoi ?

–          Des terriens ont détourné un satellite près de Velda, c’est passé aux actualités avant-hier.

Derrière lui, les trois hommes échangèrent un regard lourd de sous-entendus, ils comprenaient maintenant pourquoi X911 avait voulu les envoyer au bagne. Mais qui avait pu faire une chose pareille ?

–          Ah bah je savais pas, merci en tout cas, j’éviterais de monter en ce cas… et pour eux ?

Elle leur jeta un coup d’œil soupçonneux.

–          Ils ont vraiment pas un sou ? C’est quoi votre métier à vous autres ?

–          Euh… intervint Athem. Ils n’en ont pas encore.

–          Mais sur Terre c’était quoi leur travail ? Hein ? Vous parlez notre langue ?

–          On sait pas comment mais oui on comprend très bien ce que vous dites, répondit Dumba un peu agacé. Moi j’étais garde du corps.

–          Et moi commercial.

–          Et vous monsieur ?

–          Euh… lui il était comptable.

Sœur Wally jeta un coup d’œil furieux à Berthier.

–          Qu’est-ce qu’il a ? Il a perdu sa langue ?

–          Il est amoureux, expliqua sagement Dumba, en ajoutant : de ma sœur.

Montcorget leva des yeux interloqués et presque reconnaissants sur celui-ci, comment avait-il deviné ?

–          Amoureux ? Mais c’est très bon pour le moral ça ! Et elle est où cette dame ?

–          On sait pas, elle a disparu avec les autres.

–          Les autres ? Quels autres ?

–          Des… euh… cousins… des autres… euh… elles ont été enlevées… euh…. s’enferra Berthier.

–          Un enlèvement ? Vous avez prévenu la P.I.G ?

–          Euh… c’est à dire que non, reprit Athem à la volée, sentant que cette conversation allait rapidement déraper. En fait on attendait de leur trouver de nouveaux vêtements.

–          Ah oui mais c’est que je ne peux pas leur donner des vêtements comme ça moi, il me faut des preuves ! Ils ont un métier, qui me dit qu’ils ne l’exercent pas ailleurs.

–          Allons voyons ! protesta Dumba, vous voyez bien qu’on vous ment pas, regardez l’état de nos affaires !

–          Et alors, c’est peut-être votre déguisement ! Pour faire couleur locale ! Si ça se trouve vous êtes venus faire du tourisme !

–          Ici ? s’exclama Berthier, vous rigolez !

–          Pas du tout ! On a vu des choses dans ce genre ailleurs vous savez. Suffit pas d’avoir l’air pauvre pour être pauvre, vous savez… par exemple je pourrais vous dire que c’est rare de rencontrer un pauvre amoureux. Déprimé, oui ça c’est normal, mais amoureux… c’est louche.

Les regards convergèrent vers Montcorget qui mit une seconde de trop à réaliser qu’on parlait de lui. Il leur rendit leur regard, même pas de mauvaise humeur.

–          Quoi ?

–          Et puis de toute façon Athem tu sais bien que je dois rendre des comptes moi, ajouta Sœur Willy en oubliant aussitôt l’homme qu’on oubliait plus vite que son ombre.

–          Quand même ce ne sont que des vêtements ! Encore ça serait de l’argent qu’on vous demanderait, je dirais pas, mais… protesta Berthier qui pour une raison qui n’appartenait qu’à lui se sentait soudain mu par un vent de révolte.

Sœur Willy le cloua du regard si profondément que sur l’instant il crut qu’elle lui avait percé le crâne.

–          Monsieur des vêtements ça se vend !

Ici on sentait que tout était dit, mais Berthier se claqua quand même les mains sur les cuisses.

–          C’est ridicule !

–          C’est la loi.

–          C’est pas juste !

Elle sourit avec l’assurance du fonctionnaire certain d’être sous la protection d’un état dont il édictait et appliquait les règles à la lettre.

–          Adressez-vous aux pouvoirs publics, écrivez au maire… moi personnellement je serais ravie !

–          Bah alors pourquoi vous le faites pas, fit soudain Honoré sur son habituel ton rogue.

–          Je crois que j’en fais déjà assez bien comme ça non… rétorqua t-elle en bombant le torse, la bouche pincée, puis ajoutant, soupçonneuse : Vous avez retrouvez votre langue ?

–          Ouais elle était dans ma poche, d’autres questions ?

La panique envahit les yeux d’Athem.

–          Excusez-le ma sœur, il ne sait plus où il en est, puis ajouta pour recentrer le débat, s’il vous plaît, il faut nous aider.

La sœur fouilla dans ses petits yeux bruns la trace du mensonge.

–          Dis moi Athem, ce ne serait pas des touristes que tu promènes dans la DeadZone des fois…

–          Non !

Elle releva la tête vers le trio.

–          Et vous, vous ne seriez pas de ces cadres qui viennent ici pour profiter du système et s’amuser aux dépends de la misère !

Le ton était si accusateur que l’usage du subjonctif était visiblement purement décoratif dans sa bouche.

–          Mais non on vous dit ! Vous êtes parano à la fin ! brailla Berthier

–          Para quoi ? s’empourpra Sœur Willy.

Et sans doute cela aurait pu très mal tourner si une autre sœur ne s’était pas pointée pour lui demander son aide.

–          Dites moi Sœur Willy on cherche avec Sœur Marge le formulaire 217-B pour la libération par dispense d’obligation des protections d’hiver pour les familles de plus de sept enfants, vous ne sauriez pas dans quel fichier Sœur Guillaume l’aurait inscrit ?

–          Mais pourquoi vous avez besoin du formulaire 217-B pour la libération par dispense d’obligation des protections d’hiver pour les familles de plus de sept enfants ? Pour la libération par dispense d’obligation des protections d’hiver pour les familles de plus de sept enfants on n’est plus obligé de remplir le formulaire 217-B, c’est beaucoup plus simple ! Il suffit de passer par la Caisse Nationale d’Aide à la Petite Enfance, leur rendre compte et de remplir le formulaire A-307 qu’on envoie au Ministère des Familles qui transmet au GAG.

–          Non ! ? Mais alors ça veut dire que la libération par dispense d’obligation des protections d’hiver pour les familles de plus de sept enfants est traitée directement par le GAG, c’est impossible !

–          Mais non, le GAG dispense les frais de transition de la CNAPF qui reporte sur le Ministère, mais à condition qu’il reçoive le formulaire dans les 48h, c’est pour ça qu’on rend compte au CNAPF d’abord.

–          Ah… je comprends mieux.

« T’as de la chance » pensa Montcorget dans son fortin intérieur. Tout assailli qu’il était des épines de rose de l’amour, le dragon n’y continuait pas moins de grogner sur un tas qu’il présumait d’or.

–          Viens nous montrer, je crois que Sœur Marge va avoir besoin de ton aide pour comprendre.

–          Vous voulez bien m’excuser deux minutes ? demanda t-elle à ses interlocuteurs avec le ton d’un chef d’entreprise, c’est à dire sans soucier une seconde qu’ils l’excusent ou pas. D’ailleurs elle était déjà partie.

Athem se retourna vers ses compagnons.

–          L’un de vous sait pleurer ?

–          Quoi ?

–          L’un de vous sait pleurer ?

Les trois hommes échangèrent un coup d’œil entendu qui se termina sur Montcorget.

–          Qu’est-ce qu’il y a encore ?

–          Vous savez pleurer ? questionna Dumba.

–          Moi ? Non.

–          Vous êtes triste pourtant, vous pourriez faire un effort.

–          Pourquoi faire ! ?

–          Bah pour apitoyer cette bonne femme ! s’exclama Berthier.

Dumba et Berthier semblaient avoir compris quelque chose qui échappait totalement au comptable.

–          Quoi ? s’empourpra Honoré Montcorget, vous voulez que je pleure pour faire plaisir à cette grosse vache ! Vous plaisantez ! ?

–          Je pourrais vous dire des choses tristes sur Lubna si ça peut vous aider, proposa Dumba pour l’amadouer. Ce qui lui valut en retour un regard noir à désespérer un optimiste.

–          Et vous, vous savez pleurer ? demanda Berthier à Athem.

–          Non, avoua Athem avec une certaine honte. J’ai pas cette force.

–          Eh c’est pas une force, c’est une faiblesse de pleurer.

–          Non, savoir pleurer c’est une prouesse, ne pas en avoir honte c’est une force, déclara doctement en retour le zorzorien.

–          Pourtant vous devriez savoir pleurer vous qui vivez dans la rue, continua Berthier sans en démordre.

–          Pourquoi vous viviez où vous avant pour ne pas savoir pleurer ?

–          Mais je sais pleurer ! Mais quand je suis triste ! Pas à la commande !

–          Bah moi non plus malheureusement.

–          Pourquoi ?

–          Comment ça pourquoi ?

–          Pourquoi malheureusement ? Parce que c’est mieux pour faire la manche ?

–          D’abord ça aide pas, ça fait fuir, ensuite parce que ça soulage de pleurer, voilà pourquoi, vous n’avez jamais essayé de vous soulager en pleurant un bon coup ?

–          Hon, hon, moi je tire un bon coup pour me soulager, rétorqua Berthier qui, tout fiérot de sa blague, donna un coup de coude à Montcorget.

Il se passa alors une chose stupéfiante pour un Moncorget – du moins ce Montcorget là, Gabin quand à lui c’est moins sûr-  une chose tellement stupéfiante à vrai dire que sa main, sur le chemin du retour se demandait encore comment elle avait fait pour lui calotter l’arrière du crâne comme à un gosse mal élevé.

–          Non mais ça va pas ! Il est dingue !

–          La ferme imbécile !

–          Qu’est-ce qui se passe ? demanda Sœur Willy en retournant dans le bureau d’un pas tellement autoritaire qu’on aurait pu lui ajouter cuivres et oriflammes sans que ça se remarque.

–          Il m’a tapé ! couina Berthier en montrant le coupable.

Elle fusilla le comptable du regard, comme la maîtresse fusille le cancre.

–          Vous, vous commencez à me chauffer les oreilles !

Pendant quelques secondes il ne se passa strictement rien, tout le monde semblait attendre la nouvelle réaction de Montcorget. La vedette allait-elle cogner ou bien grogner ? Puis il secoua doucement la tête, avant de déclarer d’une voix un peu tremblante.

–          Excusez-moi… excusez-moi, je ne sais pas ce qui m’a pris… je ne sais plus où j’en suis… vous comprenez, la femme que j’aime est Dieu sait où… je ne connais personne ici à part… ce monsieur… ooooh pardonnez-moi !

Et il tomba à genoux, poing serré comme un homme qui se rend, en pleurant.

–          Allons relevez-vous monsieur ! Relevez-vous ! se précipita Sœur Willy soudain tout sucre.

Quinze minutes plus tard ils repartaient rhabillés de neuf, même Athem, et admiratifs.

–          Comment vous avez fait ? s’intéressa l’ex garde du corps

–          Je me suis rappelé d’une conversation que j’ai eue avec votre dictateur, à propos de la haine.

–          La haine ?

–          Il voulait que je signe ce fichu contrat qui nous a mis dedans, mais j’arrivais pas à le haïr suffisamment pour ça, alors il m’a proposé de me montrer quelque chose que je pourrais vraiment haïr.

–          Et c’était quoi ? demanda l’algérien.

–          Des chanteurs à la con, répondit négligemment le comptable.

–          Et où est le rapport ? questionna Dumba.

–          Pour m’aider à pleurer j’ai pensé à tout ce que je détestais chez cette bonne femme, je me suis dit que c’était le seul moyen pour qu’on sorte de là. Tout ce que ces incapables avec leur compassion rémunérée, espèce d’hypocrites encensés parce qu’ils s’occupent des pauvres alors que c’est de leur pauvre petit cul qu’ils s’occupent en s’imaginant comme des bons samaritains tout plein de charité. Et en plus avec elle c’était pas difficile, vous l’avez vue vieille bique accrochée à ses vêtements comme si on lui demandait son propre slip !

–          N’empêche la baffe elle était pas nécessaire, déclara Berthier.

–          La ferme Berthier, ou la prochaine fois c’est moi qui t’en mets une.

Berthier leva des yeux étonnés vers ceux de Dumba, le temps de les détourner bien vite, tellement vite qu’ils reprirent leur place dans le désordre.

Mouloud, selon Athem, passait la plupart de ses journées à la terrasse d’un café ou d’un autre, le reste du temps il se « débrouillait » sur la côte, vivant de petit business.

–          La côte ?

–          Il y a une mer intérieure à l’ouest de la ville.

–          En suspension ?

–          Oui… prodigieux, vous verriez ça. Mais j’y vais rarement, trop de flics. Moi je me contente des cartes postales que m’envoie Mouloud.

L’un de ces cafés s’appelait le… euh… eh bien il avait un nom imprononçable et une graphie itou et ses habitués portaient toutes les couleurs d’une mégalopole comme NewRose, bigarrés. Au milieu de toutes ces formes, toutes ces tentacules, antennes, mandibules, bras, pinces, mains, ventouses, de toutes ces tronches impossibles, celle de Mouloud semblait rassurante, même pour un comptable revêche à l’étrange, même si pour commencer Mouloud était orange et vert pomme. Une sorte de longue poire orange, dans une combinaison plastifiée vert pomme, avec deux yeux globuleux de batracien au sommet du crâne, des lèvres en forme de ventouse et des bras si long qu’ils traînaient par terre ; très pratique pour se gratter les pieds. Ce qu’il faisait quand Athem les présenta, observé de loin par un serveur gras avec de petits yeux méfiants et bleus céruléens à qui on ne la faisait visiblement pas non plus…

–          Vous êtes terriens ? Ouh là c’est chaud ça !

Mouloud avait une petite voix nasillarde qui débitait tout un tas de consonnes et de voyelles dans un ordre qui n’appartenait qu’à lui et que pourtant ils comprenaient, ce qui ne lassait pas d’intriguer les trois hommes qui ne se souvenaient pas n’avoir jamais été disposés pour les langues étrangères et encore moins extra-terrestres.

–          Rien que de prononcer ce mot ça m’fout la chair de poule. Tiens, voyez ?

En effet ses bras et son visage s’étaient couverts de petites éruptions cutanées.

–          Alors vous allez pas nous aider, gémit Dumba.

–          Tut, tut, tut, j’ai pas dit ça, j’ai dit c’est chaud, c’est tout. Et votre Giovanni Fabulous, il est terrien aussi ?

–          Non c’est un éléphant.

–          C’est quoi ça un éléphant ?

Athem traduit en imitant une trompe.

–          Ah un mommoth.

–          Mommoth ?

–          C’est le nom qu’on leur donne par chez nous en tout cas. Bon, écoutez parce que vous êtes des amis d’Athem et que vous lui avez trouvé autre chose que ces sacs poubelles, je veux bien vous aider mais va falloir m’en dire plus.

–          Qu’est-ce que vous voulez qu’on vous dise ? On vous a déjà tout raconté ! s’exclama Montcorget.

–          Je sais pas, c’est quoi ses habitudes, qu’est-ce qu’il fait pour se distraire ?

–          Mais qu’est-ce que vous voulez qu’on en sache on n’est pas des intimes non plus !

–          Euh… je crois que… s’hasarda Berthier. Je crois que ces copains nous ont dit qu’il avait des Elfes®

Mouloud poussa un genre de bruit de trompette.

–          Eh parlez pas de ça ici !

–          Bah quoi ?

–          C’est interdit, il paraît que ça rend fou,  ou alors votre copain est très, très riche… du genre riche à rendre sourd, aveugle et muet si vous voyez ce que je veux dire… se mit-il à chuchoter.

 

 

–          Non pas très bien mais c’est quoi exactement des elfes ? Comme dans le Seigneur des Anneaux ?

–          Le quoi ? Et puis j’ai jamais dit des elfes, j’ai dit des Elfes® nuance.

–          Oui mais qu’est-ce que c’est ? insista à son tour Dumba.

–          Venez, je connais un gars qui en vend, vous verrez.

–          Je croyais que c’était interdit, maugréa Montcorget en les suivant.

–          A NewRose, si on y met le prix, rien est interdit…

Ils firent leurs adieux à Athem puis ils grimpèrent par un ascenseur –qui leur extorqua 20 crédits- jusqu’à une passerelle roulante – qui leur en extorqua 10 de plus- avant d’arriver à un parking vertical.

–          Dites, c’est obligé ce machin-là… ? couina Berthier en regardant l’aérojet quatre places de Mouloud et dont on ne comptait ni les plaies, ni les bosses, comme la plupart des véhicules alentours.

–          Eh c’est pas la porte à côté EdenPark.

–          Où ?

–          Là où est mon gars.

Les trois hommes entrèrent dans la bulle de titane et de plastique avec l’appréhension légitime du chrétien dans l’arène. Tout ça pour une foutue horloge à laquelle ils ne comprenaient rien !

–          Vous pourriez m’expliquer un truc, demanda Dumba histoire de détourner sa propre attention des moteurs qui vrombissaient.

–          Tout ce que vous voulez.

–          Comment ça se fait qu’on comprend tout ce que vous dites ?

–          C’est à cause de la Traductrine Tout le monde s’en injecte ici, alors entre ceux qui pètent et ceux qui transpirent, ça pollue l’air.

–          De la Traductrine ? Kesako ?

Mais la réponse se perdit dans le hurlement soudain des turbines et des hommes, l’engin plongeant comme une balle dans la circulation déchaînée.

 

 

Planck ! 26

La descente avait été si violente qu’ils auraient dut vomir jusqu’à leurs tripes s’ils avaient eu encore quelque chose dans leur estomac, bien heureusement on en était plus là, seulement à perdre connaissance, et roupiller quelques minutes dans une puanteur absolue. Jusqu’à ce qui avait toutes les apparences d’un bipède comme eux, ne les sorte sinon du bourbier, tout au moins de leur inconscience.

–          Eh bin drôle de chute, vous lui avez fait quoi à cet ascenseur ?

Le visage pétrifié par l’horreur, un à un, ils se relevèrent, émergeant du cloaque avec des bruits de succion, avant de remarquer le grand type devant eux, vêtu de sacs poubelles noirs flottant mollement dans le vent chaud et grumeleux qui irradiait doucement leur visage.

–          S’il vous plaît monsieur,  supplia Berthier, ne nous attaquez pas, si on n’a pas d’argent c’est pas de notre faute, je vous jure !

–          Ah c’est pour ça ! s’exclama le grand bonhomme. Je me disais aussi, c’est pas commun qu’un ascenseur d’urgence descende aussi bas. Bah, bienvenue dans la DeadZone alors…

–          La quoi ? grogna Montcorget.

–          La DeadZone, je parie que vous êtes nouveau à NewRose vous.

–          Pourquoi vous dites ça ? fit Dumba. Parce qu’on connaît pas la DeadZone ?

–          Non, ici y’a même des gens qui croient que cette ville est une planète toute entière, mais tout le monde sait qu’à NewRose on ne vient pas sans argent.

–          Vous habitez ici ?

L’autre regarda autour de lui.

–          On dirait non… ?

–          Vous pourriez  peut-être nous aider non ?

–          Vous aider ? Pourquoi faire ?

–          Euh… par solidarité entre humains par exemple, vous êtes bien humain n’est-ce pas… ?

L’homme releva sa capuche en plastique et les considéra derrière sa barbe crasseuse et ses traits noircis par la saleté.

–          Des terriens ? Ici ? Je croyais que j’étais le seul sur Toc-Toc !

–          Vous êtes terrien ! ? s’exclama Dumba.

–          Bah on dirait, autant que vous !

–          Et comment vous savez qu’on est terrien d’abord ? demanda Berthier.

–          Bah y’a que des terriens assez stupides pour demander à un humain s’il est bien humain, surtout ici… à part quelques cyborgs déclassés et des zgorbulniens, on ne trouve pas grand chose d’autre que des humains dans le coin. Allez amenez vous, c’est malsain de rester trop longtemps au même endroit dans la DeadZone.

–          Pourquoi ? Les maraudeurs ? demanda Berthier qui imaginait volontiers on ne sait quel genre d’éborgné avec un couteau, croupissant dans cette fange à l’affût d’égarés.

–          Maraudeurs ? Non, à cause des émanations, on sait jamais sur quoi on marche ici, une fois j’ai vu un zgorbulien se désagréger en 5 minutes à cause d’une émanation d’acide chlorhydrique. Au fait c’est quoi vos noms ? Moi c’est Athem, ça fait longtemps que vous êtes en ville ?

Ils se présentèrent l’un après l’autre, ou du moins Berthier se présenta t-il et Dumba le fit pour deux, Montcorget avait l’air si renfrogné que son visage ressemblait à un poing.

–          Au fait c’est quoi un zgorbulien ?

–          C’est ça, fit l’homme en désignant une chose qui les regardait de loin, méfiante, ses tentacules accrochées à une poutrelle rongée par la rouille. A part les tentacules ça avait le corps d’un chat sauvage et la gueule d’un bulldog avec un coup de trop. Des petits yeux vitreux mais luisants en sourdine d’un orage de sang, la langue pendante, le croc en bataille, avec de toutes petites oreilles sur un crâne qui mariait à la fois les traits de Winston Churchill et ceux d’une pelleteuse Caterpillar.

–          Vous croyez qu’il va nous attaquer ? s’étrangla Berthier en accélérant le pas.

Athem s’arrêta pour regarder le molosse.

–          Non, je pense pas… à cette distance ça serait déjà fait.

Montcorget calcula qu’il était à 70 mètres environ, l’estimation de ce clochard ne le rassurait pas du tout. Il bouscula Berthier et passa devant sans trop savoir où il allait, Athem le rattrapa juste à temps. Le nuage de gaz solidifié et détritus variés s’arrêtait net sur quatre mètres de vide, puis un filet où reposaient des centaines de canettes et d’emballages plastiques divers. Tout autour c’était le ciel, rose, parcouru de pellicule de graisse noire. Comme leur expliqua Athem, NewRose était une ville perchée –un peu comme l’auteur aurait-il ajouté s’il avait cru en son existence, mais Athem ne croyait qu’en Dieu. – Une cité en suspension entre ciel et terre, tout au-dessus d’une autre ville, ruinée depuis longtemps et dont on avait oublié le nom.

–          Alors c’est pour empêcher que ça tombe sur l’autre en dessous, le coupa Berthier en regardant le filet.

–          Oh non, ça tout le monde s’en fout, il y a pas d’archéologue sur cette planète, savent même pas ce que sait. Non c’est pour récupérer la marchandise, recyclage, voyez…

–          Ah… ils recyclent quand même…

–          Oh oui ! De tout, même les cadavres qui tombent par ici.

–          Ça arrive ?

–          Qu’est-ce que vous croyez, y’a 89 millions de personnes au-dessus de vous, faut bien qu’il en tombe un de temps à autre.

Soudain, comme pour lui donner raison, quelque chose de lourd s’effondra au milieu du filet. C’était un vieil homme dans une blouse d’hôpital ou assimilé, il était encore vivant, mais plus pour très longtemps, il gémit. Athem se pencha et le héla.

–          CA VA MONSIEUR ?

–          Faut aller l’aider ! fit Dumba en s’apprêtant à descendre. Athem le retint par le bras.

–          Certainement pas, à moins que vous vouliez mourir… CA VA MONSIEUR ! ?

Dumba écarquilla les yeux.

–          Quoi ?

–         Ça fait mal !

–          CA JE COMPRENDS MONSIEUR… QU’EST-CE QUI VOUS EST ARRIVE MONSIEUR ! ? demanda Dumba.

–          Mon neveu a oublié de payer l’assurance maladie.

–          Je vois… marmonna Athem.

–          QUOI ?

–          NON, JE DIS : JE VOIS, JE COMPRENDS… C’EST BETA QUAND MÊME !

–          Ah… oui… je me demande s’il a pas fait exprès.

–          NON ? VOUS CROYEZ VRAIMENT ?

–          Dites, vous voulez pas accélérer le truc, marmotta le vieux, j’ai pas envie que ça prenne des heures, il paraît que ça peut être horrible des fois.

Athem haussa les épaules

–          COMME VOUS VOULEZ !

Il alla chercher une grosse pierre, assez lourde pour la tenir à deux mains.

–          Le mieux c’est quand… fit-il en la hissant devant les autres, tellement ahuris qu’ils n’osaient même pas protester.

–          QUOI ?

Athem reposa la pierre.

–          NON, JE DISAIS QUE LE MIEUX C’EST QUAND ON VOUS TUE D’ABORD, MAIS QU’EST-CE QUE VOUS VOULEZ DE NOS JOURS, SI VOUS AVEZ PAS COTISE ON VOUS REFUSE MÊME LE DROIT A L’EUTHANASIE.

Athem souleva une nouvelle fois la pierre et se dirigea vers la bordure.

–          Oui, oui, dans quel monde on vit hein… répondit le vieil homme, ça fait longtemps que vous êtes ici ?

–          J’Y SUIS PRESQUE NE.

–          Comment vous faites pour tenir ?

Athem, s’immobilisa,  réfléchit, haussa les épaules puis jeta la pierre.

–          ON S’HABITUE !

La pierre tomba loin du vieux, c’était voulu. Le filet se referma tel une huître et brasillant comme un maléfice, puis s’envola et disparut dans les airs pollués de NewRose, tiré par un solide filin. Le trio avait encore la tête en l’air quand Athem déclara :

–          Vous comprenez pourquoi je voulais pas que vous descendiez l’aider.

–          Qu’est-ce qui s’est passé ?

–          Recyclage… Il faut que le filet contienne un certain poids pour se déclencher. Tout ce qu’il contient est grillé sur place, transformé en énergie solide et redistribué là-haut dans les stations services World-Mart ou ToTol . Avant c’était les gens du coin qui s’occupaient de ça, et puis un petit malin du Mangladore s’est aperçu qu’il y avait de l’argent à se faire et c’est devenu un vrai business.

Il leur fit suivre l’échelle d’une poutrelle jusqu’à un réseau d’autres poutrelles, et d’autres encore pour pénétrer dans un boyau en plastique à la forte odeur d’égout. Et ça continua ainsi, de boyaux en tubes de béton, d’échelles en ponts de singe jusqu’à ce qu’ils atteignent une vaste grille en fer reposant sur une poutre en acier, comme un grill au milieu d’un espace presque clos et tiède où volaient, ça et là des appareils approximatifs mais bruyants et fondamentalement déterminés à s’entre emplafonner. C’était là qu’Athem, sur cette grille géante, vivait avec quelques autres clochards. Vivre était sans doute un très grand mot, d’autant que pas plus cons que la moyenne, ils savaient que ce n’était pas l’endroit le plus sain de cette ville. Faute de pouvoir grimper dans les cimes, il ne venait là que le temps que ça se réchauffe ailleurs. Cette ville était si polluée et si vaste qu’elle avait ses propres micros climats au sein d’un même quartier. Avec quelques cartons, on pouvait même trouver ça confortable.

–          Moi ce que je préfère c’est les parcs, expliqua Athem en s’asseyant. Mais pour ça faut que je grimpe, et c’est pas facile. Y’a les flics, tout ça, les gens, j’aime bien ma solitude. Vous voulez des sandwichs ?

Il y avait longtemps que leur estomac s’était rappelé à eux, mais à force de sonner le tocsin à gargouiller comme un batracien en folie, ils avaient fini par ne plus prêter attention à ses plaintes. La mention de nourriture réveilla tout en même temps, l’estomac et l’appétit. Même Montcorget n’hésita pas. Trois petits pains bleus avec un genre de saumon gras dedans et des algues légèrement sucrées. Ils ne posèrent aucune question, engouffrant le tout avec l’avidité des fauves. Athem les considéra d’un air un peu triste.

–          Je suis désolé, j’ai rien d’autre… je dois faire les courses demain mais…

–          Non, ça ira, merci, fit Dumba avec sollicitude. Vous pouvez me dire comment vous avez atterri ici vous ?

–          Comme vous, les Orcnos m’ont fait disparaître. On m’a enterré vivant, soi-disant j’avais le choléra, et hop, ni vu ni connu je me suis retrouvé dans une mine de plomb, vous saviez qu’on trouvait du plomb à l’état naturel vous ? Bin moi je l’ai appris ! Bien appris même.

–          J’ai toujours cru que c’était un alliage, grommela Montcorget qui venait de se souvenir de son grand-père plombier. Une nostalgie d’enfance, dans son atelier… Qu’est-ce qui lui prenait d’être nostalgique ? Il n’avait jamais été nostalgique de rien. Aussi loin qu’il s’en souvenait il avait détesté. Et la nostalgie est l’ennemi de la détestation.

–          Vous avez de la chance d’être encore vivant.

–          Si on peut appeler ça de la chance, la mine a été attaquée par une bande de pirates Merks, ils m’ont volé mon foie pour le vendre à un hôpital et l’ont échangé contre du synthétique. Ensuite j’ai été vendu comme soldat dans un régiment de GunFlesh Strumpfurher, j’ai déserté, et voilà… Et vous ?

–          Nous on n’a pas été enlevé… c’est toute la terre qui a été enlevée, expliqua sombrement Dumba.

–          Quoi ?

–          La Terre a été rasée par la D-Mart.

Athem marqua un silence consterné avant de demander.

–          Ça fait longtemps, je veux dire, en années terriennes.

–          Difficile à dire, nous avons beaucoup voyagé depuis et nous avons un peu perdu la notion du temps, expliqua Berthier, mais c’était au moins 5 jours après notre départ de Paris.

–          De quelle année ?

–          2007.

–          Ah… alors vous avez vu l’an 2000 vous ? Moi je suis « mort » en 1984 à Alger. C’était comment l’an 2000 ?

–          Comme les années 80 mais en pire, répliqua Montcorget.

–          Pas de voiture volante je suppose…

–          Non.

–          Ouais, je me disais bien, c’était mal parti pour…

–          Et il y avait plus les communistes, ajouta Dumba que cette page de l’histoire du monde avait forcément marqué.

–          Ah non ? Tiens ça j’aurais pas pensé. Ils ont disparu où ?

–          Dans l’oubli, enfin presque.

–          C’est fou ça. C’est arrivé quand ?

–          En 89 après la Chute du Mur de Berlin.

–          Bin dites donc… ils l’ont fait tomber finalement ce mur, Kroutchev avait tort, c’est le capitalisme qui les a enterrés.

Personne ne sut quoi répondre. Personne ne savait ni qui était Kroutchev –Montcorget en avait vaguement entendu parler, croyait-il, mais s’il fallait retenir tous les noms des rois nègres, même blancs…- ni à quoi il faisait référence.

–          Et comment ça se fait que vous êtes ici maintenant ?

–          Oh ça serait une longue histoire à raconter, au moins 220 pages… fit Dumba avec humeur.

–          Allez-y, on a rien de mieux à faire pour l’instant non ? répondit le clochard alors que derrière lui deux scooters volants venaient de s’écraser l’un dans l’autre dans une boule de feu, éparpillant des débris un peu partout sur le grillage avec des sifflements furieux de caoutchouc brûlé.

S’écartant d’un débris suspect en forme de crâne, Dumba raconta. Ça prit le temps que trois soleils viennent se coucher à leur hauteur, frappant la grille de leurs rayons dorés, l’heure de partir.

–          Dans un quart d’heure cette foutue grille sera chauffée à blanc à cause des triplés, faut qu’on se bouge, allez v’nez, je vous paye un jus en haut.

Ils reprirent le chemin des boyaux, poutrelles, et autre échafaudages, parvinrent jusqu’à un chantier en construction, une énième tour suspendue qui promettait de ressembler à un très beau suppositoire en verre bleuté. Grimpèrent sur un pont et atteignirent ce qui avait tout l’air d’un genre de gare routière locale. Encore une fois ils furent surpris par les milliers d’êtres qui les attendaient derrière les sas de la gare, animaux, bidules, robots, etc… et peu à peu se mirent à les distinguer, à reconnaître une espèce déjà vue, une machine déjà croisée ailleurs. Peut-être à l’occasion de leur séjour dans le Pam-Pam. Il y eut une autre chose qu’ils reconnurent en entrant dans le café, le regard du serveur, aussi humain qu’eux, trop humain. Il ne dit rien, mais ce qu’il remarqua ce ne fut pas leur mine déconfite ou perdue, seulement les sacs poubelles d’Athem. Ce dernier avait visiblement l’habitude, ou il s’en fichait. Il leur demanda ce qu’ils voulaient, Athem leur commanda un machin au nom imprononçable mais qui, d’après lui, avait à peu près le même goût que le café.

–          Vous voulez des tartines avec ? grogna le serveur.

Le comptable et le commercial échangèrent un regard, dans le pays d’où ils venaient ça ne se faisait pas de demander à celui qui vous invitait d’y aller un peu plus de sa poche. Même affamé un français évitait de parler d’argent, surtout quand cela impliquait de la nourriture. Dans un bar, un pauvre, s’il n’était pas trop indécent, pouvait se faire payer tous les coups du monde, biture gratis, mais s’il avait le malheur de préférer un sandwich à un énième demi, une mystérieuse pétoche, la honte, s’emparait aussitôt du regard du français.

–          Euh…

–          Mettez des tartines aussi s’il vous plaît monsieur, ajouta Athem en sortant l’argent d’une des poches bricolées de son étrange ciré noir.

Le serveur repartit avec son même air soupçonneux, on ne la lui faisait pas à lui…

–          Bon bin pour votre Giovanni Fabulous, je vois qu’une seule personne, Mouloud.

–          Mouloud ? Je croyais que vous étiez le seul humain sur cette planète, protesta Montcorget.

–          Enfin il s’appelle pas vraiment Mouloud mais son vrai nom est imprononçable.

–          Pourquoi vous l’appelez Mouloud alors ! ? insista Montcorget sur le même ton.

–          Il aime bien, c’était le prénom de mon oncle, c’est lui qui m’a élevé.

–          Bien, bien… euh… commença Berthier qui sentait sa fièvre remonter d’un coup… et quand on pourrait le rencontrer ce euh… Mouloud…

–          Faudrait que vous vous changiez d’abord, vous croyez pas ?

Les éléphants les avaient passés à l’eau avant de les faire rentrer dans leur cercle, mais leurs vêtements affichaient méchamment les kilomètres, d’autant que la consistance minérale du Pam-Pam avait une légère tendance à user le tissu. Cette constatation désolait encore plus Montcorget, et pourtant il en avait déjà pas mal vu. Mais il ne subissait plus seulement la misère de ses vêtements, son cœur tout entier était en misère. Au fond du trou, voilà comment il se sentait.

–          Vous avez une idée ? Parce que nous là…

Athem retourna son regard tranquille vers Dumba.

–          Les Sœurs de Maüs, elles distribuent des vêtements. Mais va falloir que vous prouviez que vous êtes vraiment pauvre.

–          Comment ça prouver ? On a les poches vides, s’écria Berthier.

–          Oui mais rien ne dit que dans un autre système…

–          C’est n’importe quoi !

–          C’est à vous de voir… c’est la loi, elles sont liées aux pouvoirs publics, elles doivent vérifier des fois qu’il y aurait des resquilleurs qui chercheraient à voler des vêtements gratuits à de vrais pauvres.

–          Vous faites de l’ironie là…

–          Pas du tout mais vous savez j’étais à Paris en 82 et c’était pareil. Sauf que là-bas c’était sur la bouffe qu’ils cherchaient les resquilleurs, et sur l’argent bien sûr.

–          Vous dites n’importe quoi ! protesta Honoré. De toute façon c’est très simple pour ne pas se retrouver à la rue ! Il suffit de travailler !

Athem le considéra calmement avant de sourire.

–          Allez-y, je vous en prie, trouvez un travail. Maintenant.

–          Euh mais…

–          Allez-y demandez à ce serveur s’il a du travail pour vous, ou à son patron, c’est un roboïde mais il parle notre langue, vous verrez…

–          Mais je…

–          Voyez… Il suffit, comme vous dites, mais c’est pas si simple…

–          Ouais n’empêche qu’à Paris il y avait plus de structures qu’ici, répliqua Berthier qui était le genre d’homme qui adorait les mots comme : structurepouvoir publicmesure et votait même socialiste mais qui râlait dès qu’il se rendait à la poste, qu’il attende ou non.

–          Oui, plein même, tellement qu’on savait plus à qui s’adresser pour bouffer ou pour dormir, parce que tout le monde vous renvoyait à tout le monde comme une balle ! Vous ne connaissez pas la rue comme je la connais moi.

Laissez des français et des algériens parler politique française et ça pouvait durer des heures, heureusement il y avait notre ami zorzorien, desiderata d’une île engloutie, qui n’entendait rien à ces questions et coupa la dispute en deux en posant sa tasse.

–          Bon comment on fait pour avoir l’air vraiment pauvre alors ?

–          On me laisse parler, et surtout vous ne dites rien.

 

« T’es une terrienne ? Ça cocotte c’est pas cool, pas cool du tout même. »

John-Willy Cock, le réalisateur producteur distributeur, était contrarié. Sa nouvelle star venait de lui apprendre qu’elle était inscrite d’office sur la liste noire –qui emploierait ouvertement une terroriste ?- et il savait qu’un examen au carbone 14 la dénoncerait immanquablement.

–          Foutre au cul ! Cette raclure de Mauvaise Haleine s’est bien gardé de m’le dire ! Va falloir faire quelque chose.

–          Oui mais quoi ? demanda un des assistant en admirant Lubna en train de se rhabiller avec la même science qu’elle en mettait à ôter ses vêtements.

–          Changer sa signature bio, seulement ça va coûter bonbon…

Tout le monde dans l’assistance, à l’exception de Lubna, prit un air grave. Tout le monde savait que l’argent était un sujet délicat dans l’esprit de Cock, que le mot « augmentation » le rendait hypocondriaque par exemple, et qu’il était très attaché à ce principe de cinéaste, édicté par Bob Evans, un nabab d’Hollywood : dépense uniquement l’argent des autres. Et tant pis si Cock n’avait jamais entendu parler d’Evans –qui avait été vendu en 2006, à un âge canonique pour un noceur, par les Orcnos à une tribu de guerrières lesbiennes – ni d’Hollywood, il appliquait ce principe à la lettre.

–          C’est douloureux ? demanda innocemment la jeune femme interrompant l’introspection générale.

Tout le monde la regarda, comme perdu très loin dans leur réflexion, excepté Cock qui avait déjà pris sa décision et peut-être même trouvé une solution.

–          Non, mais faut qu’on se rende sur Numbaone et c’est pas la porte à côté, sans compter qu’il va falloir trouver aussi un mémobiologiste au noir, et ça c’est pas gagné non plus…

Il se retourna vers un de ses assistants.

–          Appelle Cort.

–          Cort ? Vous êtes sûr John-Willy ?

–          Fais ce que je te dis et discute pas. Il se retourna vers une des habilleuses. Fraise, je veux que tu nous sapes miss monde comme une princesse. Choke, lança t-il à son second assistant, contacte Vivian Inc. et dit leur de nous envoyer leur plus beau catalogue d’étalons. Suce-Bien t’es copain avec Bonoboss non ? Essaye de le faire venir ici tu veux.

–          Mais John-Willy, Bruno est hors de prix ! s’écria la fluette maquilleuse au visage de souris.

–          T’inquiètes, j’ai un plan.

Son plan s’appelait Monticello Corticori de Punjah alias Monsieur le vice-Duc ce qui était son titre sur Mangladore, alias le Duc du vice, sa réputation générale. Dire que Monticello Corticori de Punjah était riche serait une insulte à sa fortune, et même parler de « fortune » dans son cas est sinon un peu désuet tout au moins très terre à terre. Ethnocentré comme aurait déclaré une certaine fontaine à eau. Pour en calculer le montant jour il fallait des supercalculateurs, pour la qualifier il faudrait inventer un mot, midassienne ? Nabuchodonosorienne ? Ici l’auteur, histoire d’injecter un peu d’interactivité dans cet ouvrage aura l’excellente idée de laisser un petit espace blanc à l’attention du lecteur, afin que celui-ci, si ça l’amuse, qualifie, à l’aide d’un petit crayon à papier ou d’un Bic, l’Himalaya sur lequel était assis le vice-Duc Monticello Corticori de Punjah. Donc on ne pouvait pas dire que Monticello Corticori de Punjah était riche, ni même immensément riche, pour reprendre les mots du  lecteur il était : …

 

 

 

… riche. Et c’est pas peu dire. Aussi riche que malhonnête, dépravé, et dangereux.

Et ici on mesure l’importance du bon adjectif au bon endroit, on soupèse le poids du glaive et parfois on se demande, découragé, si on saura trancher, poser la bonne virgule, et le bon poing dans la bonne gueule par exemple. Si ça sert vraiment à quelque chose de jongler avec l’émaux des mots, et si oui pourquoi, à part pour décrire au plus juste un personnage qu’on ne connaît même pas. Et là le lecteur le mesure d’autant qu’il peut poser son nouvel adjectif ici :………. Et y ajouter : pervers, drogué, meurtrier, voleur. Par exemple, si le lecteur est feignant : nabuchodonosorien pervers, ce qui ne signifie pas grand chose, on ne marie pas une idée d’argent avec une idée de déviance sexuelle, bizarrement ici ça ne va pas ensemble. Ou s’il est référencé fera t-il peut-être : abracadabrantesquement drogué, et là il sera assez proche de la vérité, faute d’être dans un autre réel que celui du présent roman.

–          Cort faut qu’on parle.

–          C’est ce qu’on fait là non ?

–          Pas par transmetteur interposé.

–          Qu’est-ce que tu veux ? Me rembourser mes 60.000 crédits que tu me dois de y’a deux semaines ?

–          J’ai mieux à te proposer Cort, une affaire en or.

–          La dernière affaire en or que tu m’as proposé elle m’a coûté 60.000 crédits justement

–          Oui mais là c’est différent.

–          Tu dis toujours ça Cock et je vois rien venir.

–          Et le film qu’on a tourné avec Bruno et ses Bonoboss ?

–          C’était y’a deux ans, et aujourd’hui jamais tu pourras te payer Bruno ! Va pas tourner avec un ringard comme toi.

–          Bruno ? Tu plaisante ? Il a tout de suite accepté.

–          Quoi ?