Cannabis, contes, mythes et légendes

Comme à chaque élection depuis l’invention de François Mitterrand l’arlésienne préférée des politiques français est de retour dans le débat… jusqu’aux prochaines élections….Je veux bien sûr parler de la légalisation du cannabis, l’herbe qui rend fou. Et comme chaque année, les « journalistes » ou plutôt les animateurs des talk show du pré-à-penser du 20 heures inviteront ou invitent son lot de partisans du oui contre ceux du non. Selon un plan de table bien rodé, les oui à gauche, car le plus souvent de gauche, et les non à droite car le plus souvent de droite. C’est plus facile à comprendre pour la moyenne des téléspectateurs de plus de 60 ans à qui ces débats sont en réalité destinés. J’avais moi-même déjà rédigé un article à ce sujet pour la même occasion, un serpent de mer donc. Comme chaque année à gauche on aura donc un homme le plus souvent seul, député si possible, parfois maire d’une commune, au hasard Sevran, ou quelque fois accompagné d’un journaliste, soit vaguement économiste, le plus souvent « spécialiste » du phénomène mafieux. Tandis qu’à droite on aura en plus du député cacochyme et si possible connu, un représentant syndical de la police, au hasard le président d’Alliance, et un médecin, généralement psychiatre, neurologue, parfois spécialiste des addictions. Le débat est bien rôdé et je peux vous en donner d’avance la substance. A gauche on avancera qu’il faut légaliser pour couper l’herbe sous le pied aux mafias, qui pourtant depuis trente ans n’opèrent officiellement pas en France ni n’existent. Attendu que la criminalité corse n’est pas mafieuse, au plus une bande de sympathiques figures du voyou à l’ancienne, dans la grande tradition du polard Duhamel. Ensuite ça évacuera la délinquance des quartiers, où de véritables cartels de la drogue s’installent devant les boites au lettres, comme au Mexique mais en plus petit. Enfin avec l’aide de taxes progressives, comme dans le cas de l’alcool, on pourra se faire plein de sous. Comme par exemple ce fameux Colorado avec ses cinq millions d’habitants et ses lois fiscales particulières, même qu’ils en avaient tellement d’argent qu’ils ont été obligé d’en redistribuer aux gens ! De quoi faire rêver en France où les mots « taxe » et « argent » ont semblent-ils des propriétés magiques. Car bien entendu, loi Evin oblige, il faut mettre nicotine, cannabis, et alcool sur un même plan d’égalité. C’est rien que des drogues, ça sert à rien, si les gens veulent se foutre en l’air ça les regarde, mais pas question que ça soit avec mes sous à moi de ma Sécurité Sociale à moi. A droite, les arguments seront les suivant : si on légalise les voyous des quartiers se jetteront sur la vente de produit dix fois plus dangereux, de plus, soutiendra le médecin, il y a des risques de schizophrénies, c’est scientifiquement démontré, ce à quoi ajoutera le policier, à l’initiative de l’animateur, que les taux de THC augmente, et que le cannabis d’hier c’est plus le cannabis d’aujourd’hui. On conclura donc que ce serait irresponsable de légaliser même si on s’accordera sur le fait que la loi de 70 n’est plus très adaptée et qu’en fait on enferme presque plus pour simple usage, ce pourquoi on devrait se contenter de mettre une amende quand on croise un hippy… euh un jeune homme devant la boite au lettre. Voilà, et comme ça tous les ans depuis 1981, depuis que Mitterrand le facétieux avait lancé l’idée d’en parler sans rien faire. Logique parallèle à ces débats stériles, les réseaux sociaux se remplissent de discussions également oiseuses où tout et absolument n’importe quoi est dit à ce sujet et que personnellement j’entends colporter depuis que je me suis intéressé à la question, il y a maintenant 38 ans. Je vous propose donc de les lister. Mais pour commencer, en préambule, parce qu’il me semble qu’au-delà de la simple question morale, sanitaire ou judiciaire, nous sommes face à un préjugé culturel et quasi xénophobe, je vais commencer non pas par le cannabis, mais l’alcool.

« La prohibition c’était une idée des puritains, résultat il y a eu la mafia »  : C’est vrai, le Volstead Act promulgué en 1920 et abrogé treize ans plus tard a été porté par les ligues de vertus américaines, d’inspiration puritaines et protestantes et il a en effet fait la fortune des gangs américains. On notera cependant que les ligues de vertus étaient les seules à se préoccuper d’un mal qui rongeait et ronge toujours l’Amérique (notamment les femmes), l’alcoolisme. En 1919 l’alcoolisme est endémique aux Etats-Unis, et nombre des députés et sénateurs qui ont porté cette loi étaient eux-mêmes des alcooliques notoires, mais ça ne semble pas préoccuper plus que ça le monde médical. Du reste, contrairement à ce qu’on pense il y avait de nombreuse exceptions et arrangements sur le sujet de l’amendement, notamment celui autorisant un médecin à prescrire du whisky pour une dose limité. L’American Medical Association demanda donc qu’on augmente les doses, et questionna les politiques sur leur capacité à savoir la valeur thérapeutique de la moindre substance. Ces exceptions ont bien naturellement servi les intérêts des gangs. Et je dis bien gang car contrairement à ce qu’on prétend, la mafia telle qu’on la connaitra n’existait techniquement pas, et ce n’est pas la prohibition qui y a donné naissance mais son abrogation ! Voilà de quoi alimenter le moulin du président d’Alliance, nous y reviendrons. A noter également que non seulement elle a enrichi les gangsters mais provoqué pas mal de drame, les gens se livrant à leur propre production d’alcool avec à peu près n’importe quoi.

« L’alcool n’est pas une drogue » L’inénarrable Nicolas Sarkozy, en présence de quelques gros producteurs de vin, l’a dit en 2007, « le vin n’est pas une drogue ». Et considérant qu’il n’en boit pas lui-même, d’alcool en général, il était bien placé pour en parler. Un alcoologue qui participait à un débat au Sénat sur l’abrogation de l’interdit concernant l’absinthe racontait qu’il avait été stupéfait de constater que dans l’esprit de nombre de sénateurs, l’alcool n‘était pas une drogue non plus. Les faits bien entendu sont plus cruels. Cette drogue, car c’est donc évidemment de quoi il s’agit au même titre que le tabac, l’opium ou le cannabis, et que certain neurologue vont même jusqu’à appeler la « molécule sale » concerne 86,4% de la population nationale, avec une moyenne déclarée de cinq verres et demi par semaine. Et sur ces 86,4% 9,3% se mettent une race régulièrement. Pour un total de 49000 morts par an. Car rappelons qu’en plus de tuer sur la route, l’alcool provoque cirrhose et hépatite alcoolique, AVC, désordre neurologique, plus une belle collection de cancer. Qu’enfin, d’où son surnom de « molécule sale » l’alcool et l’alcoolisme s’inscrit dans les gènes, dans une même famille, à une ou deux générations près, on va retrouver des cas d’alcoolisme avéré. On ajoutera des problèmes psychiatriques également avérés et un phénomène d’addiction équivalent à l’héroïne. Et c’est pour toutes ces raisons que l’alcool est légal. Et pour des raisons éminemment culturelles on s’en doute. En 2011 les français consacraient en effet 19 milliards d’euros aux boissons alcooliques soit environs 9% de leur budget alimentation. En 2006 le budget publicitaire en faveur des boissons alcooliques était d’un peu plus de trois cent millions d’euros, et dans notre balance commerciale, en terme d’exportations c’est un montant de dix milliards, sur lequel l’état prélève trois milliards en taxe. Comparé à ça les 830 millions que dégage le trafique et le petit milliard qu’on pense tirer des taxes sur le cannabis c’est beaucoup moins culturel… car donc je le rappel pour les oublieux, le cannabis, l’alcool et la cigarette c’est la même merde nocive pour la santé.

Voila, occupons nous maintenant des clichés concernant le cannabis…

« Si on légalise les dealers vont se tourner vers des produits plus dangereux » : l’argument favori des prohibitionnistes repose sur un premier préjugé, l’uniformité des usagers de drogues et un second qui veut que la prohibition par voie de conséquence a freiné la production de produit dangereux. Or d’une part il n’y a pas une toxicomanie mais des toxicomanies et un usager de cannabis ne va pas nécessairement se mettre à la cocaïne, alors qu’il a été démontré que l’usage de la nicotine tend à entrainer vers d’autres produits, notamment la cocaïne… Pour autant si vous vous tapez vos 20 clopes par jours vous savez bien que vous ne pensez pas immédiatement à mettre le nez dans le produit qui a fait la fortune d’Escobar. Et là on en revient au second préjugé. Escobar qui était un gros consommateur de cannabis, et ses amis, gagnaient leur vie avec le cannabis qu’ils importaient massivement vers les Etats-Unis via la Floride. En 73, espérant mettre de son côté l’Amérique conservatrice face à l’Amérique contestataire, Nixon décréta la guerre à la drogue. Et c’est précisément suite à cette guerre que les producteurs et importateurs de cannabis se mirent… à la cocaïne, plus rentable et plus facilement transportable. On le voit donc la prohibition a posé exactement le problème qu’elle se propose de combattre. Cependant on le sait tous, l’économie du cannabis fait en effet la fortune et la vitalité de certaine cité, et c’est bien là que le problème se pose, faire sauter l’interdit reviendra dans certain cas à faire imploser quelques cités et à ruiner des centaines de familles. Ce pourquoi je suis résolument contre cette idée de cannabis d’état, de Seita du cannabis. De plus, pour en revenir à la prohibition sur l’alcool c’est en sentant l’évolution du marché que Luciano et ses amis décidèrent de s’organiser en mafia afin de coopter le marché du jeu, de la prostitution et de la drogue. Or si nous n’avons pas en France de tête de réseau de l’envergure de Luciano, ni de gang au sens américain du terme, on peut en effet craindre une explosion de la criminalité dans certains endroits dû au déficit. Ce pourquoi il serait plus réfléchi de faire une politique du retour à l’emploi en dirigeant les dealers vers la production et la vente légale.

 

« Si on légalise la consommation va exploser »  : Toujours dans l’acceptation des préjugés au sujet des consommateurs, ce vieil argument prohibitionniste tend à faire croire que la liberté de consommer va pousser les gens à se livrer à des orgies de drogue. A nouveau les faits sont moins simples. La France, qui possède l’arsenal législatif le plus sévère d’Europe peut s’enorgueillir également de posséder les lois moins dissuasives de la dites Europe. Nous arrivons en effet en tête en termes de consommation, 284 tonnes en 2015, et elle est en hausse, et 14 millions de français déclarent être des usagers occasionnels. A côté de ça les fumeurs aux Pays-Bas représentent… 2% de la population… En réalité une étude a démontré (voir mon autre article sur le sujet) que quelque soit la logique législative, répression ou légalisation, ça ne change rien à la consommation. Mais il serait à mon sens intéressant de se demander pourquoi les français qui sont déjà les premiers consommateurs d’antidépresseurs d’Europe expriment également le besoin de fumer en plus de consacrer une part significative de leur budget nourriture à l’alcool. Sachant que non seulement fumer les contraint autant à la clandestinité qu’à la délinquance de facto. J’ai donc plutôt tendance à penser que la légalisation leur rendrait un peu le sourire qu’ils ont dans leur poche, du moins pour 14 millions d’entres eux ce qui serait déjà pas mal.

« Le cannabis ça peut rendre schizophrène »  : Vieux serpent de mer de la prohibition, argument considéré comme massue pour interdire, et qui est en réalité utilisé depuis 1937, depuis le Marijuana Act. Il fut même le thème central de Reefer Madness, le film de référence de la prohibition, qui fut longtemps la seule source « scientifique » des forces de l’ordre aux Etats-Unis. Et accessoirement qui fait généralement hurler de rire les fumeurs. On ajoutera dans les désordres mentaux, une pathologique avidité de sexe et un comportement violent (…) et ne croyez pas que ces arguments soient hors d’âge, j’ai encore lu l’année dernière un ophtalmo (donc un spécialiste…) les ressortir dans une tribune dans le Figaro. En réalité on ne sait pas grand-chose avec certitude sinon qu’à priori cet argument ne tient que sur certain terrain favorable. Or non seulement la schizophrénie n’est pas une pathologie répandue mais qui plus est, comme le faisait remarquer un psychiatre addictologue, ça dépend du parcours de vie de chacun. Certain avec un potentiel pathologique ne sombreront jamais parce que leur vie les épargne. Je suis moi-même bipolaire, le cannabis ne me transforme pas en fou hurlant la bite à la main et en 38 ans de consommation j’ai fait un total de trois mauvaises réactions (« bad trip » en langage fumeur). Et sur les 6,5% d’usager régulier des 15-20 ans rares sont les cas qui finissent en psychiatrie. Cependant, il est entendu qu’il s’agit d’une drogue et pas d’un jouet comme on tendance à le croire les jeunes consommateurs notamment mal informés du fait de la prohibition. Le cannabis a des effets sur la motivation et il accentuera les états dépressifs. De plus il faut noter que les habitudes de consommation changent, entrainant de plus en plus les uns et les autres vers une consommation chronique et problématique. Ce pourquoi je suis parfaitement d’accord sur une approche médicale, que l’on puisse orienter les dosages et sur les produits. Car il n’y a pas un cannabis mais des cannabis et l’on peut sans mal, dans ce contexte, comparer cette culture à celle du vin, on va y revenir. En attendant je recommanderais vivement aux malades psychiatriques d’éviter le produit s’ils ne veulent pas favoriser une rechute et à toute personne entre 14 et 22 ans de ne pas commencé à consommer. Votre cerveau est en formation, ne faites pas l’erreur que j’ai faites, grandir avec le cannabis c’est le garder en soi peut-être pour le restant de ses jours.

 

« Le cannabis d’aujourd’hui est beaucoup plus fort »  : Argument corolaire du précédent, les taux de THC augmentent notamment à cause des produits chimiques et des OGM c’est pour ça que c’est risqué…. Manque plus que les chem trail et on est bon. Dans les faits, les progrès techniques et le développement légale ont tout juste permis de passer d’une herbe à 8% de THC dans les années 70 à une herbe à 11% dans la moyenne. Il existe bien une espèce qui monte jusqu’à 51,2% c’est la Kurupt’s Moonrock, la plus puissante au monde. Cependant elle n’est disponible que dans certain dispensaire californien, car utilisée avant tout à usage… médicale. De plus elle est horriblement chère entre 25 et 30 dollars le gramme. Pour ceux qui ignorent les tarifs, une barrette de shit pèse entre deux et trois grammes en moyenne et coûte 20 euros pièce. Pour le haschich justement nous sommes dans un autre registre puisque l’on parlera de « presse » première, seconde et troisième presse. La qualité se dégradant à mesure. La première presse atteint rarement le marché grand public, en raison notamment de son prix, généralement réservée soit au marché intérieur, soit à la commercialisation en boutique. Car les fumeurs sont beaucoup plus exigeants qu’on ne le croit, et vous pouvez oublier la vieille légende du « pneu » notamment parce que les petits dealers moyens ne sont pas des imbéciles et qu’ils savent comment s’attacher une clientèle mais qu’en plus ils sont consommateurs eux-mêmes. Cependant, toujours en raison de la prohibition, à Naples on coupe volontiers le shit avec des médicaments afin de rendre dépendant les consommateurs, et ce phénomène apparaît de plus en plus en France. Ajoutons que si le gros des consommateurs ne touchent pas des résines dépassant les 12%, chiffre valable en 2010, en 2018 les chiffres des saisies indiquent des taux dramatiquement haut observé, de 35% de THC, ce qui est aberrant dans la mesure où je rappel qu’à 100% de THC une souris meurt  A nouveau donc la prohibition produit exactement l’effet inverse qu’elle est censé défendre. Pour ceux qui serait inquiet et n’aurait aucun moyen de contrôler leur produit, vous pouvez compenser, rééquilibrer le THC en vous procurant du CBD, c’est légal. Reste que dans ces conditions la prohibition fait courir largement plus de risque aux consommateurs qu’elle ne les protège, et ceux, n’en doutons pas au nom de la morale et de la paix sociale. Une cité qui survit grâce au shit c’est une cité qui ne réclame plus des emplois qu’on ne peut leur offrir.

« Le shit c’est plein de saloperie et de produit chimique »  : Parlons en justement. Dans les années 90 est née la pas tout à fait légende urbaine du « pneu » dit également « Tchernobyl ». Un shit qui n’en avait que le nom et qui en plus d’être infumable puait en effet le pneu brûlé. De ce mythe est née l’idée que le shit était plein de saloperies, henné, colle, crotte de souris. Si ce propos peut faire rire les connaisseurs, il m’a quand même été servi par un policier qui venait de me confisquer mon joint et qui tentait de me faire peur avec ses arguments… tout en tassant le joint pour sa consommation personnelle (authentique !). Dans les faits, cette saloperie a toujours été rare et motif en réalité d’escroquerie. D’une part les fumeurs veulent se faire plaisir, pas s’intoxiquer, au même titre que l’amateur de vin (on y revient) ne va pas se rabattre sur du vin de cuisine faute d’un bon Bourgogne. D’autre part pour parvenir à un tel résultat il faut le couper et ce n’est pas chose aisé quand on a le produit fini. En fait c’est encore moins simple que d’ajouter du sucre au vin. Mais comment ça se fabrique ? Il existe essentiellement trois méthodes. Roulé à la main, le criblage horizontal et la méthode dite du mélangeur. La première méthode est la plus fastidieuse et la troisième relève de la démerde. En réalité c’est la seconde qui est le plus couramment utilisée, notamment au Maroc. Elle nécessite un tamis et de n’importe quel moyen de faire presse. Ce sont les parties résineuses qui feront l’agglomérat et la plaquette que l’on connait (d’où le terme de résine de cannabis). Les producteurs ne gagnent pas grand-chose mais croyez-moi ils se tirent la bourre pour savoir qui fera le meilleur haschich du Rif, ne serait-ce que parce que justement ils ne gagnent pas beaucoup et qu’ils ont intérêt à séduire les trafiquants. Quand à la réalité sur le terrain, si l’herbe de qualité est hélas rare et chère le shit de qualité est plus facile d’accès, notamment l’afghan, très odorant mais pas très puissant, ou donc le marocain. Dans les années 80, guerre et prohibition aidant, c’est le libanais qui avait la faveur du marché (rouge ou jaune) remplacé massivement par le marocain à partir des années 90. Et de mon expérience de fumeur, en 38 ans, je n’ai croisé la route du « pneu » que…. Deux fois.

« Le cannabis fait des morts sur la route »  : le nouvel argument massue franco français, soutenu par les chiffres des accidents de la route. Et là on va tout de suite balayer la question. En France on a déterminé qu’à partir du moment où on a relevé du cannabis dans votre sang, quel que soit le taux, il était la cause de l’accident si l’alcool n’était pas en jeu. Or il faut environs trois semaines pour que votre organisme élimine le pétard que vous aurez fumé. De plus si pour l’alcool on parle de gramme, pour le cannabis on recherche les nano grammes. Peu importe donc si vous n‘avez ni fumé le jour même, ni la veille, la loi est intraitable, le cannabis est fautif. Au Canada où la question de la légalisation est également en train d’être examinée, les discussions s’orientent plutôt sur le taux déterminant à un comportement dangereux au volant. Et c’est loin d’être simple, puisqu’au Colorado, si une limite a été déterminée, cette question fait encore débat. Cependant il faut être clair, ce n’est pas responsable de conduire quand on est défoncé, et surtout pas si on y ajoute de l’alcool qui va amplifier les effets. Hélas comme je n’ai jamais été raisonnable de ma vie j’ai très souvent conduit sous l’emprise du cannabis et parfois sur de longue distance (Paris-Amsterdam notamment…) or la seule fois où j’ai eu un accident qui aurait pu me coûter la vie (et seulement la mienne je précise) j’étais sous l’emprise… de l’alcool. D’ailleurs depuis 35 ans que j’ai mon permis j’ai eu un total… de deux accidents et ne mettant en danger que moi seul.

« On enferme plus les gens à cause d’un joint » : On aimerait bien que ça soit vrai mais non, la tendance serait même d’autant à l’inverse qu’on est dans la logique du chiffre. En 2013 150.000 personnes étaient enfermées pour simple usage. En 2015, faute d’abroger la loi, on décida qu’une taxe sur les drogués serait une bonne idée. Cette transaction pénale d’un montant forfaitaire de 300 euros ne s’applique toute fois pas en cas d’accident de la route, et il y avait 28000 dossiers pour simple usage en attente. De plus cette amende ne rentre en jeu qu’à seule condition d’avoir un casier vierge. Enfin, un amendement vient d’être voté par notre gauche si de droite, autorisant les propriétaires à expulser un simple usager condamné et sa famille… Non seulement donc on invente de la délinquance pour des prisons surpeuplées, mais on y ajoute de la misère. Et puis à nouveau, toujours pour parler d’expérience, la réalité est plus douloureuse. Dans ma vie de consommateur j’ai été contrôlé six fois. Une seule fois j’ai été arrêté et relâché au bout de deux heures après avoir monté un bateau en forme de tuyau aux deux policiers qui m’avaient coincé avec quatre grammes. Une fois j’ai été arrêté à la douane par erreur parce que le chien avait reniflé une odeur résiduelle. Une autre un juge fatigué m’a fait un rappel à la loi par fort convaincu lui-même. En réalité la seule fois où j’ai eu chaud je venais d’en acheter, mais celui qui a été contrôlé, chaussure retirée, dûment fouillé c’était celui qui venait de me vendre, même pas un dealer, juste un gars qui voulait bien me dépanner. Car voyez-vous j’ai un notable avantage : je suis blanc, je n’ai pas 17 ans et je ne viens pas d‘un quartier. Et là on risque de rentrer dans un débat sur qui est en réalité visé par la répression sur le cannabis : les jeunes des cités. Mais ça serait dire que police et loi agissent autant par hostilité atavique que racisme, et je n’oserais jamais porter de telles accusations.

« Le cannabis ça ne soigne pas, ça soulage »  : Argument que j’ai pu entendre de la part d’un pompier pas fort informé. Argument sanitaire qui est d’ailleurs régulièrement récusé par toutes nos sommités locales. Pas une seule fois le sujet est abordé en France et quand il l’est c’est tout à fait confidentiellement. On pourrait croire qu’il s’agit d’un tabou relatif à l’interdiction sur le prosélytisme voulu par la loi de 70 mais auquel cas, si cette interdiction étaient encore une réalité tangible, il faudrait faire fermer tous les tabacs et magasins qui vendent des produits dérivés, des bang, pipes, en passant par les blunts et les feuilles longues, à savoir la quasi-totalité des tabacs de France et de Navarre. Reste qu’un policier est parfaitement autorisé à vous faire enlever votre tee-shirt « cannabis » si l’envie lui en prend et que le Sativex n’est toujours pas sur le marché, en dépit qu’il ait reçu l’autorisation de commercialisation…. Il y a déjà 3 ans. En vente dans 17 pays le Sativex, médicament à base de cannabis donc, est prescrit dans le cadre de la sclérose en plaque contre les contractions musculaires. Hélas en France autorité morale et laboratoire ne s’entendent pas sur le prix. Les malades attendront ou iront en Suisse où, cependant et en dépit des lois internationales sur la santé, une ordonnance médicale prescrivant du cannabis à titre thérapeutique n’est plus valable sitôt franchi nos frontières. La réalité scientifique des uns n’est pas celle des autres, la science française sait mieux. Or, le cannabis, qui est dans la pharmacopée chinoise depuis… 4000 ans, possède les propriétés thérapeutiques suivantes : analgésiques, antiémétiques, antispasmodiques, neuroprotectrices, anti-inflammatoires, et contre certaines pathologies psychiatriques, notamment l’autisme et… la schizophrénie. En fait on a recensé environs 200 propriétés médicales différentes, et croyez bien que les laboratoires sont activement sur le coup. Et récemment, on a découvert qu’il empêchait les cellules cancéreuses de se développer, il ne soulage pas seulement donc, il soigne. Reste que 1) sur une personne jeune il va ralentir le développement tant physique que neurologique. 2) que ces effets ne sont aucunement valable en cas de combustion, et notablement nocif à cause… du tabac auquel la plus part des fumeurs le mélangent. Donc encore une fois il ne s’agit ni d’un hochet, ni de la panacée universelle que veulent bien prétendre les béats du cannabis.

Voilà on pourrait ajouter qu’avant l’interdiction voulu par la convention de 61 la France était productrice de chanvre (d’où le nom canebière par exemple) que celui-ci est utilisé par l’industrie automobile avec l’usage des plastiques composites plus légers (notamment les constructeurs allemands) et qu’en dehors de rapporter plein de sou-sous à nos seuls députés, il pourrait créer des emplois tant dans la filière purement récréative, qu’industriel et médical. Reste qu’en France toute idée neuve qui ne soit pas datée de 1950 semble devoir être examinée à la loupe de la suspicion, rendez-vous donc en 2030 pour très exactement le même débat stérile…

Un lien pour se cultiver un peu plus sur le sujet : https://www.youtube.com/watch?v=JS-bdEToFKc

Un autre sur les effets « soulageant » du cannabis :

http://www.lematin.ch/vivre/L-effet-du-cannabis-therapeutique-sur-un-patient-atteint-de-Parkinson/story/27288609

Psychiatrie : logique de l’isolement

Je dois admettre qu’il est difficile d’être serein sur un sujet quand on l’a vu de l’intérieur. Quand on l’a subit. Pour le monde extérieur, pour les gens non traités ou dont les névroses ont été socialement acceptées ou qui ont su les cacher, le monde de la psychiatrie et plus globalement ce qu’on appel improprement la folie, est un univers anxiogène peuplé d’individus angoissants voir effrayants avec lesquels ils veulent avoir le moins à faire. Pourtant la psychiatrie en France c’est un peu plus de quatre cent mille patients, dont 10% de personnes de moins de 18 ans et 4% de personnes âgés de plus de 80 ans. Pour un patient comme moi, on est souvent confronté à cette réalité et qui pourrait se résumer à cette question : « mais pourquoi donc c’est moi qui suis traité et pas eux ? ». La réponse est toute trouvée, parce que leurs névroses et leurs psychopathologies ne les empêchent pas de fonctionner correctement en société. A vrai dire moi non plus dans la plus part des cas mais ma réponse émotionnelle si elle n’est pas traitée est en effet handicapante. Je suis bipolaire de type un. Concrètement cela signifie que j’ai un dérèglement de l’humeur dont l’origine est incertaine mais actuellement on s’orienterait vers l’explication génétique. Si je ne connais pas réellement de phase dépressive la plus part du temps, et si elles ressemblent à celles de monsieur tout le monde, mes phases maniaques peuvent m’entrainer vers ce qu’on appel les « bouffées délirantes ». A savoir des phases où vont commencer à me venir des idées farfelues autour desquels je vais construire tout un schéma d’autres concepts délirants. Au point extrême des bouffées on commence également à avoir des hallucinations, auditives, olfactives, visuelles. Il n’est plus alors question de se calmer, mais d’être hospitalisé dans les plus brefs délais. Les périodes d’hypomanies, chez tous les bipolaires, quelque soit le type vont s’accompagner d’une intense activité sociale, d’un besoin de verbaliser énorme, d’un débit de parole intense, d’une agitation constante, d’insomnies. Pour ma part j’ai été diagnostiqué à l’âge tardif de 35 ans suite à un burn-out. Et si je vous explique tout cela ce n’est pas pour vous raconter ma vie mais illustrer ce qui va suivre.

La thérapie du dressage

Quand il vous arrive ce genre de chose tardivement dans votre vie vous n’avez pas la moindre idée de ce qui se passe. Les délires, quand ils apparaissent, ne vous tombent pas dessus d’un coup, c’est une lente construction que vous nourrissez autant de vos interrogations que de vos doutes. Et comme la vie est une vilaine farceuse, parfois c’est elle-même qui va nourrir votre délire. Telle chose que vous imaginez se produit réellement, telle situation sociale prend une forme totalement inattendue et dans le contexte anxiogène. Vous avez l’impression de perdre le contrôle mais d’une manière si insidieuse que cela agit à vos dépens. Sans compter que dans le cas de la bipolarité durant les phases maniaques vous êtes dans la surestimation de vous-même, avec parfois des idées de grandeur ce qui n’arrange nullement votre état ni votre capacité à raisonner. Qu’enfin, plus vous commencez à vous rendre compte que votre état n’est pas normal, plus vous angoissez et moins vous êtes capable d’en faire part à votre entourage, notamment parce que ça fait peur à tout le monde à commencé par vous. L’un dans l’autre vous vous retrouvez du jour au lendemain aux urgences psychiatrique et là les emmerdes commencent réellement. Contrairement au monde médical classique, même après diagnostique, personne ne vous dira avec certitude ce que vous avez, car en fait non seulement on ne peut pas vraiment le savoir qu’au terme d’une étude attentive de votre cas mais en plus les erreurs ne sont pas rares. Or pour ce qui s’agit de l’étude de cas, la psychiatrie française a apparemment mieux à faire : vous bourrer de neuroleptiques. Et ainsi, en première instance, le psychiatre de mon service déclara à mes proches que j’étais schizophrène. Autant pour le secret médical que pour la justesse du diagnostique. Mais il faut garder à l’idée que dans l’esprit de cette psychiatrie là à partir du moment où vous franchissez les portes d’un établissement vous retombez dans une sorte d’enfance où votre avis, votre comportement, n’a aucune espèce d’importance dans la mesure où il n’entrave pas le fonctionnement du service. Au moment où vous êtes admis, si vous n’allez pas directement en isolement, on vous fait porter un pyjama hors d’âge, porté par des milliers de malade avant vous, et remerciez l’infirmière et l’intendance s’il est à votre taille. Si vous montrez des signes d’amélioration, n’êtes pas agité, on vous autorisera à porter vos propres vêtements, puis à sortir dans le jardin de l’unité, voir au-delà, dans le parc de l’hôpital où vous êtes totalement livré à vous-même, sans la moindre surveillance. Précisons que ce traitement peut-être assoupli si par exemple vous ne montrez pas de signe de délire particulier à l’admission, vous pourrez éventuellement garder vos propres vêtements. Reste que personne ne vous explique jamais cette « thérapie » commune à tous les hôpitaux publics. Et je sais de quoi je parle puisque je suis hélas dans le domaine un Gault et Millau avec pas moins de sept hospitalisations, dont une en Angleterre. Personne ne vous explique non plus jamais ce que vous avez, ni les symptômes inhérents, c’est donc totalement fortuitement que j‘ai appris l’expression « bouffée délirante » et ce que ça recouvrait. Quand à ma connaissance de ma maladie elle tient à deux mots : internet et Iceberg, une association pour bipolaire. Résultat à ma première hospitalisation j’ai fait exactement ce qu’attendait de moi l’institution et je suis sorti au bout de trois semaines, absolument pas soigné…. Et il m’a fallu 13 ans pour accepter ma maladie, accepter l’handicap et même demander la pension qui allait avec.

La règle des trois i : Indifférence, Incompétence, Isolement

Selon un rapport de 2016 du Contrôleur Général des Lieux de Privation de Liberté l’isolement et la contention sont devenus monnaie courante dans les établissements psychiatriques. Selon les responsables c’est pour le bien des malades. Je ne crois pas non. Du temps où fumer était autorisé dans les lieux publics, j’ai eu l’occasion de voir le personnel de maintenance boucher le bas d’une porte afin que les malades « libres » ne puissent pas passer de cigarette à leur camarade. Or il ne s’agissait pas d’une mesure de sécurité, les chambres d’isolement sont composées… d’un lit avec un matelas ignifugé et éventuellement de sangles. Il s’agissait de coercition. Et la coercition on connait en hôpital psychiatrique. Que vous soyez venu en candidat libre ou en Hospitalisation d’Office ou à la demande d’un tiers, une fois dans l’unité, depuis les années 60, vous êtes enfermé à double tour. Et vos droits à la liberté sont souscrit au bon vouloir de votre psy, avec qui croyez-moi vous avez intérêt à vous entendre, les rares fois où vous le verrez. D’ailleurs c’est bien dans une chambre d’isolement censé protéger le malade de lui-même que j’ai vu une suicidaire échapper totalement fortuitement à la mort. Elle avait eu la mauvaise idée de tenter de se suicider au moment où l’infirmière passait pour son repas. Cinq minutes trop tard et la patiente protégée d’elle-même y passait…. Quand au personnel infirmier, s’il n’est pas hostile (ce qui arrive également…) il n’est simplement pas formé. Il est là pour administrer des médicaments, point c’est tout. Il n’y a ni dialogue, ni groupe de parole, ni la moindre prise en charge. Au quotidien les patients passent leur journée à s’ennuyer, fumer, regarder la télé, se chamailler. Les heures de repas deviennent dès lors des moments privilégiés où on peut se remplir pour compenser son vide. A cela s’ajoutera une prise de poids obligatoire sous l’effet combiné des médicaments et de l’inactivité complète, autant pour l’image de soi… Si pour une raison ou une autre un malade est pris de crise de larmes, ou s’agite, la réponse des infirmiers sera dans le cas le plus commun de recommander l’isolement et sur le moment de tenter de calmer la personne en devenant parfaitement anxiogène. Etre soi-même malade et devoir expliquer à des infirmières qu’elles font plus de mal que de bien à telle personne est un moment assez savoureux pour qui voudrait savoir à quoi ressemble une poule devant un couteau. Faire avouer à un patient quel a été l’élément déclencheur de sa pathologie, alors qu’il ne l’a jamais raconté à un psychiatre de son propre aveu, en dit long sur la capacité d’écoute de ceux là. D’ailleurs les psychiatres pour la plus part n‘écoutent non seulement pas mais n’ont pas le temps. Ils passeront une voir trois fois par semaine, verrons une quinzaine de patients à raison de dix minutes, un quart d’heure par cas en étant parfaitement incapables de déceler quoique ce soit. Ainsi tel paranoïaque schizophrène me racontait son projet d’assassiner quelqu’un à sa sortie, je doute que le médecin ai jamais eu vent de ce projet. Ainsi j’expliquais à tel psy que cette relation allait non seulement les duper mais finirait par concrétiser ses multiples tentatives de suicide. L’intéressé m’expliqua avec une assurance sans borne qu’ils savaient parfaitement y faire avec les gens qui simulaient leur bien être et qu’il saurait soigner la personne. Quatre mois après cette conversation, mes prédictions se réalisaient. Et quand on contacta son psy pour le tenir au courant, sa réponse lénifiante fut « je ne comprends pas elle avait l’air d’aller très bien ».

Psychiatrie, logique sécuritaire et politique du chiffre.

Soyons juste, les professionnels eux même ne sont pas aidé. Et comme le trait commun des politiques français semble être plus l’enrichissement personnel et la mise en orbite de leur carrière que le courage, ça ne risque pas d’évoluer. Depuis 92, il n’y a plus de spécialisation dans le domaine de la psychiatrie pour les infirmiers. Il y a un tronc commun, à eux de se former eux-mêmes et sans que d’aucune façon cela soit obligatoire. De plus, cette spécialisation est mal vue en soin généraux. Vous y serez souvent considéré comme un incompétent ou un paresseux. Et en aucun cas, si vous voulez revenir dans l’hôpital classique vos années en psy ne valoriseront votre CV. Il s’agit donc d’un sacerdoce pour ceux qui veulent s’y consacrer. Sans compter que la formation, si elle est payée par l’état, induira de fait que vous effectuerez votre stage obligatoire dans le service qui conviendra à l’institution. Et telle infirmière débutante de se retrouver dans un service d’autistes lourds, géré par des aides soignantes sans formation médicale, un chef de service venant du domaine administratif et un psychiatre… qui n’a pas terminé ses études. Et je cite ici un cas que je connais personnellement. Vous vous retrouvez donc à devoir vous occuper d’un patients atteint de syndrome de Pica oublié dans les toilettes par les aides soignantes. Une personne atteinte de cette maladie ingère ses propres déjections, je laisse à votre imagination le soin de visualiser à quoi cela peut ressembler… Or la seule formation spécialisée que n’a jamais reçu cette personne ce sont des méthodes de protection physique non agressive pour se protéger quand un autiste de cent dix kilos vous coince contre un mur… Selon un rapport parlementaire de 2013, 20% des postes de psychiatre ne sont pas pourvu dans le public. Pourtant nous n’en manquons pas, pas moins de 22 psychiatres pour 100.000 habitants mais le plus grand nombre exerce dans le privé et 80% dans des agglomérations de plus de 50.000 habitants. Or d’ici 2018 40% prendront leur retraite. De plus l’hospitalisation d’office se généralise, plus de 50% des cas, et ce notamment grâce au cyclothymique Nicolas Sarkozy. En 2008, fort de son incompétence et sur la base d’un de ces faits divers qui lui servait de mode de gouvernance, le très dispensable président débloqua 70 millions pour sécuriser les hôpitaux, avec caméra, verrous, suivi des antécédents comme dans le cas d’un délinquant et durcissement des règles de l’Hospitalisation d’Office. Plus la création de nouvelle UMD, unités pour malade difficile. Dans les faits, la mesure d’exception d’HO devient la norme, offrant aux préfets un pouvoir bien au-delà de leur compétence. Mais ce pouvoir ils l’avaient déjà, soyons juste. A ma seconde HO en 2001, au bout d’un mois d’hospitalisation, contre l’avis du psychiatre qui me suivait depuis un moment, le préfet décréta que je n’étais pas prêt (évidemment je n‘ai ni été examiné, ni entendu) et en m’en recolla pour trois mois. Quatre mois au total dont je sortais non seulement épuisé mais pas plus soigné qu’avant puisque sur sept séjours, six ont été effectué en HO… Je précise que je n’ai jamais présenté un danger pour qui que ce soit, uniquement pour moi-même. Enfin dans les faits toujours, non seulement il n’y a strictement aucune surveillance hors des unités, ce qui donne lieu parfois à de violents incidents entre malades, non seulement le trafic de shit est florissant en milieu psychiatrique (et cannabis et neuroleptique ne font pas forcément bon ménage) mais en réalité on entre et on sort comme on veut d’un établissement psychiatrique, et je le sais d’autant que j’ai faussé compagnie à mes infirmiers anglais (où le régime est pourtant fort différent et nettement plus humain). A cela il faut ajouter qu’en raison du manque de lit (moins 22% depuis 94) et du déficit de personnel, dans une même unité semi ouverte on rencontrera des profils qui n’ont pas grand-chose à faire ensemble. Ainsi lors de mon dernier séjour je me retrouvais en compagnie de quatre délinquants (moyenne d’âge cinquante ans) dont un meurtrier bâti comme une armoire que tout le monde craignait un peu, à commencé par le personnel médical, et qu’absolument personne n’aurait été en mesure de maitriser si son caractère ombrageux avait cédé à une crise.

Psychiatrie, le grand retour en arrière ?

Comme le disait le docteur Jean-Claude Pénochet, président du Syndicat des psychiatres des hôpitaux « La contention est un indicateur de la bonne ou de la mauvaise santé de la psychiatrie. Plus la psychiatrie va mal, plus la contention sera utilisée. » C’est précisément ce qui est en train de se produire, et ça ne risque par de s’arranger si on continue la gouvernance « fait divers » comme on semble vouloir le faire depuis 2000 où pas moins de 29 lois pénales ont été promulguées en 17 ans (autant pour la surpopulation carcérale… voir mon article à ce sujet). Or d’une part le risque zéro n’existe dans aucun domaine d’autre part, pour la moyenne des patients internés, la majorité ne présente qu’éventuellement un danger pour eux-mêmes. De plus il existe actuellement 10 UMD sur le territoire métropolitain, traitant un peu plus de 600 malades, à majorité des hommes, dont quatre crée entre 1910 et 1963… Ensuite il faut tenir compte du suivi, toujours indispensable. Les Centres Médicaux Psychiatriques sont surchargés, l’obtention d’un appartement thérapeutique dans le cas des patients en déficience d’autonomie sont très difficile à obtenir. Les règles concernant les pensions handicapés subornés à la sécurité sociale exigent, selon la logique très kafkaïenne de notre administration, qu’un malade ne pouvant pas travailler ait travaillé un minimum de 600 heures dans l’année. Quand à l’allocation adulte handicapé, elle ne court que sur deux ans renouvelable pour un montant… de 800 euros. Mais la maladie mentale ne recouvre pas le seul champ du malade, il y a l’entourage, si tant est que l’entourage n’ait pas foutu le camp ce qui n’est pas rare. Or vivre au quotidien avec un bipolaire ou un schizophrène n’est pas forcément chose aisé. L’entourage également a besoin d’être entendu et soutenu. Surtout qu’une pathologie mentale peut avoir comme origine ou conséquence une toxicomanie voir une polytoxicomanie. Les patients suffisamment autonomes pour prendre régulièrement leurs médicaments et veiller à leur comportement ne sont pas légion par définition. Sans compter que l’évolution d’une maladie peut amener à un changement d’ordonnance. Et tous les médicaments qu’on vous donne sans discernement et souvent sans limite de temps peuvent s’avérer dangereux à la longue. Le Risperdal, prescrit comme anti psychotique, mentionne tout de même dans les contre-indications  « peut donner des envies de suicide aux personnes sujettes à la dépression ». Et la Dépakine provoque des malformations intra utérines. Tel patient m’expliquait qu’il avait demandé un changement de prescription en raison de panne sexuelle. Après que son médecin ait nié toute implication du dit médicament (ce que pourtant je pouvais confirmer…), il est allé voir un autre médecin, qui lui a prescrit un nouveau médicament avec pour effet… de lui déclencher une crise. Et si la prise de poids est si rapide en unité c’est essentiellement parce que par soucis d’économie ont prescrit des produits moins chers mais qui vous font grossir. L’un dans l’autre il est essentiel pour le plus grand nombre d’être sinon encadré, suivi, et non pas maintenu dans l’état d’assistanat infantile que propose la Cotorep ou l’hôpital lui-même mais accompagné dans l’autonomie. Or pour tout cela il faut du personnel spécialisé, il faut également des médecins et des infirmiers qui aient non seulement de l’initiative, l’envie d‘innover mais surtout qu’on écoute. Hélas à ce jour ce que le personnel politique écoute essentiellement c’est le mugissement des instituts de sondage.

Univers – Et pendant ce temps là sur terre

L’Usine-Hôpital Noriega ressemblait à une sucette électrique fraise et anis, orgueilleusement posée au sommet d’une colline, dominant le bidonville de Villa Tokyo, au nord de Sao Paolo. Construit avec l’argent du Cartel del Nordeste, il était  une des grandes fiertés de son fondateur, Paolo « Yaya » Budahwaki, chef du cartel pour toute la ville, et lui-même natif de Villa Tokyo où il avait grandi et prospéré. L’on y payait par carte de crédit, des menus déroulants holographiques vous proposaient un choix de soins à tarifs variables, une fois la sélection obtenue le robot de la réception délivrait une carte magnétique. La carte libérait une chambre et enclenchait le programme choisi par le malade. Bien entendu on pouvait réserver à l’avance par la toile, il suffisait de présenter le code barre de réservation au lecteur à l’entrée. Tout ce qui avait pu être automatisé l’avait été, jusqu’à la conception des aliments. Aboutissement conjoint de la médecine, de l’économie, de l’industrie,  et de l’informatique, comme tous les UH du monde, le Noriega avait été construit et vendu en kit par une des compagnies dominantes du marché. Le service médical était sous contrat pour un groupe pharmaceutique sud-américain, et le tout était assuré par une banque des Baléares. Et comme tous les UH du monde, le Noriega était également coté sur le second marché selon un ratio coût/pourcentage d’échec. Ceux qui avaient imaginé ce ratio avaient une idée très rationnelle de la santé appliquée aux règles industrielles. Ce qui comptait dans ce genre d’établissement ce n’était pas tant de guérir que de ne pas perdre ses clients. Conséquence collatérale de cette exigence, les gestionnaires des UH, rien que des supercalculateurs ajustés seconde par seconde aux cours boursiers de leur compagnie d’assurance, avaient tendance à masquer le nombre de décès, tant statistiquement que physiquement. Et les Recycleurs marchaient à fond.

 

Les Recycleurs étaient le fruit mêlé, pervers, et naturel de la peur des lendemains et de la volonté d’y pourvoir. L’enfant taré du mouvement écologiste qui avait enflammé la planète au début du XXIème siècle, et  concomitant de l’esprit millénariste des trois religions majeures qui dominaient alors.  Une bonne partie de la planète pensait à la fin du monde sous différentes formes,  et ce que les religions avaient prophétisé sans apporter la moindre preuve, les écologistes entendaient le démontrer par la science.  La science devenu codex absolu de toutes les doxa contre les travers de l’humanité. Statistiques et courbes des ventes à l’appui, la nouvelle économie s’en mêla et surfa sur la vague jusqu’à imposer ses propres règles et ses propres vérités. Les Recycleurs n’étaient donc pas des incinérateurs au fait que l’incinération coûtait cher en énergie et polluait l’atmosphère. Mais ils récupéraient tout ce qui était récupérable sur un corps, foie, rate, rein, et les revendaient tout à fait légalement sur la toile. Généralement les UH bénéficiaient tous d’un stock plus ou moins important d’organes. Et leurs valeurs augmentaient selon ce stock. Le Noriega était très bien noté à ce sujet, soutenu par un des meilleurs laboratoires brésiliens, Pharmaco.

 

Mais allez expliquez ça à Marcel Martin.

–          J’EN AI RIEN A BRANLER ! J’AI PAYE POUR CETTE OPERATION ! MA FILLE A BESOIN DE CE REIN !

Marcel Martin travaillait depuis six mois dans une fabrique de hardware, les trois huit, à 4,50 v. de l’heure, pour pouvoir faire venir sa fille, et la faire soigner.

–          Je comprends bien monsieur Martin, susurrait le docteur Wigh, directeur de l’établissement, depuis son écran, mais malheureusement vous avez contracté votre assurance maladie auprès d’une compagnie européenne, et cette compagnie n’est pas reconnue sur ce territoire.

–          C’est IW qui m’a fait signer clause obligatoire ils ont dit ! hurla Martin tout en serrant contre lui son otage.

–          J’entends bien monsieur Martin, mais vous comprenez bien que ni moi ni la compagnie que je représente ne peuvent être tenu responsable des contrats passés par IW.

–          JE VEUX PAS LE SAVOIR JE VEUX MON REIN !

Le docteur Whig soupira. Il avait des parts dans l’hôpital, et était employé directement par le groupe pharmaceutique, chaque seconde de dysfonctionnement coûtait environ 0,50 crédits sur le marché obligataire. Cette conversation était aussi coûteuse qu’absurde. Selon les conventions internationales IW aurait dû lui stipuler que les frais d’assurance ne couvrait pas la planète entière, et la compagnie qui l’employait ici même lui proposer une assurance annexe. C’est ce qui se faisait paraît-il, et il trouvait ça très bien organisé. Mais apparemment pas, non. Or de deux choses l’une, soit il faisait intervenir les forces de police de la ville, qui lui facturait plus tard, soit il vérifiait dans sa base de données si Villa Tokyo et conséquemment le Noriega était bien sous protection internationale, et auquel cas il ferait appel aux Casques Noirs.

 

Sur son écran de contrôle, Marcel Martin avait la main posée sur le front de son otage et un éclat de verre pointé sur sa gorge. Bien entendu ce n’était pas le premier incident que connaissait l’hôpital, ses couloirs et ses chambres disposaient de tout l’équipement d’autodéfense automatique nécessaire. Alarme paralysante, gaz innervant, sympathique, lacrymogène. Seulement, comme toutes les autres compagnies au monde le Cartel del Nordeste faisait des économies dès qu’il pouvait. Notamment sur la sécurité intérieure, tout à fait persuadé que personne n’oserait jamais s’attaquer aux affaires légales des redoutables nordesteros. Moyennant quoi, le système dysfonctionnait si bien que le docteur l’avait fait arrêter au profit des appareils médicaux. Il fut toutefois heureusement surpris de découvrir que le Noriega et tout Villa Tokyo était estampillé USOF. Finalement le Cartel avait bien tout prévu.

 

Le transporteur de combat Illiouchine AR2.0 ressemblait à un bourdon en tenue camouflage. Un bourdon de deux tonnes cinq, hérissé de canons rotatifs calibre 90 BMG. Ses turbines à propulsion froide faisaient à peine plus de bruit qu’un essaim. Il se posa au sommet de la tour, tandis qu’un négociateur assermenté et expédié par la compagnie d’assurance du Noriega, tenait le bout de gras avec Marcel Martin. Il s’était réfugié, toujours avec son otage, près de sa fille, dans une chambre remplie de bombonnes d’oxygène. Barricadé, et cette fois il avait une arme à feu. Le personnel de l’hôpital comptait au total, le directeur, deux chirurgiens superviseurs, une infirmière polyvalente, un esclave, et deux vigiles délégués par le cartel depuis les fins fonds de Villa Tokyo. Et malheureusement, ils se prenaient l’un comme l’autre pour John Wayne. Marcel Martin avait désarmé le premier sans peine, blessé le second avec l’arme du premier, et tout ça sans jamais lâcher son otage. Whig, avait assisté à la scène consterné.

Une longue silhouette toute en noir et casquée sauta de l’appareil, accueillie par l’infirmière. La visière polychrome masquait le haut du visage, on devinait une bouche fine comme une cicatrice, mais impossible de déterminer son sexe.. Whig les attendait dans son bureau au 42ème étage.

–          La réputation de rapidité de l’USOF n’est pas une légende à ce que je vois ! s’exclama-t-il enthousiaste alors qu’ils entraient.

Cela faisait à peine un quart d’heure qu’il avait alerté par mail le siège de l’USOF à New York.

–          You’re doctor Whig ? demanda sèchement l’individu toujours casqué.

–          Euh… oui, en effet.

Le docteur qui ne comprenait pas un traitre mot d’anglais – en dépit de ce qu’aurait fait penser son nom il était né en Argentine. Avait heureusement sur lui son Babel Fish, un micro transmetteur de traduction.

–          Identification.

–          Je vous demande pardon ?

–          ID please.

–          Ah… oh… mais euh je vous assure je suis bien le docteur Whig, directeur de cette usi… euh hôpital ! Est-ce bien nécessaire ?

–          According to the international law of necessary intervention, as stipulate in article N°405-A, 405-E and 406-B, yes indeed. En accord avec les lois internationales d’intervention nécessaire, comme stipulé dans les articles…

L’infirmière qui avait vécu à Londres reconnu l’accent écossais, et maintenant qu’elle avait le temps de le regarder, réalisait en observant ses mains qu’il s’agissait d’une femme. Une femme mesurant aux alentours du mètre quatre-vingt-dix, avec de très longs doigts, absolument plate et sans hanches. Une femme avec une voix unisexe, neutre, froide, mais une femme quand même. Cette prise de conscience lui fit froid dans le dos.  Bien obligé, le directeur fit apparaître sa carte biométrique qu’elle passa au scanner qu’elle avait suspendu à la hanche, avec tout un arsenal. Après quoi elle sortit un pad d’une de ses poches et lu doctement ce qu’il y avait écrit sur son écran.

–          Right… from know on to the end of this operation this hospital is no more under your authority. Every of my request shall be consider as an order, discussing or disobeying an order will be consider as an act of felony. According to the law there are two kind of act felony. First, the fact of trying to impeach the good achievement of a police operation by anyway meaning, active or passive, with or without using violence. This is punish of three years in a federal penitentiary and of 756.000 credits fee. Second, the fact of using or pointing any kind of weapon against an officer. In that case death penalty is immediately request and the officer authorize to shoot to kill. However, whatever happen during the operation the responsibility of the officer shall never be engage. Do you understand these terms and if yes do you  agree?

–          Bien… à partir de maintenant et jusqu’à la fin de cette opération cet hôpital n’est plus sous votre autorité. Toutes mes demandes devront être considérées comme des ordres, discuter ou désobéir à un ordre sera considéré comme un acte de rébellion. Selon la loi il y a deux types d’actes de rébellion. Premièrement, la tentative d’empêcher le bon déroulement d’une opération de police de quelque manière que ce soit, activement ou passivement, en usant ou non de violence. Ceci est puni de trois ans d’emprisonnement dans un pénitencier fédéral et de 756.000 crédits d’amende. Deuxièmement, l’action de pointer ou d’utiliser n’importe quel type d’arme contre un officier. Dans ce cas la peine capitale est immédiatement requise et l’officier autorisé à tirer pour tuer. Dans tous les cas, et quoi qu’il advienne durant l’opération, la responsabilité de l’officier ne pourra pas être engagé. Comprenez-vous ces termes et si oui êtes-vous d’accord ?

 

C’était un peu difficile à avaler, il voulait bien l’admettre. D’abord c’était interminable, récité d’une façon qui n’appelait aucune remarque, et ça disait bien ce que cela voulait dire, elle pouvait raser le bâtiment si ça lui chantait. Mais l’USOF n’avait pas été créée pour négocier ses méthodes ou ses règles, ni moins se les laisser dicter par une puissance ou une autre. L’USOF était réellement au service de tout le monde. Il dit qu’il avait bien compris et qu’il était d’accord. Elle retira son casque.

–          Okay… tell me what happen…

Whig expliqua ce qui s’était passé et pourquoi, selon lui toute la faute était à mettre au compte d’IW.

–          Don’t bullshit me will you.

–          Je vous demande pardon ?

–          Vous savez comme moi, dit-elle soudain en portugais, que le contrat qu’il a signé ici couvre 30% de ses frais locaux d’assurance, c’est automatique, même en Europe où la couverture d’IW est pleine.

–          30% c’est insuffisant pour une opération du rein.

–          C’est largement recevable vous voulez dire, la Segurida Nacional a prévu une hausse de 15% de la violence pour les deux prochains mois dans toute la région nord. Et n’essayez pas de me dire que Pharmaco ne reçoit pas les rapports journaliers de la SN. Dans 10 jours vous aurez rentabilisé cette opération.

Whig avait l’impression d’avoir affaire à un de ces juristes d’affaire, mais qu’est-ce qu’elle avait à la fin, on la payait pour intervenir ou discuter ?

–          Je ne vois pas où est le problème. Quand bien même, cet homme détient un otage. Et plus on attend, plus cette affaire nous coûte une fortune !

–          Le problème c’est que si vous lui cédez son rein, je n’aurais pas besoin d’intervenir.

Elle avait vu juste, il y avait une autre raison que l’otage ou la perte immédiate de quelques centimes de crédit par seconde. Il y avait le Recycleur qui fonctionnait à plein régime depuis que le cartel avait décidé d’effacer les mexicains de la Mala Noche. Si bien, trop bien même que les cours sur certains organes étaient en train de s’effondrer. Les supercalcucateurs commerciaux avaient résolu le problème dans la matinée,  On devait orienter les ventes vers l’Asie, des charters de congelés était déjà en route pour Zama, Japon et la ville-état de Shanghaï. Donc, pas question que le Noriega accepte de négocier. Il le fit savoir avec un petit discours officiel de son cru sur la volonté de Pharmaco de pas céder aux terroristes.

L’officier hocha la tête en signe de rémission.

–          Soit, comme vous voulez.

Elle renfila son casque, le salua d’un hochement de tête, et il la regarda partir avec satisfaction. Quoiqu’il arrivait Marcel Martin n’en avait plus pour très longtemps, et en plus on allait pouvoir récupérer ses organes.

 

L’IW était la réponse du marché et des gouvernements aux crises sporadiques, à l’endémie de chômage que connaissaient variablement toutes les nations, à la fluctuation des échanges. International Worker n’était ni obligatoire ni complètement une institution internationale. A dire vrai, l’IW était une compagnie privée devenu incontournable. S’inscrire auprès d’IW s’était s’assurer d’avoir du travail toute l’année, à condition d’accepter de se déplacer n’importe où dans le monde, au salaire local, selon les lois locales du travail, logé, nourri, parfois blanchi. Toutes les entreprises ne voulaient ou ne pouvaient avoir recours aux services d’IW, le trop plein de chômeurs était en général reversé dans les ateliers clandestins, et les entreprises hors la loi du monde entier. Du travail toute l’année, quoiqu’il en coûte, leur devise, disait-on.

Mais dans les faits elle savait que tout cela n’était qu’une très vaste arnaque à l’emploi. IW n’avait fait que rendre la misère un peu plus itinérante, et l’immigration clandestine inutile. Ce qui n’était sans doute pas un mal, si des cas comme celui de Marcel Martin n’avaient pas été aussi fréquents. Pas forcément pour un rein, mais combien de fois l’USOF intervenait-elle pour chasser, éliminer ou arrêter un ou plusieurs encartés IW réalisant soudain qu’il se faisait baiser dans les grandes largeurs. Elle ne les comptait plus. A force, elle aurait même pu penser qu’au fond les chômeurs d’IW, soit 78% de la population des sans-emplois dans le monde, selon les derniers rendus chiffrés de la bourse de Hong Kong, n’étaient qu’une bande d’imbéciles qui méritaient leur sort. Un avis que partageaient en réalité la majorité des unités de sécurité chargées de nettoyer la merde. Pas elle, après tout n’était pas elle-même issue d’une organisation à la IW. ?

 

Universal Special Operation Force. Créée 16 ans après la 1er crise majeure de 2013, au lendemain de la Guerre des Marques. Quand les forces conjointes du lobbying et de la politique électoralistes réussirent si bien à mettre en échec l’ONU, que l’organisation fut incapable de résoudre les conflits authentiques et meurtriers qui opposèrent des compagnies comme Pepsi et Coca, Monsento et Dupont de Nemour, Nestlé et Danone dans plusieurs pays d’Afrique et d’Asie. Trois ans  après la guerre, l’ONU disparue était remplacée par l’UWA l’United World Assembly, dont dépendait l’USOF. L’USOF était la réponse à l’impuissance militaire, technique et diplomatique des anciens Casques Bleus, ce qui leur avait valu le surnom de Casques Noirs, avant que l’équipement ne soit adapté à la réputation.

Pratiquement, tout comme Marcel Martin, elle était corvéable à souhait. Les télés calculateurs semi automatiques des centres d’appels de l’USOF à travers le monde, sélectionnaient les forces en fonction de leur proximité. Peu importe ce qu’elle faisait à l’instant où elle était sélectionnée, elle devait obéir et se rendre là où on lui dirait. Quatre heures auparavant elle était dans un bar d’El Paso, occupée à trinquer avec une ancienne petite amie du nom de Rosetta. L’USOF avait été pensée comme une force d’intervention flexible et rapide, indépendante financièrement grâce à l’industrie de l’armement dont elle contrôlait 51% du marché légal.

Hélas El Paso n’avait été qu’une très courte escale, accordée après deux missions en Inde et une autre en Ukraine. Elle n’avait pas dormi depuis 72 heures, accumulait les décalages horaires et les vols comme un survivaliste les conserves, Elle tenait parce que comme 90% des membres de l’USOF elle appliquait la Loi 4M, quatre molécules, amphétamine, anxiolytique, décontractant, régulateur de l’humeur, qui l’a maintenaient à peu près à flot. La potion était administrée à l’aide d’un boitier et d’une seringue exordermique, greffée sur son avant-bras droit et qui s’activait toutes les sept heures, en fonction de l’analyse biochimique de son cerveau. Sans son boîtier, sans le KR4M, elle serait probablement shootée au supacrack, ou au fond d’un hôpital psychiatrique depuis longtemps. Ce dont elle avait bien entendu parfaitement conscience et qui, quoi qu’en disaient les ingénieurs militaires du département des statistiques pouvait très bien un jour lui valoir une mort pas forcément rapide. Personne n’était à l’abri d’une erreur, et surtout pas sous un dosage varié de drogues de synthèse. Lasse, elle ordonna qu’on lui ouvre l’accès des étages où s’était réfugié son client, tandis qu’elle recevait en projection sur sa visière les plans détaillés du bâtiment. Une micro caméra volante suivait sa progression, le film enregistré au secret dans les bases de données de l’USOF, plantées quelques part à 30 mètres sous la surface du Groenland. Il servirait soit au renseignement, soit à l’entrainement, 8 millions d’opérations avaient déjà répertoriées depuis la création de l’UWA.

Elle ne rencontra aucune difficulté en chemin. Le vigile indemne tenta bien de protester, qu’il n’avait pas besoin des Casques Noirs, et pourrait résoudre cette crise tout seul. Elle lui démontra le contraire en lui fracturant le tibia.

Equipement de combat : Combinaison de camouflage Predator, et plaques de protection anti éclat en carbonite. Bottes de combat Dynamo ultra légères, et gilet de guerre Kaboul Spécial multipoches. Casque Cerbère USOF, sac UW, pour Urban War, avec micro-mitrailleur d’épaule Remington 9 mm. Armement : fusil sniper lourd God Rule, le lance-grenade 40 mm ZX80, avec barillet fixé le long de ses reins, un chapelet de grenades mixtes Cobra en travers du torse. Fusil d’assaut réglementaire USOF 11, 380 automatique Jaguar à la hanche,  BUP, Back-Up Pistol HK 50 mm qu’elle fixait toujours à sa cheville. Armes secondaires : trois poignards de combat, une poignée de projectiles Han Chi, et deux couteaux de botte. En tout 50 kilos de matériel. Il fallait être rudement désespéré ou inimaginablement stupide pour seulement envisager de lui barrer la route.

Marcel Martin s’était réfugié au 24ème, chambre 24-10. Elle pouvait apercevoir sa silhouette ainsi que celle de sa fille et de son otage à l’aide de la caméra thermique fixée sur son œil droit. Calcula qu’il faudrait environ sept secondes pour forcer la porte et deux de plus pour maîtriser le forcené. Elle sollicita l’autorisation d’agir.

–          Négatif Delta, lui répondit l’opérateur depuis le QG de l’UWA à New York.

Elle insista.

–          Négatif Delta, répéta l’opérateur, attendons instruction.

De quel genre d’instruction pouvait-il parler ? Elle avait fait ça des centaines de fois, dans des situations où les individus étaient parfois armés et équipés comme des tourelles de char. N’était-elle pas celle qui avait mis fin aux jours de l’activiste musulman Ramadan Bomber à Jakarta il y a six mois ?

De l’autre côté du mur elle voyait Marcel Martin s’agiter, sa voix hurlant à travers la paroi en plastique. Le négociateur délégué n’était qu’un semi professionnel. Une certaine habitude des conflits mais ni la patience ni la ruse d’un authentique négociateur assermenté. Il n’allait pas falloir longtemps pour que l’autre pète réellement un câble, tue son otage et se suicide en faisant tout sauter. Elle avait déjà vu des cas de ce genre.

–          Delta, je répète demande autorisation d’opérer, il va pas tenir longtemps !

–          Négatif Delta, instruction reçue, Directive 5, code 147.

Elle n’en croyait pas ses oreilles.

–          Directive 5 ? C’est quoi encore ça ?

–          Transmettons, se contenta de répondre l’opérateur avant que la Directive 5 soit projetée sur l’écran de sa visière.

Votée il y a exactement 8 heures à l’unanimité par l’assemblé générale de l’UWA. Elle stipulait que l’USOF pouvait dans certain cas invoquer son droit de non intervention et procéder à une sécurisation de type 147. Entre autre cas de figures invoqués par la Directive, le fait que l’intervention puisse mettre non seulement en danger la vie de l’intervenant mais l’intégrité du lieu. Ça n’avait jamais été  un problème jusqu’ici et en soit c’était parfaitement absurde puisque la procédure 147 était une mesure globale d’éradication. Mais elle imaginait volontiers que le puissant lobby des assureurs était passé par là. Quelqu’un avait dû péter un plomb en voyant la dernière facture relative à une opération.

 

Elle adressa un nouveau regard à la silhouette agitée de Marcel Martin puis à celle de sa fille allongée sous une tente à oxygène, quel gâchis, tout ça pour de bête question de contrat juridique. Mais de nos jours c’était d’une telle banalité finalement. Elle soupira, se dirigea vers le fond du couloir et ouvrit le clapet du circuit d’aération. Comme tous les UH situé dans des zones de pollution à haute densité, le Noriega disposait d’un système en circuit fermé lui assurant une autonomie en oxygène d’une semaine. Chaque étage était autonome, une commande centrale située à celui de la direction permettait de sélectionner ceux qu’on voulait isoler. Elle dévissa le tuyau d’arrivée d’air, et sortit de son sac un cylindre bleuté en aluminium estampillé BND 3.1. Ballistic Nano Drone nouvelle génération, le nec plus ultra de la lutte antiterroriste selon ses concepteurs, le nec plus ultra de la boucherie selon elle. Une fois activée, le cylindre délivrait un essaim de drones de combat pas plus gros qu’un moustique, 40.000 pour être exact. Ça faisait un bruit très bref d’invasion d’insectes. L’instant d’avant Marcel Martin était une silhouette spectrale à travers un mur, le temps de cligner de l’œil, la pièce était recouverte des restes des trois occupants. Elle dévissa le cylindre vide qui poussa un genre de petit soupir mécanique avant de le fourrer dans son sac, puis retourna au 42ème faire son rapport.

 

Le docteur Whig, qui avait assisté à toute la scène sans bouger de son fauteuil, était livide. Il avait déjà vu des choses difficiles dans son métier et en travaillant au milieu d’un des pires bidonvilles du Brésil, mais ca c’était un summum… de gâchis !

–          Non mais vous vous rendez compte de ce que vous avez fait !? Nous allons être obligés de fermer cette chambre pendant au moins 48h, 680 crédits jour de manque à gagner ! Sans compter l’esclave qu’il va falloir remplacer, et nous ne pouvons même pas nous rembourser sur les organes !

–          Je vous avais prévenu…

–          Absolument pas ! Vous ne m’avez absolument pas prévenu que ça se passerait comme ça ! J’appelle tout de suite nos avocats !

Elle n’en avait rien à foutre de ses menaces au fond, l’USOF était internationalement couvert de ce point de vue, mais elle en avait soudain ras-le-bol de son boulot et des abrutis de son espèce. D’un jet elle traversa la pièce, l’arracha de son fauteuil et le plaquait au mur.

–          Ecoute moi bien espèce de nazi j’en ai rien à branler de tes conneries, tes avocats, et de ton ratio jour, trois personnes sont mortes là-dedans, tu comprends connard ?  Trois personnes dont une gamine de 5 ans et une autre de 15. Et tout ça pourquoi ? Parce que tu voulais te faire du blé sur le kilo de viande.

Elle n’avait pas retiré son casque, et sa voix n’avait même pas haussé d’un ton. Elle était d’un calme absolu. Pas même celui qui précède la tempête, il était la tempête tout entière. Whig avait le regard vitreux de terreur. Elle le relâcha sans un mot, fit demi-tour et sortit. Le transporteur de combat de l’USOF l’attendait dans la moiteur étouffante d’un nuage mêlé de métaux lourds, et de vapeurs d’essence montant de Villa Tokyo. 35% d’humidité, 45° à l’ombre. Elle n’avait aucune envie de rester ici, mais si elle continuait à ce rythme, elle serait morte ou folle avant la fin de la semaine. Au lieu du siège de New York elle demanda au pilote de la conduire dans un des Tubes qui marquaient la frontière entre le bidonville et la zone nord et industrielle de Sao Paulo. Une longue tour à étages, grise, remplie de sarcophages en plastique blanc, disposés comme les alvéoles d’une ruche. Une seule tour pouvait contenir jusqu’à 3 mille personnes. Facile à fabriquer, peu couteux d’entretien, les Tubes était le logement prédestiné des IW comme Marcel Martin, et elle-même finalement.

 

Elle s’appelait Sterling, comme le fabricant d’arme. A 12 ans, après une altercation avec un prof, le conseil d’orientation de l’école avait décidé qu’on devait la diriger vers la carrière  militaire. L’instructeur qui l’avait reçue à l’académie lui avait demandé de se choisir un nouveau nom, elle s’était contenté de donner celui qu’elle venait de lire sur le canon d’un fusil. De toute manière avant ça elle était le matricule Alpha432 de l’orphelinat privé Homeland Corp à Londres. Son accent elle se l’était chopé avec son régiment quand après 4 ans de lycée militaire on l’envoya au 3ème Bataillon Royal Aéroporté. La vie militaire ne l’avait pas enthousiasmée. On était mal payé, censé faire passer son devoir de soldat avant tout autre chose, et bien heureux si par le plus grands des hasards on y parvenait. On est toujours disposé à défendre une idée coûte que coûte, et surtout s’il s’agit également de se battre pour défendre les siens. Quand on avait été comme elle, quasiment élevée par la chose militaire, les siens c’étaient ceux de son régiment, sa compagnie. Du reste son entraînement avait été orienté dans ce sens. Et puis un jour on se retrouve sur le théâtre d’opération et on réalise qu’on se bat pour des intérêts privés qui se fichent complètement d’envoyer vos potes à la mort et qu’en plus, de retour chez soi, on a à peine de quoi se payer un authentique steak. Quand elle avait vu l’annonce de l’USOF elle s’était d’autant jeté sur l’occasion qu’ils payaient environ dix fois ce qu’elle gagnait avec l’armée. Tant qu’à bosser pour le privé, autant le faire vraiment.

 

Officiellement la tâche de l’USOF était d’intervenir auprès de toutes les zones ou les pays réclamant son autorité. Leurs  compétences allaient de l’arrestation de forcenés, à la lutte antiterroriste, en passant par l’instruction, la protection de biens ou de personnes ou des interventions militaires spécifiques. Mais la nucléarisation du monde, tel qu’elle s’était engagée après la chute du Mur de Berlin et accélérée avec la succession de crise et de conflit post 2008, avait passablement changé la donne et les termes réels de leur action. Avec la balkanisation des myriades de régions, de zones, de villes, d’enclaves diverses, parfois soutenues par les compagnies qui exploitaient leur sol, faisaient non seulement acte d’indépendance mais réclamaient d’être reconnues par l’UWA. La guerre du tous contre tous dans un flot discontinu de violence. Elle était payée pour ça depuis assez de temps pour que la violence ne soit plus son problème. Elle continuait d’éprouver certaines choses, cette guérilla permanente n’avait pas complètement entamé sa capacité d’empathie ou d’émotion. Mais elle sentait que c’était de moins en moins le cas. Elle venait de balancer dans une chambre de treize mètres carrés un essaim de mort prévu pour couvrir six hectares de terrain, tuer trois personnes sur ordre, il ne lui était même pas venu à l’idée de rejeter cet ordre. Elle regarda par le petit hublot sur le côté le ciel nocturne. On y voyait à peine les étoiles briller derrière l’écran jaunâtre de pollution, mais suffisamment. Le ciel avait toujours servit à ça finalement, faire rêver les hommes, et ce rêve s’effaçait peu à peu de leur horizon. Elle aurait voulu partir, quitter cette planète et tenter sa chance ailleurs, mais ce n’était pas aussi simple, jamais rien ne l’était.